L HOMME
"la lutte; il s'étonna de n'en point trouver dans l'arsenal des traditions catholiques, et résolut d'aviser aux moyens de se défendre par lui-même. C'est ainsi, dans cette petite guerre de tous les jours,, qu'il s'habitua et s'exerça à la controverse : il prit, peu à peu, des airs de polémiste. L'occasion fit le reste; et le modeste évoque de Milev partit en gnierre contre le cliel' tout-puissant de l'iilglise rivale, le primat donatiste de Cartilage.
Voilà tout ce qu'on sait de la vie d'Optat. On ne peut déterminer qu 'approximativement la date, de sa naissance et colle de sa mort. Nous verrons qu'il publia son grand ouvi'age en 366 ou 367, et qu'il en préparait une seconde édition vers 385. En 366, il était sûrement évoque depuis plusieurs années, il était alors en pleine maturité d'âge et de talent: il devait être né vers 320. On perd sa trace après 385. ÎNIais il n'a pas dû survivre longtemps : saint Jérôme, dès 392, saint Augustin, A^ers 400, parlent de saint Optât comme d'un auteur de réputation consacrée, mort depuis des années '.
Sur le caractère de l'homme et le tour d'esprit de l'écrivain, nous n'avons guère que le témoignage de son livre. INIais ce témoignage est explicite et probant: en ce geni-e de polémique, le plus discret des auteurs trahit malgré lui sa personnalité. -
11 s'est trouvé naguère des critiques pour incriminer la bonne foi d'Optat. On l'accusait d'avoir fabriqué- des documents pour les besoins de la controverse. Eu conséf[uence, ouïe traitait brutalement de faussaire; on le citait à la barre de l'histoire, pour faux et usage de faux. Les accusateurs ont dû faire amende honorable ; ils ont battu en retraite devant l'argumentation décisive d'une critique plus clairvoyante et plus approfondie-. Ce qui reste étrange, c'est l'accusation elle-même, portée si légèrement contre un tel écrivain. Vraiment, il faut l'aA'oir peu lu, ou mal compris, pour soupçonner en lui un faussaire. Ce qui frappe, au contraire, dans tout ce qu'il écrit, c'est un air d'honnêteté. La première impression, et la dernière, que laissent une étude sérieuse de l'ouvrage et la fréquentatiou l'amilière de l'auteur, c'est une. impression de sincérité, de loyauté, On estime l'homme, avant de s'apercevoir que l'écrivain avait du talent. Ce prétendu fausscùre est surtout uu brave homme, d'une bonté engageante et pas sotte, qu'on eût aimé avoir pour ami.
Telle était l'opinion unanime de ses contemporains et de ses compatriotes, catholiques ou schismatiques. Optât était estimé
1) Jérôme, De utr. /n., 110; Aiis'iisliu, Roinc, 1890 (MéUuuirx de l'Ecole de Coiilra Epistulam Parmeniani, 1, 3, !>. Jlomc, X, U90, p. 58'.) cL siiiv.). \
2) DiiL'hesiu,', Le Dusttier du Donalisme,
de quiconque l'avait connu ouïe lisait. Des Catholiques, d'abord : Augustin laisse voir une sympathie particulière, faite de respect efc de reconnaissance, pour celui qu'il appelle « un vénérable évoque »^ Mais les Donatistes eux-mêmes témoignaient autant de confiance que d'estime à ce polémiste qui avait été leur adversaire. Ils le montrèrent bien, en 411, à la Conférence de Carthage : ce sont eux surtout qui, au cours des discussions, invoquaient l'autorité d'Opfcat. Ils demandaient qu'on lût publiquement tels de ses récits, pour établir la réalité des faits-. Et, bien que l'aventure eût tourné contre eux, ils ne lui en gardèrent pas rancune.
Honnête homme et adversaire loyal, réglant sa conduite sur les principes de la charité chrétienne, Optât était un évoque de foi simple et de sens pratique. Peu porté aux spéculations, il n'a guère parlé de théologie ; et, sans doute, il s'y connaissait tout juste assez pour remplir ses fonctions épiscopales. S'il fournit parfois des renseignements aux historiens de la théologie sur l'état du dogme en son temps, c'est indirectement, et par hasard; il ne touche à ces matières que dans la mesure où elles s'imposaient à lui au cours des controverses sur le schisme. Ses horizons sont bornés aux affaires ecclésiastiques de son temps, surtout aux querelles des deux Eglises africaines. Dans ses récits et ses discussions, presque toujours d'une remarquable •clarté, il montre un tour d'esprit pratique. Il a le goût du fait précis et du document.
On observe ce tour d'esprit jusque dans les narrations où intervient le surnaturel. Assurément , Optât cro^'^ait aux miracles ; môme, il y croyait ferme, et avec enthousiasme, comme la plupart de ses contemporains. Mais les miracles qui attiraient son attention, et qu'il aimait à raconter, étaient les miracles de son pays et de son temps, des miracles précis, dont on connaissait bien le lieu, la date, les circonstances. C'étaient aussi des miracles familiers, si l'on peut dire : des miracles de tout repos, de ceux qui ne bouleversent trop ouvertement ni les lois de la nature ni l'état social. Par exemple, en 362, dans le sac d'une église catholique, des évêques donatistes jettent par une fenèti-e la sainte ampoule: la main d'un ange soutient dans les airs le vase fragile, qui tombe doucement sur les pierres sans se briser. Les mêmes évêques font jeter aux chiens l'eucharistie: subitement pris de rage, les chiens se pré-
1) Augustin, Contra Epislulam Panne- ' 2) Rrcvic. Collât., Ilf, 20, 88; Ad Do~ niaid, I, '6, 5. natislus pusl Collai., '61, ôi; l'Jpist. 141, 'J.
SON OUVRAGE GONTllE LES DONA.TISTES 247
cipitent sur les sacrilèges et les déchirent à belles dents ^ Croyez ou non à l'intervention de l'ange et à la rage miraculeuse, c'est bien ainsi que les choses ont dû se passer. Optât aime ces miracles réalistes, qui ne déconcertent pas trop la raison humaine.
Donc, un très honnête homme, sincère, loyal, de sens pratique, et de foi simple. N'allez pas croire, après cela, qu'Optât soit un naïf. Sa bonhomie est faite de malice autant que de bonté : une malice qui n'a rien de bien méchant, mais qui enfin donne plus de prix à la bonté. Puis, il a de l'esprit; parfois, du plus fin.
Son tempérament littéraire était, avant tout, d'un chroniqueur. Il était né pour amuser ses contemporains et ses lecteurs du récit ou du croquis de tout ce qu'il avait observé autour de lui : hommes et choses, mœurs et querelles, aventures et anecdotes. Ce sont les circonstances qui ont fait de lui un polémiste. Il a été entraîné à la controverse par le spectacle du triomphe insolent des schismatiques, et de la résignation désemparée de ses amis les Catholiques. Il a cru que son devoir d'évêque était de ne point laisser passer sans réponse les provocations du primat donatiste. Mais, tout en devenant polémiste, il est resté chroniqueur.
D'ailleurs, il a su garder, jusque dans la controverse, ses qualités dhomme et sa discrétion d'évêque. Sans doute, il apporte beaucoup d'ardeur dans la défense de son Eglise ; mais il y apporte aussi sa loyauté, sa bonhomie malicieuse, et une grande vertu, la modération, la mesure. Tout en combattant les sclwsmatiques, il évite de les poussera bout; très conciliant, il se déclare prêt à une entente. Ménager les adversaires et leur rendre justice, c'est toujours un mérite rare ; mais c'était une vertu, et une véritable originalité, au milieu et en face de ces énergumènes qu'étaient ordinairement les Donatistes.
L'ouvrage d'Oplat contre les Donalistes. — Titre. — Première édition en six livres. — Date. — Secondé édition. — Le septième livre. ^ — Dans quelle mesure il peut êlre considéré comme authentique. — Éléments divers dont il se compose. — Additions de l'auteur, transpositions et interpolations. — Objet de l'ouvrage d'Optat. — Réponse à Parmenianus. — Discussion du système donatiste. — Tentative de réconciliation des schismatiques avec l'Église, — Plan de l'ouvrage. — Pourquoi Optât n'a
1) Optai, I(, 19.
pas suivi clans sa réfutation le plan de Parmcnianus. — Contenu des sept livres. — Vue d'ensemble.
