Ibid., I
du concile des dissidents en 312 : « Les évoques opposants, dit-il, envoyèrent partout des lettres dictées par la haine, que jious donnons en Appendice avec les autres documents ' » . Plus loin, voulant justil'ier ce qu'il vient de raconter sur la mission •des évoques Eunomius et Olympius à Garthage, il ajoute : a Làdessus, nous avons un volume d'Actes : celui qui le voudra, pourra les lire à la fin de l'ouvrage- ». Optât procède ici comme un historien moderne, qui va d'un document à l'autre, soucieux: de montrer à son lecteur les pièces justificatives de son récit.
Dans tout ce qu'il dit des origines du schisme, il multiplie les renvois à l'Appendice. Parfois, dans le texte môme de la narration, il transcrit toute une pièce : telle, la Requête des dissidents à Constantin en 3133. Quand il s'agit de longs documents, comme le Protocole de Cirta en 305'% ou les Actes du concile de Rome ^, ou les Acta purgaiionis Felicis ^, il en donne du moins des extraits. Pour les Actes du Concile des dissidents en 312 ^, et pour le procès-verbal de l'enquête des évêques Eunomius et Olympius ^, il se contente d'un résumé. Pour les Scripta Nundiiiarii ", partie intégrante des Gesta apud Zenophilum, un simiAe renvoi '^. Pour les lettres de Consiantin [Epistulœ Constantini)^ une mention rapide ^'. Pour d'autres documents, moins encore : une allusion, seulement, aux pièces qui concernaient le séjour de Cœcilianus et de Donatus dans la Haute Italie ^2. Mais, que l'historien procède par allusions ou mentions formelles, par résumés, citations ou extraits, toujours le récit est tiré d'un document de l'Appendice qu'il cite ou qu'il vise.
Entrons maintenant dans le détail, et voyons comment Optât se sert de ses documents. Il a voulu tirer du dossier un récit suivi. Et en somme, malgré quelques maladresses, il y a réussi. Il a même trouvé moyen d'égayer par endroits ce récit, en remaillant de quelques anecdotes, que lui ont fournies soit la tradition orale, soit les pièces mêmes de l'Appendice. Par ex emple, les mésaventures dévotes de la trésorière des dissidents, l'intrigante et rancunière Lucilla '3; ou la déconvenue des
1) Oplat, 1,20. 8) Optât, I, 2fî.
2) /6/c/., 1, 26. 9) Dans les Gcsla apud Zcnophilum, ;i) Ibid., 1,22. — Cf. III, 3, p. 78 p. 186, 188-189, 192-197 Ziwsa.
.'ZiAvsa. 10) Optai, I, 14.
4) Ibid., I, 1.3-14. 11) Ibid., I, 22.
5) Ibid., 1, 23-24. 12) Ibid., I, 26.
(î) Ibid., 1,27. 13) Ibid., I, 16.
7) Ibid., [, 19-20.
l'historien 273
seniores de Cartilage, ces notables respectés qui avaient « bu » le trésor de la cathédrale ^ et qui furent bien surpris, un jour, de voir leur larcin dénoncé par une vieille femme armée d'un inventaire 2 ; ou encore, les propos pittoresques de ce redoutable forban qu'était l'évêque Purpurius 3. Cependant, le récit présente des points faibles, à cause des « trous » de la documentation. Il y a des erreurs, des lacunes, des obscurités. . Ecartons certaines critiques qui ont été fréquemment adressées à Optât, et qui ne semblent pas fondées. On lui a reproché de n'aA^oir pas su distinguer l'un de l'autre deux homonymes, qui auraient été successivement les chefs du parti. Or tout porte à croire que, sur ce point, l'historien du schisme avait pleinement raison, et que Donat le Grand s'est appelé Donat des Cases Noires, avant de devenir Donat de Carthage ''. On reproche encore à Optât de n'avoir pas tiré parti des EpisLulœ de l'Appendice : la critique tombe d'elle-même, si, comme nous le croyons, les Ëpistulœ n'étaient pas jointes alors au dossier des Gestci''.
Restent deux erreurs, souvent relevées dans le récit d'Optat. De ces deux erreurs, l'une est évidente, l'autre n'est peut-être qu'apparente ; et, de toutes deux, on exagère la gravité.
A propos de l'enquête sur Félix d'Abthugni, Optât dit que Constantin a écrivit au proconsul ^lianus"^ », pour lui enjoindre d'ouA^'ir une enquête sur la vie de l'évêque Félix. Or, l'enquête fut confiée d'abord au vicaire d'Afrique iElius Paulinus''. On en conclut que l'historien a confondu les deux personnages, presque homonymes. Ce n'est pas certain; et, en tout cas, l'erreur ne serait pas grave. En effet, si l'enquête fut commencée par le Adcaire d'Afrique, elle fut terminée par le proconsul, qui prononça la sentence^. Constantin a nécessairement « écrit au proconsul yElianus », comme le dit l'historien, pour le charger de poursuivre l'affaire. La phrase incriminée d'Optat peut donc se défendre; ce n'est sans doute qu'une façon abrégée de présenter les choses.
Sur l'autre erreur signalée, il n'y aurait qu'à passer condam-
1) « CoiivociluLiir siipm incmoruli se- G) « Timc Coiisliiul.imis ad .Elianum
iiioros, qui l'imcibus iivariliii; comincu- procoiisiilcm scripsit... » (Oplal, 1, 2
dalain cbibcranl pncdaiu » {IbicL, i, 18). 7) Aclu purgulionis Feticis, ]i. 11)
2) IbkL, I, 17-18. Ziwsa.
:5) Jbid., I, 13-14 ul 19. — Cr. Gesla S) 0\)ii\l, ï, 27 ; Acla punjalioni^ Fciirh,
apud ZcnophUum, p. 189 et 19.5-196 p. 201; Aiigiistiii, Conlra Cresconiuni,
>''i"sa. ll[, 70, 80-81 ; Brcvic. Collai., III, 21:, 42 ;
4) Voyez plus haut, chapitre III, p. 100. Episl. 88, 4.
5) Cf. turao IV, p. 212-216.
nation, si l'on n'était parti de là pour taxer Optât, un peu vite,, de distraction ou de légèreté. Il s'agit de l'usage assurément malheureux que l'historien a fait de la lettre adressée par Constantin au concile d'Arles'. Cette lettre, dit-on, Optât la cite deux fois ; et, les deux fois, si mal à propos, qu'il en tire deux réponses différentes de l'empereur, la première après la requête des dissidents 2, la seconde après leur protestation contre la sentence du concile romain^. Est-ce bien exact? Qu'Optât se soit trompé sur les destinataires de la lettre qu'il avait sous les yeux, c'est certain; mais qu'il ait commis cette double bévue, que d'une lettre il en ait fait deux d'époques différentes, c'est vraiment, de sa part, trop invraisemblable.
Voici, croyons-nous, comment les choses se sont passées. Un exemplaire de la lettre de Constantin au concile d'Arles tombe sous les 3"eux de l'historien. Dans cette lettre, telle que nous la lisons encore, ne figure pas le nom de la ville où siégeaient les évéques. Ignorant l'existence du concile d'Arles, Optât songe naturellement au concile de Rome. Dans la phrase qu'il cite [O rabida furoris audacia, etc.), il voit une réponse indirecte de l'empereur à la protestation des dissidents contre les décisions de cette dernière assemblée '^ Et, A^raiment, ce n'était pas si mal raisonné. Quant à l'autre citation tirée de la correspondance de l'empereur [Pelitis a me in soicido judlciuin, etc.)-'', rien absolument ne prouve f|u'elle prox'ieniie de la lettre au concile d'Arles, où le texte est assez différent {Meuin jadicium postulant^ etc.)^'. On peut fort bien admettre que, dans sa ré-
1) Apprivlix d'Opljil,, n. 5, p. 208-210 Ziws.i. — Cr. Opliil, I, 25.
2) « Ail : l'elilis ;i luo iii .s:r;culo judiriiiDi, ciii)) ci^i) ipsc! Glirisli judiciuui cxspcclfiii » (OpLiil, I, 23). — On lit <l;ius la h.'Ure de l'enipurcnir au coacUo d'Arlus : « ^rctiiii jiHJiciuiri pnsliilaiit, (|iii ipsc jiidicium Glirisli cxspcclo »
(p. 200 Ziwsa).
3) « O rabida furoris audacia ! Sicut iu causis ^;('uliliiuïi fieri siilcL, appcllauduiii episcupus crotlidil, cl vcliqua »
(0|)lat, I, 25). — Dans la IcjUro au coucilo d'Arles, nu lit : « O rabida furoris audacia ! Sicut iu causis f^'cntiliiini fieri solct, appollalionem iuturposuuruut »
4) Inimc'dialemciil après avoir cité la senlcuco proiioucéu par le pape iSIilliado ;nj concile de Rome ((, 24), Optât jij(Hile : u .Sid'Iicit cryo et Doualuui lot
seuleiiliis esso jierciissum et Cajcilianuin lauto judicio esse purgalurn. El lameu Doualus appellaudum esse credidil. Ad (juani appel la lioue ni Cous tan tiuus iniperator sic respondit : O rabida furoris audacia ! etc. » ([, 25). Ici, le rapport est é\idcnt : la réponse attribuée par Optât à Conslaiilin est la rcpr(jduclion textuelle, sauf pour les derniers mots, d'un passag-c (p. 209 Ziwsa) de la lettre au concile il'Arles.
5) Optât, 1, 23.
(i) Dans la battre au concile d'Arles, le Meuin judiciuin poslulanl précède seulement de quelques lignes le ruhlda furoris audacia (Cf. ['Appendix d'OpLat, ]i. 5, p. 209). Gela rend d'autant plus invraisemblables la méprise et le dédoublement f[u'on attribue si bénévolement à Optai.
l'historien 27&
ponse (perdue) à la requête des dissidents, Constantin leur avait dit réellement : « Vous me demandez de vous l'aire juger en ce monde, alors que, moi, j'attends le jugement du Christ »; etqueplus tard, s'ad ressaut aux évêques catlioliques, il a paraphrasé sa réponse antérieure : <.< Ils demandent à être jugés par moi,.. qui attends le jugement du Christ ». Ce n'est pas la première ni, la seule fois qu'un auteur, fùt-il empereur, aurait répété l'un deses mots. S'il en est ainsi, on se serait trop hâté d'attribuer à. Optât une double et si grosse méprise. Il n'aurait cité qu'unefois la lettre au concile d'Arles, et n'aurait eu que le tort de la. rapporter au concile de Home. Erreur à peu près fatale chez un. homme qui n'avait jamais entendu parler du concile gaulois.
Car c'est toujours là qu'il en faut revenir : c'est là qu'est le^ point faible dans le récit. Optât, pour son malheur, n'a jamais, soupçonné le rôle ni l'existence du concile d'Arles. On s'explique aisément pourquoi : de ce concile, il ne trouvait pastrace dans le dossier dont il disposait. Et, s'il n'a pas deviné la. lacune, c'est que l'assemblée gauloise, après tout, avait simplement confirmé les décisions de l'assemblée romaine.
Faut-il imputer également à Optât une autre omission, noK moins grave et plus surprenante, celle de la sentence impéj'iale ? On ne sait ti-op. Sans doute, il ne mentionne pas expressément cette sentence, dont l'importance était capitale. Cependant, il l'a peut-être connue; car il semble y faire allusion, dansle passage où il parle de « l'issue des procès et des lettres de- Constantin^ ». En tout cas, cette sentence décisive, qui mettait fin au conflit légal des partis, méritait mieux qu'une rapide et vague allusion.
Do ces lacunes, il résulte quelque embarras, quelque obscurité., dans plusieurs parties de la narration-. Par exemple. Optât nedit pas ce qu'il est advenu de l'appel interjeté par les dissidents» après leur condamnation à Rome 3. Il semble ne pas savoir à quel moment j^lacer les faits qui sont en rapport avec le conciled'Arles ou avec la sentence impériale. Il mentionne immédiatement après le concile romain de 313'^ le séjour de Ca:icilianus. dans la Haute Italie et la mission d'Eunomius à Carthage^, qui sont de l'année 316. Par contre, d'après son récit, on pourrait, croire postérieure à 316 l'enquête sur Félix d'Abthugnio, qui)
1) « FAilus juiliciorum et cpistiiUc 5) Optiit, T, 2G.
