‹ Saint Optat et les premiers écrivains donatistes [microform]Chapitre 6 sur 24 · l)roposilo siicriie^îie iinitaUs itenim l'u · texte numérisé non relu

l)roposilo siicriie^îie iinitaUs itenim l'u

2) Jbid., 1 el (5, p. 768-709 et 772. dus celcbriiri constitulis craciiiUbus ini-

3) Ibid., 1, p. 768. peravit « {ibid., 1, p. 768).

4) « Diiibuliis iloruin Iremens sopilas 5) « Do priiiiii coiiressioiic iiiagnaiiifuroris Uammas in pœnis accenclil... ; mum » (ibid., p. 768).

nec seyiiior et Proconsul dcsidcriis ejus

depuis ce temps clans Carthage ', où runion s'était faite sans violences. Allusion aux « innombrables martyrs de Numidie'^ », c'est-à-dire aux Girconccllions qui venaient de succomber avec Donat de BaQ:aï.

C'est donc bien à la persécution de Macarius qu'il faut rattacher l'histoire de nos martyrs. La chronologie de cette histoire se résume en trois dates : le 15 août 347, mort d'Isaac; le IG, ou plutôt dans la nuit du 1.5 au 16, mort de Maximianus ; le 21 août, jour des funérailles, devenu celui de l'anniversaire.

La relation, bien qu'elle soit l'œuvre d'un témoin oculaire, a été écrite assez longtemps après le martyre. Mais, ici, la question de la date est étroitement liée à d'autres questions que soulève l'étude de la relation, et qui doivent être résolues d'abord : titre et cadre de l'ouvrasie, nom de l'auteur.

Le titre usuel, d'ailleurs commode, est tout de convention: Passio Mar.iiniani et Isaac Donntistanun. Ce titre, imaginé par les éditeurs modernes, est une variante de celui qui figure dans Vlncipit des manuscrits : Passio maiiynun Isaac et Maxiiniani'^. La date de l'anniversaire, qui suit immédiatement cet en-tête, en marque assez l'origine ou la destination liturgique. Le véritable titre, ou, du moins, le plus ancien que nous connaissions, le plus complet et le plus exact, est celui que nous a conservé VExplicit des manuscrits : Eplstala beatissinii martyris Macrobi ad plebein Karthaginis de Passione martyriini Isaac et Maxlmiani''. Aux lecteurs pressés, ce titre pourra sembler un peu long. Il a pourtant le mérite d'enfermer en quelques mots beaucoup de choses : il nous renseigne en même temps sur le nom de l'auteur, sur l'occasion et la forme de l'ouvrage, sur les destinataires de la lettre.

L'auteur, d'après le témoignage des manuscrits, est « le bienheureux martyr Macrobius ». En ces temps-là, — sans parler du jMacrobe des Saturnales, qui était païen, peut-être Africain d'origine, et qui fut proconsul à Carthage, — - nous connaissons trois chrétiens d'Afrique qui ont porté le nom de Macrobius: un diacre et deux évêques. Ecartons aussitôt le diacre, qui était catholique, et qui composa un recueil de citations bibliques sur le modèle des Tesiinionia de Cyprien'\ Ecartons de même le

1) « Silucrat Iiic apud Clarthagincm Us Niiniidiac oiîiiiioiiis coiisolalio l'ra-

pcrseculionis immanilas..., et, ubitiuu Irum animos exigcbat » (ibid., p. 7(i8). liosle grassanle, hic solum lacobanl l'or- 3) Palrol. lai. de Migne, t. VIII, p. 7()7.

inidiiies alquc lorrorcs)) [ibid., p. 767 et 4) Ibid., p. 774-,

suiv.). 5) Isidore de Séville, De vir. ilL, 2.

2] u Sola de \olns tnurtyribus infini-

Macrobius qui, jeune encore, devint évêque schismatique d'Hippone en 409', c'est-à-dire plus de soixante ans après le martyre de Maximianus et d'Isaac. Reste l'autre Macrobius, évéque donatiste de Rome vers 3662. C'est à celui-là qu'on attribue ordinairement la relation, et cette attribution est tout à l'ait vraisemblable.

