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CHAPITRE V

TYCONIUS

Place à part qu'occupe ïycoiiîus dans la littérature donatistc. — Ce que nous savons de sa vie. — Tour d'esprit et caractère, — Érudition et curiosité critique. — Indépendance d'esprit et sincérité. — Démêlés avec Parmenianus et les chefs de l'Église scliisinatique. — Rupture avec les Donatlstes. — Condamnation de Tycouius par un concile. — Ses dernières années. — Chronologie do ses œuvres.

Par l'originalité de son œuvre et de son rôle, Tyconius occupe une place à part dans la littérature comme dans l'histoire du Donatisme. D'abord, c'était un écrivain laïque : signe distinctif, déjà, dans ce monde si discipliné des schismatiques, où le primat seul parlait au nom du parti, et où l'on ne reconnaissait guère aux laïques qu'un droit, le droit d'obéir. Puis, cet écrivain laïque, plus que personne autour de lui, avait la mentalité et le tour d'esprit d'un théologien : aptitude étrange, au milieu de clercs et d'évêques qui vivaient de traditions ou de préjugés, rééditant toujours les mêmes clichés, et ne s'intéressant qu'aux querelles d'Eglises ou de personnes. Polémiste, Tyconius l'était sans doute, comme tout Donatiste, et de nature encore plus que d'habitude : mais il l'était à sa manière, qui scandalisait et irritait les siens, ne cherchant dans la polémique que la vérité, gardant envers et contre tous son franc parler, sans crainte de déplaire à ses amis ou de travailler pour ses adversaires, sacrifiant à sa conscience jusqu'à son l'epos d'homme d'étude. Cet esprit d'indépendance et de sincérité, il le portait jusque dans la lecture, l'interprétation et le commentaire des Livres saints : par là, il réussit à fonder un système original d'exégèse, qui mérita ce privilège unique, de s'imposer également aux deux Eglises rivales, et d'inspirer Augustin lui-même.

Pour ces raisons diverses, l'œuvre de Tyconius doit attirer particulièrement l'attention. Malheureusement, cette (cuvre ne nous est connue qu'en partie. Si nous possédons le Livre des

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Regidœ^^ nous n'avons sur le reste que des données incomplètes : fragments de plusieurs ouvrages, analyses ou réfutations de Parmenianus, d'Augustin, de Gennadius, ou autres. Non moins graves sont les lacunes dans la biographie de l'homme.

La forme môme de son nom ne saurait être fixée en toute certitude. L'orthographe en a été longtemps altérée, et l'est souvent encore. Jadis, sans trop savoir pourquoi, l'on s'accordait à peu près pour écrire Tichonius. En fait, dans les manuscrits des Regulœ ou chez Augustin, chez Gennadius, chez Primasius et autres, le nom se présente sous les aspects les plus divers : TJiiconius.ow Thyconius^ ou Tichonius^ ou TLconius^ ou TychoJiius .owTyconiLis- . iMais la plupart de ces graphies sont évidemment le résultat d'altérations successives, et trahissent une tendance suspecte à rapprocher le mot d'un radical grec. C'est sans raison décisive que les récentes éditions critiques d'Augustin ont adopté la leçon Tychonius 3, H semble établi, maintenant, que le nom ne contenait pas d'A. On ne peut donc hésiter qu'entre les formes Ticonius et Tyconius. Toutes deux comptent des partisans parmi les rares érudits qui se sont récemment occupés de notre auteur. Notons, pourtant, que le plus ancien manuscrit des Regalœ. donne Tyconius ''^. Par suite, c'est la leçon la plus autorisée : nous nous y tiendrons.

La vie de Tyconius fut celle d'un homme d'étude, d'un penseur, dévot et philosophe, qui tourna tout son effort vers l'analyse de sa foi , qui voulut être sincère avec lui-môme comme avec les autres, et qui n'hésita pas à aller jusqu'au bout de sa pensée. L'essentiel fut évidemment, chez lui, la vie intérieure. Les événements extérieurs de son existence peuvent se résumer en quelques mots.

Il était YVfricain [Afer), de l'Afrique propre, c'est-à-dire de Procensulaire ■', Il avait été sûrement élevé dans la foi donatiste : autrement, ses adversaires n'auraient pas manqué de lui

1) Tycoiiiijs, IJher de scplcm rtegulis fïir jiroleslardlsche Tlieoloijie and Kirche

ou Liber Rc(]nlantui^ dans InPalrol. lai. do Ilcrzo^- cl lluuck (S^ ôdilion, t. XX,

do Migiic, I. WllI, p. lô-df). — Nous cile- l'JOS, p. 851).

roiis l'ouvninc d'iiprès l'édilioii crilicjiie 8) Cf. Augiislin, Episl. d'd, 10, 43-15

do Biirivill, The Buok of Ihdcs of Tyco- (od. (ioldbachor, 1S98) ; Contra Ëpistu-

/uds (Cambridj^e, 1894. — Volume III, lain Parmeiiiani, 1, 1 (cd. Polschoaig,

1, dos Texls and Slndies do Uubinsuu). 1908).

2)iJurkill, The lUiles of Tyconius, p. Wd; 4) Codex Bemensis 364 (I\.' siècle). —

ScJiaiiz, Geschichle der rœndschen Lille- Cl'. 13urkilt,, The liules of Tyconius, j). lO'à.

ralur, IV, 1 {Die Lilleratur des vierten 5) « Tyconius nalione Al'or » (Geuna-

Jahrhunderls), § 908. p. 351; llaussleilor, dius, De vir. ilL, 18). arliclo Ttco/jit/A' dans la Realencyklopiidie

TYGONIUS

rappeler qu'il avait changé de camp. Il avait reçu l'instruction la plus complète, avait approfondi les lettres profanes comme les lettres sacrées ^ : ce dont témoignent ses tendances philosophiques et; sa vaste érudition. Sans se mêler directement à la querelle des Catholiques et des schismatiques, il voulut savoir par lui-même ce que valaient les arguments produits de part et d'autre 2. Il découvrit des points faibles dans le système' donatiste ; et il osa le dire, en toute franchise, dans des ouvrages de controverse 3. Dès lors, les choses suivirent leur cours naturel. Le chef de l'Église schismatique combattit le téméraire par tous les moyens dont il disposait. Il essaya, d'abord, de le convaincre en le réfutant''*. Puis, il le somma de se rétracter. N'y réussissant point, il le fit condamner par un concile, et exclure du parti ^. Repoussé par les Donatistes, et ne pouvant se décider à se rallier aux Catholiques, Tyconius, à son corps défendant, devint le chef d'une petite Eglise schismatique, où peut-être il était le seul fidèle. Philosophe, il n'eut garde de récriminer contre l'injustice des hommes, et contre l'accueil fait à la vérité. De sa glorieuse mésaventure, il se consola en renouvelant l'exégèse. On ne sait au juste quand il mourut : sans doute, vers 390.

Comme on le voit, les événements décisifs de sa vie sont la conséquence logique de son tour d'esprit et de son caractère. Deux traits surtout, dans sa physionomie intellectuelle et morale, avaient frappé ses contemporains : sa connaissance approfondie de la Bible, et l'allure indépendante de sa pensée.

L'érudition de Tyconius s'étendait à tout. Il était, nous diton, « instruit des lettres divines, fort au courant de l'histoire, initié aux lettres profanes, curieux aussi des choses de l'Église'' ». Toute cette science convergeait vers une idée fixe : se conformer en tout aux leçons de l'Ecriture sainte, et, pour cela, donner une base solide à l'exégèse, en déterminant les règles qui devaient présider à l'interprétation des textes sacrés. Malgré sa dévotion, Tyconius était un très libre esprit, un penseur aux

1) « In divinis lillcris cruditus, juxla hisloriam sufficicnlcr, elin saecularibus non ignarus fuit, « {ibid.).

2) « tn ecclcsiaslicis quoqiic ncgoliis sludiosus )) {ibid.).

3) Gennadiiis, De vir. ilL, 18; Augustin, Contra EpisUdain Parmeniani, 1, 1 ; II, 22, i2; III, 3, 17; Episl. 93, 10, 43- 44; 249.

4) Augustin, Episl. 93, 10,43-45; Contra Epislulani Parmeniani, I, 1.

5) « Parmeniauus quidem primo eum per epistvilam velul corrigcndum pula-

vit; postca vero eliam concilio coruni perhibent esse damnalum» (Contra Epistiilam Parmeniani, \, 1). — Les uncicniies éditions donnaient ici perhibel (Parmenianus) : leçon évidemment fautive, puisque la lettre de Parmeniauus était antérieure au concile. D'ailleurs, s'il avait écrit perhibet, Augustin eût dit concilio siioruni (et non eoruni). On doit lire certainement perhibenl (on rapporte que).

6) Gennadius, De vir. ilL, 18.

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vues personnelles, un critique exigeant, d'une curiosité toujours, en éveil, et, à l'occasion, éloquent dans la prédication de ce qu'il croyait la vérité. Aux yeux d'Augustin, c'était « un homme d'un génie pénétrant et d'une éloquence abondante^ ». C'est ce besoin d'y voir clair par lui-même, et ce don d'éclairer les choses, qui l'amenèrent à bouleverser les traditions et l'exégèse des gens de son parti : il découvrit dans les textes ce que n'y avaient pu voir les yeux bridés de polémistes têtus et querelleurs. Puis, sans souci des conséquences, il écrasa ses contradicteurs, amis de la veille, sous des avalanches de versets bibliques, lancés d'une main sûre dans la bonne direction. Tj^conius, dit encore Augustin, « tire, des saintes Écritures, des preuves innombrables et formidables... 11 fait retentir les coups de tonnerre du divin Testament- ». Entre les mains de ce polémiste au regard si perçant, et si familier avec les Prophètes, les plus banales citations de la Bible devenaient des armes foudroyantes.

