‹ Saint Optat et les premiers écrivains donatistes [microform]Chapitre 9 sur 24 · II. 39, 94. 3) IhkL, JII, 3, p. 73-7i et · texte numérisé non relu

II. 39, 94. 3) IhkL, JII, 3, p. 73-7i et

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4iin.es. Il ménagea l'empereur Constantin et les fonctionnaires, tant qu'il espéra les amener à reconnaître son l^glise ; plus tard, il laissa même envoyer une supplique à la cour, pour obtenir un édifc de tolérance'. Malgré son orthodoxie farouche, il fit des <ivances aux Ariens, quand l'Arianisme parut l'emporter dans l'Empire'^. Môme dans sa lutte contre les Catholiques, il évitait -de fournir des prétextes d'intervention aux défenseurs de l'or- <lre public : il ne poussait pas au désordre ni à l'émeute, il ne battait pas le rappel des Circoncellions. Dans le gouvernement ■de son Eglise, il montra autant d'habileté que d'énergie. 11 ne négligeait pas les petits moyens de propagande : il gagnait des recrues par les influences de famille ou l'appareil théâtral des conversions, comme par la prédication, l'intimidation ou les miracles. Il réussit à faire vivre en bonne intelligence bien des i>"ens habitués à se regarder de travers, les Numides avec les <Jarthaginois, les Maures avec les Romains, les colons avec les indigènes. Parfois, en cédant à propos, il évita de graves maleniendus : il s'inclina de bonne grâce devant la décision du concile qui autorisait les évéques de Maure tanie à recevoir les <J;itholiques sans les rebaptiser ^. Bref, pendant trente-cinq ans, il sut maintenir unies toutes les forces de la secte. Il sut prévenir le mai qui toujours menace les communions dissidentes, et •(jui, après lui, devait ronger le Donatisme : le schisme dans le ;schisme. Par ce mélange original d'adresse et de fermeté, d'iniransigeance et de souplesse, de diplomatie et d'autorité, il ■exerça une action extraordinaire sur les destinées de son Jjjglise, ^ît, par contre-coup, sur l'Afrique de son temps. Augustin le <?ompare volontiers à Gyprien ''. En fait, dans son rôle de chef, Donat évoque souvent l'idée d'un Cyprien du Donatisme.

Pourtant, l'on doit se garder de pousser trop loin la comparaison. Deux traits, que sans doute l'on observe aussi chez Cyprien, mais qui chez lui sont atténués, et comme fondus dans i'ensemble harmonieux du caractère, deux traits sont si démecsurément accusés dans la ph^^sionomie de Donat, qu'ils en font une sorte de monstruosité morale : c'est l'ambition, et c'est l'orgueil.

Donat fut dévoré par l'ambition. Suivant Optât, « il revendiquait pour lui-même le principat de Carthage-' ». Suivant Aur 4,''ustin, il rêvait de dominer l'iVfrique :. « Celui qui cherche de

1) Augustin, Brevic. Collai., III, 21, 8) AugusUn, EpM. 93, 10, 43. 39; Ad Donalislus posl Collai., 31, 54. i) Augustin, Sorm. 37, 3.

2) Jérôme, De vir. IIL, d'à; Augustin, 5) Optât, III, 3, p. 75. Dti haercs., 69.

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^ains honneurs, celui-là ne veut pas régner avec le Christ. Par exemple, ce chef, l'auteur de tout le mal, celui qui a donné son nom au parti, Donat voulait alors conquérir toute l'Afrique K » Ambitieux, Donat le fut toujours, depuis sa jeunesse jusqu'à son départ pour l'exil. Mais, à mesure qu'il grandit, son ambition grandit aussi, et 'changea d'objet : arriver, puis commander, puis dominer Garthage, puis conquérir l'Afrique, et, peut-être, régenter le reste de l'Empire.

Quant à l'orgueil incommensurable du personnage, c'est le trait qui, en lui, avait le plus frappé les contemporains. iVu témoignage d'Optat, le primat donatiste se croyait fort audessus de l'empereur, presque l'égal de Dieu : « Il pensait s'être assuré la domination de Garthage. Au-dessus de l'empereur, il n'y a que Dieu, Dieu qui a fait l'empereur. Or, Donat s'élevait au-dessus de l'empereur. Il avait comme dépassé les bornes de l'humanité ; il s'estimait presque un Dieu, non un homme. Il refusait de s'incliner devant celui que les hommes redoutent le plus après Dieu-. » Ge chef d'Église jouait au surhomme avec tous ceux qui l'approchaient, même avec les évêques de son parti. Il se considérait comme le maître souverain de ses collègues, il daignait à peine leur parler : « Il se croyait supérieur aux hommes. Il aurait voulu les voir tous sous ses pieds, môme ses confrères. Il ne daigna jamais rien recevoir de leurs mains : j'en atteste la vérité, et Dieu, et son Ghrist, et les phiintes de nombreux évèques. jMêrae quand il se trouvait dans leur société, il leur faisait cette injure : il s'isolait, faisant à part je ne sais quoi, et, après, il ne se mêlait aux autres qu'en passant. Ainsi s'exalta son cœur, au point qu'il s'estimait, non plus un homme, mais un dieu. Enfin, même dans le langage du peuple, on ne l'appelait que rarement un évùque : il était simplement Donat de Garthage'*. » Il parlait de son Eglise, comme un despote de son Empire, ou un grand propriétaire de ses domaines : « Il a osé, dit encore Optât, il a osé partager avec Dieu le peuple chrétien. Geux qui l'ont suivi se sont appelés, non plus chrétiens, mais Donatistes. Si quelques-uns d'entre eux se présentaient à lui, venant de quelque province africaine, il ne leur posait pas les questions qu'il est toujours d'usage de poser à des voyageurs. Il ne les interrogeait pas sur les pluies, sur la paix, sur les récoltes de l'année. Non; mais, à tous ceux qui arrivaient, il adressait toujours ces paroles : e< Gomment va chez vous

1) Augustin, Psaliaus coiUra parlcin 2) 0|»t;i(, III, 3, p. 75.

DonuU, 92-95. 3) Ibid., p. 76.

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(c mon parti ? » Vraiment, on eût dit qu'il avait déjà partagé réel- .lement avec Dieu le peuple des chrétiens, tant il parlait avec assurance de son parti ' ! » On pourrait croire à des exagérations d'Oj)tat, sans les témoignages concordants qui confirment ses récits. Augustin dit dans un sermon : « On a vu s'exalter l'orgueil de Donat : il s'est fait un parti à lui-. » Dans un autre discours, Augustin nous peint Donat au milieu de ses adorateurs, occupés à l'encenser comme une idole, rivalisant de zèle dévot pour flatter le maître, et lui chantant ses louanges : A pleine gorge, ils chantaient devant Donat : « Bravo ! hravo ! Chef excellent ! « Chef illustre ! ». Et lui, il ne s'écriait pas : « Qu'ils s'éloignent <( aussitôt et qu'ils rougissent, ceux qui me disent : Bravo ! « bravo ! » Non, il ne cherchait pas à les corriger, aies avertir de garder pour le Christ leurs « Chef excellent! Chef illustre ^ ! » Ces flatteries de ses fidèles, et les railleries mêmes de ses adversaires, attestent l'admiration enthousiaste et tremblante que Donat inspirait à son entourage, à la jeunesse donatiste, à son clergé. Sur les évéques de son parti, il avait un ascendant et une autorité vraiment extraordinaires : « Il eut, dit Optât, il eut des exigences incroyables à l'égard de ses évoques. Il se faisait redouter et adorer d'eux autant que Dieu. C'est dire qu'il se croyait Dieu. Les hommes, ordinairement, ne jurent que par Dieu : or, Donat laissait des hommes jurer par lui-môme, comme s'il eût été Dieu '^. » De ces témoignages contemporains, il résulte évidemment que le grand Donat était faible contre le péché d'orgueil. Mais ce travers augmentait encore son autorité, et, par là, fortifiait son parti.

