el
transcrire le document oiiginal. Mais, dans la seconde partie,, il a multiplié les additions et interpolations. D'abord, suivant l'esprit delà secte, qui avait l'expérience et l'orgueil des persécutions, il a voulu mettre en reliel' l'Iiéroïsme de la victime, en. exagérant la brutalité du juge. D'où la plupart des invraisemblances du récit : les menaces grossières du proconsul, l'ordrede raser les cheveux de l'accusée, l'allusion au supplice l'écent des saintes de Thuburbo, le ton de la sentence, et la conclusion i. Deux formules, surtout, sont nettement caractéristi(|ues,. et trahissent un sectaire du parti de Donat. A la sentence de condamnation, Crispina répond, non par le Deo gralias de tous. les martyrs, mais par ces paroles absolument anormales : « Christo laudes ago ». C'est là, évidemment, une variante du. Deo laudes ou- Deo laudes againus, cri de guerre des Douatistes : seul, un schisma tique africain pouvait songer à remplacer ici grattas ^'Av laudes . La dernière plirase de la relation' renferme une expression non moins anormale : « dans l'unité de l'Esprit saint » [in unUate Spifltus sancti) -. A^oilà encoreune idée particulière et très familière aux Donatistes : runité mysti([ue de la communion en l'Esprit saint, s'opposani à l'unité concrète et Aasible de l'Eglise catholi([ue. Nous avons,, d'ailleurs, une preuve indirecte (|ue ces interpolations sont bien l'œuvre d'un sectaire, et ont été jugées telles par les gens deces temps-là. Dans certains manuscrits, des copistes catholiques ont corrigé systémati([uement les passages suspects : ils ont rétabli le Deo gralias^ et l'emplacé les mots in unitale Spirilus sancti par une formule orthodoxe. C'est donc bien une recension donatiste qui nous a été conservée dans le texte usuel des Acta Crispinœ. Nous avons là un curieux spécimen de ces remaniements, par lesquels on adaptait les vieilles relations africaines aux idées, à la liturgie et au langage mysti(|ue de l'Eo'lise dissidente.
Selon toute apparence, c'est une adaptation analogue qui nous est parvenue dans la Passio Maximœ^ Secundœ et Donat lllœ. Les saintes de Thuburbo étaient naturellement honorées par les Catholiques ; eltes figurent dans les calendriers 3, et leurs reli({ues sont mentionnées dans des inscriptions africaines ''. Mais elles n'étaient pas moins pouplaires chez les schismatiques.
1) Aiiia C]ri.-ij)in(U', 1-2. de 'N'illcfosso, C. K. de l'Acad. dca 7/(.s-
2) //;('(/., 2. €/•//*/., IDUG, |). 141 ; Monceaux, /J/Kyuc'Zt'sa/-
3) Kui. Carth., III Iv. aug. ; Martyr. l'âphiraplile chrélicnne d'Afrique, n. 215- Hicronyin., 111 K. aug. cl 337.
4) C. /. L., VIII, 131)2 = 14902; Héron
52 LITTÉRATURE DONATISTE
Noas en trouvons une preuve décisive dans la recension donatiste des Acta Crlspinx. Le proconsul dit brusquement à Crispina : « Veux-tu vivre longtemps, ou mourir dans les supplices, comme les autres, tes compagnes, Maxima, Donatilla et Secunda ' ? » Cette allusion étrange ne pouvait figurer dans le document primitif, le procès-verbal de l'interrogatoire : au cours du procès de Crispina, le proconsul n'avait pas à faire intervenir des pei'sonnes étrangères, inconnues de l'accusée, et il eût été particulièrement absurde, à Theveste, d'alléguer le supplice de femmes exécutées bien loin de là, à Thuburbo. L'allusion attribuée au proconsul est donc une interpolation. Et c'est une interpolation de sectaire : en effet, elle a été supprimée dans plusieurs manuscrits par les copistes catholiques qui, de la relation des scliismatiques, ont retranché les formules suspectes. On en doit conclure que les Donatistes associaient au souvenir de Crispina celui des saintes de Thuburbo. A la prétendue lâcheté des Catholiques, flétris par eux sous le nom de tradlleurs, les soi-disant héritiers des martyrs opposaient le courage de simples femmes mortes pour la foi.
Or, par une coïncidence très significative, cette idée de sectaires se retrouve au début de notre texte de la Passio Maxinio!, Secundœ et Donatillœ : en face des saintes de Thuburbo, qui résistent à toutes les menaces, l'auteur nous montre les prêtres, les diacres, tous les clercs empressés à capituler, à renier le Christ "2. D'ailleurs, l'intention polémique se trahit d'un bout à l'autre de la relation. Le rédacteur, qui vi^^ait probablement au début du cinquième siècle, parait avoir eu seulement entre les mains un document assez court, qui donnait des renseignements sommaires siir l'arrestation et les interrogatoires des trois jeunes filles. Dans tous les développements dont il alourdit la pièce originale, il exalte la vaillance de ces femmes héroïques, (|ui indirectement font la leçon aux traditeurs Certains détails du récit sont nettement donatistes d'inspiration. Secunda est une martyre volontaire : contrairement au précepte de l'Eglise catholique, elle court au-devant de la mort, elle abandonne les siens et s'échappe de la maison de ses parents pour so joindre aux chrétiennes arrêtées '^ Et Maxima dit au proconsul, en vraie fille de Donat : « L'Esprit saint est en nous '' .» Ainsi, l'interpolation des zicLa Crispinm atteste la popularité des saintes de Thubui'bo chez les schismati([ues, et nous avons tout lieu de
1) Ai-lii ClriAiiln;v,\. -I) Passio Maxiinœ, SecundK cl Dona-
2) Pttssiu Maxiinœ, Seaindx ci Doua- tiiiœ, 4. liiiœ, 1. 3) Jbid., 2.
reconnaître une recension donatiste dans le texte qui nous est parvenu de la Pcissio Maximse, Secundœ et DonatUlœ.
Pour les Actes des martyrs d'Abitina [Acla Salurnini, Dativi^ etc.), la question ne se pose même pas. Cette relation célèbre est sûrement donatiste clans son ensemble, bien que l'influence sectaire ne soit pas également marquée dans toutes les parties. L'œuvre est très complexe, puisqu'elle a été deux fois remaniée. Il importe d'en bien distinguer les éléments successifs : 1" des Acta primitifs, antérieurs au schisme ; 2" une première recension donatiste, avec préambule et récits ; 3° une seconde édition donatiste, avec un pamphlet en forme d'appendice.
L'élément fondamental de la grande relation est un document officiel, emprunté aux archives proconsulaires : le procèsverbal détaillé des interrogatoires de Garthage, du 12 févi-ier 304. Le premier rédacteur schismatique insiste sur le caractère officiel de la pièce qu'il a entre les mains. I! suit, dit-il, « des Actes publics « [Acta publier) ; il reproduit « les paroles des martyrs^ ». A plusieurs re^Drises, au cours du procès, le proconsul lui-même ordonne aux greffiers de bien noter les réponses et tous les incidents d'audience'-. Des recensions postérieures, on dégage aisément le procès-verbal authentique, qui présente tous les caractères d'une entière et parfaite authenticité. Les premiers interrogatoires, ceux de Thelica,de Dativus, du prêtre Saturninus, du lecteur Emei-itus, ont été insérés presque complètement dans la relation •'. Les autres intei'rogatoircs sont abréo'és, mais avec de nombreuses citations textuelles''. Donc, sauf quelques lacunes et des additions, le document original a été fidèlement transcrit ou résumé. Ces Acla proc.onsalaria de 304 sont l'une des pièces d'archives les plus précieuses qui se rapportent à la persécution de Diocléticn. A ce titre, ils ont été précédemment étudiés"'. Ils ne doivent plus nous ari'êter ici, puisqu'ils sont, en eux-mêmes, antérieurs, étrangers au schisme.
Arrivons à la première recension donatiste. Elle a été composée par un sectaire qui a voulu compléter et commenter les AcUi ^. Ce sectaire était sûrement un Donatiste : c'est ce que prouvent les attaques contre les Iradiieuvs ", les ajjpels à
1) Ada Saliirnin'., 1 cl 3 Haltize. 5) Hisloirc lilLéraire de l'Afrique chré-
2) Jhid., 9. tienne, t. II[, p. 145 et suiv.
3) Ihid., 4-9. 6) Arta Saluriiini, 1-2 Bnluze.
4) Ibid., 10-15. 7) Ihid., 2.
34 LITTÉRATURE DONATISTE
l'Evangile', la sulîstitution de laudes à gratins dans plusieurs passages des interrogatoires '^^j le souci d'exalter l'héroïsme des martyrs, de marquer le contraste entre les confesseurs et leur évoque Fundanus, qui avait livré les Ecritures •', Selon toute vraisemblance, ce rédacteur était d'Abitina, puisqu'il se dit concitoyen de ses héros''. 11 s'est proposé de publier leur gloire, de les donner en exemple. Pour cela, il a reproduit, résumé ou découpé le document de 304, en y ajoutant un préambule, en encadrant dans de petits récits les fragments des Acta, et en les commentant à l'occasion.
Sauf deux ou trois phrases, qui ont pu y être insérées par l'auteur de la dernière recension, le préambule est l'œuvre du premier l'édacteur donatiste : on y reconnaît son tour d'esprit et son style. Ce préambule se compose de deux parties : une préface, et un récit préliminaire.
Dans sa préface, l'auteur montre d'abord l'utilité des Actes
• des martyrs, qui permettent de reconnaître la véritable Eglise. Puis il explique pour([uoi il a entrepris son travail. Dans un sentiment de piété pour des compatriotes dont il est fier, il a voulu immortaliser la mémoire des confesseurs d'Abitina et les proposer en exemple ; il a pensé que leur histoire serait la meilleure leçon pour la préparation au martyre. 11 fait ensuite sa confession d'auteur, avec une modestie affectée qui est presque
• de style en ce geni'e de littérature. 11 ne sait, dit-il, par où commencer. Il est effraj^é par la grandeur du sujet et parles vertus
■de ses héros ; « Je ne trouve pas, dit-il, mes très chers frères, je ne trouve pas par où débuter, par où commencer le panégyri([ue de la confession bienheureuse des très saints martyrs. En
• effet, la grandeur de leurs exploits et la grandeur de leurs vertus m'entrainent. Tout ce ([ue je contemple en eux, tout cela me parait divin, céleste, admirable : la foi dans la dévotion, la sainteté dans la vie, la constance dans la confession, la victoire dans la passion •'•... », Enfin, il se décide à commencer parle <;ommencement : les origines de la persécution, dont l'histoire permettra « de reconnaître la vérité, d'apprécier les récompenses dues aux martyrs et les châtiments mérités par les tradi- .teurs '' » .
Suit une notice sur les circonstances historiques, et sur les arrestations d'Abitina. Aux temps de Dioclétienet de Maximien,
1) Acla Salamiiii, 4 et H. 4) Acia Salurniiii, 1.
2) Ihid., 4-, a; M. 5) Ihid., 1.
.3) Ibid., 3. (;) Jhid.
une nouvelle persécution fut déchaînée par le Diable : ordre de brûler tous les manuscrits sacrés et de détruire les basiliques, défense aux fidèles de célébi-er le culte et de tenir des assemblées. Il y eut bien des défaillances ; mais les vrais chrétiens acceptèrent le défi du Diable. Dans la ville d'Abitina, ils continuèrent de se réunir pour les cérémonies de leur religion. Un jour, sur l'ordre des magistrats municipaux, des soldats arrêtèrent dans une maison cinquante fidèles, hommes ou femmes, clercs ou laï([ues. Le chroni([ueur donne les noms des cinquante héros 1. Il décrit le cortège des confesseurs, conduits au forum pour un premier interi^ogatoire. Puis il les montre partant pour Cartilage, enchaînés et sous bonne garde, mais tout joyeux, s'avançant comme en triomphe, en chantant des h^^mnes et des cantiques ■^. — Comme on le voit, ce récit renferme des détails précis sur l'arrestation et les premières épreuves des confesseurs. Quel([ues-uns de ces détails proviennent peut-être d'une notice sommaire qui précédait, dans les Actes de 304, le procès-verbal des interrogatoires; mais, selon toute apparence, le rédacteur a emprunté la plupart de ses renseignements au calendrier et aux traditions orales d'Abitina.
