CHAPITRE IV L'ÉCOLE DE DONAT
L'école (le Douât on Afrique. — Influence de Donat sur la première généralion de schismatiques. — Donat et les manifestes de l'Église dissidente.
— Donat et les orateurs du parti. — Donat et les polémistes. — Donal et les hagiographes. — Héritiers et disciples de Donat. — Vitellius Afcr.
— Temps où il vivait. — Ses nombreux ouvrages. — Apologie Adversus (jenles. — Traités de discipline. — Pamphlet Adversus Iraditores. — Livre intitulé De eo qiiod odio sinl inando servi Dei. — Protestation contre l'édit de Constant. — L'évèque Pontius. — Son autorité et ses miracles.
— Son éloquence. — Sa requéle à l'empereur Julien. — Fragments conservés.
En littérature, comme en dévotion sectaire, Donat fit école. Dès le début, ses partisans et ses amis avaient subi son ascendant. Plus tai'd, à mesure que son autorité grandissante imprimait plus profondément sa pensée dans l'esprit de ses fidèles, les écrivains et les orateurs de son Eglise modelèrent de plus on plus, sur son exemple, leur parole et leur style. Quand le primat fut devenu dieu, toute la secte « donatisa ».
Sur les auteurs de la rupture, sur les polémistes et les orateurs schismatiques de la première génération, sur Secundus, SiWanus et autres, on ne saurait marquer avec précision quelle a pu être l'action directe ou indirecte de Donat. Dans les réquisitoires, dans les votes motivés ou les lettres synodales du concile des dissidents en 312', dans les discours de Purpurins ou de Marcianus-, on saisit déjà les mômes protestations, les mômes revendications, le môme esprit, que chez le futur primat. Il y eut, sans doute, influence réciproque de tous ces mécontents, les uns sur les autres. Ou plutôt, tous ont subi une influence commune, celle du milieu. D'où, chez tous, un air de parenté: un esprit de sectaires intransigeants, exaspéré encore par les passions d'Afrique, qui, peu à -peu, allait se préciser,
1) Oplat, I, 20; AugusUn, Brcvic. Col- 2) Oplal, I, l-lell9; Augustin, CoiUnt
l'H., 111, 14, 26; Ad Donatislas post Col- Crcacoiiuiin, 111, 27, 30; Contra Fulyenlul., 22, 38. linin, 2().
puis se fixer en formules, sous l'action toujours grandissante^ et bientôt souveraine, de Donat.
Dans le domaine littéraire, comme dans le domaine des faits concrets, cette action de Donat, d'abord sourde et indirecte, se manifeste ouvertement dès 313, au moment où il devient officiellement le chef du parti. Dès lors, on saisit partout sa trace, ou l'on entend l'écho de sa voix : dans les requêtes des schismatiques ou autres pièces plus ou moins officielles, dans les discours des conciles ou les plaidoyers des tribunaux, dans les ouvrages de controverse, chez les hagiographes.
L'esprit de Donat se marque déjà, très nettement, dans la requête à Constantin, du 15 avril 313 '. Ton tranchant et hautain, confiance absolue en son bon droit, et, avec cela, souci de ménager le pouvoir, tant qu'on espère le mettre de son côté, compliments diplomatiques d'un chef qui se sent responsable du succès : il n'y manque que la signature du primat. Depuis lors, dans toutes les pièces officielles du parti, pour la forme comme pour le fond, on constate la même influence souveraine : dans les protestations, dans les appels contre les décisions des conciles d'outre-mer ~. Ce qui est surtout caractéristique, c'est la supplique de 321 : étrange supplique, où l'on prie l'empereur de mettre fin à la persécution, mais sur le même ton provocant, agressif, avec de mordantes injures contre l'évêque catholique de Carthage^. Dans tous les manifestes du parti, on reconnaît la manière de Donat. Toujours prévaudront, dans lesdocuments officiels, cet esprit et ce style du maître. Plus tard,, quand les schismatiques auront perdu tout espoir de ramener à eux le gouvernement, c'est du même ton, mais dorénavant sans, réserve diplomatique, qu'ils parleront aux représentants du pouvoir civil, voire à l'empereur^.
De même, tous les orateurs de l'Eglise dissidente, en cestemps-là, semblent s'être formés à l'école de Donat. Aux conciles de Rome et d'Arles, où il est le chef de la délégation desschismatiques, il donne naturellement le ton aux autres délégués.: c'est au point que, dans les récits relatifs à ces conciles, on distingue malaisément entre ce qui est de lui et ce qui appartient à d'autres ''. Nous a'avons guère de renseignements sur les séances des assemblées d'évêques schismatiques jusqu'au
1) Oplal, 1, 22. d9; Ad Donallslas posl Collai., 31, 61;.
2) Optât, J, 25;AppeiHlix d'Oplal, n. 3 Episl. 141, 9.
et 5-6; Augustin, Epist. 43, 2, 4 et suiv. ; 4) Optât, III, 3.
Contra EpisUdam Parmeniani, I, 5,10; 5) OpUxl, l, 24:; Appendix d'OpUl, n. i,.
Contra Cresconiuin, 111, 61, ()7. p. 207 Ziwsa; Augustin, Epist. 43, 6, 14»
3) Augustin, Drevic. Collai., III, 21, 16; Brevic. Collai., III, 12, 24.
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milieu du quatrième, siècle ; mais il n'est pas douteux que les orateurs s'y soient réglés sur l'exemple de leur président. Il n'est pas jusqu'à l'éloquence judiciaire, qui ne trahisse l'influence indirecte du primat. Les avocats du parti, ou les autres dissidents appelés à parler devant les tribunaux, prennent Donat pour modèle, se drapent dans la même intransigeance, avec les mêmes attitudes. Témoin, le réquisitoire de Maximus, avocat des Donatistes en 314, à la curie de Garthage ' ; le libeUits et le réquisitoire de Nundinarius, à l'audience proconsulaire de Thamugadi, en 320 ~. Gomme le grand pontife de leur Eglise, les avocats donatistes sont plus heureux dans l'offensive quedans la défensive. Même le faussaire Ingentius ou le grammairien Victor, d'ailleurs si différents du primat, font songer au maître par leur préoccupation de sauver à tout prix, avec leur honneur, l'honneur du parti '^.
G'est Donat encore, qui, plus ou moins directement, inspire les pamphlets contre Gœcilianus de Garthage : le Libcllus criminum Cœciliani, remis en avril 313 au proconsul Anulinus^; le Dpiiuntiationis libellus adversus Csecilianum^ du concile de Rome''; la diatribe contre Gœcilianus et les Catholiques, à la fin des Acta Saturnini'^. Dans ces pamphlets, les éléments de polémique sont les mêmes que dans la Passio Donati~ et dans les fragments des œuvres du primat. Plus tard, dans toute la littérature du parti, la controverse porte sur les questions qu'avait le premier posées et traitées Donat : légitimité du schisme, conditions de validité du baptême et des autres sacrements, rôle de l'Esprit Saint, indépendance de l'Eglise à l'égard, de l'Etat, et protestations contre les persécutions. Sans doute, ces questions s'imposaient nécessairement aux schismatiques . Mais, pour les poser, les discuter ou les résoudre, il y a la manière ; et cette manière est précisément celle du fondateur de la secte.
Enfin, la littérature martyrologique de l'Église dissidente s'est développée dans la direction où l'avait poussée le grand primat. Dans ce domaine, son action créatrice éclate aux yeux, s'il est l'auteur du sermon pour l'anniversaire des premiers martyrs schismatiques^. La Passio Donati^ qui date de l'année 320 environ, présente déjà tous les traits caractéristiques
1) Acla punjalionis Felicis, p. 198-2Û0 193.
Ziwsa. 4) Augustin, Epist. 88, 2; 93, i, 13.
2) Gasta apiid Zenophilum, j). 189 ;p. 192 5) Episl. 43, 5, 15.
et suiv. 6) Acta Salurnini, 16-20 Baluze.
3) Acla puryationis Felicis, p. 201-203; 7) Passio Donuti, 2 et 8.
Gesla apudZeiiopluluin, p. 185-186 ell92- 8) Voyez plus haut, chap. II, | 8, p. 62..
