De seplem Re(julis
4) Liber de j)romissionibus et praedic- 10) Alcuia, Coniinenlarioruin in Apocalionibiis Dei, iV, 13, 22. lypsin libri V, Prael'at. ; Iliucinar, De
5) Priinasiiis, Conimentarioruin super praedesUnaiione, 31.
ApQcalypsin Joannis libri V, Prolog. 11) lîeda, Explanalio Apocalypsis, Pro-
6) (Jassien, Contra Nestoriuin, VI, 23. log\ [Epislula ad Eusebiuni) ; — dans la
7) Gcimadlus, De vir. M., 18. Palrol. lut. de Migiie, t. 93, p. 131-133.
TYCONIUS 193
■de plusieurs Abrégés du livre, composés en divers pays et divers temps. Mentionnons d'abord un petit poème, intitulé Memoria Technica^ où sont ingénieusement formulées en autant d'hexamètres les sept Règles de Tyconius ^ En dehors de ce sommaire versifié, on connaît aujourd'hui trois EpUoinés du Liber Regularum. Le plus court reproduit simplement les remarques faites par Augustin dans De doclrina c/iristiana'-. Un autre, plus complexe, est basé en partie sur le commentaire de l'évèque d'Hippone, en partie sur le commentaire d'Isidore de Séville'^. Beaucoup plus important est VEpiioiné dit « de Monza », qui contient des extraits abrégés des six premières Piègles''. D'ailleurs, tous ces résumés ont pour intérêt principal d'attester, en plein Moyen Age, la réputation et l'influence plus ou moins directe de Tyconius.
La raison décisive de cette longue fortune, et la véritable consécration des ilegului, ce sont les chapitres que leur a consacrés Augustin dans son traité Dedoctrina c/n'istiana'-^. Au troisième livre do cet ouvrage, voulant guider les clercs catholiques dans l'interprétation des l^critures, l'évoque d'Iiippone s'est contenté de résumer, en y joignant quelques obserA^ations personnelles, le Liber Regularum de l'exégète donatiste. On conçoit aisément que cette appréciation du plus grand docteur de l'Église latine, compatriote et presque contemporain de Tyconius, ait ici une importance toute particulière. Venant d'un tel homme, et à l'adresse d'un schisma tique, l'approbation ou les réserves avaient une portée singulière. Or la louange l'emporte de beaucoup sur la critique.
Les reproches d'Augustin sont ou étrangers au système d'exégèse, ou relatifs à des lacunes, à des points de détail. Par exemple, révô([ue d'Hippone blâme Tyconius de ne s'être pas rallié à l'Eglise catholique û, et il met le lecteur en garde contre certains passages qui trahissent une influence donatiste : « On doit, ditil, le lire avec circonspection, non seulement à cause de certaines erreurs qu'il a commises en tant qu'homme, mais surtout à cause de ce qu'il dit en tant que Donatiste liérétique ". «Ici,
1) Biirkill, Tha Book of Raies of Tyco- \' siècles — à la J)ibliollièr[iio do la niiis, |). 86. callicdrale do Moiiza, près !\lilaii). i'^di-
2) Pilra, Splcile<iuun Solesincnsc, lii/ liim crilif|iio de IJurkilt, Tke Jîook Oj p. 445;Burkil.l, The Book of Baies ofTy- Baies of Tycoiiias, p. S9-'J8. CL p. XXVH conius, p. XXll. el \XXVI.
H) Pil.ra, Spicilegiiini Solesineiisc, 111, 5) Aii.n'iisliii, De doclrina clirisLiana,
p.8!)7; HiirkUl, The Book of Baies of Ty- 111, 30-37, 42-r)(;.
coiiias, p. XXll. " {'<) IhiiL, III, 30, 42.
i) h'Epiloiné « do Monza » a été cou- 7) Jbid., III, 30, -13. serve par le Codex iModœllanns (IX"'-
comme on le voit, la critique vise la conduite de l'homme et ses témérités de langage, plutôt que l'œuvre en elle-même. Ailleurs, Augustin l'ait remarquer que les explications de Tyconius sur les rapports des Promesses et de la Loi sont devenues insufi'isantes pour les controverses contre les Pélagiens'. Ici encore, la critique n'atteint pas le système d'exégèse, ni même l'auteur : on ne pouvait en vouloir à Tyconius de n'avoir pas, trente ans à l'avance, prévu Pelage et réfuté le Pélagianisme.
En l'ait, Augustin n'adresse au Liber Regularum que deux sortes de reproches. Il conteste l'exactitude de certains titres : ceux de la seconde et de la troisième rèQ-le-. L'observation est juste, assurément; mais la faute était vénielle, et n'était pas de nature à compromettre un principe d'exégèse. Plus graA^e, et non moins juste, est une autre critique d'Augustin, il montre que ]es sept Règles de Tyconius ne suffisent pas pour tous les cas, qu'elles laissent subsister dans les LiA^res saints bien des difficutéls ou des obscurités, et que l'auteur a eu le tort de présenter ses sept Règles comme des clefs ouvrant toutes les portes''. « En recommandant ces règles, diti'évêque d'Hippone, Tyconius leui' attribue une valeur absolue, comme si toutes les obscurités qu'on rencontre dans la Loi, c'est-à-dire dans les Livres divins, pouvaient être comprises par la connaissance et l'application de ces règles... Si l'auteur avait dit : « Il y a certaines règles mystiques qui éclairent quelques recoins de la Loi » ou du moins « qui échurent ^]^ Importants recoins de -la Loi », au lieu de dire « tous les recoins de la Loi » ; s'il n'avait pas dit : « Toutes les portes closes s'ouvriront », mais : « Beaucoup do portes closes s'ouvriront » , alors il aurait dit vrai, et il n'aurait pas, en exagérant la })ortée de son ouvrage si étudié d'ailleurs et si utile, inspiré un espoir chimérique à son lecteur et au clu3rchour ''. » Autrement dit, Tyconius a eu le tort de ne formuJei- que sept règles; en outre, comme bien d'autres inventeurs, il a exagéré l'importance de sa découverte. A cela se borne la critique d'Augustin, ([ui ne conteste ni la nouveauté ni l'utilité de la méthode, et qui met les choses au point en concluant : « Le livre même de Tyconius doit être lu par les gens studieux, parce qu'il aide beaucoup à comprendre les Ecritures ; mais on no doit pas en attendre plus qu'il ne peut donner ''. » Cette réserve faite, Augustin n'a plus qu'à louer. Pour tout
1) De (loclrinu ckrisliana, lll, 33, -10. ']) Aii^iisliii, Du doctriiia chrisliana,
2) Ihid., ni, 32, -là; 33, -16. Il[, .30, 43.
3) Tyconius, Li/;(,T yie(y(i/«/'(im, pro(i;m., ô) Jùid., 111, 30, 43. |). 1.
TYCONIUS 195
le reste, il approuve pleinement Tyconius. II juge le système excellent, puisqu'il l'adopte. Il le suit lui-môme, le résume, le recommande aux clercs. Il traite ordinairement l'exégètc sehismatique comme une autorité, presque comme un classique dont on explique les ouvrages, non comme un théoricien que l'on discute.
On voit, d'ailleurs, ce qui dans le Liber Regularum a séduit l'évêque d'Iiippone : l'esprit de méthode, la part laissée à la raison dans le système d'interprétation, les commodités pour la polémique, la perspective d'enrichir à l'infini l'arsenal des citations bibliques contre les ennemis de l' Eglise, peut-être, aussi, l'analogie des procédés d'exégèse avec certaines traditions de la rhétorique prol'ane. Sur ce dernier point, on ne peut se défendre d'une remarque, qui sans doute paraîtrait irrévérencieuse, si elle n'était d'un Père de l'Lglise : c'est qu'au fond le système de Tyconius pourrait presque se ramener à l'art d'interpréter les métaphores. « Toutes ces règles, dit Augustin lui-même, toutes ces règles, à l'exception d'une, celle qui est intitulée Des Pj'omesses et de la Loi^ font comprendre une chose, d'après une autre : ce qui est le propre d'une expression métaphorique'. » Ainsi, ce savant et profond système ne serait qu'une application systématique d'un procédé de rhétorique à l'exégèse. Il y a du A'rai dans ce paradoxe. Mais l'on doit ajouter que l'écrivain donatiste considérait comme des métaphores bien des expressions usuelles où les yeux moins perçants ne découvraient que des faits.
En tout cas, malgré son admiration pour Tyconius, iVugustin ne devait pas avoir une confiance absolue dans l'efficacité des fameuses Règles du Donatiste. En effet, il termine son exposé du système par ce conseil significatif, et un peu inquiétant, qu'il adresse à tous les lecteurs de la Bible : « L'essentiel, le plus nécessaire, c'est de prier pour comprendre. — Ovenl ut intelligant ~ ! »
Tyconius cxégôlo. — • Versiun do, VAporalypae. — Tyconius et les Icxios bibliques africains. — Contmenlain' do V Apocalypse. — l-'ragaiejils conservés. — Comment on peut rcconsliliier ce Commcnldlrc. — Plua et division de l'onvrago. — Méthode d'exégèse. — Application du système défini dans les Reculai'. — Doctrine et hisloii'i^ de l'Église. — Inlerprélalion dti millenidum et de la double l'ésurrecLion. — Allusions à riiisloin^ religieuse du temps. — llùlc de la polémique dans le Conuncitinire. — Cri-
1) De doclrina chrisliana, III, 87, 51). neccssariuni, oreul ul iulelli^niil ))((6it/.,
2) (( Qiiod est praccipiuan el maxime III, 37, TjO).
LITTERATURE DONATISTE
tique des prétentions donatistes. — Los Girconcellions et le martyre volontaire. — Attaques contre les Catholiques africains. — Rôle de l'Église d'Afrique à la fin des temps. — Importance du Commentaire de Tyconius dans l'histoire de la Bible africaine et do l'exégèse.
Après avoir fait la théorie de l'exégèse, Tyconius voulut montrer par un exemple comment l'on devait appliquer sa méthode, et quels résultats l'on en pouvait tirer. En théoricien sûr de lui, et brave comme il l'était, il choisit l'un des plus mystérieux et des plus abstrus parmi les Livres saints, mais aussi l'un des plus originaux et des plus populaires : V Apocalypse. De cet •ouvrage il donna, vers 385, une traduction nouvelle et un Commentaire.
