L HISTORIEN
pereur un jugement entre les parties, et les noms des juges, et l'endroit où s'est tenu le concile, et les sentences prononcées '■ ». Voilà bien un programme d'historien : le programme d'un homme qui, sans doute, songe à se servir des faits pour la polémique, mais qui néanmoins doit commencer par étudier impartialement les faits en eux-mêmes, sous peine de polémiquer ensuite dans le vide ou d'attirer sur lui h^s coups.
Ce sont donc les circonstances, c'est l'attitude provocatrice des dissidents et la tactique offensive de Parmenianus, qui ont fait d'Optat un historien. Dans presque toutes les parties de son grand ouvrage, l'histoire occupe une place prépondérante. Elle marque le point de départ et les étapes de la controverse ; elle en prépare et en justifie les conclusions. D'où le soin avec lequel l'auteur a conduit l'enquête, réuni les documents, ordonné le récit.
Sans être un historien de métier, Optât avait de l'historien les dons essentiels. D'abord, la curiosité : le désir de savoir comment les choses s'étaient passées, non pas seulement pour en tirer des arguments, mais encore pour le plaisir de savoir. Puis, la sincérité : ce goût du vrai, qui est la loyauté du narrateur. Certains critiques modernes, qui ont eu l'imprudence de mettre en doute un peu légèrement la bonne foi d'Optat, se sont vite aperçus, à leurs dépens, qu'ils s'étaient trop hâtés de le traiter de faussaire-. Plus l'on étudie .le Donatisme, plus l'on rend justice à Optât, et plus on l'apprécie. Sans doute, il s'est trompé parfois, et encore, moins souvent qu'on ne le répétait naguère ; mais il n'a jamais voulu tromper son lecteur, ni jeter de la poudre aux yeux de personne. Il a dit ce qu'il croyait vi-ai, ce qui pouvait paraître la vérité d'après une documentation incomplète. D'ailleurs, sur bien des points, sa véracité est prouvée par les récits concordants d'Eusèbc'^ ou d'Augustin'*.
1) Optai, I, 15.
2) Vœllcr, Der UrspruiKj des Donalismux, Freibiirg cl Tiibiiigcii, 1883; Sueck, QucUcii und Urkanden iihcr die An/ange des DoiiaLisiinis (dans la ZeilsckrifLfiir KircheiigeschicliL e, l. X, 188it, p. 505-5(58); Urkiindcnjahchiiiiijen des h lakrkaiiderls. I. Das Urkundenbuch des OiiUdus (IbkL, t. X\X, 2, 190i), p. 381- 227). — Voyez la rôrvilalicMi do ces liypulhèscs par Diiclicsiio, Le Dossier du Donalisine, Uoinc, 18D0 (Mélaïujes de l'École de Rome, l. X, 1890, p. 589 et suiv. ; ou liragt! à pari).
?) liusôbo, Ilist. Kccles., X, 5, 15-20;
fi, 1-5; 7, 1-2. — Cf. Optai, I, 23 et suiv.
4) Pour la réunion des évoques tradili'tirs à Cirla eu 305, coiriparcr Optât, I, 13-11, et Auj^iislin, Contra Crescoiiiiim, 111, 27, 30; Brevic. Collai., 111, 17, 31. — Pour la requête des dissidents à Coustantin en 313, Optai, 1, 22 = Augustin, Episl. 53, 2, 5; 76, 2; 88, 2. — Pour r(,MU|uèlv; sur Félix d'Ablhtigni, 0(3tat, I, 27 = Augustin, Epist. H8, 3-4; 141, 10-11; Contra Crescoiiiuin, III, 70, 80-81; De unico baptismo, IG, 28; Breoic.
Collai., III, 21, 42.
Elle est attestée encore par la confiance inattendue que lui témoignèrenl, à la Conférence de 411, les avocats des schismatiques K Pour trouver grâce devant des Donatistes, un historien catholique du schisme devait avoir une réputation . bien solidement établie, et justifiée cent fois, de sincérité, de loyauté, d& véracité.