Les temps concordent, La Passio, comme nous le verrons, paraît avoir été écrite une vingtaine d'années après le martyre; à ce moment, Macrobius gouvernait la communauté donatiste de Rome 3. Même concordance dans les données biographiques. L'auteur de la relation est un évêque alèsent de Garthage, qui a de l'autorité dans son parti, et qui a quitté l'Afrique depuis la mort d'Isaac et de Maximianus : il parle de son exil ou de sa fuite hors d'Afrique [secessio nostra), de son retour possible {reditus noster) ^. Tout cela s'applique fort bien à l'évoque donatiste de Rome, qui était un Africain, exilé sans doute en vertu de l'édit d'union vers la fin de 347, et désireux naturellement de revoir Carthao-e. .

On pourrait objecter, il est vrai, le titre de « bienheureux martyr » [beatissimiis martyr) donné par les manuscrits à l'auteur de la Passio. Cette qualification doit être fort ancienne ; car elle ne peut guère avoir été attribuée après coup, à un écrivain d'une secte dissidente, par un copiste catholique. Or, à notre connaissance, le Macrobius qui fut évêque donatiste à Rome, n'est pas un martyr, au sens précis du mot. Mais l'auteur de la relation ne l'était pas davantage, en dépit du titre dont on l'a paré : il déclare lui-même très clairement, dans son préambule, qu'il n'était pas un confesseur'', et rien ne laisse supposer qu'il le soit devenu plus tard. Cependant, l'on ne doit pas trop se hâter de conclure à une ei'reur de copiste. Au quatrième siècle, nous le savons par maint exemple, le titre de martyr s'accordait très aisément ; on le prodiguait, surtout dans les Eglises ou sectes persécutées, aux clercs qui avaient eu quelques difficultés avec le gouvernement ou la police. Tel est précisément, ici, le cas du chroniqueur, qui parle de sa fuite", et du Macrobius de Rome, qui doit avoir été expulsé d'Afrique après l'édit de Constant^. Donc, ce titre de martyr est une nouvelle raison de croire que l'auteur de la relation est l'évêque donatiste de Rome.

1) Augustin, Ephl. lOG-108. 4) P«s,s/o Maximiuni cL Isaac, II, p. 774.

2) Optiil, II, 4; (ieniiadius, Dcvir. ilL, 5) Ibid., 1, p. 767. 5. G) Ihid. ,11, p. 774.

3) Oplat, II, 4. 7) Optai, II, 4. — Cf. II, 15; lil, 1.

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Le cadre de l'ouvrage est indiqué nettement par VExplicit des manuscrits : c'est une « lettre au peuple de Carthage ^ », à la communauté schismatique de cette ville. En effet, la relation commence et se termine comme une véritable lettre. Dans son préambule, l'auteur se félicite de l'heureuse circonstance qui l'amène à écrire aux Carthaginois; suivant leur désir, il s'empresse de leur envoyer le récit des martyres dont naguère il a été le témoin dans leur cité 2. Une fois le récit terminé, l'ouvrage revient au ton de la lettre. L'évêque romain rappelle les liens qui l'unissent aux Carthaginois et à leurs glorieux martyrs. Il les exhorte à suivre l'exemple de Maximianus et d'Isaac : « A vous maintenant, mes frères, à vous de suivre la voie qui a conduit ces martyrs au royaume des cieux... Vous avez été leurs maîtres par le grand nombre et la popularité de vos confesseurs : maintenant, à leur tour, ils vous exhortent au martyre... Ils vous tendent les bras du haut du ciel, dans l'espoir de vous voir arriver bientôt. Hâtez-vous sérieusement, luttez obstinément ; ils vous attendent là-haut, pour jouir avec vous de leurs honneurs. Allons, mes frères, pressez-vous le plus possible, afin de nous donner les mêmes sujets d'allégresse. Qu'à notre retour, nous trouvions chez vous à nous glorifier, comme eux, à notre départ, nous ont donné joie et gloire. Puissionsnous, en arrivant, voir vos trophées! De même que nous vous avons annoncé leurs victoires, de même nous devons pouvoir, un jour, annoncer vos victoires à tous vos successeurs de Carthage-^. » Ainsi, la relation proprement dite est encadrée dans une lettre, qui a été adressée de Rome pyr l'évoque Macrobius aux Donatistes de Carthage.

