‹ Saint Optat et les premiers écrivains donatistes [microform]Chapitre 14 sur 24 · CHAPITRE YIl SAINT OPTAT · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIl SAINT OPTAT

Optât de Milev. — Tl inaugure la littérature antidonatistc. — Sa vie. — Sou nom. — Son pays et sa lamine. — Son patriotisme africain. — La jeunesse d'Optat. — Le païen. — Son éducation. — L'cvêque et le polémiste. • — Caractère et tour d'esprit. — Sincérité et loyauté. — Horizons bornés.

— Foi simple et sens pratique. — Goût du fait précis et du document.

— Bonhomie et malice. — Tempérament de chroniqueur. — Modération dans la polémique.

Précurseur de saint Augustin dans la polémique contre le schisme, saint Optât est pour nous le plus ancien représentant de la littérature antidonatistc. Et ce simple fait, si l'on y réfléchit, est de nature à causer queh[ue surprise. C'est presque un paradoxe historique, que cette apparition si tardive du premier champion des Catholiques, dans la lutte depuis si longtemps engagée entre les deux Jiiglises africaines.

Au moment où parut l'ouvrage d'Optat', il y avait plus de cinquante ans qu'avait éclaté le schisme. Pendant ces cinquante ans, la littérature polémique de la contrée n'avait guère été qu'un long monologue, d'ailleurs très violent, très monté de ton. Du camp des sehismatiques s'étaient élevées, simultanément ou tour à tour, bien des voix aigres ou tonitruantes : celles de Donat le Grand, des orateurs de concile ou de prétoire, des pamphlétaires, des panégyristes de martyrs, puis celles de Vitellius, de Pontius, de Parmenianus. Dans le camp des Catholi-

1) BiiJLiofjnAPiiiE : p. 108.

1" Maniiscril^. — Priiicipiiiix niiiiui- 2" EdiUons. — Eil. princcps p;ir Co-

scrils : Codex PelropolUanus, oliiii Cor- rhhrMis (.Miiycuco, lôW). Ed. do Baldiii-

liciciisi^ (v'-vi° siècles); Codex Aiirclia- mis (P;iris, 1,5B3 cL 15G!)); do Diipiii

nensis Kiij (vii° siècle) ; Codex Parisinu^ (i'aris, 1700; Anislerdaiii, 1701; Aii-

1711, (jlim Co/^(,r/(HU.s (xi° siècle); Cocto vers, 1702; n;|)rodiiiLe ])ar Migru;, P«-

ParisiiLu^lii'ii'd5,oUmGerinanensis {w°ii.); Irol. lai., l. XI, p. 883 cL suiv.). Édition

Codex Reinensis 221 (ix' siècle). — Cf. critique do Ziwsa (Vienne, 1893; t. XXVI

Ziwsn, p. XIV et sniv. de son éditi(Mi; du Corpus scriplor. ecclcs. lai. imbUô ir.w

l'Jranos Vindoboneiisis, Vienne, 1893, l'Acadénnu de Vienne).

ques, un silence édifiant ou apeuré : à peine, quelques protestations de leurs avocats dans les grands procès de Carthage^, ou quelques discours de concile-.

Le contraste est vraiment singulier, presque invraisemblable. On ne s'explique guère que les Catholiques de la région, ordinairement plus batailleurs, se soient ainsi dérobés devant la controverse; que leurs écrivains, leurs orateurs aient opposé une patience si dangereusement évangéli([ue au.x injures, aux calomnies, et aux coups de leurs adversaires. On est tenté, naturellement, de supposer qu'ils ont eu avant Optât des polémistes, dont le nom et l'œuvre se sont perdus. Ce n'est pas impossible. Cependant, même en admettant cette hypothèse, on s'explique encore difficilement la disparition si complète d'une première littérature polémique. N'oublions pas que plus tard, avec Optât, avec x\ugustin, la controverse a porté principalement sur l'histoire primitive du Donatisme, depuis la rupture jusqu'à la persécution de Macarius et à la revanche des dissidents sous le règne de Julien. Si donc, pendant ce demi-siècle, les Catholiques africains avaient eu un véritable polémiste, nous en saurions quelque chose ; d'autant mieux qu'Optât lui-même, vivant en plein pays donatiste, admirablement placé pour être bien renseigné, a recueilli avec soin les traditions et les anciens documents relatifs à la querelle des deux Eglises. Or, Optât ne connaît avant lui aucun polémiste qui ait pris la défense de son Eglise; et c'est justement pour cela, que lui-môme a cru devoir relever enfin le long défi de ses adversaires.

