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CHAPITRE XV

C'est ici le vrai terrain sur lequel se développe et se meut l'existence d'Oclon, son cœur réalise les prodiges de sa charité et son intelligence applique toutes ses facultés à la conquête et au perfectionnement des âmes. Vers ce centre d'action littéraire, dès le début de son existence cléricale, il se sent pousse par un attrait irrésistible. Dès que son studieux séjour à Paris et les leçons de Remy d'Auxerre lui ont donné la possibilité de réaliser ses aspirations intérieures, il se met à l'œuvre.

C'est à la source unique de la perfection morale de l'humanité, aux Saintes Écritures, qu'il va demander des lumières pour les donner aux autres. « En s'aidant des sentences des Pères et surtout de « saint Grégoire, » il compose un commentaire sur les Livres des Rois ; malheureusement cet ouvrage n'est pas parvenu jusqu'à nous ; la mention qu'il en fait lui-même dans une autre de ses œuvres, en ajoutant : « qu'il estime que ce petit livre n'est pas « méprisable, 9 est bien faite, étant donnée l'humilité de notre saint, pour nous inspirer des regrets de cette perte.

Parmi les docteurs de l'Église, il en est un qui

concentre ses admirations et ses préférences. C'est saint Grégoire-le-Grand, l'une des gloires de la chaire de saint Pierre et de l'ordre des Bénédictins. Il existe des affinités spéciales entre ces deux serviteurs de Dieu au point de vue de leur mentalité, de leurs doctrines spirituelles, de leur zèle pour le salut des âmes et de leurs facultés poétiques et musicales ; saint Grégoire est du reste le Père préféré au x^ siècle. Les manuscrits qui contiennent la copie des trente- cinq livres de ses Morales sur Job figurent dans les bibliothèques de presque tous les monastères : le Livre de Job, ce poème mystérieux qui nous redit d'une manière si saisissante la grandeur et la providence de Dieu en face des misères et des épreuves de l'homme, est de tous les temps; chaque siècle y a des leçons à recevoir, des lumières à emprunter. Saint Grçgoire a déployé toutes les ressources de son intelligence, de son érudition sacrée et de son coeur embrasé de l'amour divin pour commenter et faire pénétrer cette parole divine dans les esprits humains. Malheureusement, la majestueuse amplitude de l'œuvre empêche de la parcourir en entier, quelquefois même de l'aborder : malgré les séductions du sujet, du fond et de la forme, les moines jettent un regard respectueux et un peu craintif sur les six épais in-folios qui renferment le commentaire de saint Grégoire et qui se couvrent de la poussière de chaque jour là-haut, sur les rayons de la bibliothèque, et, découragés, reculent devant un effort qu'ils sentent au-dessus d'eux.

Depuis son retour de Paris, Odon a imposé à tous les chanoines de saint Martin le respect de sa vertu et de son savoir; sans conteste, il est déjà considéré comme une des gloires de la collégiale. Le temps

n^est plus où de vieux chanoines se sont irrités de la présomption de ses études et ont voulu le renvoyer à son psautier. A cette heure, tous ont recours à lui et lui seul, car tous connaissent son admiration en^ thousiaste pour saint Grégoire, est capable de mettre à leur portée ce commentaire qui est là-haut dans sa majesté inabordable et sur lequel ils lèvent les yeux, mais n'osent porter la main. Ils supplient, en conséquence, leur jeune et savant confrère de faire le résumé de l'œuvre gigantesque et de répondre ainsi à leurs besoins et à leurs désirs. L'humilité du saint se récuse longtemps devant une tâche qu'il prétend dépasser ses forces et ses facultés. Pour venir à bout de ses résistances, il faut, suivant le récit du moine Jean, que saint Grégoire apparaisse en songe à Odon, lui remette la plume dont il doit se servir et lui ordonne d'aborder sans crainte le travail qui lui est demandé par ses frères. Notre saint s'incline devant cette volonté supérieure ; il se met h l'œuvre et, au bout de longs mois d'efforts acharnés, il peut offrir à la bibUothèque de saint Martin son notable résumé des morales de saint Grégoire sur le Livre de Job. Ce résumé est une production littéraire inspirée à son auteur par son zèle pour la gloire de Dieu et le bien des âmes et nullement par les préoccupations humaines de vaine gloire : la personnalité d'Odon y disparaît presque complètement : il se contente d'abréger, d'élaguer, de condenser : il choisit dans les sentences des Pères ou dads les considérations mystiques et morales de saint Grégoire ce qui résume le mieux la doctrine; puis il réunit tous ces fragments épars, de manière à revêtir l'ensemble des élégances et de la sobriété de style du Pape du \f siècle. La partie