Les coups étaient d'autant plus redoutables, que l'homme était plus convaincu. Le caractère était exactement en fonction de la pensée. D'allure souverainement indépendante dans ses méditations d'exégèse, Tyconius ne l'était pas moins dans sa conduite. Il était de ces penseurs, rares en tout temps, qui ne se croient pas le droit de garder pour eux la vérité. Dévot comme il l'était, il fut sans doute très surpris, tout le premier, du résultat de son enquête. Il avait probablement entrepris ses recherches dans l'espoir de fonder en droit les théories donatistes; amené à en constater les points faibles, il n'hésita pas à les signaler tout haut. Fidèle à l'Eglise de Donat, il comptait réduire au silence les Catholiques, en justifiant par l'exégèse les prétentions des schismatiques : après enquête, il dut se tourner contre ses amis. Il frappa fort : à regret, mais en conscience. « Il écrivit contre les Donatistes, et victorieusement », dit Augustin'^. Tyconius y eut d'autant plus de mérite, qu'il prétendait, très sincèrement, rester Donatiste, et qu'il le resta toujours, malgré les coups. Avec un défaut apparent de logique, le trait dénote un beau caractère.

Ce ne fut point, sans doute, l'opinion de ses amis, qui aussitôt virent et dénoncèrent en lui un traître. Parmenianus et Aue-ustin nous renseignent sur ses démêlés avec les chefs de l'Eglise schismatique, sur sa rupture forcée avec les sectaires, sur sa condamnation par un concile : « Parmenianus et les autres Donatistes, dit Augustin, virent la conséquence (des idées de Tyco-

1) Atiguslin, Contra Epislulain Panne- 2) Contra Epislulam Purmeniani, I, 2.

niani, I, 1. 3) De cloctrina christiana, III, 30,42.

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nius). Obstinément, ils fermèrent les yeux à la vérité lumineuse que leur présentait Tyconius. Ils repoussèrent toute concession sur ce point, dans la crainte d'être convaincus d'erreur par les Eglises africaines, qui se glorifient d'être en communion avec cette unité reconnue par Tyconius : cette unité dont eux-mêmes s'étaient séparés. Parmenianus, tout d'abord, crut devoir adresser à Tyconius une lettre d'avertissement, dans l'espoir de le ramener. Puis Tyconius fut condamné, dit-on, par un concile des schismatiques. Telle est l'origine de cette lettre de Parmenianus à Tyconius : lettre où le primat reprochait à son adversaire de prêcher la thèse d'une Eglise répandue dans le monde entier, et où il le détournait de cette téméraire prédication '. » A l'excommunication du concile, comme aux réfutations et aux sommations de son primat, Tyconius semble n'avoir rien répondu. Repoussé de son parti, il poursuivit patiemment son œuvre d'exégèse, avec la sérénité d'un philosophe, qui, croyant tenir la vérité, la dit et passe.

Les ouvrages connus de Tyconius appartiennent à trois catégories disLinctes : 1° des livres de controverse, le De hello iniestino QilQS Expositiones diversarum causaruiu; 2" un manuel d'exégèse, le Liber Regiilanun] 3" des livres d'exégèse appliquée, une version de V Apocalypse, et un Commentaire sur V Apocalypse. — Pour saisir le lien de ces ouvrages entre eux, et aA^ec la vie de l'auteur, il importe d'en fixer la chronologie.

Gennadius mentionne les principaux livres de Tyconius dans l'ordre où nous les avons énumérés- : c'est l'ordre logique, et, certainement, l'ordre chronologique. De ces divers ouvrages, l'on peut déterminer approximativement la date, soit d'après les données qu'ils contiennent, soit d'après les circonstances, soit d'après les renseignements que nous fournissent plusieurs écrivains sur la biographie et le rôle de l'auteur.

Tyconius, nous dit Gennadius, « brilla dans le même temps que Fiufin, sous le règne de Théodose et de son fils -^ ». Rufin, né vers 345, fut un personnage dans les dernières années du quatrième siècle, et mourut en 410 : on en peut conclure que Tyconius fut à l'apogée de sa réputation vers la fin du quatrième siècle. L'autre indication de Gennadius permet de préciser davantage. Théodose fut empereur de 379 à 395. De ses deux fils, l'aîné, Arcadius, devint Auguste en 383 ; l'autre, Honorius, en 393. Gennadius ne parle que d'un seul fils de

1) Contra Epistulam Parmeniani, I, 1. memoratus Ruflnus, Thcodosio et filio

2) Gennadius, De vir. ilL, 18. ejus rcgnanlibus » {ibid.}, 'à) « Floruit hic ^ir aclalc qna jam

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Théodose; donc, l'indication chronologique qu'il nous fournit correspond à la période 383-393. C'est alors que Tyconius publia ses derniers ouvrages, dans tout l'éclat de sa gloire.

Avec le témoignage de Gennadius s'accordent pleinement d'autres données, qui fournissent d'autres points de repère. Augustin, qui commença dès 392 sa campagne contre le Donatisme, ne parle jamais de Tyconius comme vivant encore; et, dans une lettre à Aurelius de Garthage, écrite au début de son épiscopat, vers 396, il cite les Régulas comme un ouvrage célèbre, presque classique'. Parmenianus, le grand adversaire de Tyconius, mourut probablement en 391, ou, au plus tard, dans les premiers mois de 392; et son Epistula ad Tyconium est bien antérieure à sa mort. Enfin, Tyconius lui-même, au livre V de ses Regulœ, dit que l'Eglise verra la fin de ses tribulations trois cent cinquante ans après la Crucifixion ^ : donc, en 383. La publication de l'ouvrage a donc précédé cette date, mais de peu : car l'auteur escomptait une paix prochaine.

De ces données diverses, se dégagent les conclusions suivantes, qu'on voudrait plus précises, mais qui cependant éclairent la biographie et l'œuvre de notre auteur. Tyconius a dû naître vers 330. Il n'avait rien écrit encore vers l'année 366; car il n'est pas mentionné dans le grand ouvrage d'Optat contre Parmenianus. C'est peu de temps après, qu'il commença ses controverses : l'occasion lui en fut fournie sans doute par le schisme de Rogatus, le premier schisme qui brisa l'unité donatiste^. Tyconius a dû publier, vers 370, le De Bello intestino) vers 375, en réponse aux objections de ses adversaires, les Expositioiies diversarum causarum. Combattu vers 378 par son. primat dans V Epistula ad Tyconium, condamné vers 380 par un concile donafciste, il se dégoûta de la polémique, et se tourna vers l'exégèse proprement dite. Il donna les Regulse vers 382, la traduction et le Commentaire de V Apocalypse vers 385. Il mourut vers 390.

Cette chronologie semble confirmée par la façon dont Augustin apprécie Tyconius dans son double rôle de polémiste et d'exégète. En l'année 400, quand l'évêque d'Hippone écrivit ses livres Contra EpisLulani Painneniani, les controverses entre Tyconius et Parmenianus remontaient à plus de vingt ans, et les deux adversaires étaient morts depuis une dizaine d'années :

1) Aujiîuslia, EpisL 41, 2. siiiv. ; Conlra EpisLiilain Parmeiiiani, T,

2) T}fconms, Liber /îeyu/arum, V,p. (51 10, 16; 11, 17; Contra lUleras Petiliani, liurkill. — Cf. p. XVII cl suiv. II, 83, 184.

3) Augustin, EpisL. 87, 10; 93, 1 et

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c'est bien l'impression que laisse l'ouvrage d'Augustin. D'autre part, si les Régulai sont postérieures à la rupture de Tyconius avec l'Église donatiste, on s'explique que les Catholiques aient t'ait si bon accueil à ce manuel d'exégèse, composé sans doute par un schismatique, mais par Un schismatique brouillé avec son Eglise à cause de ses idées quasi catholiques.

Tyconius polémiste. — Les trois livres De bello iiUeslino. — Les Exposilioiies diuersaram causaruin. — ■Fragments conserves. — Analyse des deux ouvrages, d'après les citations ou les réfutations de Parmeaianus et d'Augustin. — Idée générale et tendance. — Principales thèses développées par Tyconius. — . Oi'gueil et intransigeance des Uonatistcs. — Universalité de l'Église. — Prétention des Donatistes au monopole delà vi'aie religion et de la sainteté. — Légitimité du scliisme. — Question du second baplême. — Caractère de ces polémiques: — Méthode de discussion. — Textes sacrés et documents historiques. — En quoi Tyconius s'écartait des Donatistes et se rapprochait des Catholiques. — Son inconséquence apparente.

C'est comme polémiste que Tyconius entre en scène, vers l'année 370. Nous connaissons, par Gennadius, les titres exacts de ses doux grands ouvrages de controverse : le De bello iiitestlno, en trois livres, et les Expositiones dwersaruni cuusaruui '. Comme nous l'avons vu, le premier de ces ouvrages a été publié vers 370; le second, A^ers 375. De ces œuvres polémiques, nous sont parvenus divers fragments ; on peut en reconstituer les thèmes principaux, en saisir les tendances et l'esprit, d'après les citations, les analyses ou les réfutations de Parmenianus ou d'Augustin. Mais, pour le classement des matériaux, on ne peut guère distingue)' entre les deux ouvrages. En effet, tous deux traitaient le même sujet, par les mêmes moyens, dans le même esprit, pour les mômes fins. Ils ne différaient que par la mise en œuvre. Pour commencer, dans le De bello intestino, Tyconius avait exposé d'ensemble toute sa thèse; dans les Expositiones, il répondait aux objections qu'avaient soulevées ses premières controverses, et revenait sur les questions principales pour expliquer, préciser ou justifier ses conclusions. Cette réserve faite, il n'y a pas lieu de distinguer entre le contenu des deux ouvrages.

L'idée générale et les tendances en ont été nettement définies par Augustin dans plusieurs pages remarquables, dont voici la

1) Gennadius, De. vir. ill., 18.

