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CHAPITRE XVII

LE LITURGISTE*

Nous avons eu souvent dans le cours de ce récit Toccasion de parler des talentâ musicaux d'Odon : les facultés exceptionnelles qu'il a reçues de la nature, et les études approfondies qu'il a consacrées à cet art sbus la direction de Remy d'Auxerre et qu^il a perfectionnées depuis, lui ont fait conquérir sur ce terrain une prédominance incontestée, fort en honneur en ce temps-là. Parmi toutes ses caractéristiques, c'est celle de musicien ^ que ses contemporains emploient pour distinguer Odon de ses homonymes du X® siècle.

Comme nous Tavons déjà fait remarquer, au moyen âge, alors que le peuple chrétien vit de foi et participe avec ardeur et assiduité à la liturgie sacrée, la musique et les musiciens sont en haute estime. « Sans la musique, écrit saint Isidore, nulle science n'est parfaite ; » et Boèce affirme <i qu'elle est une des quatre sciences [quadrivium)^ sans lesquelles on

I. La justice et la reconnaissance m'imposent la douce obligation de remercier le Rme Dom Pothier et plusieurs autres de mes savants confrères qui ont bien voulu porter à mon incompétence leur secours fraternel en me fournissant les éléments de cette partie de mon étude.

ne peut arriver à la vérité. » Aussi bien pour les hommes de ce temps, la musique se distingue du chant> comme la théorie de la pratique : elle est la science qui permet d'analyser le chant, de rendre compte de ses éléments el de leurs combinaisons; elle est œuvre de savant et de philosophe. Il faut entendre Aurélien de Réomé, dans sa musice disciplina^ nous dire « qu'il y a autant de différence entre un musicien et un chantre, qu'entre un grammairien et un simple lecteur, qu'entre le maître et le disciple ; le chantre devant avoir, en face du musicien, l'attitude des parties devant le juge ».

La tradition grégorienne s'est conservée dans les églises et monastères de France. Grâce à l'influence de Pépin, de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, elle s'est propagée de tous côtés, rayonnant autour de certains centres privilégiés comme l'église de Metz. Après la tourmente terrible des invasions normandes qui a étouffé sous les cris barbares de ses hordes les mélodies sacrées, il n'y a plus qu'à revivifier des souvenirs récents et à réapprendre à ces troupeaux monastiques, réintégrés dans leurs moutiers, les chants où a été formée leur jeunesse. Les églises rebâties rivalisent de splendeur; les offices liturgiques s'y déploient avec une magnificence inaccoutumée; les écoles se rouvrent a l'ombre des cloîtres et des cathédrales.

Nous avons suivi Odon dans ses fonctions de préchantre Ql à'écoldtre\ enseignant par la parole et par l'exemple les théories grégoriennes du chant sacré. Ces fonctions, il les remplit avec une véritable maîtrise dans les différents milieux, où la Providence successivement le transplante; tout en enseignant les autres, il se perfectionne lui-même dans le chant

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et la liturgie et, ainsi que dans Tart de faire connaître et aimer ces deux éléments du culte catholique. Les préoccupations de sa réforme monastique, loin de ralentir son ardeur musicale, ne font que Texciter : il estime en effet que la restauration des traditions grégoriennes, la richesse et la pompe de la liturgie doivent tenir une place prédominante dans la vie de ces moines qui se sont consacrés à chanter les louanges de Dieu dans les ardeurs sans cesse renouvelées de la psalmodie sacrée.

Ici, comme nous Ta vous déjà constaté ailleurs, Odon ne s^est pas contenté de son enseignement verbal; il a voulu le généraliser et le perpétuer. Il a publié des traités didactiques sur la musique. La critique moderne s'est abattue sur ce terrain et a fait ses coupes sombres dans les collections des écrits sur la musique, publiés sous le nom de Odon de Cluny\ ne laissant que quelques opuscules à son actif. Cependant le renom incontestable de sa science musicale, mentionnée par tous les chroniqueurs de Tépoque dans leurs notices sur Tillustre abbé, ne peut s'expliquer, s'il n'a fait entendre son enseignement au dehors des murs de clôture de son monastère : si Odon a été un maître reconnu dans la science musicale [musicus positus in arte musicœ)j non seulement pour ses moines, mais pour tous ses contemporains; si même plusieurs ont cherché à abriter leurs œuvres personnelles sous l'étiquette de son nom, c'est que Fabbé Odon de Cluny a conquis cette notoriété par des écrits connus et appréciés de tous.

Laissant de côté cette partie contestée et nuageuse de l'œuvre littéraire d'Odon, abordons la moisson plus abondante, plus connue et plus intéressante

de ses compositions liturgiques. Saint, poète ei musicien, sur ce terrain, il peut déployer les facultés de son esprit et satisfaire les dévotions de son âme. A cette époque, la liturgie n*est pas encore le champ clos dont les barrières fixes interdisent les initiatives privées et dont les richesses n'admettent plus d'accroissements successifs. Nombreux sont les clercs et les moines qui fournissent à leurs églises des prières liturgiques à la louange de leurs saints particuliers. Bien souvent ces productions littéraires n'ont pas la vertu de franchir les murs du monastère et, au bout de quelque temps, disparaissent sans laisser de traces; quelques-unes, grâce à leur mérite propre et à la notoriété de leurs auteurs, émergent de leur cloître d'origine, sont reçues et adoptées successivement par les monastères du voisinage et finalement conquièrent leur place définitive dans la liturgie de la Sainte Eglise. Tel a été le sort de plusieurs hymnes et antiennes composées par saint Odon en l'honneur de ses saints préférés et surtout du patron dont il n'a cessé jusqu'à son dernier jour de chanter la gloire et de redire les vertus.