qui lui appartient en propre, c'est la préface où il nous fait connaître les mobiles qui Font guidé et le plan qu'il a suivi clans la composition de son ouvrage. Puis, emporté par son enthousiasme, cédant aux entraînements de son àme poétique, il nous dit ces mêmes choses en une pièce de soixante vers hexamètres. Comme tous les poètes de son temps, Odon n'est pas sans se permettre de grandes libertés envers la prosodie; mais son esprit se complaît dans les descriptions poétiques et dans la richesse des images dont il émaille son discours. Ecoutons-le :

«t A peine eus-je entrepris de parcourir les campagnes resplendissantes qu'ouvre devant nous saint Grégoire, qu'éiincelèrent de toutes parts à mes yeux ses paroles de salut, puissantes pour corriger nos mœurs, adoucir la dureté de nos cœurs, et dissiper par leur éclat les ténèbres de nos esprits. Le flot qui s'épand de sa bouche sur toute la surface du monde, se pare des splendeurs de l'éloquence et de la sagesse et étincelle plus éclatant que l'or, plus pur que le cristal, plus doux que le miel. Saint Grégoire s'est proposé de commenter l'histoire sacrée de ce saint homme Job dont la «gloire s'étend dans tout l'univers et dont l'Eglise proclame les louanges. Les nombreux livres, qu'il a écrits là-dessus et réunis en six volumes, réjouissent la vue comme des prés, à la verdure diaprée de mille fleurs. Ici les violettes se cachent, là les lys étincellent; plus loin la rose s*épanouit, et de toutes parts, les narcisses et les anémones répandent les suavités de leurs parfums. Je brûlais du désir de parcourir toute l'étendue de ces campagnes charmantes et de cueillir pour moi toutes ces fleurs aux couleurs variées. J'étendais déjà les mains pour les saisir; lorsque tout à coup je

sentis mes pieds se fixer immobiles sur le sol, mon bras retomber sans force, mon visage pâlir, ma gorge émettre, au lieu de paroles, de profonds soupirs. Écrasé sous le poids immense, je me mis à crier : Où est-il l'homme capable de parcourir ces campagnes, de cueillir toutes ces fleurs? Pour moi, pauvre indigent, issu de la misère humaine, je voudrais, mais ne puis m'approprier toutes ces richesses. Tentent donc de dire toutes ces merveilles d'éloquence, ceux qui ont pour cela le courage et le souffle suffisants. Je me contente de bien modeste vases, mais ne veux pas m'exposer à les perdre en aspirant aux plus grands. C'est pourquoi, renonçant au très grand, j'ai entrepris, dans l'humilité de mon cœur» ce tout petit ouvrage. Que les petits ne méprisent pas ceci : ni les grands, cela — que les faibles d'intelligence acceptent ceci et les savants gardent cela — que les jeunes apprennent ceci et les hommes mûrs méditent cela. — Cela sera la nourriture des forts et ceci, celle des enfants; cela le pain auquel on mord à belles dents et ceci le lait que le petit va demander à la mamelle de sa mère. »

N'est-ce pas que, malgré les prétentions de certains passages, les vers d'Odon nous disent d'une manière charmante avec le résumé de son œuvre, les enthousiasmes de son âme et les délicatesses de son humilité ?

Nous avons déjà dit, au cours de ce récit, la crise morale qu'a traversée Odon au moment de son ordination sacerdotale et qui lui a fourni l'occasion et le thème de sa principale œuvre de moraliste : nous voulons parler de ses collations. Cet écrit, si remarquable à tant de titres, mérite d'autant plus de fixer notre attention ; que nul ne peut nous faire pénétrer

plus avant dans celte âme qui s'y est reflétée et nous en faire mieux admirer les énergiques vigueurs et les douceurs attachantes.

Aux débuts de son premier livre, Odon expose les grandes lignes de la vie morale; il nous montre l'action providentielle sur le genre humain : la justice et la charité de Dieu intervenant pour semer d'une admirable succession d'amertumes, de douceurs, de tribulations, se complétant, se corrigeant les unes les autres, notre route d'ici-bas, afin de nous purifier, de nous détacher de la terre et de nous attirer au ciel. Dès l'origine, se présentent et agissent sur la scène du monde les deux grandes classes de l'humanité, les bons et les méchants.