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plus explicite : « Tyconius, à force d'entendre retentir autour de lui les voix qui sortaient des pag-es de la sainte Écriture, Tyconius s'est éveillé; il a vu que l'Eglise de Dieu est répandue dans le monde entier, comme l'ont vu et proclamé d'avance, il y a si longtemps, les saints Prophètes. Quand il l'eut compris, Tyconius entreprit de démontrer et de prouver, môme contre ses amis, que le péché d'aucun homme, si scélérat, si monstrueux qu'on le suppose, ne saurait prévaloir contre les promesses de Dieu : la plus grande impiété, de n'importe quel homme appartenant à l'Église, ne peut avoir pour effet d'annuler la parole de Dieu sur l'Église qui devait naître et se répandre jusqu'aux extrémités de la terre, parole qui a été recueillie dans les promesses faites à nos pères, et qui maintenant est accomplie. Cette vérité, Tyconius la défendit avec une ardeur éloquente ; à ses contradicteurs, il ferma la bouche par de nombreux témoignages, décisifs et manifestes, des saintes Ecritures'. » — L'universalité de l'Église, telle était donc l'idée maîtresse de Tyconius dans ses polémiques. Et cette idée impliquait la condamnation formelle du Donatisme, qui niait la persistance de la véritable Église en dehors de l'Afrique.

Partant de cette idée centrale, la critique pénétrante et formidablement armée de Tyconius rayonnait en tout sens, dans le Tchamp des controverses toujours ouvertes entre les deux Églises. A l'aide des réfutations de Parmenianus et des observations d'Augustin, nous pouvons suivre encore la marche de la polémique, et en marquer les étapes.

Tout d'abord, avec une ironie mordante qui touchait juste, Tyconius raillait l'orgueil et Pintransigeance de ses amis les schisraatiques. 11 leur reprochait cruellement de se draper dans une arrogance de surhommes, de vaticiner toujours comme des Prophètes, de se dérober aux discussions sérieuses, d'opposer aux arguments des attitudes hautaines et des affirmations tranchantes, de prétendre avoir toujours raison contre le raisonne- . me nt et la raison, ul les cinglait de ce mot dur et spirituel, dont Augustin à so.h tour devait s'armer si souvent : « Notre volonté, est-ce donc la Loi sainte ? — Quod volumus sanctum est- ? »

Puis Tyconius, à grand renfort de textes bibliques, développait et justifiait sa thèse sur l'universalité de l'Église, en droit et en fait. Selon les promesses formelles de Dieu, pro-

1) Augiislin, Conlra Epislulain Panne- 2) Epist. 93, 4, 14; 93, 10, 43; Contra

iiiani, 1, 1. Epislulain Parmeniani, II, 13, 31.

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messes mainte fois répétées et consignées dans les Livres saints, l'Église doit être universelle : elle l'est devenue peu à peu, elle l'est aujourd'hui, elle le restera toujours. Donc, elle ne peut s'être maintenue seulement en Afrique, comme on l'enseigne dans l'Eglise de Donat^. Les fautes de quelques-uns n'ont pu ompêcher la réalisation des promesses divines sur sa durée perpétuelle dans le monde entier 2.

Par suite, les Donatistes ne sont nullement fondés à s'attribuer le monopole exclusif de la vraie religion et de toutes les vertus. Ici encore, Tyconius donnait libre cours à son ironie cinglante. En homme qui en avait souffert dans son bon sens, et qui en avait l'i, il raillait les prétentions extravagantes de ses amis à la sainteté, à la pureté sans tache, à la justice parfaite. 11 leur rappelait que, si la religion est divine dans son principe, elle participe néanmoins de la faiblesse humaine dans sa réalité terrestre; et qu'il suffit de se dire ou de se croire saint, pour ne pas l'être. D'ailleurs, l'Église uniA^erselle ne peut être déchue tout entière hors d'Afrique; car on n'est pas souillé par les péchés du voisin^. Il y a de très honnêtes gens, et d'excellents chrétiens, dans les communautés d'outre-mer, comme il y a des coquins dans les communautés donatistes.

Ces constatations et la logique de sa thèse amenaient Tyconius à formuler des objections nettes contre la légitimité du schisme. Puisque chacun est responsable seulement de ses péchés, et que partout les méchants se mêlent aux bons, on doit tolérer dans l'Eglise la présence des coupables; en tout cas, l'on ne doit pas rompre avec eux. C'est seulement au Jugement dernier que les bons seront séparés des méchants. Sur ce point, qui est essentiel, nous avons le texte même de Tyconius. Il disait que « dans l'unité de l'Église, pour maintenir la paix, les bons devaient tolérer provisoirement les méchants, et que la séparation se ferait à la fin des temps, au Jugement dernier''* ». A l'appui de ce ]3rincipe, l'écrivain donatiste invoquait un argument décisif : l'exemple môme de l'Église de Donat, qui, en fait, avait toléré et tolérait encore dans son sein bien des coupables. « Tyconius, nous dit-on, dénonça beaucoup de faiblesses, qu'il avait relevées en son temps, connaissant bien l'histoire intérieure de son Église. Il y a signalé un mauvais levain, non en petite quantité, mais en abondance : et pourtant, observait-il, ses amis ne voulaient pas convenir que toute la pâte de leur Église en fût altérée, eux qui

1) Contra Epislulam Parmeniani, I, ] ; 3) Ejiisl. 93, 10, 41.

Epist. 93, 10, 44. 4) Coiilra Epistulain Parmeniani, lU,

2) Conira Epislulam Parmeniani, I, 1. 3, 17. — Cf. Epixl. 249.

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incriminaient le monde entier comme vicié par le mauvais levain des péchés d'Afrique ^ » — Ainsi, contre le schisme, Tyconius produisait deux arguments, qui tous deux durent embarrasser ses contradicteurs : un argument de droit et un argument de fait. L'argument de fait était de nature à frapper les Donatistes capables de réflexion : ils durent se rendre compte que leur Eglise, par son indulgence pour certains pécheurs, manquait à son principe. Et l'argument de droit empruntait aux circonstances une force particulière : les schismatiques clairvoyants devaient commencer à douter de la légitimité du schisme, depuis que les Rogatistes avaient rompu avec leur Eglise, frappée à son tour et déchirée par le schisme 2.

Enfin, Tyconius discutait à fond la théorie donatiste du baptême. Il contestait formellement la prétendue nécessité de rebaptiser les ralliés venus de l'autre Eglise. Donc, il tenait pour valables les sacrements administrés par les Catholiques du pays : répudiant le vieil usage africain, il admettait l'efficacité du baptême conféré selon les rites, même par des hérétiques. Naturellement, il justifiait sa thèse par son interprétation personnelle des textes bibliques que les deux partis s'opposaient mutuellement depuis plusieurs générations. Mais, aux témoignages des Livres saints, il ajoutait une preuve péremptoire, tirée de l'histoire môme de son Eglise. Armé de canons d'anciens synodes ''\ il démontrait à ses amis les schismatiques que leurs pères avaient admis cette thèse. Il alléguait notamment les décisions d'un concile donatiste de deux cent soixante-dix évêques, qui avait autorisé à accueillir les Catholiques sans les rebaptiser. Il citait l'exemple de Deuterius et d'autres évèques de Maurétanie, qui ne rebaptisaient pas, et qui pourtant étaient restés en communion avec Donat le Grand jusqu'à son exil ''. Par là, il ébranlait l'un des principes auxquels tenaient le plus les Donatistes de son temps ; et il leur suggérait l'idée d'une concession analogue aux Catholiques.

Cette concession était de nature à faciliter et à préparer la réconciliation entre les deux Eglises. Nul doute que cet espoir d'une réconciliation ait été le rêve de Tyconius, la conclusion uniforme, et comme le refrain, de ses ouvrages de controverse. S'il se refusait à pousser plus loin les avances, s'il s'obstinait à soutenir que l'Eglise de Donat représentait en Afrique la véri-

1) Contra Epistnlum Parmeniani, II, 17; Coiilra lUlcras Peliliani, M, 8'6, 184. 23, 42. . î5) (ioniuuliiis, De vir. ilL, 18.

2) Episl. 87, 10; !)B, 1 cl suiv.; Conlra 4) Atigusliii, Epist. IK-J, 10, 43. Epislulain Parmeniani, I, 10, 16; U,

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table Eglise, du moins, il levait l'interdit prononcé par ses amis contre les communautés d'outre-mer, et il les adjurait de se montrer conciliants, prêts à l'entente, même en Afrique, envers l'autre Église, celle des soi-disant Catholiques. C'était peut-être la première fois qu'un Donatiste se décidait à faire la moitié du chemin vers la paix.

Tel était le contenu de ces livres de polémique, qui firent tant de bruit en Afrique et y soulevèrent des tempêtes. On s'explique aisément le scandale. Tyconius venait d'inaugurer, au moins dans le camp donatiste, une méthode nouvelle de discussion. Au lieu de récriminer toujours, comme ses amis, et d'injurier, et d'invoquer la tradition ou l'autorité des ancêtres ou les clichés d'une exégèse conventionnelle, il avait étudié en ellesmêmes, sans parti pris, les questions toujours pendantes entre les deux Églises. Ces questions, il les avait posées, discutées, l'ésolues, en homme de science, avec la rigueur [et la sérénité d'un critique impartial. Appliquant les règles strictes d'une exégèse nouvelle et rationnelle, il avait fixé avec une précision objective la véritable signification de ces textes sacrés qui dominaient le débat, et que jusque-là l'on avait tirés en sens contraires pour les amener aux conclusions désirées. Du terrain de l'exégèse, il était passé au terrain de l'histoire; et il avait vu ses théories confirmées par des faits réels, contemporains ou récents, et faciles à contrôler. Il avait trouvé Ja justification de ses idées ou de ses espérances dans l'histoire intérieure du Dcnatisme, dans les indulgences de la discipline, dans le schisme rogatiste, dans des canons de conciles, dans les annales de Maurétanie, jusque dans la biographie de Donat^ Il avait pu tirer une même conclusion de la théorie et de la pratique, des textes et des faits. C'était la marque d'un esprit vigoureux et précis, aussi bien renseigné qu'habile aux déductions. Tout cela, c'était assurément, dans la controverse donatiste, une grande nouveauté; et, semble- t-il, pour les chrétiens sincères des deux partis, le gage d'une réconciliation prochaine.