Le texte de V Apocalypse que Tyconius entreprit de commenter, était un vieux texte latin qui, depuis plus d'un siècle, avait en Afrique un caractère presque officiel. C'était l'antique version dite « africaine », celle dont Cyprien s'était servi, et dont il nous a conservé de nombreux fragments ^ Naturellement, elle était restée en usage chez les Donatistes, toujours fidèles aux traditions locales 2. Tyconius inséra ce texte d'un bout à l'autre, verset par verset, dans son Commentaire. Primasius d'Iiadrumète, qui copiait consciencieusement Tyconius, fit de môme au sixième siècle 3. Leurs citations méthodiques s'accordant partout avec celles de Cyprien, on a pu reconstituer complètement la vieille Apocalypse latine des Africains '% dont bien des parties, d'ailleurs, nous sont parvenues directemen-t dans un manuscrit célèbre, le Palimpseste de Fleury^.
C'est donc ce texte latin, traditionnel en Afrique et presque officiel dans les Eglises locales, que Tyconius a pris pour base de son Commentaire. Cependant, Texégète donatiste ne jugeait pas cette traduction satisfaisante sur tous les points : aussi la €ontrôlait-il en produisant les leçons d'une autre version. En comparant le texte latin traditionnel au texte grec, il avait constaté des divergences, des inexactitudes, des variantes. C'est ce
1) Voyez plus haut, l. I, p. 127.
2) Ihid., L. I, p. 136 et siiiv. ; 157etsiiiv.
— Cr. llaiissleilor, Der Ursprung des Do- ,'miisinus iind die Blbel der Donalislen, 188-1.
3) l'rinia.siiis, Cominenlarioram super Apocalypsin loaniiis libri V (dans la Pairol. luL. do Mi^ne, l. 68, p. 794 et siiiv.).
4) Jlaussleilcr, Die laleinische Apokaiypsc der ulten afrlkanischcn Kircke (Vlvlaii^cii cl LciiJzig, 1891), p. 79 et sviiv.
— cr. You Sodeii, Dus laleinische Neue
Testameiil in Afrika ziir Zeil Cyprians, Leipzig, 1909 (l.XXXllI des Texle und UnlersucliiiiKjen) ; Soiiler, Tyconiiis's lext of tlie Apocalypse, aparlial resloralioii (dans 1(3 Journal of llieological sUidies, XIV, 1913, p. 338 "et siiiv.).
5) Codex Floriacensis (VI* siècle; à la Bibiiollièf[iiG Nalioiiale, Fonds latin, 0100 G). — cr. S. Berger, Le Palimpseste de Fleury, fragments du Nouveau TeslamenLea latin (Paris, 1889), p. 21-26.
tycojsius 197
qui explique qu'il se soit fait traducteur à son tour. Primasiuscite expressément des passages d^iiie autre traduction [alia translatio)^ à laquelle se référait également Tyconius '. S'agissait-il d'une version intégrale ou d'une version partielle? C'est ce qu'on ne saurait dire. Mais il ne parait pas douteux qu'elle était l'œuvre de l'exégète donatiste. Selon toute vraisemblance^ Tyconius revisa lui-même le vieux texte latin de Cyprien. Il dut jDubliér, en môme temps que son Commentaire, cette revision totale ou partielle de Y Apocalypse africaine. Les fragments connus de cette version nouvelle sont trop peu nombreux pour que l'on puisse préciser en quoi elle différait de l'autre. En tout cas, elle dcA'-ait être étroitement apparentée aux vieux textes africains, que Tyconius a suivis exclusivement pour toutes les autres parties de la Bible-.
Edition critique du texte à interpréter, contrôle permanent de la version traditionnelle d'après l'original grec- et d'après une nouvelle traduction littérale, tels sont les fondements très solides sur lesquels Tyconius établit ce Commentaire, où allait se déployer librement son système personnel d'exégèse. L'ouvrage eut un tel succès que, par une étrange fortune, il s'est comme survécu à lui-même. Il est aujourd'hui perdu, ou semble l'être: et cependant, depuis le jour de son apparition, durant une série de siècles, de génération en génération, il a été si souvent lu, cité ou transcrit, pillé ou copié, qu'on en retrouve partout les traces. L'édifice a disparu; mais, avec les fondations et les pierres éparses, ou pourrait presque le reconstruire'"^. Nous en connaissons la méthode et l'esprit, la conception d'ensemble, le plan, les parties principales et les éléments accessoires, d'innombrables fragments et une foule de détails.
Augustin est le premier qui mentionne expressément le Commentaire de Tyconius'' : il s'en est beaucoup servi et souvent inspiré. Un siècle plus tard, Gennadius de Marseille consacre à cet ouvrage une notice détaillée^'. Au temps de Justinien, Primasius d'Hadrumète, écrivant à son tour un Commentaire de V Apocalypse^ puise à pleines mains dans celui de son compa-
1) (( Aiia porro translatio, qiiam Ty- Realcncyklopudie fur prote.-i/.. Theoloij i^'' coaius exposait... » (Primasius, Coin- und Kirclie de Ilavick ; llahii, Tyconiuament. super Apocalypsin, III, ad Apoca- SiudLcn, Leipzi!^-, 1900 (dans les Sludieii lyps. cap. 9, Ifî, p. 861 Migiie). :ur Gesckichle der Theoloj/ie und dci-
2) Voyez plus haut, t. I, p. 13(5-138. Kirche de Boiiwclsch et Seeberg, Vi,
3) Uaussieiter, Die Kommenlare des 2).
Bictoriiius, Ticonius und Hieroiiymus zur 4) Aiig-iisliu, De doclrina cliristiana,.
Apokalypse {dnns lu Zcitschrift fi'ir Kirchl. III, 30, 42.
Wissenschafl und Kirchl. Leben, VFI, 5) Gennadius, De vir. ilL, 18. 1886, p. 239-257) ; ai-licle Ticonius dium la
198 LITTÉRATURE DONATISTE
triote schismatique. Il l'avoue, d'ailleurs, dans sa Préface : « A Tyconius, dit- il, à Tyconius, un Donatiste d'autrefois, j'ai pris certaines choses qui s'accordent avec la saine doctrine : la fleur de sa pensée. Mais, dans ce que je devais choisir chez lui, j'ai dû retrancher le surabondant, rogner le superflu, polir la rudesse du langage, ramener le tout sous la règle catholique ^ » Le bon apôtre ! A l'en croire, Primasius n'aurait fait au Donatiste que des emprunts accidentels, améliorant même ce qu'il lui empruntait : en réalité, il l'a copié d'un bout à l'autre, sans vergogne, reproduisant texte biblique et Commentaire, gâtant ce ([u'il prenait, avec la maladresse et l'inconscience d'un plagiaire.
Pourtant ce plagiaire, sans le vouloir, rendit probablement service à sa victime : il dut conti'ibuer h. sauver, pour quel([ues siècles, l'ouvrage qu'il avait consacré en le pillant. Toujours est-il ([ue, désormais, personne en Occident ne commenta V Apocalypse sans emboîter le pas au Donatiste. Beaucoup de ses successeurs en ce domaine n'ont sans doute connu son ouvrage qu'indirectement, par des résumés ou des extraits. Mais d'autres avaient certainement sous les j^eux le livre même de Tyconius. Nous savons, en effet, que ce livre s'est conservé au moins jusqu'au neuvième siècle : il figure alors dans un catalogue de la bibliothèque du monastère de Saint-Gall~.
En tout cas, depuis la fin du quatrième siècle jusqu'à l'aube de la Renaissanc(!, tous les clercs qui ont entrepris d'expliquer V Apocalypse^ relèvent directement ou indirectement de Tyconius : saint Jérôme peut-ètre'\ et, à coup sûr, Gassiodore -', Primasius d'IIadrumète •', Apringius '% Beda', Beatus de Libana*^, Ambrosius Autpertus'-^, Alcuin"\ Maimo d'IIalberstadt^',
1) Primasius, Cuinmciil. super Apoca- 7) Bedii, Expluiudio Apocalypsls, 1,5; lypsln, Proloî,^, p. 798 Aligne. II, 8 cl 12; 11, 14; 111, l()-20 (p. 145-194
2) Ou lit dans le plus ancien CaUilogiie Migiic).
(LV' siccle) de la Jiibliolhèque du mo- 8) S. Beali, prcsbylcri Hispani Lie-
iiaslère de Saiiil-C!all, au a. 242 : « Ex- bauensis, In Apocalypsia ac plurimas
posilio Tichonii doaalislae in Apocalip- uLriusquc l'iodcris paginas Conimcnlaria,
siin, vol. 1 velus » ((!. liecker, Culalo(ji opère el sludio R. P. doctoris Hcnrici
bibliolhecarumanli(]ui,]loiui,lSSri,p.4:8). Florez ; Madrid, 1770. — Cl", llamsay,
3) Jlaussleiler, ZeilscliriJÏ J'iir Kirchl. Le Commenlairo de l'Apocalypse par Bea- Wisscnschaj'L und Kirchl. Leben, VII, lus de Libana (dans la Bévue d'Iiisloire 1886, p. 243 el siiiv. el de lilléralure relitjicases, Vil, lb02,
4) (lassiodore, Coinplcxiones in Apoca- p. 419 el suiv.).
lypsin, 14 cl Ki, p. 1410-1411 Aligne; De 9) Ambrosius Aidperlus, Jn Apoca-
insLilulionc divinarani lillerarum, 9. lypsin libri \ (duiis lu Bibliolheca inaxitna
5) Primasius, Coninwnturiorum super PalruniLugdunensis, l. XIIl, p. 40B-()57). Apocalypsin lounnis libri V, Prolog., 10) Alcuin, Commenlariuruni in Apocap. 793 Mlgne. lypsin libri V, Prael'al., p. 1087 Aligne.
(■)) Dom Férolln, Apringius de Béja, 11) Haimo d'Halbersladl, Exposilionis
son Comnicnlaire de l'Apocalypse, Paris, in Apocalypsin loannis libri VU (dans la 1900. Palrol. lai. de Aligne, l. 117, p. 937-1220).