Dès lors peut se poser, avec précision, la question de la date. Un premier fait est évident: l'ouvrage a été écrit un certain temps après les martyres de 347. Autrement, la lettre n'aurait pas eu sa raison d'être : les circonstances de la mort de Maximianus et d'Isaac commençaient à s'oublier, et c'est pour cela que les Donatistes de Carthage en avaient demandé le récit à un témoin autorisé^. On doit supposer un intervalle d'une vingtaine d'années. D'autre part, nous savons que Macrobius était évoque donatiste de Rome vers 366, au moment où Optât de Milev publia la première éditiqn de son grand traité"'. D'ailleurs, Macrobius mourut peu de temps après : il eut pour suc-

1) « Ispistula ad picljcm Karlliaginis » 3) Passio Muxiiiiiaiil cL Isaac, M, p. 77'L ([). 771 Migiie). 4) Ihid., 1, p. 7G7.

2) Passiu Muxiiniaiii cl laaac, 1, p. 707. 5) Optai, H, 4.

cesseur un certain Lucianus, remplacé lui-même par ce Claudianus qui, en 378, dirigeait déjà depuis plusieurs années la communauté schismatique de Rome^ C'est donc dans les derniers temps de sa vie, vers 366, que Macrobius aurait composé la Passio. Un autre indice de la vraisemblance de cette date, ce sont les exhortations au martyre, par lesquelles commence et finit la lettre 2. C'est pour exciter l'ardeur des Donatistes de Carthage, que Macrobius leur rappelle les triomphes d'autrefois. La lettre a donc été écrite à un moment où les schismatiques africains étaient de nouveau persécutés ou menacés de l'être : sans doute, pendant la période de réaction et de sourde persécution qui suivit la mort de Julien, après la résurrection triomphante et violente du Donatisme -K On s'explique aisément qu'alors, dans la communauté schismatique récemment reconstituée à Carthage sous l'autorité de Parmenianus, on ait songé à se préparer au martyre, à célébrer les anniversaires des héros de 347, à chercher auprès d'un témoin autorisé un récit exact et détaillé du martyre d'isaac et de Maximianus. — La Passio a donc été composée à Rome par Macrobius, une vingtaine d'années après les événements racontés, dans la période qui suivit la mort de l'empereur Julien : donc, un peu après 363, probablement vers 366.

Malgré le laisser-aller de la narration et du commentaire dans la Passio Maximiani et ïsaac^ on y peut reconnaître cinq parties : un préambule, les scènes d'arrestation et de supplices, la prison, le miracle de la mer, une conclusion. Le préambule indique l'objet de la lettre : l'auteur va raconter les événements dont il a été témoin, le martyre de Maximianus et d'isaac à Carthage '^ Suit le récit des faits qui ont motivé l'arrestation: affichage d'un édit proconsulaire concernant l'union religieuse ; colère de Maximianus, qui lacère l'édit, est traduit devant le proconsul et battu de verges ; intervention d'un spectateur, Isaac, qui prononce des paroles imprudentes, est dénoncé, arrêté, et subit le môme sort''. Dans une troisième partie, on suit les confesseurs en prison, où ils devaient attendre le départ pour l'exil ; Isaac meurt aussitôt dans son cachot, et la foule A'^eille sur son corps ; le proconsul, poussé par les Catholiques, ordonne de jeter à la mer le mort et le vivant 'J. La quatrième

1) Optai, II, 4. — Cf. Epislnla coiicUu 3) Opiat, II, 17 et biiiv.

romani ann. S78 ad Gralianiiin cl Valcn- 4) Paasio Maximiani ci Isaac, 1, [).

Liiiianum ImpcnUorcA (Mansi, Coiicii., 7()7. ■

't. III, p. 625 et suiv.). ô) Ihid., 1-2, p. 768-770.

2) Passio Maximiani cl Isaac, 1 et 11, 6) Ibid., 8-6, p. 110-112. p. 707 et 774.

92 LITTÉRATURE DONATISTE

partie contient la description du miracle. A peine les martyrs-, ont-ils disparu dans les Ilots, qu'une furieuse tempête éclate ;. au bout de six jours, les deux corps sont ramenés ensemble sur le rivage, où la foule des dévots les recueille et célèbre les funérailles'. La lettre a pour conclusion une exhortation au martyre %

Presque partout, dans cette relation, se mêlent deux éléments-, dont la valeur est très différente et l'intérêt très inégal : le récit des faits, et le commentaire. Il convient d'étudier à part chacun de ces éléments, si l'on veut porter un jugement équitable sur l'ensemble de l'œuvre, et se rendre compte des impressions très, complexes, même contradictoires, que laisse la lecture.