Sur le pourquoi déconcertant des épreuves des justes, Odon a des passages d'une profondeur dç vues et d'expression qui saisissent :

« Dieu permit que l'innocent Âbel soit immolé par l'impie Gain, et pourtant lui-même a choisi Abel pour son fils. C'est que souffrir ici-bas des maux, supporter ici-bas des épreuves de toutes sortes, tel est le lot des élus, à qui sont réservées les lois de l'héritage éternel. C'est par l'affliction que sont marqués tous les fils ; si tous les affligés ne sont pas des fils de Dieu, nul ne peut être fils de Dieu qui ne soit affligé.

« ...Le vrai Abel, Jésus-Christ, poussé par une ineffable commisération, pour consoler les amertumes de nos tribulations, a employé sa puissance a supporter lui-même tout ce qu'il sait que nous devons supporter. Hommes, apprenons à ne pas fuir les maux qui ne sont que le juste châtiment de nos fautes, en voyant notre Dieu souffrir tant de tourments par le seul effet de sa commisération pour

nous. Il serait par trop présomptueux celui qui, se prévalant d'une vertu singulière ou de quelque dignité naturelle , prétendrait se faire une vie exempte de tribulations, en face de Fauteur de la vie, qui n'a pas voulu quitter cette même vie sans les douleurs de sa passion.... »

 la suite de ces aperçus généraux, après avoir montré les actions parallèles et contraires de Dieu et du démon sur Thomme, le moraliste entre dans le détail : il flagelle, de sa prose vengeresse, et le Pontife qui, comblé des prérogatives du Christ, déshonore par sa vie les sublimités de son ministère, et le baron qui abuse de sa puissance pour opprimer le faible, et le moine qui souille, dans les relâchements de son existence, la sainteté de son habit.

Dans les livres suivants, que les circonstances ont permis à Odon d'ajouter au premier, pour développer et compléter sa pensée, il fait les applications a son temps des principes généraux posés : nous y y trouvons des pages d'une singulière énergie, où notre saint ne recule pas devant les hardiesses du réalisme pour mieux faire pénétrer dans les intelligences la vérité et qui sont vraiment éloquentes.

« Le dessein de Dieu a été d'imposer une limite naturelle à la beauté du corps, tandis que la beauté de l'âme, il l'a faite libre et ne lui a pas fixé de limites. Si le Seigneur nous eût permis d'accroître à notre gré notre beauté corporelle, est-ce que nous n'aurions pas été portés à abuser de cette faculté, à absorber notre temps dans ces inutilités et à négliger pour cela. le soin de notre beauté spirituelle?... Et pourtant, cette beauté du corps s'arrête à la peau. Si les hommes voyaient ce qu'il y a au-dessous

de cette peau, comme ces lynx de Thrace, dont la vue pénètre, dit-on, tous les objets, ils éprouveraient un profond dégoût en regardant les femmes. Qu'estce, en effet, que leur beauté? Un mélange de sang, d'humeurs et de fiel. Cherchez ce qui se cache derrière les narrines, dans la gorge, dans Tintérieur; J vous ne trouverez partout que choses immondes. ..»7J"^ ! ^ Dieu, l'auteur de toutes les créatures, a placé l'homme au milieu d'elles dans un rang très élevé; il a permis néanmoins que, dans cette vie corruptible, il fût soumis à plusieurs humiliations propres à confondre l'orgueil de la chair. Rien ne répugne davantage que de trouver un cheveu humain dans sa nourriture ou dans son breuvage. Nous avons moins d'horreur du puceron issu de la poussière que de la vermine engendrée par humeurs de notre corps. Voulez-vous vous convaincre que la beauté du corps, quelle qu'elle soit, vient moins de la chair que de l'àme? Jetez les yeux sur un cadavre; y trouvez-vous, pour la vue, un objet de délectation ou d'horreur? L'âme, souverainement belle, s'est retirée, et avec elle a disparu toute la beauté qu'elle prêtait au corps ».

