‹ Saint Optat et les premiers écrivains donatistes [microform]Chapitre 7 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'œuvre de Donat le Grand. — La question des deux Donat. — Donat do Carthage et Donat des Cases-Noires. — liaisons de croire à l'identité des deux personnages.

Avec Donat le Grand s'ouvre la littérature proprement dite du Donatisme. Avant lui ou autour de lui, les schismatiques africains, dans leurs pamphlets ou leurs sermons, leurs réquisitoires ou leurs récits martja'ologiques, ne s'élevaient guère au-dessus de l'invective : la violence et l'injure, les récriminations passionnées, très sincères au début, mais bientôt conventionnelles, et de style dans leur parti, leur tenaient lieu d'arguments et d'éloquence. Donat de Carthage, sans renoncer à l'invective où il excella, tout en agissant par la parole dans les conciles, tout en affirmant son autorité dans ses lettres ou ses circulaires aux communautés du parti, Donat le Grand inaugura la controverse sérieuse. En homme de gouvernement, qui voit net et de haut, il alla droit aux questions fondamentales qui séparaient les deux Jiglises : dans deux ouvrages restés célèbres aux temps de Jérôme et d'Augustin, il entreprit de justifier la thèse donatiste sur le baptême, c'est-à-dire sur les conditions personnelles qui assuraient la validité des saci-ements, et sur la légitimité du schisme, c'est-à-dire sur le devoir de rupture ([ui s'imposait aux vrais chrétiens en face d'ôvéques indignes. Ces deux traités eurent d'autant plus de retentissement, que l'atiteur était chef du parti et parlait au nom de son Eglise. Par là, son influence a été toute-puissante sur plusieurs généi'ations de Donatistes. En littérature comme dans le domaine de la dévotion ou de la politique, Donat le Grand fut un dieu pour les fidèles de sa secte: non seulement pour ses contempoi^aius, mais après sa mort. Au temps d'Augustin, les polémiques entre les deux partis se poursuivaient encore autour des questions posées par Donat, et sur les thèses formulées par lui. D'où l'importance littéraire de son œuvre. Bien qu'elle se réduise pour nous

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à quelques fragments, cette œuvre mérite d'être étudiée de près.

Homme d'action et chef d'Eglise, Donat n'écrivait que pour ■agir. Chacun de ses livres ou de ses discours, chacune de ses lettres, est en rapport étroit avec l'histoire de sa vie et de son parti. Nous connaissons déjà les destinées du Donatisme en ces temps-là ; et l'on peut reconstituer, avec une précision suffi- •saate, au moins pour l'essentiel, la biographie du célèbre primat.

Mais, tout d'abord, se pose une question préjudicielle : à quel moment Donat le Grand, l'évèque schismatique de Carthage, apparaît-il dans l'histoire du Donatisme ? Autrement dit, le Donat qui nous occupe, celui que les iVfricains. appelaient tantôt Donat de Carthage, tantôt Donat le Grand, tantôt Donat tout court, est-il réellement distinct, comme on le veut, du Donat qui fut à Carthage le premier auteur du schisme, et que l'on désigne ordinairement sous le nom de Donat des Cases-Noires ?

Si l'on s'en tenait à là tradition moderne, la réponse serait facile. Depuis la Renaissance, presque tous les érudits, qui ont touché à l'histoire du schisme africain, ont admis sans discussion l'hypothèse du dédoublement. En conséquence, on n'hésite pas à taxer d'erreur et de légèreté le plus autorisé des témoins, le premier historien du Donatisme, compatriote et presque contemporain des premiers schismatiques : l'honnête et scrupuleux Optât de Milev, coupable de n'avoir connu qu'un seul Donat. On distingue donc, dans les origines de l'Eglise dissidente, deux personnages de ce nom, qui tour à tour auraient été chefs du parti : Donat des Cases-Noires, agent très actif et très agité de la rupture, consécrateur de Majorinus, représentant du parti dans les conciles d'outre-mer, condamné par les tribunaux ecclésiastiques de Piome et d'Arles, peut-être aussi, à Milan, par le tribunal de l'empereur ; et Donat de Carthage, qui apparaîtrait brusquement, entre 313 et 315, comme primat donatiste.