Le commentaire, c'est-à-dire tout ce que Macrobius ajoute de son cru, est franchement médiocre : ampoulé, déclamatoire, ennuyeux. L'auteur, qui apparemment prenait ses lecteurs pour des sots, se croit obligé de leur tout expliquer dans son récit^. d'interpréter pour eux, et longuement, les choses les plus simples. Son commentaire tourne tantôt au panégyrique, tantôt à la polémique: et rien n'est banal comme ses panégyriques, sL ce n'est ses polémiques.

Dès le préambule se révèle la mentalité de l'hagiographe^.. dans le vei'biage et l'emphase des louanges hyperboliques. Effrayé par son sujet, l'auteur ne sait par où commencer, par où finir; s'il s'attarde à la biographie, il craint de faire tort au, mart3'^re ; s'il arrive trop vite au martyre, il paraîtra dédaignerla vie antérieure de ses héros '^. Enfin, il se décide à se mettre en route, mais pour s'arrêter encore à tout moment, pour s'exclamer à tout propos, pour ramener toujours au panégyrique le commentaire des scènes de tortures'', ou des visions'', ou des. décisions du proconsul ^\ Il voit partout du merveilleux. Par cette intervention constante de Dieu à toutes les étapes du martyre, il croit grandir encore ses héros ; il ne s'aperçoit pas qu'il les rapetisse, en réduisant à rien leur personnalité, en les condamnant au rôle d'instruments de son parti.

C'est surtout dans l'épisode du miracle de la mer qu'il faut voir à l'œuvre ce panégyriste intrépide, commentateur infatigable des desseins de la Providence donatiste. Dans cette aA^enture maritime, tout est providentiel: les arrêts du proconsul, l'ordre do préparer le navire, l'ordre d'embarquer les martyrs

1) Passio Muximiani et Isauc, 7-10, 4) Passio Maximluni cl Isuac, 1-3,. p. 772-774. p. 769-770.

2) Ibld., 11, p. 774. .5) Ibul., -,, p. 771.

3) IbicL, 1, p. 7(;7. 6) Ibid., G-7, p. 772,

jpour les jeter dans les flofcs, les mesures prises pour couler jus-

■ qu'au fond les deux corps, l'émoi surnaturel et la réA'olte de la •mer. L'écrivain donatiste se donne carrière dans la description de la tempête : tableau pittoresque selon la formule des rhéteurs du temps, marine fantastique à grand fracas et grand cli-

•quetis de mots, où les vagues, devenues coQScientes, concourent d'elles-mêmes à la réalisation du miracle'. C'est là, d'ailleurs, un thème familier aux hagiographes africains: la mer joue un rôle analogue dans des relations catholiques, comme la Passio Fahii vcxiUiferi ou la Passio Salsœ. Ces descriptions •et d'autres, où l'on surprend des traits de ressemblance sans que rien trahisse un emprunt direct, ne sont que des variantes ■d'un même lieu-commun, devenu populaire dans les cercles de dévots. En tout cas, dans ce morceau à effet, le donatiste Ma- • crobius l'empoi'te encore sur les panégyristes catholiques de Fabius ou de Salsa, par la prétention au beau style, le tapage ■des mots et le verbiage. Par surcroit, l'épisode de la mer se termine ici sur un parallèle méthodique entre les flots et les persécuteurs: « Qu'importe maintenant la rage des hommes, si la mer ne poursuit pas les martyrs? Qu'importe la férocité des scélérats, si la fureur de la mer ramène les corps pour la sépulture? Et comment les persécuteurs ont-ils pu condamner

•ceux qu'out respectés même les éléments"-? ». L'évêque Ma-

crobius tenait beaucoup à ce parallèle, qui, dans l'ouvrage, marque la fin du récit proprement dit et du panégyrique.

