CHAPITRE XVI
l'historien
Bien que d'un ordre inférieur, après ses œuvres de moraliste, les écrits historiques occupent une place importante dans la vie littéraire d'Odon : ces écrits ne rompent pas du reste l'unité de son cadre: comme nous pouvons nous en convaincre par les sujets qu'il étudia aussi bien que par sa manière de les traiter, notre saint ne fait pas de fliistoire pour Thistoirc même ; mais bien pour en tirer des enseignements et des fruits spirituels. Ce n'est pas l'érudit qui va compulser les textes et discuter les dates; l'école critique n'est pas encore inventée au x* siècle; ce n'est pas même le moine curieux et patient qui alltgne dans les colonnes de ses chroniques la succession des événements notables dont la renommée a pénétré jusque dans son cloître : dans Odon historien, nous retrouvons le moraliste et le réformateur que nous connaissons déjà. En retraçant la vie de saints personnages, car c'est dans l'hagiographie qu'il limite ses travaux, il se propose de satisfaire les dévotions de son cœur envers eux et surtout de confirmer par leurs exemples ses propres enseignements.
Son fidèle chroniqueur Jean nous montre son mai-
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tre au milieu de ses travaux d'historien, la plume à la main et toujours le cœur en haut. Nous allons reproduire ce paysage claustral, qui nous permet de jeter un coup d'oeil sur la vie de travail et de prières du moine au x*^ siècle :
« Pendant que nous étions à Rome, dans le monastère de saint Paul, Tabbé Baudoin pria notre Père Odon de vouloir bien corriger et éclaircir par ses notes le livre qu'avaient composé, en forme de dialogue, Gallus et Posthumianus sur la vie de saint Martin. Notre Père accéda sans hésitation k ce désir et se mit immédiatement à l'œuvre. Un jour, pendant qu'il était à travailler sous le cloître, le signal de l'office de vêpres se fit entendre : aussitôt, se conformant au précepte de la règle, abandonnant ce qu'il tenait dans les mains, il se hâta de se rendre au chœur, et laissa le codex ouvert sur le siège qu'il venait de quitter ; absorbé dans sa prière, il ne pensa plus au manuscrit abandonné. On était en hiver. Pendant la nuit il tomba une telle averse de pluie que les eaux accumulées par les toitures envahirent les salles inférieures, et formèrent sous le cloître un torrent impétueux. Au milieu de celte inondation, le livre resta jusqu'au matin ouvert et exposé à toutes les injures des eaux. Ses marges furent retrouvées toutes détrempées, — mais les eaux avaient absolument respecté toutes les parties du manuscrit occupées par le texte, comme purent le constater tous les frères, devant qui on apporta le volume. Nous voyant tous dans l'admiration devant ce phénomène, notre très sage Père se mit à dire : — Pourquoi cet étonnement? Ne comprenez-vous pas que l'eau a eu peur de toucher à la vie du bienheureux Martin ? C'était avec un joyeux empressement qu'il
nous donnait cette explication. Mais un de nos frères, qui était un peu prompt à parler, prenant le manuscrit, ajouta en riant : — Regardez et voyez, ce codex est déjà bien vieux; il est rongé par les vers, et jadis il a dû bien être lavé par les eaux qui, en maints endroits, en ont fait pâlir Técriture. Aussi, quand notre Père dit que l'eau a craint de toucher ce livre qui, jadis, a été si vigoureusement lavé, j'avoue que je désirerais une autre explication. — Notre Père, en rougissant, reprit : — Tais-loi; ne cherche pas à scruter la chose : rappelle-toi bien qu'il n'y a aucune créature qui soit digne comme le bienheureux Martin des louanges de toute la terre. C'est ainsi qu'il essayait de tourner a la louange de saint Martin ce que le Seigneur venait de faire en sa faveur. »
Malheureusement cet ouvrage que la Providence a comme estampillé par cette préservation admirable et où Odon a dû mettre tout son esprit et tout son cœur, pour dignement célébrer son illustre patron, n'est pas parvenu jusqu'à nous.