Malheureusement pour cette hypothèse des modernes, il s'en îaut que l'on constate la môme unanimité chez les contemporains et les compatriotes du primat, chez les Africains du quatrième siècle. Chose curieuse, c'est cent ans après le schisme, cinquante ans après la mort de Donat le Grand, que l'on a découvert l'existence de Donat des Cases-Noires. Optât de Milev, écrivant en Numidie vers 366, puis vers 385, ne connaissait encore qu'un seul Donat, dont la longue carrière se déroulait de la mort de Mensurius, en 311, à l'édit d'union de 347, ou à la mort du

primat vers 355 ^. Telle fut aussi, pendant très longtemps, la manière de voir d'Augustin : depuis le début de sa campagne contre le Donatisme, en 392, jusque vers la fin de 405 ~. C'est seulement dans ses dernières années de controverses avec les schismatiques, qu'il a entendu parler de ce dédoublement, destiné à une si belle fortune chez les modernes. Fait significatif ^ il ne l'a connu que par les Donatistes de son temps ; et il ne l'a jamais admis que sous réserve, sans conviction, comme uno hypothèse indifférente, une sorte de postulat que lui imposaient alors ses adversaires dans les controverses sur le schisme 3,

Ce sont donc les Donatistes qui, cent ans après la rupture,, ont imaginé de distinguer deux Donat, Le mystérieux Donat des Cases-Noires est mentionné pour la première fois, vers la fin de l'année 405, dans les polémiques contre le grammairien Gresconius 4. Il eut les honneurs d'un débat solennel, mais non. contradictoire, en 411, à la Conférence de Cartilage. A ce moment, la plupart des Catholiques africains ignoraient encore jusqu'à son nom. Mais, ce jour-là, les avocats de l'Eglise schismatique affirmèrent l'existence d'un Donat des Cases-Noires. Augustin nous indique, non sans ironie, pourquoi ses adversaires tenaient tant à distinguer deux Donat : leur Eglise étant l'Eglise pure, l'Eglise des « Saints », ils ne voulaient pas que leur plus célèbre primat, leur grand homme, eût été compromis dans l'histoire louche des origines du schisme, ni surtout qu'il eût été condamné successivement par le concile de Rome en 313, par le concile d'Arles en 314, par l'empereur Constantin, en 316 '\ D'oii cet ingénieux dédoublement : un premier Donat^ homme d'intrigue, sacrifié d'avance, bouc émissaire du parti ; un second Donat, le « Grand », le « Saint », l'évoque de Carthage, le primat, l'organisateur de l'Eglise pure, auréolé de tous les talents et de toutes les vertus.

Mais, dira-t-on, pourquoi les avocats du parti catholique, à la Conférence de Carthage, n'ont-ils pas protesté contre cette invention effrontée ou cette affirmation suspecte de leurs adversaires ? Ici encore, la réponse se dégage aisément des derniers ouvrages polémiques d'Augustin. Cette question des deux Donat, qui alors passionnait les schismatiques, laissait les Catholiques indifférents : ce qui leur importait dans ces controverses,

1) Optât, I, 22-26; III, 1 et 3. nathla^i post Collât., 13, 17; 16, 20; Rc-

2) Augustin, Psalmus contra parlein tract., I, 20,4; De liaeres., 69. Doiiali, 93-106 et 132; Epist. 43, 5, 15- 4) Conlra Crescoiiiiun, II, 1, 2; 2, 3. 16. — Cf. Betract., I, 20, 4. 5) Brevic. Collât., IFI, 18, 36; 20, 38;

3) Brevic. Collât., III, 18, 36; Ad Do- Ad Doiialistas post Collât., 13, 17.