TYCONIUS 199
et autres. Toute la substance du Gommentaii'e de Tyronius est passée dans les ouvrages de ses successeurs et imitateurs. Mais elle y est plus ou moins facile à reconnaître, et plus ou moins pure d'autres éléments. Pour la reconstitution de l'œuvre originale du grand exégète donatiste, les commentateurs des générations suivantes sont des témoins d'autant plus fidèles, ([u'ils sont eux-mêmes moins originaux, plus serviles.
liiCartons d'abord une hypothèse aventureuse, d'ailleurs ancienne et presque oubliée aujourd'hui, suivant laquelle l'ouvrage authentique de Tyconius sei\ait pai'venu jusqu'à nous : on devrait l'identifier avec un ouvrage auonyme, intitulé Expositio in Apocalypsin^ un recueil.de dix-neuf homélies exégétiques qui figure à tort parmi les œuvres d'Augustin'. Le contenu même de ce recueil suffit à réfuter l'hypotlièse. En premier lieu, le Commentaire du Donatiste n'aA-ait pas la forme d'Jiomélies. En outre, plusieurs passages de ce Commentaire, que cite textuellement Beda, ne se trouvent pas dans VExposUio. Puis, nous savons que Tyconius, en maint endroit, atta(|uait FEglise catholi(iue : or, le compilateur des homélies, loin d'attaquer les Catholiques, ci'itique des idées ou des pratiques donatistes, comme le principe du second baptême. Ce qui explique en partie la méprise, c'est que VExposUio^ comme tous les Commentaires de V Apocalypse composés au début du ^Nloyen Age, se rattache plus ou moins à la tradition de l'exégète africain : dans le cadre d'homélies, c'est un recueil assez confus de notes empruntées, soit directement à Tyconius, soit à Primasius et à Beda, qui euxmêmes avaient pillé le Donatiste.
Par contre, un manusci'it de Turin nous a conservé des fragments du Commentaire de T3^conius~ : fragments qui seraient fort précieux, s'ils nous étaient parvenus sans altération. Le compilateur de ces extraits avait certainement entre les mains l'ouvrage authentique du Donatiste. Malheureusement, il n'a pas eu l'esprit de le transcrire tel quel : en voulant l'abréger et l'expliquer, il l'a terriblement mutilé ou paraphrasé. Par la faute de ce prétentieux et maladroit copiste, ces soi-disant extraits de Tyconius ne fournissent trop souvent que des matériaux suspects à la reconstruction du Myre original.
Pour cette restitution, on doit en revenir aux ouvrages des nombreux commentateurs de Y Apocalypse, qui ont plus ou
1) Exposilio in Apocalypsln loaniiis larli. in Apocalypsin ex Codicc Taiiri- (diiiis la PalroL lai. do .Mi^iie, L. 35, nensi ; dans le Spicilegiuin Caslnensc, 1). 2417-2452). 111, 1 (1897), p. 2()1-331.
2) Tyconii Afri l'ras'meiiLii Commcn-
200 LITTÉRATURE DONATISTE
moins copié le scliismatique arricain^. Ici, les matériaux sontabondants, et souvent de bonne qualité : la difficulté est de s'orienter à travers ces chantiers de compilateurs. Les citations textuelles et formelles avec nom de l'auteur, les passages autlien-. tiques de Tyconius que nous ont conservés Beda-, Gassiodore^ ou autres, fournissent naturellement de précieux points de repère. Mais ces citations, relativement peu nombreuses, ne sauraient suffire. Le plus souvent, les observations empruntées au Donatiste sont fondues dans les développements du compilateur; elles sont mêlées à des éléments d'auti-e provenance, et, sans un critérium extrinsèque, l'ensemble resterait inextricable. Tel est le cas du Commentaire que l'on attribue aujourd'hui à saint Jérôme, et où cet auteur aurait revisé Victorin de Pettau en s'inspirant de Tyconius'^. Pour les mêmes raisons, en dehors des citations textuelles, il n'y a pas grand' chose à tirer directement des C omplexioiies in Apocalypsiii de Cassiodore, ni des Commentaires d'Apringius ou d'Ambrosius Autpertus ou d'Alcuin ou d'Ilaimo d'iialberstadt. Plus utile est VExplanatio Apocali/psis de Beda, beaucoup plus scrupuleux et plus méthodique dans ses emprunts. Ce dernier écrivain possédait sûrement le livre de Tyconius : il le cite à diverses reprises'', en donne des extraits, et parfois oppose le texte original au texte plus ou moins altéré par Primasius.
Tout cela, cependant, nous laisserait encore une idée bien incomplète du Gommentaii'e de Tyconius. Si l'on peut aujourd'hui le restituer en grande partie, c'est grâce aux deux plagiaires qui l'ont le plus systématiquement pillé : l'évêque africain Prima^sius d'Hadrumète, contemporain de Justinien'', et le prêtre espagnol Beatus de Libana, qui composa vers 776 son Commentaire de V Apocalypse^. Tous deux ont également copié le Donatiste, mais avec une méthode et des préoccupations différentes. Primasius, éA'^êque influent, chef de parti, auteur célèbre en son temps, avait des prétentions au beau style. De plus, il se méfiait de son compatriote scliismatique, comme d'un hérétique*^. S'il le suit presque constamment, il reproduit rare-
1) Cf. Halin, Tyconi'us-Sfudien, p. 8-12. H, 8-14; TIT, 16-20.
2) Bed.-i, Explanalio Apocalypsh, I, 5 ; (i) Primasius, Commcntarionun super II, 8 et 12; II, 14; III, 16-20. Apocalypsin loannis libri V.
S) Cassiodore, Complexioncs in Apoca- 7) Bcalns, Commcniaria in Apocalypsin,
lypsin, 14 cl 16. cd. Fierez; Madrid, 1770.
4) Haussleitcr, Zeitschrift flir Kirclil. 8) « Ncc mirum quod liuîrelicus rem Wissenschaft und Kircid. Lcben, VU, sibicongruam fecerit » (Primasius, Co;n- 1886, j). 23!) et siiiv. mcnl. super Apocalypsin, Prolog., p. 793-
5) Boda, Explanalio Apocalypsis, I, ô; Migiie).
TYGONTUS 201
ment son texte sans modification. En voulant le corriger ou le compléter, il le paraphrase et l'altère; il supprime souvent ce qu'il y avait de plus caractéristique et de plus original chez le Donatisfce. Plus simple d'esprit et plus défiant de lui-même, Beatus ne changeait rien à ce qu'il empruntait. Naïvement, il transcrit telles quelles les phrases de Tyconius, sans s'inquiéter môme de ses tendances hérétiques ou de ses attaques contre les Catholic[ues, sans retrancher les allusions significatives aux choses d'Afrique, aux Donatistes, aux Girconcellions '. Par l'élimination de ce qui se rattache aux autres sources connues, par la comparaison avec les emprunts de Primasius ou autres, avec la niimière et les idées de l'auteur des Regalœ, on arrive à déterminer avec beaucoup de vraisemblance, souvent avec une entière certitude, ce qui chez le prêtre espagnol vient du schismatif[ue africain. De cette enquête, il résulte aA^ec évidence que la plus grande partie du livre de Tyconius est conservée intacte dans l'ouvrage de Beatus-.
Citations textuelles et fragments du livre original, emprunts systématiques et concordants de Beatus et de Primasius, indications de détail fournies par Beda ou autres ; tels sont les matériaux multiples dont nous disposons pour reconstruire le Commentaire de Tyconius sur V Apocalypse. Avec toutes ces données, on peut restituer aujourd'hui le plan et la division de l'ouvrage, saisir la méthode d'exégèse, préciser les particularités de doctrine et le rôle de la polémique.
Le Commentaire de Tyconius, divisé en trois livres'^, s'ouvrait par un long préambule qui contenait une esquisse de l'ensemble. De ce préambule, nous possédons probablement une adaptation dans l'Introduction de Beatus, connue sous le nom de Summa dicendorum''^. On ne saurait admettre l'hypothèse suivant laquelle cette Summa serait l'œuvre de saint Jérôme, ou môme une revision abrégée, par Jérôme, du travail de Tyconius ■■' : en ce cas, Jérôme n'aurait pas conservé certains passages où s'affirment des idées et des préoccupations particulières au Donatiste, comme les allusions aux choses d'Afrique, ou les explications aventureuses sur le mille?inium. Puisqu'on s'accorde
1) Beatus, Conirnenlaria in Apocalyp- biiiin, dédicjice de \'Expl(LiiaLio Apocalypsin, p. 2(5, 183, 212, 297-299, 378, 389- sis, p. 131 Mignu).
390 Florcz. 4) Beatus, Suinina diccndoruni, Inlro-
2) Cl'. Malin, Tyconius-Stiidicn, p. 11- duction aux CommeiU. in Ai>ucalypsin, 12. p. 4-3-1 Florez.
3) u Cumquc opus memoratum in 1res 5) tiaussieiter, ZeilschrifL fiir Kirchl. libcUoA relevandu) mentis gratia fuidi WiAsensdiafl and Kirclit. Lehen, VII,. placuisset. .. » (Beda, EpisiiUa ad Euae- 1886, p. 251.
202 LITTÉRATURE DONATISTE
à reconnaître l'étroite parenté de la Sumina avec le système et le Commentaire de Tyconius, il est infiniment plus naturel d'admettre qu'ici, comme partout, lîeatus a copié le schismatique africain. Malheureusement, le plagiaire a cru devoir abréger, c'est-à-dire mutiler et gâter l'Introduction de son modèle : A^oilà pourquoi la Suinina (Ucendoram ne donne aujourd'hui qu'une idée fort incomplète du préambule original, où Tyconius avait esquissé les résultats principaux de son enquête sur V Apocalypse. Entre les mains du plagiaire, la vue d'ensemble du penseur est devenue un résumé banal, un schéma d'école.
Sur le plan et la division du Commentaire proprement dit, nous avons des indications plus précises et plus sûres. On peut déterminer exactement quel était le contenu de chacun des trois livres : et cela, d'après une phrase de Tyconius lui-même ou de so/u éditeur, phrase qu'a transcrite étourdiment le plagiaire. Un lit cliez le naïf Beatus, après le titre du livre II, la note suivante : « Ce livre contient les quatre animaux et les quatre chevaux et les âmes des martyrs et les quatre vents et les douze mille'. » Ce sommaire correspond aux cliapitres 4-7 àeV Apocalypse"-. Or, le second livre de Beatus traite des chapitres 2 et 3. La note en f[uestion, reproduite machinalement par Beatus, se rapporte au second livre du Donatiste. D'après cela, on reconstitue aisément la répartition des matières dans le Commentaire de Tyconius. Le premier livre correspondait aux trois premiers chapitres de V Apocalypse; le second livre, aux chapitres 4-7; le troisième livre, aux chapitres 8-22 '^ Cette conclusion est entièrement confii'mée par tous les détails connus.