Donc, le mystère subsiste pour nous; et, avec le mystère, ce paradoxe historique d'une controverse qui, pendant un demisiècle, reste un monologue. Cette constatation, d'ailleurs, n'est point pour diminuer l'importance du rôle d'Optat, ni l'intérêt de son livre.

Par ses contemporains et ses compatriotes, saint Optât est appelé tantôt « Optât l'Africain » [Optatus Afer) 3, tantôt « Optât de Milev » [Optatus Milevitanus) '' ou « évêque de Milev » {episcopus Milevitanus) •'. Milev, aujourd'hui Mila, à cinquante kilomètres au Nord- Ouest de Constantine, était une vieille cité numide, devenue cité romaine; un peu perdue dans la montagne,

1) Acla p\ir(jalioim Fclicia. p. 200-201 5, 10; Coiilra lulianum,!, Î5, 7.

cl 20;-î Zhvsii; Opiat, III, H, p. 78. 3) Jcromt', Devir. ilL, 110; Ilnnorius

2) Optai, I, 2-1; AppeinUx d'Oplal, AiiHUslodiuiciisis, I, 111.

11. H, j). 205; 11. 4, ]i. 207; a. 5, p. 208- 4) An^iisLiii, Ad Caikolieon E[)islula

210; 11. 9-10, p. 212-216; Concil. Carlhœj. contra Dunulislas, 19, 50.

aim. ;M8, Exonl.; eau. 1-2 et 12; ^'or/. ,'>) Cmilra EpisUdum Parmeiiiani, I,

Thcod., XVI, 2, 7; Aiiynsliii, Epiât. 48, ;], 5; Jcroiue, J)c vir. ill. ,1)0.

l'homme 243

à l'extrémité de la Numidie propre, non loin des frontières de Maurétanie. La ville avait pourtant quelque importance, puisque des conciles y siégèrent au temps dWugustin '. Saint Optât y l'ut évêque dans le dernier tiers du quatrième siècle; et c'est, à peu près, tout ce que nous savons sur son éplscopat.

Quant au nom à-'OptalLLS, malgré son apparence toute romaine, il était très répandu en Afrique, notamment en Numidie. Par une coïncidence singulière, on a trouvé à Lambèse, sur un cippe, l'épitaphe d'un autre Optât de iMilev, Optaiiis Mile^'ilanus : celui-là était un militaire, soldat de la troisième légion Auguste-. Nous connaissons, dans la région, bien d'autres homonymes, les uns païens, les autres chrétiens : parmi eux, plusieurs évéques. A Timgad, l'ancien Thamugadi, on vient de découvrir une dédicace à la déesse Cœlestis, consacrée par un chevalier romain, qui s'appelait P. Sittius Optatus^, Beaucoup plus que ce chevalier, dans la môme ville, un évêque donatiste fit rayonner le même nom, mais avec une auréole de crime et de sang : ce terrible Optatus de Thamugadi, chef de bandes, sorte de bandit mitre, qui terrorisa le pays, et qui, pendant dix ans, suivant l'expression d'Augustin, fit gémir toute l'Afrique''. Citons encore un autre évoque homonyme, nullement farouche celui-là, et du parti catholique : Optatus de Vescera ou Biskra, ([ui assista à la Conférence de 411 ^, probablement cet évêque Optatus à qui Augustin adressa en 418 un traité sur l'origine de l'àme''. Par ces exemples, qu'on pourrait multiplier, on voit que le nom ai Optatus^ traduction peut-être de quelque nom indigène, était d'usage courant clans la Numidie de ces temps-là.