Le reste de la relation se rapporte à l'audience de Cartliage. Ici, l'auteur nous avertit qu'il suit les Acla publica >'. Mais il les suit en les résumant et en les commentant. Au fond, il se proposait moins de raconter que d'instruire et d'édifier. Il reproduit fidèlement les questions du juge et les réponses des accusés; mais, sans cesse, il coiq)e de ses réflexions les interrogatoires. Il s'arrête pour admirer les paroles des martyrs, jDOur en tirer une leçon. Parfois, il plaide leur cause, s'efforce de justifier leur attitude. Par exemple, au milieu de ses tortures, Thelica déclare que les réunions liturgiques d'Abitina étaient présidées par le prêtre Saturninus : le chroni([ueur cherche à démontrer, malgré l'évidence, que cette dénonciation n'était pas contraire à la discipline''. Souvent, les interrogatoires sont encadrés dans de petites narrations, d'un tour assez vif, comme celles qui renferment de si curieux renseignements sur A^ictoria, sur la conversion de cette jeune fille et sur son frère l'avocat •', ou encore sur le prêtre Saturninus et sur ses enfants'', sur le lecteur Emeritus", sur Dativus « le sénateur ^ ». Ces récits familiers, qui mêlent aux interrogatoires
3) Acla Salurnini, 2. i">) Acla Salami ni^ 14.
2) ihiiL, ;-{. 6) y/-w., 2-8.
3) llniL, ] el 3. 7) Ihid., 8-9.
4) Ihid., 4. 8) JInd., 2; 5.
56 LITTÉRATURE DONATISTE
les traditions d'Abitina, donnent à l'ensemble plus de variété et de vie.
En résumé, la première recension donatiste comprend une préface, une notice historique, puis les interrogatoires de Cartilage, tantôt reproduits textuellement, tantôt abrégés, souvent encadrés de narrations, et presque toujours coupés de commentaires. Abstraction faite des Acta procoiisularia de 304, qui sont un document de premier ordre, l'adaptation n'est pas sans mérite. L'auteur, probablement un clerc schismatique d'Abitina, savait son métier d'écrivain. 11 a de Ja netteté dans le récit, une certaine entente de la composition. Il est sobre et vivant dans ses commentaires. Il pousse rarement Tenthousiasme jusqu'à la déclamation. Enfin, vertu assez rare dans son parti, il montre dans la polémique une modération relative.
La seconde édition donatiste des Acta Saturnini n'est guère qu'une reproduction de la précédente, mais avec une addition considérable, un très long Appendice qui tourne aupamphlet^ Assurément, cette dernière partie n'est pas de la même main que le reste de la relation. Dès ses premiers mots, Fauteur de l'Appendice se donne comme un continuateur : « L'occasion du schisme, dit-il, m'a averti de joindre à ces confessions si grandes et si glorieuses les décrets des martyrs, et de rattacher aux Gesta précédents les très saintes constitutions des amis de Dieu 2. »
On ne saurait dire plus clairement que la fin de l'ouvrage est une addition postérieure, d'une autre main. D'ailleurs, entre les deux écrivains donatistes, il y a une singulière différence de ton et de style. Le premier rédacteur est un sectaire intelligent, presque modéré, un homme de bon sens, avec un certain tact et le sentiment de la mesure ; il a du talent, un esprit net, l'expression vive. L'autre est un énergumène, un pamphlétaire haineux et brutal ; un demi-lettré, dont tout l'art est de crier fort pour se faire entendre. Il se perd en déclamations verbeuses, en phrases embrouillées, obscures, interminables. L'Appendice se détache si facilement du reste de l'ouvrage, qu'il a été souvent omis, depuis lluinart, dans les éditions modernes.
L'auteur de l'Appendice se proposait, tout simplement, de compléter la recension donatiste, en y joignant le texte du célèbre manifeste lancé de leur prison par les confesseurs d'Abitina. On s'explique aisément comment cette idée pouvait venir à un sectaire. Le premier rédacteur, qui connaissait la fameuse sentence
1) Aclu Salurnini, 10-20. 2) Acta Saturnini, Ki.
d'excommunication contre les traditeurs, s'était contenté d'y faire allusion dans son préambule : « Ces martyrs, disait-il, ces martyrs pleins de l'Esprit de Dieu, après avoir vaincu et terrassé le Diable, portant dans leur passion la palme de la victoire, lancèrent tous contre les traditeurs et leurs partisans une sentence qui les excluait de la communion de l'Eglise ; et cette sentence, tous les martyrs la scellaient de leur sang^» L'auteur de la seconde recension résolut de donner en appendice le texte du document qu'avait mentionné son prédécesseur. Dès sa première phrase, il annonce qu'il va faire connaître les arrêts des confesseurs-. Il raconte, en effet, comment les martyrs d'Abitina, ramenés dans la prison de Carthage après les interrogatoires du 12 février, y tinrent une assemblée, un vrai concile, avec d'autres chrétiens enchaînés aussi, et comment, animés par l'Esprit saint, ils promulguèrent un décret céleste, un anathème contre les traditeurs et leurs partisans 3, L'auteur transcrit ensuite le texte du manifeste''. Mais il ne s'en tient pas là: ce document, il n'a pas résisté au plaisir de le commenter, et très copieusement.
Chez un sectaire de cette trempe, le commentaire prend tout naturellement la forme de l'invective. Au reste, l'auteur en prévient ses lecteurs, avec une franchise qui est surtout de la naïveté : « Malgré la brièveté de mon récit, dit-il, je n'oublierai pas l'orgueil des renégats et l'audace des traditeurs. « Ce qui le pousse à ces attaques, c'est « sa conscience d'historien, l'amour de la Loi, la situation de l'Eglise, le salut public, l'intérêt social ». Désormais, grâce à ses révélations, on pourra reconnaître de quel côté est la véritable Eglise catholique: (( Cette peste des traditeurs, a]oute-t-il, sera démasquée à jamais par ses actes criminels et par la sentence des martyrs ^ n — On voit dans quel esprit ce sectaire entreprend de compléter l'ouvrage de son devancier. Le commentaire sera surtout une satire : la compassion pour les souffrances des martyrs d'Abitina conduira leur panégyriste à des invectives personnelles contre les évoques catholiques de Carthage, et l'explication du manifeste sera l'occasion d'un pamphlet contre l'Eglise rivale.
Les invectives sont d'une extraordinaire brutalité. Pour les justifier, l'auteur commence par s'attendrir sur les misères de ses héros. Le soir du 12 février, quand les confesseurs d'iVbitina rentrent dans leur prison de Carthage, ils y sont accueillis
1) Acta Saturnini, 2. 4) Acta Salurnini, 18.
2) Ibid., 16. 5) Ibid., 16.
3) Ibid., 17-18.
58 LITTÉRATURE DONATISTE
avec un enthousiasme délirant parleurs compagnons de chaînes. Mais, bientôt, ils sont soumis à de nouvelles épreuves, plus cruelles que les tortures de l'interrogatoire. Les cachots deviennent trop étroits : do toutes les parties de la province arriA^ent d'autres chrétiens, des laïcs, des clercs, des diacres, des prêtres, des évôcpies, arrêtés pour avoir célébré le culte ou pour avoir refusé de livrer les Ecritures. Le pamphlétaire décrit avec emphase les souffrances de tous ces prisonniers, qui, chargés de fers, avec des blessures encore ouvertes, sont torturés par la faim, la soif, le froid, les ténèbres, le manque d'air et d'espace '. De tous ces maux, le sectaire rend responsables l'évêque Mensiirius et son diacre Cascilianus : il les montre interdisant aux fidèles de secourir les confesseurs, et frappant sans merci quiconque approche de la prison-. L'évêque et le diacre bourreaux s'acharnent si bien contre leurs victimes, que les prisonniers meurent de faim l'un après l'autre, « heureux d'émigrer vers le royaume des cieux avec la palme du martyre, par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui règne avec le Père, pour les siècles des siècles >^». Dans ces descriptions des dernières tortures de ses héros, le polémiste donne carrière à sa haine contre les chefs de l'Eglise catholique; et l'on retrouve, dans ces violentes invectives, la substance des pamphlets du temps contre Ga^cilianus.
Aux invectives personnelles se mêle un réquisitoire passionné contre tous les partisans de Géecilianus. Le pamphlétaire prétend établir que l'anathème contre les traditeurs atteint l'Eglise catholique tout entière, et dans son corps et dans chacun de ses membres. A coups de textes bibliques, il essaie de justifier cette excommunication générale. Il affirme que les Catholiques sont les instruments du Diable, que toutes leurs cérémonies sont nulles, qn'un homme de sens droit, éclairé par le manifeste des confesseurs, « ne peut mettre sur le môme rang l'Eglise des martyrs et les conventicules des traditeurs'^ ». En conséquence, il presse tous les chrétiens d'abandonner le parti des maudits pour se l'allicr à son Eglise, dont il fait un éloge enthousiaste: « Donc, s'écrie-t-il, donc il faut fuir et exécrer la société criminelle de tous les impurs. Chacun doit rechercher la succession glorieuse des bienheureux martyrs, c'est-à-dire la sainte Eglise, une et vraiment catholique, celle des martyrs, celle des chrétiens qui ont conservé les divins Testaments. Cette
1) Acla Salurnini, 16-17. 3) Aclii Salurnini, 20.
2) n,!(t., 17. 4) lOid., 19.
Église-là est la seule qui ait repoussé l'assaut delà persécution, la seule qui ait conserA'^é au prix de son sang la Loi du Seigneur. Dans cette Eglise-là, les vertus du peuple sont multipliées par la présence de l'Esprit saint, le baptême est efficace par l'intervention du Sauveur, et la vie éternelle est assurée '.»
Tel est cet étrange pamphlet, tout vibrant de haine, où la dévotion se môle à la violence, le mysticisme à la rancune, les textes bibliques aux anathèmes. L'œuvre est médiocre, assurément : lourde et brutale, confuse, incohérente. Une conviction furieuse et aveugle y tient lieu de talent et d'esprit. Et cependant, pour l'historien, ce libelle déclamatoire n'est pas indifférent : l'intransigeance féroce et le parti-pris haineux du Donatisme s'y révèlent avec une naïveté cynique.
Ces traits sont d'autant plus intéressants à noter, que les recensions sectaires des Acta Saliiniini comptent évidemment parmi les plus anciens monuments de la littérature donatiste. Etant données la popularité des martyrs d'Abitinaet la nécessité d'adapter leurs .4c/e,9aux exigences liturgiques de l'Eglise dissidente, la première receusion a dû suivre d'assez près le schisme. L'Appendice ne doit pas être de beaucoup postérieur, si l'on en juge par la violence des attaques personnelles contre Cajcilianus. Il a dû être composé du vivant de cet évéque, pendant la persécution dite « de Cu;cilianus- »,que déchaîna l'édit d'union de 316, et qui sévit jusqu'en 321. Le pamphlet date probablement des environs du l'année 320. ,
On a pu remarquer d'assez frappanis contrastes entre les divers ouvrages que nous Amenons de passer en revue. Tantôt, des AcLa authentiques, légèrement l'emaniés et interpolés, comme les Acta Crispiniv \ tantôt, une Passio largement développée, mise au point pour les sectaires, comme la Passio des saintes de Thuburbo. Ailleurs, des récits et un commentaire, encadrant un procès-verbal officiel des interrogatoires, comme dans la première receusion des Acta Satunilni. Ou encore, comme dans la seconde receusion, un véritable pamphlet. Nous avons là des spécimens très A^iriés de ces relations qui, dans l'I'^glise dissidente, se lisaient aux fêtes des anciens martyrs, ceux d'avant la rupture.
1) Acta Sulariiini, 20. 2) P«s<((j Doniiti, S.
60 LITTÉRATURE DONATISTE
Sermons et récits relatifs aux martyrs douatistes proprement dits. — Le Scrino de Passluiic Douait. — Date de cet ouvrage. — 11 est peut-être de Donat le Grand. — Éléments divers dont il se compose. — Le récit. — Batailles dans des basiliques. — Nombreuses victimes donatistes. — L'évêcfue de Sicilibba. — L'évêque d'Avioccala. — Le sermon. — La polémique. — Titre do l'ouvrage. — Caractères de la relation. — La Passio Mairull. — Date de l'ouvrage. — Circonstances du martyre de Marculus, — Divergence des traditions donatistes et des traditions catholiciues. — Le tombeau de Marculus à Nova Petra. — Caractères de la relation. — Traditions sur le martyre de Donat, cvêque de Hagaï, — La Passio Maxiiniani cl Isaac. — Date et cadre du récit. — Lettre de l'évequc Macrobius à la communauté donatisle de Carthago. — Circonstances du martyre. — Allure et ton du récit. — Intérêt bistorique et valeur littéraire de ces documents. — En quoi ils dil'lerent des relations catholiques en usage dans l'Église africaine.