Dans son, Commentaire, Tyconius suiA^ait religieusement, chapitre par chapitre, verset par verset, le texte de V Apocalypse. Partout, il l'interprétait d'après sa métliode faA^orite, celle qu'il a exposée dans les Regulœ. C'est bien ce que nous dit Gennadius : « Tyconius écrivit un Commentaire complet de V Apocalypse de Jean. Il n'y trouve jamais un sens charnel, mais toujours un sens spirituel^. » D'un bout à l'autre, le Donatiste appliquait à V Apocalypse sa méthode d'exégèse allégorique, ou plutôt « typique ». Dans la plupart des descriptions ou des prophéties du Vo3^ant, il découvrait le « tj^pe » de l'Eglise. De cette Eglise, il évoquait l'histoire et les destinées futures : surtout à
1) « Liber hic continel quatuor uni- 2) Apocalypx.^ 4-7. lualia et quatuor equos et animas irilcr- 3) lialin, Tyconius-Sludien, p. 18-19. fcctorum et quatuor vcntos et duodeiia 4) « Exposuit et Apocalypsin loannis millia » (note qui suit immédiatement ex integro, niliil in ea carnale, sed tôle titre du livre II, dans les Comment. tum inlelligens spiritale » (Gennadius, in Apocalypsin de Beatus). Uc vir. IIL, 18).
TYCONIUS 203
l'aide d'un procédé qui lui était familier, celui dos « récapitulations ». D'ailleurs, il rapportait les diverses récapitulations à divers événements de l'histoire générale ou locale, pris comme points de départ du calcul : soit la Passion du Christ, soit les persécutions d'Afrique, soit la « paix future ». Grâce à la souplesse de cet ingénieux procédé, il pouvait marquer, à travers le développement de l'histoire profane, toutes les étapes de l'histoire de l'Eglise.
En effet, il ne se contentait pas d'expliquer chaque détail pris à part. Il ramenait tous les détails à une idée centrale, les idées successives à un thème dominant, les divers thèmes à une conception d'ensemble. L'exégète faisait œuvre d'historien et de philosophe. Du texte commenté, il tirait toute une doctrine de l'Eglise, chacune des parties de cette doctrine correspondant à une partie de V Apocalypse K Dans son premier livre, consacré aux trois premiers chapitres de l'ouvrage qu'il expliquait, ïyconins décrivait l'Eglise réelle. Dans son second livre, à propos des chapitres 4-7 de V Apocalypse^ il éA^oqtiait la figure radieuse de l'Eglise idéale, telle que l'avaient rêvée les Justes de l'Ancien Testament, telle que la rêvaient encore les vrais chrétiens ; c'était, pour le Donatiste, l'occasion de définir les caractères de la véritable Eglise, la sienne. Le troisième livre du Commentaire contenait un large tableau où se déroulait en trois parties, comme dans les compartiments d'un triptyque, l'histoire universelle du Christianisme. D'abord le passé, à propos des chapitres 8-10 de V Apocalypse : prédication de l'Evangile, obstacles qu'avait rencontrés la propagande, persécutions contre les fidèles, notamment en Afrique, luttes qu'avait soutenues l'Église depuis la Passion, et qu'elle devait soutenir jusqu'au retour triomphant du Christ, jusqu'à la dernière persécution, à la séparation des « faux frères » et à la fin du monde. Puis l'état présent de ri^]glise, en proie au mal et aux méchants : état prédit dans les chapitres 11-14 de V Apocalypse. L'avenir, enfin, annoncé dans les chapitres 15-22 : les derniers temps du monde, la victoire momentanée de la « Cité du Diable », la persécution suprême contre l'Eglise, la séparation définitive des bons et des méchants, le Jugement dernier, la destruction delà Cité maudite et le triomphe définitif des élus. Comme on le voit, c'est l'histoire universelle de l'Jiiglise, histoire passée, histoire présente, histoire à venir, qu'évoquait d'après V Apocalypse l'imagination ardente de l'exégète africain.
1) Malin, Tyconiiu-Studien, p. 19-20; p. 57 cl suiv.
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Cette doctrine de Tyconius renfermait des propositions originales, qui ont souvent paru aventureuses, même hérétiques,, à l'orthodoxie de ses successeurs et imitateurs catholiques. Dès la fin du cinquième siècle, un prêtre de Marseille signalait les conceptions singulières du Donatiste sur l'interprétation du Millennium et de la double résurrection: « Tyconius, dit Gennadius, combattit la croyance au règne des mille ans, pendant lesquels les Justes, après la résurrection, devaient régner surla terre. Il rejeta l'idée d'une double résurrection charnelle des morts, l'une pour les Justes, l'autre pour les méchants. Il prétendit qu'il y aurait une seule résurrection, en même temps, pour tous : alors tous renaîtraient, môme les enfants avortés, les infirmes, pour que rien ne soit anéanti de la substance vivante du genre humain. A'oici comment il expliquait la distinction entre les deux résurrections : la première, dite résurrection des Justes, avait lieu seulement en ce monde, où les hommes justifiés par la foi sont, par le baptême, tirés du charnier de leurs péchés et ressuscites pour la vie éternelle ; la seconde résurrection, commune à tous, était la résurrection charnelle de tous les hommes '. »
Ainsi, pour Tyconius, la « première résurrection », c'était simplement la résurrection morale par le baptême ; le ce règue de mille ans », c'était le temps que devait durer l'Eglise jusqu'à la fin du monde. Ces idées sont développées dans plusieurs passages du Donatiste que nous ont conservés Beatus et le compilateur des homélies exégétiques pseudo-augustines : « -Cette première résurrection, disait Tyconius, c'est celle qui nous ressuscite par le baptême... La première mort se produit dans la vie présente par les péchés, puisque l'âme pécheresse est vouée à la mort; de même, la première résurrection se produit dans la vie présente par la rémission des péchés... Ces mille ans se rapportent au monde actuel, non à l'éternité pendant laquelle les Justes régneront sans fin avec le Christ... L'Esprit saint, dans ce texte, a annoncé que l'Eglise régnerait mille ans, c'est-à-dire jusqu'à la fin de ce monde ~. » L'exégète africain tenait beaucoup à cette doctrine ; car il l'avait esquissée déjà dans les Regulse, où il écrivait à propos de quelques versets d'Ezéchiel : « Tel passage, qui d'abord semblait viser la dernière résurrection, désigne réellement la première... Est-ce donc seulement lors de la résurrection proprement dite, que nous connaîtrons le Seigneur ? Ne le connaissons-nous pas dès
1) Gennadius, De vir. ilL, 18. p. 53ii Florez. — Cf. Exposilio in Apo-
2) Bealus, Comment, in Apocalypsin, calypsin loannis, hornilia 18.
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maintenant, quand nous ressuscitons par le baptême ?... L'el'fet du sacrement, pour qu'on n'en doute point, voilà ce que Dieu révèle ici. Quant à la dernière résurrection charnelle, aucun chrétien, je crois, n'en doute L » Bien qu'elles aient paru d'abord un peu suspectes, ces conceptions du Donatiste ont fait fortune. De là sont sorties sans doute les variations des sermonnaires sur le baptême considéré comme une résurrection, et les rêveries sur VAn mille. On trouve des traces de ces interprétations ■chez Augustin ka-même-.
A ces exposés de doctrine, comme à l'explication des détails du texte sacré, Tyconius mêlait sans cesse l'histoire religieuse de son temps, surtout les choses d'Afrique. Sous le voile mystérieux des allégories, il découvrait des allusions prophétiques aux persécutions locales, aux querelles entre chrétiens, aux souffrances de son Eglise •'. On pourrait presque appliquer à son Commentaire ce que lui-même disait de V Apocalypse : « Dans ce livre, on ne trouvera que guerres et incendies, grandes tribulations et violences à l'intérieur de l'Eglise : maux que Dieu, par son Christ, a daigné révéler à son Eglise ''\.. Depuis le commencement du livre jusqu'à la fin, ce sont des guerres intestines, c'est-à-dire la bataille à l'intérieur de l'Eglise"'. » Au souvenir ou au spectacle de ces batailles, l'instinct belliqueux se réveillait chez le Donatiste impénitent. Alors l'exégôte s'effaçait devant le polémiste, qui impartialement, à droite et à gauche, distribuait les coups.
Il n'était pas homme à ménager ses amis, amis d'autrefois, ces sectaires hypocrites à mine d'intransigeance, qui naguère, en Texcommuniant, avaient trahi leur tare secrète : la peur de la vérité. Il raillait leur orgueil, ces sottes prétentions à une sainteté particulière, qui jadis les aA^aient poussés à se séparer de l'iiyglise universelle, et qui maintenant les entraînaient à morceler leur propre Eglise, en se séparant les uns des autres, pour former des sectes rivales, de plus en ^jlus intransigeantes et impeccables : « Le schisme, disait-il, est ainsi appelé à cause de la scission des âmes. C'est la môme religion, le même culte, les mêmes rites, les mêmes croyances, que pour tous les autres saints. Mais le schismatique se plaît dans l'isolement, dans la rupture de la congrégation. Autrement dit, il rompt aA^ec les autres saints qui sont dans l'h^giise, parce qu'il se croit plus
1) Tyconius, lictjula IV, p. 'M') liurkiU. CoinniciU. in ApocalyjiAin, p. 'i\~A l'iorez). 2] tS.wgvKiin, De Civilalc I)('i, \\, (i-S. Ir) ISualiis, CuminvnL. in Apocalypain,
3) (( iNiliil L!.st eiiim quod pra'ler l-c- ]). (il l''l(jre/.. clcsiiuii (Scriplura) doscribal » (Bculus, 7>) Ibid., p. 79.