Coiisliiuliiii » (I, 22). (!) « Postqiiam ordin;itus ia Urbc pur—
2) 0[)tat, I, 25-27. galu.s est, et piir^'iiiidiis fulhnc rciiKiu-
3) Ihid., I, 25. serai oriliuator » {ibid., 1, 27). •1) Jbid., 1, 23-25.
date de 313-314. La chronologie d'Optat laisse donc souvent à désirer. En outre, certains passages de son résumé historique étaient si peu clairs, même pour des Africains, qu'ils pouvaient donner lieu à des interprétations contradictoires. On le vit bien à la Conl'érence de 411, où Tune de ses phrases causa quelque émoi. C'est celle où il est dit : « On suggéra à l'empereur l'idée de retenir Gaîcilianus à Brixia, pour le bien de la paix; et cela se fit' ». Les avocats des Donatistes prétendaient en conclure que Ca^cilianus avait été condamné par Constantin; les Catholiques hésitaient sur le sens, puisqu'ils s'opposèrent quel([ue temps à la lecture. Pour fixer la signification du passage, le président de l'assemblée dut faire lire tout le contexte-. Scène curieuse, inattendue, presque paradoxale, qui met en pleine lumière les défauts du récit d'Optat. Ces défauts, Augustin s'en était aperçu bien avant la Conférence de Carthage. Lui qui, au début de ses controverses avec les dissidents, s'en rapportait complètement à révoque de Milev^, il n'aA^ait pas tardé à remarquer les points faibles de son prédécesseur : peu à peu, pour son usage personnel, il avait complété le dossier et rectifié le récit.
Comme Augustin, constatons les points faibles, tout en rendant justice cà l'historien. N'oublions pas qu'Optât a été l'initiateur. Il est le premier qui ait eu l'idée d'écrire cette histoire, et qui en ait cherché les éléments dans les pièces authentiques, et qui des documents ait tiré une narration suivie. Malgré toutes les critiques qu'on lui peut adresser, son récit reste aujourd'hui encore ce qu'il a été pour Augustin et tous les Africains : un répertoire indispensable pour l'étude des origines du Donatisme, et la base môme de cette histoire.
Pour la période suivante, celle qui va de l'année 330 environ jusqu'au moment où écrivait Optât, les difficultés étaient moindres, les documents d'accès plus facile, les événements moins complexes, les témoins nombreux encore, la tradition toujours vivante '^ Aussi ne trouve-t-on guère à critiquer dans les parties du récit qui correspondent à cette seconde période. Dans ce domaine nouveau d'une histoire toute récente ou contemporaine. Optât a pu déplo3"er librement ses qualités solides et brillantes d'historien.
1) « Impcriilori .siiggcsLixm est ut EpisL. 141, 9.
boiio pac'is Cii'ciliiiims Hrixiui rctiauru- 3) Contra Epislulain Parmcniani, l,
liir; cl racliun est » {ibicL, 1, 2G). 3, 5.
2) Aususliii, JJrr.vic. Collai., 111, 20, é) Optât, 11, 3-1; II, 15-19; 111, 1-4; 38; Ad Donalhlas posl Collât., 31, 54; VI, 1-8.
L'iiisToaiEN 277
La documentation est ici beaucoup plus complète que pour les origines. En outre, elle est toujours do première main. Optât, cette fois, n'en est plus réduit à utiliser tant bien que mal un vieux dossier artificiel, formé par un autre pour dos fins exclusivement polémiques; il n'est plus exposé à ignorer des pièces essentielles, à s'égarer dans sa démonstration ou son récit par suite de lacunes qu'il ne soupçonne môme pas. Maintenant, il sait exactement d'où il vient et où il va; car il a recueilli et réuni lui-même Jes pièces justificatives. Il peut se fier à son dossici", qu'il a formé, et où il est sûr de n'avoir rien omis d'essentiel. Au besoin, il est guidé dans son enquête par ses souvenirs personnels, et, dans son interprétation des documents ou des faits, par le témoignage de ceux qui l'entourent.
Ce dossier de l'histoire contemporaine ou récente du Donatisme se composait d'éléments très variés, dont la réunion laisse supposer d'assez longues et minutieuses recherches.
On y trouvait d'abord plusieurs groupes de pièces officielles. Actes émanant de la chancellerie impéi-iale : le fann.'ux édit d'union, promulgué en 347 par l'empereur Constant', et le non moins célèbre rescrit de Julien qui en 3(32 rendit aux schismatiques toute liberté de culte et, de propagande"-. Actes des gouverneurs africains et d'autres fonctionnaires ou agents impériaux : la lettre du préfet du prétoire Gregorius-', les sommations et les discours de .Macarius's les rapports de divers gouverneurs sur les violences des schismatiques'"'. Pièces judiciaires : les GesLa JacUcuin, relatifs aux procès en revendication de basiliques, qui furent intentés soit aux Catholiques sous Julien, soit aux Donatistes après la mort de cet empereur''.
Avec ces trois groupes d'Actes ofl'iciels, figuraient au dossier d'Optat divers documents qui se rapportaient aux conciles donatistes. Cette série comprenait notamment: les canons d'un synode de Numidie, qui avait blâmé le recours à la force et interdit d'ensevelir les victimes dans les églises "' ; les Actes du concile tenu à Theveste, en 362, par les dissidents de la région*^ ; la réponse faite par ce concile à la protestation que lui avait adressée Primosus, évoque catholique de Castellum Lemellefense, portant plainte contre le sac de sa basilique et le meurtre de ses diacres''.
1) Optât, m, l-iî. 6) Optai, 111, 3; VI, 5.
2) Ibid., II, IG. 7) IhhL, 111, 4.
•A) Ibid., III, 3. .V) //jid., Il, IS.
4) Ibid., VI [. G. '.Il Ihid.
5) Ibid., H, 17.
D'autres pièces^ de provenances diverses, mais toutes émanant •de schismatiques, avaient pris place dans le dossier pour y témoigner des prétentions ou de la politique du parti. C'était, par exemple, la liste des évoques donatistes de Rome ', soigneu- :sement dressée par les dissidents en opposition à la liste des papes 2. C'était la requête envoyée à l'empereur Julien par •des schismatiques exilés*^. C'était la correspondance de Do- .nat le Grand : sa lettre impertinente au préfet Gregorius, sa réponse aux commissaires Paulus et Macarius, sa circulaire •aux communautés schismatiques, sa lettre à l'empereur Consrtant^.
Enfin, plusieurs documents visaient les Circoncellions, ces îiUiés compromettants des Donatistes. Dans ce groupe, les lettres pittoresques des fameux brigands du parti, Axido et Fasir, leurs sommations brutales aux propriétaires de Numidie^, voi- :sinaient avec la proclamation de Donatus, évêque de Bagaï, appelant à la curée les bandes d'aventuriers fanatiques '^. Mais, à la proclamation de Donatus, s'opposait la requête envoyée par -des évêques dissidents au comte d'Afrique Taurinus, pour solliciter son appui contre leurs turbulents amis''^.
Edits impériaux, lettres et rapports de gouverneurs, pièces judiciaires. Actes des conciles, listes épiscopales, requêtes, lettres et mandements d'évêques, sommations de brigands et proclamations d'insurgés, tout cela constituait un dossier fort •original, infiniment varié, très riche de faits. Qu'il fût absolument complet en lui-môme, on ne saurait l'affii-mer ; nous avons ■môme la preuve du contraire, puisque nous n'y voyons pas ligurer les conciles antidonatistes'*^. Mais il parait avoir été •assez complet pour l'objet particulier que se proposait l'auteur, •C'était bien un dossier d'historien, mais le dossier d'un historien qui s'armait pour la polémique. Dans sa chasse aux docuanents, Optât n'avait donc cherché et retenu que les documents «offensifs, si l'on peut dire : ceux dont il pourrait tirer argument •contre ses adversaires. Assurément, il avait eu la main heureuse : beaucoup de ces pièces, dont il s'était procuré une copie, ■étaient fort compromettantes pour les schismatiques, et la plupart ne sont connues que par lui. Ajoutons que toutes portent
1) Optât, II, 4.
2) IliUL, ir, 3.
3) Ibid., ir, IG; III, 3.
4) Jbid., m, 3.
-5) Jbid., Iir, 4, p. 82 Ziwsa.
■6) Ibid., p. 81. — Cf. p. 83-84.
7) Ibid., p. 82.
8) Notaiiunciit le grand concile calliolique, tenu à Garthage en 348 et présidé par Gratns, (ini applaudit an rétablissrinent de l'iuiité religieuse, et qui réorganisa l'Eglise africaine {Caiicil. Car- Ikaij. ann. 348, Exord. et eau. 1-14).
l'historien 279
<en elles-mêmes la preuve de leur authenticité, et que, d'ailleurs» •cette authenticité n'a jamais été mise en doute.
Au dossier proprement dit, aux documents écrits, s'ajoutaient les données de la tradition, les témoignages des contemporains, les souvenirs personnels de l'auteur'. Optât vivait au milieu de la contrée d'où était sorti le schisme, et où restait pour l'Eglise schismatique, sinon le centre d'action, du moins le centre d'opérations : au cœur de cette Numidie qui avait donné le signal •de la rupture, qui était la patrie du grand Donat, qui successivement avait vu à l'œuvre les Circoncellions, les insurgés de Bagaï, les bourreaux de Macarius, les bandes de fanatiques ■déchaînées par le rescrit de Julien 2. Les épisodes dramatiques ■de cette histoire toute récente étaient dans toutes les mémoires ; les gens du pays frémissaient encore à la pensée des provocations ■et des menaces, des émeutes et des pillages, des sacrilèges, des massacres, de toutes les horreurs dont la guerre religieuse scvait été l'occasion ou le prétexte. Vivant au milieu des témoins •de tous ces événements qu'il voulait raconter, Optât avait à peine besoin d'interroger ; il n'avait qu'à écouter. 11 le déclare lui-môme, à propos des batailles livrées par Donatus de Bagaï et les Circoncellions aux troupes du comte Silvester : « Cela, ■dit-il, nous ne l'avons pas vu sans doute ; mais, comme vous, nous l'avons entendu raconter 3 ». Pour compléter et contrôler le témoignage de ses compatriotes, il avait ses souvenirs à lui. Né vers 320, il avait déjà l'âge d'homme aux temps de l'édit •d'union, des révoltes en Numidie, et de la répression farouche ■dirigée par Macarius '*, A plus forte raison est-ce en connaissance 'de cause qu'il disait les terreurs et la désolation de l'Afrique sous le règne de Julien, lors du retour triomphant des Donatistes exilés ou fugitifs ^ : c'étaient pour lui des événements tout contemporains, qui dataient de quatre ans. Pour raconter ce <iu'il avait vu ou entendu, il n'avait pas besoin d'un grand effort •de mémoire ou. d'imagination; il n'avait qu'à répéter ce qu'il ■disait ou entendait la veille.
Ces souvenirs personnels, joints au témoignage de ses compatriotes, constituaient pour l'historien comme un autre dossier, fait de visions, d'impressions et de traditions vivantes-, qui •complétaient et animaient le dossier proprement dit, celui des pièces d'archives et autres documents écrits. D'où la haute vail Opliit, II, i et 17-19; III, iî-i; 3) « Hoc nos ncc viiliinus qiiidem, VI, 1-8. scd Yohiscuin aiuliviimis » (lbid.,U[, i\.
2) Ibld., I, 13-U et 19; II, 18-19; 4) y6td., III, 1-t ; VU, 6-7.