Avant d'étudier en lui-même l'ouvrage d'Gptat, il est indispensable de poser nettement, et de résoudre dans la mesure du possible, plusieurs questions de critique : questions complexes et délicates, qui portent sur le titre, sur la date, sur le nombre des livres, et sur l'authenticité du dernier.
On a souvent attribuée l'ouvrage des titres de fantaisie, tels que De schisniaie Donatistariun ou Contra Parmenianum Donatistani. Ces titres, assurément, répondent assez bien au contenu; mais ils ont le tort d'être d'invention moderne. Ils ont été imaginés par des éditeurs, qui ne pouvaient se résigner au silence des manuscrits. Le Codex Remensis donne une l'ois, dans Vexplicit du dernier livre, ce semblant de titre : a. Ad Parmenianum sel dsinaLico nuit auctoreni ' ». Dans tous les autres manuscrits, à propos de chacune des parties du traité, reparaît unirorinément, et exclusivement, cette simple rubrique: les- « livres d'Optat, V/'Z^/'t OptaLi », sans aucune addition-. Môme titre, ou plutôt, même absence de titre, chez tous les écrivains latins qiu ont eu l'occasion de citer l'ouvrage. Les modernes n'ont pas à se montrer plus exigeants que les contemporains ou les compatriotes de l'auteur: pour nous, comme pour eux, les ■ livres d'Optat doivent rester simplement les « livres d'Optat ».
Une autre question, beaucoup plus importante, est celle de ladate. Ou plutôt, des dates : car il y a eu deux éditions, et notre texte actuel est une synthèse des deux •^.
Sur le temps où il composait son ouvrage, interrogeons d'abord Optât lui-même. A deux reprises, il nous apprend qu'ib écrit « un peu plus de soixante ans » après la persécution de Dioclétien et Maximien en Afrique : persécution que dirigeait en Proconsulaire le proconsul Anulinus, et, en Numidie, Ic' gouverneur Florus''. Voilà des noms et des faits qui nous pla-cent sur un terrain solide : la persécution de Dioclétien et Maximien commença en Afrique au printemps de l'année 303, et se termina dans les premiers mois de 305 ■''. « Un peu plus »
1) Codex Remensis 221. — CI', l'cdilioa iiis est diviiR-îiLii teniposlas » (Oplal, I,de Ziu'sa, p. 182. IS). — « Alla perseciiLio, qiia; fuit siib
2) lidiliou de Ziwsa, p. 8, 31-32, G6- Dluclcliaiiu et Maximiauo, qiio temj)ore (i7, etc. — Cr. p. xii. f'ueniiil et iin])ii jiidices belliiin chris-
3) Sur les dates resjx.'clives des deiiK tiaiKj iiDiuiiii iidereiiles, ex qiiibvis iii éditi(Jiis, voyez iii)lre coiviimiiiicatiou à Proviucia l'rocoiisidari ante annos sexal'iiistilul : C. R. de l'Acad.des Inscript., (jinia et qaod excurril fuerat Aiudiiuis, 1913, p. 450-453. - iu Numidia Florus » {ibid., Ilf, 8).
« i) a Vcrmc ante annos scxaginta et qaod 5) Voyez ])liis haut, t. III, p. 29 et
xcurrit pcr tolaui Al'ricaui persecutio- suiv.;p. 38.
(et quod exciirrit), dans le langage de ces chroniqueurs qui comptaient volontiers par dizaines, cela signifie « moins de dix ». Des deux textes d'Optat, on doit conclure qu'il écrivait après 363 et avant 374.
Une indication fournie par un contemporain permet de diminuer beaucoup l'écart entre les deux dates extrêmes. Au témoignage de saint Jérôme, Optât composa son traité en six livres sous le règne simultané de Valentinien et de Valens ^. Valentinien I*^'' a régné de 364 à 375 ; Valens, de 364 à 378. A première vue, la donnée de Jérôme semble confirmer simplement celle d'Optat, et placer l'ouvrage entre 364 et 374 : c'est ainsi qu'on interprète ordinairement ce texte. Mais, en réalité, cette donnée nouvelle est beaucoup plus précise ; et il est surprenant qu'on ne l'ait pas remarqué jusqu'ici. Jérôme nomme seulement deux empereurs régnant ensemble. Or, Çratien devint Auguste et fut associé à l'Empire le 25 août 367 ; il survécut à Valens comme à Valentinien, et régna jusqu'en 383. Donc, depuis la fin d'août 367 jusqu'en 375, il y eut, non pas deux empereurs, mais trois. On ne peut supposer une erreur ou une omission de Jérôme ; car il parlait là de princes contemporains, et, des trois empereurs régnant ensemble, le dernier qu'il eût omis était précisément Gratien, qui longtemps avait été le vrai maître de l'Empire en Occident, l^ar suite, l'indication de Jérôme vise le début du règne simultané de Valentinien et de Valens : l'ouvrage d'Optat a été publié entre le 26 février 364, date de l'avènement de ces deux empereurs, et le 25 août 367, date de l'avènement de leur collègue Gratien.
Mais on peut préciser plus encore. Au moment où Optât donna sa première édition, l'Église de Rome était gouvernée par le pape Damase -. Or, Damase ne devint évoque de Rome qu'au début de l'automne de 366. Le pope Libère mourut le 24 septembre. Damase, élu quelques jours après, fut sacré le .1;"'' octobre ; et son élection ne put être connue en Numidie qu'au bout de plusieurs semaines. Par conséquent, la publication du traité d'Optat ne peut être ni antérieure au mois d'octobre 366, ni postérieure au mois d'août de l'année suivante : elle date soit de la fin de 366, soit du début de 367.
Cette conclusion s'accorde pleinement avec d'autres données
1) « •0[)liitiis Afer, episcopiis Mil('-\i- 2) « Dfmiiisns, hodie qui iiosler est
tiiuus ex ])arto ciil'holicii, scripsiL mb socius » (Oplct, II, 3— texte de lu pre-
Kalenliniano el Viilriitr principilnis... » luière édition),
(.lérome, Devir. ill., 110). . i
du texte d'Optat. L'auteur décrit comme une chose récente le retour triomphant des Donatistes sous le règne de Julien ^ : or Julien était mort en 363, trois ou quatre ans plus tôt. Optât, dans sa première édition, cite Macrobius comme étant alors l'évêque donatiste de Rome 2; or Macrobius était vivant en 366, date probable d'un de ses ouvrages, mais il ne survécut guère 3. Ailleurs, Optât parle de l'hérétique Photinus comme d'un contemporain, un « hérétique du temps présent », dit-il^ : or Photinus, d'après la Chronique de Jérôme'', mourut en 376. Ces concordances chronologiques confirmeraient, s'il était nécessaire, notre conclusion sur la date de la première édition d'Optat.
Mais — et c'est ici que les choses se compliquent — il y a. eu sûrement une seconde édition, postérieure d'une vingtaine d'années. Les traces d'un remaniement se reconnaissent aisément dans notre texte actuel. On y constate d'abord cà et là, parla comparaison des manuscrits, diverses corrections, additions ou interpolations''. Ce qui est encore plus décisif, on y rencontre, juxtaposées aux précédentes, de nouvelles indications chronologiques, qui primitivement ont dû être ajoutées en marge, et qui ont été naïvement insérées dans le texte antérieur, non modifié, par de trop consciencieux copistes.