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saint que les autres restés dans l'Église. Comme il multiplie les vigiles, les privations, les jeûnes, il s'attribue à lui-même une sainteté plus grande ; il va môme répétant qu'il sanctirie toutes les choses immondes ^.. Ce sont de faux frères, on les appelle hypocrites. Ils n'attaquent pas ouvertement l'Eglise ellemême ; mais ils se croient saints, et ils ne le sont pas 2. » Ail-
- leurs, l'exégète se moquait des Circoncellions et de leur martyre
- volontaire : « D'autres, disait-il, sont superstitieux. Superstition, .c'est superl'kiifcé ou superfétation de pratiques religieuses. Ces
gens-là, non plus, ne vivent pas comme les autres frères ; mais, en prétextant l'amour du martyre, ils se tuent eux-mêmes, persuadés que, s'ils sortent violemment de cette vie, ils mériteront le nom de martyrs. On les appelle en grec Colopices ; nous, en latin, nous les appelons Circunicelliones, parce qu'ils vivent aux champs... Ils circulent d'une région à l'autre, et vont visiter longuement les tombeaux des saints, comme pour assurer le salut de leur âme. JNIais tout cela ne leur servira de rien, parce qu'ils le font en dehors de la communauté des frères '^ .» — Assurément, il fallait avoir de bons yeux, pour reconnaître les Circoncellions de Numidie dans les visions de V Apocalypse.
Malgré tout, Tyconius persistait à considérer l'Eglise de Donat comme représentant en Afiique la véritable Eglise. A peine aA'ait-il frappé ses anciens amis les Donatistes, qu'il se retournait contre ses nouveaux amis les Catholiques. Naturellement, ces attaques lui ont fait tort, aux siècles suivants, dans l'esprit de ses admirateurs ou imitateurs. C'est pour cela que Pi'imasius d'fladrumète le traitait d'iiérôtique : « Dans l'ouvrage d{! Tyconius, dit Primasius, j'ai trouvé bien des longueurs, dos inepties, des assertions contraires à la saine doctrine. Dans la cause qui nous sépare des schismatiques, il a faussé le sens des textes suivant la perversion de son intelligence ; et il en a donné un commentaire mordant, où il a cru devoir se moquer de notre Eglise. Ce qui est étonnant, ce n'est pas qu'un hérétique ait agi selon son tour d'esprit, c'est qu'il ait pu trouver des fleurs dignes d'être cueillies. Mais, là où il s'est montré injuste, nous avons pris soin de le corriger à l'occasion, conformément à la vérité, en réfutant ses erreurs parle raisonnement. Si un homme avisé aperçoit sur un fumier une pierre précieuse, il l'observe, la ramasse, lui reud son échit primitif: ainsi la vérité, partout où elle I)rille, doit être revendiquée pour l'unité catholique... De cela, les Donatistes ne doivent pas s'enorgueillir, pas plus que
1) Bcjilus, p. 2(). ?>) BeaUis, p. 26.
2) Ihid., p. 21)7.
TYCONIUS 207
les Juifs ne doivent se glorifier du discours de Caïphe (dans l'Evangile de saint Jean)... ^ » Plus tard, dans la dédicace de son Commentaire, Beda formulait les mêmes critiques avec plus de mesure, mais aussi plus de précision : « Tyconius, disait-il, a bien compris V Apocalypse. Il l'a expliquée d'une façon exacte et assez catholique, excepté dans les passages où il cherche à défendre le schisme de son parti, c'est-à-dire des Donatistes. Alors il déplore les persécutions qu'ont endurées ses amis, comme hérétiques, de la part du religieux empereur Valentinien. Il se plaint que leurs églises, leurs communautés, leurs maisons, leurs propriétés, aient été liAa'ées aux Catholiques, et leurs évoques exilés. Ces épreuA^es, qu'il appelle des martyres, il se glorifie qu'elles aient été prédites dans V Apocalypse- . » Comme on le voit, Beda est beaucoup plus modéré dans la critique que Primasius : ce qu'il relève chez le schismatique, ce sont seulement les récriminations sur les mesures de répression, les lamentations sur les persécutions dont avait souffert l'Eglise de Donat. Au fond, cependant, Primasius avait raison. Tyconius, dans son Commentaire, ne se contentait pas de protester contre les persécutions religieuses dont ses amis aA'aient été victimes. Il reproduisait contre les Catholiques, au moins contre ceux d'Afrique, la phipart des griefs qui étaient de tradition et comme de style chez les dissidents du pays. Sans doute il constatait, comme Optât -î, que pour la foi, pour le culte et l'organisation, les deux Eglises africaines ne différaient pas l'une de l'autre '' : ce qui pourrait faciliter la réconciliation. Mais il ne cédait pas sur le principe même du Donatisme. Pour lui, les soi-disant Catholiques africains étaient de faux frères, des scliismatiques déguisés, h^'pocrites, qui s'étaient séparés de la véritable Eglise, colle de Donat'' ; ils restaient solidaires de leurs pères, qui s'étaient souillés par leur faiblesse dans les persécutions païennes ou compromis par leur complicité aA^ec les tfaditores^''; leurs ÔA^èques et leurs prêtres trompaient les malheureux égarés à leur suite''; leurs prétendus sacrements, inefficaces à cause de leur indignité, n'étaient que de A-aines cérémonies ''^. Entraîné par la logique, Tyconius en arrivait, comme les plus farouches Donatistes, à justifier le schisme''. 11 approuvait, au moins pour
1) Primasius, (lommcnL. mpcr Apoca- 4) 13outiis, CninniciU. in Apoculyp^iin, lypsin, Prolog., p. 79S Migne. p. ôâ l<'lor(j/..
2) i5c(.i;t, Epi^luUt ad Eii^cbiuin, dùdi- ô) Ihid., p. 2!)!).
caco do VExplunalio AjxjralypxU, p. 132- (!) IbiiL, p. 183 ol 297.
133 Misiic. 7) Ibid., p. 423-121.
3) Optai, m, !). — Ci". Augustin, 8) JInd., p. 432. Ephl. 23, 3; Ënarr. in Pxalin. 54, 1(3. D) Ibid., p. 413.
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l'Afrique, le principe de la rupture des Justes avec les coupables : symbole de la séparation suprême et définitiA'^e, au Jugement dernier, entre les bons et les méchants i.
Ce qui trahit bien, chez Tyconius, la persistance d'une mentalité donatiste, c'est le rôle étrange qu'il réservait cà TEglise africaine de Donat dans le drame apocalyptique des derniers temps du monde. A en croire l'exégète, l'histoire du Donatisme est l'image et le prélude de ce qui se passera lors des suprêmes convulsions de notre univers.
D'abord, la persécution de Macarius contre les Donatistes, leur revanche sous le règne de Julien, leur suprématie incontestée dans l'Afrique chrétienne au moment où écrivait l'auteur, sont le symbole des futures persécutions du Diable et du triomphe définitif de l'Eglise : « Ce qui a eu lieu en Afrique, dit Tyconius, doit avoir lieu dans le monde entier. Alors se révélera l'Antéchrist, de même qu'il s'est révélé à nous en partie. Telle sera la dernière persécution, c[uand viendra l'Antéchrist: une persécution comme il n'y en a jamais eu depuis le commencement des nations. Partout l'Antéchrist sera vaincu par l'Eglise, couime chez nous il a été déjà vaincu par elle dans une lutte qui est l'image de la lutte suprême-. »
Mais, pour Tyconius, il ne s'agit pas seulement d'une image, d'un symbole. Les vrais chrétiens d'Afrique interviendront réellement, directement, dans les cataclysmes de la fin du monde : « C'est d'Afrique, dit l'exégète, que partira l'Eglise universelle pour se manifester''. » A ce moment, la véritable Eglise, conservée en Afrique, s'étendra sur le monde entier : « Ce qui est décrit ici, dit encore Tyconius, c'est le temps qui doit se dérouler après les persécutions africaines. Pour montrer que la dernière prédication et les dernières luttes seront de môme nature, saint Jean a dit « une seconde fois ». Le jour viendra où l'Eglise étendra sa prédication non seulement en Afrique, mais dans le monde entier ; c'est pour cela que saint Jean ajoute : « chez des peuples, en des langues, chez des nations et des rois innombrables ». L'Eu'lise est une dans le monde entier : elle qui maintenant proche en Afrique, prôcliera de môme partout. C'est pour cela que saint Jean a dit, comme s'il s'adressait seulement à l'Eglise africaine : « Tu dois prêcher une seconde fois-^. » L'Afrique de Donat triomphera encore au
1) T'ic.ilus, p. -ir)7. 3) « Ex Africii manifeslabilur omnis
2) « SiciiL Guini in Africa facLum esL, llcclosia » [Und., p. 878).
ila licri oportet in Lolo mimdo, rcvclari 4) « Teinpus dcscribit quod post alVi-
Anliclirisluni siciil cl moIjîs ex parle caiias perseciilioacs fulurum est... Posrevelaluin csl )) {ibid., p. 212). Lca iioa in Al'rica LaiiLuin eodem génère,
TYGONIUS 209
Jugement dernier : c'est l'ange de l'Eglise africaine qui invitera les Justes à se séparer des méchants ^
Ainsi, dans la pensée de Tyconius, les destinées du Donatisme dominaient l'histoire du monde chrétien, et devaient la dominer jusqu'à la fin des temps. Décidément, les schismatiques africains s'étaient montrés bien ingrats : Donat lui-même, leur grand Donat, aurait hésité sans doute à leur promettre cette fortune invraisemblable, apocalyptique, que leur annonçait maintenant l'exégète excommunié et renié par eux.
Tel était ce Commentaire de V Apocdlypse^ si personnel et si nouveau, si original. Il se composait de deux éléments, dont le succès devait être très inégal : un élément caduc, la polémique; un élément durable, l'exégèse proprement dite. L'élément polémique, qui présente aujourd'hui un vif intérêt pour l'étude de Tyconius et du Donatisme, était de nature à inquiéter les héritiers catholiques du schismati([ue '. aussi fut-il éliminé peu à peu dans la plupart des Commentaires postérieurs de V Apocalypse^ et, s'il nous est connu, c'est surtout grâce aux naïves transcriptions de Beatus. Au contraire, l'autre élément, l'exégèse proprement dite, eut une fortune éclatante. Les interprétations de Tyconius, directement ou indirectement, se sont imposées plus ou moins à tous les critiques ou lecteurs de V Apocalypse^ depuis Augustin jusqu'à la fin du Moyen Age. Aujourd'hui encore, sans nous en douter, nous lisons bien des parties de V Apocalypse avec les yeux de Tyconius. Enfin, c'est encore à l'exégète donatiste et à son copiste Prirnasius, que nous devons de connaître intégralement le vieux texte africain de cet ouvrage, tel que l'avait lu Cyprien, tel que le lisaient plus tard les schismatiques du pays. A ce double titre, le Comnienialre de Tyconius tient une place d'iionaeurdans l'histoire de Ja Bible africaine comme dans l'exégèse traditionuelle de V Apocalypse.