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de cette littérature, tels qu'on les observe, vers le même temps, dans les recensions donatisfces des Acta Satumini, et, plus tard, dans la Passio Marculi ou la Passio Maximiani. Assimilation des martyrs de la secte aux victimes des persécutions païennes ; introduction de ces martyrs dans la liturgie ; souci d'utiliser la relation martyrologique comme moyen de propagande ; édification des fidèles de la secte aux dépens des Catholiques; mélange de récit, de sermon et de controverse; effort pour donner un tour littéraire à une œuvre de destination liturgique, pour créer un genre complexe où le récit édifiant tourne à la profession de foi, où le panégyrique se complique de satire, où l'auteur n'oublie jamais la foule : telles sont les nouveautés de la Passio Donati. Or, tous ces traits se conserveront dans l'hagiographie de l'Eglise schismatique.
Ainsi, dans tous les genres, dans tous les domaines de la littérature donatiste, c'est Donat qui a donné l'impulsion première, et même l'orientation définitive. C'est lui aussi qui, à tous les écrivains, à tous les orateurs de son Eglise, a donné le ton. Son action est visible, dès la première période de son gouvernement, sur tous les schismatiques connus, dans tout ce qui reste d'eux. Elle est visible encore, longtemps après sa moi-t, chez les dissidents du temps d'Augustin. Elle a été particulièrement forte sur les Donatistes de la génération qui suivit immédiatement celle du primat. Quoique ce soit la période pour laquelle nous possédons le moins de documents, nous connaissons encore plusieurs disciples ou héritiers de Donat, plusieurs représentants de son école vers le milieu du quatrième siècle : en Afrique, Vitellius Afer et Pontius ; à Rome, iNfacrobius et Claudianus.
Sur la vie do Vitellius Afer, on ne sait presque rien de précis'. D'après son surnom à! Afer, ce n'était pas un Numide, mais un « Africain » de l'Afrique proprement dite, de la Proconsulaire. Vitellius était un laïque : s'il eût été diacre, prêtre ou évoque, on eût, selon l'usage, joint son titre à son nom. Et c'était alors une nouveauté, presque une originalité, que cette intervention d'un laïque dans la querelle des Eglises. Par là, Vitellius est un précurseur de Tyconius et du grammairien Cresconius. II est le premier laïque qui se soit mêlé, comme dit Gennudius, de « défendre le schisme des Donatistes- ».
11 s'illustra, nous dit-on encore, « il s'illustra sous le règne
1) Gonnadius, De vir. UL, 4. 2) « Vitellius Afer, Donaliiinoruin
schisina dcl'cndens... » (lOid., 4).
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'de Constant, fils de l'empereur Constantin ' » . Constant fut proclamé empereur en 337, à la mort de son père Constantin le Grand ; il mourut en janvier 350. C'est donc entre 338 et 349, que Vitellius fut à l'apogée de sa réputation ; et l'on est fondé à croire que ce fut la période principale de son activité littéraire. Cette période correspond aux dernières années du gouvernement de Donat : c'est le temps des lettres les plus fameuses du primat, et de son traité Sur VEsj^rit Sainf^. C'est aussi le temps de la grande persécution contre les schismatiques, de l'édit d'union, ([Q\o.Passio Marcidi. Nul doute que les ouvrages de Vitellius aient été fortement inspirés des leçons de Donat le Grand. La perte n'en est que plus regrettable : car ces ouvrages permettraient de saisir sur le vif l'action du maître en ces temps -là.
L'œuvre de Vitellius Afer était considérable, et très variée. Elle comprenait, non seulement des livres de controverse contre les Catholiques, mais encore des traités de discipline et d'histoire religieuse, môme une Apologie contre les païens.
Cette x4.pologie,qui portait le titre consacré Adversus gentes'^^ devait ressembler beaucoup, au moins pour le fond, aux célèbres Apologies africaines du deuxième et du troisième siècle. Mais elle présentait assurément un trait original : c'était d'être écrite par un schismatique. D'ailleurs, rien de plus naturel. Tout en luttant contre les Catholiques, les Donatistes ont poursuivi la campagne contre les païens. En cela, ils étaient logiques, puisqu'ils se considéraient comme étant les seuls héritiers de l'Eglise du temps des persécutions, les seuls vrais chrétiens. Ils avaient la haine des idolâtres ; dans leurs polémiques contre les Catholiques, l'injure suprême était d'appeler leurs adversaires des païens, et ils traitaient comme tels les ralliés^. Dans le courant du quatrième siècle, ils applaudirent toujours aux lois contre Fidolàtrie ; et, fréquemment, ils se chargèrent de faire exécuter sur ce point les ordres des empereurs, en saccageant ou renversant les temples''. Souvent, l'on vit des fanatiques de leur secte se précipiter sur des païens au milieu d'une cérémonie, jeter à bas les idoles, cliercher le martyre et trouver la mort dans la bagarre''. On ne ])eut donc s'étonner (ju'un écri-
1) <c ClariiiL sub (.'(jnsliinle, filio Cous- De uiiim /taiilisiiid, 1], 1!); Collai. L'arlanliuipriiicipis » {ihid., 4). //if/;/., 1, r.)7-r.)8; 201-203.
2) Oplal, m, 3; .Icrùme, JJc vii\ ilL, 5) Augiislin, (Itinl.ra Ej)is(ubim l'unni'yS; Augiisliii, l)e luici'cs., (Ji). rtimii, 1, 10, l(j; Cunlra GaïulcnUiiiii, I,
3) (c Scripsil e( .■l(/i)t'/-s'tis y(7(/('.s » ((iuu- 38, 51.
Jiadiijs, JJc vlr. itt., 4}. 6) E/iisL. 18.5, 3, 12 ; CoiUi'ii Guudcn-
i) OplaL, 11, 19-2G; VI, 4; Auguslin, luiin, 1, 28, 32.
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vain donatiste ait cru devoir, lui aussi, combattre les païens. On imagine aisément ce qu'était l'Apologie de Yitellius : justification du Christianisme, attaques contre l'idolâtrie, c'était le contenu traditionnel des Apologies de Tertullien ou de Minucius Félix, de Gyprien ou d'Arnobe, avec plus d'intransigeance sur les principes, plus de raideur dans la controverse, et plus d'âpreté dans la forme.
Au témoignage de Gennadius, Yitellius Afer « avait discuté beaucoup de questions relatives à la règle ecclésiastique ^ ». Il s'agit, évidemment, de traités de discipline. On sait que les Donatistes prétendaient maintenir ou restaurer, à l'encontre du clergé catholique toujours prêt aux compromissions, les règles inflexibles et saintes de l'ancienne discipline chrétienne. Ils rêvaient de remonter jusqu'à l'âge apostolique. Dans ceux de ses ouvrages qui se rapportaient à la « règle ecclésiastique », Yitellius, suivant l'usage de Donat, devait mêler la théorie aux conseils pratiques, la polémique aux citations bibliques, la satire au panégyrique. II traçait une règle de vie, conforme à son idéal évangélique : un idéal fait d'austérité dévote, de pureté, de sainteté, qu'il croyait voir réalisé dans son Eglise par l'élite des fidèles, parles vierges sacrées, les continents et les confesseurs. Il montrait que la discipline trouvait une garantie sûre dans la hiérarchie sévère de sa secte, et que les écarts étaient réprimés aussitôt par les réprimandes des chefs ou les sentences des tribunaux ecclésiastiques. Il insistait naturellement sur les questions qui préoccupaient surtout les schismatiques : éloge des Saints selon la formide de l'Église dissidente, privilèges et prédominance des martyrs, rôle de l'Esprit dans la vie des communautés, caractères des sacrements. C'était un tableau, quel([ue peu idéalisé, de la discipline donatiste dans les dernières années de Donat : le panégyrique des vertus du parti y était rehaussé par des croquis satii'i([ues de tous les vices en honneur dans l'Eglise d'en- face, chez ces mécréants qui osaient se dire les Gatholi([ues.
Contre ces Catholiques africains, si cordialement détestés par tous les dissidents du pays, était dirigé un autre ouvrage de Yitellius, livre de controverse ou pamphlet. Il « écrivit contre nous, dit un Catholique, comme ayant été des tradi tores dans la persécution des divines Ecritures-'^ ». Par ces quelques mots, on nous indique clairement, à la fois, le titre et le sujet de l'ou-
1) « Ad ren'iihim ccclesiaslicain pf.-rli- 2) (( Scripsil Advcrsus nos velul Inidi-
iicnlia iiiiilla disseruil » (Geniiiidiiis, De lorcs in persoculione divinaruni Scripvir. ilL, -))■. Uifiiruin » [ibid., 4).