III, 4. 5) Ibld., Il, 10-19; VI, 1-8.
leur historique de toutes les pages où il a noté les principaux épisodes de la lutte entre les deux Églises, depuis l'année 330 environ jusqu'au lendemain de la mort de Julien. C'est là le vrai domaine d'Optat, considéré comme historien. Pour cette période, il était renseigné comme personne. A peine pouvons-nous, de temps en temps, intercaler une pièce dans son dossier, ajouter un épisode à son récit ou un trait à ses tableaux. Sans lui, nous ne saurions presque rien sur ces trente années-là. Grâce à lui, nous voyons à l'œuvre les Girconcellions de l'Aurès et des Hauts-Plateaux, les « chefs des Saints » *, le préfet Gregorius, Donat le Grand dans ses fonctions de dieu~, le comte Taurinus et le comte Silvester^, Donat de Bagaï et ses hordes d'énergumènes'^, les commissaires Macarius et Paulus dans leur rôle de justiciers 5, l'empereur Julien déchaînant l'émeute et la guerre civile par son édit de tolérance o, les évêques donatistes conduisant les troupes de fanatiques à l'assaut des églises'^. Pour toute cette histoire, si dramatique et si curieuse, Augustin luimême n'a guère fait que suivre et paraphraser les données de son prédécesseur. Aujourd'hui encore, si l'on veut connaître le Donatisme et l'Afrique chrétienne de ces temps-là, on doit toujours en revenir au récit d'Optat.
Si maintenant l'on veut juger d'ensemble son œuvre historique, on constate de singulières et frappantes inégalités : inégalités qui s'expliquent en partie, sans doute, par la difficulté plus ou moins grande des sujets traités, mais qui trahissent aussi la vocation de l'auteur et son tour d'esprit. Polémique à part. Optât est moins un véritable historien qu'un exact et vivant chroniqueur. Il ne s'entend ni ne cherche à philosopher sur les choses, ni à en tirer les grandes leçons, ni même à dominer par la pensée la suite des faits. En chroniqueur qu'il était, il s'intéresse aux faits pour les faits, ou pour ce que les faits nous apprennent sur les mœurs et la mentalité des personnages, sur le caractère des héros ou des victimes du drame. C'est l'homme des épisode^, des anecdotes, des portraits.
De là, surtout, viennent les défauts de l'ouvrage. Visiblement, l'auteur a hâte d'en finir avec l'histoire ancienne pour arriver à l'histoire contemporaine, celle qui l'attire, celle qu'il connaissait avant même de songer à écrire. S'il traite la question des origines, c'est par acquit de conscience, et parce qu'il le
1) Optât, m, 4. 5) Optât, ![[, 3-4.
2) Ibid., III, 3. 6) Ibid., II, 16-17.
3) Ibid., III, 4. 7) Ibid., 11, 18-19; VI, 1 et siiiv.
4) Ibid.', m, 4 et 6.
l'historien 281
juge utile à la controverse ^ Au contraire, quand il touche à l'histoire de son temps, il s'arrête avec complaisance devant les hommes et les choses-. Par suite, et indépendamment de l'inégalité réelle dans les difficultés de l'enquête, sa documentation est très inégale suivant les périodes. Et naturellement, selon que la documentation est plus ou moins complète, la narration est plus ou moins solide, plus ou moins vivante.
Un autre défaut, très sensible et fréquent, c'est un manque de netteté dans l'ordonnance du récit '^ Parfois, l'on a peine à saisir la succession ou l'enchainement des faits. Il en résulte que la chronologie- est souvent incertaine : on doit recourir à Augustin ou d'autres pour fixer la date d'événements ou d'épisodes que l'on connaît surtout par Optât''. Ajoutons, pour mémoirci que le ton du récit prend souvent l'allure polémique: péché véniel, ici, puisqu'il s'agit d'un auteur devenu historien pour les besoins de la controverse.
Voilà, très largement faite, la part des défauts. Piestent les qualités, qui sont multiples : originalité de la conception, richesse de la documentation, mérites du narrateur. Le sujet était entièrement neuf, et il est traité ici d'une façon très personnelle. En dehors des sermonna ires et des conciles, c'était la première fois qu'on s'attaquait au Donatisme ; et l'idée était fort heureuse, de saper l'Eglise schismatique par l'histoire du schisme ->. La documentation, bien qu'inégale, était abondante et variée : l'auteur avait connu et utilisé tant de sources, que son ouvrage, pour l'étude d.u Donatisme de ce temps-là, reste aujourd'hui la source principale. Quant au narrateur, on ne peut lui refuser ni la rapidité, ni la couleur, ni le relief, ni l'esprit. Il a des tableaux animés et brillants : le chassé-croisé d'intrigues d'où sortit le schisme'', le portrait de Donat le Grand ^, les fantaisies pittoresques des Girconcellions ^, la marche triomphale et funèbre des schismatiques revenus d'exil^. Ce sont là de vrais tableaux d'histoire, de ces tableaux qui parlent aux yeux comme à l'esprit, et qui d'eux-mêmes se fixent dans la mémoire. Historien très inégal, sans doute : Optât n'en est pas moins un brillant chroniqueur, qui, à l'occasion, fait figure d'historien.
1) Optai, I, 13 ft siiiv. 5) Optai, T, 15; IH, 1.
2) Ihid., JU, 1 c!t siiiv.; VI, 1 cl suiv. G) Ibid., I, lG-1!).
3) Ibid., f, 22-27. 7) Jbid., III, 3.
4) Cl'. AiigiKsliii, Brevic. Collât., III, 8) Ibid., III, i. 24, 42; Ad Domlislas posl Collai., 9) /iW., II; 17-19. 33, 5C.
Optât polémiste. — Loyauto et précision, — Mctliode de réfutation. — Métliode de démonstration. — La question de fait. — Preuves liistoriques. — Les vrais Iraditores. — Les vrais auteurs du schisme. — A quoi l'on reconnaît les schismatiques. — La question du {second t)aptême. — Les persécutions. — Embarras du polémiste sur ce point. — L'Église catholique n'est pour rien dans les violences. — Théorie de la persécution. — Nécessité de la soumission au pouvoir civil. — Légitimité de la contrainte pour rétablir l'unité religieuse. — Responsabilité des Donatistes. — Rôle des citations de l'Écriture dans les polémiques d'Optat. — Son texte biblique. — Méthode d'exégèse. — Caractère des controverses d'Optat. — Ton modéré de la polémique. — Appels à la concorde. — Promesses de pardon. — La fraternité chrétienne. — Désir sincère de réconciliation. — Personnalité du polémiste.
Dire d'un polémiste qu'il fait figure d'historien, c'est sans doute un éloge ; mais ce serait aussi une critique indirecte, si le polémiste n'avait ses mérites propres. Après tout, l'histoire n'était pour Optât qu'un moyen, une arme contre l'Eglise schismatique. Nous devons le suivre maintenant sur le terrain de la controverse, pour juger de son habileté à porter ou parer les coups.
On n'est pas surpris de retrouver, chez le polémiste, deux qualités fondamentales que nous avons notées chez l'historien, et qui étaient des qualités de l'homme : la loyauté et le goût de la précision. Visiblement, dans ses réfutations comme dans ses démonstrations, Optât est guidé toujours par l'amour sincère de la vérité; efc, à cette sincérité, il joint le désir ou le besoin d'y voir clair. De môme qu'il raconte surtout d'après les documents, c'est surtout par les textes et les faits qu'il démontre ou qu'il, réfute. D'ailleurs, ces faits et ces textes sont adroitement ^roupés dans une argumentation assez serrée, dont ils préparent et justifient la conclusion.
La méthode de réfutation, autant que d'un historien précis, est d'un ingénieux logicien, qui connaît son métier, et qui use des procédés de l'école sans trop en abuser. Aux accusations ou allégations de Parmenianus, Optât ne se contente pas d'opposer des citations bibliques ou des récits avec pièces à l'appui. 11 lui oppose aussi des raisonnements en règle, où il invoque les principes mêmes du christianisme, la conception de l'Église ou du baptême, pour convaincre d'erreur les schismatiques ^. Ces
1) Optât, H, 1 et suiv.; V, 1 cl suiv.
raisonnements ont ordinairement pour point de départ la critique d'une phrase, d'un mot, de Parmenianus. Le plus souvent, •c'est des assertions mêmes de son adversaire, qu'Optât tire ses arguments.
Il aime et il excelle à relever les contradictions du primat <lonatiste. Par exemple, à propos du baptême : « Toi-même, tu ne peux le nier, frère Parmenianus : au début de ton traité, tu ■as dit contre vous et pour nous bien des choses qui sont do nous... Voilà ce que tu as développé en commençant ton discours ; mais, dans la suite de ton traité, tu as oublié tout cela.. . Le commencement de ton ouvrage montre ton étourderie dans l'ordonnance de ton plan ' ». Miner le système des Donatistes en •dénonçant les incohérences de leur avocat, c'était assurément de bonne guerre; et les coups portaient d'autant plus juste, que cet avocat était le grand pontife de l'Eglise schismatique.
Optât ne se tient pas pour satisfait de mettre Parmenianus en •contradiction avec lui-même; il prétend encore le battre avec ses propres armes, et souvent il y réussit. Il retourne contre lui ses •arguments; il lui démontre, avec une insistance ironique, que ses raisonnements de sectaire confirment indirectement la thèse des Catholiques, et que lui-même est catholique sans le savoir. Dès le début de la controverse, il annonce très nettement cette spirituelle tactique : « Je le vois bien, dit-il à son adversaire, et tu en conviens, et tout homme de sens le constate : le seul objet •de tes longs discours, c'est d'attaquer indignement par tes traités l'Eglise catholique. Mais, comme on s'en aperçoit, autre •est l'intention, autre est la chanson. En fin de compte, je remarque que tu n'as pas toujours parlé contre l'Eglise catholique; et môme, tu as souvent parlé pour l'Eglise catholique, quoique tu ne sois pas catholique : si bien que nous aurions à peine besoin de répondre à tes traités... Cotte réserve faite, •dans les autres parties de ton ouvrage, tu as parlé tantôt pour nous et contre vous..., tantôt pour nous en même temps que pour vous..., tantôt pour nous seuls..., tantôt contre vous, par ignorance, en ta qualité d'étranger... Bref, tu n'as rien dit ■contre nous, si ce n'est que, dans ton ignorance, tu nous as ■accusés d'avoir demandé l'intervention des troupes... Supprime •cette calomnie, et tu es avec nous^ ». On voit le procédé. L'emploi en était ici d'autant plus légitime, que les deux Eglises africaines, d'accord sur la doctrine, étaient séparées surtout par -des malentendus et le souvenir de vieilles querelles. Optât
1) Optât, V, 1. 2) OptJit, I, r..
prend un malin plaisir à constater l'accord fondamental des deux partis iasf[ue dans l'argumentation du primat des schismatiques. 11 accepte donc ses arguments, ou l'ait mine de les accepter, mais pour en tirer une conclusion contraire. En formulant cette conclusion, il aime à noter le succès de sa méthode, l^ar exemple, après avoir discuté point par point la définition de la véritable Eglise qu'avait donnée le Donatiste.il lui pose ironiquement cette question : « Yois-tu maintenant, frère Parmenianus, t'aperçois-tu, comprends-tu, que par tes arguments tu as combattu contre toi^ ? ». D'un bout à l'autre de sa réfutation, Optât use de cet ingénieux procédé, riche en surprises, dont il tire des raisons solides ou des objections embarrassantes, et jusqu'à des effets de style. Parmenianus, en lisant son contradicteur, dut s'étonner parfois d'être si bon catholique.
Chemin faisant. Optât oppose à la thèse donatiste la thèse catholique. Il reprend une à une les questions soulevées par le primat des schismatiques; et il les traite pour son compte, à sa façon. Si ses conclusions étaient faciles à prévoir, il y arrive du moins par des routes nouvelles. Il procède ici tout autrement que Parmenianus, et tout autrement que lui-même dans ses réfutations.
Sa méthode de démonstration, très précise et réaliste, n'a rien d'abstrait ni de convenu; elle ne doit pres([ue rien aux artifices de l'école, ni même, semble-t-il, aux traditions de l'Eglise locale. Optât n'use de la déduction, ou des affirmations doctrinales, que là où il ne peut faire autrement. De parti pris, il refuse de suivre Parmenianus dans ses subtilités, théologi([ues ou autres. Il va jusqu'à déclarer, non sans une pointe de paradoxe : « C'est le fait d'un menteur, que de chercher des arguments- ». Il dé})lace donc le teri'ain de la discussion. Autant que possible, il écarte les débats théoriques, pour tout l'amener et tout subordonner aux réalités historiques.