Ce tableau aux couleurs sombres et heurtées, fait penser à la scène du jeune page François de Borgia contemplant, dans les dévastations et les hideurs du cercueil ouvert celle quij quelques jours auparavant, était la belle et séduisante Impératrice Isabelle, et puisant dans la vue de ces éloquentes et foudroyantes décompositions les résolutions de sa vie religieuse et les énergies de sa sainteté; Odon en tiré, lui aussi, ses sévères leçons aux vices du monde.

« Avant que le Christ ne fût venu nous apporter les illuminations de la foi, avant que le monde eût

appris les mystères de l'autre vie, les éternelles béatitudes réservées aux bons et les douleurs sans fin de l'enfer pour les méchants, il n'était guère surprenant si les mortels restaient soumis à toutes les illusions de la terre. Mais maintenant que le Fils de Dieu né de la Vierge est venu nous arracher à ces illusions^ nous enseigner à désirer de toutes les ardeurs de nos âmes les célestes délices, qu'elle est stupéfiante, qu'elle est misérable, la démence qui fait préférer le plaisir qui passe à la gloire que nous sommes appelés à partager avec les saints pendant l'éternité! »

Est-ce un tableau du x^ siècle ou une peinture de nos jours que cette page des collations :

« Les richesses sont, aux yeux de beaucoup, préférables à la santé, à la vie, à la patrie, à l'affection de la famille, à l'amitié. De ce mal, tout le monde est plus ou moins atteint. Les riches sont dévorés du désir d'accroître leurs richesses et voudraient, si cela se pouvait, posséder tout l'univers; les pauvres, dans leur envie à l'égard des riches, sont rongés de la rage de la concupiscence et vivent de haine et de fureur. C'est ainsi que la même maladie se manifeste chez les uns et chez les autres sous des aspects différents. L'amour de l'argent tyrannise tellement l'àme humaine qu*il n*y laisse plus de place pour l'amitié, pour l'union de la famille. Tous, malgré les déboire éprouvés, se consument à le désirer, à le po.ursuivre, et n'épargnent, ni travaux, ni sacrifices pour y atteindre. Si quelqu'un veut leur persuader qu'ils sont faits pour des choses meilleures, qu'ils sont destinés au royaume de Dieu, ils ricanent, se bouchent les oreilles et reprennent leur course phrénétique vers le but de leurs désirs insatiables ».

Ces lignes qu'on pourrait croire inspirées à un philosophe de notre temps par la vue actuelle des avidités et des oppressions du capital et des revendications haineuses du prolétariat, prouvent que, de tous les temps, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Au x^ siècle, aussi bien qu'au xx^, la disparition de la foi dans la masse de la société substitue à Tunion dans la vérité et Tamour, qui donne la force et assure la vie, l'injustice, la division, la haine et la mort.

Odon est moine; il est fils de saint Benoit; avec un cœur désolé, il fixe ses regards sur ces monastères qui, jadis illuminés des clartés d'en haut, faisaient monter vers Dieu leur louange perpétuelle et leurs supplications ininterrompues et qui, maintenant, tombés dans les déchéances de leur relâchement et les vulgarités de leurs préoccupations terrestres, ne sont dans TÉglise de Dieu qu'objets de scandale et de pestilence. Entendons les amertumes de son âme devant ces douloureux spectacles :

« Si les pauvres fidèles, dans la vie séculière, se laissent entraîner par les exemples des méchants, la chose n'est guère étonnante ; mais quelle exécration ne devons-nous pas ressentir, quand nous voyons ceux qui sont comme les professeurs de religion, à qui, suivant l'apôtre, les paroles de Dieu sont confiées, se rendre les esclaves des désirs de la chair, se détourner des biens célestes pour poursuivre ceux de la terre, mépriser Dieu pour servir mammon ? Tout cela se réalise lorsque les serviteurs de Dieu se ravalent aux intérêts de la chair, se laissent enfler par l'orgueil, dévorer par l'avarice, déborder par la volupté, étreindre par la malice, enflammer par la colère, diviser par la discorde, exul-

cérer par Teavie, tuer enfin par les turpitudes de la luxure. Eux par qui les séculiers devraient être corrigés, ils les entraînent, au contraire, par leurs exemples, au mépris des commandements de Dieu 9 .

