CHAPITRE ONZIEME
TROUBI.lS DANS L'ÉGLISE DE CORINTOE.
Les progrès de la foi en Asie n'absorbaient pas tellement l'apôtre qu'il n'eût de regards que pour cette province. « La sollicitude de toutes les Églises ^ » fondées par lui "demeurait en son cœur aussi vive que celle d'une mère éloignée de ses enfants. Il en épiait les nouvelles à Éphèse plus aisément qu'ailleurs, car de Grèce, de Macédoine, d'Orient, les routes de terre et de mer se croisaient en cette ville. Mais c'est à la rive opposée de l'Archipel que ses yeux s'attachaient avec plus d'inquiétude : Corinthe, une de ses plus belles conquêtes, y subissait une crise redoutable.
Nous avons vu de quelles conditions étaient généralement sortis les fidèles de cette ville : du bas peuple, de l'esclavage, et la plupart du paganisme. La foi les avait consacrés au Christ, sans rien effacer de ce qui se trouvait en eux par nature, ni les instincts de race, ni les penchants où d'anciennes habitudes les inclinaient. Ils demeuraient Grecs d'esprit et de cœur, c'est
» Il Cor., XI, 28.
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; à-dire légers, vains, curieux de nouveautés, épris des ^ beautés sensibles, des arts, de l'éloquence, prompts aux '• brigues et aux factions. L'arrivée d'Apollos devint pour < eux un écueil. Ce néophyte, versé comme tous les Alexandrins dans les hautes spéculations, eut vite la il de suppléer aux leçons incomplètes de Priscille et dAquila. Il s'appropria le dépôt des ré'vélations que Paul avait confié aux anciens de Corinthe, et comme il joignait à une grande science de l'Écriture une parole éloquente*, il ne tarda pas à acquérir de l'autorité sur ies fidèles. Tout justifiait les recommandations adres-| sées en sa faveur par les frères d'Éphèse ; on le pra duisit en face de ces Juifs qui, depuis le départ de Paul, relevaient la tête et assaillaient d'objections la fojj nouvelle. Apollos, sûr de lui-même, les affrontait <' et les réfutait publiquement avec une grande force, montrant par les Ecritures que Jésus est le Christ, » « Il servit ainsi beaucoup par la grâce ^ à soutenir les croyants. »
Sa parole toutefois ne portait plus les mêmes fruits, lorsque, abandonnant la controverse, il exposait ses pensées sur les dogmes chrétiens. Rien assurément d plus élevé que sa doctrine; mais il ne discernait pas assez ce qui convenait à ses auditeurs. Paul , plus ha- ;| bitué au maniement des âmes , avait senti la faiblesse^ de ses néophytes, et par suite ne leur avait donné eOj
' Act., XVIII, 2^.
'■' La leçon ôià r/j; /ipiTo; (Act., xviii, 27), supprimée dans k Vulf^ate et la version Syriaque, se trouve dans presque tous les inaniiscrils.
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nourriture que le « hit des enfants^ », les éléments de la foi. ApoUos n'eut pas celte sagesse ; il prêcha en lettré, en penseur plus attentif à la sublimité des doctrines qu'à leur influence dans la vie morale. Les révélations propres à Paul, sa haute théologie l'avaient séduit. Il en parla à tous indistinctement, sans regarder si des esprits encore charnels étaient capables de l'aliment qu'il leur offrait.
Le danger de cette prédication se révéla bientôt. Un vif enthousiasme l'accueillit, car les Grecs y retrouvaient ce qui les attirait en foule aux écules de leurs rliéteurs : de nobles spéculations parées des .>ttrails de l\ forme et éloqnemment exposées 2. Apollos y joignit iùXis doute cette piquante nouveauté d'interpréter allégoriquemant les Saints Livres comme le faisaient les Alexandrins. Quel contraste entre ces brillants dehors et la face austère sous laquelle Paul avait présenté l'Évangile, « ne prêchant que le Christ crucitié, objet aux Juifs de scandale, aux Grecs de folie '1 » Les chrétien.-, légers et superOciels n'eurent plus d'yeux que pou! Apollos. Paul, à les entendre, était un homme grossier, inculte de mœurs et d'esprit, sa parole méprisable*. Ces propos blessèrent au cœur les fidèles qui aimaient l'apôtre et gardaient pieusement la mémoire de sa foi, de sa générosité, de son ardeur pour le Christ. Ils se levèrent à rencontre des ingrats qui le ravalaient, et proclamèrent hautement « qu'ils étaien
> I Gor., m, 2.