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ce n'était pas la condamnation des personnes, de tel ou tel Donat, c'était le fait de la condamnation prononcée sous Constantin contre l'Église schismatique. Dans cette Conférence, où les dissidents multipliaient les obstructions, les Catholiques, préoccupés seulement d'aboutir, avaient résolu d'éviter toutes les discussions sur des points secondaires, pour ramener le débat aux points essentiels. D'avance, ils avaient décidé de faire abstraction des personnes, pour concentrer leur effort sur la réfutation des doctrines et l'examen des faits d'une portée générale. C'est pourquoi, sans discussion, comme pour une chose indifférente, ou étrangère à l'objet de leur controverse, ils donnèrent acte aux Donatistes de leur distinction entre les deux Donat.

Dès lors, l'affirmation intéressée des schismatiques fit son ch'.^min. Augustin, dans ses polémiques ultérieures contre les dissidents, prit toujours comme base de son argumentation le procès-verbal de la Conférence. Il se garda bien d'en affaiblir l'autorité, en revenant sur des concessions de détail, et qu'il jugeait sans portée. Il ne chercha donc pas à approfondir, pour son compte, la question des deux Donat. Quand il y touchait par hasard, au cours d'une controverse, il se contentait de mentionner la réclamation des schismatiques en 411, et de renvoyer au procès-verbal. Visiblement, il n'était pas convaincu que la distinction fût légitime. Sans doute, il ne contestait pas, sur ce point, la thèse donatiste ; mais il ne l'adoptait pas non plus. II la trouvait plus vraisemblable, probabilius^ : et cela, tout simplement, parce que les Catholiques n'avaient pas cru devoir protester à la Conférence de Carthage. Fait significatif, même dans ses derniers ouvrages contre le schisme, son premier mouvement est presque toujours de confondre les deux Donat, comme il les avait identifiés jusqu'en 405 ; c'est seulement après coup qu'il les distingue, en se reprennnt, en se corrigeant, dans la crainte de paraître en désaccord avec le procès-verbal officiel de 411.

En résumé, pendant le premier siècle de l'histoire du Donatisme, les deux partis en présence admettaient également l'existence d'un seul Donat, qui d'abord, par ses intrigues, avait beaucoup contribué à déchaîner le schisme, et qui plus tard, à la mort de Majorinus, était devenu le primat de la secte. C'est ce qui résulte de tous les documents conservés, de tous les témoignages connus : Optât de Milev, Augustin jusqu'en 405, les Donatistes eux-mêmes jusqu'au début du cinquième siècle. La

1) netracl., I, 20, 4.

distinction imaginée par les schismatiques au bout de cent ans, et affirmée par eux à la Conférence de 411, a tout l'air d'être une invention de polémistes aux abois, un dédoublement de circonstance. On doit être en garde contre cette affirmation intéressée, et jamais contrôlée, qui apparaît si tardivement.

Laissons donc là les traditions contradictoires, anciennes ou modernes. Allons droit aux textes contemporains et aux faits, pour en dégager la vj-aisemblance historique. Aussitôt se présentent à l'esprit quelques observations très simples, qui, sans doute, peuvent éclairer la question.

Si réellement deux évoques homonymes, à quelques années d'intervalle, ou plutôt l'un après l'autre, avaient joué le rôle prépondérant dans l'histoire et l'organisation du Donatisme naissant, comment expliquer que les deux partis, les schismatiques comme les Catholiques, en eussent si complètement, et si vite, perdu tout souvenir ? Cette ignorance serait déjà bien surprenante chez les Catholiques africains, qui recueillaient avec soin les documents sur les origines du schisme, comme le prouve le dossier d'Optat. Mais cette défaillance de la mémoire est absolum.ent invraisemblable de la part des schismatiques, qui avaient intérêt à se souvenir, pour justifier leur Eglise et sauver l'honneur de leur primat. Or, à en juger par les ouvrages et les fragments conservés, comme par les réfutations d'Optat, aucun Donatiste, jusqu'au début. du cinquième siècle, n'a soupçonné l'existence d'un Donat des Cases-Noires.