Donat écrivain. — Son érudition et son talent. — Ses divers ouvrages. — Correspondance. — Kombreux traités relatifs auDonatismc. —L'Epistula de baplisino. — Occasion et date de cet ouvrage. — Réfutation par Augustin. — Contenu du livre de Donat. — Doctrine sur les sacrements et théorie du schisme. — Traité De Spirltii snnclo ou De Trinilnle. — Orig-ine et date de ce traité. — Système trinitaire. — Controverse sur l'Esprit saint. — Donat orateur. — Discours dans les conciles. — Panégyrique de martyrs. — Le culte de Donat dans l'Église schismatique. — Sa réputation en Afrique. — Son panégyrique à la Conférence do 411.

On devine ce que pouvait iHre la parole ou le style d'un tel homme. Comme orateur, comme écrivain, il avait sans doute

1) Optât, III, 3, p. 77-78. 3) Enarr. in Psalm. 69, ô.

2) Augustin, Scrm. 46, 8, 17. 4) Optai, JII, 3, p. 77.

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bien des défauts ; surtout les défauts de son tempérament, la grandiloquence, l'emphase, le ton violent, le cynisme. Mais, assurément, il n'avait rien de banal. Partout s'étalait, avec une crudité franche, sa vigoureuse et envahissante personnalité.

Homme d'action et chef d'une Eglise entourée d'ennemis, il avait beaucoup parlé, beaucoup écrit, beaucoup controversé et polémiqué, pendant les quarante ans de son gouvernement spirituel. Ses adversaires eux-mumes l'admiraient, tout en le maudissant. Ses fidèles recueillaient ses paroles comme des oracles, et lisaient ses ouvrages comme la Bible, Toute une école avait suivi ses traces, et toute la littérature donatiste relevait de lui. Cependant, par un hasard malencontreux, qu'expliquent peutêtre la victoire finale de ses ennemis et l'écrasement de sa secte, presque rien de lui, sauf peut-être un sermon, ne nous est parvenu. Pour se faire une idée de son œuvre écrite, on en est presque réduit à interroger ses adversaires, à recueillir quelques fragments de ses ouvrages chez ceux qui les ont réfutés.

jNIalgré les allures très libres de son tempérament primesautier, Donat devait beaucoup à l'école, comme tous les grands rhéteurs chrétiens d'Afrique, Il avait reçu l'instruction la plus complète : qu'il eût à écrire ou à parler, il le faisait en homme du métier. Les Donatistes admiraient en lui l'orateur et le lettré, presque autant qu'ils vénéraient le prophète. Ils seraient un peu suspects dans leur admiration, si leurs témoignages n'étaient confirmés par d'autres plus désintéressés. Presque autant que les schismatiques, bien que sur un autre ton, les Catholiques ont vanté l'érudition de Donat et son éloquence. Optât, tout en lui reprochant d'avoir trop cru à son génie, lui reconnaît du talent et « la science des lettres profanes ^ ». Augustin, avec une insistanae très significative qui trahit une involontaire admiration, proclame tous les dons du grand primat schismatique : l'intelligence, la pénétration, l'éloquence, une vaste érudition qui s'étendait à tout le domaine des arts libéraux, une compétence singulière dans l'interprétation dos Livres saints ~.

Un jour, dans un sermon, à propos d'un verset de l'Ecriture où il était question de pierres précieuses, Augustin établit un parallèle en règle entre Cyprien et Donat : « Il y a, disait-il, il y a dans l'Eglise des pierres précieuses, et il y en a toujours eu : ce sont les hommes savants, riches en science, en élo-

1) Optât, Ilf, 3, p. 79. iti Psftlin. 124:, 5; In lohaniiis Evan(jeliuni,

2) Augustin, Dr. Iiacn'^., 69; Contra M, 20. Crcsconuun, l, 2, 3; Serni. 37, 3; Enarr.

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■quence, en connaissance de la Loi... Pour la doctrine et l'éloquence qui la fait briller, c'était une pierre précieuse, Cyprien -^ et il est resté dans la couronne de l'Eglise. C'était aussi une pierre précieuse, Donat : mais il s'est détaché, de cette couronne. Celui qui est resté dans l'Église, a voulu être aimé en elle; celui qui s'en est détaché, a cherché à se l'aire un nom en dehors d'elle... Vous me répondez : « Eh quoi ! Es-tu donc aussi « intelligent que Donat ? Aussi éloquent que lui ? Aussi savant que « lui ? » — Il a beau être intelligent, il a beau être savant, il a beau être instruit des arts libéraux et des mystères de la Loi : c'est une pierre précieuse, si l'on veut. Mais, toi, quitte le, pour revenir à l'Eglise : « Elle est plus précieuse que les pierres préce cieuses » {Prouerb., 31, 10)... Donat peut vanter sa science, il peut vanter son éloquence... Ce n'est plus une pierre précieuse, c'est une pierre vile '. » — Comparer Donat à Cyprien, c'était, chez les dissidents africains, une sorte de tradition, un thème qui s'imposait aux panégyristes. Venant d'un évoque catholique, surtout du grand évéque d'Hippone, ce parallèle est un hommage éclatant au génie du primat schismatique. Sans doute, Augustin regrette que Donat ait fait un mauvais usage de ses talents d'orateur et d'écrivain. Mais, ces talents, il ne songe pas un instant à les nier. Personne ne les contestait dans l'Afrique de ce temps -là.

Lj'œuvre littéraire de Donat était considérable, et assez variée. Elle comprenait des lettres, des traités et des ouvrages de. polémique, des sermons et autres discours.

Etant donné la personnalité de Donat et le rôle joué par lui en Afrique, sa correspondance présentait assurément un intérêt historique et psychologique de premier ordre. La perte en est fort regrettable, à en juger par les fragments qui nous sont parvenus. Ces fragments se rapportent à la dernière période du gouvernement de Donat. Vers 336, le préfet du prétoire Gregorius prit des mesures administratives qui déplurent aux schismatiques africains. Leur primat le lui fit savoir à sa façon, qui n'était pas celle d'un courtisan. Sa lettre débutait par ces mots, qui ne manquaient pas de saveur : « Gregorius, souillure du sénat, honte des préfets... » Et la supplique continuait sur ce ton. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que le préfet ne se fâcha pas : il se contenta de rire, et répondit, à l'impertinent primat avec une « patience tout épiscopale » , une spirituelle onction administrative, qui équivalait à une leçon de tact. Cette correspon-

1) Serin. 37, 3.

dance eut en Afrique un prodigieux succès. Trente ans plus tard, elle faisait encore la joie des Africains, qui la savaient par cœur. Optât disait vers 366 : « Ces lettres, popularisées par de nombreuses copies, sont partout déclamées par bien des gens, comme des chansons ^ . »