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vrage. Ce livre de Vitellius était intitulé « Contre les traditeurs » [Adversus traditores). Le sujet, c'était le thème éternel des controverses entre les deux partis : la légitimité du schisme, rendu nécessaire, selon Donat et ses amis, par les capitulations du temps de Dioclétien, par l'indignité personnelle, ou héréditaire, ou contagieuse, de tous les soi-disant Catholiques. La banalité du thème condamnait ici l'auteur à rééditer de vieilles récriminations, encadrées d'ana thèmes et de sophismes.
Beaucoup plus précieux, pour nous, serait un autre livre de Vitellius Afer : livre de circonstance, celui-là, et dont l'intérêt historique serait grand. C'était un ouvrage intitulé « De la haine qu'inspirent au monde les serviteurs de Dieu ^ ». L'occasion et la date sont faciles à préciser. L'auteur protestait contre l'édit d'union, promulgué par l'empereur Constant : l'édit étant de 347, et l'empereur étant mort en janvier 350, on ne peut guère hésiter, pour la date, qu'entre les années 348 et 349. a Vitellius Al'er, nous dit-on, pour défendre le schisme des Donatistes, écrivit l'ouvrage intitulé De eo quododio sint mundo servi Dei, Ce livre, si l'auteur avait su se taire sur notre compte et ne pas nous donner le nom de persécuteurs, serait éminent par la doctrine-. » Le jugement de Gennadius, si remarquable dans son équité, indique nettement le contenu de l'ouvrage, et, de plus, nous renseigne sur la mentalité de l'auteur. Dans ce livre, composé au lendemain de l'édit d'union, Vitellius voulait assurément défendre son Eglise et démontrer l'injustice du coup qui l'avait frappée. Mais il avait pris la question de haut, en historien et en philosophe. Son argumentation comprenait deux parties, l'une de théorie, l'autre de circonstance : elle tirait de l'histoire la justification du Donatisme. Adroitement, l'auteur rattachait les destinées de son Eglise à celles du christianisme lui-même. L'Ecriture nous apprend que les serviteurs de Dieu seront toujours persécutés, et l'histoire montre que, jusqu'à Dioclétien, les fidèles ont été constamment traqués par les ennemis de l'Eglise. Or, depuis Dioclétien, ce sont les Donatistes qui sont persécutés. Donc, une double conclusion paraissait s'imposer : la persécution récente était inique, et l'Église do Donat était celle des serviteurs de Dieu, des vrais, des seuls chrétiens. Par surcroît, cette Église pouvait espérer des jours meilleurs ; car Dieu, s'il laisse éprouver les siens, ne les aban-
1) Genii.'ulins, De vir. ilL, 4, lacui.ssel de noslro veliil perseciiloniin
2) « Vilelluis Afer, IJonaliarioruin iioniiiie, ej^rcgiam docliiiiaia eiiidcral » schisma derendeiis, scripsil Do en qnod [ibid., 4).
odio siiU mundo Del servi. In ([uo, si
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donne jamais. Assurément, c'était une façon originale de poser la question : les Catholiques eux-mêmes, on le voit par l'aveu de Gennadius, ne pouvaient contester les prémisses, et les persécuteurs pouvaient être amenés à faire leur examen de conscience, à se demander s'ils n'agissaient pas en ennemis de Dieu. La modération relative de l'auteur donnait d'autant plus de portée à son habile argumentation.
Evidemment, Vitellius a tenu une place importante dans la littérature de l'Eglise dissidente. Comme Donat, et comme plus tard Tyconius, il a su s'élever au-dessus de l'invective et des récriminations conventionnelles. Quoiqu'il ait vécu dans une période de crises, en un temps où son Eglise semblait frappée à mort, il a su dominer les circonstances et poursuivre l'œuvre de ses devanciers. Il a combattu les païens comme les Catholiques, les défaillances de la discipline aussi bien que l'iniquité des persécuteurs. Dans ses multiples campagnes, comme dans sa conception de l'histoire religieuse, il a suivi les traces de son primat et maitre, Donat le Grand.
C'est encore de Donat, mais du Donat évêque, orateur et homme d'action, que relève un schismatique fameux en ces temps-là : l'évêque Pontius. Il fut l'une des gloires de son parti, une façon de pi'Ophète, et le principal promoteur de la restauration donatiste ^ .
Où fut-il évêque ? On ne sait. Il apparaît brusquement dans l'histoire sous le- l'ègne de Julien, en 362-. A ce moment, il devait être l'un des prélats les plus anciens de sa secte, puisqu'il agit presque en chef du parti. Sans aucun doute, comme tant de ses collègues, il avait été exilé d'Afrique en 347, à la suite de l'édit d'union^. Il s'était l'ixé probablement en Italie, où il exerçait sur ses compagnons d'exil un véritable ascendant. C'est lui qui, vers le début do l'année 3G2, prit l'initiative de cette requête à l'empereur Julien, qui devait avoir un succès si paradoxal et amener la résurrection du Donatisme^^
Après ce coup d'éclat, Pontius rentre dans l'ombre. Pour nous, du moins : car son nom, pendant plusieurs générations, l'ayonna d'une auréole de gloire. Ce que les schismatiques africains vénéraient en lui, ce n'était pas seulement le restaurateur de leur Eglise, l'auteur de la fameuse requête ; c'était encore
1) Aiigusliii, Coidra Ullcras Pcliliani, oL 20.5.
Il, i)2, 203 cL20r); Ad Calhodcos Epis- 3) Oplat, H, 15; III, 1 el 3-1.
luld conlra DoiiaLklas, 11, 28 ; 19, 49; 4) AuyusUn, Conlra Lillcras Pcliliani,
Jii loliannia Evaiiiielinm, Xlll, 17. il, 92, 203 cL 205.
2) Coiilru lillcras Pcliliani, II, 92, 203
l'école de DOiN^AT 149
^'orateur et le saint. On lui prêtait le don des miracles, et l'on comparait ses miracles à ceux de Donat lui-même. Augustin disait aux schismatiques en 401 : «N'allez pas me répéter : « Ce « que je dis est vrai, parce que je le dis, ou parce que tel de mes « confrères l'a dit, ou tels de mes collègues, ou tels évêques, ou « tels clercs, ou tels de nos laïques. » Ou encore: « Gela est. vrai, « parce que Donat ou Pontius ou un autre ont t'ait tels miracles, « ou parce que des gens vont prier sur les tombeaux de nos mar- « tyrs et sont exaucés, ou parce que tels ou tels prodiges sepro- « duisent là, ou parce que tel de nos i'rères ou telle de nos sœurs « ont eu tout éveillés telle Aasion, ou, dans leur sommeil, ont rêvé <c de telle apparition. » Laissons là tous ces beaux prodiges, inventions de menteurs, ou maniïestations d'Esprits trompeurs'. » Quinze ans plus tard, Augustin disait encore, dans un sermon : (c Qu'on n'aille donc pas vous vanter des prodiges comme ceuxci : Pontius a l'ait un miracle ! Donat s'est mis en prière, et Dieu, du haut du ciel, lui a répondu. D'abord, on se trompe, ou l'on vous trompe... ~. » Prophète vénéré de son parti, l'évoque Pontius a été l'un des principaux thaumaturges de l'Eglise dissidente.
Ce thaumaturge était, en même temps, un grand orateur, ou passait pour tel. Pour son éloquence, comme pour ses miracles, on le mettait sur le même rang que Donat. Augustin s'écriait un jour : « Qu'on ne me dise pas : Oh ! les belles paroles de Donat ! oh ! les belles paroles de Parmenianus, ou de Pontius, ou de tel autre -^ ! » Ce n'est pas par hasard que Pontius est associé ici aux deux grands primats de l'jiglise schismatique : par son éloquence de tribun, il domina son parti, et remplit l'intérim entre le règne de Donat et le règne de Parmenianus.
Littérairement, il n'existe plus pour nous que par les Fragments de sa requête à Julien. Cette requête (pelitlo^preces) fut présentée à l'empereur^ vers le début de l'année 362, au nom de tous les évêques et clercs du « parti de Donat ^ ». Elle portait, au moins, trois signatures d'évôques : Pontius, Rogatianus et Cassianus^. En fait, elle avait été entièrement rédigée par Pontius, alors exilé d'Afrique, et probablement fixé en Italie. Augustin s'en porte garant, avec une curieuse insistance : « Tels sont les termes de la supplication adressée à l'ennemi du Christ,
1) Ad CatholicQS Epistula coiiira Dona- 4) Oplal, 111,3, p. 78 Zivvsa; Augustin,.
Listas, 19, 49. CoiUra lilLerus PelUlani, U, 97, 224.
'J) In lohannis Evangelium, XIII, 17. 5) Augustin, Conlra liUerus PeLiliaiil^
ii) Ad Catholicos Epistula conlra Dona- II, 97, 224; Episl. 105, 2, 9.
listas, 11, 28.