Rien de plus curieux, à cet égard, que les deux listes parallèles d'évêques romains. Lors de la première édition, en 366-367, la liste des papes s'arrêtait naturellement à Damase, qui venait d'être élu. Or, dans les manuscrits qui nous sont parvenus, elle se termine par ces mots, ajoutés plus tard: « A Damasus a succédé Siricius, qui est aujourd'hui notre collègue^ ». Sirice ne devint pape qu'en 384. Plus étrange encore est l'addition faite à la liste des évoques donatistes de Rome. Dans la première édition, cette liste s'arrêtait à Macrobius, l'évêque vivant en 366 ; et elle se présente encore ainsi dans le plus ancien manuscrit^. Mais la plupart des manuscrits, qui relèvent ici de la seconde édition, contiennent une addition qui introduit dans le passage une singulière incohérence. Au début du chapitre, Macrobius y est donné encore comme étant l'évêque
1) Opliil, II, 16-19. fi) ce. l'cditioii de Ziw.sii, Prœfat.,
2) Ibid., II, 4. p. x-xii.
3) N'oyez phishiint, c/iapi/;'(! IV, p. 154. 7) « Succcssit... Damaso Siricius,
4) « IJicluiu est hoc de Pholiiio pra;- hodic qui uostcr l'sL sociiis » (Optât, sontis loniporish.un'tico » (Optât, IV, .5). 11, 3 — loxto de la sccoudc édition).
. 5) Jéroino, C/u'o/i. ad. aiiu. 376. -^ Cl". 8) Codex PetropolUaniiti, oliin Cor
Goymi, Chronologie de l'Empire romain, i^je/ists (v-viosièclos). — Cf. l'éditiuii de p. .554. Ziwsa, p. 39.
vivant 1 ; et cependant, Ton trouve plus loin, dans la liste épisoopale, les noms de ses deux successeurs : « Glaudianus a succédé à Lucianus, Lucianus à Macrobius ~ ». Nous savons d'autre part que Glaudianus gouvernait la communauté donatiste de Rome en 378'^. On saisit ici la preuve d'une retouche analogue à celle de la liste papale : retouche beaucoup plus maladroite, d'ailleurs, puisqu'elle aboutit à une conl'usion invraisemblable.
Le point de départ et la raison première de ces incohérences chronologiques, ce sont sans doute les additions faites par Optât dans sa revision du traité. Ces additions, il avait dû les noter en marge, se réservant de les mettre ensuite d'accord avec le contexte. Mais des copistes distraits les ont introduites telles quelles dans le corps du récit.
Après ces constatations, on peut tenir pour certain que l'ou- Trage a été revisé en vue d'une seconde édition. La mention du pape Sirice, qui fut élu en 384, prouve que la revision n'est pas antérieure à cette année-là. Maintenant, qui a donné cette seconde édition ? Est-ce Optât lui-môme ? Et pourquoi cette revision ? Et quelle en est l'importance ? — Questions nouvelles, et très complexes, dont la solution est étroitement liée à l'étude critique du livre VII.
Ce livre VU, s'il est authentique, n'a pu être joint à l'ouvrage que lors de la seconde édition. En effet, la première contenait seulement six livres. Nous en avons bien des preuves, et de tout genre. D'abord, l'attestation d'Optat lui-même. Dans son préambule, il indique son plan et le contenu du traité, livre par livre, en prenant soin'de numéroter les livres : or, il n'en annonce que six '5. Avec cette déclaration de l'auteur s'accorde pleinement la physionomie actuelle de l'ouvrage : la fin du livre VI, tableau satirique de la propagande donatiste, marque la fin du traité proprement dit^. En effet, le livre VU, dès les premières phrases, annonce un dessein nouveau : l'intention de répondre aux objections qu'avaient soulevées, dans les cercles donatistes, les six livres antérieurement publiés'', A ces preuves internes, tirées du texte même, s'ajoutent encore des preuves externes. Saint Jérôme" et Honorius d'Autun*^ ne connaissent d'Optat que
1) « Si Macrobio dicuUir vibt illic siiiv,) ; Avellana Colleclio, éd. Gunllu^v, scileat . . . » (Optut, H, 4, p. 37-38 Episl. 13, 8, p. 56.
Ziwsii). 4) Optai, I, 7.
2) « Cliiudiaiius Luciano, Lucianus Ma- à) Ibid., \ï, 8.
crobio... successisso vidcut.iir » (Ibid., 6) Ibid., VII, I, p, 168 et suiv.
Il, 4, p. 39). 7) (i Advorsurii Donatiauaj partis ca-
3) Epistula conciUi romani (aim. 378) luuiniaiu libros sex » (Jcroint!, De vir. (id GriUianuin el Valenliiilanum impcra- ilL, 110).
lor^s (Mansi, ConciL, t. 111, p. 625 et 8) « Scripsit libros ay'o; adversus Doua-
252 SAINT OPT.VT
six livres : ainsi, dans les dernières années du quatrième siècleet an cinquième, des lettrés d'Italie ou d'Orient et de Gaulen'avaient encore entre les mains que la première édition. Notons enl'in qu'un des manuscrits d'Optat, le Codex Cusanus, renferme seulement les six premiers livres ^
Voilà donc un ensemble de preuves qui ne laisse place à aucun doute : le livre VII ne faisait pas partie de la première édition. Mais d'où vient-il? Est-il authentique ? Ou dans quelle mesure ?■
On doit remarquer, d'abord, que ce septième livre est joint aux six premiers dans tous nos manuscrits, sauf un seul-^. Cette tradition manuscrite remonte jusqu'au sixième ou au cinquième siècle, presque au lendemain de la mort d'Optat. Elle est confirmée par un témoignage littéraire : l'auteur africain de VEpitoine Carthaginiensis^ au début du sixième siècle, connaît les sept livres •^. Considéré en lui-même, le livre VII est assez, déconcertant : tour à tour, il semble plaider pour et contre l'au thenticité. Sans doute, il débute par un résumé assez fidèle des autres livres, dont il est le complément naturel^; et, à l'occasion, il y renvoie^; et l'on y reconnaît souvent la main d'Optat^'. Mais, d'autre part, il renferme des interpolations évidentes''; et il est étranger au plan comme à l'objet du traité^. On voit que la question d'authenticité est complexe : le septième livre ne saurait être ni rejeté ni accepté en bloc.
Il se compose de trois éléments très divers, et laisse des impressions contradictoires, suivant qu'on s'arrête de préférence à tel ou tel morceau.
Certaines pages rappellent tout à fait la manière d'Optat, et sont sûrement de lui : le préambule^, la plus grande partie du second chapitre et des quatre derniers '". L'auteur y marque son intention de répondre aux objections que lui ont adressées des^ Donatistes ". Pour ramener les indécis, il se déclare et' se montretrès conciliant. Il affirme, à plusieurs reprises, que l'Eglise catholique est prête à accueillir les schismatiques '-. Telle avait été-
Hiiiiii; piirtis Ciiliimni.-ini » (Hniuiriiis An- libro miinifcstius oxplauavhnus » (Ibid.,. gusludmiciisis, [, 111). Vil, 2,.p. l()!i)
1) Codex Cusanii^ 30 (xv^ si(''c.k-). — (i) JbUL, VII, 2 et 4-7.
Cf. rédilioii (h; Zhvsti, PrœfuL., p. xxix. 7) Ibld., Vil, 1, p. 160 et suiy. ; VII,.
2) Ziwsa, Prœfat., p. viii. 3, p. 172.
3) « Doualus..., fujiis lia-rusis yrliiin 8) Jbid., A'II, 1, p. 158-159. Cf. 1, 7. ot excossus Ojitatiis o|)(M-(; si'iilrin volu- 9) Ibid., VII, 1, [). 158-159. iiiiimiu (■oiiiprelieudit » {Ëpiloine Cur- 10) Ibid., VII, 2; 4-7. Lliaijinu'iisis: dans les Clironicu minora, 11) Ibid., VII, 1, p. 159. ,
cd. Mnmiiiseii, t. 1, p. 495). 12) Ibid., VII, 1, p, 166; VII, 2, p. 168:;
4) Optât, VII, 1, p. 158. VII, 3, p. 173.
5) (( Ctijiis dicti raliouom iii quarto
toujours la pensée d'Optut; et des circonstances nouvelles le poussaient alors, plus loin encore, dans les voies de la conciliation. Donc, ni pour le fond ni pour la forme, nous n'avons aucune raison de ne pas considérer ces pages-là comme authentiques.