Pourtant, ce n'est pas l'impression que ces livres de polémique laissèrent aux lecteurs africains. Tyconius eut le sort de tous les modérés, de tous les conciliateurs, en temps de guerre civile. On lui reprocha, d'une part, ses concessions, d'autre part, ses réserves; et les adversaires furent d'accord j)Our incriminer en lui un défaut de logique. Augustin lui-même, là-dessus, ne pensait pas autrement que Parmenianus, le primat donatiste de

1) Epist. 93, 10, 43.

176 LITTÉRATURE DONATISTE

Cartilage. L'évêque catholique d'Hippone écrivait un jour à un évêque schismatique : « Tyconius, un homme de votre communion, dans maint endroit de ses ouvrages, semble écrire plutôt contre vous et pour la défense de l'Eglise catholique. C'est donc en vain qu'il prétend rester séparé de la communion des Africains, comme étant des traditeurs : et c'est le seul point où il donne prise à Parmenianus pour l'étrangler K »

liividemment, chacun des deux partis avait ses raisons, qui n'étaient pas les mêmes, pour taxer Tyconius d'inconséquence. Les Donatistes lui en voulaient de sa prétendue trahison. Insister sur la contradiction apparente entre ses conseils et sa conduite, c'était un moyen d'affaiblir son autorité et de miner son argumentation. C'était, après tout, de bonne guerre ; et Parmenianus n'y manqua pas, soit dans la lettre où il réfuta l'audacieux critique, soit dans le concile où il le fit condamner 2. Quant aux Catholiques, ils en voulaient à Tyconius de rester à michemin entre leur Eglise et celle de Donat. Au célèbre polémiste, que d'ailleurs il admirait, Augustin- n'a jamais pu pardonner cette hésitation suprême. Il écrit vers l'année 400, dans sa réfutation de Parmenianus : « T3''Conius n'a pas vu cette conséquence manifeste de ses idées : en /Vfrique, éA^demment, les vrais chrétiens, ceux qui se rattachaient à l'Eglise répandue dans le monde entier, ce n'étaient pas ceux qui suivaient ces schismatiques séparés de la communion et de l'unité du monde catholique, mais ceux qui eux-mêmes étaient unis au monde catholique par la communion^. » Vers 408, s'adressantà un Donatiste, Augustin précisait son grief : « C'est ce fameux Tyconius, que Parmenianus voulut arrêter par sa réplique. A vrai dire, Parmenianus détourne bien Tyconius d'écrire de telles choses ; mais il ne réfute pas ce qu'écrit Tj'conius. Il est cependant un point où, comme je l'ai dit, Parmenianus accable son adversaire : c'est son inconséquence. Malgré ses déclarations sur le caractère de l'Église répandue dans le monde entier, malgré ses affirmations que personne, dans l'anité de l'Eglise, ne peut être souillé par les péchés d'autrui, Tyconius prétendait néanmoins se garder de la contagion des Africains, comme étant des traditeurs : il restait dans le parti de Donat '^ » Bien des années plus tard, dans le De doctrina cliristiana, Augustin formule énergiquement la même critique : « Tyconius a écrit contre les Donatistes, et victorieusement, quoiqu'il lut donatiste. D'ailleurs, il

1) Epist. 1)3, 10, 43. 3) Conlra Episliilain Parmeniani, I, 1.

2) Conlra Episluluin Parmeniani, I, 1; '1) Episl. 93, 10, 4-1. Eplsl. 93, 10, 43-44.

TYComus 177

fit preuve d'absurdité en ceci, qu'il ne voulut pas abandonner complètement les Donatistes'. »

Y eut-il réellement inconséquence ? ou sur ce point, comme il arrive, Tyconius n'a-t-il pas été victime des apparences ?

A première vue, la contradiction paraît flagrante. Sur les trois questions essentielles qui séparaient les deux partis, sur la conception de l'Eglise universelle, sur la condamnation théorique du schisme, sur le baptême, Tyconius était d'accord avec les Catholiques. Cependant, il restait fidèle à l'Eglise de Donat. Autrement dit, il condamnait le schisme hors d'Afrique ; mais il l'admettait en Afrique, au moins une fois, dans le cas de Donat et de ses amis : tout en proscrivant le schisme, il restait schismatique. Telles sont les apparences.

La contradiction est si forte et si nette, que l'explication simpliste d'Augustin nous met un peu en défiance. Comment admettre une inconséquence si choquante chez un penseur d'un esprit si droit et d'un si ferme caractère? Sans doute, on peut alléguer des circonstances atténuantes : l'habitude, la crainte des scandales d'une conversion, l'espoir d'une réconciliation prochaine entre les deux partis, ou môme, l'indifférence hautaine d'un philosophe et d'un théoricien pour des querelles d'Eglise. Excuses insuffisantes, cependant, pour expliquer l'attitude inconséquente d'un homme qui avait fait ses preuves de courage. Mais y avait-il réellement contradiction aux yeux de Tyconius ? Prenons garde que pour lui, comme pour tous ses amis, les Donatistes n'étaient pas des schismatiques. La véritable liiglise, en Al'rique, c'était celle de Donat. Tyconius ne pouvait donc reconnaître aux soi-disant Catholiques al'ricains le droit de former une Eglise. Il désirait une franche réconciliation avec eux, et voulait leur faciliter par tous les moyens cette réconciliation. Mais, en Donatiste qu'il était, il ne pouvait concevoir le rétablissement de l'unité africaine que sous une forme, à une condition : le retour des soi-disant Catholiques à la véritable EglisQ catholique, indûment appelée Eglise de Donat.

De ce point de vue, qui était celui de tous les Donatistes, la contradiction disparaît dans la conduite de Tyconius. Si Parme nianus et Augustin y ont vu une inconséquence, c'est que le premier raisonnait en sectaire intransigeant, qui repoussait toute réconciliation, et le second en Catholique, pour qui la véritable Eglise était naturellement l'Eglise catholique. Quoi qu'il en soit, Tyconius ne s'émut pas plus des critiques et des railleries, quo

1) De doclrina christiana, III, 30, 42.

LITTERATURE DONATISTE

des excommunications : déçu par les résultats de ses polémiques, il s'enferma dans le domaine de l'exégèse.

Tyconius théoricien de roxcgèse. — Le Liber Recjnlanim. — Titre et divisions de l'ouvrage. — Objet et contenu. — Systr3me d'exégèse. — ïticorie

crénéralc.

Le Christ et l'Eglise.

Le Diable et son cortège.

Anti-

nomie des Promesses et de la Loi, de la foi et des œuvres. — Méthode d'intcrprétatioa. — L'espèce et le genre. — Le temps et les nombres. — La RccapUalalio. — Caractères de cette méthode. — L'allégorie. — Lo « type ». — llùle do la raison. — Figures et symboles do l'Église. — Applications à l'histoire religieuse du temps. — Nouveauté et succès de ce système d'exégèse. — Les Abrégés du Liber ïiegiilaram. — Résume et discussion des Regulx par Augustin.

C'est vers 382, nous l'avons vu, que Tyconius publia sort célèbre manuel d'exégèse. Cet ordre de recherches, auquel désormais il se vouait complètement, n'était pas nouveau pour lui. Exégète, il l'était de nature, de tendances, et de goûts. Il l'avait toujours été; et ce sont précisément ses longues méditations sur le texte des Livres saints, ses interprétations personnelles des versets bibliques allégués de part et d'autre dans la querelle des deux Eglises, qui lui avaient inspiré des doutes sur la solidité des théories donatistes, et qui l'avaient poussé à sortir de sa retraite philosophique, pour l'aire œuA^re de polémiste. Pendant plusieurs années, il avait joué, dans la controverse toujours pendante, le rôle que lui imposaient ses convictions : il avait dit sincèrement à ses amis ce qui lui paraissait être la vérité, et qui leur parut, à eux, une trahison. Ce devoir accompli, il revint triinquillement à ses études favorites. Il avait prouvé, dans la polémique, sa maîtrise d'exégète : il entreprit de condenser, dans un manuel d'exégèse, les résultats de ses méditations sur la Bible et les leçons de ses expériences personnelles.

L'ouvrage nous est parvenu presque intact'. Depuis le sixième

1) BniiJOGUAiuiiE :

1° Manuscrits. — Quatre niaiiuscrils, l'orninnt deux familles : Codex liemensis (IX° siècle. — Bibliotlièquc iniuiicipale de Reims, Cod, lai. 364); Codex Valicaiiiis rtegincnsis 590 (X* siècle); Codex Parisiensis (XI' siècle. — Bibliothèque Nationale, Cod. lai. 2359); Codex Oxonicnsis (Xll* siècle). — Cf. BurkiLt, The Unies of Tyconius, p. W\V el suiv.

2° Edilions. — Ed. princeps par Gry-

naeiis (Bàle, 15(>!)); reproduite par La Bjgno dans la Bibliolheca Palruni (Paris, 157;")). \\d. de Sclioll dans la Magna Bibliolheca veleruni Palrnni (1022). Ed. de Gallaiidi dans la BlbUolheca Palriirn, t. VIII (Venise, 1772); reproduite dans la Palrol. lai. de Migne, t. XVIIf, p. 1.0-65. Ed. critique de Bnrkill, The Book of Raies of Tyconius (Gain bridge, 189-1:. — Volume III, 1, des Texls and Sludies de Robinson).