LITTERATURE DONATISTE
ù l'apostat, à l'adversaire des chrétiens, au serviteur des démons, par le rameiix Pontius, votre Pontius... C'est Pontius qui l'a fait, c'est Pontius qui a supplié, c'est Pontius qui a loué la justice de l'apostat ; Pontius a déclaré qu'auprès de l'apostat la justice seule trouvait accès. Que Pontius l'a supplié en ces termes, Julien kii-même l'indique dans son rescrit, et cela sans équivoque, en nommant l'auteur K »
Cette requête nous est connue par des analyses et des fragments. Elle débutait, semble-t-il, par un appel à l'équité de l'empereur. Là se lisait la phrase célèbre, tant reprochée plus tard aux schismatiques : « Auprès de Julien, la justice seule trouve accès-. » Puis, au nom de son parti, Pontius se plaignait de la persécution inique ordonnée par Constant. Il en appelait au droit commun. Il réclamait l'assimilation légale du schisme africain aux hérésies : à ces hérésies qui venaient d'obtenir du gouvernement une pleine liberté. Il revendiquait hautement la liberté de conscience, la liberté de culte, la liberté de propagande. Il demandait le rappel des proscrits, la restitution des basiliques et autres immeubles, du mobilier sacré, des Livres saints ■^. La supplique se terminait par les signatures épiscopales et la formule : « Donné par les évêques du parti de Donat ''. » — Par cette requête, Pontius et ses amis ne se contentaient pas de réclamer l'abrogation de l'édit d'union de 347, et de toutes les mesures plus ou moins arbitraires qui avaient suivi. Ils ne se déclaraient môme pas satisfaits d'un édit de tolérance, comme celui de 321. Ils voulaient une liberté entière, toutes les libertés, y compris celle de persécuter les Catholiques. Et ils l'obtinrent par le rescrit de Julien, au moins pour quelques mois, jusqu'à la mort de cet empereur.
Ce furent de beaux jours pour Pontius : à moins qu'il ne se soit effrayé, lui aussi, des excès où la victoire entramait ses amis. Souvent alors, dans le déchaînement des passions brutales, il dut avoir l'occasion d'essayer, sur les hordes fanatiques de son parti, la séduction de sa parole tant vantée. S'il ramena les Circoncellions à la pratique des vertus évangéliques, ce ne fut pas le moindre de ses miracles. Quoi qu'il en soit, on s'explique la l'éputation durable de Pontius : il n'est pas donné souvent à un homme d'être, en môme temps, un orateur admiré
1) Conlm lUlcras Pcliliani, II, 92, 20'6 3) Oplat, IT, 16; JII, 3; Aufjuslin, cl 205. Conlra litlcras Petiliani, II, 92, 205; 97,
2) Contra Epislulam Parmeniani, I, 12, 224; Epist. 93, 4, 12; 105, 2, 9
19; Conlra liltcras Petiliani, II, 92, 203 4) Optât, III, 3, p. 78.— Cf. Auguslirt,
et 205; 97, 224; Epist. 93, 4, 12; 105, 2, Conlra litleras Petiliani, II, 97, 224. 9; Scrmo H in Psalrn. 36, 18.
l'école de donat 151
poiir son éloquence, un prophète vénéré pour ses miracles, un politique béni comme le Christ sauveur de son Eglise.
L'école (le Donat en Italie. — Les premiers chefs des Donalisles romains.
— Macrobius, évèque donaliste de Rome, — Sa vie et ses œuvres. — Lettre aux Carthaginois sur dos martyrs. — Le livre Ad cou/essores el vin/ines. — Faut-il l'identifier avec le De slndalarltale derlcorum ? — Analyse de ce dernier ouvrage. — Pourquoi il ne peut être de Macrobius.
— Méprise de Genuadius. — Claudiaaus, évèque donatiste de Rome. — Ses attaques contre les Catholiques. — Ses démêlés avec le pape Damase et avec le concile romain. — Son exil et ses querelles avec les Donatistes d'Afrique. — Écrits et sermons de Claudianus. — Caractère de ces polémiques.
On voit, par l'exemple de Vitellius Afer et de Pontius, que l'école de Donat a duré en Afrique, et qu'on y distingue des figures originales. Chose curieuse, et plus inattendue, cette école a compté des représentants jusqu'en Italie. Ce fut la conséquence littéraire d'une des grandes pensées de Donat : la fondation d'une communauté donatiste à Rome.
On sait comment et pourquoi fut organisée, vers 320, cette communauté, dont l'existence fut longtemps une réalité paradoxale '.Elle est née d'un argument et d'un prétexte. Le prétexte, c'était la présence, à Rome, d'une petite colonie d'Africains affiliés à l'Eglise dissidente de Carthage. L'argument était la raison sérieuse : celle, du moins, que les schismatiques prenaient au sérieux. Dans leurs controverses, les Donatistes prétendaient qu'ils représentaient en Afrique l'Eglise universelle ; malheureusement pour leurs polémistes, ils se voyaient reniés par tous les Catholiques des autres régions de l'Empire, à commencer par ceux de la capitale. Or, ils tenaient absolument à paraître en communion avec la communauté romaine : l'Eglise officielle de Rome se dérobant à cet honneur, ils eurent l'idée ingénieuse de fonder à Rome une Eglise à eux.
Les débuts en furent très modestes. Les premiers Donatistes de la capitale se réunissaient dans une simple caverne [spelunca), munie pourtant de gradins, située au milieu d'un enclos qu'entourait une haie, sur une montagne rocheuse des environs ~ : d'où, probablement, ce nom de Monteuses, sous lequel
1) Oplal, II, 4. 2) Opliil, II, 4.
LITTERATURE DONATISTE
on les désignait K Dans la seconde moitié du quatrième siècle, cette communauté scliismatique prit un développement inattendu. Ce i'ut, sans doute, une conséquence indirecte de l'édifc d'union de 347. Chassés de leur pays, beaucoup de Donatistes s'étaient réfugiés en Italie, comme Pontius : à leur Eglise de Rome, ils avaient apporté, avec un nouveau contingent de fidèles, une ardeur batailleuse d'exilés intransigeants. Bientôt, les jlfojitejises eurent une vraie basilique à eux ~ ; et ils inaugurèrent une active propagande, qui finit par inquiéter le pape et le gouvernement. C'est alors que les Donatistes romains prennent place dans la littérature. Ces « Romains » étaient, d'ailleurs, des Africains, des clercs dissidents nés en Afrique, et envoyés comme évoques à Rome.
En effet, pendant près d'un siècle, la capitale de l'Empire a eu ses évèques donatistes. A l'origine, la communauté scliismatique avait été dirigée par un administrateur délégué [intei'ventor), sans doute un prêtre ou un diacre 'K Mais, plus tard, depuis l'année 320 environ, elle fut gouvernée par un évoque, qu'on lui euA^oyait de Carthage ''. On peut reconstituer la série à peu près complète de ces évoques, qui se succédèrent dans l'ordre suivant ^ : d'abord, Victor de Garbe, probablement le Numide du même nom qui avait pris part en 305 à la réunion épiscopale de Cirta "^ 5 puis, Bonifatius, Encolpius, Macrobius,. Lucianus, Claudianus ' ; enfin, un certain Félix, qui en 411 assistait à la Conférence de Carthage s. Sur la plupart de ces personnages, on ne sait rien d'autre. Mais deux d'entre eux se détachent du groupe, et intéressent la littérature : Macrobius et Claudianus, qui, tous deux, ont apporté à Rome les traditions et l'esprit de Donat.
La vie de Macrobius nous est mal connue. Les seuls faits absolument certains, c'est qu'il fut évoque donatiste à Rome^ qu'il y avait remplacé Encolpius, et qu'il gouvernait la communauté romaine de son parti en 366, ou vers cette date, au mo-
1) Oj)Liil, H, 4; AuRuslin, EpisL, 53, 1, 2; Conlra liUcrns PcUUani, H, 108, 247; Ad Calholicus Epislnla coiilra Donalislas, .3, C; De hacres., 69; Jérôme, Episl.
37, 1; Cliron. ud ann. 355. — Aux Donalisles do Rome, ou donnait aussi les noms de Campilae, de Campcnacs, de Cutzupilac (Augustin, Epist. 53, 1,2; Ad Calkolicos EpiaUdu conlra DonalisLus, 3, (5; Jérôme, Dkdoijns conlra Lucifer ia nos, 28).