D'autres développements, qui pour l'essentiel paraissent également de la main d'Optat, causent cependant quelque surprise; <îar ils font double emploi, ils se retrouvent, presque identiques, ■dans d'autres parties du traité. Par exemple, d'assez longs passages du livre VII sont reproduits à peu près textuellement dans le livre III, au moins par plusieurs manuscrits ^ Ces transpositions singulières inspirent naturellement quelque inquiétude ; d'autant plus qu'elles sont capricieuses, et ne s'observent pas "dans tous les manuscrits, ni toujours aux mêmes endroits. D'une façon générale, les morceaux à double emploi proviennent •du livre VII, d'où ils ont plus tard été transportés dans d'autres livres.
Enfin, on relève des interpolations certaines. On ne saurait attribuer à Optât plusieurs pages absolument médiocres, d'un style verbeux et embarrassé, qui contraste étrangement avec l'allure vive et spirituelle de son talent. C'est surtout dans le premier chapitre, et dans le troisième, que l'on rencontre ces développements parasites aux lourdes amplifications. D'ailleurs, bien des choses y contredisent ouvertement les idées d'Optat. Par exemple, dans le troisième chapitre, à propos de la négation de saint Pierre, cette absurde justification des traditeurs : « Quiconque dans une persécution a nié le Fils de Dieu, semblera presque innocent en comparaison de saint Pierre- ». Ou encore, au chapitre premier, après les phrases authentiques du préambule, un bavardage insipide, plein de redites et de niaisel'ies, comme ceci : « On dit que les Ecritures ont été livrées par vos pères. Cependant, rien n'y manque; tous les membres de la Loi sont sains et saufs. On lit encore le tout; il ne manque rien dans la Loi, pour qui veut instruire ou s'instruire. Fallaitil donc qu'il y eût mort d'homme, pour empêcher qu'une partie de l'Ecriture fut livrée '^ ? ». Optât n'a pu écrire ces sottises. Sans doute, il se déclarait prêt à une réconciliation avec les schismatic|ues ; mais jamais il n'a entrepris de justifier ou d'excuser les traditeurs. Et il ne l'eût pas fait de cette façon-là : il avait de l'esprit, et toute cette argumentation est d'un sot.
l)Opt:il, vil, 5= lU, 12. — Cf. i'ûdi- 2) 0|iLiit, VII, 3, p. 172.
■tiuu do Ziwsii, p. x-xn et 99. 3) Ibid., Vil, 1. p. 166.
Le septième livre est donc une compilation assez informe, où l'on démêle trois éléments distincts : interpolations manifestes, développements transposés, pages authentiques et bien à leur place. Si le livre estd'Optat, il n'est pas d'Optat seul. Et, puis- ([u'il a été joint au traité lors d'une seconde édition, c'est dans les circonstances de cette édition que l'on doit trouver l'explication des incohérences. Or, tout s'explique fort bien dans l'hypothèse d'une seconde édition qu'aurait partiellement préparée Optât, mais qu'il n'aurait pas eu le temps de terminer, et qui aurait été publiée après sa mort, avec interpolations, par quelqu'un de ses clercs.
Voici, croyons-nous, comment les choses se sont passées. Vers 385, Optât entreprit de reviser son ouvragé pour une nouvelle édition. C'est ce que montrent ses additions diverses au texte primitif, attestées par la comparaison des manuscrits : notamment, ses additions en marge aux listes des papes et des évêques donatistes de Rome', la mention du pape Sirice-, élu en 384, les noms de Lucianus et de Glaudianus, successeurs du schismatique Macrobius '^.
Cette seconde édition, en dehors des corrections ou modifications de détail, comportait deux éléments nouveaux. D'abord, des additions important-es aux six livres déjà publiés, des morceaux destinés à être intercalés dans tel ou tel livre, et où l'auteur cherchait à mieux préciser sa pensée. Ensuite, et surtout, une sorte de Supplément à l'ouvrage : Appendice, ou septième livre.
Pourquoi ce Supplément ? OjDtat lui-même nous l'apprend dans le préambule, certainement authentique, du livre VU. Après un résumé très court et très net des six liAa-es de la première édition, il ajoute, en s'adressant aux Donatistes : « Lù-dcssus avaient dû prendre fin nos explications et nos réponses. Mais j'ai eu beau couper ces forêts de haine avec les haches de la vérité, je vois pulluler encore vos provocations ou celles des vôtres. A ce que j'apprends, vous répétez ([ue nous n'aurions pas dû chercher à vous ramener dans l'unité de notre Eglise, vous que nous déclarons être des fils de traditeurs. C'est à cela que je veux répondre en peu de mots ^ ». Voilà bien l'origine et le sujet du septième livre. L'ouvrage d'Optat avait eu du retentissement dans les cercles donatistes. x4u champion des Gatholi({ues, on avait opposé des objections, ([ui avaient pris corps dans des pamphlets. On lui demandait ironi([uement pour([uoi
l)Opl:il, II, ;}4. :-}) ()j)Liil, II, 4.
2) Ibid., Il, 3. i) Ibid., Vil, 1, p. 158-151).
SON OUVa.VGE CONTRE LES DON.VTISTES 255
lui et ses amis tenaient tant à se réconcilier avec leurs adversaires, et comment ils pouvaient songer à accueillir dans leur Eglise ces fils de traditeurs. C'est à ces objections qu'Optât se proposait de répondre.
Cette réponse, il voulait l'adresser, non plus à Parmenianus, mais à tout le public donatiste *, C'est que, depuis vingt ans, la situation respective des deux Eglises africaines avait changé. Dans l'intervalle s'étaient produits des faits nouveaux : les persécutions de Gratien et Théodose contre les hérétiques, la campagne de Tyconius et ses démêlés avec son primat, les schismes dans le schisme. Tous ces événements plus ou moins inattendus, querelles et scandales, déclarations troublantes d'un penseur indépendant, menaces du gouvernement, avaient eu de l'écho dans le monde des bonnes gens qui hésitaient ou flottaient entre les deux Eglises. Optât, du moins, était porté à le croire. Il voyait déjà se rapprocher de l'Eglise catholique tous ces Donatistes modérés, qui depuis longtemps réclamaient une conférence pour une explication décisive entre les chefs des deux partis. Il pensa donc que le moment était favorable pour une campagne de propagande. Voilà pourquoi, cette fois, il s'adressait directement au public, et pourquoi, tout en répondant aux objections, il multipliait ou précisait les concessions et les avances, répétant que le vœu de l'Eglise catholique était la paix et l'union avec les schismafciques^. Telle sera, plus tard, l'attitude d'Augustin; et tel sera son langage.
Optât comptait s'expliquer sur tout cela dans une dissertation spéciale, qui formerait un Supplément à son grand traité. Livre VII, ou simple Appendice? Il ne nous renseigne pas làdessus; et, d'ailleurs, peu importe, puisqu'il s'agit simplement d'intentions. Le fait à retenir, c'est que l'auteur n'a pu mettre la dernière main à son Supplément, ni terminer sa révision des six premiers livres. La nouvelle édition, que Tévéque de Milev laissait inachevée, fut mise au point et publiée par un autre : quelque clerc de son entourage, exécuteur testamentaire ou mandataire bénévole.
Malheureusement, le disciple a trahi le maître en croyant servir sa mémbire. Plusieurs morceaux de l'Appendice ont été
1) Le préiimbvilc, comme les nutros l'aulciir piiniîL s'en prendre encore ]îcr-
luirlies iiulhenliqucs du livre, vise les soiuiellenH.'at ;'i Pîiriueiiiiinus : (( Ubi est
Doniilisles en génér;d : « Video adlmc ergo, frater l'armeniano, ([noil di-
vexlras vel vaslroniin provocationes pid- xisti... ? » (Vif, 1, p. 163). Mais ce pas-
Itilarc, quas vos aiidio dicere... » (Vif, sage esL une iulerj)i)laLion.