Les ouvrages précédemment étudiés, ceux qui concernent les martyrs communs aux deux Eglises rivales, n'étaient que des adaptations ou des éditions remaniées de documents antérieurs. Au contraire, les ouvrages du second groupe, ceux qui se rapporteirt aux martyrs donatistes proprement dits, sont complètement originaux, et dans tous leurs éléments et dans la mise en œuvre. Cette littérature est représentée encore par trois opuscules très curieux, conservés entièrement, animés d'un même esprit, étroitement apparentés, et, tous les trois, de destination liturgique, malgré la diversité des cadres. Un sermon : la Passio Donali. Un récit : la Passio Marculi. Une lettre : la Passio Maxiniiani et Isaac.
Gomme l'indique le titre traditionnel, le Sermo de Passione Donali est un véritable discours : un panégyrique prononcé dans une église pour un anniversaire de martyrs. 11 est de forme nettement oratoire, avec exhortations et apostrophes aux fidèles. L'oi'ateur lui-même déclare qu'il célèbre ses héros au jour de leur fête : « Ce n'est pas sans raison, dit-il, que nous célébrons aujourd'hui cet anniversaire avec une dévotion recueillie : il faut honorer ce jour où toute l'Eglise de Dieu l'a confessé, où elle a mérité d'être couronnée ensuite par la main du Christ, notre Seigneur, juge éternel'. « Donc, nul doute n'est possible: la Passio Donali est un sermon pour l'anniversaire de martyrs donatistes.
1) PaMÏo DdiuiH, si.
RELATIONS DE MARTYRE Cl
De quels martyrs s'agit-il ? Laissons de côté, pour le moment, les noms propres qui figurent seulement dans le titre : ils sont inconnus d'autre part, et semblent sujets à caution. Tenonsnous en aux faits historiques mentionnés dans le récit. D'après le texte de la Passio, la persécution fut déchaînée par un édit d'union '. Il y a eu, dans l'histoire du Donatisme, quatre édits de ce genre : ceux de 316, de 347, de 405, et de 412. D'autres passages du discours permettent de préciser. L'orateur dit que les tombeaux et les épitaphes de ses martyrs conserveront à jamais le souvenir de la « persécution de Ca;cilianus 2. » Comme CiCcilianus de Carthage est mort peu après 325, il s'agit de la persécution qui sévit de 317 à 321, et qui avait été déchaînée par la loi promulguée à la fin de 316. Par cet édit d'union, Constantin avait ordonné d'enlever aux dissidents leurs basiliques-^; or, c'est précisément en défendant leurs basiliques, que les schismatiques célébrés ici ont été tués à Carthage '% le 12 mars, d'après le jour de leur anniversaire"'. C'est donc le 12 mars 317 qu'ont succombé les héros de la Passio Donatl.
La date de l'ouvrage ne saurait être déterminée qu'approximativement. D'après ren-tétc,le sermon a été prononcé, pour un anniversaire, le 4 des ides do mars (= 12 mars) '\ D'après le contenu, il l'a été pour l'un des premiers anniversaires, et, probablement, avant la fin de la « persécution de Cax'ilianus". « Il est postérieur de quelques années seulement aux faits racontés dans le récit : c'est ce qu'indiquent la A^ivacité des impressions (le l'orateur, témoin oculaire, et la violence do ses attaques contre Ctocilianus, encore vivant, dont il conteste le titre d'évoqué^. Notons aussi (juo c'était alors une nouveauté, de foter l'iinniversaire des martyrs de la secte et do leur consacrer un sermon : « Si l'on a écrit, dit l'orateur dans son oxorde, si l'on a écrit avec soin l'histoire des persécutions faites au gi-and jour, si l'on jnge à propos de lire ces relations dans les solennités de l'anniversaire pour honorer 'les martyrs et pour édifier les ci'oyants, à plus forte raison doit-on pareillement écrire et lire l'histoire des persécutions hypocrites, suscitées par des fourbes pleins d'onction, qui, sous prétexte de i-eligion, trompent et perdent les âmes. En effet, il est encore plus nécessaire d'être sur
1) Prts.s-/o Donaii, 3. G) « W idtis Marlii, Scrmo do pns-
2) lliid., 8. — Cr. 2. sioiu' saiiclDrum Doiiiili (jL Ad\oculi ». 8) Aiiii'iisliii, EiihL. 88, i5 ; Contra lil- — Cf. Pa^^iio Donaii, I: (c ;miii\ci's;iria
/('/7/s l'ciiiiani, 11, !)2, 205. .siileirinilalc » ; 9: « aiiuivcrsalis dics ».
■() /'«s.s'/o Donaii, (J-K-i. 7) l'as.fiu Donaii, 2 et 8.
'>] Lo jour de l'anniversaire est connu 8) //;/(/., 8. par l'en-tète de la relation.
62 LITTÉRATURE DO^'ATISTE
ses gardes, quand l'hostilité se dissimule... Donc, dans l'intérêt des chrétiens, on doit rappeler ce qui s'est passé : récits pleins d'utilité et de justice, qui par l'exemple fortilient les fidèles, préparent les nouveaux-venus à supporter les épreuves, et condamnent nos ennemis en les dénonçant. Que l'Église, mère pieuse, exalte le dévouement héroïque de ses fils ; et que nos adversaires, les cruels brigands delà caverne, reconnaissentl'œuvre de leurs mains'.» Cet exorde ne se comprend que dans les premières années du schisme, en un temps où l'hagiographie doua Liste en était encore à ses débuts. De tout cela il résulte que le sermon DePassione Donati est presque contemporain des martyrs du 12 mars 317. Il doit être antérieur à l'édit de tolérance de 321. On ne se trompera guère en le plaçant vers 320, à l'anniversaire du 12 mars.
Dans la tradition manuscrite, ce sermon est anonyme ; et, en dehors des manuscrits, il n'est mentionné nulle part. Il semble donc impossible d'en découvrir l'auteur. Cependant, la logique des faits impose une hypothèse. D'après les circonstances, les allusions et la précision des récits, on ne peut guère douter que ce discours ait été prononcé à Garthage, la Aalle même où avaient succombé les martyrs'^, et, d'ailleurs, Ja capitale du Donatisme. Ajoutons que l'orateur est sûrement un évè([ue, parlant à ses fidèles. Seul, en ces temps-là, révé(|ue prêchait devant le peuple : il garda ce privilège, chez les Gatlioliques africains, jusqu'à la fin du quatrième siècle '^ Les Donatistes, à plus forte raison, observaient la règle traditionnelle : ils n'auraient admis ni qu'un clerc remplaçât son évêque dans la chaire, ni qu'un évêque prêchât hors de son diocèse. Par conséquent, \c seviwon De Pcissione Donati doit aA'^oir pour auteur l'évêque donatiste qui dirigeait A'^ers 320 la communauté dissidente de Garthage. G'est Donat le Grand, le primat du parti, qui remplit ces fonctions de 313 à 347. G'est donc à lui qu'il faudrait attribuer notre sermon. — Avouonsle, cependant: si la chronologie parait imposer cette conclusion, des considérations littéraires justifient l'hésitation. Quoique la Passio Donati ne soit pas sans valeur, nous n'y reconnaissons Jii le ton, ni la manière, ni l'éloquence hautaine de Donat le Grand. Au moins, du Donat des dernières années, le despote, le « dieu» que nous peint Optât ''. Il est vrai que le dieu lui-même avait changé : le Donat de 313, le tribun du concile de Rome, différait beaucoup moins de notre sermonnaire de 320.
1) Pcussio Donati,- 1. 3) OpLat, VIF, 6; Possidkis, Vila Au-
2) Ibid., 2. (juxlini, 5.
4) Oplal, IH, 3.
La Passio Donati est une œuvre complexe, et, d'ailleurs, un peu confuse : un récit encadré dans un sermon, et coupé de récriminations ou d'invectives.
Le récit, ou plutôt, le groupe des récits, se rapporte aux batailles qui s'engagèrent dans les l)asili([ues de Cartilage au début de 317, après l'édit d'union ordonnant d'enlever aux dissidents toutes les églises. A la rigueur, on pourrait supposer ([ue les dilTérentes scènes décrites par l'orateur s'étaient passées dans le môme édifice ; cependant, d'après l'allure d(! la narration où les épisodes sont séparés l'un de l'autre par des tableaux d'ensemble et des invectives, il est plus vraisemblable que les bagarres successives ont eu pour théâtres plusieurs sanctuaires d'où les troupes délogeaient successivement les scliismatiques. Il est question, d'abord, d'une basilique que les soldats souillèrent par d'abominables orgies ^. Dans une autre église, les sectaires voulurent tenir tète à une cohorte commandée par unti'ibun. Un évoque duparti, qui se trouvait là, l'évoque de Sicilibba, fut grièvement blessé '^. Beaucoup de Donatistes furent assommés . à coups de bâtons; les victimes furent ensevelies dans le sanctuaire **. Dans la môme basilique, ou dans une troisième, l'évoque d'Advocata fut tué avec de nombreux fidèles '^ ; on leur fit des funérailles solennelles, et l'on déposa leurs corps près de l'autel >^. La relation paraît donc mentionner deux ou trois groupes distincts de martyrs ; c'est [)robablemcnt en l'honneur du dernier groupe que l'on fêtait l'anniA^ersaire du 1.2 mars.
Ces récits s'encadrent dans un sermon, avec exorde et péroraison. Dans son préauibule, l'orateur explique pourquoi son Eglise doit honorer, elle aussi, ses martyrs. 11 rappelle l'utilité des relations consacrées aux victimes des anciennes persécutions, et lues au jour anniversaire. Il insiste sur la nécessité d(i composer et de lire aux fidèles des relations analogues où l'on célébrera les victimes des Catholiques : c'est, dit-il, le meilleur moyen de mettre tout le monde en garde contre la propagande et les mensonges de l'Eglise ennemie ^j. Il prêche d'exemple en contant les exploits des héros do ce jour de fête. A ses narrations, il môle des exhortations pressantes ''. Il se donne surtout carrière dans sa conclusion, où il exalte son Eglise, illustrée déjà par des martyrs s. Le discours finit, comme il avait commencé, sur un thème de sermon.
1) P«.s'S(o Donati, 4. 5) Pasaio Donati, 13.
2) Jbid., (5-7. 6) Jbid., 1.
B) Ihiil., 8-10. 7) Jbid., 2-5; 8-10; 12-1:3.
4) Jbid., 11-12. 8) Ibid., 1-1.
64 LITTÉRATURE DONATISTE
Mais ce sermon, tout frémissant de l'esprit donatiste, a les allures d'un pamphlet. L'invective est partout : dans le détail des narrations, dans les apostrophes, dans les exhortations du début ou de la fin. Elle s'étale dans les tableaux de la persécution : cette persécution, œuvre du Diable, a été déchaînée par les Catholiques, qui ont sollicité l'édit d'union, et qui en ont surveillé l'exécution, essayant d'abord de la douceur, prodiguant même les cadeaux, puis jetant le masque, n'attendant plus rien que de la violence, appelant les troupes ^ Entre deux récits, l'orateur fulmine encore contre les Catholiques, à qui il impute tous les forfaits des persécuteurs, toutes les épreuves de son Eglise : pillages, exils, outrages aux vierges sacrées, meurtres d'évoqués-. Partout, le sermon ou le récit aboutit à un âpre réquisitoire contre les Catholiques maudits.
Chose singulière, dans cet ouvrage si complexe, ou n'aperçoit rien ([ui justifie le titre usuel : Sernio de Passione Donati et AdvocaLi'-K Nulle part, dans la relation, ne figure un martyr Donatus ni un martyr Advocatus. En revanche, le récit mentionne le meurtre d'un évêque d'Advocata ou Abvocata''. Evidemment, le titre a été imaginé après coup, puis altéré par quelque copiste inintelligent. On a proposé naguère une ingénieuse correction, qui supprime en partie la difficulté. L'opuscule aurait été intitulé : Sernio de Passione Donati ep[iscopi) Advocal{ensis) ou Avioccal{ensis) '\ Ainsi restitué, le titre serait en rapport avec le héros principal de la relation : cet évoque d'Advocata ou Avioccala, dont on nous conte la mort, et ([ui se serait appelé Donatus. On peut se demander, il est vrai, si ce nom ne serait pas celui do l'orateur, et s'il ne faudi'ait pas lire plutôt : Sernio Donati de Passione ep[iscopi) Advocatiensis). Quoi qu'il on soit, nous nous en tiendrons au titre abréj^'é de Passio Donati.
La valeur historique de l'ouvrage est trop évidente, pour qu'il soit utile d'insister : la Passio Donati nous fournit les seuls renseignements un peu précis que nous possédions sur la persécution do 317, sur les premiers martyrs donatistos, sur l'état d'esprit des schismatiques pendant cotte persécution. L'in-
1) Passio Donali, 2-3. lilictiUon ii\ec Avioccala (= Sidi Amara,
2) Jhiil., ô; S; 12. dans la haute vallûo tic l'Oued Melian)
3) Titre de la relation dans le manus- cf. Collui. (UiiilKU/., 1, 20G ; Gauckier, crit de la i)ibliotliù(|uc Nationale: Cod. C. ll.dc VArad.dcs //(^fv//)/., 18i)S, p. 499; Uil. .'iiSD, l'ol. 18. — Cf. Caluloijiis cod- liiill. arcli. du Comité des Irnv. hislor., luuj. lai. Uibl. Nul., I, j): .519. ' ISOcS, p. C\L.