Arrivons sans plus tarder à l'œuvre principale d'Odon historien*. Le saint abbé de Cluny s'est
I. Deux versions de la J^ie de saint Géraud par saint Odon^ de dimensions très différentes, sont parvenues jusqu'à nous : elles ont été Tobjet de l'étude d'un éminent critique M. Haureau, qui, dans son Histoire littéraire du Maine, conclut que la version restreinte est l'œuvre authentique d'Odon, tandis que l'autre version avec tous ses développements, bien qu'admise sans conteste par Mabillon et par les autres critiques, aurait été fabriquée par un faussaire. L'étude des manuscrits qui nous ont conservé ces versions et la comparaison des textes nous font ai river à des conclusions opposées. Bien que le manuscrit (fonds saint Victor, n** 653, B. N.) qui donne la Fie développée ne sort que du xv* siècle, son texte est évi-
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rendu un jour de l'abbaye de Tulle qu'il vient de réformer au monastère d'Âurillac, où repose au milieu de sa lignée bénédictine, et entouré de la vénération universelle, celui .que tous appellent saint Géraud : c'est une figure bien étrange, se détachant en brusque relief sur le fond de la barbarie et des violences ambiantes, que celle de ce baron-moine^ puissant entre les puissants et revêtu de la charité divine, pratiquant, au milieu des somptuosités de son manoir féodal, d'une manière héroïque, Taustérité, la mortification, la pauvreté, Thumilité et la douceur d'un vrai disciple du Christ : flambeau placé par la Providence sur son candélabre, au centre des épaisses ténèbres du siècle obscur, pour montrer la voie de la résurrection et de la vie. Odon revient, profondément ému de ce qu'il a vu et entendu dans ce voyage en Auvergne ; les détails de la vie de cet homme dont la renommée est déjà parvenue jusqu'à lui, dont les destinées ont eu tant [de rapports avec les
demment bien antérieur : il n'est donc que la copie d'un manuscrit actuellement disparu : on n'a donc pas le droit de conclure de son âge que son texte ait ëtë falsifié après coup. Suivant nous, ce texte est bien l'authentique : on n'a qu'à le comparer aux autres œuvres de saint Odon pour j reconnaître son stjle et ses procédés. Le texte restreint n'est pas non plus l'oeuvre d'un faussaire^ gros mot dont l'érudition moderne nous semble abuser : c'est une simple abréviation du texte primitif, faite par Odon lui-même ou sous son inspiration; nous 7 retrouvons le même plan, les mêmes pensées, les mêmes expressions, les mêmes citations des Écritures : on s'est borné, pour en rendre la lecture ou la copie plus facile, à condenser les considérations, à supprimer un certain nombre de faits historiques qui rentraient moins absolument dans le cadre de la vie du saint, et qui étaient plus indifférents au point de vue de l'édification et de l'enseignement spiri* tuel, principal objectif de l'œuvre de saint Odon,
siennes, et qui a inauguré par ses admirables exemples, la lutte contre la barbarie contemporaine et la rénovation chrétienne, objets de ses efforts personnels, Font vivement frappé et intéressé. Aussi, quand à son retour, ses deux vénérables amis de Limoges» l'évêque Turpion et son frère Aymon, abbé de saint Martial, le pressent d'écrire la vie de ce serviteur de Dieu, Odon n'oppose à ces instances que les protestations de son insuffisance personnelle, inspirées par son humilité et exigées, du reste, par les usages littéraires de l'époque; puis il se met à l'œuvre; il s'entoure dès l'abord de toutes les garanties pour la sincérité de son récit; il recueille les témoignages des moines, des prêtres, des nobles qui ont vécu jadis dans l'intimité du saint, et qui viennent faire revivre devant lui les souvenirs des temps passés, des actes de vertus, et des miracles accomplis. Laissons notre hagiographe nous dire lui-même dans sa préface le but qu'il se propose en écrivant cette vie et les grandes leçons qu'il prétend en tirer pour les hommes de son temps !
« Après avoir constaté la sainteté de la vie de GéraucI, et par combien de témoignages Dieu a manifesté ses prédilections envers lui, nous ne pouvons mettre en doute son séjour parmi les bienheureux. Nous sommes saisis d'une admiration d'autant plus grande, que, dans notre temps, où le feu de la charité s'est presque complètement éteint sur la terre, où rage de Tantéchrist s'approche, il semble que les prodiges de sainteté doivent disparaître. Mais Dieu n'a pas oublié la promesses qu'il a faite par son prophète Jérémie : Je ne cesserai de faire du bien à mon peuple. Si donc il a plu à la miséricorde divine de renouveler de nos jours les merveilles qu'elle a