Voici d'abord l'hymne Rex^ Christe^ Martini decus^ que le moine Jean nous présente avec un si grand enthousiasme et qui, en effet, considéré comme le chef-d'œuvre littéraire du saint, se répand avec rapidité partout : nous le redisons encore aujourd'hui avec une filiale émotion dans notre office monastique. Si une critique sévère peut reprocher un peu de recherches dans les oppositions de mots et d'idées, on est séduit par la délicatesse des pensées et les grâces poétiques de ces huit strophes où saint Odon chante les grandeurs et les puissances de saint Martin. Qu'on en juge par ces extraits :

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oL O Christ roi, vous qui fûtes la splendeur de Martin; vous lui rendez aujourd'hui les louanges qu'il vous donna jadis. Accordez-nous de vous révérer en Martin et de révérer Martin en vous.

« Voici ce pauvre, ce petit, qui arrive, comblé de richesses, au ciel. Les cohortes célestes accourent au-devant de lui; les élus de toutes langues, de toutes tribus, de toutes nations, célèbrent son triomphe.

« Martin, vous Témule des apôtres, bénissez ceux qui célèbrent votre fête. Vous qui avez accepté la mort et la vie pour vos disciples, abaissez vos regards sur nous. »

N'omettons pas enfin cette dernière strophe où le réformateur monastique met sous la protection de celui qui inaugura jadis, à Ligugé, la vie monastique dans les Gaules, son rude et fécond labeur :

« Rappelez- vous de ce que fit autrefois votre gloire spéciale sur la terre ; et venez au secours de Tordre monastique de nos jours presque anéanti dans sa décadence. »

Ces hymnes ne sont pas le seul hommage liturgique de saint Odon à son illustre et bien-aimé patron. Six ans avant sa mort, notre saint abbé, notre infatigable voyageur, s'est rendu à Tours. Sa dévotion envers saint Martin le ramène bien souvent, dans le courant du mois de novembre, à son monastère de Saint-Julien d'où il va à la basilique célébrer avec les chanoines la solennité du grand patron de ce lieu. Dès son arrivée, ses anciens confrères, pleins de vénération pour sa sainteté et d'admiration pour son talent, lui présentent une instante requête : les antiennes des Nocturnes de leur office . de saint Martin sont très brèves et les nuits de

novembre sont très longues : pour donner dans cette nuit du 1 1 novembre à leurs heures canoniales une prolixité répondant à leur propre dévotion et à la pompe de la fête, ces bons chanoines se voient obligés de répéter plusieurs fois chaque antienne entre les versets du psaume correspondant, ce qui produit une fâcheuse monotonie dans cet office qu'ils voudraient si beau. Ils supplient en conséquence leur hôte de venir à leur aide, en composant des antiennes, dont les paroles et le chant soient propres à glorifier le saint, à élever les âmes et à donner à l'office la durée et la pompe convenables. La requête des chanoines répond trop bien aux sentiments personnels de saint Odon, pour n'être pas accueillie. Âpres les résistances accoutumées de l'humilité, notre saint se met à la besogne. Dans les quelques jours qui le séparent de la fête, il compose douze antiennes, qui sont apprises avec entrain et qui donnent à l'office de saint Martin en l'année 987 un éclat tout particulier. Sous le charme religieux ressenti dans cette solennité, le moine Jean nous dit que, dans cette œuvre de son maître, « les pensées et les expressions étaient si bien trouvées et si bien hartnonisées avec les notes de la mélodie qu41 était impossible d'entendre des chants plus doux ». Bien que nous n'ayons plus que le texte de ces antiennes, nous nous rangeons bien volontiers à l'avis du chroniqueur, malgré les mépris des auteurs de V Histoire littéraire pour une composition que le xviii^ siècle n'était pas capable de comprendre et d'apprécier. Odon décrit dans ces antiennes les derniers moments du saint évéque, ses suprêmes luttes sur la terre, ses aspirations vers le ciel, où Dieu l'appelait; puis sa mort précieuse au milieu des

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chants célestes et de la tristesse de ceux qu'il laissait sur la terre; et enfin ses funérailles triomphales. Ces antiennes ont un grand succès et se répandent rapidement, non seulement dans les monastères dunisiens, mais partout. Le moine Jean nous dit qu'elles étaient chantées à Bénévent, de son temps, c'est-àdire peu après la mort de saint Odon, et le chroniqueur Nagolde nous apprend qu'au xii^ siècle « presque toute l'Église les avait adoptées pour exprimer sa joie dans cette solennité i> .

Après avoir esquissé rapidement l'œuvre littéraire de notre saint, œuvre si considérable, si une dans sa variété, si personnelle, après en avoir extrait un Odon peint par lui-même, il ne nous reste qu'à redire la dernière étape de cette vie si remplie, le passage de la terre au repos du ciel.

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