-t) l'assiit Dunali, 12. — Sur cette ville 5) (Iseil, Mélaiiiics de V Ecole française
d'Advocata ou Abvocata, et sur lidcn- (/<; Rome, 1809, ]). GO; lOUU, p. 119.
térêt littéraire n'est guère moindre, malgré les défauts de l'écrivain et la mauvaise conservation du texte : on y voit à l'œuvre l'un des plus anciens évêques donatistes, successivement ou en même temps, comme narrateur, comme sermonnaire, comme polémiste.
L'auteur est un témoin oculaire des événements qu'il raconte. Pour émouvoir ses auditeurs, il n'a qu'à évoquer ses souvenirs personnels. Il a vu entrer les troupes dans les églises de la secte; il a assisté aux bagarres, aux massacres, aux funérailles des victimes K II a combattu sans doute pour son parti; en tout cas, il a vu expulser les fidèles, il a vu tomber ses héros, il a gémi sur le meurtre de son collègue, l'évêque d'Avioccala^. Après avoir maudit les bourreaux, il a prié, dans les basiliques ensanglantées, sur les tombeaux des martyrs ; il a lu leurs épitaphes, qu'il cite, et que peut-être il montre en parlant 3. D'où la précision réaliste des détails, dans les descriptions, dans les lamentations ou les malédictions, jusque dans les plus emphatiques déclamations. Le chroniqueur ne se contente pas de vagues récriminations contre les persécuteurs. 11 donne les noms des hauts fonctionnaires, Ursacius et Leontius, qui dirigeaient les opérations de police ; il connaît l'officier qui commandait les troupes, le tribun Marcellinus^'. Il montre les Catholiques veillant aux portes, moins par curiosité que dans une pensée de haine, pour s'assurer que les bourreaux remplissent en conscience leur tache sanguinaires II se rappelle que, dans l'une des églises, les fidèles ont été, non point frappés avec le fer, mais assommés avec des bâtons^'. 11 sait que l'évêque de Sicilibba a été blessé au cou, d'une pointe d'épée, par le tribun lui-même '' ; que l'évêque d'Avioccala a été tué devant l'autel, aussitôt après son arrivée à Garthage ^ ; que, près du cadavre de cet évêque, un enfant frappé à mort demandait le baptême, en répétant : « Secondez-moi, je suis encore catéclmmène^. » Parfois, le réalisme de la description se colore d'une vision pittoresque, comme dans cette veillée funèbre près dos martyrs groupés en cercle autour des reliques du pasteur : « Quand le tribun eut donné satisfaction aux traditeurs, quand il eut rassasié de sang leur ardente cruauté, alors quelques-uns de nos frères rentrèrent dans la basili([ue. Autant que le por-
1) A/s.s(o Doiiali, 4; 0; 13.
2) Ibid., 11-12.
3) Ibid., 8.
i) Ihki., 2.
(')) (( 'Son gliuliis, scd impiacnede l'uslibus Irucidabanlur » [ibid., (i).
7) PaxAio Donali, 7.
8) Ihid., 12.
9) Ibid., 11.
-G6 LITTÉRAÏUUlî DONATISTE
mettaient les circonstances, ils rendirent aux martyrs les derniers honneurs. Gomme les âmes alors étaient troublées ! Gomme les larmes coulaient, au milieu des lamentations et des gémissements ! Dans leur pieux empressement, les nôtres couraient çà et là entre les cadavres, cherchant à distinguer la physionomie de chacun des morts. Des fils découvraient les corps de leurs parents ; des parents, les corps de leurs J'ils. Alors, quel spectacle ! Les uns se jetaient sur ces corps retrouvés et les tenaient étroitement embrassés ; d'autres, Frappés au cœur par cette vision subite, s'affaissaient à demimorts. Plusieurs, d'une main pieuse, s'occupaient de rassembler les corps ; ils couA'^raient les cadavres de femmes, abandonnés au hasard sans souci de la décence ; ils ramassaient les membres détachés par les coups des bourreaux, et les remettaient, sinon en place, du moins à leur place. Déjà le soir approchait, cherchant à intercepter la lumière de ce jour-là. Alors, des diverses parties de la basilique, on se hâta d'apporter les nombreux corps. Et, dans ce pieux traA^ail, l'Esprit inspirait si bien les fidèles, que, là où était étendu le pasteur frappé à mort, dans cet endroit même furent réunies les brebis, toute la troupe des martyrs. Ge fut un vrai miracle, comme en témoignent les faits : ces héros, qui s'étaient eux-mêmes offerts en sacrifice à Dieu, entouraient comme d'une couronne l'autel de Dieu, et cet évéque, qui dans l'exercice de son sacerdoce avait reçu l'hommage du peuple, était escorté jusque dans le martyre et honoré par ses compagnons de martyre K » Presque partout, le récit s'anime dans l'imagination de l'orateur, qui, aux faits,, mêle ses impressions de témoin oculaire, son émotion et sa rancune.
Gette émotion, haineuse contre les bourreaux, attendrie pour les victimes, est chez le sermonnaire une abondante source d'éloquence. Sans doute, considéré dans son ensemble, le discours semble un peu incohérent, parfois obscur ; d'autant mieux que le texte est altéré en maint endroit. Ge sermonnaire avait, pourtant, des qualités d'orateur. D'abord, une sorte d'onction farouche, assez originale. S'il peint les orgies des soldats dans l'une des églises, c'est pour en tirer une leçon de piété, pour exalter la sainteté des lieux de culte en maudissant les sacrilèges : « Quel contraste soudain ! s'écrie-t-il. La basilique se change en taverne, pour ne pas dire davantage. Quelle douleur de voir dans la maison de Dieu un tel sacrilège, de A''oir ce lieu
1) Passio Donali, 13.
1\ELATI0^'S DE MARTYRK 67
saint, asile de la prière et des vœux, profané maintenant par des actes infâmes et des paroles impies !... Peut-on nier que les auteurs de ces attentats soient les fils du Diable ? Peut-on les appeler des chrétiens, à moins de vouloir excuser le Diable luimôme en méconnaissant le Seigneur Christ^ ? » Tout en louant l'héroïsme de ses martyrs, Torafceur s'attendrit sur leur sort» comme naguère les fidèles aux jours des massacres en ramassant les corps ~. Ces attendrissements passagers mettent encore en relief la vigueur ordinaire du ton : une vigueur presque toujours tendue, qui deviendrait de l'emphase sans la précision des détails et. l'accent passionné du discours. Une ardente conviction anime et enflamme toutes les paroles du sermonnaire, qui, au panégja-ique de ses héros, joint un panégyrique enthousiaste de son Eglise : « Réjouis-toi, exulte, ô pieuse mère, notre Eglise. Instruite par la discipline du ciel, tu es inattaquable et invulnérable dans la lutte. S'il faut résister, c'est avec l'àme que tu résistes, non avec des armes. Ce n'est pas avec le bras que tu combats, mais avec la foi. Cette façon de lutter, qui t'est propre, te vaut des épreuves en ce monde» des couronnes au ciel, et l'indulgence du Seigneur Christ... A toi seule, il est donné de combattre pieusement, de bénéficier du maléfice d'autrui, et, dans la pureté de ta conscience immaculée, d'être couronnée par le Christ, qui a gloire et empire dans les siècles des siècles 3. » Dans ce sermon consacré aux premiers martyrs de la secte, est déjà très fortement accusé le trait dominant de toute l'éloquence donatiste : le dévouement fanatique au parti.
Dévouement si fanatique, qu'il ne va pas sans une haine aveugle et féroce contre l'Eglise rivale, l'Eglise officielle. Prédicateur de la vérité donatiste, panégyriste de martyrs donatistes, l'auteur de la Passio Donati est nécessairement un polémiste. Qu'il raconte ou qu'il proche, qu'il fulmine ou qu'il s'attendrisse, c'est comme un halluciné, toujours hanté par la vision des Catholiques exécrés, ces agents du Diable qui sont voués au crime. Il les aperçoit, déchaînant la persécution^ dans les antichambres de l'empereur et des gouverneurs africains ^. Il les voit requérant et conduisant les troupes, dirigeant l'assaut des églises, puis campés aux portes pour repaitre leurs yeux du sang des martyrs. Noyé-/, ce petit croquis, où chaque trait, noté peut-être par le témoin oculaire, mais grossi par la
1 ) Passio Donati, 4. 3i Passio Donali, 14.
2) Ibid., 13. i) Ibid., 2-8.
68 LITTÉRATURE DONATISTE
rancune, marque l'intention haineuse : « On pouvait voir alors des troupes de soldats au service de la folie furieuse des traditeurs, qui avaient pris à gages ces bourreaux pour perpétrer leur monstrueux attentat. Et les tradifceurs entouraient la basilique, montant la garde avec une attention curieuse de policiers. Ils surveillaient l'opération, pour prévenir tout mouvement de pitié chez leurs cruels mercenaires. S'ils suivaient avec une ■îUtention si passionnée le spectacle des tueries, c'était moins pour assurer la défense de leur doctrine erronée, que pour réclamer leur dû, pour faire verser le sang acheté par eux K » •Le sectaire devine la main des Catholiques dans toutes les intrigues, dans tous les massacres, dans tous les coups qui atteignent l'Eglise de Donat. Il les assimile même aux criminels de droit commun : « On doit se demander, dit-il, ce que peut être l'apostasie, si une telle Eglise mérite d'être appelée l'Eglise catholique. Car le Diable, dans sa haine du nom chrétien, a fait en sorte que le vulgaire appelât l'Eglise catholique rtine Eglise où se commettent impunément tous les crimes conodamnés par le droit commun '^. » C'est surtout contre Cœciliaiius de Carthage, la bête noire du parti, que s'acharne le polé- /niiste. Il le flétrit d'un mot : la persécution où ses martyrs ont succombé, est la « persécution de Cœcilianus^ ». A en croire l'orateur, l'évêque catholique de Carthage a vendu aux bourreaux le sang de tous ses adversaires : « Les inscriptions des reliques conservent jusqu'à la fin des temps le souvenir de la persécution de Gfccilianus. Désormais, par son titre d'évêque, le parricide ne pourra plus tromper les fidèles ignorants de ce <qui s'est passé... On doit lui demander compte du sang de toutes les victimes ; car on sait de bonne source qu'il a mis en adjudication le massacre du peuple entier '^ » Comme l'auteur •du pamphlet des Acta Satiimini, notre sermonnaire voit rouge, dès qu'il prononce le nom de Céecilianus.
Ainsi, la polémique, le sermon, le récit, se mêlent à doses presque égales dans la Passio Donati. Mélange un peu barbare dans un panégyrique de saints, mais assez original, et même, assez savoureux pour des lettrés sans parti-pris. N'allez pas en ■conclure que la Passio Donati soii un chef-d'œuvre. Loin de là. incohérences, obscurités, déclamations, brutalités, les défauts abondent. Mais l'ouvrage vaut par la franchise des impressions personnelles, par la précision des détails, le réalisme pittores-
1) Passio Donali, 6. 3) Passio Donali, 8. — Cf. 2.
2] Ibid., 12. 4) Ibid., 8-9.
que, la vigueur et le mouvement d'une éloquence farouche. Que le discours soit ou non de Donat le Grand, il mérite d'être lu.
La Passio Marculi, qui présente plus d'un trait commun avec la Passio Donati, laisse cependant une impression assez dilîérente. Les éléments, qui sont à peu près les mêmes, s'y combinent dans de tout autres proportions : le récit y prédomine debeaucoup sur la polémique et le sermon. L'ouvrage, dont letexte est mieux conservé, est aussi mieux ordonné et mieux écrit. 11 figure ou devrait figurer en bonne place parmi les œuvres originales de la littérature hagiographique.