TYCONIUS

siècle, et pendant tout le Moyen Age, il a été ordinairoment désigné sous le nom de Regulœ ; c'est ainsi, déjà, que l'appelait Gennadias à la fin du cinquième siècle'. Souvent, dans les manuscrits, le manuel est dénommé simplement, par abréviation, Liber Tyconii, ou Libri Tyconii. L'auteur lui-même, dans sa Préface, qualifie son traité de Libellus regularis, ou « livre de règles- » ; mais c'était là une façon de parler, une définition plutôt qu'un titre. Le vrai titre est donné par Augustin, qui dit expressément : « Tyconius a fait un livre qu'il a appelé le WyvQ des Règles, Liber Regularuin'-^ . » C'est le titre qui figure dans le plus ancien manuscrit de l'ouvrage'', et celui qu'a adopté avec raison le dernier éditeur '\

Abstraction faite de la Préface, le manuel est divisé en sept parties, dont chacune contient l'exposé d'une Fvègle. Dans Vincipit et Vexplicit des manuscrits, ces sept parties sont appelées tantôt Regulœ^ tantôt libri, tantôt les deux à la fois. Livres ou chapitres, peu importe au fond. Cependant, il n'est pas douteux que la tradition manuscrite sur la di^'ision en sept livres est une invention tardive et erronée. L'auteur, dans son préambule, où. il énumère les sept Regulse, parle d'un livre unique [libellus),. où est développé tout son système d'exégèse o. De même, Augustin ne connaît qu'un seul livre, en sept parties correspondant, aux sept llègles''. Gennadius dit expressément que les sept Regulse sont « contenues dans un seul volume ^ ». Tout cola concorde parfaitement avec la conclusion précédente sur le vrai titre du manuel : Liber Regulariun.

L'objet de l'ouvrage est facile à définir : c'est un traité d'exégèse que l'auteur a voulu écrire. Ainsi l'entendaient ses lecteurs du quatrième et du cinquième siècle. Tyconius, dit Gennadius, ce composa des Règles [Regulœ.) pour chercher et fixer la façon de comprendre les Ecritures : sept Règles, réunies dans un seul volume'-^ », Pour Augustin, ces Règles étaient « comme des clefs permettant d'ouvrir les mystères des divines Ecritures '" ». D'ail-

1) Gennadius, De vir. ilL, 18.

2)T'^'conius, Liber Regularum, proœm., p. 1 BurkitU

3) « Tyconius... focit Librum qucm Bc(jiilaruni vocavit w (Augustin, De doctrina chrlsliana, III, 30, 42).

4) Codex lieinensis 3G4.

5) BurkiU, The Book of Raies of Tyconius, p. 1-S5.

6) Tyconius, Liber Rc(jularam,\ir oa^m.., p. 1.

7) Augustin, De doclrina chrlsliana,

III, 30, 42 et suiv.

8) (( Régulas... scplem, quas in uno Yolumine conclusit » (Gennadius, De vir.

9) « Coni[)osuit et Régulas ad invesligandam et invoniendam inteiligcntiain Scripturarum » (ibid., 18).

10) « Sepleni Régulas exsecutus est, quibus quasi clavibus divinarum Scripturarum aperircntur occulta » (Augustin, De doclrina chrlsliana, lU, 30, 42).

180 LITTÉIIÂTURE DONATISTE

leurs, Tyconius lui-même s'est nettement expliqué là-dessus dans sa Préface : « J'ai cru nécessaire, dit-il, avant tout autre travail, d'écrire un livre de règles, où je forgerais comme des clefs et des lampes pour pénétrer dans les mystères de la Loi. En effet, il y a certaines règles mystiques, qui éclairent- tous les recoins de la Loi, et dont l'ignorance dérobe aux yeux les trésors de la vérité. Si la théorie de ces règles est acceptée avec l'empressement que nous mettons à la communiquer, toutes les portes closes s'ouvriront, et les ténèbres seront dissipées : ces règles seront comme des sentiers de lumière, grâce auxquels on pourra se lancer à travers l'immense forêt de la prophétie sans risquer de s'y perdre i. »

Il s'agit donc bien d'un véritable traité ou manuel d'exégèse : un guide pour l'interprétation de l'Ecriture. On s'explique aisément l'utilité que pouvait avoir alors un ouvrage de ce genre, surtout en Occident. L'Eglise admettait que l'Ancien Testament, dont elle avait hérité, attestait complètement et sur tous les points la Loi nouvelle : l'accomplissement de toutes les prophéties, la concordance parfaite des deux Testaments, était la garantie de la vérité du christianisme, le thème favori des apologistes, le grand argument des polémistes orthodoxes dans les controverses avec les païens ou les hérétiques. D'où la nécessité d'une connaissance approfondie de tous les Livres saints, et l'utilité d'une règle pour l'interprétation des passages obscurs ou difficiles. Or, cette règle manquait encore complètement, au moins dans l'Occident latin, où l'exégèse était loin d'être fixée. On y interprétait l'Ecriture au petit bonheur, selon les circonstances et les besoins du moment. Môme, on 'y employait tour à tour des procédés contradictoires, suivant le tour d'esprit ou la fantaisie de chacun. Tantôt, l'on s'en tenait au sens littéral, historique, tantôt l'on faisait intervenir un sens allégorique ; mais tout cela capricieusement, au hasard, sans méthode. En outre, l)eaucoup de passages des Prophètes, enveloppés de mystère, n'avaient jamais été expliqués ni môme cités : une partie de la vérité pouvait encore s'y cacher^.

Esprit critique, net et systématique, Tyconius voulut débrouiller ce chaos, projeter dans ces ténèbres le rayon de lumière. Tel est l'objet de son Liber Regularuin^ où il prétend exposer tout un système : une méthode pour interpréter l'Ancien

l)'ïyconius, Liber B<;(jularum,proœm., à lilrc (,rexcm|)Ies, Jcs pnssnges dos Pro-

p. 1. pilules qui n'av;iienl encore été ni ex-

2) Dans son exposé des lihjles, Tyco- pliqiiés ni cilés, au moins en Afrique, nius clioisil et coniincnle de prélorcncc,

TYGONIUS 181

Testament, surtout les nombreux passages des Prophètes, qui n'avaient pas encore été élucidés, et dont on n'avait pas encore marqué ni vu le rapport avec la Loi nouvelle. Gomme il le dit en son langage pittoresque, Tyconius a voulu tracer des « sentiers de lumière » dans ces vastes étendues d'ombre, pour aider les fidèles à s'orienter dans « l'immense forêt de la prophétie ' ».

Ces sentiers, ce sont les sept Règles. A chacune d'elles correspond l'un des chapitres du livre-. Chacun de ces chapitres a son titre particulier, quelquefois bizarre. La première Régala traite du Seigneur et de son corps, c'est-à-dire de l'Eglise [De- Domino et corpore ejus'^)] la seconde, des deux parties du corps du Seigneur [De Domini corpore bipertito '') \ la troisième, des Promesses et de la Loi [De Promissis et Lege'-^); la quatrième, de l'espèce et du genre [De specie et génère^)] la cinquième, des indications chronologiques [De temporibus"')-^ la sixième, de la récapitulation (Z>/3 recapitulatione^)] la septième, du Diable et de son corps, c'est-à-dire des méchants [De Diabolo et ejas corpore'-^).

Au début de chacune des sections, est énoncée la règle. Puis vient une série d'exemples, la plupart empruntés aux Prophètes, et ciioisis de préférence dans les passages obscurs ou peu connus, qui n'avaient pas encore été expliqués. Aux exemples se mêle parfois la réfutation d'une interprétation erronée, ou une digression sur un point de doctrine; car Tyconius, au cours de ses commentaires, fut souvent amené à préciser ses idées sur les enseignements de l'Ecriture et de l'Eglise.

Considéré comme œuvre littéraire, dans son aspect extérieur et la composition, abstraction faite du fond, le livre n'est pas sans défaut. Notons, en passant, qu'il est aujourd'hui. un peu incomplet : il se termine brusquement sur une citation d'Ezécliiel'*^. Cette lacune finale parait assez considérable : il manque, tout au moins, le commentaire du verset d'Ezéchiel, et, probablement, une partie importante du livre VII qui contenait d'autres exemples avec une conclusion. La lacune, évidemment, est le fait d'un copiste ou le résultat d'un accident. Mais l'auteur est responsable des inégalités du développement. Les

1) «Prophetiao immensum silvam pcr- 3) Tyconius, Régula I, \}. 1. ambulans, liis Regulis qviodam modo 4) Régula 11, p. 8.

lucis LramiLibns dcducUis, ab errore 5) Régula III, p. 12.

dcfendatnr » (Tyconius, Liber Régula- (>) Regala IV, p. 31,

niin, proœm., p. 1). 7) Régula V, p. 5.5.

2) Tyconius, Liber Rcgularum,proœm. , 8) Régula M, p. (56. p. 1. — Cr. Atiguslin, De doclrina chris- !)) Régula VU, )). 70. liaua, ni, 30, 42. lU) Liber Regularuni, \). 85.

LITTERATURE DONATISTE

•choses n'y sont pas toujours à leur place, et les proportions n'y sont pas toujours observées. Les chapitres sont de dimensions très diverses. Non seulement l'auteur insiste démesurément sur plusieurs points ; mais certaines de ses règles ont beaucoup plus de portée que d'autres, et il en est qu'on ne peut appeler une « règ'le » sans quelque abus de langage ^ Le plan même ne correspond pas à l.a logique du système : on ne voit pas pourquoi les sept RegLilcB se succèdent dans l'ordre adopté par l'auteur. Par exemple, le chapitre VU est la contre-partie des deux premiers, comme l'indique Tyconius lui-même-; logiquement, il devrait occuper le troisième rang dans la classification des Regidod. Par contre, la troisième section du manuel, indûment appelée la troisième règle, est entièrement remplie par une longue digression, qui sans doute est intéressante en ellemême, mais qui compromet l'harmonie de l'ensemble''. Petits défauts, dira-t-on : ils sont graves peut-être, en ce qu'ils trahis ■sent quelque incertitude dans la conception de l'œuvre,

ArriA^ons au système d'exégèse. On y distingue : 1° une théorie générale, exposée dans les chapitres qui correspondent -aux deux premières règles et à la dernière 's 2° une méthode pratique d'interprétation, avec exemples à l'appui, méthode expliquée dans les chapitres relatifs à la quatrième, à la cinquième et à la sixième règle '• ; 3" la digression qui remplit le troisième chapitre, et que l'auteur qualifie également de règle''. C'est moins une « règle » proprement dite, que la discussion d'une question préjudicielle : une sorte d'introduction à l'exégèse de l'Ancien Testament, considéré dans ses rapports avec la Loi nouvelle.