2) Jérôme, Chroii. ad ann. 355.
3) Augustin, De unico baptismo, 16,
4) Optât, II, 4; Augustin, Episl. 53, 1, 2; Contra Cresconium, III, 34, 38; De unico baptismo, 16, 28; De havres., G9.
5) Optât, II, 4; Collai. CarlluKj., I, 157-
6) Optât, I, 14; II, 4; Augustin, Conlra Cresconium, III, 27, 30.
7) Oplat, 11, 4.
8) Collai. Carlhaij., I, 149; 157-101.
l'école de donât 153-
ment où Optât de Milev écrivait le second livre de son grand traité '.
D'après l'opinion courante, avant de devenir à Rome évoque donatiste, Macrobius aurait été en /Vfrique prêtre catholique. Cette opinion a pour origine une notice de Gennadius, dont voici les passages essentiels : « Macrobius, prêtre lui aussi, devint donatiste, comme nous l'avons appris par l'ouvrage d'Optat; plus tard, dans la ville de Rome, il fut évêque occulte de son parti. Il écrivit, quand il était encore prêtre dans l'Eglise de Dieu, un livre adressé «Aux confesseurs et aux vierges »... Il brilla, d'aboi'd, en Afrique parmi les nôtres, et plus tard, à Rome, parmi les siens, c'est-à-dire parmi les Donatistes ou Monteuses ~. » Si explicite qu'elle paraisse à première vue, cette notice tardive d'un compilateur doit être tenue pour erronée. Nous montrerons plus loin, à propos du livre « Aux confesseurs et aux vierges », comment Gennadius a confondu l'évêque donatiste avec un clerc catholique du môme nom.
En fait, rien n'autorise à supposer que JMacrobius, le futur évêque schismatique de Rome, ait jamais été prêtre de l'Eglise catholique, ni même, simplement catholique. Si, comme on l'admet généralement, et comme nous avons tout lieu de le croire, s'il est l'auteur de la Passio Maximiani et Isaac, on en peut conclure que, vers 366, il était donatiste depuis vingt ans au moins. En effet, il raconte en témoin oculaire l'histoire de ces martyrs'* : il se trouvait donc à Carthage, vivant dans les cercles schismatiques, et schismatique lui-même, au mois d'août 347. A ce moment, il devait être clerc, peut-être prêtre, de l'Eglise dissidente. Il fut probablement exilé, ou prit la fuite, vers la fin de cette même année, par suite de l'édit d'union''. Il se réfugia sans doute à Rome ; et c'est ainsi qu'il y devint évêque de son parti.
Sur la date de son élection, comme sur la durée de son épiscopat, nous n'avons pas de données précises. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il était évêque schismatique de Rome vers 366, et qu'il fut remplacé bientôt après. Cette année-là, ou à peu près, Optât de Milev parlait de lui comme étant le chef actuel des Donatistes romains : « Supposez, disait-il aux dissidents, supposez que l'on demande à Macrobius dans quelle chaire il siège... Eh bien ! votre confrère Macrobius devrait confesser qu'il siège dans la chaire où siégeait naguère Encol-
1) Optai, II, 4. Migne.
2) Gennadius, De vir. ilL, 5. 4) Passio Maximiani el Isaac, 11, id.774.
3) Passio Maximiani et Isaac, 1, p. 767 — Cl". Optât, II, 4 et 15; III, 1.
154 LITTÉRATURE DOMATISTE
.plus '. » Vingt ans après, comme il préparait une seconde édition de son ouvrage, le môme Optât complétait ainsi sa liste des évêques schismatiques de Rome : « Glaudianus a succédé à Lucianus, comme Lucianus à Macrobius, et Macrobius à Encolpius^. » Or, nous savons que Glaudianus était évoque en 378, et depuis assez longtemps '•^. Si court qu'ait pu être l'épiscopat de Lucianus, on est forcé d'admettre que Macrobius n'a pu vivre longtemps après l'année 366.
Dans Ve.jcplicit de la Passio Maxiiniani et Isaac^ Macrobius est qualifié de « bienheureux martyr » [beatlssimus martyr''). Cette mention est assurément fort ancienne : étant donné qu'il s'agit d'un schismatique, on ne s'expliquerait pas une addition postérieure d'un copiste. Cependant, l'on ne doit pas se hâter d'en conclure que l'évêque dissident de Rome soit mort pour sa foi. D'abord, on ne voit pas à quelle époque, ni dans quelle circonstance, il aurait été martyrisé. Puis, s'il était mort ainsi, nous le saurions sans doute par Optât, qui lui survécut, et qui nomme ses deux successeurs^. L'auteur de la Passio, dans son préambule, laisse entendre lui-même qu'il n'était pas alors un confesseur C; et rien ne fait supposer qu'il l'ait été plus tard. Mais, au quatrième siècle, on prodiguait le titre de martyr, surtout dans les sectes persécutées ; on l'accordait généreusement à des fidèles qui avaient été simplement inquiétés pour leur foi. L'auteur de la Passio parle lui-même de son exil '^. Il n'en fallait pas plus, alors, pour être vénéré comme martyr.
De Macrobius, nous possédons, presque intact, un ouvrage important. Ce n'est pas celui dont parle Gennadius; c'est la Passio Maximiani et Isaac. Nous n'avons aucune raison de suspecter le témoignage formel du titre de la Passio, tel qu'il figure dans Vexplicit des manuscrits : « Lettre du bienheureux martyr Macrobius au peuple de Carthage sur la Passion des martyrs Isaac et JMaximianus ^. » Au contraire, dans le texte même de la relation, tous les détails confirment cette attribution. L'ouvrage a été composé une vingtaine d'années après le martyre : donc, vers 366. L'auteur est un Africain, un évêque donatiste, alors absent de Carthage ; il parle de son exil ou de sa fuite hors d'Afri([ue [secessio nostra'^). Tout cela s'accorde
1) Opiat, II, 4. passionc marlyrum Isaac et Maximiani »
2) Ibid. [Païrol. lai. do Migac, l. VIII, p. 774). 8) Epbtuln coiicilii romani (ann. 378) 5) Opial, II, 4.
(id Grullanuni cl ValcnUinaiiiim iinpcra- 0) Pa^aio Maximiani cl Jsaac, 1, p. 707.
Zor('.s(.Mansi, ConcfL, l. III, [). 624 olsulv.). 7) Ihid., 11, p. 774.
4) « Explicit Epislula Iwatissimi inar- 8) Palrol. lai. de Mi^ne, l. VIII, j).774.
iyris Macrobi ad pleljem Karlliaginis de 9) Passio Ma.riniiani el Isaac, \\,]i.lli.
l'école de donat 155
fort bien avec ce qu'Optât nous apprend sur l'évêque schismatique de Rome ^ . Même si les manuscrits ne nous avaient pas conservé le nom de l'auteur, on aurait été amené, par les vraisemblances historiques, à supposer que la relation était de
Macrobius.
La Passio Maximiani et Isaac n'intéresse pas seulement la littérature martyrologique. Elle mérite aussi d'être étudiée brièvement comme œuvre littéraire, et peut nous donner quelque idée de ce qu'était Macrobius comme écrivain.
Ainsi que l'indique fort bien Vexplicit, la relation de martyre a pour cadre une « lettre au peuple de Carthage- ». Ce cadre n'est pas un artifice littéraire. Il s'agit bien d'une véritable lettre, écrite par l'évêque dissident de Rome sur la demande expresse des Carthaginois. Avant de commencer son récit, l'auteur se réjouit d'avoir une occasion d'écrire à ses amis et ses frères d'Afrique. Pour se conformera leur désir, il valeur raconter les circonstances des martyres dont il a été jadis témoin à Carthage>^. Il termine sa lettre par une allusion touchante aux liens qui, depuis longtemps, l'unissent aux Carthaginois. Puis, il les exhorte à suivre tous l'exemple de leurs martyrs : « A vous maintenant, mes frères, à vous de suivre la voie qui a conduit ces martyrs au royaume des cieux... Hâtezvous sérieusement, luttez obstinément ; vos martyrs vous attendent là-haut, pour jouir avec vous de leurs honneurs. Allons, mes frères, pressez-vous le plus possible, afin de nous donner les mômes sujets d'allégresse. Qu'à notre retour, nous trouvions chez vous à nous glorifier, comme eux, à notre départ, nous ont donné joie et gloire. Puissions-nous, en arrivant, voir vos trophées ! De même que nous vous avons annoncé leurs victoires, de même nous devons pouvoir, un jour, annoncer vos victoires à tous vos successeurs de Carthage''. » Ces exhortations pressantes ne s'expliquent pas seulement par la théorie donatiste sur le devoir dû sacrifice et la prééminence du martyre. Elles s'expliquent aussi par les circonstances : depuis la réaction qui avait suivi la mort de l'empereur Julien, la persécution était là, plus ou moins violente, plus ou moins réelle, mais toujours menaçante •''. C'est justement pour cela que les Donatistes carthaginois avaient été pris d'une ferveur nouvelle pour leurs martyrs, et qu'ils avaient demandé à un témoin oculaire de
1) Optai, II, 4. 3) PfCisio Maximiani et Isaac, 1, p.[767.