Le héros de la Passio Marculi est le plus célèbre des martyrs donatistes, ou, tout au moins, celui qui nous est le mieux: connu. Par ses origines intellectuelles et sociales, il se distinguait avantageusement de la foule des Saints de l'Eglise dissidente, fanatiques ignorants et bornés, qui devaient leur gloireà un accès de folie intransigeante ou même à une inspiration d'ivrogne. Comme Tertullien ou Cyprien, comme Augustin luimême, Marculus avait commencé par être un homme d'école, un lettré de profession ^ Peut-être avait-il été rhéteur; en tout cas, il avait exercé le métier d'avocat, et, comme tel, il avait eu de la réputation en Numidie. Païen d'abord, il s'était brusquement converti-. Comme tant d'autres en son pa3's, il était passé directement de l'idolâtrie à l'Eglise de Donat, dont l'active propagande et l'apparente austérité fascinaient alors les âmes inquiètes. Du jour de sa conversion, il était devenu uit autre homme, dédaigneux des gloires et des joies profanes, préoccupé avant tout de son salut, mais avec un dévouement farouche aux intérêts de sa secte qui était pour lui tout le christianisme. Par cette ardeur de néophyte, comme par le rayonnement de ses vertus et de ses talents, il avait conquis vite unegrande autorité dans le monde des schismatiques. Presque aussitôt, il avait été élu évê([ue-^ : nous ne savons en quelle ville, mais sûrement dans la Numidie méridionale. Dès lors, il fut considéré comme l'un des oracles du parti, môme par ses collègues, dont beaucoup étaient des illettrés. C'est ainsi ([u'il fut chargé d'une ambassade, et que cette ambassade le conduisit au martyre.
C'était dans l'été de l'année 347. Macarius et Paulus, les commissaires de l'empereur Constant, les fameux « artisans de
1) Pasiiin Marculi, 2 (p. 7G0 Mis-no). 3) Paasio Marculi, 2 et 14.
2) liai., 2.
70 LITTÉRATURE DONATISTE
l'unité », venaient d'arriver en Numidie pour y rétablir partout l'union religieuse', La résistance des schismatiques, surtout l'entrée en scène des Girconcellions et les échaufi'ourées de Bagaï, •avaient exaspéré Macarius : la mission pacifique tournait au massacre-. Les évoques dissidents de la contrée s'étaient réunis pou.r aviser ; ils décidèrent d'envoyer au commissaire une députation composée de dix d'entre eux, dont Marculus ^. On connaît le résultat de l'ambassade : l'entrevue, qui eut lieu à Yegesela, i'init par une bastonnade''. Macarius relâcha ensuite neul' des ambassadeurs, les jugeant assez punis de leur insolence. Mais il retint prisonnier Marculus, qui probablement était le chef de la députation et s'était compromis davantage en parlant au nom de tous. Pendant plusieurs mois, de ville en ville, le commissaire traîna l'évoque à sa suite'*. Vers la fin de novembre, il l'amena avec lui au Gastellum de Nova Petra, où il le fit emprisonner ^\ En entrant dans ce cachot, Marculus comprit que sa dernière heure approchait. Durant quatre jours, il se prépara au martyre, édifiant jusqu'aux geôliers par ses discours et sa piété". Un dimanche matin, probablement le 29 novembre 347, on lui notifia la sentence de Macarius, qui le condamnait à mort^. Aussitôt, le bourreau s'empara du prisonnier, le conduisit hors du Gastellum, sur la roche escarpée de Nova Petra, au bord du précipice. Et le bourreau poussa l'évêque dans le vide ^.
Telle était la version donatiste du martyre. Elle n'était contestée par les Gatholiques de la région que sur un point. G'était, il est vrai, le point essentiel. !Mais sur tout le reste, et réserve faite pour les embellissements ou exagérations dont est suspect tout panégyriste, nous pouvons ajouter foi au récit donatiste. Les données topographiques, qui correspondent aux deux épisodes principaux, sont précises et hors de contestation. Les ambassadeurs du concile ont rencontré Macarius à Yegesela, v^ille qui occupait sans doute l'emplacement de la localité actuelle de Ksar-el-Kelb, sur la route de Theveste à Mascula^^'. G'est là que Marculus a été bàLonné, puis mis en état d'arrestation". Il est mort à Nova Petra'-, qu'on doit identifier probable-
1) Passio Marciili, 3. 8) Passlo Marculi, S.
2) Optât, 111, 4. li) Jbid., 10-12.
S) Pdsxio MurciUl, 3. 10) (!sell, Alla.'t ttrrh. de V Abjérie^
4) llmL, 4. fuuille 28, n. 1«5 et 171.
5) Ib'id., 5. 11) Pusaio Marculi, J-n.
0) Jltid., G. 12) Ibid., G et suiv.
7) Ibid., 0-7.
ment avec Ilenchir Encedda, sur la voie de Lambèse à Sétiï, presque à mi-cJiemin entre ces deux Ailles ',
Catholiques et Donatistes s'accordaient donc pour faire mourir Marculus, de mort violente, à Nova Petra, où l'on montrait son tombeau^. Mais ils différaient complètement d'opinion sur les causes et les circonstances de la mort, comme sur la responsabilité du commissaire impérial. Pour les scliismatiques, Marculus avait été précipité dans le gouffre par ordre de Macarius, dont la sentence impliquait ce genre de supplice^. Les Catholiques croyaient à un martyre volontaire, à un suicide : pour eux, Marculus s'était jeté de lui-même dans le précipice. Augustin oppose souvent les deux traditions. Il écrit, par exemple, vers l'année 401 : « Ces fameux martyrs, dont vous aimez tant à ])arler pour nous rendre odieux, ce Marculus et ce Donatus, comment sont-ils morts ? On l'ignore, pour ne rien dire de plus ; on ne sait s'ils se sont précipités eux-mêmes, conformément à votre doctrine et à vos exemples de tous les jours, ou bien s'ils ont été précipités par ordre de quelque magistrat. En effet, s'il est incroyable que les maîtres des Circoncellions aient suivi l'usage de leur secte en se donnant euxmêmes la mort, il est bien plus incroyable encore que des magistrats romains aient pu ordonner des supplices aussi insolites ^.))
A vrai dire, telles qu'on les présentait, les deux thèses opposées sont également invraisemblables. ]\Jais toutes deux, avec une part d'erreur, contiennent une part de vérité. En les comparant, en les éclairant à la lumière de procès analogues, il n'est pas impossible de deviner ce qui s'est passé réellement à Nova Petra.
La tradition du suicide, de l'aveu même de ceux qui l'acceptaient, n'avait que la valeur d'une hypothèse : hypothèse d'autant mieux accueillie dans le parti catholique, qu'elle fournissait un argument à la polémique. Augustin reconnaît loyalement qu'il ne savait rien de certain sur la mort de Marculus. Il répétait simplement ce qu'il avait entendu dire : « Au sujet de Marculus, écrivait-il vers 405, j'ai entendu raconter qu'il s'est précipité lui-même. Cela est plus vraisemblable, assurément, que d'imaginer un magistrat romain ordonnant un tel supplice, si étranger aux lois romaines ; au contraire, cette manie du
1) Gsell, /îcr/tt'/r/u's arch. en Ahjc.ri(\ 3) Pa^AÏo Mnrriili, 10-12.
T[}.20f) ; Allas arck. de l'Algérie, ['"'27, n"(\2. 4) Aufiusliu, Conlra lillcras Peliliani,
2) Collai. CaiiluKj., I,"lS7. — Cl'. Pas- II, 20, 40. sio Murculi, 14.
72 LITTÉRATURE DONÂTISTE
suicide, parmi tant d'hérésies où s'égare le nom chrétien, est particulière à votre hérésie... Donc, au sujet de Marculus, j'ai dit ce que j'ai entendu raconter, et pourquoi cette version peut paraître plus vraisemblable : ce qu'il en est réellement. Dieu seul le sait^. » Dix ans plus tard, c'est encore avec la même réserve qu'Augustin exprimait la même opinion : « Les Donatistes nous citent je ne sais quels martyrs à eux, victimes de la persécution. Voilà que Marculus a été précipité du roc de Petra; voilà que Donatus de Bagaï a été jeté dans un puits. Quand donc -les magistrats romains ont-ils ordonné de tels supplices? quand ont-ils fait précipiter des gens? Mais, que répondent les Catholiques ? Ce qui s'est passé, je l'ignore ; mais, enfin, que disent les nôtres ? Ils disent que ces Donatistes se sont précipités eux-mêmes, pour rendre odieux les magistrats. Rappelons-nous les usages des magistrats romains, et voyons qui il faut croire. Les nôtres disent que ces Donatistes se sont précipités eux-mêmes : ne le croyons pas, si ces prétendus martyrs n'ont pas des disciples qui, aujourd'hui encore, se précipitent du haut des rocs, sans que personne les poursuive. Est-il étonnant que des Donatistes aient fait ce qu'ils ont coutume de faire ? Quant aux magistrats romains, jamais ils n'ont usé de pareils supplices : est-ce qu'ils n'avaient pas le droit de prononcer franchement une condamnation à mort ? Mais ces Donatistes, qui tenaient à être honorés après leur mort, n'ont pas trouvé mort plus glorieuse. Enfin, ce qu'il en est, je ne sais"-. » — Donc, Augustin n'affirmait rien ; il jugeait seulement plus vraisemblable la tradition des Catholiques. Et l'on ne peut s'empêcher de trouver assez faible la principale raison qu'il en donnait : la fréquence du martyre volontaire dans l'Église dissidente. Cette explication ne vaut point pour le cas de Marculus, qui était emprisonné dans une forteresse, étroitement surveillé par des geôliers et des soldats. On devrait donc supposer que l'évêque s'était échappé de son cachot, pour aller se jeter dans le gouffre voisin : or, il n'y a pas le moindre indice de cette résolution désespérée dans le seul récit détaillé que nous possédions. Des textes d'Augustin, il résulte évidemment que les Catholiques de son temps n'avaient aucun renseignement précis sur les circonstances du martyre, mais qu'ils contestaient comme invraisemblable la version des schismatiques.
Que valait donc, en elle-même, cette version donatiste ? Il nous semble qu'on ne peut ni la rejeter entièrement, ni l'accep-
1) Conlra CvcAconiuin, IJI, 49, 54. 2). In Joliaiinis EvaiKjelium, W, 15.
ter telle quelle. Rien n'autorise à repousser la tradition constante des schismatiques, suivant laquelle Marculus fut mis à mort par ordre de Macarius. D'autre part, on ne saurait guère admettre qu'un commissaire impérial ait ordonné de précipiter au fond d'un gouffre un évoque vivant : comme l'a souvent fait observer Augustin, ce genre de supplice était complètement étranger, contraire même, aux usages de la justice romaine en ces temps-là. C'est sur ce point seulement que le récit donatiste est suspect, et que le souvenir des faits réels a été altéré par la légende.
D'après quelques mots significatifs, échappés aux contemporains du martyre, on voit comment les choses ont dû se passer. Au temps d'Optat, on racontait que Marculus avait été tué [occisus), par ordre de Macarius •. Ce terme précis, qui écarte l'hypothèse du suicide, implique l'idée d'un supplice légal, la mort par le glaive. Dans la relation donatiste, on distingue également quelques traces d'une tradition analogue, antérieure à celle qui devait prévaloir chez les sectaires. Suivant l'auteur de la Passio, « le bourreau, doublement cruel, était armé à la fois du précipice et du fer ; il portait dans les mains une double mort^ ». Selon toute apparence, ce bourreau fit usage, successivement, des deux armes dont il disposait : d'abord le fer, puis l'abime. Le chroniqueur lui-même note, aA'ec insistance, que si l'on jeta l'évêque dans le gouffre, c'était pour empêcher ses partisans de recueillir et d'honorer ses reliques^.
Ainsi, la tradition primitive des Donatistes parait confirmer le témoignage d'Optat. Ce qu'on a lancé dans le précipice, ce n'est pas un vivant, c'est le cadavre d'un supplicié, qu'on voulait priver de sépulture. Ce gouffre de Nova Petra jouo simplement ici le rôle du Barathrc à Athènes, du Taygète à Sparte, de la Roche Tarpeienne dans la vieille Rome ; ou, mieux encore, de la mer dans bien des histoires de martyrs. Même après lo supplice, les persécuteurs poursuivaient les victimes : pour dérober les reliques aux hommages des dévots, ils livraient aux flots les corps des condamnés. On dut procéder de même à Nova Petra : suivant l'usage, le bourreau frappa l'évêque avec le glaive, puis il poussa le cadavre dans l'abime.
La date du martyre peut être déterminée avec précision, d'après les indications chronologiques que contient la Passio. Marculus est une victime de la persécution de Macarius ; il a
1) Oplat, III, 6. 3) Passio Marculi, 12.
2) Passio Murculi, 11.
74 LITTÉRATURE DONATISTE
été arrêté, condamné, exécuté, sur l'ordre de ce commissaire impérial, qui parcourait alors la Numidie pour y faire appliquer l'édit d'union, promulgué par l'empereur Constant dans l'été de 347 K L'évéque a succombé un dimanche-. La date de l'anniversaire est mentionnée dans l'en-tète de la relation^. C'était le 8 des calendes de décembre (= 24 novembre), d'après les éditions et l'un des manuscrits ; le 3 des calendes de décembre (= 29 novembre), d'après un manuscrit plus ancien. Cette dernière leçon doit être la bonne; car, en 347, le 29 novembre était précisément un dimanche '^ Alarculus a donc été martyrisé le 29 novembre 347.