Dans sa théorie générale, Tyconius part de cette idée fondamentale, que l'Ancien Testament est partout la figure ou le symbole, l'image prophétique du Nouveau Testament : tous les textes des livres juifs, dont le christianisme a hérité, se rapportent directement ou indirectement, soit au Christ ou à l'Église, -soit à leurs ennemis, c'est-à-dire au Diable ou aux méchants. Les prophéties se divisent donc en deux grandes classes : celles qui Absent le Christ et son bglise, celles qui visent le Diable et ses fidèles. Dans chacuue de ces chisses, il faut distinguer encore deux catégories, suiA^aiit qu'il s'agit du Christ lui-même ou <ie l'iiiglise, du Diable ou des méchants'''. Les deux premières

1) Surloul, la soi-disaiil Rcgnla 111. h) Ftegulae IV-VI, p. 31-69.

2) Régula VII, p. 70. G) liegula lll, p. 12-.S0.

3) Régula 111, p. 12-30. 7) Régula 1, p. 1; H, p. 8; Vil, p . 70,

4) Regulae I-ll et Vil, p. 1-11 cL 70-85.

TYCONIUS 183

règles et la dernière ont pour objet de guider le lecteur dans l'attribution des diverses prophéties à tel ou tel de ces quatre groupes.

La première règle ouvre le vaste cliamp dos prédictions de la première classe, et indique les moyens de reconnaître à laquelle ■des deux catégories de cette classe appartient un texte quelconque de cette sérift. Dans le monde chrétien, on était unanime à admettre que beaucoup de passages des livres prophétiques s'appliquaient au Christ. Mais, remarque Tyconius, le Christ est un avec son Eglise ; tous deux forment un seul corps ; ou plutôt, elle est le corps dont il est la tète. Une prophétie, qui commence par des paroles concernant le Christ, peut continuer par des paroles concernant l'iiiglise. L'exégète doit cti-e sur ses gardes; d'autant mieux que, le plus souvent, c'est à la raison de décider s'il est question de l'Eglise ou du Giirist. Tyconius formule ainsi cette règle : « Est-ce du Seigneur ou de son corps, c'estù-dire de l'Eglise, que parle un texte de ri']criture ? La raison seule le discerne : elle décide de ce qui convient à chacun, et elle impose sa conclusion, tant est grande la force de la vérité '. »

(]e n'est pas tout. Dans un même chapitre de l'Écriture peuvent alterner des prédictions relatives au Christ ou au Diable, ou à leurs fidèles respectifs. En ce cas, la seconde règle permettra de distinguer entre les deux grandes classes de prophéties : « La règle sur les deux parties du corps du Seigneur, dit Tyconius, est beaucoup plus nécessaire; nous devons l'étudier avec d'autant plus de soin, et, dans toutes les Ecritures, on doit l'avoir devant les yeux. La raison seule, comme il a été dit plus haut, saisit le passage de la tête au corps ; de même, pour le passage et le retour d'une partie du corps à l'autre, de la droite à la gauche, ou de la gauche à la droite. Les transitions s'éclairent ici comme dans le chapitre précédent 2. » Autrement dit, le corps du Christ, comme tout corps, est fait de parties symétriques : la main droite et la main gauche, le pied droit et le pied gauche. L'Eglise, qui est précisément ce corps du Christ, se compose donc d'un côté droit et d'un côté gauche, c'est-à-dire de bons et de méchants, de vrais et de faux chrétiens. Aussi, dans une prophétie quelconque, un verset peut s'appliquer au Christ ou aux justes, le suivant au Diable ou aux pécheurs. C'est à l'exégète de ne pas laisser échapper la transition.

1) Régula \, p. 1-2. 2) Régula U, j). 8.

184 LITTÉRATURE DONATISTE

De ce qui précède, il résulte que nombre de textes sacrés visent le Diable ou ses sujets, les faux chrétiens, les « faux frères >). Une autre règle, la septième, reléguée à la fin du traité on ne sait pourquoi (peut-être pour humilier le Diable), concerne spécialement cette catégorie de prédictions. Ici, d'ailleurs, la méthode d'interprétation est exactement la même que pour les prophéties relatives au Christ et à l'Eglise. Donc, la septième règle n'est que la contre-partie de la première : « Quant au Diable et à son corps, dit ïyconius, la méthode d'interprétation peut être brièvement indiquée : il suffit d'observer ici ce qui a été dit du Seigneur et de son corps. Ici, en effet, la transition de la tête au corps se reconnaît aux mêmes signes ^ »

Telle est la théorie générale, qui comporte surtout, comme on l'a vu, une classification des prophéties. Avant d'entrer dans le détail des applications, Tyconius veut répondre à une objection qu'on pouvait lui opposer, que peut-être on lui avait opposée déjà, à propos de quelque ouvrage précédent : objection qui, si elle était fondée, semblait de nature à ébranler son système. Pour démontrer que les livres juifs contenaient partout l'annonce prophétique de la Loi nouvelle, il alléguait principalement les textes relatifs aux « Justes » de l'Ancienne Loi ; et, dans ces « Justes », il voyait des figures du Christ ou de l'Eglise. Mais y avait-il eu de vrais « Justes » avant la venue du Christ ? Et, par suite, avait-on le droit de reconnaître en eux des symboles du Sauveur ou de ses fidèles? La question était contre- AJ^ersée ; et les témoignages divins semblaient contradictoires. Tyconius pose ainsi l'antinomie : « D'après l'autorité des paroles divines, jamais personne n'a pu être justifié par les œuvres de la Loi. De par la môme autorité, il y a toujours eu des Justes, fidèles observateurs de la Loi, et pourtant justifiés '-. » Dans son troisième chapitre, Tyconius s'est proposé de résoudre cette antinomie : c'est ce qu'il appelle improprement sa troisième Règle.

Voici comment il se tire d'embarras. Sans doute, c'est la foi seule qui justifie ; et la Loi elle-même avait pour objet de préparer à la foi, d'y conduire. Mais, précisément, la race des Justes, ou race d'Abraham, a été justifiée déjà par la foi ; elle est antérieure à la Loi, qui date du temps de Moïse, et elle ne s'est jamais éteinte. Les Justes, même sous le règne de la Loi, ne relevaient pas de la Loi, au point de vue spirituel. Us

J) Régula VU, p. 70. 2) Régula M, p. 12.

TYGONIUS 185

relevaient seulement de la foi ; ils pouvaient être inspirés par l'Esprit, et recevoir la grâce K II en est encore ainsi depuis la révélation de l'Evangile: tant qu'on n'a pas reçu la grâce, on est soumis à la Loi, mais la gi-âce affranchit de la Loi. « Manifestement, dit Tyconius, nos pères, qui avaient l'Esprit de Dieu, n'étaient pas soumis à la Loi. En effet, tant qu'on est charnel, c'est-à-dire, tant qu'on n'a pas l'Esprit de Dieu, on reste sous la domination de la Loi. Mais, quand on s'est livré à la grâce, on meurt pour la Loi : alors, c'est l'Esprit qui fait loi, et la chair est morte, cette chair qui ne peut être soumise à la loi de Dieu. Ce qui se passait autrefois, se passe maintenant encore "-. » C'est ainsi que des Justes ont pu être justifiés par la foi, môme sous le règne de la Loi.

L'objection écartée avec l'antinomie, Tyconius reprend l'exposé de son système d'exégèse. Il avait résumé en trois règles sa théorie générale: en trois règles, encore, il va résumer sa méthode pratique d'interprétation '^.

Ici, la règle essentielle est de bien suivre l'Esprit de Dieu dans ses brusques écarts et ses mouvements impétueux, qui sans cesse emportent son langage de l'espèce au genre ou le ramènent du genre à l'espèce. Souvent, la transition est insensible, et d'autant plus difficile à saisir : « L'Esprit, dit Tyconius, tout en poursuivant uu récit d'espèce, passe au genre, mais de telle façon que la transition n'apparait pas aussitôt avec évidence. Au cours de cette transition, il prononce des paroles qui peuvent convenir aux deux, ^lais, peu à peu, il dépasse la mesure de l'espèce ; et la transition devient évidente, quand le récit, commencé par l'espèce, ne saurait plus s'appliquer qu'au genre. De la môme façon, l'Esprit quitte le genre, pour revenir à l'espèce ^ » Il y a, d'ailleurs, bien d'autres modes d'alternance : « Parfois, continue l'auteur, on passe de l'espèce au genre, non de la façon indiquée plus haut, mais ouvertement ; et l'on revient à l'espèce par le moyen susdit. Parfois, on passe au genre par ce moyen-là, et l'on revient à l'espèce ouvertement : c'est le môme rapport dans un ordre différent. Ou encore, le récit commence par l'espèce et finit par le genre ; ou bien il commence par le genre et finit par l'espèce. Parfois, l'alternance se reproduit à plusieurs reprises : alors, la narration entière, ne sortant pas de l'espèce sans quitter le genre, convient en même temps aux deux. L'intelligence de ces combinaisons variées, dans la transposition et l'ordre, exige la

1^ ncfjula m, p. 13 el suiv. 3) Begula IV-Vf, p. 31-69.

2J Ibid., p. 17. 4) liajalœ IV, p. 31-32.