Tout d'abord, à la réalité ([ui pour lui domine et résume les autres : la dualité des Eglises africaines. La chrétienté locale, qui devrait être une, est coupée en deux. 11 y a schisme, et les schismatiques ont tort. Quels sont les auteurs du schisme? Voilà toute la question. Il ne s'agit j)as là d'un point de doctrine, ni d'exégèse; il s'agit d'un fait"'. Pour établir que les Donatistes sont responsables de la rupture, donc schismatiques. Optât va produire deux séries de preuves positives, tirées les unes de l'histoire, les autres de la réalité contemporaine.
1) OpiMt, H, !). qiiircrc » (ibid., I. 10).
2) « Moiuliicis est arH'tnilcnta cou- 8) Jhi,l., I, li5-2l.
Presque d'elles-mêmes, les preuves historiques se dégagent du dossier de l'hisfcoj'ien : du récit des événements qui ont précédé ou accompagné, préparé ou suivi la rupture. Pour savoir quels étaient les vrais traditeurs, il suffit de lire les Actes du concile tenu à Girta par les traditeurs eux-mêmes : ces évoques numides qui avaient livré les Ecritures pendant la persécution de Dioclétien, et qui, une fois le danger passé, ont donné le spectacle lamentable de leurs mutuelles confessions, puis de leur indulgence cynique pour leurs communes trahisons'. Ces mômes traditeurs, précurseurs et premiers chefs des Donatistes, ont été les principaux auteurs du schisme-. C'est ce que montrent en toute évidence les Actes du concile des dissidents à Garthage''. « Je le vois, dit Optât à Parmenianus, tu ignores encore que le schisme a été fait à Carthage par vos ancêtres. Cherche l'origine de ces événements, et tu t'apercevras que tu as prononcé toi-même votre condamnation, quand tu as associé les schismatiques aux hérétiques. En effet, ce n'est pas Giecilianus qui s'est séparé de ton aïeul Majorinus ; c'est Majorinus qui s'est séparé de Cœcilianus. Ce n'est pas Cîeciliauus ([ui s'est écarté de la chaire de Pierre ou de Cyprien ; c'est Majorinus, dont tu occupes la chaire, une chaire qui n'existait pas avant Majorinus lui même. Il est manifestement établi que les choses se sont passées ainsi, comme il est de toute évidence que vous êtes les héritiers des traditeurs et des schismati(|ues. C'est pourquoi je m'étonne beaucoup, frère Parmenianus, que toi, un schismatique, tu aies voulu assimiler les schismatif[ues aux hérétiques^ ». Un homme de bonne foi, documents en main, ne peut douter un instant que les ancêtres des Donatistes aient été des traditeurs et les auteurs responsables du schisme : ce sont là des questions de fait que tranche l'histoire •J. Aussi Optât a-t-il consacré tout son premier liA^^e à l'étude des origines, à l'analyse des documents qui attestent et expliquent les circonstances de la rupture. De son exposé historique, qui avait pour base tout un dossier de pièces justificatives, il résultait clairement que les schismatiques étaient les Donatistes'^. Et le fait seul de la responsabilité du schisme suffisait pour les convaincre d'erreur.
A ces preuves historiques, Optât joint d'autres preuves, non moins solides, tirées de la réalité contemporaine. Deux Eglises africaines sont en présence, qui toutes deux ont la prétention
1) Optât, I, 13-14. 4) Optât, [, 10.
2) Ibid., 1, 15. 5) llnd., I, 15 et 21.
3) Ibid., 1, 19-20. G) IbkL, 1, 28; 11, 1.
d'être la véritable Église. Abstraction faite des antécédents historiques, à quels signes pourra-t-on reconnaître les schismatiques? A ce qu'ils sont isolés du reste de la chrétienté. Gonformémenb aux prédictions de l'Evangile, l'Eglise du Christ est universelle^; et toutes les communautés du monde entier n'en sont que des membres. Donc une Eglise locale quelconque n'est légitime, que si elle est en communion avec les Eglises des autres régions : « Il i'aut voir, dit Optât, il faut voir qui est resté enraciné dans l'i^jglise universelle, et qui en est sorti ; qui a siégé dans une autre chaire auparavant inconnue ; qui a éleA^é autel contre autel- ». Dès lors, tout le débat actuel entre les deux partis africains se ramène encore à une question de fait» facile à trancher. Seuls, les Catholiques du pays sont en communion avec les Eglises d'outre-mer. Dès le temps de Constantin, les évêques Eunomius et Olympius, chargés par l'empereur d'ouvrir une enquête à Cartilage, ont invoqué cette raison pour condamner Donat : ils ont déclaré dans leur sentence que, des deux Eglises rivales, « celle-là était l'Eglise catholique, qui était répandue dans le monde entier <^ ». Au contraire, le Donatisme, inconnu ou renié dans toutes les communautés d'outre-mer, n'a de racines et d'attaches que dans l'Afrique latine. Optât développe cet argument dans une éloquente apostrophe aux schismatiques. Il y passe en repaie toutes les provinces de l'Empire, où il y avait des cli rétiens, mais pas de Donatistes ; et, pour chaque province, il pose cette question, qui résonne après chaque phrase comme un refrain : « Là où A'ous n'êtes pas, l'Eglise ne sera donc pas ^?. ». Même sans le refrain, l'argument était décisif.
Mais, pratiquement, comment constater ces relations avec les chrétientés d'outre-mer? Pour Optât, c'était fort simple. Dans les pays latins, on était en communion aA-ec l'Eglise universelle, quand on l'était avec l'Eglise apostolique de Rome : <i Tu ne peux nier, dit-il à Parmenianus, que tu saches ceci : c'est dans la Aalle de Rome et à Pierre, qu'a été d'abord accordée la chaire épiscopale. C'est dans cette chaire qu'a siégé Pierre, le chef de tous les apôtres..., pour assurer partout, en cette seule chaire, le maintien de l'unité, et pour empêcher les autres apôtres de défendre chacun la sienne"' ». Or, les Catholiques africains étaient en relations étroites avec l'Eglise de Rome ; par elle, ils remontaient, eux aussi, jusqu'à l'âge apostolique.
1) Optiit, H, 1. 4) « Ubi vos non ostis, non criL ? »
2) //;/(/., I, If). (Ihid., Il, 1, p. 33 Ziusii).
3) Jhid., I, 2G. 5) lùid., 11, 2.
Pour bien montrer ce lien, Optât énumère dans l'ordre chronologique tous les évêques de Rome, depuis Pierre jusqu'à son successeur encore vivant, « qui aujourd'hui, dit-il; est notre allié, et avec qui, pour nous, le monde entier est uni en un seul corps par des lettres de communion '. » — On voit l'importance de ces déclarations pour l'histoire générale du christianisme en ces temps-là. L'Église africaine, naguère si jalouse dé son indépendance, avait abandonné une partie de ses prétentions, depuis qu'elle se sentait affaiblie parle schisme. Elle cherchait un appui à Pvome contre le Donatisme ; et cet appui, na-. turellement, elle le pa3^ait par des concessions. Beaucoup plus accommodant que G yprien, Optât reconnaît à l'Église romaine, non plus seulement une simple préséance honorifique, mais une primauté réelle, une sorte de suprématie.
Jusqu'ici, tant qu'il s'agissait du schisme, Optât avait pu s'en tenir aux preuves de fait : faits anciens, pour déterminer à qui incombait la responsabilité de la rupture, ou faits contemporains, pour préciser à quels signes on reconnaissait les schismatiques,. Mais, dans le reste de sa démonstration, les faits se dérobant ou se prêtant à des interprétations contradictoires, le polémiste a dû changer de méthode, et, comme son adversaire, se résigner à argumenter. On s'en aperyoit aussitôt dans lesparties de la controverse où il touche, soit à la question du baptême, soit à celle des persécutions contre les schismatiques.
Traitant du baptême, il ne pouvait invoquer ni l'histoire, ni la réalité contemporaine. Invoquer là-dessus la pratique des Catholiques africains ou romains, c'eût été une pétition de principe ; et l'histoire lui eût donné tort, puisque les Donatistes, sur ce point, conservaient le vieil usage africain. Ici, forcément, il devait recourir aux preuves logiques. Il entreprend donc de démontrer que la pratique des dissidents est condamnée par le principe môme du baptême'^. Dans ce sacrement, dit-il, c'est Dieu qui opère, et non l'homme'^; donc, si les rites ont été observés, le sacrement est valable malgré toutes les tares del'homme qui l'a conféré, et ce sacrement ne peut être renouvelé i. Optât combat vivement la théorie donatiste, l'ancienne théorie africaine, qui tendait à subordonner au hasard des mérites humains l'efficacité de la grâce divine : « L'homme, dit-il, ne peut donner ce qui dépond de Dieu''». Et il raille cette formule chère aux schismatiques : « Quand on n'a pas soi-même ce-
1) Optât, II, 3. 4) Optât, V, îi.
2) Ibld., V, 1. 5) « Non potusl id iviimus .-ib lioniiiio
3) Ibid., V, 2. diiri, qiiod diviuuin osl » (ibid., V, i.)'
qu'il s'agit de donner, comment le donnerait- on ^ ? ». Il ajoute : « Combien ridicule est ce mot qu'on vous entend répéter comme pour vous glorifier : L'efficacité du baptême dépend de qui le donne, non de qui le reçoit- ! ». A la doctrine des dissidents, il oppose la doctrine romaine, adoptée depuis cinquante ans par les Catholiques africains'^, et qu'il résume ainsi : « Les sacrements sont saints par eux-mêmes, et non par les hommes^ », Formule heureuse, et qui a fait fortune. A notre connaissance, Optât est le premier qui ait exposé nettement la doctrine de l'objectivité des sacrements^ : doctrine fondamentale dans la théologie de l'Eglise latine.
De toutes les questions qu'avait soulevées Parmenianus, la plus délicate était assurément la responsabilité des Catholiques dans ces persécutions, qui tant de fois avaient frappé l'Eglise de Donat, et qui même, vingt ans plus tôt, avaient failli l'anéantir. Sur ce point, Optât trahit quelque embarras. Personnellement, il réprouvait les Aàolences de toute sorte ; mais il n'osait blâmer les mesures de répression. Il se tirait d'affaire en rejetant sur les schismatiques toutes les responsabilités.
On surprend et son embarras et sa tactique dans ce curieux passage, où il cherche à expliquer les origines de la persécution dirigée par Macarius, le commissaire de l'empereur Constant : « On annonça le rétablissement de l'unité. Il s'agissait seulement d'exhortations, d'un appel adressé au peuple des fidèles, pour les engager tous à se réunir en un seul coi'ps et a prier ensemble Dieu et son Christ. Primitivement, aucune terreur : personne n'avait vu ni verges ni prison. Seulement des exhortations^ comme nous l'aA'^ons dit plus haut. Mais, vous tous, vous avez craint, vous avez fui, vous avez tremblé... On a vu fuir tous vos évêques avec leurs clercs ; quelques-uns sont morts; les plus résistants ont été pris et relégués au loin'^' ». II fallait que le polémiste fût dans un cruel embarras, pour que l'historien se résignât à présenter ainsi les choses. Se douteraiton qu'il s'agit ici d'un édit de proscription, d'une persécution en règle, qui parut donner le coup de mort à une grande Eglise? D'après l'étrange tableau d' Optât, on serait presque tenté d'en vouloir à ces persécutés, qui ont eu le mauvais goût de fuir
1) « Qui non IimIdcI qiiod dut, quo- 4) « Sacramenta pcr se ossc sanctn, modo dal? » {ibicL, V, (i). non pcr homincs » (Oplal, V, 4).
2) « Mue munus bapUsmalis ossc 5) « Ecclusia una csl, cujus sanctilas de darilis, non acci[)iuiilis » (iùicL, V, 7). sacraincntis colligilur, non do persona-
3) Coiicil. Ardai, ann. 3H, can. S rmn supcrbia ponderalur » ((7i«/., If, I). {Appendix d'Oplal, n. -4, p. 208 Ziwsa ; (J) Optai, 111, 1.