» Id., u, 1, 4; m, 1, 2, etc.
» Id., I, 23.
• II Cor., X, 10.
à Paul ». « Nous à Âpollos ». répondirent les nova» leurs, et de part et d'autre ce ne furent plus que luttei et désaccords. Sans le vouloir, Apollos devenait chef de parti ; le courant, qu'il avait imprudemment formé, le soulevait, l'entraînait malgré lui. Vainement s'efforça-t-il de rétablir le calme ; l'esprit de contradiction, la manie de se diviser en partis rivaux étaient invétérés chez les Grecs : tout prétexte leur semblait bon pour disputer, et leur génie, comme leur histoire, était fait de discordes. Apollos avait l'âme trop haute pour entrer dans ce besoin d'intrigues. Il s'indigna de l'abus qu'on faisait de son nom , mit tout en œuvre pour s'y opposer ; mais bientôt, déconcerté de son impuissance, il se dégoûta de Gorinthe * et revint à Éphèse trouver Paul. Son départ ne fit qu'aggraver le mal en laissant aux^ factions libre carrière. Les Israélites surtout en prirent' avantage. Apollos, par sa connaissance des Écritures, en imposait à tout ce qui était Juif de race ou de tendance. Lui disparu, ce parti releva la tête avec une audace que de nouveaux venus portèrent rapidement aux excès. Dans la foule d'Orientaux qui abordaient chaque jour aux ports de Gorinthe, se trouvèrent quelques-uns des chrétiens judaïsants que nous avons vus à Antioche attaquer vainement l'apôtre des gentils. Ges sectaires, d'ipités de leur échec, cherchaient à s'en revancher. Ils mirent à profit l'absence de Paul pour décrier sa personne et son œuvre. Les seuls vrais apôtres, à les entendre, étaient les Douze, que Jésus avait établis luimême témoins de sa vie et de sa parole. Paul n'en était'
» I Cor., XVI, 12.
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point; il n'avait ni vu ni entendu le Seigneur; quant à ses visions, nul imposteur qui n'en allej^Mie. Vainement s'en vantait-il à tout propos : paroles, menaces n'étaient chez lui que pure jactance; il n'osait venir à l'effet, îommander hardiment comme Jacques et Pierre ; d'ail-
eurs, il sentait si bien le peu de fond de ses prétentions, que jamais on ne l'avait vu revendiquer les privilèges de l'apostolat, vivre aux dépens de la communauté, accepter les services de fidèles ou de pieuses femmes'.
Ainsi tout, jusqu'à l'héroïque désintéressement de Paul, devenait une arme dans ces mains ennemies. Ils l'en accablaient avec d'autant plus d'audace que, recommandés par l'Église Mère et porteurs de ses lettres, ils se présentaient en son nom^. Toutefois, Jacques de Jérusalem étant moins connu en ces chrétientés lointaines que Pierre, le prince des Douze, les émissaires judaïsants proclamaient ce dernier leur chef. Ils entrèrent donc dans la mêlée où se croisaient les défis : K Nous sommes d'Apollos; nous de Paul, » avec un fiouveau cri de guerre : « Nous sommes à Céphas », et moi au Christ, » ajouta tristement Paul, quand le
)ruît de ces dissensions vint à lui ^. L'Église de Corinthe, par l'exubérance de sa vie sur-
laturelle, avait échappé jusqu'alors aux retours du
)aganisme dont elle était sortie presque tout entière, vec l'union, la paix, la charité de ses premiers jours,
> II Cor,, II, 5. I Cor., iv, 18, l9; u, 1-6. » II Cor., m, 1-3.
» 1 Cor., I, 11, 12.
elle perdit aussi sa vigueur; le souffle impur qu elle avait si longtemps respiré ranima dans son sein les germes toujours vivants de la corruption. Dans beaucoup de convertis en effet les mauvaises mœurs, dont le baptême avait effacé la souillure , demeuraient uni levain redoutable. La forme chrétienne du mariage, entrée àgrand'peine dans leur esprit, n'y gardait empire que par la vertu de la grâce ; au moindre déclin, elle s'altérait. Il en était de même pour la continence : habitués dans le paganisme à regarder comme actes licites ou indifférents les infractions h. ce devoir, nombre de convertis portaient dans le christianisme les dérèglements de leur ancienne vie.