Tyconius écrivain. — Gurfictùrcs communs à tous ses ouvrages. — Exégèst; ut polémique. — Uappoi't de ses conceplions avec l'iùsloirc l'eligieuse di; sou temps. — iMélliode de composition et d'argumenlalion. — Langue et slylc. — Personaalilé. — Grande répulalion en Afrique et dajis Lout VOccident. — Tyconius et les Calhoruiues. — Ses admirateurs et ses plagiaires. — Augustin et Tyconius. — Hommages et empriinls do l'évèqn(! d'Hippone à l'écrivain schismatiquc. — Polémique contre le Donatisme.
sed in omni niiindo praidicabit Ecclc- ter priudicabit. Propterca, velul Afrisia... Uaa est Ecclcsia in toto orbe; qun; cunn;, dix-il... » (ibid., p. 389-890). pricdical in Africa, ipsa ubiquc simili- 1. Ibid,, p. 378 et 457.
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— Exégèse. — Doclrine. — La grâce et la prédestination. — Tyconins et la Cité de Dieu. — Gc qu'Augustin doit à Tyconius, et Tyconius à Augustin.
L'ck'rivain, chez Tyconius, ne vaut pas le penseur. Cependant,, on l'exécute ordinairement d'une façon trop sommaire. Toute pensée indépendante et vraiment originale suppose quelque personnalité dans les moyens d'expression. C'est ce qu'il est facile de constater ici.
Sous ce rapport, il n'y a pas lieu de distinguer entre les divers ouvrages du Donatistc. On a vu que ses contrOA'^erses du début étaient à base d'exégèse; que, d'autre part, la polémique tenait une place importante dans ses- Régulai ou dans son Commentaire; et qu'enfin il ramenait tout à l'Eglise de son temps. Ainsi, malgré les divergences de date, de dessein et de sujet, ses divers ouvrages présentent des caractères communs. On y reconnaît toujours les mûmes éléments, combinés seulement dans des proportions différentes. Tantôt prédomine la controverse, tnntôt le souci d'expliquer les textes sacrés ; ici, le rappel du passé; là, des allusions au présent ou l'évocation de l'avenir. Mais partout se mêlent la polémique et l'exégèse, les citations bibliques et l'histoire religieuse du temps, les traditions africaines et les conceptions particulières de l'auteur sur les rapports de son Lglise avec l'I-lglise universelle. A cela, rien d'étonnant. Exégète avant tout, Tyconius ne pouvait concevoir la polémique sans exégèse; par contre, un Donatiste comme lui, penseur indépendant comme il l'était, ne pouA^ait faire d'exégèse sans être ramené fatalemeut à la polémique^ à l'examen critiquedes traditions et des réalités contemporaines. Au fond, toutes ses conceptions et tous ses travaux ont eu pourpoint de départ la doujjle préoccupation de justifier par les textes sacrés le principe du schisme donatiste, et de restaurer chez les Donatistes le sens de l'unité chrétienne. Par des mo3^ens divers, il a toujours visé ce double objet : détendre son Eglise contre les Catholiques, et la défendre contre elle-même, contre le danger des exagérations sectaires. D'où l'unité de sa vie et de son œuvre.
Mais cette unité, elle était dans le dessein et la pensée de l'auteur, plutôt que dans chaque livre pris à part et considéré on lui-même. On doit reconnaître que, chez Tyconius, l'art de la composition est médiocre. Ne parlons pas du Commentaii'e sur L'Apocdlypse., ni des ouvrages de polémique, qu'on ne peut apprécier a cet égard d'api'ès des fragments, si nombreux qu'ils soient, ^lais nous possédons encore, tout entier, le livre des
TYCONIUS 211
Regulœ\ et nous y avons relevé d'assez graves défauts de composition. Incertitude dans le plan d'ensemble : les règles sont deportée très inégale, et l'une au moins est à peine une « règle ' » ^ et l'ordre de succession ne correspond pas à la logique du système 2. Manque de proportions entre les parties : les chapitressont de dimensions très ditïérentes, et de trop longues digressions s'intercalent entre des notes trop sèches. Raideur et monotonie dans la disposition intérieure des chapitres : une brèvedéfinition de la règle, puis une interminable série d'exemples ^ coupée de loin en loin par une observation générale ou une phrase de controverse. Pour tout dire enfin, la mise en œuvi'e trahit une sorte de maladi'esse, qui contraste avec la vigueur de la conception et l'originalité de la doctrine.
A cette critique, qu'ont dû lui adresser bien des lecteurs, Tyconius semble avoir voulu répondre d'avance. Il déclai'e qu'il n'éci'it pas en rhéteur, qu'il compte unif[uement sur l'Esprit de Dieu : « Dans mon langage, dit-il, je no suis pas l'art de la rhétorique, bon pour la sagesse humaine. Cet art, l'Apôtre ne le suivait pas non plus, lui qui l'aurait pu mieux que personne. Il aurait craint de rendre vaine la croix du Christ : lu vérité f[u'il prêchait n'avait pas besoin, comme le mensonge, du secours et des ornements du discours. Non, je parle selon les mystères de hi sagesse céleste, d'après le magistère de l'Esprit saint ^. » Foi't bien; mais la réplique, si réplique il y a, ne porte guère ici. A côté de la manA^'aise rhétorique, que personne ne songe à recommander, il y a la bonne rhétorique, née tout simplement de l'expérience, et dont les lois s'imposent à tous, môme à l'Esprit saint. Rien ne dispense, dans un ouvrage, de mettre les choses à leur place.
Qu'on ne s'3^ trompe pas, d'ailleurs : T^'conius n'était pas si étranger, qu'il voulait le faire entendre, à la rhétori([ue. Comme l'ont noté Augustin et Genuadius ^, c'était un homme fort instruit, qui avait passé par l'école, qui était au courant de toutes les disciplines profanes, et sur qui ces disciplines avaient laissé leur empreinte.
Il le montre bien, là où il prend sa revanche : dans l'argumentation, où il applique avec une véritable maîtrise et parfois renouvelle les procédés de l'école. Il conduit un raisonnement
1) Tyconius, Ixcijida III. lemonl. Cl". Régula VIF, p. 70 lUirkilL.
2) L,i Jlegiila VII, conlre-parlio cl 3) Tyconius, Régula IV, p. 31 Buccompicment îles deux premières, de- kilt.
vrait occuper la troisième place. Tyco- 4) Augustin, Conlra EphUilain Parrne-
nius le recounail lui-même implici- niuiii, I, 1-2 ; Gennadius, De vii\ ilL, 18..
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avec une sûreté et une ingéniosité de déductions, qui sans doute sont d'un vigoureux penseur, mais où l'on reconnaît aussi un dialecticien de métier. Par exemple, veut-il démontrer que les Justes de l'Ancien Testament ont pu être justifiés par la foi? 11 tire toute une doctrine d'un mot de saint Paul : « L'Apôtre, ditil, montre que l'Esprit de Dieu et l'Esprit du Christ sont identiques. Il montre en outre que, si l'on a l'Esprit de Dieu, on n'est plus charnel. Si donc l'Esprit de Dieu est un avec l'Esprit du Christ, les prophètes et les saints, qui ont eu l'Esprit de Dieu, ont eu l'Esprit du Christ. S'ils ont eu l'Esprit de Dieu, ils n'étaient pas charnels. S'ils n'étaient pas charnels, ils ont suivi la Loi nouvelle... Donc, celui qui s'est réïugié vers Dieu a reçu l'Esprit de Dieu. L'ayant reçu, il a mortifié sa chair. Une fois sa chair mortifiée, il est devenu un être tout spirituel, capable de suivre la Loi nouvelle, affranchi de l'Ancienne Loi... D'où cette conclusion évidente : nos pères, qui ont eu l'Esprit de Dieu, n'étaient pas sous l'empire de la Loi ancienne'. » On citerait bien des exemples de ces raisonnements serrés, d'une impérieuse logique. Sans doute, l'application est neuve et d'un tour original ; mais le procédé vient tout droit de Técole.
Même impression, si l'on étudie le détail de la langue et du style. Cette langue de Tyconius cause d'abord au lecteur une surprise, et môme, si le lecteur est linguiste, une petite déception. De ce novateur, on attendrait des innovations verbales. Or, dans son A^ocabulaire comme dans sa syntaxe, on ne relève presque inen de nouveau ni de personnel-. C'est le fonds classique, complété par les apports du latin d'Eglise depuis Tertullien; c'est donc la langue commune aux auteurs chrétiens d'Afrique dans la seconde moitié du quatrième siècle. A peine, certains termes inconnus jusque-là : quelques substantifs en lia ou en //c>'^, ([uelques adjectifs en bilis ou en trix''. Ces mots nouveaux, qui pour nous apparaissent avec Tyconius, sont si peu nombreux qu'on en peut faire abstraction. D'ailleurs, on les retrouve quel([ues années plus tard chez Jérôme et chez Augustin : le Donatiste a pu emprunter ces termes soit à un écrivain antérieur, soit aux versions bibliques ou au parler de son temps. Au reste, la langue de Tyconius, si pure d'éléments nou- A^eaux ou étrangers, présente un frappant contraste avec celle des citations bibliques au vieux texte africain, dont il émaille
1) Tyc(jiiiii.s, Jh'(jitla 111, p. 10-17 Biir- 3) Dinosccnlia, obduratio, proi>hclaLio, kilt. rccapiLalaiio, rt'iiaraiio.
2) Cf. Burkilt, Tkc ltidc.< <\f Tyconius, -1) Dciitonslraiiix, iinpalpabilis, pidpap. 110-lH [Index of liilia words). bilis.
TYCOINIUS 213
toutes ses pages, et où abondent au contraire les mots et les tours populaires'.