Mansi, Concil., t. 11, p. 469).
devant les coups, et de plaindre ces pauvres bourreaux, que l'épouvante de leurs victimes obligeait à frapper toujours plus fort.
Au fond, cependant, et pas plus ici qu'ailleurs, le polémiste ne cache ni n'altère les faits ; seulement, il les interprète à sa façon. Il mentionne à plusieurs reprises l'édit d'union, arrêt de mort pour l'Église scliismatique ^ Il décrit lui-même les violences des persécuteurs, la terreur qui marchait devant eux, la fin tragique de nombreux fugitifs, la rélégation des évoques 2, Il reconnaît que les Donatistes ont été durement traités 3, Mais il prétend démontrer que les victimes n'ont le droit de s'en prendre ni à l'Eglise catholique, ni môme au gouvernement-^.
D'abord, il affirme éhergiquement que son Eglise n'est pour rien dans toutes ces violences : « De tout cela, dit-il, rien n'a été fait d'après notre vœu, rien sur notre conseil, rien avec notre complicité, rien avec notre concours. Tout s'est fait dans la douleur de Dieu et l'amertume de ses larmes^ ». Aux accusations ou aux insinuations des Donatistes, il oppose un démenti catégorique. Il met Parmenianus au défi de citer un fait précis ; « Explique-toi, lui dit-il, nomme quelque ministre du culte, désigne quelque diacre par son nom, dénonce quelque prêtre, prouve l'intervention des évoques, apprends-nous qu'un des nôtres a dressé des embûches à quelqu'un. Mais, (Mil'in, qui de nous a persécuté personne ? Peux-tu dire ou prouver que nous ayons persécuté l'un des vôtres 'J? ». A ces questions pressantes, nous ne savons ce qu'a pu répondre Parmenianus. Tout porte à croire qu'il n'a rien répondu. En tout cas, nous no connaissons pas un seul fait, d'où l'on puisse conclure que les Catholiques africains aient contribué à déchaîner la persécution de; Macarius. Là-dessus, on doit donner gain de cause au polémiste.
En revanche, on hésite à le suivre dans l'autre partie de sa démonstration. Il était quelque peu paradoxal de nier la responsabilité de l'Etat dans ces terribles persécutions qu'avait déchaînées l'édit d'un empereur, et que dirigeait un commissaire impérial. A l'appui de son assertion aventureus(î, Optât expose toute une théorie de la persécution. Il proclame d'abord la souveraineté de l'Etat, la nécessité de la soumission au pouvoir civil. Il résume ce principe et ce devoir dans cette formule remarquable : « Ce n'est pas l'Etat qui est dans l'j-.glise ; c'est
1) Oplal, m, 1-;î. 4) 0|)tal, III, 1-1 et G.
2) ibid., m, 1 cL 3-8; vir, o-T. 5) ibid., vu, 2.
3) « Ab opcMMi'iis uuilatis miilla qui- (>) Jbid., Il, 14.
dcm asporc gcsla siiul » (ibid., III, 1). 7) Jbid., III, 1-4.
V ly
290 SMNT OPTAT
l'Église qui est dans l'État, c'est-à-dire dans l'Empire romain* ». On voit que les choses avaient marché en soixante ans, depuis les persécutions de Dioclétien. Maintenant que l'Eglise catholique se croyait assurée du concours des autorités civiles, elle acceptait, et parfois sollicitait, l'intervention du gouvernement dans les affaires religieuses. Malgré sa modération personnelle, Optât reconnaît à l'État le droit de frapper les hérétiques et les schismatiques. Il admet la légitimité de la contrainte pour rétablir l'unité dans l'Église, pour «venger Dieu 2 ». Il approuve les mesures prises par Constantin contre les Donatistes ^. Il approuve également, et sans réserve, l'édit d'union promulgué par l'empereur Constant, qu'il appelle un prince « chrétien, craignant Dieu, religieux, miséricordieux^ ». Donc, l'empereur avait le droit d'intervenir, et de supprimer l'Église schismatique.
Il en aA'^ait même le devoir, ajoute Optât. Et cela, à cause de l'attitude des Donatistes, qui, après avoir rompu l'unité de l'Afrique chrétienne, allaient encore jusqu'à compromettre l'ordre public. Les seuls coupables sont les persécutés, ou leurs chefs : « Sans doute, leur dit le polémiste, les artisans de l'unité ont souvent eu la main lourde. Mais pourquoi vous en prendre à Leontius, à Macarius ou à Taurinus.? Prenez-vous eu à vos ancêtres..., qui ont divisé le peuple de Dieu et construit des basiliques inutiles. Prenez-vous en aussi à Donat de Garthage, dont les provocations ont amené la dernière tentative d'union. En troisième lieu, prenez-vous en à Donat de Bagaï, qui avait rassemblé une multitude de fous : c'est pour échapper à leurs violences, pour protéger et sa personne et les présents dont il était porteur, que jNIacarius dut réclamer l'appui des troupes"' ». Donc, l'on ne saurait rien reprocher ni à l'empereur ni à ses agents : seuls, les schismatiques sont responsables des persécutions dont ils se plaignent''.
Dans son effort pour justifier la répression brutale, le polémiste va plus loin encore. Par moments, il semble pi-ôt à fermer les yeux sur les excès commis, pour ne voir que le résultat. Il dit aux Donatistes ; « Vous accusez les artisans de l'unité : osez donc, si vous le pouvez, condamner l'unité elle-même ! Vous ne niez pas, je pense, que l'unité soit un bien souverain. Alors,
1) « Non faim rospulilici est in Dciim Limons..., roligiosns..., miscri-
l'.cclcsi;!, S(M.i l'.ccl(,'sia in ro|")iiljli(';i, id coi-s, ul ips;i rcs prolial » (ibid.^ III, ;5,
(.'sl in iinpcrii) rcmiano » {iùicL, Jll, 3, [>. 74). j). 7-1 Zi^\■saj. 5) Ihid., 111, 1.
'2) <i in >in(liclani l^ci » {ibid., lii. G). 6) « Mali sni ipsi sunl causa » (ibid...
:!) Ihid., il, 1,-). lif, B).
'J) " Talis inipuralor..., clirislianus...,
que nous importe la conduite des artisans, s'il est établi qae l'œuvre est bonne ^ ? ». Sous une forme adoucie, c'est déjà ce sinistre principe, que la fin justifie les moyens : principe cher aux persécuteurs de tous les temps. Optât ne l'indique qu'en passant; mais Augustin le reprendra, vers la fin de sa campagne contre le Donatisme. Et l'on sait tout ce qui sortira de ce principe, au cours dos siècles, à tous les tournants de l'histoire.
Un dernier élément des polémiques d'Optat, c'est l'appel au témoignage des Livres saints. Dans toute son argumentation, comme dans ses réfutations, les citations de l'Ecriture jouent un rôle prépondérant. Partout, elles sont à la base du raisonnement ; elles en marquent les étapes, elles en contrôlent les conclusions, Pour cliacun des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Optât suit un texte unique, toujours le même 2. Ce texte latin se retrouve dans les documents de l'Appendice; donc, il était d'usage courant dans l'Afrique du quatrième siècle. Cette version se rattache nettement au groupe des textes dits « africains » ; elle est apparentée à la version dont s'était servi Gyprien, mais s'en distingue souvent par le détail.
La méthode d'exégèse ne présente rien de très caractéristique. Catholiques et Donatistes se battaient à coups de versets bibliques, qu'ils appliquaient à leur temps, et que naturellement ils interprétaient toujours dans un sens défavorable à leurs adversaires. Parmenianus n'avait pas manqué à la loi du genre. Optât lui reproche d'abuser des applications, souvent arbitraires, ,a l'histoire contemporaine. II lui dit, à propos d'une citation de Jérémie : a Tu as bien lu, mais, comme il arrive, tu n'as pas voulu comprendre. Par amour de la chicane, et pour le plaisir d'injurier les Catholiques, tu arranges tout à ta façon, et tu t'efforces de tout tirer à toi. Si tu crois que chez les Prophètes tout se rapporte à notre temps, alors tu excuses les Juifs, auxquels tout cela se rapportait évidemment^ », L'observation est fort juste; mais Optât procède do môme à l'occasion. 11 reprend un à un tous les textes qu'avait cités Parmenianus, souvent pour en donner une interprétation plus vraisemblable, mais, parfois aussi, pour s'en servir à son tour et les tii-or à Jui. Si les Donatistes découvraient dans la Bible la condamnation des Ga-
1) <( Arguislis opunirujs uiul;ilis : {lùid., III, 1, p. S")),
ipsani iiiiU;it('in ImprohMlc, si [xiLcslis. 2) Sur U; Icxlc bil)ii(jii(j iJciiiL s'est
iXaiti icsUiito \()s iio/i iR'j;';iro iinil,;itnrn ser\i Optiil, voyez jiliis liaiil, l. l,p. 134
siimiinim jjoiuiin esses. Qiiul iiosLi'a el siiiv.
quîiles fiieriiiL operarii, diiuinioclo (piotl 3) Ojilat, l\', 'J. operaLuiii est jjoiuini esse coustel '^ »
tholiques, il y aperçoit, lui, bien des allusions désobligeantes aux schismatiques africains. Ce serait perdre son temps, que de chercher à les mettre d'accord. Comme dans toutes les polémiques de ce genre, surtout en ces temps-là, l'exégèse des deux Églises rivales était trop souvent une exégèse de parti, armée pour la guerre, où le vrai sens du texte sacré tendait à disparaître sous le flot des allégories, des subtilités, des fantaisies. Ajoutons cependant que, par sa pondération naturelle et son bon sens. Optât était ordinairement préservé des exagérations où s'emportait l'esprit sectaire des schismatiques.
Ce qui caractérise surtout sa méthode de controverse, c'est la conscience et la loyauté, l'étendue et la précision de l'enquête, la A^ariété des moyens, l'effort pour ménager les personnes tout en sapant les doctrines, effort d'autant plus méritoire que la discussion prenait fatalement un tour personnel. Optât est le premier, à notre connaissance, qui ait résolument traité dans leur ensemble toutes les questions pendantes entre les deux Eglises. Il a traité ce sujet complexe avec des ressources très variées. Par goût, et autant que possible, il ramène la controverse aux faits, aux preuves historiques. Mais, là où manquent les preuves de ce genre, il cherche, découvre et produit en abondance les arguments rationnels; par d'ingénieuses déductions, il tire des principes les conséquences logiques et les conclusions pratiques. Et partout, à l'argumentation comme aux documents d'archives ou aux témoignages contempoi-ains, il môle les textes de l'Ecriture, la parole divine qui confirme et justifie la parole humaine. Ses discussions, tout objectives pour le Tond, sont souvent personnelles dans la forme. Gomme il a toujours sous les yeux l'ouvrage de Parmenianus, il songe toujours à son adversaire, à ce primat de Carthage qui personnifie pour lui l'Eglise schismatique. Des faits et des arguments, il se sert comme d'autant d'armes contre Parmenianus, dont il relève avec soin les erreurs, les ignorances, les contradictions et les sophismes'. Ces personnalités sortent tout naturellement de la controverse, qu'elles rendent concrète et vivante.
Ce n'est pas à dire que, dans ce jeu des personnalités, on ne relève çà et là quelque excès. Malgré toute sa bonliomie et sa charité, l'éA^èque de jNIilev était un homme, et un homme d'esprit : double raison pour n'être pas un ange. Parfois, il se laisse entraîner à l'injure. Par exemple, après avoir réfuté des imputations calomnieuses relatives à ^lacarius et autres persécuteurs,
1) Oplal, I, ô-m; 1, 21-22; I, 28; H, 1-2; IJ, 5-20: IIJ, 1-9; (t'.
il lance au primat donatiste ces mots vraiment durs : « Tu as perdu là ta part de sens commun; la haine a dépravé ton esprit et bouché ton intelligence ^ ». Mais ce sont là, chez lui, de rares exceptions. Généralement, il se contente de railler; et le trait porte d'autant mieux, qu'il est décoché de sang-froid, avec l'intention de piquer au point sensible, mais sans blesser mortelle^ ment.