D'autres fragments de lettres nous montrent Donat aux prises avec Paulus et Macarius, les fameux artisans de l'unité. On sait comment le primat accueillit, en 347, ces commissaires impériaux, chargés en apparence de distribuer des secours aux communautés africaines, en réalité, de préparer le rétablissement de l'unité religieuse par la suppression du schisme. Donat leur déclara, d'un ton hautain, que le gouvernement n'avait pas à intervenir dans les affaires de riiglise. Il ajouta qu'il avait déjà pris ses mesures, et que, par une lettre-circulaire, il avait défendu à toutes les communautés d'accepter les aumônes officielles. « Les commissaires, dit Optât, annoncèrent au primat qu'ils ^dlaient parcourir toutes les provinces, et qu'ils donneraient à qui voudrait recevoir. Donat répondit qu'il avait pris les devants, qu'il avait envoyé partout des lettres, pour interdire partout la distribution des prétendues aumônes destinées aux pauvres. » Dans sa circulaire, le grand pontife de l'Eglise dissidente n'avait pas manqué de rappeler sa fière réponse aux agents suspects du pouvoir central : « Qu'a de commun l'empereur avec l'Eglise - ? » Selon toute vraisemblance, dans une autre lettre adressée à l'empereur lui-même, il poussa l'audace encore plus loin. Au témoignage d'Optat, « il dit à Constant toutes les injures qu'il put imaginer, et refusa les secours envoyés par lui aux pauvres'^». D'après la place qu'ils tiennent dans le récit, ces mots paraissent viser, non pas l'entrevue avec les commissaires, mais une lettre de défi, où le primat notifia directement à l'empereur ses protestations et ses déclarations de principe. Ces démarches surprenantes, anormales, même chez Donat, s'expliquent par les circonstances. Voyant son Eglise perdue, le primat essaya de la sauver par le moyen désespéré qui lui avait réussi jadis : l'intimidation. Si sa correspondance nous était parvenue entière, elle nous causerait sans doute bien des surprises du même genre. Les fragments conservés nous montrent, en tout cas, qu'elle ne péchait point par la banalité.

Le second groupe des œuvres de Donat comprenait des livres'

1) Oplat, m, 3, p. 73. 3) Oplal, III, 3, p. 80.

2} JbiiL, p. 73-74.

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de polémique, et des traités sur lesquestions fondamentales qui séparaient les deux Églises rivales. Saint Jérôme nous dit que le primat schismatique de Garthage avait écrit « beaucoup d'ouvrages relatifs à son hérésie ' ». De ces nombreux ouvrages, deux seulement nous sont connus : la Lettre sur le baptême, et le traité Sur VEsprit Saint ou Sur la Trinité.

La « Lettre sur le baptême » {Epistula de baptismo), composée vers 336, touchait aux fondements mêmes du Donatisme : conditions de validité des sacrements, et, par suite, légitimité du schisme, nécessité de rompre avec les indignes. Dès le premier jour, ces questions avaient été posées et ardemment discutées 13ar les promoteurs de la rupture, puis par les représentants autorisés de l'Église dissidente. Donat, sans doute, s'était déjà, et mainte fois, expliqué là-dessus. Vers 336, il crut nécessaire de reprendre le problème dans son ensemble, pour exposer complètement, en les justifiant, les principes constitutifs de son parti. Et, vraiment, les circonstances paraissaient exiger une explication. Chose grave aux yeux du primat, l'un de ces principes venait d'être battu en brèche, par les schismatiques euxmêmes, ou, du moins, par la majorité d'entre eux. Il s'agit de ce célèbre concile qui, en 336, avait réuni à Garthage deux cent soixante-dix évêques de l'Église dissidente. Dans cette assemblée solennelle, les représentants des communautés de Maurétanie s'étaient plaints des difficultés presque insurmontables qu'ils rencontraient en leurs régions pour la propagande, et qui toujours venaient de la même raison : la rigueur de la discipline donatiste en matière de sacrements, la nécessité de rebaptiser les convertis. Déjà, au milieu du troisième siècle, beaucoup d'Églises maurétaniennes tenaient pour l'usage romain contre l' usage dominant en Afrique : elles considéraient comme valable le baptême régulièrement conféré par des hérétiques ou des schismatiques. Aussi, en face de la propagande donatiste, bien des Gatholiques du pays maure, disposés d'ailleurs à se convertir, témoignaient une répugnance invincible pour le rite du second baptême : c'est-à-dire, pour le vieil usage africain, abandonné depuis parles Gatholiques du pays, mais religieusement conservé par les dissidents. Les évêques donatistes de ces régions demandaient donc à leur concile de Garthage l'autorisation de ne pas rebaptiser les ralliés récalcitrants. Après de très longs débats, ils l'emportèrent dans l'assemblée générale du parti-. Donat, malgré son autorité souveraine, dut cette fois

1) Jcrômc, />(; vir. ilL, 93. 2) Augustin, Episl. 93, 10, 43.

suivre ses troupes. Il s'inclina donc devant les décisions de la majorité ; il le fit même de bonne grâce, et, bien qu'il continuât pour son compte à rebaptiser, il resta jusqu'au bout en communion avec les évoques de Maurétanie^. Il avait cédé par politique, dans la crainte d'un schisme. Il n'en paraissait pas moins avoir fait bon marché d'un des principes essentiels de sa doctrine et de son Église. Il comprit qu'il devait s'expliquer nettement. C'était l'objet de cette Lettre sur le baptême^ qui dut suivre de près le concile.

L'ouvrage est malheureusement perdu. Par surcroît de malechance, s'est également perdue la réfutation qu'en avait faite Augustin au temps de sa prêtrise, à la fin de 393 ou au début de 394, dans un livre intitulé « Contre la Lettre de l'hérétique Douât » {Contra Epistulam Donati hœretici). Cependant, ce livre d'Augustin nous est partiellement connu, par une notice des Rétractations- ; et, soit dans cette notice, soit ailleurs, l'évêque d'Hippone parle avec quelque détail de la « Lettre » du primat schismatique, dont il résume plusieurs chapitres, et dont il cite môme des passages. Grâce à ces fragments et à ces analyses, on peut reconstituer dans une certaine mesure, au moins pour le contenu et les tendances, la « Lettre sur le baptême ».

Notons d'abord que le traité avait la forme d'une « lettre ». Augustin ne nous dit pas à qui cette lettre était adressée, mais on le devine aisément. C'est entre schismatiques que s'était engagée la controA'^erse ; c'est à eux qu'on devait expliquer pourquoi l'on maintenait le principe, tout en cédant sur l'application. C'est donc aux Donatistes, à tous les fidèles de la secte, que s'adressait le primat.

Dès le début de son ouvrage, semble-t-il, Donat exposait la thèse traditionnelle de son parti sur la nécessité et la légitimité du schisme. Par leur lâcheté en face des persécuteurs, les soidisant Catholiques ont renié le Christ, et se sont mis eux-mêmes hors de son Eglise ; ils ont commencé par être les victimes du Diable, ils sont désormais ses instruments pour la perte dos hommes. Dès lors, le devoir des vrais chrétiens était tout tracé : sous peine de se rendre complices, ils devaient rompre avec les coupables, avec ces faux frères, ces traîtres, dont la communion aurait été une souillure, et la fraternité un mensonge. Séparer immédiatement le bon grain de l'ivraie, tel était le seul moyen de se conformer à la volonté du Christ et de sauver son Eglise.

1) Episi. 93, 10,43. 2) liclracL, I, 20.