Ce qui doit augmenter la méfiance, c'est une coïncidence vraiment inexplicable, si extraordinaire qu'on la croirait romanesque : le prétendu Donat des Cases-Noires disparaît brusquement et complètement de l'histoire, comme par une trappe, le jour même où apparaît, venant on ne sait d'où, son homonj^me Donat de Carthage. Le premier Donat est toujours à la peine ; le second, toujours à l'honneur. Tant qu'il s'agit d'intriguer misérablement ou de recevoir des coups, le premier reste en scène ; il cède la place à l'autre, dès qu'il va toucher le prix de ses intrigues et de ses condamnations. Donat des Cases-Noires déchaîne le schisme, se fait mettre hors la loi par les conciles d'outre-mer : dès son retour en Afrique, s'appesantit sur lui un silence de tombe, et cependant personne ne nous dit qu'il soit mort. Au contraire, nous ne savons rien, absolument rien, sur les antécédents de Donat de Carthage : le jour de son élection comme primat, il sort du néant pour entrer dans la gloire.

L'histoire du concile de Rome n'est pas moins décisive. Dans le procès du Donatisme qui s'engagea devant ce tribunal

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d'évêques, un Donat était le chef de la délégation des dissidents. C'est lui qui soutint l'accusation contre Gœcilianus et ]es Catholiques. C'est lui, d'ailleurs, et lui seul, qui i'ut condamné,, comme ayant été à Cartilage le premier auteur du schisme, comme ayant rebaptisé et imposé les mains à des évêques coupables ^ Or le concile de Rome avait à décider quel était l'évoque légitime de Carthage. Il va de soi que les deux évoques rivaux de cette ville devaient être présents, et que chacun d'eux dirigeait la délégation de son parti. S'il en eût été autrement, si, pour une raison quelconque, l'un des deux évêques rivaux de Carthage n'avait pu se rendre en Italie, si l'un d'eux eût été remplacé par un homonyme, évidemment ces anomalies,, cette absence, cette substitution, auraient été consignées, expliquées, justifiées, dans les Actes du concile. Or, il n'en est rien. On en peut tirer deux conclusions : d'abord, que le Donat condamné à Rome est le grand Donat, évêque de Carthage; ensuite, que Donat de Carthage, excommunié à Rome comme étant lepremier auteur du schisme, est identique à Donat l'intrigant, à Donat des Cases-Noires.

On dira : Pourquoi ce changement de nom ou de titre? Et, si Donat avait d'abord été évêque des Cases-Noires, comment expliquer ce transfert d'un siège épiscopal à l'autre ?

En premier lieu, il n'est peut-être pas indispensable de supposer un transfert : il n'est pas sûr que Donat ait été évêque en Numidie, avant son élection à Carthage. Pour Optât, le premier auteur du schisme carthaginois s'appelait Donat, tout court, sans aucun titre-. Plus tard, quand prévalut l'hypothèse du dédoublement, on désignait bien ce premier chef des dissidents sous le nom de Donat des Cases-Noires [a Casis Nlgris^), on le croyait donc originaire de cette localité numide; mais, nulle part, on ne nous dit expressément qu'il y ait été évêque.

Admettons, pourtant, que ce soit vraisemblable, en raison du rôle que Donat aurait joué, au début du schisme, dans la réconciliation d'évêques lapsi et dans la consécration de Majorinus. En tout cas, le transfert à un autre siège épiscopal n'a rien d'extraordinaire en ces temps-là. C'est le concile de Nicée, en 325, qui interdit aux évêques et aux prêtres de quitter leur Eglise pour une autre. Même après ce règlement nouveau, les exceptions ont été nombreuses pendant tout le quatrième siècle^ surtout quand il s'agissait de jDOurvoir aux sièges les plus im-

1) Opliit, I, 24; Auguslin, Epist. W, 5, 2)-0plat, 1, 24-20.

15-lG; 105, 2, 8; Brevic. CoUaL, III, 12, 3) Augustin, Brcvic. Collai., III, 12,

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