‹ Saint Odon (879-942)Chapitre 33 sur 37 · I/HISTORIEN · texte numérisé non relu

I/HISTORIEN

opérées jadis pour nos pères, nous ne devons pas leur opposer notre incrédulité. — Ce saint homme qui, comme un autre Noé, au moment du déluge, s^est trouvé marchant dans la voie droite, Dieu le présente en témoignage aux hommes pour les exciter à suivre ses exemples. Il enseigne qu'on ne doit pas regarder difficile ou mieux impossible Tobservation de préceptes qu^on voit si admirablement pratiqués par un simple laïque, par un puissant baron. Nous estimons donc que cet homme de Dieu a été comme un exemplaire donné aux puissants de la terre, afin qu'ils marchent sur les traces de celui qui, sur la terre, appartenait à leur classe sociale et était un des leurs. »

Cette biographie qu'Odon se propose d'écrire avec une simplicité conforme à l'humilité de son héros, a un charme tout particulier; suivant une expression moderne, on sent qu'elle est vécue; Géraud a appartenu au monde d'où est sorti Odon lui-même; leurs deux existences ont de singulières analogies : ce parallélisme de destinées permet à l'auteur de nous donner des peintures très circonstanciées des diverses situations de son héros sur cette terre; il n'a qu'à regarder au dedans de lui-même pour nous dire ce que Géraud a pensé, senti et voulu dans les évolutions successives de son àme sous l'action de la grâce d'en haut.

Après avoir dit les illustrations temporelles et spirituelles de la race de Géraud, son historien rapporte les caractères providentiels de sa naissance et les signes des prédilections de Dieu envers lui. Il le suit dans cette cour d'Aquitaine où il est envoyé pour se former h la vie militaire et où lui-même prendra sa place quelques années plus tard; il nous

raconte les luttes entre le monde et Dieu qui se disputent cette âme. Puis la mort de ses parents investit le jeune baron de la possession de ses immenses domaines et de sa seigneurie sur toutes les populations de la région. Voici le portrait que nous en trace saint Odon au moment de son entrée dans la vie féodale :

a A la mort de ses parents, au moment où la puissance lui est dévolue avec sa seigneurie, Géraud ne se laissa pas envahir par Torgueil qu'inspire aux adolescents une élévation prématurée, et conserva intacte au fond de son cœur la modestie qui avait illuminé sa jeunesse. Sa puissance avait beau s'accroître, son humilité augmentait en proportion dans 6on âme. Était-il obligé de s'occuper des biens temporels dont il venait d'hériter, ce n'était qu'avec regret qu'il abandonnait, pour les amertumes des biens terrestres, les douceurs de son recueillement; et, dès qu'il le pouvait, il regagnait sa solitude pour retrouver les élévations de l'amour divin dans la méditation des saintes Ecritures. — Il ne prenait jamais son repos de la nuit, avant d'avoir expulsé de son esprit les sollicitudes de la terre, et rendu au Seigneur l'entière possession de son cœur. — Plein de mansuétude et de miséricorde pour les petits, il n'usait de sa force que pour réprimer l'insolence des violents et des puissants : mais là encore il cherchait à vaincre le mal par le bien, et ne sévissait qu'après avoir fait tous les efforts pour ramener ses ennemis, par sa douceur, à la paix et à l'observation de la justice. Lorsqu'à la vue des injustes oppressions il était obligé d'intervenir, il ne le faisait que poussé par le seul amour des pauvres qui ne pouvaient pas se défendre. »

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Quelle figure à présenter aux barons farouches du X® siècle qui ne vivent que dans la violence et le sang, que celle de ce baron comme eux, « qui, contraint de marcher au combat, ordonnait impérieusement h ses hommes d'armes d'aborder les ennemis en ne dirigeant contre eux que les bois de leurs lances et qui, malgré ces ordres humainement absurdes, fortifié par la protection divine, mettait en déroute tous ses adversaires : aussi ses hommes, après les moqueries du début, reconnaissant que, dans le combat la piété de leur seigneur était toujours invincible, et voyant les merveilleux effets de cette tactique inusitée, changeaient leurs railleries en admiration, et désormais, assurés de la victoire, ils accomplissaient avec joie les instructions de leur chef. Géraud portait dans son cœur Tamour du Christ, et voulait se contenter de réprimer Taudace des méchants, sans les exterminer eux-mêmes. »