2) « Epistula... Macrobi ad plobem 4) Ibicl., 11, p. 774. Karlhaginis » {Palrol. lai. de Migiie, 5) Oplal, 11, 17 cl suiv. ; III, 3. l. Vill, p. 774).
156 LITTÉRATURE DONATISTE
consigner pour eux ses souvenirs personnels '. On dut être satisfait dans les cercles des scliismatiques de Carthage : il y a une onction assez originale, et même de l'éloquence, dans cette ardente évocation des souffrances passées ou futures, dans l'impatience fiévreuse et candide de cet évêque, si pressé devoir succomber ses frères et ses amis pour les honorer sur leurs tombeaux ~.
Malheureusement, il y a autre chose dans la Passio. Presque toujours, le commentaire du récit, ce qu'ajoute l'auteur, est médiocre. Ce n'est guère que déclamations, emphase, i^edondance : louanges hyperboliques des héros, exclamations, réflexions oiseuses sur les incidents du procès, sur les tortures ou les visions-^. Dans les choses les plus simples, l'auteur aperçoit du merveilleux, une intervention providentielle •^. Il se perd en invectives banales contre les persécuteurs, sans réussir à animer une polémique couA'^entionnelle ^. Il ne montre des qualités d'écrivain que dans la relation proprement dite des faits. Dès qu'entrent en jeu ses souvenirs personnels ouses affections, son styles'éclaire et se colore. Il a des croquis vivement esquissés, des descriptions d'une vigueur réaliste, des scènes populaires où s'accusent en relief les traits caractéristiques de la dévotion donatiste ''. Franchement médiocre comme polémiste et comme exégète, meilleur déjà comme sermonnaire, Macrobius vaut surtout comme chroniqueur.
On a cru parfois reconnaître, dans la Passio Maxiiniani et Isaac^ un ouvrage que Gennadius attribue à Macrobius : ce livre Ad confessores et virgines, traité de morale et bréviaire de « chasteté », que l'auteur africain aurait composé en un temps où il était prêtre catholique'''. Nous jugeons superflu de discuter en détail cette assertion, qui ne repose sur rien. Remarquons seulement que la Passio est d'un Donatiste, non d'un Catholique ; qu'elle est une relation de martyre, non un traité de morale ; qu'elle est adressée au peuple de Carthage, non à des ascètes ; qu'il n'y est question ni de confesseurs, ni de vierges, ni de chasteté. Au demeurant, aucune trace d'analogies entre les deux ouvrages.
Une hypothèse récente, et plus digne d'attention, tend à identifier le livre Ad confessores et virgines, avec un livre con-
1) Passio Maxiiniani cl Isaac, 1 cl 11, 5) Passio Maxiiniani et Isaac, 1-2 ; 6 :. p. 767 et 77i. 9-10 (p. 7(58-769; 772-774).
2) IbicL, 11, p. 774. 6) Jbid., 1; 3-8 (p. 768-773).
3) IbicL, 2-5, p. 769-771. 7} Gennadius, De vir. ilL, 5,
4) Ibid., 6-8, p. 772-773.
L ECOLE DE DOîSAT
serve dans V Appendix des œu"vres de Cyprien : le De singularitate clericorum ^ .
Avant d'examiner la question, il est bon de rappeler le texte de Gennadius : « Macrobius écrivit, quand il était encore prêtre dans l'Église de Dieu, un livre adressé « Aux confesseurs et aux vierges» : livre de morale, plein d'enseignements tout à fait nécessaires, et, surtout, muni de sentences très propres à sauvegarder la chasteté ~ » . — Evidemment, l'ouvrage attribué ici à Macrobias était un traité de discipline, où l'on recommandait surtout la chasteté.
Tel est, à peu près, le sujet du livre De singularitate clericorum^ ou « Sur le célibat des clercs ^ ». L'auteur, sans leur interdire absolument le mariage, prêche aux gens d'Eglise le célibat. Surtout, il les met en garde contre les personnes de l'autre sexe qui ne sont pas de leur famille. IJéfense à tout clerc de l'aire tenir sa maison par une femme, fût-elle sa mère, sa sœur ou son épouse, à moins que celle-ci ne s'engage formellement à se passer de servante et à ne laisser entrer aucune visiteuse''. L'ouvrage, qui est- anonyme, a la forme d'une lettre didactique, adressée par un évêque absent à ses clercs.
Par une argumentation très ingénieuse, après un examen minutieux du fond et de la forme, un critique éminent est arrivé aux conclusions suivantes'' : 1° le De singularitate clericorum date du troisième quart du quatrième siècle ; 2° Il est d'un évoque schismatique, vivant à Rome ; 3° Ce schismatique est un Donatiste, s'adressant à des clercs de Numidie ; 4" Le contenu du livre conservé répond à ce que Gennadius nous dit du livre Ad coiifessores et virgines'^ 5** Donc, le De singularitate clericorum est l'œuvre de Macrobius, Tévôque donatiste de Piome.
La conclusion séduit d'abord, par une apparence de rigueur logique. Cependant, elle reste une hypothèse; et, à notre avis, une h^^pothèse peu vraisemblable. Nous n'avons pas à reprendre ici toutes les questions soulevées à ce propos, ni à discuter
1) Dom Jlorin, Revue bénédicline, l.Vlll(18yi),i).23(î;l.XXl\ (l!)12),p.82; Etades,Lexh'.s,dccouverU'!i,l. I (1913), |).7; llarnack, Texte und Uiilcrsiichuiiijen zur Geschiclile der allclirisllichen Lileralur, l.X\IV,3(190.'3),|). 1-72; Die Chronologie der (illchrisllichen JAleriilur, l, 11, ]). 3()9 eliJôS. — On a proposé aussi, mais sans, raison scriuuse, d'allribuer à A'ovallanus le De siiujiildrittile rlericonun. Cf. Von lUaclia, J)er pseudocypriii/ii:iclu' Trakiui De siiignlarllalo clericoriun, ein Werk
des Nova lia n ; dans les KirckeiKiesrhiclUlichen Abhandlumjen de Sdralolv, I. 11 (19U-1), p. l!)3-25()".
2) Gennadius, De vir. ilL, 5.
3) Cypriani upera oin/iia, cd. ilarlcl, pars 1)1 {Appendix), p. 173-220.
4) De Ainfiularilale clericoriun, -14.
5) llarnack, Der pseiidocyprianische Trokliil De singularilale clericorum, ein Werk des doiiuUsiisclieii /j'iscliofs Maeroliius in Jioni (tlans les Texte und IJiitersncltuiKjcn, l. WIV, 3), jj. 10-55.
158 LITTÉRATURE DONATISTE
toutes les parties de l'argumentation ; mais nous devons indiquer brièvement pourquoi nous ne croyons pas que le De singularitate clericonun soit de Macrobius, ni même d'un Donatiste.
Notons, d'abord, que cet ouvrage ne répond pas exactement aux données de Gennadius. Le livre Ad conf essores et virgines était un traité de morale et de discipline, où il n'était pas question seulement de chasteté ; il était adressé à des ascètes, confesseurs et vierges ;■ enfin, il était d'un prêtre catholique ^ Or, le De singularitate clericonun serait, nous dit-on, d'un évêque donatiste ; il est adressé à des clercs, et traite seulement du célibat. Sur ces trois points essentiels, il y a donc divergence. Par suite, avant d'accepter l'hypothèse, on doit admettre que Gennadius s'est également trompé sur l'auteur, sur les destinataires, sur le contenu de l'ouvrage. Alors, que devient le témoignage de Gennadius, sur lequel repose précisément l'hypothèse ?
Mais laissons là Gennadius et sa notice. Voyons si, malgré tout, le De singularitate pourrait être de Macrobius. Ici, se présentent de multiples et graves objections, tirées soit du style, soit des citations bibliques, soit même du sujet traité et de certains passages qui détonnent étrangement.