Dans les préoccupations de Tœuvre de la réforme monastique, dont il a un secret pressentiment quoiqu'il Tignore encore, Odon entre dans le détail, et fulmine contre le vice de la propriété, contre Tusage de la viande, contre les recherches dans les vêtements. Lui, le musicien, Tancien préchantre de saint Martin, n'a garde d'oublier le chant liturgique, qui occupe une place si prédominante dans la vie Bénédictine. Après avoir rappelé, d'après saint Jérôme, que, dans l'église, la gorge et les voix ne doivent pas chercher des « modulations douces et théâtrales », Odon constate que, « de son temps, les moines cherchent plutôt à charmer les oreilles des hommes que celles de Dieu » ; il enseigne « que, de même que David jouait de la harpe pour calmer les fureurs diaboliques de Saûl, la psalmodie sacrée doit avoir pour but et pour effet de délivrer les cœurs des auditeurs des mauvais désirs et de les élever à Dieu. »

Celui qui a reçu de Dieu la mission de réformer les mœurs de ses frères, ne doit pas avoir seulement l'énergie pour combattre les vices et tracer les voies ; il doit aussi avoir au cœur assez d'amour pour tendre la main aux faibles, leur faire accepter et aimer les sacrifices qu'il leur demande. Cet amour compatissant est bien vif chez Odon. Ce censeur si acerbe des vices de ses contemporains a des accents d'ineffable tendresse pour parler des miséricordes de Dieu :

. « Que ceux qui veulent se convertir ne se découragent pas. La miséricorde divine, qui soupire après

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notre retour, nous tend les hras et est toujours prête à nous recevoir quand nous voudrons bien recourir à elle. Notre Dieu est aussi bon que juste; ses voies sont toutes de miséricorde et de justice ; et, dans les punitions qu'envoie sa justice, il mêle toujours les caresses de sa suave miséricorde. Il dispose toutes choses, dans sa sagesse admirable, de manière à ce que les péchés soient punis par Taflliction infligée et les pêcheurs soient confirmés dans Tespérance par la consolation accordée. Oh ! ineffable compatissance du cœur de Dieu, qui poursuit les fautes et neLlaisçe pas que de tendre les bras aux coupables! »

Cette charité envers ses frères, c'est à la source de tout amour au cœur de Jésus que saint Odon va en demander les ardeurs. Aussi quels accents touchants lui inspire le divin sacrement de nos autels ! on sent son âme s'enflammer au contact du foyer divin; et quand il parle des irrévérences et des sacrilèges perpétrés par les hommes en réponse aux tendresses folles et divines du Sauveur pour eux, il semble, en l'entendant, que le sanglot est prêt à lui couper la parole et les larmes à jaillir de ses yeux ;

« Le sacro-saint mystère du corps du Seigneur est le plus grand des bienfaits que l'amour de Dieu ait pu donner a ses créatures ; en lui est renfermé le salut du monde. L'usage indigne qui en est fait tous les jours est la plus abominable injure qui puisse être adressée à la majesté divine. En face de ces crimes, nous devons pleurer et gémir sans cesse, afin que, si nous ne pouvons les réparer, nous évitions, par les protestations de notre douleur, le reproche qu'adresse la voix plaintive du Christ : Tai cherché quelquun qui coulât partager mes tristesses et nen ai pas trouvé, »

...« La nourriture que donne l'Eglise ù ses enfants est la vie pour certains, pour d'autres, la mort. Ce qui doit t'apprendre, ô homme, que Dieu est esprit et te montrer que cette nourriture divine doit être reçue, non charnellement, mais spirituellement» Ce n'est par un autre que par le Christ que Thostie est consacrée; ce n'est pas par un autre que par le Christ qu'elle est distribuée. Le prêtre est bien là visiblement; par, ses mains, tout semble s'opérer. Mais c'est le Christ qui agit en lui et par lui, qui, en lui et par lui, consacre et distribue et qui fait produire au remède divin l'efiet proportionné aux dispositions de l'àme. Celui donc qui, comme Juda, se présente le cœur plein de mépris et de souillures, avec Juda est condamné : celui qui participe aux divins mystères avec la foi et la fidélité de Pierre et des autres apôtres, avec Pierre et les autres apôtres, est sanctifié dans son corps et dans son âme. »

Transcrivons enfin les magnifiques et éloquentes considérations, par lesquelles Odon termine et résume ses collations^ en nous exposant les grandeurs et les miséricordes de Dieu :