Saint Optât était, sans doute, d'une famille de soldats : de la même famille, peut-être, que ce concitoyen homonyme connu par l'épitaphe de Lambèse, C. Valerius Optatus Milevitanus, soldat de la troisième légion'. Tout porte à croire ([u'il était né dans cette cité de Milev, où il devint évêque. 11 semble avoir toujours vécu dans le pays, où il vit à l'œuvre, au temps de Julien, les artisans de la revanche donatiste. Il ne s'inléj'esse guère qu'aux choses de Numidie : avec quehjues échappées, seulement, vers d'autres régions d'Afrique, paj'foisvers Uomc,dans l'entraînement du récit ou de la polémique. Même ([uaiid il parle de Carthage ou de la Maurétanie, il en parle pi'csque en étran-

1) Codex canon. Ecoles, afric, can. 88; I, 21:, 26.

AiiKiisliu, EpisL. 171) cl. 182. 5) Collât. Carlliag., I, 120.

2) C. 1. L., VUI, 32G(j. G) Auniisliii, EpixI. 190. — CI'. Epist. ii) A. liiillu, Les ruine.f de Tiingnd, 111 202 Ins.

(P.iris, llUl), p. 144. 7) C. L L., VIII, B2i;(î,

4) Aiigusliii, Contra litleras Petiliuni,

ger, en indiflerent, qui répète une leçon apprise ou reproduit des l'orniules consacrées. Au contraire, pour tout ce qui touche à la Numidie, il s'anime, il s'émeut : c'est en témoin oculaire qu'il conte, ([u'il peint, qu'il juge. Comme la plupart des écrivains d'Afrique, il a au cœur le culte de la petite patrie, qui, chez tous, obscurcit un peu le culte de la grande. Dans l'orgueil de son patriotisme africain, il raille l'origine étrangère de Parmenianus : il ne pai'donne pas aux schismatiques du pays d'être allés choisir pour chef un Espagnol ou un Gaulois *. Ce patriotisme africain est chez lui si exclusif et si restreint, ([u'il semble parfois se réduire aux proportions d'un patriotisme numide.

D'après le témoignage d'Augustin, ([ui pour cela le compare à Gyprien, à Lactance et à Victorin, Optât avait été païen dans sa jeunesse '. On ne sait rien, d'ailleurs, sur les causes et les circonstances de sa conversion. Gomme tant d'autres alors, il dut être amené au christianisme par le besoin de certitude; et, aussi, par l'exemple, en ces temps où un grand courant de rénovation morale poussait les lettrés comme les foules A^ers la religion nouvelle. Il avait reçu une instruction complète, mais surtout formelle, purement littéraire, celle qu'on donnait alors dans toutes les écoles de l'Empire j-omain. Dans la rhétorique et la philosophie traditionnelles, il ne trouva que vide et déception, le jour où il y chercha une règle pour l'orientation de sa vie morale. De lui, comme de bien d'autres, la déception fit un chrétien.

De sa carrière ecclésiastique, nous ne connaissons que le ternie. Il nous apprend lui-même qu'il fut éA'^êquc : « Ge serait, dit-il quelque part, ce serait un crime de faire, nous évêques, ce que n'ont pas fait les apôtres •' ». Augustin l'appelle « l'évêque de ]Milev, de vénérable mémoire '^ ». Dès le début de son épiscopat, comme tous les évêques catholiques de la contrée. Optât fut aux prises avec les schismati([ues. Il trouvait en face de lui, dans son diocèse et dans sa ville de Milev, un collèo-ue et rival donatiste, donc un ennemi. Et les dissidents de ]\Iilev étaient redoutables : un jour, on accusa leur ôvêque d'avoir confisqué ou détruit quatre basiliques''. Obligé de tenir tête à des sectaires toujours menaçants, Optât dut chercher des armes pour

1) Opliil, I[, 7. ei)isc;f)piis caLhoIicio comniiinif)iiis Opla-

2) AiiH'ii^liii» ^^c doclrina clirisliaiia, lus » (Augustin, Contra Epi.tlulani Piir- II, 40, Gl. iiieniuiii, I, 8, n). — Cf. Jûrouic, De vir.

H) a Ncfjis csl cuiin nt cpiscdpi J'at'iji^ ilL, IKJ : « 0|)L;iLus AlVr, cpiscoiMi.'i

mus quod nposluli iioii rocuniiit... » .MilcniLaiiiis ex ));irl.(^ (^ .tliolicii ».

{OpL.-il,, Vil, 2). 5) (Juilut. Carlhiiij., 1, -lOi.

i] « VciuMMbilis iiieinorire MiloviL;uuis

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