Le style du De singularitate est, si l'on veut, un style de rhéteur, un peu emphatique ; mais il l'est avec ui^e discrétion relative, dans la mesure où l'étaient, sauf deux ou trois exceptions du génie, tous les écrivains du quatrième siècle. Ce qui nous frappe surtout, c'est que ce style est d'un habile lettré, d'un homme de goût qui savait son métier. Il n'a rien de commun avec la phrase pâteuse, redondante, parfois incohérente, qui rend souvent insupportable la lecture de la Passio Maxiniiani et Isaac. De l'un à l'autre auteur, il y a une différence très nette, non seulement de degré, mais de nature. .
L'objection tirée des citations bibliques est plus grave encore, parce qu'elle porte, non sur une impression de lecteur ou sur des mérites d'écrivain, mais sur un fait matériel, facile à contrôler. Les Donatistes, jusqu'au début du cinquième siècle, et même au delà, ont conservé fidèlement, systématiquement, religieusement, les A^eux textes bibliques africains du temps de Cyprien : pour s'en convaincre, il suffit de parcourir leurs discours à la Conférence de 41L Or, les citations bibliques du De singularitate n'ont rien d'africain. Elles présentent tous les
1) Gennadius, De vir. ilL, 5.
l'école de donat 159
caractères des textes « italiens revisés », comme on pouvait l'attendre d'un homme écrivant à Rome dans la seconde moitié du quatrième siècle ' .
Si nous passons au sujet même du traité, on ne voit pas comment un évêque schismatique de Rome aurait pu adresser à des clercs africains cette lettre sur le célibat. On comprend que Macrobius, dans lia Passio Maximiani^ à la demande de ses amis carthaginois, leur raconte ce qu'il sait sur des martyrs. Mais à quel titre aurait-il envoyé aux clercs donatistes de Numidie ce sermon sur la discipline? Il n'était ni leur évêque, ni le chel' du parti. D'ailleurs, la question du célibat des prêtres n'a pas été sérieusement posée avant la fin du quatrième siècle. Jusque-là, chacun en usait à sa guise : Cyprien lui-même n'était intervenu dans la vie privée de ses clercs que pour des cas particuliers, à cause de certains scandales. Il n'y a pas trace de ce genre de controverses chez les Donatistes, qui avaient d'autres préoccupations, surtout dans les temps de crise où vivait Macrobius. Ajoutons que, dans l'Eglise de Donat, le De siiigularitate eût été d'une trop sanglante ironie. Bien des vierges .sacrées suivaient les clercs schismatiques qui dirigeaient les bandes de Girconcellions- ; dans la nécropole d'Ala xMiliaria,. la religieuse Geliola partageait la tombe de l'évêque Nemessanus ^'.
Enfin, plusieurs passages prouvent, jusqu'à l'évidence, que le traité n'est pas l'œuvre d'un Donatiste. Il s'agit des railleries sur les martyrs. Jamais un clerc de l'Eglise schismatique n'aurait songé à plaisanter là-dessus ; et il ne l'aurait pu sans soulever l'indignation de tout son parti. On lit, par exemple, dans le De sbigularitaLe : « Nos contradicteurs disent : « Tels de nos contempteurs ont eu, comme nous, des femmes dans leurs maisons ; ils n'en ont pas moins obtenu le mai'tyre, qui a prouvé leur innocence ». — Ah ! ne me parlez j)as du martyre : trop souvent, des hommes débauchés, sanguinaires, ivrognes, chargés de tous les crimes, ont saisi l'occasion d'un combat de ce genre pour se convertir, espérant obtenir leur pardon par le martyre... On dit encore : « Dans le martyre, nous sommes pardonnés, comme l'ont été nos pères. » — Eh bien! alors, nous
1) Harnaclî rcconnail lui-nirme (|). 58 et 2) Opliil, II, lU; Aiisusiiii, Episl. 35,
suiv.) (jue le texte l)ibli(|iie du l>f s'in- 2; Cuiitra Ephlnlam Panncuiaiii, 11, i),
ijularllnli- clcriconini est apparenté sur- 19; Contra Gaddcntiinii, I, 3(i, Jli.
loul au le.xie biblique de Lucifer de 8) C. f. L., Viil, 21570; dscll, Foi((7/(\s-
Cagliari : tcxie qui aalurellenient n'a de Brnlaii, ]i. 21. rien d'africain.
160 LITTÉRATU-RE DONATISTE
tous aussi, prenons-en à notre aise avec tous les péchés. Au lieu de nous évertuer à bien vivre, livrons-nous aux débauches, lançons-nous dans les sentiers du péché, rendons les rênes, lâchons les freins. Allons où nous entraînera le monde. Partout où nous invitera le Diable, forniquons en toute liberté, soyons tout à l'envie, au vol, à la fraude. Commettons en sécurité toutes les fautes: le martyre est là pour couvrir tout, et nous tirer d'affaire'. » C'est en termes analogues qû'Optat et Augustin ont raillé les martyrs de l'Eglise dissidente. Mais aucun Donatiste n'a parlé ainsi du martyre. Et le dernier qui eut tenu ce langage, c'est justement Macrobius, panégj'^riste fanatique du martyre dans sa lettre sur la Passion de Maximianus et d'Isaac,
De toutes parts, on est donc amené à cette conclusion, que le De singularUaie clericoruin n'est pas de Macrobius, ni d'un Donatiste. Il n'a rien à voir avec le livre Ad confessores et virgines, dont parle Gennadius. Et ce livre lui-même, selon toute vraisemblance, n'était pas de notre Macrobius,
En effet, il ne parait pas douteux que Gennadius, écrivant un siècle et demi plus tard, a commis une grosse méprise. S'il croit que l'évoque donatiste de Rome a commencé par être en Afrique un prêtre catholique-, c'est par suite d'une confusion entre deux homonymes. La notice de Gennadius semble avoir deux sources très distinctes : 1° un livre adressé Ad confessores et vlrgines par un clerc catholique africain ; 2° le passage d'Optat sur l'évêque donatiste de Uome^. Arbitrairement, Gennadius a identifié les deux personnages, qui étaient homonymes"; compatriotes, et probablement contemporains. Nous connaissons, d'ailleurs, l'autre Macrobius, l'auteur probable du livre « Aux confesseurs et aux vierges ». C'était un diacre catholique, grand admirateur de Cyprien. D'après l'objet de ses polémiques, où il visait surtout les Ariens, il vivait au milieu du quatrième siècle. A l'imitation des Teslimonia de Cyprien, il composa un recueil de citations bibliques, en cent chapitres, qui se divisait en deux parties : l'une, dirigée contre les Ariens, sur la divi- -nité du Christ; l'autre, sur des questions de discipline-^. C'est probablement cette seconde partie, circulant à part, qui est devenue le livre « Aux confesseurs et aux vierges » : ce livre « muni de sentences très propres à sauvegarder la chasteté^ ».
1) De sliKjnlarlUdi' clericoruin, 31-3'). -I) Isidore do Sév'illc, /Je vir. ilL, 2.
2) (îeiiiiiidius, Du vir. ili., 5. 5) (îciiiiiidius, Di: vir. ill., 5.
3) Oplal, 11, 4.
l'école de donat 161
De tout cela, il résulte que l'œuvre de Macrobius, l'évoque donatiste de Rome, se réduit pour nous à un seul opuscule : la Passio Maxîmiani et Isaac, Malgré l'intérêt historique de cette relation, malgré la valeur intrinsèque de certaines parties du récit, ce n'est pas de quoi assurer à Macrobius un très haut rang parmi les disciples de Donat le Grand.
Glaudianus, un de ses successeurs à Rome, avait une autre originalité. Evéque, orateur ou écrivain, c'était un franc batailleur, hardi, brutal et adroit : un vrai Donatiste, selon le cœur de Donat.
C'est vers 375 que Glaudianus devint, à Rome, le chef des Monteuses. Il y succédait à Lucianus, qui lui-môme avait remplacé Macrobius 1. A ce moment, les schismatiques de la capitale étaient plus nombreux et plus remuants que jamais. Traqué en Afrique, le Donatisme entreprenait la conquête de Rome. Un édit de Valentinien et Valens, daté du 20 février 373, et adressé au proconsul d'Afrique Julianus, avait interdit formellement le second baptême, menaçant de déposition tout évêque qui aurait rebaptisé ~. Le 22 avril 376, une loi avait ordonné do confisquer les lieux de réunion des hérétiques*^. Un nouvel édit, daté du 17 octobre 377, et envoyé au vicaire d'Afrique Nicomachus Flavianus, avait confirmé les précédents et aggravé les mesures contre les dissidents : attribution aux Gatholiques des églises où l'on aurait rebaptisé, confiscation des maisons et des domaines où se seraient assemblés des hérétiques, exil des clercs qui auraient contrevenu aux ordres de l'empereur '^ Frappés ou menacés d'une sentence d'exil, beaucoup de Donatistes s'étaient réfugiés à Rome^, Ils y faisaient de la propagande. Peu à peu, grandissait la communauté des Monteuses ., jusquelà si effacée, presque ignorée. L'évêque Lucianus étant venu à mourir, on élut à sa place un des immigrants, Glaudianus".