Cette fidélité au vocabulaire traditionnel, et cette allure régulière de la syntaxe, montrent avec évidence que Tyconius était un habile écrivain. En effet, il traitait des questions difficiles, abstraites, obscures, des questions d'exégèse; et il les traitait à fond. C'est presque un tour de force que d'aA'^oir écrit les Regulœ dans la langue courante des communautés chrétiennes du temps : une langue qui jusque-là, en Occident, avait été adaptée seulement aux besoins de la prédication et de la polémique. Tout cela confirme ce que nous savions déjà : c'est que Tyconius avait i^eçu dans les écoles une instruction très complète, et qu'il connaissait fort bien son métier d'auteur. On peut supposer que ce caractère de sa langue et cette fidélité aux traditions littéraires ont contribué à rendre classiques, morne dans les cercles catholiques, ses Régulai et son Commentaire de V Apocalypse.
Son style n'est pas aussi rébarbatif que pourrait le faire craindre la nature des sujets traités. Sans doute, il a surtout des qualités sévères : la solidité, l'exactitude, la précision des termes. Il a aussi des défauts : l'abus de l'abstraction ou de la concision, Tobscurité, la sécheresse. Mais il n'est jamais banal. Ayant beaucoup de choses à dire, l'auteur ne perd pas son temps à développer des lieux-communs. Pressé d'arriver à sa conclusion pour aborder d'autres thèmes, il a le mouvement, la brièveté, la rapidité, parfois des tours vifs et familiers. Il a le trait : il excelle à résumer une démonstration dans une formule saisissante, où l'antithèse des mots accuse celle des idées. A l'occasion, il trouve des expressions pittoresques, des comparaisons poétiques, des métaphores assez neuves ou renouvelées par l'application : les règles d'exégèse, pour lui, sont des « clefs » qui permettent de pénétrer dans les sanctuaires de la Loi, ou des « torches » qui en éclairent les mystères, ou encore des « sentiers de lumière » qui guident les fidèles à travers (( l'immense forêt de la prophétie^ ».
Dans ces maquis d'exégèse, il y a des clairières de littérature. On y rencontre jusqu'à des fleurs de rhétorique. Des portraits, par exemple. Voici un parallèle entre l'homme que la crainte seule empêche de faire le mal, et le vrai Juste qui aime réellement le bien : « De par sa volonté, c'est un coquin, celui dont la nécessité seule fait un honnête homme. La loi em-
1) Biirkitt, The Baies of Tyconius, 2) 'V y con'wis, Li ber Regulanun, \}roœ\-n.,
p. LXVIII et suiv. p. 1 Burkitt.
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poche l'acte, mais n'entrave pas la volonté. Il n'est pas uni à Dieu, celui qui préférerait le mal, si le mal n'était pas puni. On ne l'ait pas la volonté de Dieu, quand on gémit de ne pouvoir faire sa propre volonté. On n'est pas compatissant, quand on craint d'être cruel : on est sous l'empire de la loi, on est esclave. Ce n'est pas qu'on déteste le larcin, mais on redoute le châtiment : on deviendra nécessairement voleur, vaincu par les mauvais conseils. On est charnel, sous le joug du péché : on n'a pas l'Esprit de Dieu. Au contraire, celui qui aime le bien, est l'image de Dieu ; il vit par la foi au Seigneur... Ce n'est pas par crainte qu'il fuit le mal, ni par nécessité qu'il fait le bien : il est affranchi de la loi, il est libre K » On dirait presque, sinon du Sénèque, au moins du Cyprien.
Une autre surprise, c'est d'entrevoir parfois, entre deux citations bibliques, la personnalité de l'exégète. Apparitions furtives, assurément; car l'auteur est discret et ne se montre pas volontiers. Mais, enfin, il ne se cache pas toujours ; en certains cas, il trahit ses sentiments, ses impressions. « Je ne dis pas cela sans douleur », s'écrie-t-il à propos d'une interprétation erronée de textes prophétiques-. Ailleurs, c'est avec une émotion singulière qu'il écarte la doctrine aventureuse de quelques contemporains sur les conditions de la promesse faite par Dieu •à Abraham : « -le suis forcé, dit-il, de dire ce que je ne puis entendre sans une ardente colère... Sans doute, il est utile de ■dévoiler, dans l'intérêt de leur salut, les propositions aventureuses de certains téméraires. Mais, quand il s'agit du Dieu tout-puissant, nous devons surveiller notre langage, dans la crainte de révéler par nos réfutations les erreurs qu'il vaudrait mieux taire, et de répandre par nos paroles les impiétés d'autrui. C'est donc en tremblant que nous parlons, laissant à chacun le soin de considérer les dangers courus 3. » Cette personnalité de l'auteur, qui parfois se trahit par un éclat, mais qui toujours se devine derrière la polémique ou l'exégèse, n'est pas le trait le moins intéressant à noter dans la physionomie de l'écrivain.
Mais il faut en revenir à l'essentiel, à la controverse doctrinale et à la méthode d'interprétation des Livres saints, pour juger du rôle et de l'influence de Tyconius. Comme polémiste et comme exégète, il devint vite l'un des maîtres de la pensée chrétienne en ces temps-là. D'abord en Afrique, où il rappelait
1) Eeffula ni, p. 25, I) p. 2).
-2) » iN'on sine dulore dico » {Régula 3. lieijula III, p. 22.
TYCONIUS
Cyprieri et annonçait Augustin. Il eut cette fortune extraordinaire, de réunir les deux Eglises rivales de la contrée dans une admiration commune pour les inventions originales de son génie créateur. On a va quel beau scandale et quelle alerte avait causés d'abord sa polémique indépendante au camp des schismatiques : leur primat lui-même et leur concile général étaient partis en guerre contre l'audacieux ^ Cette crise passée, les Donatistes n'en adoptèrent pas moins le nouveau système d'exégèse, qui, après tout, venait d'un des leurs, et qui honorait leur Eglise. Plus délicate encore, à l'égard de Tyconius, était l'attitude des Catholiques africains : ils tranchèrent la difficulté en reniant à demi le polémiste, tout en exaltant l'exégète. Augustin d'Hippone et Aurelius de Carthage donnèrent l'exemple, rassurant ainsi tous les scrupules-. Dès lors, la réputation de Tyconius se répandit dans tout l'Occident. Pendant des siècles, dans les parties les plus diverses du monde latin, partout où l'on étudiait V Apocalypse et les Propliètes, il ne compta que des admirateurs, des imitateurs ou des plagiaires : en Afrique, au cinquième siècle, l'auteur à-M Liber de promissionibus Dei'^, au sixième siècle, Priraasius d'Hadrumète^; en Italie, Cassiodore •'', Ambrosius Autpertus ^; en Espagne, Apringius de Béja', Isidore de Séville^, Beatus de Libana^; en Gaule, Cassien'o, Gennadius de Marseille i', Alcuin'-, Hincmar'-^l en Angleterre, Beda^''; en Allemagne, Haimo d'Halberstadt^^; en Suisse, les moines de Saint-Gall '^'. Par une ironie de la destinée, le schismatique africain était devenu, pour les Églises d'Occident, une façon de classique.
De toute cette gloire du Donatiste, ce qu'on doit surtout retenir, c'est l'action décisive qu'il a exercée sur le plus illustre de ses compatriotes, presque un contemporain : cet évêque d'Hip-
1) Augustin, Contra EpisLnlam Parme- .niani, I, 1; Epist. 93, 10, i3-i4.
2) Episl. 41, 2.
3) Liber de promis.-iiotiibiis el prœdiclionibus Dei, IV, 13. 22.
i) Primasius, Coinnienluriurum super Apocalyp.tin Joannis librl Y, Prolog., p. 793 Migne.
5) Cassiodorc, De iiuliliilione divinaruni lUieranitH, 9-10; Complexioiies in Apocalypsin, U et 16 ; Jii Psalleriuni prœfalio, 13.
6) Ambrosius Autpcrlus, In Apocalypsin libri X.
7) Dom Férotin, ApringiuA de Béja, son ■Cominenlaire de i Apocalypse, Paris, 190O.
8 Isidore de Séville, Senlentix, T, 19 De sepleni BeçiuUs.
9) Beatus, Coinnienl. in Aj)Ocalypsin, Madrid, 1770.
10) Cassicn, Contra Nestorium, VI, 23.
11) Gennadius, De vir. ill., 18.
12) Alciiin, CoiiLinenlarioruni in Apocalyiisin libri V.
13) Hincmar, De prœdeslinalinne, 31.
l-t) Beda, Exiilaaalio Apocalypsis, 1,
15) Haimo d'IIalborstadt, Expositionis in Apocalypsin loannis libri VII.
16) G. Becker, Catalo<ji bibliolhecarum antiqui (Bonn, 1885), p. 48.
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pone, en qui l'Eglise latine allait reconnaître le plus grand de ses docteurs i. Rien de plus significatif que les hommages et les multiples emprunts de l'évoque catholique à cet écrivain schismatique, qui sans doute s'était brouillé avec l'Eglise de Donat, mais qui pourtant restait un adversaire des Catholiques.
Augustin connut de bonne heure les Regulœ et le Commentaire de U Apocalypse, liveque, il lisait et relisait ces ouvrages, dont il parle souvent, dans sa correspondance ou ailleurs, et toujours avec une singulière déférence. Vers 396, dès le début de son épiscopat, il écrivait à son chef et ami, Aurelius de Garthage : « Je t'ai déjà parlé des sept Règles ou Clefs de Tyconius. Comme je te l'ai souvent écrit, je désirerais savoir ce que tu en penses. J'attends ton avis-. « Ces lignes trahissent encore quelque réserve. Mais, bientôt, toute méfiance disparaît, au moins en ce qui touche l'exégèse. Plus tard, dans ses Questions sur llieptateuque, Augustin citait avec éloge l'opinion de Tyconius sur la durée du séjour des Hébreux en Egypte'^. Vers la fin de sa vie, dans un chapitre de ses Rétractations où il revisait un de ses ouvrages antérieurs, il adoptait sur un passage de saint Paul l'interprétation de Tyconius, au lieu de celle de Cyprien qu'il avait d'abord reproduite^. Ce n'est pas seulement sur la façon de comprendre tel ou tel verset, que l'évêque d'Hippone interrogeait son précurseur schismatique ; c'était encore sur les principes de la méthode à suivre pour l'interprétation des Livres saints. Quand il voulut insérer dans le De doctrina chrisiiana un petit manuel d'exégèse à l'usage des clercs catholiques, il résuma simplement les Règles du Donatiste^'. En dehors môme du domaine de l'exégèse, et pour les besoins des controverses catholiques, il estimait fort utile la lecture des ouvrages du schismatique. Il écrivait un jour au diacre Restitutus : <( Lis donc Tyconius, que tu connais bien. Sans doute, tu n'auras pas toujours à l'approuver; mais tu sais bien de quoi il faut se garder en le lisant. En tout cas, consultele sur la question qui nous occupe : il te montrera que dans. l'Eglise de Dieu, si nous ne pouvons corriger ou supprimer certaines fautes ou même certains crimes, nous devons les to-
1) Cf. Sharpe, 'FichoninA an'd Augus- 2) Augustin, EpUl. 41, 2.
lAiu; (dans The Dublin Bcviciv, GXXXII, 3) Quœsliones in HeplaUmcJuun, II, 47,
11(03, p. G4 otsuiv.); Scholz, Glaiibe und 102.