Et justement, ce qui frappe dans l'ensemble de l'ouvrage, ce que l'on doit surtout signaler, c'est la modération relative de la controverse, le ton conciliant et ordinairement courtois du polémiste. Bien qu'il approuvât en principe les mesures coercitives. Optât n'était pas homme à les solliciter, ni à user de violence, même en paroles. Il considérait que les Donatistes se plaignaient à tort d'être frappés par les empereurs, mais que c'était affaire à régler entre eux et le pouvoir civil. Personnellement, il ne comptait que sur la libre discussion, sur la force de la vérité, et sur l'intervention de Dieu.
Il a déclaré lui-même, et maintes fois répété, avec un accent de sincérité, qu'il avait entrepris son ouvrage et qu'il l'écrivait dans un esprit de conciliation. Ses premières paroles sont des paroles de paix et de fraternité : u Nous tous les chrétiens, très chers frères^ nous sommes recommandés au Dieu tout-puissant par une même foi^ ». S'il en veut aux Donatistes, c'est uniquement parce qu'ils ont troublé la paix en brisant l'unité de l'Eglise africaine : « Cette paix, dit-il, si, comme elle avait été donnée par Dieu, elle était restée entière et inviolée, si elle n'avait pas été troublée par les auteurs du schisme, il n'y aurait aujourd'hui aucune dissension entre nous et nos frères ^ », Ce n'était pas pour lui une déclaration de circonstance; atout propos, d'un bout à l'autre de son grand traité, il a multiplié les appels à la concorde '^.
En conséquence, il aime à insister sur les points communs aux deux partis, sur la facilité comme sur la nécessité d'une complète réconciliation. Tandis que Parmenianus, comme la plupart des Donatistes, affectait de considérer ses adversaires comme des hérétiques ^, à peine chrétiens. Optât répète à plusieurs reprises qu'il n'y a aucune divergence de doctrine entre les Catholiques et les Donatistes, que l'Eglise n'a jamais considéré les dissidents africains comme des héréti([ues, qu'elle les
1) Optnt, m, 12, 4) Optât, [, 1-3; I, 12; II, 5; III, Lr
2) Ibid., 1, 1. IV, 1-2; Vil, 1-2. ■'
3) Ibid., I, 2. S) Ibhi., I, 10-12; I, 28; II, 1.
294 SAIi\T OPTAT
considère simplement comme des scliismatiques, coupables seulement de schisme ' . Il rappelle volontiers tout ce qui est commun aux deux partis : « La rupture, dit-il, a été une rupture partielle, non une rupture totale. Il est bien certain que, vous et nous, nous avons une même discipline ecclésiastique; et, si les hommes se querellent, la querelle ne s'étend pas aux sacrements. Nous pouvons dire, nous aussi : Nous avons la même croyance, nous avons été marqués du même signe, nous avons reçu le même baptême que vous; nous lisons le même Testament divin, nous prions de la même façon le môme Dieu, l'oraison dominicale est identique chez nous et chez vous- ». Les deux Eglises rivales ne sont donc séparées que par le schisme même; c'est-à-dire, au fond, par un malentendu, qu'il suffit de dissiper pour rendre facile la réconciliation.
, En attendant l'heureux jour où la paix sera conclue et l'unité rétablie, il est inutile de s'accuser et de s'injurier mutuellement. Mieux vaut s'en rapporter à Dieu. Puisque les hommes nK3 peuvent se mettre d'accord, c'est à Dieu de juger qui a raison. En effet, dit Optât, « celui-là n'est pas forcément un pécheur, en qui vous voulez voir un pécheur. Nous aussi, nous pouvons émettre la même prétention, et déclarer que c'est vous les pécheurs. De part et d'autre, laissons donc là ces prétentions : qu'aucun d'entre nous ne condamne l'autre au nom de son jugement d'homme. C'est à Dieu qu'il appartient de reconnaître le coupable, et de porter la sentence. Taisons-nous, nous autres hommes; laissons à Dieu seul le soin de désigner le pécheur 3 ». Sans doute, cette invitation au silence précède une cnumération de textes bibliques, d'où le polémiste tire la condamnation de ses adversaires '"■ ; on n'en doit pas moins rendre hommage au ton si modéré, si humain, de l'invitation ellemême.
D'ailleurs, à la condamnation théorique, Optât joint le recours en grâce. Il laisse, entendre que l'Eglise, sous la seule condition d'une amende honorable des enfants j)TOdigues, est toute disposée au pardon : « Vous aussi, dit-il aux schismatiq,ues de son temps, vous vous obstinez dansl'erreur de vos pères, que vous défendez jalousement; par là, vous avez revendiqué l'héritage de leur crime, alors que vous auriez pu être, même tardivement, des fils de paix... Si vous aviez renié le péché de vos pères, ils auraient été les seuls à rendre compte de leur
1) .Optât, I, 2; I, 9-12^ JI, 5; JIJ, 9; 3) Optât, IV, 1.
VII, 1. 4) IbkL, IV, 2 et siiiv.
2) Ibld., m, 1).
faute, et, vous du moins, vous auriez pu être heureux ^ ». Dans le livre YII, écrit vingt ans plus tard, Optât va plus loin encore, li y déclare avec insistance que l'Eglise aurait pardonné jadis^ s'ils l'avaient voulu, même aux auteurs du schisme-.
Enfin, presque toutes ses discussions commencent et se terminent par de touchants appels à la fraternité chrétienne. Il dit, par exemple, vers le début du premier livre : « N'allez pas prétendre que je parle à la légère, quand je donne le titre de frères à de tels adversaires... Sans doute, ils ne nient pas, et tout le monde sait, qu'ils nous détestent et nous maudissent et ne veulent pas être appelés nos frères; mais nous, nous ne pouvons nous écarter de la crainte de Dieu, nous que l'Esprit saint, par la bouche du Prophète Isaïe, exhorte à les appeler nos frères. .. Donc, ils sont certainement nos frères, quoique de mauvais frères. Ne vous étonnez donc pas de m'entendre appeler frères des gens qui ne peuvent pas ne pas être nos frères-* «, Plus loin, au début du livre IV, le polémiste met en cause Parmenianus lui-même, pour lui démontrer qu^il ne peut se dérober à l'honneur de cette fraternité commune à tous les chrétiens : « Cette vérité|manifeste, reconnais-la donc, frère Parmenianus. Peut-être entends-tu sans plaisir ce nom de frère, que je répète fréquemment. A supposer môme qu'il te déplaise, nous ne devons pas moins le répéter... En effet, si tu ne veux pas être mon frère, moi, je deviendrais impie en cessant de te donner ce titre. Vous êtes nos frères, et nous les vôtres, au témoignage du prophète... Vous ne voulez pas être en paix avec nous, c'est-à-dire avec des frères. Mais vous ne pouvez pas ne pas être nos frères, vous que la même mère, l'Eglise, a enfantés dans le sein des mêmes sacrements, vous qui êtes devenus de même les fils adoptifs de Dieu le Père... Nous prions pour vous, parce que nous le voulons ; et vous priez pour nous, même quand vous ne le voulez pas... Tu le vois, frère Parmenianus, les liens d'une sainte fraternité ne peuvent être entièrement rompus entre vous et nous ^ ». Ces appels sans cesse renouvelés aux idées et aux sentiments de fraternité ne manquent point de piquant, dans cette âpre controverse avec le champion irréconciliable d'une Eglise ennemie.
En tout cas, ils attestent chez Optât un désir sincère de réconciliation. D'où, en partie, l'allure de la polémique. La modération n'était pas seulement dans le caractère d'Optat ; elle
1) Optai, II, 5. . .3) Optât., 1, 3.
2) Ibid., VJI, 1-2. 4) lbid.,^l\\ 2.
était encore dans son dessein. Et ces ménagements habiles, ce langage et ce ton de bonne compagnie, mettent encore mieux en valeur les dons remarquables et variés du polémiste, qui, tour à tour ou en même temps, se montre exégète et dialecticien, orateur et historien, toujours galant homme, et, par surcroit, homme d'esprit.
L'écrivain. — Cadre de l'ouvrage. — La composition. — La langue. — Vocabulaire et syntaxe. — Le style. — Élégance un peu apprêtée. — Abus des antithèses et des métaphores. — Mauvais goiit. — Précision réaliste. — Formules énergiques. — Tours poétiques. — Descriptions et comparaisons. — Verve, esprit, ironie. — Éloquence. — Personnalité de l'auteur. — En quoi consiste l'originalité d'Oplat. — Sa réputation en Afrique. — Optât initiateur d'Augustin.
Polémiste très avisé, chroniqueur de race, Optât est aussi un écrivain de talent. Non pas un de ces maîtres, comme Augustin ou Tertullien, qui façonnent à leur usage une langue littéraire et y laissent une empreinte ineffaçable; mais un de ces habiles metteurs en œuvre, experts en l'art du style, comme Cyprien ou Lactance, qui excellent à tirer parti de toutes les ressources offertes par la langue de leur temps.
L'adresse de la mise en œuvre se montre déjà dans le cadre de l'ouvrage. Sous la forme d'une lettre à Parmenianus, c'est une controverse en règle, une sorte de colloque entre un Donatiste et un Catholique. Mais c'est un colloque à distance, un dialogue « entre absents », suivant le mot spirituel de l'auteur^. On sait que les schismatiques se dérobaient systématiquement à la discussion publique, et repoussaient ou feignaient de ne pas entendre les propositions de conférence entre représentants des deux Eglises ; d'où un obstacle insurmontable pour les Catholiques qui rêvaient de dissiper les malentendus et de rétablir la paix dans l'unité. Plus imprudent ou plus sincère que ses amis, Parmenianus avait exposé tout haut, dans une série de pamphlets, les prétentions et les griefs de son Eglise^. Optât saisit cette occasion de s'expliquer publiquement. Il adresse sa réfutation au primat donatiste ; mais il donne à cette réfutation les apparences, les allures et la portée d'une grande controverse entre avocats des deux partis. Par une habile fiction, aussi
1) « Rril inlcr nos absentes quoqiio- 2) Optai, I, 5-6.
modo coUatio » (Optât, I, 4).
l'écrivain 297
ingénieuse que naturelle, il institue une sorte de conférence, où chacun des adversaires parle au nom de son Église ^ Dans ce colloque, où l'évoque catholique est toujours en scène, le primat des schismatiques est présent, lui aussi : il est présent par son livre, qu'Optât résume ou cite, et qu'il réfute, et qu'il a toujours sous les yeux. On assiste à un véritable débat, et l'on croit entendre les interlocuteurs d'un dialogue. Môme, on les voit : en face du très aimable évêque de Milev, souriant dans sa bonhomie malicieuse, on aperçoit la figure hautaine et revêche du primat des dissidents.
D'où l'allure et le ton de l'ouvrage. L'allure est celle d'une controverse dialoguée. Le ton est celui d'une discussion sérieuse, viA'^e et serrée, mais courtoise, où l'on s'en prend aux idées et aux principes plus qu'aux personnes, et où la gravité du débat s'égaie pourtant d'interpellations familières, d'observations plaisantes ou d'ironie. Dans le cadre de cette ingénieuse mise en scène, les controverses les plus techniques en apparence, sur la théologie, la discipline ou la liturgie, deviennent accessibles à tous, concrètes et vivantes.
Considérée dans son ensemble, et malgré les points faibles, l'œuvre témoigne d'une réelle entente de la composition, d'un sentiment juste des proportions et de l'harmonie. L'auteur avait arrêté très nettement toutes les lignes de son plan, comme le montrent encore les innombrables jalons qu'il avait disposés, et qu'il a laissés, tout le long de sa route. Dès le début, il esquisse le dessein de l'ouvrage, en indiquant le contenu de chaque partie-. Plus loin, au cours de ses démonstrations ou de ses réfutations, il multiplie les renvois aux développements antérieurs^ ; parfois même, il escompte les développements à venir ^. Au début et à la fin des différents livres, il aime à résumer ce qui précède, à annoncer ce qui va suivre, à marquer le point précis où il en est"'. Tout cela est d'un homme qui sait exactement où il va, et qui ne risque guère de s'égarer en route. Sans doute, on peut lui reprocher d'ignorer l'art suprême de la composition, l'art qui se cache. Il accuse trop, et trop fréquemment, les lignes de son plan : d'autant mieux que ce plan, nous l'avons vu, prête à la critique. On relève aussi, chez Optât, bien des négligences de détail. Surtout, des redites. Par excès de scru-
1) « Quoniam et acccssuni prohibent 8) Optât, If, 1; If, 9 et 13/ lit, 1 ; cl aditiis iiiturchidunt et consessum IV, I; V, 1 ; VI, 1.
vitaut et colloquiiiin dcncf^ant, vel 4) Ibid., I, 5; 11, 26; III, 8.
tecum mihi, fratcr Parmenianc, sit isto 5) Ibid., I, 28; II, 1; III, 1 et 12;
modo collatio » [ibid., T, 4). IV, 1 et 9; V, 1; VI, 1.