L'éloge des héros de la secte appelait naturellement des commentaires d'un autre genre: des invectives contre les persécu- ■teurs. C'était l'une dos lois do l'hagiographie donatiste, et Macrobius se garde d'y manquer. Dans son récit, tout déchaînement -de violences, tout redoublement de cruauté, a pour cause première une intervention malfaisante des gens de l'autre Eglise. Les traditcurs ou Catholiques sont les alliés du Dialjle contre les Saints^. Ils prêchent la persécution ; ils suggèrent au pro-

■ consul une des clauses de son édit, l'interdiction de donner asile aux clercs dissidents'''. Ce sont encore les traditeurs ([ui dénoncent Isaac'', et qui poussent le juge à faire jeter dans la mer les corps des martyrs^'. Finalement, comme leur auxiliaire le Diable, les Catholiques sont vaincus dans le miracle de la

.mer, par le Christ et par les flots '. Ainsi, l'histoire des martyrs

1) Passio Muxiiniani ci Asaac, 7-8, p. 773. 5) Pdttsio Maxiiniani cl haac,2, p. 709.

'2) Ibld., 10, p. 77-1. ()) ///(■(/., (i, p. 112.

■ 3) Ibid., 1-2 et !), p. 7G8-7G9 el 773. 7) Ibid., 9-10, p. 773-77-1.

■ J) Ibid., ], p. 768.

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de Cartilage, comme l'histoire tout entière des persécutions de Macarius, devient une sorte de duel entre le Christ, que personnifient les Donatistes, et le Diable, qui a pour instruments les bourreaux ou les Catholiques. Telle est, par exemple, la signification symbolique des tortures de Maximianus, oi^i le sectaire voit une lutte « entre le soldat du Christ et les soldats du Diable ^ ». 7'out cela, au fond, n'a rien d'original. On y reconnaît, sous une forme à peine renouvelée, un thème banal de l'hagiographie ; et la lutte traditionnelle entre le Diable et le Christ n'a pas ici un relief particulier. C'est que Macrobins est un médiocre polémiste. On dirait qu'il attaque ici les Catiioliques par acquit de conscience : vivant hors d'Afrique, il était sans doute étranger aux passions farouches de ses amis les sectaires africains. Littérairement, on peut le regretter : sa polémique est aussi vague, aussi conventionnelle, (|ue le reste de ses commentaires.

Heureusement, il y a autre chose dans la relation. Quand l'auteur ne vise plus au grand style, quand il veut bien se contenter de raconter ce qu'il a vu ou entendu, il devient beaucoup plus intéressant, et môme il écrit beaucoup mieux. Il sait esquisser de petits croquis nets et savants: Maximianus sortant de table et courant au forum pour y détruire l'édit, ou la brusque intervention d'Isaac dans un groupe de curieux-. Il y a une certaine vigueur réaliste dans plusieurs descriptions. Par exemple, dans les scènes du supplice de Maximianus : « Alors se dressaient, pour frapper plus fort, les horribles bourreaux, qui, par leur élan, redoublaient la force des fouets garnis de plomb. Tenant en main l'instrument des colères du juge, ils rivalisaient à qui frapperait le plus fort. Mais, en face d'eux, était le Christ, qui, revêtu du corps de son soldat, repoussait du dedans tous les coups ([ue portaient au dehors les bourreaux furieux. Ceux-ci frappaient d'autant plus avec leurs fouets, irrités de A'^oir (ju'ils déployaient en vain tant de cruauté ; mais le Seigneur réparait les forces du patient, et, de sa propre force,, augmentait la résistance-^... ». Dans ces descriptions, tout n'est pas cliché d'iiagiographe : certains traits révèlent une impression de témoin oculaire.

A un autre point de vue, les visions sont curieuses à. étudier. Dans l'une d'elles, on voit le mysticisme s'introduire naturelle-

1) « Sic illic hcllum gcsiiim csl... in- 2) Passio Maximiaiii ci Jsaac, 1, p.

tor inililoin ChrisLi el mililcs Dlaboli » 709. (iind., 1, p. 7(J9). a) lùid., 1, p. 709.