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foi, et la foi en quête de la grâce de Dieu ^ » On voit que l'auteur ne se faisait pas illusion sur la difficulté d'appliquer sa quatrième règle : on ne pouvait être sûr d'éviter l'erreur, sans le concours de la foi et de la grâce.

Avec la cinquième règle, nous entrons dans le domaine ténébreux de la chronologie mystique et des calculs apocalyptiques. On sait quel attrait puissant a toujours exercé la vertu secrète des nombres sur l'imagination ou la pensée des anciens : beaucoup de leurs religions, de leurs superstitions, de leurs philosophies, de leurs sciences, occultes ou non, ont pour base des combinaisons de chiffres. Les chrétiens, témoin {Apocalypse et les Gnostiques, n'ont pu se soustraire à ces rêveries arithmétiques. Tyconius, autant que personne, en a subi la troublante séduction. Pour lui, toutes les indications chronologiques, tous les nombres qu'on rencontre dans les Livres saints, se rapportent à l'âge de l'Eglise ou aux événements de son histoire. Il le démontre avec une extraordinaire ingéniosité, et il arrive aux conclusions visées en exécutant de vrais tours de force exégétiques.

Sous les chiffres les plus inoffensifs en apparence, il devine les plus redoutables figures de rhétorique. Il l'indique lui-même au début, dans la définition de la règle relative aux temps : « La mesure du temps dans les Ecritures, dit-il, a fréquemment un caractère mystique, par l'emploi d'un trope, la synecdoche, ou des nombres parfaits, qui jouent bien des rôles différents, et qui doivent être diversement compris selon les cas. Quant à la sjmecdoche, elle consiste à prendre la partie pour le tout ou le tout pour la partie''. » Comme il l'annonce loyalement dès les premiers mots du chapitre, il use et abnse des calculs mystiques, de la synecdoche, des nombres parfaits et de bien d'autres procédés. Par exemple, il admet que toute période commencée peut compter pour la période entière ^ ; que les nombres parfaits, comme sept, dix ou douze, peuvent être remplacés par leurs multiples ou leurs carrés'^ ; que les mots « heure » ou « jour » ou « mois » peuvent désigner une année -' ; que le mot « temps » peut signifier un an ou un siècle ^ ; qu'une génération équivaut tantôt à dix ans, tantôt à cent ' ; qu'un jour vaut mille ans, et que trois égale dix*^. En cas de besoin, on prend pour points de départ, dans ses calculs, des événements de dates différentes.

1) Régula IV, p. 32. T,] Hegula V, p. 60.

2) negula V, p. Tw. G) //;/(/., p. (;i.

Î5) Ibid., p. r,!)-»7. 7) Ihid.

4) Jbid., p. 59. 8) Jiid., p. Gl.

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Malgré tout le plaisir qu'il éprouve à jongler ainsi avec les chiffres et les dates, Tyconius déclare en terminant qu'il ne prétend pas épuiser la question : « J'ai montré la route, dit-il ; je laisse aux doctes le soin de pousser plus à fond cette investigation. Là-dessus, il y aurait trop à interpréter dans l'Ecriture, trop à faire pour écarter les obstacles qui peut-être empêchent de comprendre. Je n'ai donc pas cru devoir traiter ici tous les j)oints : j'avais hâte d'arriver à une autre question^. »

Cette autre question, que Tyconius avait hâte d'aborder, c'est celle qui fait l'objet de sa sixième règle, et qu'il appelle la recapitulatio'^ . D'après la définition qu'il en donne ici, ce n'est pas une A^éritable « récapitulation » , mais plutôt une sorte de « prolongement du récit » dans l'avenir ^ , une prophétie qu'explique et justifie un événement passé. En fait, Tyconius emploie ce mot recapitulatio dans deux sens très différents. Tantôt, et surtout dans son Commentaire de V Apocalypse^ il s'en tient à la signification ordinaire : c'est alors, simplement, un résumé chronologique d'événements racontés ou annoncés dans la Bible, résumé ([ui peut être l'œuvre soit de l'auteur sacré, soit de l'cxégète, mais qui, de toute façon, fournit les bases d'un calcul où l'on prend poLir point de départ tel ou tel fait important. Tantôt, et principalement dans les Regulœ, Tyconius donne au mot l'ecapitalaiio un sens spécial, plus technique: c'est alors, en môme temps, un procédé de langage dans certains passages de la Bible, et une méthode corres2:)ondante pour interpréter ces passages, particulièrement obscurs ou complexes. Les textes où il y a recapitidaiio visent à la fois, ou successivement, le passé et l'a\'^enir ; ou plutôt, ils mêlent au récit d'événements passés l'annonce d'événements futurs. Ils contiennent eu même temps le type et Vantilype^ la promesse divine ou la prophétie, et l'accomplissement de la prophétie ou de la promesse : choses qui tendent à se confondre dans l'esprit du prophète. La méthode correspondante d'interprétation consiste, d'abord, à constater la complexité du texte, puis à y dégager l'un de l'autre les deux éléments, pour en garder l'élément prophétique ''.

En somme, au sens général du mot, la recapitulatio est un calcul, fondé sur un résumé chronologique. Au sens spécial et technique, c'est un procédé de langage, auquel correspond une méthode d'interprétation : en ce cas, l'inconnue à découvrir étant dans le texte biblique, c'est affaire à l'exégète de l'en tirer, en

1 ) /?6'(7«/a V, p. G6. (jnani recapilulalio videalur » (IbicL,

2) «6'"(/uto VI, p. (i6-(;9. p. 66).

'À) « UL couUiiualio inagis uarralioiiis 4) /{ajula Vl, p. 67 el suiv.

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distinguant, de ce qui se rapporte au passé, ce qui se rapporte au présent ou à l'avenir.

Vu d'ensemble, et en gros, le système de Tyconius relève évidemment de l'exégèse allégorique. Pourtant, il s'écarte beaucoup de ce qu'on entend ordinairement par là : il s'en écarte, et dans le principe, et dans les moyens ou les tendances, et dans les conclusions. A la notion vulgaire d'allégorie, il ajoute ou substitue la notion du type ; à cette notion nouvelle, il ramène presque tout le commentaire ; au souci de comprendre le passé, il mêle toujours la préoccupation du présent ou de l'avenir.

D'après cette conception, la plupart des personnages de la Bible et des événements qui y sont racontés, sont des types de l'Eglise et des événements de son histoire. Sans doute, Tyconius ne nie pas le sens littéral des textes sacrés ; mais il le laisse dans l'ombre, ou ne s'y arrête pas. Il croit que ces textes, outre le sens particulier [species]^ ont un sens plus général {genus), et que môme bien des passages de l'Ecriture ont seulement cette signification spirituelle et prophétique. Toujours il voit, dans l'espèce {species), le type {typus) du genre [genus) ; et, dans le récit du passé, l'annonce de l'avenir. 11 s'agit donc moins d'une exégèse proprement allégorique, que d'une exégèse typique.

Un trait à noter dans cette curieuse méthode d'interprétation, c'est la place très large qu'elle laisse à la raison, à l'initiative individuelle, à la critique. Là-dessus, le titre de l'ouvrage et l'appel constant aux « règles » peuvent d'abord faire illusion. L'auteur môme a pu s'y tromper. Cependant, il est obligé parfois de reconnaître que l'application de ses règles reste subordonnée au jugement de l'exégète. S'agit-il de décider si une prophétie vise le Christ ou l'Eglise ? Tyconius avoue que « seule, la raison le discerne ^ » S'agit-il de prédictions relatives au Diable ou aux méchants ? Alors, « on observera, suivant les cas, ce qui s'applique à chacun ''. » Les Régulée enchaînent si peu la liberté du critique, que Tyconius se préoccupe visiblement de la soumettre à un contrôle extérieur. Par exemple, il montre à l'occasion que ses conclusions d'exégète sont confirmées par « l'au-

1) « Solii ralio disceriiit, dam qiiid sislc encore svir ce rôle de la raison: cni coayeniat persuadet, vcl, quia tanla « Scriptnm est de Domino et cjiis corest vis A'eritatis, extorquet » [Régula I, pore : qiiid cni convcnial, ralione disl).l-2). — Après avoir donné un exemple, ccrncndtim... Qnid in Dominum, quid Tyconius ajoute : « Qua rc manil'estnm in Ëcclesiam conveniat, ratione cognosest sola ratione videri posse quando a cilur » (ibid., p. 3).

capile ad corpus transi lum i'acit » (j/>(d., 2) (( Quid in quem conveniat, pro lo-

p.2). Plus loin, à plusieurs reprises, il in- cis observandum est ))(Re<jula Vil, 7p. 7

TYGONIUS 189

torité apostolique » de saint Paul^. Surtout, il veut que la grâce divine vienne en aide à la raison. Après des observations subtiles sur le passage de l'espèce au genre, il ajoute que l'intelligence de ces distinctions « exige la foi en quête de la grâce de Dieu 2 ». Il dit de lui-même : « Nous parlons selon les mystères de la sagesse céleste, suivant les leçons de l'Esprit Saint... Nous devons demander, dans notre travail, le secours de la grâce de Dieu, pour saisir les multiples manifestations de l'Esprit et son langage subtil^. » Evidemment, avec cette méthode d'exégèse qui laissait le champ libre à la raison humaine ou au caprice individuel, on risquait fort de s'égarer, si l'on n'était guidé par la grâce.