1, p. 158-159). Plus loin, il est vrai, 2) Oplal, VII, 1, p. 16G; VU, 2,
comme dans les six premiers li\res, p. 1G8; Yll, iJ, p. 173.
insérés dans le livre III ou ailleurs, tout en continuant à figurer dans le livre VII ^. D'autres morceaux, surtout le premier chapitre, ont été lourdement interpolés-. Ces interpolations doivent être fort anciennes, puisqu'elles se retrouvent dans tous nos manuscrits. Comme la plupart des transpositions, elles sont probablement l'œuvre du clerc africain qui donna la seconde édition. D'où l'aspect incohérent du livre VII, mélange de fragments authentiques, de morceaux utilisés ailleurs, et d'amplifications parasites. L'incohérence vient simplement des circonstances de la publication : Optât n'a pu réaliser son dessein, et cette deuxième édition, qu'il préparait, a été donnée par un disciple aussi maladroit que peu scrupuleux.
Laissons maintenant le septième livre et l'édition posthume, qui intéressent surtout la critique externe et l'historique de l'ouvrage, pour en revenir au traité proprement dit : les six livres de la première édition.
On sait d'où est né ce traité de polémique : des attaques du jDrimat donatiste contre les Catholiques africains. C'était vers 362, sous le règne de Julien, aux temps de la grande revanche des schismatiques et de leur triomphe insolent. Parmenianus, choisi naguère par les évoques exilés pour succéder à Donat le Grand-', n'avait été d'abord que le chef honoraire et lointain du parti en déroute. Brusquement, le vent avait tourné. Au lendemain du rescrit de Julien, qui annulait l'arrêt de proscription'', le primat avait débarqué en Afrique avec les bannis''; il avait pris possession de son siège de Carthage, et présidé cà la reconstitution de l'iijglise dissidente'^. Bien qu'il fût personnellement d'une modération relative, il suivait ses troupes, et professait un dévouement exclusif pour la cause qu'il représentait. Laissant à d'autres les vâolences, il entreprit de justifier, en droit et en fait, la résurrection légale et la propagande victorieuse de son parti. Il ne pouvait justil'ier le Donatisme qu'en attaquant les Catholiques. D'où une série de cinq pamphlets, qui formèrent les cinr[ livres de sa diatribe « Contre l'Lglise des traditeurs — Adversiis Ecclesuun tradlioriun"' y). Les circonstances étaient alors si faA^orables aux dissidents, et les coups du primat étaient si rudes, que les adversaires en furent comme étourdis.
1) OpUt, Iir, 12= VII, 5. — Cf. l'cdi- llLla-us Pelilianl, II, 83, 184; 97, 224; lion de Ziwsa, p. 99. J'pbt. m, 4, 12; 105, 2, 0; Cad. Theod.,
2) Ibid., VII, 1, p. 160 cl s.iiv. XVI, 5, 37.
3) Opliil, II, 7; III, 3; Aiif-iislin, 6) Oplal, II, 17. .JMracL, II, 43; Scrm. 46, 8, 17. 6) Aii-rusLiii, Smn. 46, 8, 17.
4) OphiL, H, lt5 ; Aii<.usliii, Conlra 7j Oplal, I, 5-0.
SON OUVRAGE CONTRE LES DONAÏlSTES 257
Pendant plusieurs années, raéine après le retour do fortune qui suivit la mort de Julien, il ne se trouva personne, dans Jo camp des Catholiques, pour relever le dét'i/Personne, i!is-[u'au jour où l'on Aat Optât de Milev entrer en scène. Il avait commencé sans doute par s'étonner du silence inquiétant de ses amis; puis il s'était enhardi, et avait préparé lui-même une réplique. Inconnu jusque-là, modeste évêque d'une petite ville do Numidie, il n'avait rien d'un primat ni d'un matamore. Mais, à défaut d'autres plus autorisés, il crut de son devoir d'intervenir. C'est ainsi qu'il fit campagne contre le chef souverain deri']gliso schismatique : à la fin de 36G ou au début de 367, il publia sa réponse, en six livres, aux pamphlets.dc Parmenianus.
Réponse habile et complexe, qui était en même temps une réfutation directe, un grand ouvrage de controverse, et un sermon très édifiant. Tout en se montrant un redoutable polémiste, l'auteur a su s'élever au-dessus des polémiques de circonstance. Il s'est proposé un triple objet. D'abord, réfuter point par point les accusations ou allégations de Parmenianus i. Puis, instituer une plus large controverse, en profitant de l'occasion pour percer à jour toutes les erreurs des schismatiques, et discuter l'ensemble du système donatiste-. Enfin, tenter de réconcilier avec l'Eglise les dissidents sincères, par une explication franche et complète, par la modération do la polémique, par l'appel aux sentiments communs de charité chrétienne et à tout ce qui pouvait unir les honnêtes gens des deux partis''. Sur ces trois points, l'auteur expose lui-môme, et d'un ton conciliant, ce qu'il a voulu faire : « Aux paroles de Parmenianus, dit-il, la vérité me force de répondre. Je vais donc instituer entre nous, quoique séparés, une sorte de conférence. Cette façon de procéder donnera également satisfaction aux désirs de mainte personne. E)i effet, bien des gens ont souvent exprimé le vœu de A^oir s'engager, pour découvrir la vérité, une controverse entre défenseurs des deux partis. Et la chose était possible. Mais on nous interdit l'accès, on nous ferme les portes, on évite do siéger et l'on refuse de discuter avec nous. Qu'avec toi, du moins, frère Parmenianus, il me soit permis de conférer ainsi. Moi, jo n'ai ni dédaigné ni méprisé tes traités, que tu as voulu mettre dans les mains du public, pour qu'on en parlât; j'ai écouté patiemment toutes tes paroles. En retour, toi aussi, écoute nos humbles réponses ^ »,
1) Optât, 1,7. 3) Optai, I, 1-B; II, 5; III, y; [V, 1-2.
2) Ibid., I, 4. 4) //'/(/., I, 4.
Esprit méthodique, Optât n'avait rien voulu abandonner au hasard de l'inspiration. Il avait arrêté d'avance tout son plan. Dès ses premières pages, il indique le contenu de chacun des six livres^. Il renvoie souvent aux développements qui précèdent^; quelquefois môme, à ceux qui suivront^. Par exemple, au livre I, il annonce le livre V^; au livre II, le livre VI ^; au livre III, le livre IV '^. Il procède en stratégiste avisé, qui sait d'où il vient et où il va.
Dans le tracé de son plan de campagne, il a tenu compte du plan de son adversaire, mais sans s'astreindre à le suivre toujours et partout. D'ailleurs, il l'en prévient loyalement : « Toi, i'rère Parmenianus, lui dit-il, tu as ti'aité bien des questions; mais, moi, je ne crois pas devoir te répondre dans le môme ordre' ». Nous allons voir j)ourquoi.
Parmenianus, dans sa longue controverse en cinq pamphlets, avait adopté un ordre purement polémique. Ou plutôt, sans y songer, il avait subi cet ordre, qui s'était comme imposé à lui dans l'ardeur de la lutte. Au début, il avait cru de sa dignité d'éviter jusqu'aux apparences de l'invective. Il avait pris les choses de haut, allant droit aux principes. Dans un premier livre, il exposait sa théorie du baptême S; dans un. second, ses conceptions sur l'unité de l'Eglise, d'où étaient exclus les hérétiques''^. De ce système, il avait tiré peu à peu les conséquences pratiques; et, en même temps, sa polémique était devenue plus âpre. Dans son troisième livre, il i'iétrissait les traditeurs, justifiait leur condamnation, et cherchait à démontrer que les vrais schismatiques étaient les soi-disant Catholiques 'o. Au livre IV, il arrivait à la question la plus brûlante, celle des persécutions contre l'Eglise de Donat : il dressait un véritable réquisitoire contre l'intervention des troupes et les violences officielles des artisans de l'unité ''. Enfin, dans son livre V, il accumulait les versets bibliques, pour prouver que les LIatcs saints ordonnaient de rompre à jamais avec les traditeurs et. leurs complices, donc aA^ec les prétendus Catholiques '-.