Entendons saint Odon tirer les conséquences des exemples si déconcertants que Thomme de Dieu a donnés au monde, et prêcher à ces féodaux indomptés les lois de la justice et de la charité, en leur présentant l'idéal inconnu de la force mise au service du droit pour la gloire de Dieu et la défense des faibles :

tt Que personne ne se scandalise en voyant un homme juste recourir à la guerre, qui parait être incompatible avec la religion. Plusieurs de nos Pères, les plus saints et les plus patients, comme Abraham et David, prirent virilement les armes contre les ennemis, quand la cause de la justice l'a exigé. Géraud n'envahissait pas les possessions d'autrui, mais, pour défendre les droits de ses sujets, il savait briser les entreprises des puissants qui voulaient opprimer les

faibles; il se souvenait des paroles de Tapôlre : que le juge ne porte pas pour rien son glawe^ car il est le petigeur de Dieu, Ce laïque appartenant à rordre des guerriers, était établi par la Providence pour protéger avec son épée les troupeaux humains exposés sans défense à la dent des loups. Ce n'est donc pas une diminution de gloire pour Géraud, s'il a dû combattre pour la cause de Dieu ; c'est, au contraire, un nouveau titre de gloire pour ce doux qui combattit, qui, n'usant pas d'embûches, marchant au grand jour contre ses ennemis, fut^ par la protection divine, toujours victorieux, sans avoir teint de sang son glaive : ainsi que tous ceux, qui comme lui, sont obligés de prendre les armes, comme lui cherchent en le faisant, non leurs propres avantages, mais les intérêts de tous. »

Saint Odon nous fait pénétrer dans le manoir d'Aurillac; il nous fait assister à l'admirable existence de ce jeune baron luttant avec héroïsme contre les tentations humaines, et puisant dans la contemplation des misères de la nature et l'humilité pour lui et la compatissance pour les autres. « Sachons bien, ajoute Odon, qu'il n'est pas anormal que les Saints subissent des tentations; car ils naissent soumis aux déchéances de la nature corrompue; mais ils luttent; eu luttant ils vainquent et en vaincant ils sont couronnés. » Nous le suivons dans l'intimité de sa vie quotidienne ; nous admirons les sobriétés religieuses de sa* table, l'austérité de ses jeûnes et les rudesses de ses pénitences ; nous le voyons, au milieu de ses clercs y réciter tous les jours son psautier tout entier. Et pourtant c'est un beau et fier gentilhomme dont saint Odon nous trace complaisam* ment le portrait : bien pris et élégant dans sa taille

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moyenne; la figure noble et pâle avec ses yeux d'une ineffable douceur, illuminés par les reflets intérieurs. — « Rejetant toute la pompe des vêtements somptueux, il se montrait à tous simple ; accessible surtout aux pauvres et aux petits, il ne mettait aucunes bornes a ses charités. i> Le cœur si éminemment charitable de saint Odon se délecte à citer les traits charmants et touchants de la suave bénignité que l'amour de Dieu inspirait à Géraud envers ses frères souffrants.

Mais cette vie si admirable ne suffisait déjà plus aux ardeurs de Tâme de Géraud et aux vues que la Providence avait sur lui. Dans le secret de son cœur, c'était vers la perfection religieuse qu'il portait ses regards et ses désirs ; les biens de la terre, que Dieu lui avait départis en abondance, ne lui inspiraient que du mépris et il brâlait de l'ambition de les échanger contre les trésors célestes qui ne passent pas. Il s'ouvrit de ses aspirations au vénérable et saint évêque Gausbert, qui, inspiré par l'esprit de Dieu, lui répondit qu'il ne lui était pas permis d'abandonner sa vie séculière et féodale où tant d'intérêts lui étaient confiés, ni de renoncer à cette prédication par l'exemple qui portait tant de fruits de bénédiction autour de lui : mais que, pour répondre aux appels d'en haut, il devait mener une vie religieuse au milieu du monde. Dans la voie ainsi tracée devant lui, Géraud s'engagea avec toute son énergique générosité. Nous le voyons se faisant donner la tonsure monastique qu'il réussit à dissimuler aux yeux du public sous les flots du reste de sa chevelure; bientôt après, nous le retrouvons à Rome où il a été pour donner par une charte solennelle « au bienheureux Pierre, prince des apôtres, »