A cet amour du vrai, le premier historien du Donatisme joignait l'intelligence des moyens qui permettent d'atteindre la véritéhistorique. Il voulait se rendre compte par lui-même, d'après tous les textes et tous les renseignements qu'il pouvait se procurer. Il avait non seulement le goût de la documentation, mais un impérieux besoin de préciser à l'aide des documents. D'où le caractère de ses récits, où sans doute quelques traits ont été empruntés soit à la tradition orale, soit à ses souvenirs personnels, mais où prédominent de beaucoup les analyses et les extraits de pièces officielles, procès-verbaux d'enquêtes, lettres^ Actes des conciles-.
Pourtant, à ne considérer que le fond, les récits d'Optat sont devaleur assez inégale. Cela tient surtout à ce qu'il a été très inégalement documenté sur les diverses époques de l'histoire du Donatisme. Incomplète et presque de seconde main pour la période des origines, l'enquête est au contraire assez complète et très personnelle pour les événements contemporains ou récents. Si l'on veut apprécier exactement la A'^aleur objective des récitsd'Optat. on doit établir une distinction nette entre les deux, périodes.
L'histoire des origines du Donatisme présentait alors de grosses difficultés. Non seulement elle n'avait jamais été écritejusque-là; mais il s'agissait d'événements déjà anciens, datant d'un demi-siècle ou plus, événements oubliés ou défigurés par les traditions et les haines de partis. Cette histoire. Optât avait, à la reconstituer tout entière ; et pour cela, malgré sa bonnevolonté, il disposait de moyens insuffisants.
Il employa, du moins, la seule méthode rationnelle, on pourrait presque dire scientifique. Laissant de côté les traditionssuspectes, il voulut ne procéder qu'à coups de documents. II. avait pour cela deux raisons, dont la seconde surtout était d'intention polémique. Les Donatistes de son temps, dans leur» controverses, alléguaient volontiers des documents apocryphesou altérés ou interpolés. Il était de bonne guerre de leur oppo-
1) Augiisliii, Brevlc. Collât., III, 20, 2) Oplat, I, H-27; II, 3-4 et 15-19;.
38; Ad Donalistas posL Collai., 31, 54; III, 3-4; otc. Episl. 141, 9.
l'historien 269
ser des pièces d'une authenticité indiscutable, les pièces offi- -cielles du procès toujours pendant entre les deux Jiglises. Optât dit à Parmenianus, en annonçant sa méthode : « J'entends raconter que des gens de ton entourage, par esprit de chicane, produisent je ne sais quels documents. On verra lesquels méritent créance, lesquels sont d'accord avec la raison et en rapport avec la vérité. Tous vos documents, -on s'apercevra peut-être qu'ils sont tissus de mensonges. Nos documents à nous ont pour garantie les débats, le conl'lit des parties, l'issue des procès, et les lettres de Constantin ' ». En produisant et en commentant les pièces de son dossier, Optât comptait l'aire d'une pierre deux coups : convaincre de faux ses adversaires, et reconstituer l'histoire vraie des origines du schisme.
Malheureusement, sa documentation à lui laissait aussi beaucoup à désirer. Pour cette période, il n'avait pu consulter par lui-môme ni les archives d'Etat, ni les archives d'Eglise. En outre, il ignorait le récit d'Eusèbe. Il avait seulement entre les mains un exemplaire du recueil de pièces qui était intitulé Gesta pui'gationis Cœciliani et Felicis. Il n'a presque rien ajouté, pour son compte, à ce vieux Dossier du Donatisme.