Il y a deux vies, la présente et la future. Pour nous faire comprendre que nous devons mépriser la première et soupirer après la seconde, notre divin Maître a vécu sa vie terrestre dans la pauvreté ; et c'est par la soufirance qu'il a passé à l'autre vie, nous apprenant par son exemple que la vie d'ici-bas ne doit pas être aimée pour elle-même, mais bien supportée en vue de la vie future. — Relevés par les leçons et les exemples du Sauveur, aimons les jugements de Dieu, assurés que, pour les humbles, Famertume de l'angoisse qui passe éteint le feu de la colère étemelle. Au milieu des fléaux qui nous

çnserrentdp toutes parts, si notre chair s'attriste, que notre àme exulte à la pensée* des fruits bénis de raffliction.Que les fléaux paternels ne nous abattent pas; mais que suavement ils nous crucifient, que joyeusement ils nous attristent, parce que si nous souffrons avec Jésus, avec Jésus nous régnerons. Ces fléaux, nous pouvons bien les appeler paternels, puisque, bien que ce soit pour Thomme un grand honneur d'être appelé le serviteur de Dieu, les affligés sont mieux que cela ; ils sont les anîis, ils sont les fils et les bien-aimés. Aussi Job a-t-il raison de dire : Bienheureux Vhomme qui est affligé par le Seigneur \ car, quoique la béatitude et la douleur ne puissent s'unir ensemble, par rapport au salut, l'affligé est justement proclamé bienheureux, parce que ce qui afflige le corps fait vivre l'âme. Regardons avec une ferme confiance l'avenir et sachons que, si, au milieu des épreuves du temps présent, on ne voit dans les fils de Dieu aucune manifestation de leur liberté, dans la gloire de leur future liberté, on ne verra aucune trace de leurs terrestres servitudes. »

Tel est le penseur, le moraliste, le réformateur, le saint que nous présente saint Odon dans cette œuvre si personnelle, si vraie, si vécue. Ces pages nous ont permis d'admirer son zèle ardent pour la justice, pour la gloire de Dieu, pour le salut des âmes, la profondeur de ses vues, les énergies et les douceurs de son style. Nous avons pu y montrer les germes de l'œuvre de la réforme monastique dont à ce moment la Providence le prépare à devenir l'instrument.

Nous l'avons déjà dit, Odon est poète dans l'âme : il a fait un sacrifice bien senti et partant bien mériroire quand, sur Tavis d'en haut, il a renoncé à son

commerce plein de charmes avec les poètes profanes. Mais la poésie lui reste : cette flamme intérieure qui porte son esprit à chanter son verbe, comme sa voix module ses chants, est un don de Dieu, et à la gloire de Dieu, il entend le consacrer. Les collations, cet ouvrage fait sans plan bien arrêté, mais en même temps si personnel, illuminé des épanouissements de son âme et de sa mission, lui a ouvert une voie littéraire qui est bien la sienne. Il le sait [et il ne veut, pas que cette œuvre, où il a pourtant mis tout son cœur, toutes ses convictions et tous ses enthousiasmes, soit son dernier mot. Le gouvernement de son abbaye, la direction spirituelle de son nombreux troupeau, les fondations et reformations extérieures ont beau s'ajouter aux longs et majestueux offices de Cinny et aux très prolongées oraisons de Thomme de Dieu : ils ne suffisent pas pour épuiser Tactivité de notre saint et remplir sa journée monastique. Le voyez-vous, après l'office du soir, s'établissant sur son escabeau dans un coin du cloître, près de la bibliothèque, au milieu de ses religieux à qui il prêche d'exemple comme de paroles ? là il travaille sans distraction et sans relâche; il écrit sur ses tablettes et puis sur le parchemin, médite, recherche et puis écrit encore. Ce sont ses occupations qu'il compose pour fuir l'oisiveté et employer son temps et ses facultés à chanter la gloire de l'Éternel dans ce cadre silencieux et monastique, il donne la réalité aux rêves de son imagination et son cœur dicte à son esprit ces longues suites de vers latins écrits dans un langage châtié quoique parfois obscur et sous un souffle poétique inpontestable ^

I, M. Antoine Swoboda a eu le flair et la bonne fortune de retrouver dans des manuscrits des Bibliothèques de l'Ar-