Né des rancunes d'un parti triomphant, et conçu pour l'offen-
1) Optiit, f, 7. 5) « In sexto lihro demonslrabo »
2) (( In primo libro probiiviinns » (H, 26).
(ihid., Il, !)). — « In primo lil)ro de- 6) « In primolibcllo probuvimvis, et
inoustravimus » (If, 13). — « lu secundo in riuarto... probiituri siimus )) (ilI/S).
libelhj... dixiiiiiis » (III, 1). — « In primo 7) Ihid., 1, G.
liltro... oslondinius... ; secundo nions- S) Ibid., I, 5-G; V, 1.
Ir.ivimus; tertio vero prob.nlMiiis » 9) Ibid. y J, 0.
(V, 1). 10) Ibid., I, 5-6.
8) Ibid., I, 5; 11, 2G; III, S. 11) Ihid., I, G; III, 4; IV, 1.
4) c( Quintu libro nionslriibitiir » (1,5). 12) Jbid., 1, 5-0; IV, 1.
sive, ce plan de Parmenianus avait le défaut d'orienter toute la démonstration vers la polémique à outrance, et d'entraîner trop souvent l'auteur aux digressions, aux redites, à l'inA^ective. Tel était, du moins, l'avis des adversaires. Optât, nous l'avons vu, ne se proposait pas seulement de réfuter Pai-menianus; il voulait encore discuter toute la thèse donatiste, et tenter de rallier les âmes. C'est pourquoi il a adopté une autre tactique. A l'ordre exclusivement polémique du primat des dissidents, il a substitué un ordre assez différent, plus historique, et. croyait-il, plus logique. D'abord, il a classé les objections par groupes, suivant leur importance et leur objet. Ce classement fait, il a entrepris de saper tout le système donatiste, et dans son évolution historique et dans son développement rationnel. Voici comment il résume lui-même son plan : « Pour moi, dit-il à Parmenianus, je crois devoir, en premier lieu, indiquer les cités, les personnes et les noms des traditeurs et des schismatiques, pour qu'on puisse reconnaître, dans ce que tu as dit là-clessus, les vrais coupables et les auteurs responsables du schisme. Ensuite, je dois dire quelle est l'Eglise unique, et où elle est : je dis unique, parce qu'il n'}^ en a pas d'autre en dehors d'elle. En troisième lieu, je montrerai que nous n'avons pas réclamé l'intervention des troupes, et que nous ne sommes pour rion dans les violences reprochées aux artisans de l'unité. En quatrième lieu, je dirai quel est le pécheur, celui dont Dieu répudie le sacrifice et dont on doit fuir l'onction. En cinquième lieu, je traiterai du baptême; en sixième lieu, de vos présomptions inconsidérées et de vos erreurs ' ».
Au fond, ce plan ne présentait peut-être pas toute la rigueur logique qu'y aA^ait voulu mettre l'auteur. Pas plus que Parmenianus, Optât n'a évité les incertitudes et les écarts, les détours et les retours, dans la marche de la démonstration. Et l'on pouvait s'y attendre, étant donné l'objet si complexe de son traité, qui, tout en réfutant un adversaire, devait opposer une doctrine à une autre et gagner des fidèles à une Eglise.
L'ouvrage s'ouvre par un long préambule, qui contient une préface, un programme et une digression 2. Et d'abord, l'auteur y fait l'éloge de la paix, cette paix dont il rêve et dont ne veulent pas les schismatiques, ces frères égarés des Gatlioli([ues •'. Puis il annonce son intention de réfuter les pamphlets de Parmenianus; il indique ses raisons, sa méthode et son plan''. Suivent des observations préliminaires sur deux erreurs du primat des
1) Opliil, I, 7. 3) Optai,, I, 1-3.
2) Ibid., 1,1-12. 4) Ibid., 1,4-7.
dissidsnts, qui avait qualifié de pécheresse la chair du Christ* et affecté de confondre les schismatiques avec les hérétiques-.
Après cette digression ou transition, Optât arrive à l'objet propre du premier livre : l'histoire des origines du Donatisme. C'était, pour lui, la base même de la controverse entre les deux partis. Documents en main, il reconstitue la série des événements qui ont précédé, provoqué ou suivi la rupture. Les auteurs du schisme, dit-il, étaient des traditeiirs, comme le prouvent les Actes du Concile de Girta^. Ce sont ces traditeurs qui, avec la complicité d'autres évoques numides et de divers intrigants carthaginois, ont opposé Majorinus à l'évoque légitime de Carthage, et qui par là ont brisé l'unité de l'Afrique chrétienne^. Les contemporains ne s'y sont pas trompés. En vain les dissidents ont sollicité l'intervention de l'empereur Constantin, et cherché à se faire reconnaître comme les représentants de la véritable Eglise >' : ils ont été condamnés par le concile de Rome^, puis par des commissaires de l'empereur', et l'enquête officielle du proconsul yElianus a fait justice de leurs accusations sans fondement ^. Donc, l'histoire démontre en toute évidence que l'Eglise de Donat est née d'une rupture injustifiée, et que les Donatistes, auteurs de cette rupture, sont seuls responsables du schisme ^^.
Pas plus que, de l'histoire, les dissidents ne peuvent se réclamer de l'Ecriture sainte. Deux Eglises sont en présence; et chacune d'elles a la- prétention d'être, en Afrique, l'Eglise catholique. Laquelle des deux est la vraie ? Optât répond à cette question dans son second livre. D'après le témoignage des Prophètes et du Nouveau Testament, l'Eglise du Christ se reconnaît à deux traits principaux : la diffusion universelle et la sainteté des sacrements "^ Or, l'Eglise que défend Optât est répandue dans le monde entier 'i, et possède la chaire de saint Pierre '2 ; elle a conservé les traditions évangéliques, et réunit toutes les qualités requises par l'Ecriture '•^. Les Donatistes n'ont rien de tout cela, malgré leurs prétentions extravagantes ^'k Ils ont beau se poser en martyrs, et répéter qu'une Eglise de persécuteurs ne peut être l'Église du Christ'''. Les faits sont là,
1) Opliit, 1, 8. 9) Opta<, I, 28.
2) Ibid., 1, 9-12. 10) Jbid., Il, 1-13.
3) Ibid., 1, 13-U. 11) Ibid., II, 1; 11-13.
4) Ibid., I, 15-21. 12) Ibid., 11, 2-3.
6) Ibid., I, 22. l'a) Ibid., II, 6-8; 10-13.
(5) Ibid., 1, 23-25. 14) Ibid., Il, 4-5; 9; 12.
7) Ibid., I, 2(;. 15) Ibid., II, 14.
8) Ibid., I, 27.
SON OUVRAGE CONTRE LES DONATISïES 261
pour témoigner de quel côté est la charité chrétienne. Aux Catholiques, qui prêchent la réconciliation et olTrent Ja paix, les dissidents répondent par la guerre. Tout récemment, sous le règne de Julien, surtout en Numidie et en JNJaurétanie, ils ont donné le spectacle de violences inouïes, allant jusqu'au sacrilège et au meurtre ^ Dans leur impiété, ils violent les règles les plus élémentaires de la discipline chrétienne ~ : drapés dans leur orgueil de sectaires, ils se croient saints et dispensent arbitrairement la sainteté, ils multiplient les anathèmes ou les insolentes promesses de pardon sans condition '■^, ils dégradent ou réintègrent des prêtres et des évêques''', ils imposent les mains à des bataillons de pénitents '', ils jurent par le nom de leur Donaf^. Ces impiétés et ces violences suffiraient à montrer que leur parti n'est pas celui du Christ.