Il suffira de rappeler en quelques mots l'histoire et la composition de ces Gesta, que nous avons précédemment étudiés-. La raison d'être du Dossier était la nécessité d'armer les orateurs catholiques pour la controverse avec les schismati([ues. Entre les années 330 et 347, un auteur inconnu, probablement un clerc de Numidie, y avait réuni une série de pièces tendant à prouver la légitimité de Cteeilianus comme évêque de Cartilage. Le recueil nous a été partiellement conservé dans le manuscrit de Gormery, aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale^, On n'y trouve plus que le commencement et la fin du Dossier : le texte presque entier de la première pièce, les Gesta apud Zenophiliun ''% et le texte des Acta pargationis Felicis, moins le début ^. Dans une sorte d'Appendice, figurent encore huit lettres, dont six de Constantin ^\
Tel est l'état actuel des Gesta. Mais on peut reconstituer avec beaucoup de vraisemblance l'ensemble du Dossier, d'après les citations ou allusions d'Optat, d'Augustin, et des procès-
1) Optât, I, 22. 4) Geslaapud Zeiiophiluin, dans l'/ip-
2) Voyez plus haut, l. IV, p. 211 et pendix do l'éditioji d'Optat par Ziwsii, suiv. p. 185-197.
3) Manuscrit do Cormery, aujourd'hui 5) Aclu piinjalioais Felicis, dans l'Ap- ■à Ja Bibliothèque Nationale : Cod. lai, pendix d'Optat, p. 197-20-i.
1711 = Colbcrl. 1951 {xi' siècle). 6) Appendix d'Optat, p. 204-216.
verbaux de 411 '. Le recueil primitif se composait de deux parties : [viPurgalio Coiciliani^ et la PurgaUo Felicis. La première partie comprenait les onze pièces suivantes, de longueur et d'importance très inégales : les Gesta apud Zenophiluin^ procès-verbal de l'enquête faite à Thamugadi, le 8 décembre 320» sur la conduite de Silvanus, évêque de Gonstantine, un des auteurs du schisme-; le Protocole de Girta, du 5 mars 305^ relatif à l'ordination épiscopale du môme Silvanus ^ ; les Actes du Concile des dissidents, tenu à Garthage en 312 '' ; le Rapport adressé à l'empereur Constantin, le 15 avril 313, par le proconsul Anulinus ° ; la Requête des dissidents à l'empereur,, jointe au Rapport f»; la Lettre de Constantin au pape Miltiade^ relative à la convocation du concile de Rome ' ; un second Rap- 'port du proconsul Anulinus, annonçant l'envoi des deux parties ^ ; les Actes du concile tenu à Rome en octobre 313"; des pièces sur le séjour de GoBcilianus et de Donatus dans la Haute Italie, en 316 ^^^ ; le procès-verbal d'une enquête faite à Garthnge, la même année, par les évoques Eunomius et Olympius " ; la Lettre de Constantin au vicaire d'Afrique Eumelius, lettre datée du 10 novembre 316, et notifiant la sentence impériale'-. La seconde partie du dossier, beaucoup plus courte, renfermait seulement trois pièces : le Rapport du proconsul Jîlianus,, annonçant à l'empereur le résultat de l'enquête sur l'évêque Félix d'Abthugni '3; la lettre adressée par Constantin au proconsul Probianus, pour lui enjoindre d'envoyer à Rome le faussaire Ingentius, agent des Donatistes ''' ; enfin, les Acta pufgationis- Felicis^ procès-verbal de l'enquête sur Félix '•"'.
Nous laisserons de côté les huit Epistulœ du manuscrit de
1) Sarcelle recouslitiitioii du DossiiT, G) Ojjliil, f, 22.
voyez plus liaut, t. IV, p. 212 et suiv. 7) Eusèbe, Hi.st. Ecclcs., X, 5, 18.
Cf. Diichosno, Le Dossier du Donatisnie, Augustin, Brevic. Collai., III, 12, 24.
p. G-23, 41-56 et 65 du lirage A ])nrt. — 8) Augustin, /î/-t'U(c. Collai., Ill, 12, 24-
To\itos les pièces mentionnées ci-des- !)) Opliit, I, 23-24; Aviguslin, Brevic,
sous ont élé étudiées diuis nos tomes Collât., Ilf, 12, 24; Episl. 88, 3.
m (!t IV, où l'on Ironvera toutes li's 10) Optai, I, 26; Auguslin, Ëpisl. 43,
références. Nous ne doimons ici (lucles 7, 20.