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C'est ce qu'ont fait Donat et ses amis. Malheureusement, les évêques d'outre-raer et leurs fidèles n'ont pas compris leur devoir : ils sont restés en communion avec les traîtres d'Afrique, et, par cette solidarité criminelle, par la contagion du crime, ils se sont exclus, eux aussi, de la société des Saints, Il en résulte que la véritable Eglise catholique, universelle autrefois, universelle encore en principe, et destinée à redevenir universelle, n'existe plus maintenant qu'en Afrique. Augustin nous a conservé une analyse assez détaillée de cette démonstration du primat schismatique : « Donat dit que l'ivraie s'est accrue, et que le froment a diminué... Donat dit que le champ de Dieu subsiste seulement en Afrique... Donat dit que, par le schisme de son parti, l'ivraie est séparée du froment avant la moisson... Donat dit que lui et ses collègues ont fait avant la moisson ce que, suivant les paroles du Christ, les anges doivent faire au moment de la moisson... On doit en croire le Christ, et non Donat, selon lequel, dans le monde entier, les méchants fils seulement se seraient multipliés, tandis que les bons fils auraient diminué de nombre, au point d'exister seulement en Afrique '. »

On le voitpar ce résumé, Donat développait ici toute sa théorie du schisme. Non seulement la rupture était légitime, mais elle s'imposait. Ou plutôt, elle n'était que la constatation d'un fait: ce ne sont pas les vrais chrétiens qui se séparaient des autres, ce sont les traîtres et leurs complices qui s'étaient mis euxmêmes hors la loi. Si la véritable Eglise, présentement, n'existe plus qu'en Afrique, c'est qu'en Afrique seulement il s'est rencontré de vrais disciples du Christ, capables de comprendre ses leçons et leur devoir. L'Eglise que ses adversaires affectent de considérer comme le parti d'un homme, le parti de Donat, est en réalité la seule Eglise, la véritable Eglise catholique.

De sa théorie sur la nécessité du schisme, Donat tirait sa doctrine du baptême : « Dans cette Lettre, dit Augustin, il entreprend de démontrer que, dans sa communion seulement, peut être conféré le baptême du Christ ^ », Evidemment, la conclusion s'imposait à qui admettait les prémisses. Pour baptiser, la première condition était d'être chrétien. Or, pour Donat et ses amis^ leurs adversaires les soi-disant Catholiques n'étaient plus des chrétiens ; par leur infamie, ils avaient tué en eux la grâce, ils étaient redevenus des païens, des idolâtres, et l'on traitait comme tels les convertis. Par conséquent, le droit de baptiser apparte-

1) Contra Epislulam Parineniani, II, 2) RclracL, I, 20, I.

nait seulement à la seule Église sauvée du naufrage universel, l'Église dont Donat était le chef. C'est par un abus de langage que l'on parlait de conférer un nouveau baptême, de rebaptiser. En réalité, tous les prétendus sacrements étant nuls et de nul effet en dehors de la véritable Église, quiconque venait à l'Eglise de Donat était encore païen : on ne i:ebaptisait pas un soi-disant Catholique, on baptisait un idolâtre. A l'appui de sa doctrine, de son raisonnement comme de sa conclusion, le primat schismatique de Carthage ne manquait pas d'invoquer l'autorité de son illustre prédécesseur, toute la tradition nationale du pays : cette doctrine, c'était celle de Cyprien, celle de toute l'Église africaine, et les pseudo-catholiques de la contrée n'y avaient eux-mêmes renoncé'qu'en 314, au concile d'Arles.

Tout cela était exact, historiquement, et, plus tard, embarrassait Augustin. Celui-ci, au temps de sa prêtrise, était encore mal renseigné sur ce point. Dans le livre où il réfutait la «Lettre sur le baptême », il accusait le primat schismatique d'avoir innové en rebaptisant. Trente ans après, dans ses Rétractations^ il a loyalement reconnu son erreur : « Ce n'est pas Donat de Carthage, dit-il, qui a imaginé de rebaptiser des chrétiens, comme je le croyais au moment où je répondais à sa Lettre ^ » La rétractation de l'évêque lui fait honneur, mais la méprise du prêtre était bien extraordinaire : assurément, en 393, bien des Doua-' tistes d'Hippone connaissaient les œuvres de Cyprien mieux que leurs rivaux catholiques.

Sur un autre point, Augustin fait encore amende honorable. Dans sa Lettre sur le baptême, Donat avait invoqué de nombreux versets bibliques à l'appui de sa théorie et de sa pratique : suivant l'usage de son parti, qui toujours resta fidèle aux anciennes versions africaines, celles du temps de Cyprien, il citait la Bible d'après les vieux textes latins. Augustin, au contraire, se servait plutôt de textes revisés, qu'il avait rapportés de Milan. Au moment où il réfutait la Lettre sur le baptême, en vérifiant les citations de Donat, il crut constater que le primat schismatique se permettait d'altérer les textes sacrés, de supprimer, par exemple, certains passages qui contredisaient sa thèse. Indigné, le prêtre d'Hippone partit en guerre contre l'ennemi de son Église, qu'il traita crûment de faussaire. Il devait regretter, un jour, cet emportement et ces injures. Il dut reconnaître qu'il s'était trompé : « Dans sa citation du livre de \Qi.'<Sagesse, il n'est pas exact que Donat ait retranché, au milieu du verset, des.

1) Uelract., I, 20, 5.

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mots nécessaires au sens. On lit dans l'Ecriture : « Qui baptizatur a mortuo et iterum tangit illum, quid proficit layatio ejus? » Donat a cité le passage, comme s'il y avait dans l'Ecriture : « Qui baptizatur a mortuo, quid proi'icit lavatio ejus? » Or, avant même l'apparition du parti de Donat, telle était la leçon de très nombreux manuscrits, mais de manuscrits africains, où les mots et iterum tangit illum étaient supprimés au milieu du verset. Nous l'avons appris plus tard. Si je l'avais su alors, je ne me serais pas emporté ainsi contre Donat, en le traitant de « voleur des paroles de Dieu » ou de « profanateur • . » — Voilà qui est fort bien; et l'on doit ici, une fois de plus, rendre hommage à la loyauté d'Augustin. Mais l'on doit aussi reconnaître que lui-môme, indirectement, rend hommage à l'exactitude de Donat.

Voilà donc quelques données assez précises sur les thèses soutenues dans la Lettre du primat schismatique, et sur la méthode de démonstration. Par contre, il y a une partie de l'ouvrage, sur laquelle nous ne savons à peu près rien : les explications de l'auteur sur la décision du Concile qui avait motivé son intervention. Donat, en cette circonstance, ne se proposait pas seulement de maintenir, au moins en théorie, les principes dirigeants de son Eglise ; il voulait encore justifier la dérogation aux principes, qui venait d'être admise par l'.assemblée des deux cent soixante-dix évoques, et que lui-même se résignait à accepter-. Il y avait évidemment contradiction entre les deux parties du livre. Donat dut déployer toutes les ressources de sa dialectiquej pour faire comprendre à ses fidèles comment il sauvait les principes en les sacrifiant. Il insistait apparemment sur le caractère provisoire de l'exception admise, sur l'intérêt du parti, sur la nécessité de ménaarer les ralliés de Maurétanie et leurs préjugés de soi-disant Catholiques. Malgré tout, la contradiction subsistait au fond, et c'était comme une demi-concession aux principes de l'Eglise rivale : Tyconius s'en est aperçu, avant Auscustin^.

Pour les vrais Donatistes, cette seconde partie de l'ouvrage, destinée à expliquer une exception toute locale et provisoire, fut bientôt sans intérêt ; car la logique reprit ses droits, et d'autres conciles des évêques dissidents rendirent force de loi au principe, en ordonnant de rebaptiser tout Catholique rallié''. De la Lettre sur le baptême^ on retint donc seulement la pre-

1) Ih-irarL., î, 20, 5. 3) Epist. 93, 10, 43 et sniv.

2) J'Jpisl. m, 10, 43-44. 4) Eplsl. 21', 5; 44, 5, 12; 93, 10, 43.

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mière partie, qui devint classique dans l'Eglise dissidente : jusqu'au bout, le souvenir de Donat et de sa fameuse Lettre a dominé l'esprit des évêques et des écrivains schismatiques, dans leurs controverses toujours renaissantes sur le schisme et sur les sacrements.