l'immense fief qu'il possédait autour de sa ville d'Aurillac et pour lequel il s'engagea à verser un cens annuel au Trésor pontifical. De retour en Auvergne, il se mit immédiatement à construire le vaste monastère qu'il avait résolu de peupler de saints moines afin que, par eux et au milieu d'eux, il lui fût possible d'offrir son sacrifice de louange et d'amour au Tout-Puissant. Mais c'était là que se trouvait la difficulté ; il cherchait de tous côtés et de tous côtés il ne voyait que déchéances monastiques, que relâchements, que misères humaines. Cette recherche, Odon Ta faite aussi; ces déceptions, il les a éprouvées. Aussi avec quelle vivacité et avec quelle conviction nous dépeinl-il les tristesses et les doléances de Géraud à la vue de l'inutilité de se»

efforts.

S'entretenant avec ses familiers de l'objet de ses constants désirs, il s'écriait : « Oh! si quelqu'un pouvait me donner des moines tels que je les voudrais, bien volontiers je lui donnerais tout ce que je possède et je consentirais de grand cœur à passer en mendiant le reste de ma vie. Les moines parfaits peuvent être comparés aux anges : ceux qui redescendent aux plaisirs du monde s'égalent aux anges apostats que leur infidélité a chassés de leurs demeures célestes. »

Ces sentiments douloureux, dont Odon met l'expression sur les lèvres de son héros, ne sont-ce pas ceux qu'inspira à son cœur la vue des décadences de l'ordre bénédictin et qui restent ses mobiles dans son œuvre de réformation? Le Très-Haut, pour donner son témoignage divin à la sainteté de son serviteur et féconder son influence dans le monde, multipliait les miracles en sa faveur. L'humilité du

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saint s'effarouchait devant ces glorifications anticipées de sa personne humaine. Mais il avait beau faire; malgré ses prohibitions, ses réprimandes, les malades arrivaient de tous côtés et, à force d'importunités, obtenaient des serviteurs du comte un peu de Teau où il s'était lavé les mains et qui rendait la santé à leurs corps. Enfin Géraud couronna par une mort de prédestiné sa sainte vie et alla reposer dans ce monastère qu'il avait construit pour la gloire de Dieu et que, du haut du ciel, sa bénédiction peupla d'une fervente et régulière famille monastique, objet de ses désirs pendant toute sa vie.

Comme conclusion de tout ce qu'il vient d'écrire, saint Odon ajoute :

« Pour guérir notre inertie spirituelle et le débordement de nos vices, le Christ, le souverain dispensateur des siècles, dresse devant nous et contre nous son témoin Géraud : il l'illustre de miracles qui éclatent sous nos regards, afin que, si nous nous obstinons a fermer les yeux pour nous dispenser de considérer les exemples de sa sainte vie, nous daignions contempler la splendeur surnaturelle qui l'environne. Depuis qu'il a disparu de la scène du monde, nous nous sommes empressés d'oublier ces admirables exemples, pour n'avoir pas la peine de les reproduire. Ces exemples, les miracles qui s'opèrent à son tombeau viennent les raviver et, en rappelant la gloire dont il jouit au ciel, nous donner la force de les imiter. 7>

Nous nous contenterons de mentionner ici une dernière œuvre historique qui est attribuée à saint Odon : c'est la vie de saint Grégoire de Tours. Les dimensions restreintes de cet écrit et son allure générale lui donnent l'apparence plutôt d'un pané-

gyrique des vertus que de Thistoire de la vie de rillustre successeur de saint Martin. Citons seulement la dernière phrase dans laquelle saint Odon en nous disant la mort de saint Grégoire, semble nous donner un aperçu prophétique de celle qui Tattend lui-même à quelques années de là :

« Il mourut au quinzième jour des calendes de décembre, dans Toctave de saint Martin, de telle sorte que cette solennité que, déjà malade, il avait commencé de célébrer sur la terre, il pût aller la consommer dans le ciel en compagnie de saint Martin lui-même. »

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