Il devint vite et resta toujours l'un des saints les plus populaires de l'Eglise dissidente. Il est mentionné souvent par les polémistes africains, par Optât et Augustin comme par les Donatistes"'. On parlait de lui d'autant plus, que les circonstances et la réalité de son martyre étaient discutées avec passion parles écrivains des deux partis. Pour les fidèles du Donatisme, qui acceptaient aveuglément la tradition de leur Eglise, Marculus était en Numidie le saint par excellence, le grand héros des persécutions de Macarius, la gloire de la secte, un nouveau Cyprien, La présence de ses reliques avait fait de Nova Petra un lieu sacré. Le culte du martyr remontait au jour même de sa mort. Ce jour-là, toute la population de la contrée avait battu la montagne pour retrouver son corps. Puis on avait célébré ses funérailles avec un enthousiasme délirant, « au milieu de l'allégresse des frères » ; on l'avait conduit ce en triomphe » au lieu de la sépulture 0, Une basilique dut s'élever presque aussitôt sur le tombeau du saint, qui devint l'un des centres de la dévotion donatiste et l'objet d'un pèlerinage fameux. Plus de soixante ans après la mort de Marculus, le l'^'' juin 411, l'évéque schismatique de Nova Petra, un certain Dativiis, prononçait à la Conférence de Carthage ces paroles significatives, où le défi du sectaire se compliquait d'un orgueil de sacristie : « Je n'ai pas d'adversaire dans mon diocèse, parce que là-bas repose le seigneur Marculus, le saint dont le sang sera vengé par Dieu au jour du jugement. » Une autre preuve de la popularité du saint
1) Piii^sio Marciili, 3 et 8. — Cf. Oplal, 5) Oplal, 111, 0; Aiiguslin, Conlra lil-
IH, 6-7. lerax Pcliliaiii, M, 20, 40; Contra Cvca-
2\ Passio Marciili, 7. coniuin, 111, 49, 64; 7/1 .lohannis Evuiuje-
3) Voir rcn-lùtc de la Passio Marcnli, liiiin, \I, 15.
p. 760 Mig-nc. 6) Passio Marculi, 14.
4) Cf. Pallu de Lesscrt, Faslcs des pro- 7) Collai. CurUuuj., 1, 187. vinces africaines, t. II, p. 245-216.
•est dans cette relation même, où l'on fixa presque aussitôt le soutenir glorieux de son martyre.
En elTet, la Passio Marcali est presque contemporaine des événements qui y sont racontés. L'auteur déclare lui-même que ,1a mort de son héros était alors toute récente '. D'autre part, on ne relève dans la relation aucune allusion aux dernières conséquences de l'édit d'union, à la suppression de toutes les communautés schismatiques, à l'exil des évéques, à la victoire complète des Catholiques. Par suite, la Passio doit être antérieure au concile de Gratus, qui consacra la déroute du Donatisme-. Elle a dû être composée vers le début de l'année 348, quelques ^mois après la mort de Marculus. Nous n'en connaissons point l'auteur, qui devait être un clerc dissident de Numidic : dévoué naturellement à son parti, mais homme de bon sens et de talent.
Dans cette relation, qui est pleine de choses et bien composée, -on peut distinguer cinq parties. C'est d'abord un préambule : utilité des récits de martyre, nécessité d'honorer les victimes des traditeurs comme celles des païens, vie et caractère de Marculus''. Après cette introduction, le chroniqueur entre dans le vil' du sujet : rôle de son héros dans la persécution de Macarius, députation des dix évoques, rencontre de Vegesela, attentat contre les ambassadeurs, arrestation de Marculus ''. La troisième partie nous transporte à Nova Petra : l'évêque y arrive à la suite du ■commissaire, est aussitôt emprisonné, et, pendant quatre jours, se prépare au martyre que lui annonce une vision''. Vient ensuite le récit détaillé du supplice 'J. L'ouvrage se termine sur une apothéose : découverte du corps, funérailles solennelles, éloge <du héros ".
L'essentiel de la Passio Marculi est naturellement le récit, qui est riche de matière et assez varié. Mais il s'y mêle un élé- -ment oratoire et un élément polémique, qui concourent tantôt à ralentir, tantôt à animer le i-écit.
L'auteur a le bon goût et le mérite, assez rares chez les hagio- ^"raphes, de ne pas abuser des discours. 11 intei'pelle parfois ses lecteurs, c'est-à-dire les fidèles de son Eglise ; mais c'est moins pour prêcher que pour les prendre à témoin des vertus de son «héros. Il ne cache point ses intentions de panégyriste. Dès le «début, il célèbre a la gloire d'un si grand martyr », il déclare
1) Passio Marculi, 1. 5) Passio Marculi, G-!).
2) Co/iril. Cùrl/iat/. .'mil. 348, Jïxorcl. (5) /bid., 10-12. •3) Passio Marculi, 1-2. 7) Ibid., 13-14.
■i.) Ibid., 3-5.
76 LITTÉRATURE DONATISTE
qu'il va décrire les « vertus du glorieux Marculus » dans « un discours plein d'amour ' ». Cependant, il évite généralement l'emphase ; il loue moins par les mots que par les faits. Tour à tour, il trace d'intéressants portraits de Marculus aux divers moments de sa vie ou de son calvaire : avant l'épiscopat, dans ses fonctions d'évêque, sous les bastonnades de Vegesela, dans la prison de Nova Petra'-. La narration se termine par ce panégyrique enthousiaste, où les antithèses abondent, mais naissent des faits eux-mêmes : « martyre mémorable et insigne du bienheureux Marculus ! Exemple d'un courage inébranlable, que doivent souhaiter tous les dévots ! Enseignement nécessaire à tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique, où l'on voit le mérite d'une vie glorieuse parvenir à la palme! Un homme qui, dès le jour de sa conversion, renonce au monde ; qui, encore catéchumène, se montre digne de l'épiscopat ! Et, dans l'épiscopat, le privilège glorieux du martyre ; dans le martyre, les miracles où se manifeste la puissance de Dieu, à qui appartiennent honneur et gloire et empire dans les siècles des siècles ! Amen ^ »
Ce panégyriste ne serait pas un vrai Donatiste, s'il ne môhiit à son récit la polémique. Il maudit avec conviction les adversaires de son Eglise, les « traditeurs », et dans son préambule et dans ses narrations, toutes les l'ois que l'occasion s'en présente, plus souvent môme'». Il en veut principalement aux persécuteurs de son héros, aux commissaires de l'empereur Constant, surtout au terrible ÏNIacarius : « Tout à coup, dit-il, dans la maison du tyran, de l'empereur Constant, et venant des hauteurs de son palais, retentit le grondement sacrilège de la persécution de Macarius. Deux botes féroces furent envoyées en Afrique : à savoir, ce Macarius et un certain Paulns. On déclara la guerre à l'Eglise : guerre maudite et horrible. Le peuple chrétien était mis en demeure de rétablir l'union avec les traditeurs; il devait y être contraint par les glaives nus des soldats, en présence dos enseignes ornées de dragons, au milieu des clameui-s des foules. Des deux bêtes féroces, la plus hideuse était Macarius. Pour mener k bien cette œuvre de sang, dans les autres provinces, il avait essayé longtemps de la ruse. Mais, on Numidie, et à l'égard du glorieux Marculus, il donna des preuves éclatantes d'une cruauté barbare et d'une férocité inouïe... •'. » On voit le ton, qui d'ailleurs était de style dans l'Eglise dissidente, dès que les
1) Passio Marculi, 1. 4) Passio Marculi, 1; 3-6; 8; 10-12.
2) Ihid., 2-4; G-7. 5) Ibid., 3.
3) Ibid., 14.
persécuteurs étaient en cause. Plus loin, le chroniqueur décrit avec une visible complaisance les exploits des bourreaux à Vegesela et à NovaPetra^ Et cependant, s'il se plaît à cette petite guerre contre les Catholiques, on doit reconnaître que, pour un Donatiste, il est relativement discret dans la polémique : s'il mêle aux faits l'invective, du moins il ne laisse pas le pamphlet empiéter sur la narration.
Le récit est d'un homme qui savait voir les choses ou se renseigner, et qui connaissait son métier d'écrivain. L'information est méthodique, complète, et, semble-t-il, exacte. Qu'il conte, qu'il décrive ou qu'il peigne, l'auteur sait noter les faits, les traits ou les couleurs, comme il sait les interpréter et les grouper en un ensemble, d'une précision réaliste, qui laisse une impression nette. Voyez, par exemple, l'attitude de Marculus dans la bastonnade de Vegesela : « On entoure le vaillant champion du Christ : brigands aux mains ensanglantées, troupes de soldats barbares, soudain changés en bourreaux. Comme on s'efforce de l'attacher solidement à une colonne, Marculas saisit aussitôt cette belle occasion de montrer la vertu divine qui l'anime. De lui-môme, il s'approche de la colonne; il y attache si bien ses bras, il y noue si bien ses doigts, que désormais aucun coup ne pourrait l'en arracher, aucune cruauté ne pourrait l'en séparer. A ce spectacle, le persécuteur aurait dû comprendre qu'un serviteur de Dieu, combattant pour son nom, souhaite les tortures au lieu de les craindre : ils ne sentent point la douleur du corps, ceux dont l'esprit embrasse le Christ et dont l'espérance possède dé] à le royaume des cieux. Cependant, contre une seule victime, s'acharnaient les multiples bourreaux. La cruelle bastonnade meurtrissait et déchirait le corps saint de Févêque. Et chaque coup avait un contrecoup : toutes les fois que le bâton d'un bourreau frappait le dos, la poitrine se heurtait contre la pierre dure de la colonne. Le corps, des deux côtés, était cruellement meurtri : et cependant, de la bouche du héros, ne sortait que la louange de Dieu ~. » A ces descriptions réalistes s'ajoute parfois une note mystique, comme la vision de l'évoque ou le songe du bourreau durant la nuit qui précéda le martyre'^. Ce mj'-sticismejà l'occasion, se traduit en expressions poétiques. Ainsi, pendant la dégringolade dans l'abîme, le corps du saint est soutenu par le vent, tandis que des anges emportent l'âme''. Il y a en même temps de la poésie,
1) Passio Marculi, 4-5; 11-12. ;{) Pussio Marculi, 7 el 9.
2) Ibid., 4-5. 4) Ibid., 11.
78 LITTÉRATURE DONATISTE
un merveilleux mystique et du réalisme, dans la curieuse peinture du nuage miraculeux qui signale au loin le corps du martyr : « Dès que les premières lueurs du jour firent pâlir l'astre dela nuit, et que la lutte de la lumière contre les ténèbres colora de tons variés la face du ciel, soudain, au fond d'une gorge de la montagne, apparut un nuage éclatant, qui, par des éclairs intermittents ou par un doux rayonnement, s'associait au drame en signalant le corps du martyr. Ce n'était pas une de-ces brumes,, chargées des rosées du matin, qui obscurcissent d'un voile noir les tons vifs des collines. C'était une nuée lumineuse, toutetransparente, qui enveloppait les membres du bienheureux... K »- L'art du narrateur se montre surtout dans quelques tableaux d'ensemble vigoureusement enlevés, où chaque détail concourt, à l'évocation de la scène. Nous citeroils, en ce genre, la marche triomphale de Marculus conduit au supplice : « Alors sortait, de sa prison le glorieux Marculus, entouré par l'escouade des gardiens et par la troupe des soldats, honoré même par ses persécuteurs. Il s'avançait la tête haute, avec la fermeté d'un vrai chrétien, abandonnant déjà les demeures des hommes, et se hâtant vers les demeures des anges. Il s'avançait le visage joyeux, d'un pas pressé, songeant moins au supplice imminent qu'à la gloire future. La route même, par où on le conduisait au supplice, était pour lui comme une A'-oie triomphale. Sur les digues de terre partout aménagées, et de terrasse en terrasse, peu â peu le terrain s'élevait : dans l'ascension vers la cimequ'allait illustrer le martyre, la montagne et la nature ellemême semblaient au service de l'évêque. Marculus gravit d'abord les premières pentes de la colline, puis il foula du pied les hauts sommets. Gomme par les degrés d'un escalier, il s'éleva en l'air : son corps même approcha du ciel et des astres. Appartenant encore au monde, il dominait déjà le monde. Tout ce qui paraît précieux et grand aux profanes, tout cela, pour sa joie, était maintenant plus bas que la plante de ses pieds. Bientôt, l'on parvint au point culminant du rocher. Alors, tous les soldats, les uns par crainte, les autres de douleur, se retirèrent à l'écart : bien que complices du forfait inouï, ils nevoulurent pas y participer de leurs mains ~. » Pour quelquestraits de ce récit, le chroniqueur a pu se souvenir de scènes analogues, popularisées en Afrique par d'anciennes relations de martyre. Mais il est d'autres taljleaux où le Donatiste ne doit, rien à ses devanciers. Telle est l'exploration des gorges de la
1) Passlo MarciiU, 13. 3) Passio MarciiU, lU.