2) Ibid., I, 7.
pule, il tient à ne rien omettre, à ne rien laisser dans l'ombre, il veut être bien sûr d'être suivi et compris de ses lecteurs : c'est pourquoi il revient sur les points acquis, il rej)roduit ou rappelle les arguments dont il a déjà tiré parti. Assurément, ces défauts compromettent un peu, par endroits, l'harmonie de la composition. Et pourtant, malgré ces taches, l'ouvrage reste d'une netteté remarquable, d'une clarté peu commune en ce genre de controverses. La discussion se déroule largement, en pleine lumière, avec d'innombrables points de repère, où l'auteur marque avec complaisance les étapes de sa victorieuse réfutation et de sa marche en avant vers la vérité.
La langue d'Optat ne présente guère de particularités ^ Le vocabulaire est assez pur, pour un Africain. A peine y relèvet-on quelques mots insolites, inconnus jusque-là dans la littérature : par exemple, des verbes de la première conjugaison, adnallare, udare, ou confibulare 2. 13'autres termes, qui d'abord peuvent surprendre le lecteur-^, se retrouvent antérieurement chez des écrivains de la région, chez Tertullien, chez Cvprien, ou dans les vieux textes bibliques de la contrée. La syntaxe est celle des Africains de cette période. Tours populaires et formes analytiques, défis inconscients à la grammaire classique, confusions des cas, des temps et des modes, substitution de l'indicatif au subjonctif, oubli des règles de concordance : ces libertés ou ces méprises sont de l'époque, ou du pays, plus que de l'homme. Même, elles sont moins fréquentes et moins graves chez Optât que chez la plupart de ses compatriotes. Et c'est une nouvelle preuve de l'influence exercée sur lui par l'école. Donc, ni le vocabulaire ni la syntaxe n'offrent de traits bien caractéristiques.
Le style, en revanche, mérite de nous arrêter. Sans atteindre à une originalité véritable, il porte la marque d'une personnalité d'écrivain.
Le trait qui frappe d'abord, c'est une élégance un peu apprêtée. Optât était de ceux qui, d'instinct, donnent un joli tour à la pensée. C'est assurément un avantage, tant qu'on le fait sans y songer; mais c'est un danger, dès qu'on y songe. La rançon de cet instinct d'élégance', c'est la recherche, et, souvent, le mauvais goût. Il y a de Tun et de l'autre chez Optât.
1) Ronsch, De Optali génère dicendl 2) Optai, II, 9 {adiiuUare); III, 10
(dans la Zeilschrifl fur ôslerr. Gymn., {udare); I, 22 {confibulare, dans le sens
XXXV, 188-1, p. 401 ; Colleclanea philo- de s'accorder).
log., Bromcn, 1891, p. 158); Ziwsa, 3) Par exemple: extcrminium (Oplaf,
Bcilrâgc za Oplaliis Milcvitanus {ànns Era- IV, 8; VII, 2); exorbitare [l, 3); injuria-
iws Vindobonensis, Wicn, 1893, p. 174). tus (III, 4); ujnoranler (I, 5).
L'ÉGRIVAiN 299
Si son tempérament individuel l'inclinait aux raffinements <lu langage, toutes les influences de l'éducation ou du milieu le poussaient dans la même voie. Le latin d'Afrique, surtout le latin littéraire, était depuis deux siècles atteint d'une maladie singulière, dont se préservaient difficilement les lettrés : la redondance de l'expression, l'emphase '. La lecture des grands 'écrivains du pays, toute la tradition littéraire locale, païenne ou chrétienne, n'enseignait pas aux nouveau-venus la simplicité. L'école accréditait la rhétorique, qui, dans le vide de. la pensée, aboutissait souvent à un cliquetis de mots. La Bible ■elle-même pouvait conduire un lecteur un peu frivole, ou trop soucieux du bien dire, ou plus sensible aux formes qu'aux ■choses, à abuser des antithèses, des métaphores et du parallélisme verbal. Optât avait subi d'autant plus cette action de l'école et du milieu, que sa propre nature l'entraînait dans la môme direction. D'où ces recherches de style, qui contrastent ■étrangement avec la simplicité réelle de l'évêque, comme avec l'ardeur et la sincérité du polémiste.
C'est de là que viennent les défauts d'Optat. D'abord, un peu •d'emphase: par endroits, une abondance purement verbale, qui redouble les mots ou les tours équivalents, et juxtapose sans utilité les synonymes. Cette manie, si commune en Afrique, ^'explique surtout par les tendances et les traditions du latin local. j\lais d'autres fautes de goût sont directement imputables à l'auteur. Dans son effort plus ou moins conscient pour donner du relief à la phrase, il multiplie les antithèses, les'' rapprochements artificiels de mots, de faits ou de sons. Il a aussi des images peu naturelles. Par exemple, il dit aux Donatistes : « Sur la pierre de l'envie, vous aA^ez aiguisé les rasoirs du langage- ». 11 accumule les métaphores incohérentes. Pour montrer que les schismatiques africains sont isolés en face de l'Eglise universelle, il les interpelle ainsi : « Comprenez donc, enfin, que vous êtes des fils impies, des l'ameaux arrachés à l'arbre, •des sarments détachés de la vigne, un ruisseau violemment séparé de sa source"^ ». Sans doute, chacune de ces métaphores, prise à part, était familière aux théologiens et aux polémistes ■chrétiens ; mais elles perdent leur sens et leur raison d'être, 'dès qu'en une même phrase on les entasse pêle-mêle.
Puis, ce sont des comparaisons forcées, comme dans cette iipostrophe aux Donatistes: « Votre folie est tellement affamée
1) C'est jiiiisi qii'Optiit écrit Uiudis 2) « lu coto li\oris aciiLsLis novaculas
prœconio (I, .5), /ocas exeuiU (I, 11), ve- liuginvï » (Optai, II, 25). locUcr properavii (II, 19), otc. 3) lùicL, 11, D.
de crimes, que de vos gosiers vous avez fait des sépulcres toujours béants ' ». On reconnaît ici une réminiscence des Psaumes'^. Mais l'application en est déplaisante, d'autant mieux que l'auteur africain l'ao^o-rave en la commentant : « D'ordinaire, a]oute-t-il, chaque sépulcre se contente d'un cadavre, puis se referme. Mais vos gosiers, à vous, ne sont pas rassasiés par la mort spirituelle d'un évêque ; ils restent béants, tandis C[ue vous en cherchez d'autres à dévorer^ ». Bel exemple de précieux, qui eût ravi l'Hôtel de Rambouillet. Ailleurs, le mauvais goût s'accuse dans l'excès de réalisme. En ce genre, on ose à peine citer ce parallèle horriblement trivial entre l'hérétique et le glouton : « Les hérétiques avaient eu beau se nourrir d'aliments sains; la corruption, en eux, est venue d'une mauvaise digestion. Dès lors, pour la perte des malheureux, dans leurs controverses impies, ils ont vomi des poisons mortels^ ». On s'étonne de rencontrer ces aberrations de langag'e chez un évoque si pondéré, polémiste de bon sens, et fin Lettré.
Car le style, ordinairement, est d'un vrai lettré. Il a, d'abord, les qualités solides : la justesse et la netteté de l'expression, l'exactitude des termes, allant jusqu'à la précision technique et réaliste; les proportions harmonieuses, l'aisance et la clarté de la phrase, sauf dans quelques périodes un peu lourdes. Il a aussi du relief. Souvent, des formules énergiques et concises résument tout un développement. Voici, en trois mots, l'histoire des origines du schisme donatiste, né des rancunes de Lucilla, des déceptions de prêtres ambilieux, des prévarications d'un conseil de fabrique : « Donc le schisme est né en ce temps-là : enfanté par la colère d'une intrigante, nourri par l'ambition, fortifié par l'avarice •' ». Optât sait marquer dans le tour de la phrase, et jusque dans les mots, l'opposition réelle des idées ou des faits. Il dit à Parmenianus, au sujet des traditeurs : « Tu as fermé les yeux pour ne pas voir les fautes de tes pères ; mais tu as ouvert les yeux pour attaquer et calomnier des innocents ^ ». L'antithèse est ici d'autant plus frappante, que l'expression en est plus familière.
A ces qualités solides, Optât joint des qualités brillantes. Homme d'imagination, il aime et trouve le terme ou le tour poétique. Par exemple, il dit à Parmenianus, qui affectait de confondre les schismati(|ues avec les hérétiques : « C'est contre toi
1) « Fiirori v<vslr.) liiiilii faiiiL's iiinntii 3) Opl;it,, If, 2.'5. est, ut piillurii vcslra scpiilcra paltMilia 4) Ihid., I, 12. Jaccrclis .. {ibid., 11, 25). .5) Ibid., 1, li».
2) Psulm. 5, 11; 13, 3. tî) Ibid., I, 28.
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que tu as tourné le glaive de ta sentence ' ». Ailleurs, à propos d'anciens clercs catholiques, renégats malgré eux, enrôlés de force dans l'Eglise dissidente : « Ils portent le deuil de leur dignité perdue- ». Presque chaque jDage s'illumine ou s'égaie de quelque image brillante ou familière, d'une comparaison ingénieuse et neuve. Les Egyptiens du Pharaon, engloutis par la mer Rouge, sont entraînés au fond de la mer « par le poids de leurs péchés, comme du plomb ^ », Le schisme est pour les Donatistes comme « une entrave aux pieds '^ », qui les empoche de revenir sur leurs pas. Les autels des basiliques sont les degrés par où les prières du peuple montent vers le ciel : en brisant ces autels d'une main impie, les dissidents ont, pour ainsi dire, « retiré l'échelle^ », Fréquemment, la comparaison s'élargit et se prolonge en une description pittoresque ou réaliste. Dans le sacrement du baptême, où Dieu seul agit, le prêtre joue simplement le rôle du vigneron qui plante une vigne : on nous montre le vigneron à l'œuvre''. Les deux Eglises rivales d'Afrique sont comme les deux pans déchirés d'un vêtement qu'il faut recoudre : on nous introduit dans l'échoppe d'un tailleur, où l'on nous donne une leçon de couture". En ce genre, l'un des morceaux les plus curieux d'Optat est celui qui terminait la première édition de son ouvrage : cette page célèbre, aussi remarquable par la couleur poétique que par la précision minutieuse du détail, où il compare ingénieusement aux ruses de l'oiseleur les procédés de la propagande donatiste^. Tout cela est d'un homme d'imagination, qui, avec le don de l'observation, a le sens des formes et des couleurs.
En outre, ces polémiques d'Eglise, que les profanes seraient tentés de croire un peu rébarbatives, sont presque partout animées d'une verve amusante, relevées d'esprit et d'ironie. Tantôt, l'évoque de Milev raille l'origine étrangère de Parmenianus '■', Tantôt, il se moque de hi communauté fondée à Homo par les Donatistes : cette misérahie communauté d'indigents, qui siège dans uue caverne, qui fait venir de Garthago son évoque, et qui vit des aumônes africaines '". Ailleurs, il tourne en ridicule l'étrange prétention des schismatiques, qui affectaient de consi-
1) « lu to (Miim c(3uv(irLisli sciileuLia; 5) « Scal.ini sulxliiccrc laljoriislis » gliuiiiim » {ibid., 1, 10). [ihid., VI. 1).
2) « Er(i|)la'. porlaut fiinerii digui- (i) Ibid., \ , 7. liilis » (ibid., H, 2t). • 7) Ibid., III, 9.