ment, presque sans transition, au milieu d'une scène de la vie familière. Maximianus est à table avec des amis, quand soudain, dans sa coupe, il aperçoit le reflet d'une couronne, présage d'un prochain martyre. Ce miracle produit une telle impression sur Maximianus, qu'immédiatement il court au-devant du martyre 1. Plus singulière encore, et plus caractéristique pour l'historien, est la vision d'Isaac, où le futur confesseur lutte avec acharnement contre les agents impériaux, puis contre le prince lui-même. Une nuit, donc, Isaac venait de s'endormir. Tout à coup, il se trouva aux prises avec des ministres de l'empereur. Après une longue lutte, il triomphait de ses adversaires, quand il vit s'avancer l'empereur en personne. Il n'en refusa pas moins d'obéir aux ordres sacrilèges. Dans un terrible corps à corps, Isaac mit le jorince hors de combat, et lui arracha un œil. A ce moment, apparut un jeune homme tout rayonnant, qui, en signe de victoire, lui posa sur la tète une couronne radiée, où les rayons se terminaient par des figures, portraits de chrétiens et de chrétiennes. L'empereur, vaincu et borgne, s'apprêtait à se venger par des supplices. Mais Isaac fut emporté au ciel par des anges. Au-dessus de lui, il entendait la voix d'un vieillard qui criait: « Malheur à toi ! ô monde, tu es perdu- ! )) Cette vision étrange trahit l'état d'esprit des Donatistes en ces temps-là : l'exaspération causée par l'édit d'union, les résolutions désespérées allant jusqu'aux idées de révolte, de lutte contre l'empereur, et, comme remède à tant de maux, l'attente mystique de la fin du monde.

Les meilleui'es pages de la relation sont peut-être les scènes populaires qui peignent sur le vif la dévotion donutiste. Voici d'abord la veillée sainte autour d'un corps de martyr : « Dès qu'lsaac fut mort, la nouvelle de son martyre arriva vite aux oreilles de tous. Aussitôt, pour rendre les derniers honneurs à son corps, tous les frères accoururent avec allégresso. Mais les bourreaux refusèrent délaisser ensevelir le corps. Alors, tous les fidèles montèrent la garde, pour empêchei' qu'on ne jetât le cadavre sans sépulture. Ils veillèrent avec enthousiasme, là, pendant tout le jour, puis la nuit. Et la foule entonnait des chants de triomphe, des psaumes, des hymnes, des cantiques, tous à la gloire du défunt. Gens de tout âge et de tout sexe se félicitaient et se réjouissaient ardemment d'assister à une l^areille fête. Quel Jionneur, ô mes frères, quel honneur le Sei-

1) Passio Mttxiiiiiain et hanc, 1, p. 7GS 2) Passio Muxitniani cl haac, B-5, p.

et suiv, 770-771.

96 LITTÉRATURE DONATISTE

gneur daignait accorder à ses martyrs ! Le 18 des calendes de septembre, un samedi, le peuple était autorisé à veiller, comme pour la Adgile de Pâques ' !... » Un autre croquis à noter est la déroute des dévots, écartés brutalement de la prison, à coups de bâtons, par la police-. Une scène réellement belle est le tableau de la i'oule donatiste couvrant la côte, ofc attendant que la mer lui rende les corps de ses martyrs : « Partout, les frères assiégeaient les rivages, comme si la renommée, dans les étapes de leur voyage, avait précédé les corps des martyrs. Nuit et jour, et, par moments, avec anxiété, le regard l'ixe, on surveillait la mer : on attendait le miracle que l'on croyait devoir se produire par la vertu ordinaire de Dieu, Tout à coup, au bout de six jours, au milieu des cris d'enthousiasme, on vit venir les temples du Christ. Tous les fidèles coururent au devant, comme ils pouvaient, les yeux brillants d'allégresse, et cherchant à saisir leur proie. Leurs mains tendues touchèrent les corps tant désirés, glorieux trophées que l'onde résonnante, comme avec un murmure de joie, se hâtait de leur rendre. Ainsi furent exaucés les vœux des dévots ; et la communauté des frères reçut, en les baisant avec allégresse, les reliques des martj'rs -^ .» Il y a de la grandeur dans la peinture de cette foule, si sûre de sa foi et de son Dieu qu'elle escompte un miracle.

Voilà ce qui fait pour nous le prix de la Passio Maximianl et Isaac. Suivant le point de vue, on peut porter sur cet ouvrage les jugements les plus divers. Dans l'ensemble, l'œuvre est confuse et médiocre. Macrobius n'est pas heureux dans ce qu'il ajoute à l'histoire même du martyre ; ses commentaires, verbeux et déclamatoires, sont d'un sectaire bavard et sans talent. Pourtant, au milieu de ce fatras, se détachent des morceaux intéressants, beaucoup plus nets, assez bien venus : souvenirs, croquis ou tableaux d'un témoin. Ce qui mérite d'être retenu, dans cette relation, n'est peut-être pas ce à quoi l'auteur tenait le plus, llendons du moins à l'évoque Macrobius cette justice, que, s'il a beaucoup déclamé, il a eu l'esprit de ne pas trop gâter par ses déchimations le récit même des faits. Enfin, n'oublions pas que, ces faits, no as les connaissons seulement par lui.