En dehors de la Lettre sur le baptême, nous ne connaissons qu'un traité de Donat : son livre Sur VEsprit Saint ou Sur la Trinité, qu'il écrivit neuf ou dix ans plus tard^

C'est probablement le seul ouvrage où il ait cherché à approfondir une question de théologie. Malgré ses prétentions à l'orthodoxie, il témoignait ordinairement d'une singulière indifférence pour les polémiques sur le dogme. Mais, cette fois, il avait ses raisons' pour intervenir dans la controverse trinitaire : c'est encore pai* politique, dans l'intérêt de son parti, qu'il se mêla de théologie.

Sur les circonstances d'où est né ce livre, Augustin nous fournit de précieuses indications. Dès 397, au cours de ses conférences de Thubursicum, son attention avait été attirée sur un fait historique qui s'était produit cinquante ans auparavant : une tentative d'alliance entre les Ariens et les schismatiques africains-. Quelques années plus tard, en 405, Augu.stin s'expliqua là-dessus, dans sa controverse avecle Donatiste Cresconius. Celui-ci, pour démontrer que son parti était resté longtemps (!n communion avec les évêques orientaux, avait allégué une lettre du concile de Sardique à Donat de Carlhage. Augustin lui répondit: « Apprends donc ce que tu ignores: ce concile de Sardique était un concile d'Ariens. Il y a longtemps que nous en avons tous les Actes entre les mains. Ce concile fut dirigé surtout contre Atiianase, l'évêque catholique d'Alexandrie, qui poursuivait leur erreur née dans sa propre cité, et qui surpassait tous les autres par son ardeur à les accuser et à les réfuter. Il n'est donc pas étonnant que ces hérétiques aient tenté de gagner Donat : ces hérétiques que, dans le monde entiei', condamnait l'Eglise catholique. D'ailleurs, dans notre exemplaire des Actes, ne sont pas indiqués les noms des évêchés correspondant aux noms des évêques à qui furent adressées les lettres synodales. Donc, de deux choses l'une : ou bien, il s'agit de quelque Donat qui n'était pas évoque en Afrique, et le nom de Carthage a été ajouté par des gens de votre parti; ou bien, comme je l'ai dit, l'hérésie orientale a tenté de s'adjoindre l'hérésie africaine.

l) .lérùme, De vlr. tii.,93; Augustin, 2) AugusUn, Epi^L. 44, 3, G.

De haeres., 69.

130 LITTÉRATURE DONATISTE

Cette seconde hypothèse est ' d'autant plus vraisemblable, quejamais une Eglise catholique d'Orient n'écrivait à l'évêque de- Garthage, sans mentionner l'évêque de Rome : par suite, le document devrait contenir au moins le nom de cet évêque à vous, que vous avez coutume d'envoyer d'Afrique à Rome pour vosquelques partisans de là-bas. Mais, grâces à Dieu, elle n'a pu aboutir, si même elle a commencé, cette conspiration des hérétiques orientaux avec les hérétiques africains ^ »

Malgré la rései've prudente d'Augustin, on ne peut hésiter à admettre la réalité historique d'une tentative d'alliance entre- Ariens et Donatistes. Nous possédons encore la lettre du concilesemi-arien de Sardique : l'en-tête et Vexplicit indiquent assez clairement qu'un exemplaire en a été adressé à un Donat d'Afrique : et, d'après la place qu'il occupe, ce personnage ne peut être que Donat de Garthâge-. Voici ce qui s'était passé. Un grouped'évêques catholiques africains, et, à leur tête, Gratus de Garthâge, avaient pris part au concile orthodoxe de Sardique contre les Ariens : leurs signatures en faisaient foi-^. Aussitôt, les Ariens escomptèrent l'appui des schismatiques africains : d'où l'envoi, de leur lettre synodale à Donat de Garthâge. G'était, évidemment, une proposition d'alliance. Gomme l'observe Augustin,, cette proposition n'eut pas de suites graves'*. Et, cependant,, il y eut un commencement d'entente.

On s'explique facilement pourquoi Donat, malgré ses attitudes de farouche orthodoxe, ne repoussa pas les avances des Ariens. Depuis ses démêlés avec le préfet Gregorius^, il redoutait un retour offensif du pouvoir civil. D'autre part, il constatait les progrès de l'Arianisme en Occident : si les Ariens l'emportaient définitivement, s'ils gagnaient à. leur cause l'Italie et. la cour, il pourrait faire reviser par le gouvernement le procès du Donatisme, et obtenir enfin que son Église fût reconnue officiellement, en Afrique, comme l'Église véritable, la seule Église catholique. Le calcul n'était pas si mauvais, puisquel'Arianisme allait bientôt triompher avec Constance. Donat dut tressaillir dans son exil, en voyant cet empereur favoriser partout les évêques ariens, et traquer les évêques catholiques. Mais, alors, il était trop tard pour les schismatiques africains. Dans. l'intervalle, ils avaient reçu un coup terrible, qui semblait mor-

1) (iDiilra Cresconium, III, B4, 38. — 3) Mansi, ConciL, t. III, p. 67,

i'.ï. l\, 44, 52. 4) Augustin, Conlra Cresconium, 111,.

2) Syiiddali^ epistiila i)sciido-synodiSar- 34, 38.

«//Vc/;s-/s, ml Donalum CarUuujincnsem 5) Optât, III, 3, p. 73.

.scrij)l<i : Miuiïîi, ConciL, t. III, p. 126-140.

tel. Depuis l'édit de Constant, leur Eglise n'existait plus; leurs, évêques, frappés sans merci, étaient morts, ou déportés, ou en fuite. Donat lui-même, dépossédé de son siège, relégué horsd'Afrique, et, d'ailleurs, brisé par l'âge, ne pouvait plus rien tenter; il allait mourir loin des siens, sur une terre d'exil'. Ici encore, l'histoire parut lui donner tort. Et pourtant, il avait vu. juste.

Donc, après avoir reçu la synodale du concile hérétique, iï crut devoir donner quelques gages aux Ariens : il entreprit deconcilier, avec son orthodoxie, les exigences de sa diplomatie^ C'est, précisément, l'objet du livre Sur la Triiiité.

Les circonstances historiques permettent de déterminer approximativement la date. On s'accorde aujourd'hui à placer en. 343 le concile de Sardique. L'ouvrage de Donat dut suivre d'assez près. Cependant, comme cette publication n'eut pas derésultat décisif, comme les relations des dissidents africains, avec les Ariens semblent en être restées là, on est amené à supposer que l'édit d'union, promulgué en 347 par Constant, coupa, court à ces velléités d'entente, et que, par suite, le livre de Donat a dû être publié pou de temps avant cet édit, vers 345.

Le titre exact de l'ouvrage n'est pas connu avec une entière certitude. Selon Jérôme, le traité était intitulé « Sur l'Esprit Saint » [De Spiritii sancto'^). D'après les allusions d'Augustin,, ce serait plutôt un livre « Sur la Trinité » (De Trinitate "^) ;. mais peut-être, dans ces passages, Augustin vise-t-il simplement le contenu. En tout cas, il s'agit bien du même ouvrage : c'est ce que prouvent les observations des deux auteurs catholiques, le contexte, et les circonstances invoquées. Le livre de Donat avait probablement ce double titre : « Sur l'Esprit Saintou sur la Trinité » [De Spiritu suncto sive de Trinitate).

Le grand traité du primat de Carthage se composait de deux: parties : une dissertation doctrinale sur la Trinité, et une controverse contre les Catholiques à propos de l'Esprit Saint.