Uiu/lanbe in der WelUjc.ffhichte, ein Kom- 4j Betract., II, 44, 4.
menlar :u Auguslins De Civilale Dci 5) De doctritia chrisiiana, III, 30, 42 et
(Leipzig, 1911), p. 78 et suiv, ; 114 et suiv. suiv.; 185 et suiv.
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lérer sans rompre le lien de l'unité. Cette question-là, Tyconius me paraît l'avoir rigoureusement traitée et tranchée*. » On voit que, pour l'évêque catholique d'Hippone, le Donatiste n'était pas seulement un maître d'exégèse ; c'était encore un guide dans les controverses contre l'Eglise rivale.
Si Augustin recommandait aux clercs africains la lecture et l'étude des ouvrages de Tyconius, c'est que lui-môme en avait tiré grand profit. Il a fait beaucoup d'emprunts au Donatiste, et des emprunts de tout genre : polémique, exégèse, doctrine.
Dans ses controverses contre les schismatiques du pays, l'évoque d'Hippone opposait volontiers à ses adversaires le nom, l'autorité, les arguments de leur grand homme-. Universalité de l'Eglise, objections contre le principe du schisme et du second baptême, railleries sur l'orgueil et l'intransigeance des Donatistes, sur leurs prétentions à la sainteté et au monopole de la vraie religion : tels étaient, nous l'avons vu, les thèmes principaux développés par Tyconius dans sa querelle avec ses anciens amis. Or, tout cela se retrouve chez Augustin, à la base de toutes ses polémiques contre les Donatistes. Sans doute, ces idées ou ces objections avaient été esquissées déjà par Optât de Milev, que le Donatiste avait dû lire. Mais avec Tyconius, esprit plus vigoureux et plus systématique, elles avaient pris plus de force et de portée; en outre, elles avaient chez lui plus de valeur et de relief, par le fait seul qu'il n'était pas catholique. Augustin, même quand il parait suivre Optât, se souvient encore de Tyconius.
En ce qui concerne l'exégèse, il est inutile d'insister, puisque le témoignage d'Augustin lui-même est formel. Dans le De doctriiia cîiristiana, sauf quelques réserves de détail, l'évêque d'Hippone adopte tout le système du Donatiste-'. Dans la Cité de Dieu, quand il veut interpréter V Apocalypse, il se sert constamment de la méthode appelée recapilidatio'^ dont Tyconius avait fait sa sixième Règle. A son précurseur schismatique, il emprunte ses idées sur l'Antéchrist, sur la double résurrection, sur le millennium''^ . Pour les deux auteurs, Imprima resurreciio est la régénération par le baptême; Valligatio Diaboli est le symbole de l'impuissance relative du Diable, qui actuellement ne peut empêcher bien des pécheurs de rentrer dans l'Eglise par
1) Epixl. 249. conius, Régula VI.
2) EpisL 93, 10, 4i3-44; Conlra Epislu- 5) Augustin, De Civilate Dci, XX, Set lain Panneniani, I, 1 et suiv. suiv. — Cf. Tyconius, lie<jula IV, p. 3f>
3) De doclrina chrhliana, III, 30-37, Burkitt; Gcnnadius, /> v(r. t7^.,18; Bea- 42-56. tus, Coinineiil. in Apocalypsin, p. .53(>
4) De Civitale Dei, XX, 6-17. — Cf. Ty- Florcz.
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la pénitence; le niilLennium est la victoire actuelle des Justes, qui, au milieu des persécutions présentes, triomphent du Diable grâce à l'appui du Christ. Sur ces divers points, l'évêque catholique et l'exégète schisraatique sont complètement d'accord : des passages parallèles, faciles à rapprocher dans des tableaux synoptiques ^ permettent de constater la concordance, non seulement pour le fond, mais dans le détail de l'expression.
Ce qui est bien plus important encore, c'est que l'influence du Donatiste s'est exercée jusque sur la doctrine proprement dite de l'évêque d'Hippone. Entre les deux penseurs, il y a des rencontres singulières et des analogies significatives : d'abord dans la théorie de la grâce et de la prédestination, puis dans la conception de la Cité de Dieu.
La question de la grâce a beaucoup préoccupé Tyconius, qui savait par cœur les Epitres pauliniennes. Il y revient souvent dans ses Regulœ. Il répète que le salut ne peut être assuré sans le secours direct de Dieu: « Jamais homme, dit-il, n'a pu être sauvé, si ce n'est par la grâce seule, et parle moyen de la foi?. » Même avant le christianisme, la grâce était nécessaire pour observer la Loi et pour résister aux passions •''. Maintenant, elle est « un don du Christ, qui l'accorde dans sa plénitude à toute nation'' ^). L'homme ne peut rien sans la grâce; les œuvres ne comptent pas sans la foi, qui seule justifie, et qui elle-même vient de Dieu : « Il est impossible, sans la grâce de Dieu, d'arriver à la gloire... Jamais personne n'a vaincu, sinon celui pour qui Dieu a vaincu... Si notre victoire n'est pas notre œuvre, elle vient, non des œuvres, mais de la foi; et nous n'avons pas à nous en glorifier. En effet, nous n'avons rien que nous n'ayons reçu. Ce que nous sommes, nous le sommes par Dieu; et la grandeur de la vertu dépend de Dieu, non de nous. Toute notre œuvre, c'est notre foi; et la foi se mesure à l'action que Dieu opère en nous^.» Donc, on n'est justifié que par la foi, on n'arrive à la foi que par la grâce, et l'on ne reçoit la grâce que si l'on y est prédestiné. Cette prédestination est la condition nécessaire et suffisante du salut : <c Personne, dit Tyconius, n'est ■certain d'être du nombre des prédestinés. L'Apôtre lui-même a dit : « Je crains d'être un réprouvé. » Pour les Justes, la loi de , Dieu n'est pas une manifestation dé sa colère, c'est une épreuve de leur foi : une épreuve qui les pousse à chercher constamment
1) Scholz, Ulaube and Unglaube in der conius. Régula III, p. 15 Burkitt). WelUjcschichle, p. 11-1-II6. 3) Tyconius, Régula \\\, p. 17.
2) « Neque aliquando libcrari potuit 4) Ibid., p. 18-19, (liorno) uisi soin gratia per lideni» (Ty- 5) Ibid., p. 19.
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la grâce de Dieu, pour achever en eux ce qu'a prévu la prescience divine, et pour conformer leur libre arbitre àUeur condition de prédestinés. D'ailleurs, ils ne peuvent pas ne pas entendre Dieu, ceux dont Dieu a prévu, promis, juré qu'ils l'entendraient'. » Jamais, sans doute, l'on n'avait encore pénétré si avant dans la doctrine de saint Paul; ou, du moins, jamais l'on n'en avait tiré des conclusions si nettes. Tout porte à croire que les idées de Tyconius sur la grâce et la prédestination ont contribué à pousser Augustin jusqu'à ses théories extrêmes. En tout cas, le Donatiste avait attiré sur ce point l'attention de l'évoque catholique : et cela, de bonne heure, bien avant l'apparition du Pélagianisme.
De môme, Tyconius a été un précurseur dans ses évocations apocalyptiques de la Cité de Dieu. Il est le premier qui, des rêveries de V Apocalypse, ait dégagé une philosophie de l'histoire, fondée sur l'opposition et la lutte éternelle des detix Cités : la Cité de Dieu et la Cité du Diable. Il disait dans son Commentaire de V Apocalypse : « Il y a deux Cités, la Cité de Dieu et la Cité du Diable... De ces deux Cités, l'une veut servir le monde, l'autre le Christ. L'une désii^e régner sur ce monde, l'autre fuir ce monde. L'une s'afl'lige, l'autre se livre à la joie. L'une frappe, l'autre est frappée. L'une tue, l'autre est tuée : l'une pour être justifiée davantage, l'autre pour mettre le comble à ses impiétés. Ces deux Cités montrent la même ardeur, l'une à mériter la damnation, l'autre à mériter le salut-, » Comme on le voit, cette page de Tyconius contient déjà toute l'esquisse du De Civitate Dei.
Ainsi, que l'on considère la doctrine, l'exégèse ou la polémique, on constate une profonde et durable infkience du schismatique sur l'évêque catholique. Mais, si Augustin doit beaucoup à Tyconius, Tyconius doit beaucoup plus encore à Augustin : car c'est l'évoque d'Hippone qui indirectement, par son admiration, par son exemple et ses citations, par ses emprunts mômes, a sauvé de l'oubli l'œuvre et jusqu'au nom du Donatiste -^
1) Régula III, p. 25-26, ouvrage qu'on relève chez les auteurs
2) « Ecce duas civitates, unam Dei, des siècles suivants, se rapportent au et iinum Uiaboli... Ha; duic civitates, commentaire et aux citations d'Augusuna miindo, et una desiderat servire tin dans le De doctrina chrisLiana (13ur- Christo... » (lieatus. Comment, in Apo- kitt, The Rulef: of Tyconius, p. XXIV). calypsin, p. 50(5-507 Flore/). C'est la preuve que le nom de Tyconius,
8) Le fait est frappant pour les Jle- et indirectement son livre, ont été (juke. Les Epiioniés du Liber rteijularum, sauvés par Augustin, comme la plupart des allusions à cet