Il nous reste à dé^'a^-er les traits communs aux trois relations qui représentent pour nous la littérature hagiographique sur les martyrs donatistes proprement dits : la Passio Dojiali, la Passio Ma/'culi, la Passio Maximiani et Isaac,

1) Passio Maximiani cl Isaac, 6, p. 772. 3) Passio Maximiani et Isaac, S, p. 773.

2) Ibid., 1, p. 772.

La valeur documentaire est hors de cause. Ces trois ouvrages nous fournissent tous ou presque tous les renseignements, arrivés jusqu'à nous, sur des martyrs de la secte qui, autrement, nous seraient ou mal connus ou complètement inconnus. Les relations contiennent aussi beaucoup d'indications précieuses sur le culte des martyrs, sur des épisodes des persécutions, sur l'état d'esprit des schismatiques.

La valeur littéraire est, assurément, beaucoup plus inégale. Les défauts abondent : violences, déclamations, emphase, mauvaise rhétorique et mauvais goiit. Les trois relations n'en restent pas moins, pour l'histoire littéraire, de très curieux spécimens de l'hagiographie donatiste. Au milieu du fatras, on rencontre même des récits assez vifs, des descriptions pittoresques, des scènes de la vie religieuse, des pages presque éloquentes.

Sans doute, les trois ouvi'nges ne peuvent être mis sur le môme rang. Ils diffèrent l'an de l'autre sur bien des points. Par le cadre : récit proprement dit, sermon, lettre. Par la proportion des divers éléments : faits, narration, polémique, exhortations ou déclamations. Par la valeur intrinsèque : la Passio Maximiani ne vaut pas la Passio Donati^ qui ne vaut pas la Passio Marcidi.

Et cependant, on relève bien des traits communs. D'abord, pour le fond. Les trois relations sont des œuvres de contemporains, de témoins oculaires; elles avaient une destination liturgique ; elles trahissent l'intention d'édifier les fidèles aux dépens des Catholiques ; elles sont animées du plus pur esprit sectaire. Elles ne présentent pas moins d'analogies dans la mise en œuvre et dans le détail : mélange de récit, de sermon et de controverse ; prétention au beau style, avec ornements de rhéteur ; tableaux curieux, mêlés au fatras ; réalisme, et sens du pittoresque. D'après ces traits communs, on peut se l'aire quelque idée de ce qu'était, dans son ensemble, la littérature hagiographique des Donatistes.

En quoi cette hagiographie des schismatiques africains différait-elle de l'hagiographie catholique du pays ? A vrai dire, la différence n'était ni dans le fond, ni dans la forme. Elle était simplement dans l'esprit et dans le ton : esprit sectaire, ton polémique. Là, comme ailleurs, les dissidents prétendaient au monopole de la sainteté. Dans leur Eglise, on devenait martyr sous les coups des Catholiques, ou, du moins, on le croyait; et, par suite, on ne pouvait louer les martyrs qu'aux dépens des Catholiques. Le récit édifiant tournait à la profession de foi, et le panégyrique à la satire.

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Un dernier trait qui distingue les relations donatistes, c'est la place qu'y tient la foule. Toujours le peuple est là, soit pour défier les bourreaux et recevoir les coups, soit pour assister les confesseurs, soit pour recueillir les reliques et rendre les derniers honneurs aux victimes. Jusque dans la genèse du récit et l'interprétation des faits, on surprend l'action indirecte des foules. Les trois relations conservées sont presque contemporaines des événements, et cependant l'on y saisit déjà le travail des imaginations populaires. Non pas de véritables légendes ; car les faits étaient trop récents encore. Mais une tendance marquée à embellir les choses, à poétiser les faits en les interprétant. Tendance naturelle dans une secte qui se recrutait surtout parmi les illettrés, et qui vivait du fanatisme, et qui ménageait de parti-pris les passions ou les préjugés du vulgaire.

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