Dans la première partie, Donat exposait son système trinitaire : système singulier, inspiré plus ou moins directement parles circonstances, sans que l'on ait le droit, pour cela, de suspecter la sincérité de l'auteur. C'était un compromis entre la thèse catholique et la thèse arienne, avec l'ambition de démontrer que cette théorie intermédiaire, à tendances ariennes, était pourtant orthodoxe .

1) Jérôme, C/iron. ad fln«. 355; Optât, 3) Augustin, De haeres., 69; Episl^ II, 15; m, 1 et 3-4. 185, 1.

2) Jcrùrne, De vir. UL, 93.

132 LITTÉRATURE DONATISTE

Sur la réalité de cette orthodoxie, on pourrait croire d'abord, si l'on s'en tenait aux apparences, à une divergence complète d'opinion entre les deux écrivains catholiques qui nous parlent du traité de Donat. Jérôme, dont les jugements sont souvent trop sommaires ou superficiels, et qui sans doute avait à peine feuilleté l'ouvrage en question, nous dit crûment que « le livre Sur r Esprit Saint était conforme à la doctrine arienne, Ariaiio dogmati coni^raens^ ». Appréciation suspecte, dans sa netteté tranchante : Douât était trop habile homme, pour faire ainsi litière de .son orthodoxie. Ecoutons maintenant Augustin. En 417, il écrivait au comte Boniface, un militaire qui volontiers aurait mis tous les hérétiques ou schismatiques dans le même sac et confondu les Donatistes avec les Ariens : « Je vais expliquer brièvement à ton amitié, quelle différence il y a entre l'erreur des Ariens et celle des Donatistes. Les Ariens disent que le Père, le Fils et l'Esprit Saint sont des substances différentes. Les Donatistes ne professent pas la même doctrine, mais reconnaissent que la substance de la Trinité est une. Quelquesuns d'entre eux ont dit que le Fils est inférieur au Père, mais sans nier qu'il fût de la même substance. D'ailleurs, la plupart d'entre eux déclarent que, sur le Père, le Fils et l'Esprit Saint, leur croyance est absolument identique à celle de FEglise catholique. Ce n'est pas là-dessus que porte le débat entre nous. C'est seulement à })ropos de la communion qu'ils nous cherchent une mauvaise querelle, et qu'ils se révoltent, dans leur erreur perverse, contre l'unité de l'Eglise du Christ. Depuis quelque temps, d'après ce que nous avons entendu dire, quelques Donatistes, pour se concilier les Goths qu'ils voient tout-puissants, déclareut qu'ils partagent la croyance de ces Goths ariens. ]\Liis ils ont contre eux l'autorité de leurs ancêtres : en effet, Douât lui-même ne pensait pas ainsi, ce Donat qui a donné son nom à leur parti, et dont ils se glorifient^. »

A première vue, cette appréciation d'Augustin semble en opposition flagninte avec celle de Jérôme. Pour l'un, la doctrine de Donat sur la Trinité serait franchement arienne; pour l'autre, elle serait parfaitement orthodoxe. Mais le jugement de Jérôme, nous l'avons dit, ne peut être accepté sans cori-ection ou atténuation. D'autre part, le texte d'Augustin, si on l'examine de près, ne dit point ce qu'il parait dire d'abord. La dernière phrase, sur l'orthodoxie de Donat, vise seulement l'arianisme franc et brutal de certains Donatistes du cinquième siècle, qui se disaient

1) Jérôme, De vir. ilL, 93. 2) Au{jusLin, l'Jjiisl. 185, 1.

DONAT DE CARTHAGK 133

ariens pour flatter et ménager les puissants du jour. En réalité, cette dernière phrase ne préjuge rien sur les concessions possibles de Donat à la doctrine semi-arienne, que le même texte attribue plus haut à certains Donatistes plus anciens.

Et, justement, nous avons la preuve que telle était bien la vraie pensée d'Augustin. Dix ans plus tard, vers 428, dans une notice sur l'Eglise dissidente, il a pris soin de résumer les idées de Donat sur la Trinité : « Les écrits de Donat sont conservés, dit-il. On y voit, entre autres, qu'il avait une doctrine non catholique sur la Trinité : tout en reconnaissant aux trois personnes la môme substance, il croyait que le Fils était inférieur au Père, et l'Esprit Saint au Fils. Mais, dans cette doctrine erronée qu'il avait sur la Trinité, la foule des Donatistes ne suivit .pas Donat; et, parmi eux, on trouve malaisément un homme qui sache seulement que Donat avait cette opinion ^ » — Voilà qui est clair : on saisit, maintenant, et la portée réelle du jugement trop sommaire de Jérôme, et le vrai sens des appréciations antérieures d'Augustin.

On peut donc résumer ainsi la doctrine de Donat, Il se rapprochait des Ariens, sans aller jusqu'à l'Arianisme. Il ne suivait pas jusqu'au bout les helvétiques, puisqu'il ne niait pas la divinité du Christ, ni de l'Esprit : il admettait que les trois personnes divines étaient de môme substance. Mais il établissait entre elles une hiérarchie : l'Esprit était inférieur au Christ, qui lui-même était inférieur au Père. — Ce système, si respectueux de la hiérarchie, devait plaire à cet autoritaire primat de Carthage, qui était devenu primat par une simple onction épiscopale, et qui pourtant se croyait très supérieur au primat deNumidie, supérieur lui-môme au commun des évoques. La doctrine n'était peut-être pas d'un profond théologien ; mais elle était d'un adroit politique. Ce compromis permettait de concilier, dans la mesure du possible, les prétentions à l'orthodoxie avec le désir de ménager les Ariens. Donat était de ceux qui, naïvement ou cyniquement, mêlent à tout la politique, môme à la théologie,

La seconde partie de l'ouvrage était d'allure toute polémique ; et, naturellement, elle était dirigée contre les Catholiques. A propos de la troisième pei-sonne de Ja Trinité, Donat y exposait sa doctrine, qui était celle de tout son parti, sur le rôle exclusif de l'Esprit Saint dans son Eglise privilégiée. Voici, en deux mots, cette doctrine. L'Esprit de Dieu n'est que dans l'Eglise du Christ. L'Église du Christ n'est que là où

1) De hacrex., 09.

les sacrements sont conférés par des mains pures. Or, tous les soi-disant Catlioliques se sont mis hors de l'Eglise, soit par leur trahison personnelle dans la persécution, soit par une souillure héréditaire, soit par la solidarité et la contagion du crime. En conséquence, l'Esprit de Dieu a du abandonner tous les prétendus Catholiques, désormais livrés au Diable. En revanche, il visite sans trêve la véritable Eglise, celle de Donat : il l'inspire, il l'anime, il la gouverne, par son action incessante sur l'âme des chefs et des fidèles, dans les persécutions comme dans la vie de tous les jours, dans la prédication, dans les visions, dans les miracles, dans les conciles. On s'explique que Donat ait pris plaisir à exposer sa doctrine de l'Esprit Saint : il ne pouvait en parler sans fulminer contre l'Eglise rivale et encenser la sienne. Il était là, vraiment, au cœur de la controverse qui absorbait toutes les forces de son âme.