Nous nous contenterons d'esquisser rapidement le résumé de cette œuvre intéressante, mais moins personnelle que les Coliations, dont elle n'est du reste que l'extension poétique. Elle nous dit l'action de Dieu sur l'univers et envers l'homme, et aussi l'action parallèle et trop souvent contraire de l'homme envers Dieu. Odon nous fait assister successivement h la création et à la chute des anges ; à la création de l'homme, à sa chule et à son châtiment: à la dépravation du genre humain, s'engloutissant dans le le déluge ; a la promesse et à l'attente du Sauveur ; puis se déroulent devant nous les magnifiques tableaux de l'Incarnation, de la Rédemption, du triomphe du Christ par la Croix; et, après nous avoir dit les développements et les bienfaits de l'Eglise, le poète nous montre avec effroi les décompositions de la société chrétienne et les prodromes de la fin du monde qui, suivant lui, est là. Saint Odon n'a pas la prétention de nous donner une histoire de l'Église, comme ce résumé permettrait de le supposer ; mais il s'arrête successivement devant chacun des faits saillants de l'histoire sacrée qu'il considère dans son sens allégorique pour en tirer les conclusions mystiques et morales qu'il comporte.

Ce poème, dans ses sept livres et ses six mille vers, contient des tableaux charmants de grâce et de fraîcheur. Citons en quelques-uns au hasard.

Voici la peinture des douleurs d'Adam chassé du Paradis terrestre :

senal et de Sainte Geneviève les fragments épars des Occupa" tions et de reconstituer le poème dans son intégrité : il l'a publié, en raccompagnant d'une analyse très complète et très intéressante dans la Bibliotheca scriptorum medii œvi Teubncriana.

...« L'homme, forcé de déchirer la terre avec le fer recourbé de son instrument, se rappelle du bonheur passé ; il se laisse aller sur le sol, cache sa tcte dans ses mains qui, entre leurs doigts enlacés, laissent couler ses larmes : il s'assied ; sa tête s'appuie sur ses genoux ; il éclate en sanglots, s'arrache les cheveux et se frappe la poitrine; il pense de quelle hauteur il a fait tomber sa race et dans quel abîme il Ta entraînée, les biens dont ii Ta privée et les maux qu'il lui a infligés ; il se souvient comment de son plein gré il a blessé son créateur ; car ce qui lui déchire le plus cruellement le cœur est d'avoir perdu Dieu et de savoir ce qu'il a perdu. »

Citons aussi ce passage charmant où, à propos des fêtes de Pâques, saint Odon nous montre à travers les renouveaux de la nature, les résurrections spirituelles :

... « Le printemps invite toute créature à la joie et subitement fait tout reverdir ; la campagne s'émaille de fleurs variées ; la tiède rosée fait bourgeonner les vignes hier encore sans vie ; les feuillages recouvrent les branches de la forêt; de leurs sons perlés, les oiseaux modulent leurs concerts. La terre est pleine de fécondité, la mer de calme, l'air de sérénité. Toutes ces choses qui peuvent sembler vaines et indifférentes sont disposées par le Tout-Puissant qui veut qu'à cause du bonheur commun à tous les hommes, tous les êtres soient dans la joie. Ce jour est donc fait pour chasser le deuil qui opprimait la terre, puisque lui seul rend aux hommes les joies célestes. Aussi Dieu veut-il que, dans ce jour, nous nous livrions à l'exaltation et à toutes nos joies légitimes. »

Ces quelques citations suffisent, non pour nous

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donner une analyse ou même une idée générale des Occupations^ qui renferment tant d^autres passages intéressants au point de vue de la critique historique, des indications précieuses sur les arts au x® siècle, mais pour nous faire recueillir le reflet de son âme que saint Odon a répandu dans son poème : pour le but que nous nous sommes assigné, cela suffit.

Sur le terrain de la réforme des mœurs, Toeuvre littéraire de saint Odon se complète par un certain nombre de sermons qui lui sont attribués. Passant rapidement devant ces productions oratoires qui, moins que les autres, émanent directement de leur auteur, nous nous contenterons d y recueillir |quelques passages où notre saint reflète d^une manière plus personnelle et son âme et sa mission.

Entendons-le tout d'abord, sur Tappel de ses anciens confrères les chanoines de Saint-Martin de Tours, prendre la parole pour célébrer la réédification de la Basilique détruite par un formidable incendie : il tire de ces événements tragiques et multiples les leçons du réformateur. A la vue du désastre qui fait disparaître toutes les magnificences de Tcdificc antérieur et qui a terrifié toute la population, il s'en demande avec anxiété les causes.