D'ailleurs, rien ne justifie leur prétention au titre de martyrs, ni les accusations portées par eux contre les Catholiques, en qui ils affectent de voir des persécuteurs. L'J:^glise catholique n'est pour rien dans les mesures de répression dOnt ils se plaignent : elle n'a sollicité contre eux aucun empereur, aucun magistrat, ni même réclamé aucun édit d'union. Si les Donatistes ont été frappés par le gouvernement, ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes : à l'indiscipline de leurs pères, qui ont troublé la paix, déchaîné le schisme, et par leur révolte attiré sur eux: la colère de Dieu; aux provocations orgueilleuses de leur grand chef Donat; à leurs violences et à leurs attentats, qui ont inquiété le pouvoir, civil ". Sans doute, l'édit de Constant, les sévérités de Macarius ou autres, étaient conformes à la volonté de Dieu, qui voulait rétablir l'unité^. Mais les prétendus martyrs étaient des condamnés de droit commun '\ et les schismatiques seuls sont responsables de toutes les mesures coercitives que le gouvernement a dû prendre contre eux pour rétablir l'ordre 'f'. C'est ce qu'Optât a entrepris de prouver dans son troisième livre .
Dans le quatrième, dont la portée est beaucoup moindre, il discute une impertinente interprétation de Parmenianus, qui avait prétendu reconnaître les Catholiques de son temps dans les « pécheurs » si souvent honnis par les Livres saints ". Tout en faisant appel à la fraternité chrétienne '-, Optât veut démontrer
1) Optât, II, 15-19. 7) Oplat, IH, 1-4.
2) Ibid., U, 20-26. 8) IbuL, III, 2; .^ ; 10-12.
3) IbicL, II, 20. y) Ibid., iir, 0-8.
4) Ibid., II, 21; 23-25. 10) IbUL, 111, 3-4 ; 9-12. n) Ibid., II, 24 ot 21). n) Ibid., IV, 1.
6) Ibid., II, 22. 12) Ibid., IV, 2.
à son tour que les péclieurs de l'Ecriture sont les schismatiques 1 : les textes sacrés, dit-il, s'appliquent fort bien aux Donatistes, qui ont A^iolé la discipline, multiplié les calomnies et les scandales, commis toutes sortes de délits et de crimes-.
Le livi'e Y traite une question d'une tout autre importance, une des plus graves qui séparaient les deux Eglises : la question du baptême^. Naturellement, la thèse que soutient ici Optât n'a rien d'origiual : c'est simplement la conception romaine, adoptée dapuis 314 par les Catholiques africains '^ Les Donatistes, au contraire, restaien!; fidèles à la vieille théorie africaine, celle-de saint G^^prien. Optât, qui sur ce point semble oublier un peu l'histoire locale, critique la doctrine et la pratique des dissidents du pays, comme une innovation monstrueuse. Les principes mêmes de Parmenianus, dit-il, prouvent qu'il y a un seul baptême''. Dans ce sacrement unique, c'est Dieu qui opère, c'est la Trinité, et non l'homme". En vain, les schismatiques répètent à satiété leur objection : comment un pécheur peut-il donner ce qu'il n'a pas''? Peu importe la personne, pourvu que tous les rites soient observés : l'efficacité du baptême est dans la grâce, et la grâce est un don de Dieu^. Donc le sacrement est valable, même conféré par des indignes ou des hérétiques; et l'on ne doit pas le renouveler-'.
Les violences sacrilèges des schismatiques, tel est le sujet du livre VI, tout vibrant des souvenirs d'une histoire très récente. Lors du retour des bannis, sous le règne de Julien, aux temps où leurs bandes semaient la terreur à travers le pays numide et le pajT'S maure "^, les Donatistes ont commis toutes les impiétés, toutes les sottises, tous les forfaits. Ils donnaient l'assaut aux églises, ils brisaient les autels et les calices". Ils arrachaient aux vu^rges sacrées leurs ornements rituels pour leur imposer, après une pénitence et de nouveaux vœux, un nouveau voile et une nouvelle mitre '-. Us emportaient les manuscrits des Livres saints et dérobaient les objets du culte '•^., Ils poussaient l'insolence ou la niaiserie jus([u'à laver avec de l'eau salée les murs et le sol des sanctuaires catholiques dont ils s'emparaient pour leur secte 1''. Même ils poursuivaient les morts : ils confisquaient
]) Optât, IV, 3.
7) Oplat, V, 6.
2; Ibid., IV, 4-'J.
8) Ibid., V, 7.
H) Ihid., V, 1 et siiiv.
y) Ibid., V, 3;8-ll.
4) Appendix d'OplaL, n. 4, p. 208
10) Ibid., II, 17-lii
Ziwsa. — Cf. Mausi, ConciL, t. Il,
11) Ibid., VI, 1-3.
p. 470, ciin. 8.
12) Ibid., VI, 4.
.^>) Optai., V, 1.
l.S) Ibid., Vf, n.
G) Ibid., V, 2-5.
Il) Ibid., VI, 6.
les cimetières et défendaient d'y ensevelir les Catholiques '. Mais le plus grand de leurs crimes est encore celui qui tue les âmes : le succès scandaleux et lamentable de leur propagande sans scrupule. Avec une habileté perfide, que rien n'arrête, ils séduisent des chrétiens pour leur perte, comme l'oiseleur prend au piège les oiseaux ~. Sur cette comparaison poétique se terminait le traité, au moins en 366-367, dans la première édition.
Rappelons pour mémoire les divers éléments dont se compose le livre VII, ajouté vers 385 dans les circonstances et pour les raisons indiquées plus haut. Tout .d'abord, aux objections de principe que son ouvrage avait soulevées dans le monde des dissidents, Optât répond par les déclarations les plus conciliantes : l'Eglise est prête à accueillir les schismatiques repentants, et rien d'étonnant à cela, puisqu'elle aurait pardonné même à leurs pères, aux auteurs du schisme. Ce thème est largement développé dans les pi-emiers chapitres, d'ailleurs interpolés, qui constituent l'essentiel de cet ApjDcndice ^. Le reste du livre comprend trois petites dissertations, sans lien entre elles, destinées probablement à être insérées dans d'autres parties de l'ouvrage : deux discussions sur l'inLerprétation de textes bibliques qu'avaient récemment allégués des Donatistes '', et une apologie de Macarius, le terrible artisan de l'unité, que les dissidents reprochaient aux Catholicfues d'avoir admis à la communion ^.
Tel est le contenu de ce grand traité d'Optat,'qui occupe une place si considérable dans l'histoire des controverses antidonatistes. Sans doute, on y peut critiquer telle ou telle partie du plan, du récit ou de l'argumentation; on y a relevé, et nous y signalerons des lacunes ou des faiblesses. Optât n'en reste pas moins, dans ce domaine, un novateur. Il est le premier Catholique qui ait nettement posé, en face du Donatisme, la question de la légitimité du schisme. Et il a posé cette question sous son double aspect : le droit et le fait. Non seulement il a su armer pour la lutte la controverse catholique; mais, à cette controverse, il a donné une base solide d'opérations : l'histoire môme du Donatisme.
Voyons-le maintenant à l'œuvre, et comme historien, et comme polémiste.
1) Optât, VI, 7. 4) Oplat, VII, 1-5.
2) Ibid., VI,8. 5) Ibid., VII, 6-7.
3) Ibid., Vil, 1-3.
Optât historien. — Comment il l'est devenu. — Rôle de l'histoire dans sou livre. — Véracité . — Goxit de la précision et de la documentation. — A'^aleur inégale des récits. — Les origines du Donatisme. — Les sources d'Optat et son Dossier du Donatisme. — Les documents de VAppendix et les Gesla piirgalion'is Caeciliani et Fel'icis. — Gomment Optât a utilisé ce dossier. — Pièces insérées ou résumées dans le texte. — Renvois à VAppendix. — Comment Optât se sert de ses documents. — Erreurs et lacunes. — Ohscurités de certaines parties de la narration. — Les récits d'histoire contemporaine. — Documents cités par Optât ou connus de lui. — Le témoin oculaire ou aui'iculaire. — Les Circoncellions. — L'édit d'union et la persécution de 347. — La guerre religieuse sous le règne de Julien. — Qualités et défauts de l'historien. — Nouveauté du sujet. — Richesse de la documentation. — Rapidité et relief du récit. —Vivants, et hrillanls tahlcaux. — Valeur historique de l'ouvrage.