15) (( Pouderc delictoruni tauquaiu 8) //;/</., \l, 8.
plinnbuni iii(;rsus » (ibid., l. S). !>) Ibid., I, 5; II, 7.
•t) « I|)si sibi schisinalis coinpcdes 10) IbiiL, 11,4. posucruut « (ibid., Il, 5).
clérer et de traiter les Catholiques comme des païens : « Pour vous, dit-il, on est chrétien, quand on fait ce que vous voulez ^ ». Un autre thème, qui a le don de le mettre en verve, c'est la bonne opinion qu'avaient d'eux-mêmes les fidèles de cette- Église, où, théoriquement, tous étaient des saints : « Dans votreorgueil, leur dit-il, vous vous attribuez une sainteté toute spéciale. Ainsi l'Eglise est là où vous le voulez; elle n'est pas là où vous ne le voulez pas"-^ ». Il poursuit de ses sarcasmes les manifestations puériles de la haine des sectaires, qui lavaient pour les purifier les murs et les dalles des sanctuaires catholiques : « Indiquez-nous, dit-il, ce que vous prétendez effacer par ceslavages. Si c'est la trace des pas des Catholiques, eh bien ! nous marchons aussi dans les rues et sur les places publiques : pourquoi donc n'effacez-vous pas partout nos traces ?... En tout cas, le sol dcAa^ait vous suffire : à quoi bon laver aussi les murailles,, où ne se posent guère les pas d'un homme ? Ces murs, nous, n'avons pu les fouler aux pieds : tout au plus les avons-nousregardés. Si a^ous croyez devoir laver même ce que touchent nos. regards, pourquoi ne pas laver tout le reste? Nous voyons 1& toit, nous A'-oyons le ciel : cela, pouvez-vous le hiA^er'^? ». Optât s'amuse encore à ridiculiser le culte presque idolàtrique des Donatistes pour leurs évoques : « Quand vos fidèles jurent par vous, dit-il à Parmenianus, ils ne parlent ni de Dieu ni du Christ. On dirait que la religion diA^ne a émigré du ciel chez a'^ous. Puisque l'on jure par vous, eh bien ! faites des miracles. Qu'aucun de A'ous ni des A'ôtres ne soit malade, et no consentez plus à mourir; commandez aux nuages, faites pleuvoir, si a^ous le pouvez. Alors, ou aura pleinement raison de jurer par vous et d'oublier Diou-^ ».
S'il aime à rire et à plaisanter. Optât sait élcA^er la voix,, quand il le faut. Sa phrase prend alors l'allure et le ton d'unegrave et A'igourouse éloquence. Par exemple, il s'indigne contre les conséquences impies de la théorie donatiste, qui réduirait presque à rion le domaine du Christ, en le restreignant à l'Afrique : « Si vous êtes les seuls à louor Dieu, dit-il aux scliismatiquos, alors le monde entier se tait, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident. Vous avez formé la bouche de toutes les nations chrétiennos, a^ous avez imposé silence à tous les peuples... N'cnloA^ez pas à Dieu son tiibut de louanges. Louez-lo, vous
1] a llli' ^'oljis \i(l(.'liir clirisliaiiiis, Aiiltis ilii sil EccIcsIm, t'I non .sit iibi iioiL
qui (|ii()(l Milli.s rccrril» (ilild., III, 11). viiltis » {ibid., Il, ]).
2) " Viiliis spcciiilciu sîuiclilalciii tic 3) Ibid., Vi, (l.
siiperhia \iiidicarc ci.nilciulili.s, liL ujji -J) Ihid., 11,22.
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aussi, avec tous les autres; ou, si vous ne voulez pas être avec les autres, alors, soyez seuls à vous taire ^ ». Ilappelons encore la vigoureuse apostrophe aux dissidents sur leur retour offensif et leurs violences après le rescrit de Julien : « Vous êtes venus pleins de rage, vous êtes venus irrités, déchirant les membres de l'Église; sul3tils dans la séduction, effrayants dans le massacre, provoquant à la guerre les fils de la paix. Vous avez chassé de leurs sièges beaucoup d'évêques. Avec des troupes de mercenaires, vous avez envahi les basiliques. Beaucoup des vôtres, en bien des lieux qu'il serait trop long de nommer, ont fait œuvre de sang dans des massacres atroces-... ». Les Donatistes refusant d'admettre les Catholiques dans les cimetières chrétiens dont ils étaient maîtres, l'évoque de Milev leur rappelle éloquerament le respect dû aux morts : « Pour effrayer les vivants, dit-il, vous maltraitez jusqu'aux morts, en leur refusant une place pour leur tombeau. S'il y avait querelle entre les vivants, que vos haines désarment du moins devant la mort. Il se tait maintenant, cet adversaire que tu combattais naguère : pourquoi donc insulter son cadavre ? Pourquoi t'opposer à la sépulture? Pourquoi combattre des morts? D'ailleurs, ta méchanceté ne te servira de rien. En vain tu interdis aux corps de reposer enseml}le : les âmes n'en paraîtront j^as moins ensemble devant Dieu, et tu ne pourras les séparer ^ ». On pourrait citer bien des pages de ce ton, où la pensée de l'évoque s'élève au-dessus des polémiques courantes, et où le style, grandissant avec la pensée, atteint sans effort à l'éloquence. Avec ses qualités et ses défauts, ce style paraît bien être à l'image de l'auteur. En tout cas, plus on étudie l'ouvrage, et plus Ton voit se dégager, se préciser, la personnalité d'Optat. Un homme sincère et loyal, plein de malice dans sa bonhomie, et de modération dans sa fermeté ; un chrétien de foi simple et de sens pratique ; un aimable chroniqueur, curieux du fait précis et du document, du détail pittoresque et de l'anecdote, habile à peindre les individus, et porté toujours à personnifier les choses dans les hommes; un polémiste de ressources, nullement sectaire, rêvant de se réconcilier avec ceux (ju'il combat, et, pour cela, multipliant les appels à la concorde, à lu fraternité chrétienne; un vrai lettré, inégal sans dautc, tL'op peu on garde contre les négligences et le mauAMis goût, mais écrivain précis, énei'giquc, avec des tours poétiques et d'ingénieuses comparaisons, dû
1) Oplal, 1[, 1. -J) Oplul, VI, 7
2) IbiJ., U, 17.
l'ironie, de l'esprit, de la verve, de l'éloquence : tel apparaît l'auteur du livre, et tel fut sans doute l'évêque de Miiev.
Dans l'histoire littéraire, il a d'abord l'originalité d'un précurseur : son ouvrage est le plus ancien livre de controverse antidonatiste. En cette œuvre, presque tout est nouveau, du moins à notre connaissance. Pour convaincre d'erreur les schismatiques africains. Optât eut l'idée féconde de mêler l'histoire à la polémique. Comme historien, il est le premier qui ait raconté les origines et le développement du Donatisme. Il a cherché la réalité des faits dans les pièces du procès ou dans les témoignages authentiques. Sa documentation, malgré les lacunes signalées, est d'une richesse remarquable : dossier des Gesta, reproduit en appendice, traditions orales, et, pour la période plus récente, souvenirs personnels de témoin oculaire. De tout cela, il a tiré un récit suivi, qui présente assurément des points faibles, mais qui vaut ordinairement par l'exactitude, la rapidité, le relief et la couleur. Gomme polémiste, il a inauguré une méthode de réfutation et une méthode de démonstration, dont se sont souvent inspirés, au moins en Afrique et contre le schisme africain, les polémistes venus après lui.
Oublié aujourd'hui et rarement lu. Optât fut célèbre en son temps; et sa réputation se transmit aux générations suivantes. Tout d'abord, on lui sut gré d'avoir si vaillamment défendu l'Eglise contre le schisme : on le mit au nombre des saints, et il figure encore au calendrier romain '. Puis, on l'appréciait comme écrivain : Jérôme lui réservait une notice daiTS son histoire biographique delà littérature chrétienne''. Les admirateurs d'Optat le comparaient volontiers à Gyprien^. On doit probablement reconnaître Tévôque de Milev dans le « saint évêque Optât », dont on voit le portrait à Rome, au cimetière de Galliste, sur le mur de la chapelle funéraire du pape Cornélius : une fresque byzantine y représente un sanctas Optatus episcopus, en très noble compagnie, à côté du pape Sixtus, en face du pape Cornélius et de Gyprien, le grand évéquc de Carthage''. Si cet Optatus est bien, comme il semble, notre Optât, on doit en conclure que l'évoque de Milev était célèbre encore dans la Rome byzantine; et nous lo verrions là, aux Catacombes, dans le suprême rayonnement de sa gloire.
1) Le i juin. — Cf. iMurlyrol. roman., Il, 40, Gl.
pridio iioii-. iiiii. : » SancU Oplali cpis- i) De Rossi, Boina soiterranca, t. I,
copi doclriiia et sanclilalo couspicui ». p. 298 et suiv., pi. Vl-Vlf. — Cf. Bes-
2) Jcrunie, De vir. iU., 110. nier, Les Calacomhes de ïîomc (Paris, 8) AiigusUa, De doclrina christlana, 1909), p. 133.
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Si sa réputation a franchi les mers, son influence ne s'est •exercée qu'en Afrique, Elle y a été décisive, quoique dans un domaine restreint. Dans son pays natal, Optât a presque accompli ce miracle, de réconcilier sur son nom les deux Églises rivales. De part et d'autre, on rendait hommage à son impartialité. Les Donatistes eux-mêmes invoquaient son témoignage : ils insistèrent à la Conférence de 411, pour que l'on donnât lecture d'un de ses récits '. Les Catholiques de la contrée vénéraient en lui un de leurs plus vigoureux champions. Augustin, qui l'estimait fort, l'a souvent loué-. Un siècle plus tard, Fulgence de Ruspae comparait l'évéque de Milev à Augustin d'Hippone et à Ambroise de Milan •^. Tant qu'il y eut des Donatistes, Optât conserva en Afrique bien des lecteurs. Pour l'histoire des -origines du schisme et pour la période suivante, il était le témoin principal, la grande autorité. Faits, documents, citations bibliques, arguments, on trouvait chez lui, toutes prêtes, des armes de tout genre : jusqu'à l'extinction du schisme, son ouvrage resta l'un des arsenaux de la controverse catholique.
Ce qu'il importe surtout de bien mettre en lumière, c'est l'action exercée par Optât sur Augustin. En ce domaine, le grand évêque d'Mippone est l'héritiei' direct du modeste évêque de Milev. Augustin, d'ailleurs, a rendu pleine justice à son devancier. 11 parle de lui avec un véritable respect. Il le place à coté de saint Gyprien, de Lactance, de saint Ililaire, de Yictorin, de saint Ambroise''. Au début de ses polémiques contre les dissidents africains, il avait en lui une confiance presque aveugle. Dans ses premiers ouvrages antidonatistos, par exemple dans le Psalmus, il suivait très fidèlement, sans chercher à le contrôler, le récit d'Optat. N'ers l'année 400, il se contentait encore de le résumer et d'y renvoyer : « Lisez, écrivait-il, lisez, si vous le voulez, ce que raconte là-dessus, avec documents et preuves à l'appui, le vénérable Optât, évêf[ue de Milev, ■de la communion catholique"' ». Plus tard, sans doute, Augustin constata des lacunes dans l'ouvrage de son prédécesseur. 11 se procura des documents nouveaux, compléta le dossier, rectifia sur quelques points le récit d'Optat. 11 élargit la controverse, et mit l'argumentation au point contre le Donatisme Ac. son temps; par là, il assura la Adctoire des Catholiques, en 411, à la Confé-
1) Aii^-iisliii, Brcvic. Collai., III, 20, 3) Fiilnoiicc, Ad Moiiiniuni, II, liî, 15. ■38; Ad Doiinlislas posL Collai., 31, 5-1; 4) Aiigusliii, De dorlrina ckrisiiiin'i, Episl. 141, 9. Il, 40, (U.
2) Coiilra Epitilnlam Ptirmenianl, \,'^,r); 5) Coiilra Ejii^ilulain Parinaniaiii, I, Ad (UtllioUcoA Epislula conlra Doiialisla>i, 3, 5.