RELATIONS DE MARTYIIE 79
montagne par les fidèles qui cherchent le corps de Marculus : « Alors, à la hâte, tous quittent leurs maisons : gens de tout sexe et de tout âge. On vole vers la montagne et vers le nuage, à la recherche du martyr... On arrive au-dessous de l'escarpement du précipice. Dans cet endroit se rencontrent en foule les fidèles, rassemblés là par un même empressement à courir dans une même direction. Mais, bientôt, ils se dispersent dans toute la montagne pour chercher le corps. C'est là qu'il fallait voir comme on se partageait les devoirs de piété. Les uns, d'un coup de leur solide bâton, sondaient rapidement l'épaisseur des fourrés. D'autres glissaient des regards investigateurs dans, les trous, dans les fentes et les cavités des roches. D'autres, craignant de s'être trompés dans leur précipitation, examinaient encore d'un œil anxieux les rochers qu'ils avaient déjà explorés. Enfin, comme il fallait ici une nouvelle intervention du Seigneur, cet endroit que tous cherchaient fut révélé par des éclairs, vrais messagers divins ; une lueur indicatrice, traversant le nuage, montra aux frères le corps désiré. Alors, en cet endroit, comme tous versèrent des larmes de joie ! Gomme on- s'empressa autour du corps devenu illustre ! A peine si l'on put se rassasier de ce spectacle'. » Le chroniqueur a mis l'animation pittoresque d'une scène de chasse dans la poursuite ardente de ces dÔA^ots qui cherchent leur saint.
Un dernier trait à noter, trait assez rare dans la littérature hagiographique, c'est le souci de peindre l'âme. Voici IMarculus avant et après son élection à l'épiscopat; « C'était un homme dès longtemps élu par le Seigneur, et prédestiné. A peine initié aux rudiments de la foi, il se détourna des lettres profanes. Désormais, il méprisa les travaux du forum et la fausse grandeur des sciences de ce monde, ne voulant plus élever son esprit que vers le ciel. De la barre des tribunaux et des chicanes, il passa à la très sainte école de l'Eglise. Il choisit le vrai maître, le Christ, méritant ainsi d'être honoré parmi les principaux disciples du Christ. Quant à ses qualités morales, la probité de sa conscience, la délicatesse innée de son caractère, la grâce spirituelle empreinte sur son visage, je ne pense pas devoir y insister beaucoup : l'éloge de sa vie antérieure est dans ce fait, qu'il mérita le sacerdoce souverain. Sur la façon dont il remplit les fonctions de l'épiscopat, nous avons un témoignage éclatant : Dieu l'en récompensa en lui accordant le martyre-. » C'est surtout au moment de la crise suprême^ que le panégyriste se plaît
1) Passlo Marcidi, IL 2) Passio Marculi, 2.
80 LITTÉRATURE DONATISTE
à observer et à peindre son héros. Il le suit dans sa prison de Nova Petra, pendant les quatre jours de préparation au martyre : « Ces quatre jours, pendant lesquels Marculus attendit en prison la couronne suspendue sur sa tète, doivent être comptés, non comme un temps de souffrance au milieu des misères et des persécutions de ce monde, mais comme un temps de triomphe, digne du royaume des cieux. En effet, il avait bien le droit d'exulter, cet homme qui, après les laborieuses pérégrinations de la chair et du monde, se hâtait d'achever sa route pour aller voir Dieu et le Christ ; cet homme qui, au moment de partir pour aller partager le sort des anges et embrasser les saints, franchissait presque déjà le seuil du Paradis. Il priait assidûment et sans trêve. Il méditait continuellement sur la dévotion. Il avait à la bouche l'Évangile, et, dans la pensée, le martyre. Tout entier aux vertus divines dans ses discours comme dans ses réflexions, il exprimait par ses paroles les plus profonds sentiments de son cœur. Ayant soif encore de la justice spirituelle, et absorbé par la pensée de mériter Dieu, il termina par un jeûne le dernier de ces quatre jours. Il fallait qu'à l'aube du dimanche, de ce grand jour où allait se consommer son martyre, l'âme dévote de l'évoque fût plus agréable à Dieu, pour offrir le double sacrifice. Ce pontife souverain devait écarter, non seulement les séductions du monde, mais encore sa nourriture, avant de consacrer une dernière fois les hosties sur l'autel du Christ : il devait être si pur en approchant de l'autel, qu'il méritât de devenir lui-même une hostie, une victime immolée pour le Christ 1. » Il y a évidemment un peu d'artifice et de convention dans ces mises en scène psychologiques, où l'analyse et le portrait vont toujours un peu plus loin que la réalité. Mais ce souci de peindre l'âme n'a rien de vulgaire : il donne au récit plus de portée et d'intérêt dramatique.
Que l'on considère la forme ou le fond, la Passio Marculi est l'une des œuvres les plus importantes et les mieux venues de la littérature donatiste. Cette relation est précieuse, d'abord, par tous les renseignements qu'"elle nous fournit sur l'un des plus célèbres martyrs schismatiques, et sur le culte des saints dans l'Eglise dissidente. Mais l'ouvrage vaut aussi par luimême. Il est bien ordonné, de proportions justes, assez varié dans ses éléments, et d'un ton presque modéré pour un sectaire africain. Le style, généralement net et vif, s'élève à l'occasion. L'auteur, assurément, a ses défauts, qui sont les défauts
1) Passio Marculi, 6-7.
du genre ou de la secte ou des rhéteurs du temps, mais qui sont ici atténués par le bon sens ou le bon goût. Ce clerc donatiste était un lettré de talent, capable d'écrire une page éloquente, un morceau brillant ou pittoresque.
Au nom de Marculus, les dissidents al'ricains associaient ordinairement le nom d'un autre martyr du même temps : le célèbre Donat de Bagaï. Ce Donat, qui avait été l'un des chefs de son parti, était probablement devenu le héros d'une grande relation, analogue à la Passio Marcidi, et malheureusement perdue. Gomme Marculus, Donat de Bagaï était resté très populaire dans l'Eglise dissidente. Plus de cinquante ans après sa mort, dans les controverses entre les deux partis, on discutait encore sur la réalité de son martyre. L'écho de ces discussions nous est parvenu dans les œuvres d'Optat et d'Augustin. A défaut d'un récit détaillé, nous avons des l'enseignements assez explicites sur le farouche évéque de Bagaï et sur les traditions di^^erses qui le concernaient.
On sait quel l'ut, en 347, le rôle de cet évèque-tribun. Macarius et Paulus, les commissaires de l'empereur Constant, arrivaient en Numidie pour y restaurer l'unité religieuse. Donat organisa la résistance, appela les Circoncellions, fit de Bagaï la place forte du Donatisrae. L'aventure se termina par une bataille contre les troupes du comte d'Afrique Silvester, par un massacre des Circoncellions, par la prise et le sac de Bagaï^ Dès ce moment, le belliqueux évéque disparait de l'histoire : tué sans doute sur le champ de bataille, ou mis à mort par ordre du vainqueur. Deux faits, du moins, sont certains : Donat de Bagaï mourut vers le temps où l'ut saccagée sa ville épiscopale, donc en 347, et les schismatiques afiicains l'honoraient comme un martyr ~.
C'est précisément sur les circonstances et la réalité du martyre, que portait la controverse. Suivant les j schismatiques, l'évéque de Bagaï avait été précipité dans un puits sur l'ordre de Macarius : « Les Donatistes, disait un jour Augustin, les Donatistes nous citent je ne sais quelles victimes de la persécution, des martyrs à eux. N'oilà que Marculus a été précipité du haut d'une roche ! Voilà que Donatus de Bagaï a été lancé dans un puits ■' !... w. Au contraire, d'après une tradition catholique qu'a recueillie Augustin, révéf[ue de Bagaï s'était jeté lui-même dans son puits'. Ce puits, dans les traditions rivales
1) Optât, m, 4. 3) Augustin, //; Joluinnis Evaiujciuiin,
2) Optât, 111, G; Augustin, Conlva (il- M, 15.
Icfd.-i l'i'liliuni, 11, H, 82; 20, 4(3; Jii .lu- 4) « Quid trnduut nostri"? quia i))si se
hanniA EoaiKjcliiiin, \1, 15. praccipitaveruul » [ibicL, M, 15).
82 LITTÉRATURE DONATISTE
sur Donat, jouait donc le môme rôle que le rocher dans les traditions sur Marculus. Tout porte à croire que les choses se sont passées de môme dans les deux cas, et que ce fameux puits de Bagaï, comme la roche de Nova Petra, n'a été complice ni d'un supplice illégal, ni d'un suicide.
Ici, comme pour l'histoire de Marculus, les deux récits opposés, contradictoires en apparence, se peuvent concilier cependant : tous deux contiennent des données exactes, avec des interprétations erronées. Comme l'affirmaient les schismatiques, Donat de Bagaï a bien été jeté dans un puits ; et pourtant, comme le faisaient remarquer les Catholiques, jamais im gouverneur ou un commissaire impérial n'a pu ordonner un supplice de ce genre. Aussi n'est-ce j)as l'évoque vivant qu'on a lancé dans le puits : c'est son cadavre. Optât de Milev, qui écrivait une Adngtaine d'années après les éyénements, nous fait connaître une forme plus ancienne de la tradition : de son temps, nous dit-il, on racontait que l'évoque de Bagaï, comme Marculus, avait été tué [occisus) par ordre de Macarius ^ Dès lors, tout s'explique. Donat avait été frappé du glaive sur le champ de bataille, ou, après la bataille, comme rebelle : pour dérober ses reliques à la dévotion fanatique de ses partisans, on jeta son cadavre dans un puits, comme on lança celui de Marculus dans le gouffre de Nova Petra. Les deux légendes ont. évolué de môme, en une double série de traditions parallèles, où la réalité se déformait partiellement, mais sur des points différents, dans l'imagination populaire de chacun des deux partis, et sous l'influence de leurs controverses.
L'année môme où Marculus et Donatus de Bagaï succombaient on Numidie, d'autres Donatistes furent martyrisés à Carthage : doux laïques, Isaac et Maximianus. Leur histoire nous est connue par une grande relation, entièrement conserA^ée sauf des altérations de copistes : la Passio Maximiani et Isaac. Médiocre en lui-môme, cet ouvrage n'en est pas moins très précieux. Si l'on écarte le fatras ot le verbiage d'un prétentieux déclamateur, on on dégage aisément un récit complet du martyre : récit net, plein de détails précis et vivants, notés jDar un contemporain et un témoin oculaire.
Les noms de Maximianus et tl'lsaac nous sont parvenus seulement dans la relation. On ne les trouve mentionnés nulle part ailleurs, bien que les Donatistes du temps d'Augustin semblent
1) Oplal, Jll, 0.
RELATIONS DE MARTYllE 83
avoir cité ces héros de leur secte'. Evidemment, c'étaient de modestes héros que ces deux martyrs de Carthage ; c'étaient des huml)les, de simples laïques, qui n'eurent jamais la gloire posthume de l'évêque Marculus, et qui furent vite oubliés hors des cercles schismatiques de leur cité. C'est donc uniquement d'nprès la Passio que nous pouvons reconstituer leur histoire. Voici les faits.
Nous sommes à Carthage, au mois d'août 347. Depuis longtemps, par un privilège unique en ces contrées, la cajjitale de ]'Afrif[ue romaine avait échappé aux violences de la persécution et aux hori'eurs de la guerre religieuse''. Elle devait sans doute ce privilège, soit à la présence du proconsul, de sa cohorte et de sa police, soit à la modération un peu sceptique des habitants d'une grande ville, soit à la diplomatie des deux évéques rivaux, qui étaient les primats des deux Eglises ennemies, et qui partout ailleurs se combattaient ouvertement, mais qui, dans leur ville épiscopale, devaient se ménager mutuellement, par coquettei-ie de loyauté ou par prudence. Toujours est-il cpe la paix religieuse régnait depuis longtemps à Carthage. Elle n'y avait même pas été sérieusement troublée par l'édit de Constant. Midgré l'accueil hautain qu'il avait fait d'abord aux commissaires impériaux-', Donat le Grand n'avait pas osé en appeler à la force. Il s'était contenté probablement de quitter la place; ou bien, il avait été immédiatement exilé. En tout cas, l'union religieuse avait été rétablie à Carthage sans trop de difficultés, et, somblet-il, sans violences graves. Nous savons seulement qu'un Donatiste de la ville, un certain Maximianus, avait été arrêté à ce moment, puis relâché ; c'est ce que ses admirateurs appelaient sa « première confession » {prima con/'essio)'' .