Audacieux, énergique, entreprenant, le nouvel évoque rallia et développa si bien les forces de son parti, il s'agita si bien, qu'il inquiéta l'évêque catholique et le gouvernement. Profitant des circonstances, des dissensions de l'Eglise romaine, il déclara la guerre au pape Damase. Il s'unit à ses adversaires, à l'anti-pape Ursinus, au Juif Isaac, à tous les fauteurs de dés-
1) Oplat, II, 4. giislin, Ephl. 87, 8; 105, 2, 9 cl 12.
2) Cod. Thcod., XVf, 6, 1. — Cf. Au- ô) ^Slansi, Coiicil., t. IH, p. (i26. gusUn, Episl. 105, 2, 9. (î) Opliil, II, 4; Munsi, ConciL, l. III,
3) Cod. Thcod., \YI, 5, i. p. tâC),
4) Cod. Thcod., XVI, 6, 2. — Cf. Au-
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ordres. L'émeute gronda dans Rome, le sang coula dans les églises. Entre temps, Glaudianus rebaptisait, prêchait, haranguait ses troupes, lançait des pamphlets. Et toujours, qu'il écrivit ou qu'il parlât, c'était pour malmener Damase et les Catholiques. Il déclarait, et se faisait fort de prouver, que leurs sacrements étaient nuls, que tous leurs clercs étaient des idolâtres ^
Après la police, les plus hauts magistrats et l'çmporeur luimême durent intervenir. Damase déposa une plainte, suivie d'une enquête et d'un procès. Frappé d'une sentence d'exil, Glaudianus fut mis en demeure de retourner en Afrique-. Mais il trouva moyen de rester ou de rentrer à Rome. Il y recommença aussitôt sa propagande, gagnant les classes populaires par ses sermons ou ses aumônes, et toujours rebaptisant. De nouvelles émeutes ensanglantèrent les églises. Un concile, qui se réunit à Rome dans le courant de l'année 378, délibéra sur la situation : dans une lettre synodale, adressée aux empereurs Gratien et Valentinien, il porta plainte encore contre l'évêque des Monteuses'^. Vers la fin de 378, un rescrit impérial ordonna au vicaire de Rome Aquilinus de. bannir Glaudianus et les autres fauteurs de troubles '^ Ge que Je rescrit reprochait surtout à l'évêque dissident, c'était son ardeur à rebaptiser : « Glaudianus, lit-on dans ce document, Glaudianus a été appelé ici par ceux qui, contrairement aux divans préceptes, renouvellent la sainte initiation au christianisme ; par ceux-là, disons-nous, que nous avions ordonné d'expulser. Gomme s'il n'eût pu commettre assez de crimes en restant en Afrique, il s'est introduit, dit-on, dans Home. Maître de mensonge, il s'efforce, ou bien de souiller par de profanes mystères les gens non initiés jusque-là, ou bien, crime plus grand, de corrompre par un nouveau baptême les gens déjà initiés: et cela, au mépris des enseignements de la très sainte religion, cette répétition des rites ayant pour résultat, non de redoubler, mais de détruire l'effet du sacrement. Ge Glaudianus, nous l'avions frappé déjà, mais avec beaucoup plus d'indulgence qu'il n'en méritait : nous lui avions prescrit seulement, dans notre mansuétude, de i-egagner sa patrie. Mais on dit qu'il réside encore à Home, ut qu'il sollicite les ignorants, et qu'il les paie dans l'espoir de les amener à s'inscrire pour le baptême, causant ainsi la perte do l'âme dans ces corps
1) Mansi, ConciL, L. III, p. 62G et G28. loirs (Miinsi, ConciL, L. III, p. C24-G27).
2) Ibid. -1) AveUana Collcclio, cd. (lihiUier, ;5) Kpislnla concilil romani, (ann. S78) Episl. li^, 8, p. 54 el sui\ . ; ÎNIiinsi, Con-
ad Graliuniun cl Wilcnliniainuii iiiipcra- cil., l. III, p. ()28.
l'école de donat 163
qu'il achète'... » L'insistance du rescrit impérial indique assez que In campagne de l'éveque schismafcique n'avait pas été sans résultat.
Devant cette sentence des empereurs, Glaudianus dut battre en retraite. Peut-être, cependant, est-il encore retourné à Piome. Optât de Milev, remaniant son grand traité vers 385, parle de Glaudianus comme étant toujours évéque à Rome-. îMais, dès l'année suivante, une lettre synodale d'un concile romain, transmise aux Africains par le pape Sirice, parait indiquer que la communauté des J/o/ilenses était alors en déroute''. A ce moment, Glaudianus devait être rentré dél'initivement en Afrique. Ge ne fut pas pour y trouver la paix. A Garthage, il voulut sans doute régenter le parti; ce qui amena des difficultés avec le primat Parmenianus. Habitué à parler et agir en maître, Glaudianus se brouilla avec ses amis d'Afrique. Il finit par se séparer d'eux. Il fonda une Eo'Use à lui: celle des Glaudianistes. D'ailleurs, il n'eut pas à la gouverner longtemps. Il était mort en l'année 392, au moment où les Glaudianistes firent leur paix avec Primianus, le nouveau primat donatiste^.
Au cours d'une vie si agitée, Glaudianus eut beaucoup à écrire, et, plus encore, à parler. Son œuvre est malheureusement perdue. Elle se composait, semble-t-il, de discours, de sermons et de pamphlets. Dans sa lettre aux empereurs Gratien et Yalentinien, le concile romain de 378 fait allusion aux campagnes que l'évèqae schismatique menait contre les Gatholiques : « En Afrique, disait le concile aux empereurs, vous avez prescrit par la volonté de Dieu l'expulsion des sacrilèges qui rebaptisent ; mais les expulsés ont ordonné ici Glaudianus, et, pour troubler la ville de Rome, ils ont fait de lui leur pseudo-évéque. Ge Glaudianus, en dépit des préceptes de la divine Ecriture, en dépit des règles évangéliques, prétend que nos évéques, eaux du temps passé et ceux du teuips présent, ont tous été des profanes, ou, pour employer son expression, des païens. Ge Glaudianus, Votre Séiénité a pi'cscrit de le chasser de Rome, de le renvoyer dans sa patrie. Mais, au mépris des tribunaux, et malgré ses fréquentes arrestations, il n'en réside pas moins ici. Souvent, avec de l'argent, il tente les pauvres gens; et, quund il les a achetés, il ne craint pas de les rebaptiser"'. » On voit,
1) Avollana CoUcctio, Epist.Vè, 8, p. 50 l. III, p.Gf5!)). —Cf. Ferrandus, /^/vc/aa'o Giuitlior. c((ii<)iiniii, 174.
2) OpI.'il, If, 4. i) Aiigiisliii, Scriiu) Il in Psuliii. 30, 8) Sirice, Epislula ad fratrax cl cocpi^- 20; CoiUni Crc:;roiiiiiiii, \V, '.), II.
copos pcr Africain, 8 (Mansi, Concl.L, ») Mausi, Cuncil., l. III, [). 020,
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par ces plaintes du concile, que l'évèque' schismatique ne négligeait aucun des moyens d'action ; tout en semant les aumônes et rebaptisant, il prêchait et polémiquait.
Le thème de ces sermons, de ces controverses, est indiqué par la lettre du concile et le rescrit des empereurs. C'était l'apologie du Donatisme, justifié en principe par l'indignité de ses adversaires : caractères de la véritable Eglise, conditions de validité des sacrements, nécessité du second baptême, légitimité du schisme, attaques contre les Catholiques qu'on traitait franchement de païens. C'étaient donc les mêmes controverses que chez Donat, et le même esprit, la même activité, la même obstination intransigeante. Donat le Grand se fût reconnu sans doute dans les discours et les pamphlets, comme dans les actes, de cet évoque de Rome, apôtre ardent du parti, tribun mitre, qui tenait en échec la police, les conciles ou les empereurs, et qui dénonçait un païen jusque dans le pape.