C'est surtout comme historien qu'Optât nous intéresse aujourd'hui. C'est également à ce titre qu'il attira l'attention d'Augustin, et qu'il resta une autorité pour les chrétiens d'Afrique.
Piien d'étonnant à ce que les circonstances l'aient poussé vers l'histoire. De tempérament et de goûts, il était, tout au moins^ chronif[ueur. Un des traits les plus marqués dans son ouvrage, c'est la curiosité du détail, de l'anecdote, la tendance à voir et à présenter les grands événements par le petit côté, à personnifier les choses dans les hommes, à peindre les individus par le geste ou le mot qui trahit un caractère^. Ainsi procèdent, de tout temps, les chroniqueurs.
Du chroniqueur, les nécessités de la polémique ont fait un historien. Les circonstances imposaient alors aux Catholiques africains la préoccupation immédiate, presque exclusive, des réalités concrètes. En quelques années, Optât venait d'assister à plusieurs révolutions ou contre-révolutions religieuses, qui correspondaient aux étranges oscillations de la politique impériale, et dont chacune avait eu un terrible contre-coup dans la plupart des cités de la région. Après l'édit d'union de 347 et les mesures sévères qui avaient suivi 2, les Catholiques avaient cru la paix et l'unité rétablies à jamais '^. Toutes les communautés schismatiques avaient été supprimées, leurs églises confisquées.
1) Oplal, I,]l-i-19 ct2.a-26; II, 4 et 18- Carlhag. ann. 348, Exord. — Cf. Cad. 19; III, 3-1; etc. Theod., XVI, 6, 2.
2) Optiit, II, 1.5; 111,1-1; Passio Mar- 3) Concil. Carlhag. ann. 848, Exord.; culi, p. 7G1 et 761 Mis'ae; Pa.'islo Maxi- Oplal, II, 15.
iniani cl Isaac, p. 7G8-769 Migne; Concil.
l'historien 265-
La masse des dissidents s'était ralliée en apparence ; et l'on ne s'inquiétait guère de la rancune des évêques bannis, ni des irréconciliables cachés dans la montagne ^. Soudain, le rescrit de Julien avait tout remis en question-. De toutes parts avaient surgi les sectaires oubliés, 'ardents à la vengeance : clercs proscrits, exilés volontaires, faux ralliés, courtisans du succès ^. Avec une rapidité surprenante, l'Eglise schismatique s'était partout reconstituée '^ Forte du rescrit impérial, elle avait l'evendiqué les édifices du culte qui lui avaient appartenu •', tandis que des bandes de fanatiques, parcourant et dévastant le pays, se chargeaient d'exécuter ,^de hâter ou de prévenir les arrêts des tribunaux ^. Pendant une année ou plus, une véritable terreur s'était appesantie sur les communautés catholiques, livrées en proie aux rancunes d'énergumènes par la complicité tacite ou l'indifférence des gouverneurs et autres fonctionnaires '. Puis,, nouvelle saute de vent. Julien mort, des empereurs très catholiques s'empressèrent soit de rapporter son édit, soit d'en annuler d'une façon ou d'autre tous les ef-fets. A leur tour, les Donatistes furent inquiétés: ils eurent à se défendre contre la malveillance des magistrats ou contre les revendications judiciaires s. Ces révolutions suivies de réaction n'étaient pas d& nature à rétablir l'unité dans les communautés chrétiennes, ni la paix dans les esprits.
Partout où les deux partis étaient en présence, c'est-à-diredans presque toute l'Afrique, les étranges péripéties de ce duel d'Eglises, les revendications et les émeutes qui en avaient étéla conséquence, avaient mis plus ou moins directement aux prises les deux clergés. Dans bien des diocèses, aux vociférations des foules avaient fait écho de tonitruantes homélies, de belliqueux sermons, où grondaient les menaces et les récriminations '•^. Pour les Donatistes, le rescrit de Julien était unemesure de réparation et de justice; pour les Catholiques, c'était un acte arbitraire, d'une monstrueuse iniquité, bien digne del'empereur apostat'". Et partout, des chaires rivales, s'élevait
1) Optnt,II,15; HI,1; Concil. Carlhag. Cf. Cad. Tlieod., XVI, 5, 37.
ann. 348, can.l et 12. 6) Optât, If, 17-19; VI, 1 et siiiv.
2) Opl.'it, II, 16; Aiis-iisliii, Contra 7) «Noimiilluniin {jfficialiiini et fiivorclUteras Pclillani, II, 83, 184; 97, 224; et fiirore juvantc, et Alhenio pricsido Epiai. 93, 4, 12; 105, 2, 9; Cod. Tkeod., praisento ciiin signis » (Optât, II, 18), XVI, 3, 37. Cr. U, 17.
3) Optât, II, 17. 8) Optât, III, 3; Augustin, Contra lit-
4) Augustin, Scrm. 46, 8, 17. tcras PelUiani, III, 25, 29; Collât. Car- 6) Optât, III, 3; VI, 5; Augustin, tlia<j., III, 258.
Contra EpistuUun Parnumlani, I, 12, 19; 9) Optât, IV, 5; VII, 4 et 6.
Contra lilleras Pctiliani, II, 92, 203. — 10) Ibid.,\l, 16-17.
un concert discordant d'accusations réciproques. Chacune des deux Eglises, considérant l'autre comme schismatique, lui contestait jusqu'au droit d'exister \ Mutuellement, elles se reprochaient leur origine, leurs appels au pouvoir séculier, leurs usurpations, leurs violences ~.
Dans cette petite guerre entre orateurs mitres, les dissidents avaient le double avantage de l'offensive et de la discipline : ils trouvaient une direction et une inspiration communes dans les instructions écrites et les ouvrages de leur primat. En effet, au moment même de leur triomphe, sous le règne de Julien, les revendications et les griefs des Donatistes avaient pris corps dans les pamphlets de Parmenianus. Celui-ci avait affirmé hautement, et répété, et tenté de prouver, que les soi-disant Catholiques étaient les véritables schismatiques, qu'ils avaient sollicité naguère l'édit d'union, et que par là ils s'étaient rendus solidaires des persécuteurs 3.
Ainsi se posaient alors en Afrique, avec une précision singulière et une dangereuse acuité, plusieurs questions de fait. Lequel des deux partis était responsable du schisme et des persécutions, de la rupture entre chrétiens et de l'intervention des empereurs ? Par suite, de quel côté était le droit .^ De quel côté, la violence et l'usurpation '^ ?
A ces questions, qui inquiétaient bien des consciences, et dont dépendait l'avenir de l'Eglise africaine, on ne pouvait évidemment répondre que par un exposé des faits. Par exemple, le seul moyen de déterminer à qui incombait la responsabilité du schisme, c'était de reconstituer, pièces en mains, l'histoire de la rupture. C'est ce qu'explique fort bien Optât, quand il dit aux Donatistes : « Je viens de montrer que vos premiers chefs étaient coupables de traditio : la suite des événements va établir que les mômes personnages ont été les auteurs du schisme. Pour que ce fait puisse être clair, évident pour tous, je dois découvrir la racine de cette erreur qui a poussé tant (le. rameaux jusqu'à nos jours, et la source de ce ruisseau dont les eaux empoisonnées, serpentant dans l'ombre, ont coulé jusqu'à notre temps. Je dois dire l'origine et la patrie et la naissance de cet autre mal, le schisme ; et les causes diverses, et le rôle des personnes qui y ont coopéré; les noms des auteurs ou des propagateurs du mal ; les nonts de ceux qui ont demandé à l'em-
1) Ophit, I, 9-12; I, 15 ol suiv.; I, 21 3) Optiit, I, 4-6; III, 4; IV, 1.
et 28. -t) lliià., I, 5-7; I, 13 et 28; II, I;
2) Ibid., I, 13 et suiv.; I, 22 et 25; 111, 1 ; IV, 1; V, 1; VI, 1. 11,14-19; m, 1-9; VI, 1-7.