«... Parmi tous les spectateurs de ces ruines, certains accusent saint Martin d impuissance, pour avoir laissé tant de fois le feu détruire sa maison ; d'autres prétendent que de notre temps il ne daigne plus écouler, comme jadis, les prières des suppliants et par des miracles manifester sa puissance ; d'autres enfin se scandalisent de voir qu'une maison, où les offices étaient si bien psalmodiés et où journellement tant de messes étaient célébrées, n*a pu être soustraite à la justice divine. En entendant toutes

^es plaintes et récriminations, nous avons été frappés de stupeur et de tristesse. Il n'a pas suffi, hélas! pour la juste punition de nos crimes, que le bienheureux Martin ait souffert l'incendie de son temple, il a fallu que lui-même supportât les injustes accusations des hommes )>

Alors l'orateur rappelle les vices de la société contemporaine, et les déchéances de la vie religieuse; il montre dans ce vénérable cloître de Saint-Martin les chanoines garantis par de solides murailles contre les ennemis du dehors, mais ne sachant pas maintenir les rigueurs de leur clôture et les régularités austères de leur vie. Le nouvel incendie qui a dévoré la basilique en respectant les bâtiments claustraux est un châtiment de la justice, en même temps qu'un appel de la miséricorde.

C'est surtout dans le sermon prononcé en la fête de la translation des reliques de saint Benoit en France, au milieu de ces moines qu'il vient de ramener à l'austère et primitive observance, que saint Odon fait entendre ses accents les plus éloquents et les plus personnels.

Après avoir dit son bonheur à la vue de la foule immense qui se presse dans la vaste et majestueuse nef de l'Église, où toutes les classes de la société sont confondues dans un sentiment commun de vénération aux pieds du reliquaire auguste, où le noble baron est prosterné, coudoyant le serf et le pauvre, ses frères, le saint abbé chante son hymne d'enthousiasme filial envers le patriarche Benoit, «c cet homme rempli de l'esprit de tous les justes, qui, au moyen de sa règle, répand sa bénie influence à travers les siècles et est constitué le conducteur providentiel des hommes dans leur marche vers le ciel. >» A la

vue des développements de la famille de saint Benoît dans le passé, par un secret pressentiment des expansions que l'avenir réserve a Tordre monastique et de rinfluence merveilleuse que va exercer dans le monde la congrégation naissante de Cluny, il s'écrie dans un sentiment de fierté bénédictine et partant bien impersonnelle :

« Si nous sommes impuissants à dire les louanges de ce grand Prince de TEglise de Dieu, nous pouvons du moins lui exprimer notre affection filiale. Ces louanges de saint Benoît, ce n'est pas une voix isolée, ce n^est pas une communauté monastique, ce n'est pas une ville, ou une province, c'est toute l'étendue de l'univers où a pénétré la Sainte Église, qui les fait retentir. Si Salomon affirme que la /7iajeslé du Roi consiste dans la multitude de ses sujets^ quelle est donc la majesté de ce Roi que suit une si innombrable armée de moines? — Quel Roi ou quel Empereur a commandé sur de si vastes parties du monde ? — Qui a pu lever, du sein de tant de nations diverses, de telles milices, où ces foules de soldats du Christ, de tout sexe, de tout âge, de toute condition, se sont volontairement engagés, et où tous, combattant sous ses regards et à l'ombre de son étendard, ont déclaré virilement une guerre sans merci aux forces infernales ? — Quel spectacle serace, au jour de la résurrection générale, quand Benoît se présentera, en signe de son apostolat, à la tête de tous les moines, qui, à travers les siècles, ont répondu à son appel et se sont enrôlés dans son armée ! »

Et, enflammé par son ardeur, il termine son discours par cette éloquente apostrophe :

« Quoique nous n'accomplissions que si impar-

faitement ses instructions, invoquons notre maître, fîxons nos regards sur ses mains pour suivre la voie qu'il nous montre. Que Benoît soit toujours le béni de nos cœurs ; le béni de nos lèvres, le béni de nos actions, afin que, sous sa bénédiction et à son exemple, nous exécutions ce que nous avons vu en lui, ce que nous avons entendu de lui et par lui, et que, grâce à lui, le Dieu de toute paix soit avec nous dans tous les siècles des siècles. Ainsi-soit-il . »

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