Indications indisponsaiîles pour l'intclU- 11) Optât, I, 26.
gence des rapports du Di>ssier avec le 12) Augustin, Contra Cresconium, Ilf,
récit d'Optat. 71, 82; Brevie. Collai., 111, 19, 37; Ad
2) Gesla apud Zenophiluin, p. 185-197 Donatislas posl Collai., 33, 56.
Ziwsa. 13) Augustin, Brevic. Collai., 11(,
3) Optât, I, 14; Augustin, Contra 24,42.
Cresconium, III, 27, 30. 14) Epist. 88, 4; Conlra Cresconium
4) Optât, I, 19-20; Augustin, Brevic. Ill, 70, 81.
Co//a/.,liI, 14, 26. 15)yld« purgalionis Felicis, p. 197-204
5) Auguslin, Epist. 88, 2; Brevic. Ziwsu.
Collât., III, 7,8.
l'historien 271
Cormery ^ A notre avis, elles ne faisaient pas partie du dossier primitif, celui dont s'est servi Optât : autrement, l'historien du Donatisme n'aurait pu ignorer l'existence du concile d'Arles. Optât a seulement trouvé dans quelque bibliothèque l'une des pièces : la lettre de Constantin à ce concile '. Dans cette lettre n'est pas nommée la ville ; c'est pour cela que l'historien s'est mépris sur le document, et qu'il l'a rapporté à l'appel contre la décision du concile de Rome ^. Comme nous l'avons montré antérieurement '% les Epistulas ont dû être ajoutées après coup au recueil des Gesta. Un clerc africain, probablement au temps d'Augustin, aura voulu compléter le dossier de Cœcilianus et de Félix, en y annexant une série de pièces relatives au concile d'Arles •''; et, comme le second Appendice contenait surtout des lettres de Constantin, on y a encore ajouté deux autres lettres du même empereur (5. De toute façon, les Epistulœ n'ont rien à voir avec le dossier proprement dit, le seul qui imjDorte en ce moment.
•En résumé, sauf une ou deux pièces isolées et quelques données de la .tradition, toute la documentation d' Optât sur les origines du Donatisme se réduisait aux Gesta purgalionis Cœciliani et Felicis. Voyons comment il a utilisé, pour son histoire du schisme, ce dossier apologétique, destiné surtout aux sermonnaires catholiques.
Notons d'abord qu'il a eu l'idée de s'en servir pour reconstituer l'histoire du schisme : c'était alors une nouveauté, puisque personne, à notre connaissance, ne l'avait tenté avant lui. Mais Optât ne s'en est pas tenu là ; il a voulu encore mettre les documents originaux sous les yeux du lecteur. 11 a reproduit le Dossier tout entier, dont il a fait un Appendice à son grand ouvrage ; et c'est ainsi qu'il nous en a conservé une bonne partie. A plusieurs reprises, il mentionne expressément cet Aj)pendice, et renvoie à telle ou telle pièce ". Il dit, par exemple, à propos des confessions de Cirta : « C'est ce qu'attestent les mémoires de Nundinarius, alors diacre ; nous aA'ons le témoignage de ces vieux parchemins, que nous pourrons faire voir à ceux qui douteraient. En effet, dans la dernière partie du présent ouvrage, pour tenir notre promesse, nous avons reproduit l'ensemble de ces mémoires s». Ailleurs, parlant des Actes
Ijylppenc/jo; d'Optal.p, 204-216 Ziwsa. ")) Appcndix cVOiiLiit, a. 3-8, p. 201-
2)Ibid., 11. 5, p. 208-210. 212.
3) Optai, J, 25. (î) Iljid., n. 9-10, p. 212-216.
i) Voyez plus hiiut, t. IV, p. 213- 7) Optât, I, 14; I, 20; i, 26-27.