Au fond, dans son élément polémique, le seul qui intéressât réellement l'auteur et ses lecteurs, le livre Sur V Esprit Saint traitait le môme sujet que la Lettre sur le baptême. Tout porte à croire qu'il en était de même pour tous les autres traités de Donat, ces « nombreux ouvrages relatifs à son hérésie », dont ■on nous parle ^. Chez ce primat qui vivait seulement pour son Eglise, et qui était toujours sur la brèche, la pensée revenait toujours sur les mêmes questions, d'où renaissaient toujours les mêmes controverses. La théorie des sacrements, la légitimité •du schisme, les caractères distinctifs de la véritable Eglise, voilà pour le fond. Quant aux moyens et à la forme littéraire, on peut les définir aussi en quelques mots : déductions d'une impérieuse logique qui tirait les conséquences extrêmes des postulats de la secte, textes de l'Écriture et commentaires de ces textes, récriminations, attaques et malédictions contre les soi-disant Catholiques, mélange de rhétorique et de façons populaires, raideur et âpreté d'un style toujours tendu, qu'égayaient seulement les trouvailles d'expression d'un écrivain très person- ,nel, original et cynique.

Mais c'est surtout par les éclats de son éloquence, que Donat avait frappé ses contemporains, et qu'il resta vivant dans leur souvenir. Son grand moyen d'action avait été l'irrésistible puissance et la séduction farouche de sa parole. « C'est par son éloquence, dit Augustin, que Donat a tant développé son héré- -sie^, » L'évêque d'Iiipponë, qui s'y connaissait, admirait ces triomphes oratoires, dont les échos se répercutaient autour de

.1) Jérôme, De vir. ill., 03. 2) Augustin, De haeres., 69.

lui dans les communautés dissidentes. Il y faisait allusion, au <30urs de ses sermons, dans des apostrophes familières comme •celle-ci : « Va donc, Donat, et crie : Je suis éloquent. Va donc, et crie : Je suis savante » Naturellement, les scliismatiques ne manquaient aucune occasion de glorifier leur fameux -orateur. « Je sais, leur disait Augustin en 405, je sais comment vous avez coutume de vanter l'éloquence de Donat, de Parmenianus, et de vos autres chefs. Il n'y aurait rien eu de plus utile, si ce large fleuve d'éloquence avait coulé pour la paix du Christ, pour l'unité, la vérité, la charité^. » — On voit qu'Augustin ne niait nullement les dons oratoires de Donat, pas plus qu'il ne niait son érudition et ses mérites d'écrivain : il regrettait seulement qu'un homme si bien doué eût fait un si mauvais usage de ses talents.

Nous ne savons si l'on avait recueilli et publié les discours ■de Donat. Lui-même n'en devait pas savoir le nombre : car il avait parlé toute sa vie, pour créer, développer, défendre et gouverner son Église. Son œuvre oratoire était double. Comme évêque de Carthage, pendant trente- cinq ans, il avait prononcé des sermons ou des panégyriques de saints. Comme primat, il •eut maintes fois à prendre la parole dans des conciles : d'abord, dans des assemblées catholiques, pour plaider la cause de son parti, puis dans les assemblées générales de son Eglise, pour •ouvrir et diriger les délibérations.

Sur les discours qu'il prononça dans les conciles de schismatiques, on ne sait absolument rien : aucun fragment ne nous est parvenu, aucune donnée précise. En revanche, on saisit encore l'écho de sa voix dans les assemblées catholiques, où il essayait d'obtenir par la persuasion, ou d'imposer par l'intimidation, un vote qui assurât à son Eglise le droit de représenter en Afrique l'Eglise universelle. On entrevoit le primat, dans son rôle •d'avocat, aux conciles de Rome et d'Arles.

A Rome, devant ce tribunal d'évêques que l'empereur Constantin avait convoqué sur la demande des dissidents d'Afrique, •et qui siégeait au Latran sous la présidence d'un pape d'origine africaine, Donat inaus^ura ses fonctions d'avocat du Diable avec une violence agressive et une intrépidité d'affirmations téméraires, qui trahissaient un entêtement aveugle de sectaire, et où l'on pouvait même soupçonner un peu de mauvaise foi ^. A la première séance, il éclata en invectives contre Cascilianus de

1) In lohannis Evangclium, VI, 20. — 3) Oplat, I, 24; Augustin, Epist. 43, Cf. Scrm. 37, 3; Enarr. in Psaliii. 12i, 5. 5, U-IG; Brevic. Collai., III, 12, 24.

2) Coiilra Cresconium, I, 2, 3.

136 LITTÉRATURE DONATISTE

Cartilage. Il accusait, accusait toujours et de tout, sans d'ailleurs apporter aucune preuve. Il invoquait seulement les décisions du concile que ses amis avaient tenu àCarthage l'année précédente, et qui avait prononcé la déposition de Gtecilianus. Sommé enl'in de produire ses griefs et ses témoins, il dut battre en retraite. Poussé dans ses derniers retranchements, il déclara qu'il n'attaquait pas Gaicilianus personnellement, qu'il lui reprochait seulement l'irrégularité de son ordination. Quant aux témoins qu'il disait avoir amenés d'Afrique, il les cacha si bien que personne ne les vit. Dès la seconde séance, lui-même fit défaut, malgré les accusations qu'on avait portées contre lui, et qui devaient entraîner sa propre condamnation. Cette attitude ne laisse pas que de surprendre d'abord. Sans doute, elle s'explique surtout par la défiance des schismatiques, qui déjà soupçonnaient les juges de partialité, et qui bientôt allaient les incriminer ouvertement. Mais elle trahit aussi le point faible de Donat et de ses amis dans leur conception de l'éloquence. Comme ils s'appuyaient principalement sur les foules, ils se préoccupaient plus d'exciter les passions populaires que de convaincre par des raisons. Mais cette méthode, bonne peut-être dans les assemblées de sectaires en Numidie ou à Carthage, devait produire un effet désastreux dans une assemblée d'éveques d'outre-mer, étrangers aux passions d'Afrique. C'est ce qu'Augustin pensait des discours prononcés à Rome par les dissidents : « Donat, dit-il, voulait ramener toute l'affaire à l'opinion des foules de son parti, c'est-à-dire d'une multitude séditieuse, en révolte contre la paix de l'hglise. Par ces foules, apparemment, il voulait faire accuser Cœcilianus ; par ces foules qui pouvaient, croyait-il, avec le tumulte seul des clameurs, sans documents à l'appui, sans examen de la vérité, égarer à volonté les esprits des juges ' . »

Même attitude et mômes déclamations au concile d'Arles, où Donat jouait le môme rôle. Chargé de reviser le procès du Donatisme, ce nouveau tribunal d'évôques se plaignit des violences de Donat et de ses amis, de leur insolence. Il leur reprochait « leurs injures odieuses et mortelles contre la Loi et la tradition catholiques, leurs attaques d'hommes à l'esprit sans frein ». Il ajoutait : « A ces hommes étaient si étrangères l'autorité toujours présente de notre Dieu, la tradition, la règle de vérité, qu'ils n'avaient plus aucune réserve dans leurs discours, aucune mesure dans l'accusation, aucun souci de prouver ce qu'ils avançaient-. »

4) Augiislin, Episl. 43, 5, 14. 2) Appcndix d'OpU\l,n. 4, \->. 207 Ziwsa.

DONAT DE GAUTIIAGE 137

On voit ce qu'était alors Donat comme orateur. Son éloquence était une éloquence de tribun : flatteries aux foules, appels aux passions populaires, déclamations violentes et rodomontades, promesses répétées d'apporter des preuves, puis, au moment de s'exécuter, l'art de reculer, tout en se posant en martyr. Des attitudes théâtrales, des mots sonores, et toujours des mots.

De tout cela, on tirerait difficilement une homélie : au moins, d'après l'idée que l'on se fait ordinairement de ce genre d'éloquence. Donat n'en prêchait pas moins, comme tout évêque, dans sa communauté de Garthage. De ses sermons proprement dits, il ne reste absolument rien. Mais nous possédons probablement, de lui, un panégyrique de martyrs.