Ce qui frappe encore dans ce système, c'est la préoccupation constante de tout ramener au présent ou à l'avenir. « Il n'y a rien dont parle l'Ecriture, en dehors de i'Egiise », dira Tyconius dans son Commentaire de V Apocalypse ''^. C'était là son idée fixe. Pour lui, tous les récits de l'Ancien Testament, tous les nombres et toutes les données chronologiques qu'on y rencontre, se rapportent plus ou moins directement à l'histoire du christianisme"". Non seulement le peuple élu, ou les patriarcheSj ou les prophètes, ou les rois d'Israël et de Juda, mais beaucoup d'autres personnages de la Bible, sont des types ou des symboles de l'Eglise. De même, pour les villes, les provinces, les royaumes étrangers. « Il est très nécessaire, dit Tyconius, de bien savoir ceci : c'est que toutes les cités ou les provinces d'Israël et des nations, toutes absolument, toutes celles qu'interpelle l'Écriture ou qui ont été le théâtre de quelque événement raconté dans l'Ecriture, sont la figure de l'Eglise". » Cliose étrange, cette exégèse d'apparence si abstraite faisait converger toute la Bible vers une histoire très concrète, toute contemporaine : l'histoire du Christianisme, considérée, non pas seulement dans ses origines ou dans ses destinées futures, mais surtout dans sa réalité la plus vivante pour l'auteur, dans l'Eglise africaine du temps de Tyconius.

Et voilà comment la polémique s'est glissée parfois jusque dans l'exposé du système d'exégèse. Voilà par où les liegulM

1) « Nco sola ralione maiiiruslaliir... ; 4) « Niliil csL... (fiiod pracicr l'icclcsed cliam aposlolica aiicloritalc firma- siam (Scriplnra) descriljal » (cilé par lur » [Rc(jala I, p. 3). Heatiis, In Apocalyps., p. 351 Floruz).

2) « Exis'it ndcm qiiae graliam Dei 5) On ou trouve des exemples presque quaeral » (/{f(7u/« lV,j).32). — CL Jieyula à chaque page des licijul.r, avec lueii- ') p. 4 : (( Siiiil alla iu qiiibiis liujusmodi lion expresse de l'Kglise. CI'. Tyconius, ratio minus claret... ; quam ob rem sola Liber Regularum, p. 28; 38 ; 40-42 ; 46 ; 48 ; et majore Dei gralia videri possunt «. 50-54; etc.

3) Iteijula IV, p. 31. 6) Bcyiila IV, p. 3'.).

LITTERATURE DONATISTE

relèvent, malgré tout, du Doiiatisme. Quand il parle de l'Église, Tyconius songe naturellement à son Église, la vraie, celle de Donat : on sait qu'il lui restait fidèle, bien qu'excommunié par elle. C'est donc à son Église schismatique qu'il rapporte les Prophéties. Sans doute, il a été discret dans la controverse; cependant, plusieurs passages des Regulse trahissent clairement la main d'un Donatiste. En voici un exemple, relatif à une célèbre prophétie de Daniel : « Ce sera dans le temple l'abomination de la désolation 1... » Tyconius rappelle à ce propos un verset de l'Evangile : « Quand vous verrez ce qui a été annoncé par le prophète Daniel, alors ceux qui sont en Judée devront fuir dans les montagnes-; » puis il ajoute : « Ce qu'a dit Daniel se passe maintenant en Afrique 3. » C'est une allusion évidente aux persécutions du temps contre les Donatistes.

Ailleurs, IVconius oppose l'Église de Dieu, c'est-à-dire celle de Donat, à l'Eglise du Diable, celle des soi-disant Catholiques. Pour démontrer que la véritable Eglise s'est conservée seulement en Afrique, il invoque précisément les textes sacrés dont s'armait toujours la controverse des schismatiques africains : « 11 y a deux parties dans l'Eglise, l'Auster et l'Aquilon, c'està-dire le midi et le septentrion. Dans la partie méridionale reste le Seigneur, comme il a été écrit : « Où fais-tu paître ton troupeau ? Où demeures- tu dans le midi^? » Mais le Diable règne du côté de l'Aquilon, comme le dit le Seigneur à son peuple : « Celui qui est du côté de l'Aquilon, je le poursuivrai loin de A'ous, et je le chasserai sur une terre sans eau — c'est-à-dire cliez les siens, — et j'exterminerai sa face dans la mer''. » Et plus loin : « Le midi est le domaine du Seigneur, comme il est écrit dans le livre de Job : « Du côté du midi germera pour toi la vie'\ » L'Aquilon est le domaine du Diable'. »

Cela, c'est la théorie donatiste dans toute sa pureté. On s'étonne même que l'auteur n'ait pas atténué ici, par quelque restriction, cette théorie sectaire : on se souvient que, précédemment, il semblait admettre la survivance de la véritable Eglise, même en dehors du parti de Donat, dans les communautés d'outre-mer *^. La contradiction est évidente. Est-ce une distraction de l'exégète ? Ou faudrait-il supposer un vague regret, et comme une amende honorable, accidentelle, presque involon-

1) Daniel, 9, 27.

2) Mallhieu, 24, lo-Ki.

3) Tyconius, Rajala VI, p. 07.

4) Cantic, 1, G.

5) Jool, 2, 20.

G) Job, 11, 17.

7) Tyconius, Régula VII, p. 73 el 75.

8) AugusLin, Contra Epistulam Parineniani, I, 1 ; Episl. 93, 10, 44.

TYCONIUS 191

taire, chez ce Donatiste déconcertant, excommunié par les siens, Catholique d'instinct et de tendances, mais obstinément iïdèle au nom et à l'Église de Donat ?

Quoi qu'il en soit, le nouveau système d'exégèse eut un éclatant succès, surtout en Afrique, où Tyconius était depuis longtemps célèbre comme polémiste.

Nouveau, ce système l'était assurément, et sous tous les rapports. D'abord, c'était la première fois que l'on proposait en Occident une méthode générale pour l'interprétation de l'Ecriture. Puis, cette méthode était presque entièrement neuve, vraiment originale. Par le fait seul qu'il était Donatiste, c'est-à-dire défiant à l'égard de tout Catholique et indifférent aux livres comme aux choses d'Orient, l'auteur n'avait pas subi l'influence grecque : il avait pu développer franchement, avec une entière liberté d'esprit, ses conceptions personnelles. Et sa façon de comprendre les Livres saints devait d'autant plus séduire les lecteurs chrétiens de ces temps-là, qu'elle mêlait au mystère de l'allégorie et au respect des traditions essentielles, le souci constant d'appliquer les paroles divines à la réalité contemporaine, en soulevant môme le voile de l'avenir.

Prompt et durable fut le succès, non seulement dans l'Afrique donatiste, mais en dehors d'elle, dans l'Eglise officielle. Nul doute que dans le camp des schismatiques, malgré les malentendus passés et les foudres du primat, on ait beaucoup lu et beaucoup admiré le Livre des Règles : tous en adoptèrent les principes, si impérieux en apparence, si souples en réalité, et si commodes pour la polémique. Malheureusement, aucun des Donatistes de ce temps ou de la génération suivante, dans aucun des ouvrages ou des fragments qui nous sont parvenus, ne parle expressément de Tyconius; nous ne pouvons que constater indirectement, chez Petilianus ou autres, l'influence des Regidœ. sur les controverses du parti. Nous sommes mieux renseignés sur l'effet produit dans l'Eglise rivale. Chose singulière, et suprême contraste dans la destinée de l'homme, c'est surtout aux Catholiques du pays que le grand exégète des schismatiques dut le rayonnement de son nom et de son œuvre. En quelques années, son manuel devint presque classique à Carthage et en Numidie. Vers 396, au début de son épiscopat, Augustin envoyait le livre à son ami Aurelius, et le signalait avec insistance a l'attention du chef de l'Eglise africaine'. Au cours de sa longue carrière, l'ôvêque d'IIippone a souvent mentionné avec

1) Aiigusliu, Epist. 41, 2.

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éloge les Regidœ^ \ il en recommandait la lecture 2, et, pour guider les clercs dans l'interprétation de l'Ecriture, il ne trouvait rien de mieux que de résumer à leur usage les règles formulées par le célèbre schismatique^.

L'admiration et les citations d'Augustin ont porté bonheur à Tyconius, et probablement assuré jusqu'à nos jours la conservation de son traité d'exégèse. Au milieu du cinquième siècle, dans l'Afrique vandale, on s'inspirait de ses Regulse''^, comme au sixième siècle, dans l'Afrique byzantine, on copiait son Commentaire de VApocalypse'\ Bien mieux, dans le sillage de l'œuvre d'Augustin, le Liber Regularuin passait les mers. Il trouvait des lecteurs et des admirateurs en Italie, en Espagne, en Gaule, jusque dans la Grande-Bretagne. Gassien, vers 430, résumait l'une des règles du Donatiste'J, dont Gennadius allait signaler le livre'. Au siècle suivant, Gassiodore louait sans réserve le manuel de Tyconius, et lui accordait la place d'honneur en tête des commentateurs de l'Ecriture ^. Au début du septième siècle, Isidore de Séville abrégeait ou transcrivait le texte des Regalœ -*, dont parlent encore Alcuin et liincmar au huitième siècle et au neuvième 10, Pour juger de la gloire posthume de l'exégète donatiste en ces temps-là, on doit s'arrêter surtout au témoignage de Beda. Commentant V Apocalypse vers le début du huitième siècle, ce vénérable érudit déclarait ingénument qu'il allait copier Tyconius, et insérait dans sa préface un résumé des Regiilaa : « J'ai cru, dit-il, devoir rappeler brièvement les Sept Règles de Tyconius, un homme très savant parmi les siens, dont les règles aident beaucoup les gens studieux à comprendre les Ecritures''... » Au moment où Beda écrivait ces lignes, il j avait déjà plus de trois siècles que le manuel de Tyconius était lu, cité ou copié dans toutes les Eglises d'Occident, en Espagne comme en Afrique, en Gaule et dans la Grande-Bretagne comme en Italie.

Un autre indice du succès persistant des Regulœ, et de leur popularité dans les écoles jusqu'au Moyen Age, c'est l'existence

1) Qaaeslioiies in llcplaienchura, II, 47, 8) Gassiodore, De institulione diviiur 1U2; Epist. 249; lielracL, II, 44, 4. ruiii LUterarum, 10; In Psalleriuin prae-

2) Episl. 249. falio, 13.

H) De doclrina chrisliana, III, 30-37, 9) Isidore de Séville, Senlenliae, I, 19 ;

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