Cependant, l'union des deux Eglises n'était qu'apparente ; et les Catholiques la voulaient réelle. Le 15 août, le proconsul promulgua et fit afficher au foi'um un édit dont il était l'auteur : il y annonçait une série de mesures ([ui avaient pour objet d'assurer l'exécution intégrale du rescrit de l'empereui-, et il y défendait à tous de donner asile aux clercs donatistes f[ui refusaient de s'incliner''. Ce jour-là, Maximianus dinait chez un ami avec d'autres sectaires. Hanté par le souvenir glorieux de sa « première confession », il eut une vision qui semblait lui annoncer
1) Aiig'iisUii, Cunlra Crcsconiuin, lll, 4) Pa^aio Maxiiiiidiii cl /.sv/ar, 1 , p. 7()S. 49, 64. .5) (( ... Proconsul... cl r.'r.iiis L'dicii
2) /'((,s.s/() M(i:rii)ii(ini cl l:iaac, 1, p. 708 proposilo sacrilcujie uiiUiilis ileriim Migne. l'ocdus celebrari... )> [ihid., p. 708).
:-5) Oplal, lu, ?,.
84 LITTÉRATURE DONATISTE
lin prochain martyre. Ensortanfc.de table, emporté «. par l'enthousiasme d'un esprit échaul'fé », il alla tout droit au forum, où, en un tour de main, il lacéra Tédit proconsulaire. Arrêté aussitôt, il fut traduit devant le proconsul, qui,, avant de décider de son sort, le fit frapper jusqu'au sang avec des fouets aux lanières garnies de plomb, puis avec des verges '. Tout à coup, dans la foule des curieux qui assistaient à la scène, retentit un cri de défi : « Venez, disait la voix, venez, traditeurs, venez gnérir la folie de votre unité-! ». Furieux, le proconsul se tourna vers le chef de la police, et lui ordonna d'arrêter l'impertinent. On eut A^te fait de découAaur le coupable, qui, d'ailleurs, fut dénoncé par des Catlioliques et livré aux soldats. C'était encore un Donafciste, un certain Isaac, qui avait eu, lui aussi, une vision lui présageant le martyre. Sur l'ordre du juge, les bourreaux laissèrent là Maximianus, pour soumettre le nouveau-venu aux mêmes épreuA'-es ^.
Quand les bourreaux furent las de frapper, le proconsul prononça la sentence : il condamna les deux sectaires à l'exil. En attendant, il les fit emprisonner. Mais, à peine dans son cachot, Isaac rendit l'àme '^ A cette nouvelle, tous les Donatistes de la ville accoururent vers la prison. Ils réclamèrent en vain le corps de leur martyr. Craignant f[u'on ne le fit disparaître en le privant de sépulture, ils restèrent là, montant la garde et chantant des cantiques, tout le reste du jour, puis toute la nuit suivante, nuit du samedi au dimanche. A l'aube, ils espéraient encore qu'on permettrait l'inhumation. Mais le proconsul voulut enlever aux schismati([ues jusqu'aux relif[ues de leurs martyrs : il or- <lonna de disperser la foule, et de jeter à la mer, avec le mort, Maximianus encore vivant''. Telle est, du moins, la tradition donntiste.
L'ordre fut exécuté. Un détachement de soldats, avec des fcriaires, se dirigea vers la prison, écartant les fidèles à coups <le bâtons, blessant beaucoup de personnes. Sous bonne escorte, les deux prisonniers, le mort et le Advant, furent conduits au port. On les jeta dans un navire qu'on tenait prêt, et qui aussit(U leva l'ancre. Une fois en pleine mer, on lia fortement chacun des deux martyrs, en leur attachant, au cou et aux pieds, des jarres pleines de sable. Puis on lança dans les flots, séparément, loin l'un de l'autre, les deux corps, qui coulèrent à pic
l) Piiii^iio iMiixiiniiuii cl haac,\,Yi.7C^8- 4) P(iS!>io Muximianl et Isaac, 3, p.
2] Ibid., 1, p. 7(;9. 5) Ibid., 6, p. 772.
3) Ibid., 2, p. 7(19-770.
RKLATIONS DE MARTYRE
jusqu'au fond'. Mais la mer ne voulut pas être complice du sacrilèo-e et de la cruauté des hommes. Aussitôt se dédia hia une terrible tempête, qui dura plusieurs jours. Les eaux soulevèrent les deux cadavres, les rapprochèrent, et finirent par les pousser vers la côte. Pendant tout ce temps-là, les Donatistes de Carthage étaient restés sur le rivage, attendant avec confiance le miracle qui leur rendrait leurs martja-s. Le sixième joui-, les reliques arrivèrent. On les recueillit avec un pieux enthousiasme, et l'on célébra les funérailles''.
Telle est la curieuse histoire de Maximianus et d'Isaac, de leurs provocations, de leur martyre, de leur miraculeux retour au rivage. Sans doute, nous n'avons aucun moyen de contrôler le récit. Mais nous n'avons non plus aucune raison de le tenir pour suspect. La relation est d'un contemporain, d'un témoin oculaire ; elle a été composée pour les Donatistes de Garthage, dont beaucoup avaient personnellement connu les niartyrs-^. L'auteur a pu interpréter les faits à sa façon, mais non les inventer. Sur un point, cependant, nous relevons une grosse invraisemblance : on ne peut admettre que Maximianus ait été jeté vivant à la mer'^ Jamais, dans l'Afrique de ces temps-là, jamais un magistrat romain n'eût ordonné ce genre de supplice. D'aprèsla relation môme, le proconsul prononce d'abord une sentence parfaitement légale, conforme à l'édit d'union : une sentence d'exil -J. En conséquence, il fait préparer le navire qui emportera les bannis. Si, ensuite, le commandant du navire reçoit l'ordre d'immerger les deux exilés, c'est que, dans l'intervalle, ceux-ci sont morts, et qu'on veut soustraire leurs reliques à la dévotion populaire 'J. Les condamnés ayant rendu l'àme avant le départ pour l'exil, le juge les prive de sépulture, comme la loi l'y autorise. Ainsi, ce qu'on a lancé à la mer, ce n'est pas un vivant avec un mort, ce sont deux morts.
D'où vient donc la méprise du narrateur ? D'une confusion populaire entre les décisions successives du magistrat, exil, puis interdiction de sépulture, et entre les circonstances diverses do la mort, restées mystérieuses pour l'une des victimes. On savait de source certaine, ([u'isaac avait succombé en prison, le jour môme de son arrestation, puisque ce jour-là, et jusqu'au lendemain matin, la foule avait veillé sur son cadavre''. Mais on ignorait ce qu'était devenu Maximianus dans son cachot. On
1) Pa:^sio Maxiiniain et Isuac, 7, p. 772. ô) Passio Muxiiniuiii cl Isuac, 6, p. 771.
2) fbid., 7-9, p. 773. 6) Ihid., G et !), p. 772-773.
3) Ibid., 1 et 11, p. 767 et 774. 7) Jbid., 3 et 0, p. 770 et 772.
4) Jbid., 6-7, p. 772.
savait seulement qu'il avait survécu à Isaac, et que le lendemain il avait également été traîné vers le port, em]3arqué, précipité dans les flots ^ Mort ou vif? En réalité, les Donatistes l'ignoraient : rappelons-nous que les soldats, avant d'exécuter leur consigne, avaient écarté la foule à coups de bâtons 2, Gomme les autres curieux, notre chroniqueur s'est nécessairement tenu à distance du cortège macabre : il n'a pu voir de ses yeux si son héros était mort ou non lors de l'embarquement. Sur ce point, le narrateur n'a pu que reproduire des on-dit. Or, dans le doute, la passion sectaire devait décider : on supposa, puis on affirma, que Maximianus avait été englouti vivant. C'était une raison nouvelle de maudire les persécuteurs : le parti-pris haineux prêta de la vraisemblance à une hypotiièse absurde. Nous voyons là, par un exemple très significatif, comment l'imagination populaire peut transformer un événement, presque sous les yeux des témoins les plus sincères : une légende nait immédiatement d'un fait réel, observé de loin et mal saisi.
Le martyre a eu lieu à Garthage, comme il résulte nettement du récit même et des affirmations du chroniqueur^. La date peut être fixée exactement.
Pour le jour, les données semblent d'abord contradictoires. D'après l'en-tôte de la relation, l'anniversaire tombait le 7 des calendes de septembre (=26 août) ''. D'après le texte même du récit, Isaac mourut en prison le 18 des calendes de septembre (=15 août), un samedi-'' ; les deux martyrs furent jetés à la mer le lendemain (16 août) ^ ; les corps furent ramenés sur le rivage et inhumés six jours plus tard", donc, suivant la façon de compter des anciens, le 21 août. En raison des circonstances particulières du martyre, l'anniversaire aA^ait dû être fixé, non pas au 15 août (mort d' Isaac),, ni au 16 août (mort présumée de Maximianus), mais au 21 août, jour des communes funérailles^. Par suite, il y a une évidente contradiction entre les données du texte et celles de l'en-tôte. On doit préférer les indications du récit, et cela pour deux raisons, dont la seconde est décisive.
1) Pussio Muxiinianicl Isaac, 7, p. 772. 4) « Incipit Passio S. S. marlyrum
2) « VcuiunL crf^o iid carcerom milites Isaac et Maximiani, quae est VII ICal. et triatii iustilius onerati, et, via caedis septembres u (p, 707 Aligne), populos repellentcs, cunctos pêne fece- 5) « \VII[ Kal. sept., die sabbato » rant vulnenitos... Posteaquam vix value- (Passio Maximiani. et Isaac, (j, p. 772). runt universos excludere, del'unctum 6) Ibid., (i-7, p. 772.
pariter el supcrsUlem ex ulroque lalere 7) « Posl bis ternos dies » {ibid., 8,
par militum numerus deducebat» (ibid., p. 773).
P- 772). 8) Passio Maximiani et Isaac, t),
î\] Passio Maximiani cl Isaac, 1 el 11, p. 778. p. 767-7(38 Lt 774.
RELATIONS DE MABTYRE 87
D'abord, pour les documents de ce genre, les chances d'altération sont beaucoup moindres dans la transmission du texte que dans celle du titre. Ensuite, et surtout, la chronologie confirme nettement ici les données de la relation, qui fait mourir Isaac le 15 août, un samedi : en 347, année du martyre, le 15 août était précisément un samedi. On s'explique aisément d'où vient l'altération de l'en-tête : une simple confusion, courante chez les copistes, entre les signes V et X. Au lieu de VU Kal ieiidas) sept {embres) (= 26 août), qu'on lise XII Kal [endcis] sept{emhres) (=r= 21 août) : et l'on rétaJ)lit la concordance du titre avec le texte, c'est-à-dire la date du 21 août, anniversaire des deux martyrs, ou plutôt de leurs funérailles.
Quant à l'année, c'est sûrement celle de la persécution de INlacarius : l'année 347. Macarius lui-même n'est pas nommé ici, comme il l'est dans la Passio Marculi ; mais fout nous reporte au temps de sa célèbre et sanguinaire mission. Le chroniqueur mentionne à plusieurs reprises un édit d'union, cause immédiate des provocations de ses héros'. Cet édit d'union n'est évidemment ni celui de Constantin en 316, ni ceux du temps d'Augustin, en 405 ou en 412 ; comme il n'y en a que quatre clans l'histoire du Donatisme, il s'agit ici du quatrième, celui de 347. On doit d'ailleurs se garder de confondre, dans notre relation, la pièce émanant du proconsul avec l'ordonnance impériale. L'édit proconsulaire fut affiché le 15 août^ ; mais l'édit de Constant avait été antérieurement promulgué et exécuté à Carthiige'*. Au mois d'août, l'unité y était déjà rétablie, mais seulement en apparence ; l'édit du proconsul visait à l'aire de cette apparence une réalité.
Tel est le cadre historique. C'est dans la Carthago donatiste, au mois d'août 347, qu'il faut replacer le récit, pour bien saisir toutes les allusions du narrateur. Allusions à deux édits successifs, celui de l'empereur et celui du proconsul; colère du Diable, qui « frémissant pour la seconde fois, réveille les flammes assoupies de sa fureur », et du proconsul, qui « en affichant un terrible édit, veut par les tortures célébrer une seconde fois le pacte de l'unité sacrilège ^ » . Allusions à une « première confession » de .Maximianus, inquiété un instant lors de l'application de l'édit impérial-"'. Allusions à la paix religieuse qui régnait
l)Pa,s\s'(o Muxlmiunl cL Ixitar, 1, p. 7GS- parein so ipse suhjccit, et fcnilis cdicli