Même trouble dans les esprits que dans les cœurs. Tout ce que Corinthe comptait de lettrés et de sages, selon le monde, sophistes, rhéteurs, pédagogues, tenaient pour une folie la prédication de Paul, son Christ sanglant et crucifié. Malheureusement les néophytei étaient d'autant plus ébranlés de leurs attaques que nid apôtre, nul docteur de renom ne se trouvait au milieu d'eux pour les raffermir; Apollos était parti, et Corinthe, comme la plupart des chrétientés, ne possédait encore ni évêque, ni pasteurs, au sens complet de ce» mots, qui eussent mission de paraître, de parler, d0, lutter au nom de la communauté, d'opposer à l'errecijlCj la tradition apostolique.
Ce défaut de hiérarchie, préjudiciable à la défense de la foi , l'était plus encore au bon ordre des assemblées. Nous avons montré ailleurs' quel était l'aspect
' Chap. Tui.
THOLBLES DANS L'KGLISI!; DE COIÎIMIIE. 2TM
de oes réunions sous l'abondante effusion des dons de l'Esprit. Dans les fraternités où régnait une charité humble et discrète, prophétie, miraûle, don îles lajugues, tout devenait sujet d'édification, et d'abord il en fut ainsi à Corinlhe; mais dès le jour où la vanité, l'esprit de parti et de contention envahirent l'Eglise , ces grâces mêmes donnèrent lieu aux scènes les plus cho- Tiantes. On vit les inspirés se jalouser, disputer sur -cellence de leurs privilèges, s'interrompre l'un utre, faire assaut de dons célestes '. Les femmes se laient à ces rivalités; habituées à de grandes liber- > dans Corinthe, elles ne craignirent point de s'égaler V hommes dans les sanctuaires chrétiens, d'y prendre la parole, de prêcher, de prophétiser tête nue, les cheveux flottants -.
Mais c'est au banquet euchaiistique surtout que les abus devinrent scandaleux. Chacun, selon l'usage des sonfréries grecques, apportant sa part au festin de J'agape, les riches arrivaient les mains pleines," les pauvres plus ou moins dénués. Dans les premiers temps, régnait une fraternelle égalité qui parait à tous les besoins. Mais quand les factions eurent déchiré l'Église, îe repas sacré offrit le triste spectacle que S. Paul a tlépeint en ces termes : « Vous assembler comme vous îe faites, ce n'est plus manger la Gène du Seigneur, car chacun y prend son repas particulier sans attendre les autres. Et ainsi, l'un n'a rien à manger et l'autre s'enivre. N'avez-vous donc pas vos maisons pour man-
' 1 Cor., XII et XIV passim.
* Id.. XI, 3-15; XIV, 3i, 35.
ger et pour boire ? ou méprisez-vous l'Église de Dieu, et voulez-vous faire honte à ceux qui sont pauvres ? Que vous dirai-je là-dessus? Que je vous loue? Non, certes, je ne vous loue pas *. » La table sainte, où tous communiaient au corps de Jésus , transformée en Tun de ces profanes banquets qui suivaient les sacrifices païens; à côté d'extatiques que transportait l'Esprit, les fidèles indigents, réduits à jeter des regards d'envie sur leurs riches voisins, ces derniers mangeant, buvant jusqu'à l'ivresse : telle était devenue, à Corinthe, l'agape, le mystique emblème de l'amour chrétien. Faulil s'étonner que d'une source ainsi troublée un double courant de vie évangélique se soit épanché sur Corinthe? Ici des familles, comme celles de Stéphanas et de Chloé, pieuses, édifiantes; là, des chrétiens indignes de ce nom , mêlant à la foi en Jésus et à son culte des mœurs païennes, portant leurs différends à des tribunaux grecs ou romains, entrant dans les temples et y,, prenant part aux banquets des sacrifices ', « s'asseyanC' tantôt à la table du Seigneur, tantôt à celle des dé-&| mons "*. »
Grâce aux relations fréquentes entre l'Achaïe et Éphèse, Paul connut, dès son arrivée, ce triste état de, Corinthe. Les premières nouvelles toutefois ne lui dévoilaient qu'une partie du mal : le relâchement de» mœurs. Pour arrêter cette gangrène, il importait d» trancher dans le vif et sans retard. L'apôtre écrivit à c#
« 1 Cor., XI, 20-22.
» Id., vui, IC.
» Id., I, 20, 21.