Il s'agit de cette curieuse relation en forme de discours, que nous avons précédemment étudiée en détail : cette Passio Donali, qui est connue sous le nom conventionnel, et d'ailleurs absurde, de Serinode Passione Donati et Advocati. Rappelons brièvement, ici, les raisons presque décisives que nous avons d'attribuer à Donat ce panégyrique '.

Les héros de la Passio Z)o/z«ij ont succombé le 12 mars 317. Le panégyrique a été sûrement prononcé vers 320, pour leur anniA'^ersaire. 11 l'a été à Garthage, où les martyrs étaient morts, et où l'on conservait leurs reliques : c'est ce que prouvent les circonstances du récit, la précision des détails, la description des basiliques, les allusions aux tombeaux et aux épitophes. L'orateur est certainement un évéque, qui s'adresse à ses fidèles : d'ailleurs, dans les Eglises africaines de ce temps-là, l'évèque seul parlait devant le peuple. Donc, le panégyriste des martyrs doit être l'évèque qui en 320 gouvernait l'Eglise schismatique de Garthage : c'est-à-dire, Donat le Grand, qui occupa ce siège épiscopal depuis l'année 313 jusqu'à l'année 347. Jusque dans le titre traditionnel du discours, s'est conservé sans doute un souvenir, maladroitement interprété, du nom de l'auteur : comme le texte delà relation ne mentionne aucun martyr appelé Donatus, mais seulement le meurtre d'un évêque anonyme d'Advocata, une simple transposition de mots, qui supprime cette anomalie, permettrait délire : Serino Donati de Passione ep[iscopi) Advocat[ensis). Le titre même de l'ouvrage, ainsi rectifié, confirme l'hypothèse, que paraît imposer la logique du texte.

Si donc, comme il semble, nous possédons de Donat un panég3'rique presque intact, nous pouvons l'apprécier comme ser-

1) Voyez plus haut, chapitre H, § 3, p. 62.

138 LITTÉRATURE DONATISTE

monnaire ; et l'impression que laisse ce discours, s'accorde avec ce que nous savons des caractères de l'éloquence du primat schismatique à cette époque. Bien que la valeur en soit inégale, et que d'ailleurs le texte soit altéré en maint endroit, la Passio Donati est l'œuvre d'un homme de talent. Au panégyrique des martyrs, se mêlent les récits réalistes d'un témoin oculaire, et beaucoup d'invectives contre les Catholiques. Le cadre est celui d'un sermon, avec exorde, digressions oratoires, exhortations, péroraison. Les déclamations ne manquent pas, ni l'emphase, ni les brutalités d'expression. Mais le discours présente aussi des traits originaux, qui sont précisément ceux de Donat, surtout du Donat de cette première période : une conviction ardente et enthousiaste de sectaire ; une vigueur toujours tendue ; avec cela, une émotion réelle, faite de haine contre les bourreaux, d'admiration et de pitié pour les victimes, de dévouement fanatique au parti ; enfin, une onction farouche, qui, à la peinture des orgies ou des massacres, mêle des leçons de piété, un attendrissement mystique sur la sainteté des églises ou des martyrs.

Onction à part, et malgré la différence des thèmes comme des circonstances, ce panégyrique rappelle, en plus d'un passage, les discours prononcés par Donat aux conciles de Rome et d'Arles. Mais c'est seulement le Donat de la première période, des années de lutte, qu'évoquent pour nous ces œuvres oratoires. On observe un intéressant contraste entre le ton de la Passio Donati ou des réquisitoires de Rome, et celui des répliques de 347. Le Donat des dernières années, le pontife solennel que nous peint Optât, ne s'interdisait assurément pas l'invective ; mais il invectivait sur un ton hautain, avec des allures de prophète '. Dans l'intervalle, son éloquence avait évolué, comme son destin et son caractère : il y a loin, de l'ambitieux remuant des débuts du schisme, ou de l'évêque-tribun du Donatisme naissant, au primat du Donatisme triomphant, chef impérieux et souverain d'une grande Eglise, écouté par ses fidèles comme un oracle, et vénéré comme un dieu.

Un dieu, disons-nous ; et c'est à peine exagérer. C'est bien une sorte de culte que les schismatiques africains rendaient à leur grand primat. « Pour les Donatistes, dit Augustin, Donat est comme l'Evangile. Ils ne veulent pas plus renoncer à la communion de Donat, que tous les Saints à la communion de l'Évangile -. » On jurait par son témoignage, comme par ses

1) Optât, JIJ, .S. 2) Augustin, Co/j<ra Crescoriium, II, 1,2.

■cheveux blancs '. On racontait qu'il avait fait des miracles, et qu'un jour, « comme il priait, Dieu lui répondit du haut du ciel 2. » On était plus fier de lui, que du titre de chrétien 3. Donat était la perfection même, un homme divin : « Cette perfection, nous dit-on, qui se trouve seulement dans le Seigneur Jésus-Christ, les schismatiques prétendent la trouver aussi chez Donat '^ » Par suite, il était l'égal du Christ : « Les Donatistes considèrent Donat comme le Christ. S'ils apprenaient qu'un païen médit du Christ, peut-être le supporteraient-ils plus facilement, que si ce même païen médisait de Donat ^ .» Enfin, le primat était une incarnation de l'Esprit Saint, de cet Esprit de Dieu qui inspirait son Eglise dans toutes les circonstances où se manifestait son caractère divin, dans la résistance aux persécuteurs, dans l'héroïsme des martyrs, dans les revendications, dans les conciles "J.

Bref, Donat fut presque un dieu pour ses fidèles. Pour ses successeurs et les représentants de son parti, il devait rester toujours un modèle inimitable. Quarante ans après sa mort, le 2 mars 395, en pleine audience proconsulaire, au début d'un plaidoyer, l'avocat Titianus faisait de lui un éloge enthousiaste ''. A la Conférence de 411, Petilianus de Constantine disait encore : « Nous vénérons, comme il le mérite, ce grand Donat, cet homme de sainte mémoire, qui a obtenu la gloire des martyrs, notre prédécesseur, l'ornement de l'Eglise de Carthage ^ .» Un peu plus tard, Petilianus prenait de nouveau la parole, pour rendre hommage à celui en qui il saluait son maître : « Je ne nie pas, disait-il, qu'il soit mon prince, et qu'il l'ait toujours été, cet homme d'une bienheureuse et sainte mémoire, Donat, évoque de cette ville de Carthage, illustre par la floraison de tant de talents^. » Jusqu'au bout, tous les Donatistes pensèrent de même. Et, si Donat restait encore, après un siècle, le maître, le héros, le Saint, le prophète, de l'Eglise autrefois gouvernée par lui, ce n'était pas seulement pour son rôle politique et religieux ; c'était aussi, dans cette Afrique si curieuse de littérature et enthousiaste du beau langage, pour sa gloire d'écrivain et d'orateur.

1) Optât, III, 3, p. 77; Augustin, Eiiarr. 5) Scnn. 197, 4.

in Psalm. 10, 5. 6) Optât, III, 3; Augustin, Serm. 197,

2) Augustin, la loliannia EvaiujcUnin, i; Contra EpisLalain Parnieniani, II, 7, 13. XIII, 17. — Cf. Ad Catholicos Epistula 7) Augustin, Contra Cresconium, III, contra Donatistas, 19, 49. 56, 62.

3) Ad Catholicos Epistula contra Dona- 8) Collât. Carthacj., II, 10. ■listas, 16, 42. 9) Ibid., III, 32.

i) Contra Epistiilam Parmeniani,U,7 ,13.

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