‹ Saint Paul épitre aux RomainsChapitre 35 sur 94 · ÉPITRE AUX ROMAINS, LE PECHE ORIGINEL · texte numérisé non relu

ÉPITRE AUX ROMAINS, LE PECHE ORIGINEL

temps de J.-C, dans Revue des Sciences philos, et théol. 1911, p. 507- 545).

Le péché originel était-il un point reconnu par la théologie juive au temps de s. Paul? Le R. P. Prat semble le croire (I, 306); d'autres le nient. Peut-être n'est-ce qu'une question de définition, aussi importet-il de préciser.

Dans son traité du péché originel, Ilurter [Theologiae dogmaticae compendium, 1, 289 ss.) établit d'abord une thèse très générale : Adam, en transgressant la loi qui lui avait été posée, n"a pas nui seulement à lui-même, mais à toute sa postérité. Cette thèse se trouve très clairement, comme on le verra, dans les Apocalypses d'Esdras et de Baruch; mais ce n'est point encore le péché originel. Parmi les dommages causés par Adam, il y a certainement la mort, mais cette mort est-elle la peine, pour chacun, d'un péché qui s'attache à lui?

La deuxième thèse résout la question : Le tort causé au genre humain par le péché d'Adam consiste en cela qu'il leur transmet non seulement la mort et les peines du corps, qu'il a encourues, mais encore le péché; car tous naissent affectera par le péché.

Cette thèse est bien celle de s. Paul, mais on ne la trouve expressément ni dans l'Ecriture de lAncien Testament, ni dans la tliéologie juive ancienne, ni dans la littérature juive qui commence à la Michna.

Le péché originel n'est pas enseigné clairement dans l'A. T. On a cité souvent Job, xiv, 4 : Quis potest facere mundum de immundo conceptum semiaeP Nonne tu, qui solus es? mais l'hébreu dit seulement : « Qui peut tirer le pur de l'impur? Personne. » Le grec suppose le même texte, glosé par une réflexion : « Qui sera pur, venant de l'impureté? Mais personne, quand il n'aurait vécu qu'un jour sur la terre. » On cite encore Ps. l, 7 : ecce enini in iniquitatibus conceptus sum, et in peccatis concepit me mater mea. Ce texte est plus significatif. Le psalmiste a conscience d'appartenir à une génération pécheresse. Pécheur, il descend de péclieurs. Mais son intention n'est pas de regarder comme coupable l'union de ses parents, et si l'on ne presse pas sur ce point le sens littéral, il ne reste rien de clair sur l'origine de cette déchéance.

On peut donc dire tout au plus de ces textes avec Hurter qu'ils sont une allusion au dogme du péché originel surtout quand on les lit à la lumière de la doctrine du N. T. et de la tradition {Theol. dogmaticae compendium, II, p. 292); et Ilurter ne s'en sert pas comme d'arguments théologiques rigoureux. Ce qui surtout en diminue la portée, s'il s'agit de l'enseignement courant du judaïsme, c'est qu'on ne trouve rien de semblable quand il est question de la faute d'Adam. Le Siracide dit seulement : « De la femme vient le commencement du péché, c'est à cause d'elle que nous mourons tous » (Eccli. xxv, 24), et la

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Sagesse : « La mort vint dans le monde par Fenvie du diable; ils en font l'expérience, ceux qui lui appartiennent » (Sap. ii, 24 s.).

D'autre part, on a prétendu à tort que la Sagesse accentuait le caractère personnel du péché d'Adam : έςείλατο αύτον εκ παραπτώματο; ιδίου (Sap. χ, 1), comme si par ιοίου l'auteur entendait un péché propre à Adam et non transmis (Duum.moxd, Philo... I, 204). On pourrait répondre que ι5ιος dans ce cas est simple)rnent pour le possessif « son », comme il y en a des exemples nombreux [Blass-Debrunner, § 286). Mais il faut plutôt entendre ιδίου dans le sens propre. Adam fut tiré de sa propre cliute, παραπτώματος ιδίου, de sa faute personnelle, par la faveur de Dieu, mais les conséquences générales demeurèrent, comme on le voit aussitôt par le meurtre d'Abel. Toutefois, si l'auteur ne nie pas la transmission du péché, il n'en parle pas non plus.

En dehors de l'Ecriture inspirée, il y a des allusions constantes à la déchéance de la nature humaine à la suite du péché d'Adam, mais la nature de cette déchéance reste à déterminer, et le mot de péché n'est jamais prononcé.

Philon dit bien ( Vita Mos. II, 147) : παντι γενητω, καν σττουδαιον -^, παρο'σον ήλθϊν εις γε'νεσιν, συυ.'^υ1ς το άμαρτάνειν εστίν, « à tout ce qui naît, si bon qu'il soit, par ce fail même qu'il naît, il est naturel de pécher », mais c'est simplement constater la propension au péché. Cela vient-il d'Adam ou d'une chute selon la théorie platonicienne? Philon ne le dit pas.

Il y a plus, d'après lui : « L'enfant qui vient au monde a, jusqu'à l'âge de sept ans, en partage une âme pure, semblable à une cire molle, qui n'a encore reçu l'empreinte ni du bien ni du mal » [Quis ver. dw. haer. 294, M. I, 515).

Hénoch, les Jubilés, les Psaumes de Salomon, ne fournissent aucune lumière. C'est seulement dans les apocalypses qui ont suivi la prise de Jérusalem, que l'attention est attirée sur le péché d'Adam et sur ses suites. IV Esdras, m, '' et ad hune mandasti diligenliam unam tuam et praeterivit eain; et statiin instituisti in eum mortem et in nationihus eius (ce dernier mot signifie ses générations, sa postérité). Dans cet endroit il n'est question que de la mort. Ensuite, à propos de la loi : m, -^ Et non abstulisti ah eis cor malignum, ut faceret lex tua in eis frnctum. -' Cor enim malignum baiolans primas Adam transgressas et victiis est, sed et omnes qui ex eo nati sunt. ^- Et facta est permanens iiifirmitas et lex cum corde populi cnm malignitate radicis; -■* et discess/t quod bonum est et mansit malignum. — Cum corde est pour in corde, d'après les versions orientales. On voit ici qu'Adam avait déjà avant la chute ce mauvais penchant, qui semble l'avoir entraîné à sa perte. Il demeure après lui, et lorsque Dieu donne sa loi, il n'enlève pas le mauvais penchant ; le mérite de l'homme sera d'en triompher grâce à la Loi, ce sera le fruit de la Loi. Mais cette

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cohabitation de la Loi et du mauvais penchant dans le cœur de l'homme n'eut pas d'abord d'heureux résultats : le bien s'en alla, vaincu par le mal. Cela est dit de la période qui va de la Loi à David; ce n'est point, comme le dit le P. Prat (1, 306), le résultat immédiat du péché d'Adam, comme si le penchant au mal qui se trouvait dans Adam était devenu dès lors plus puissant, plus tyrannique. Après David, nouvelle rechute, à l'imitation du péché d'Adam : m, -" Et dereliquerunt qui hahilahant civitatem^ in omnibus facie/ites sicut fecit Adam et omnes generationes eius; -^ utebantur enini et ipsi cor maliguum. C'est le même penchant mauvais qui persiste dans l'humanité, mais c'est le même qu'avait déjà Adam avant sa faute. C'est grâce à lui qu'il y a tant de pécheurs dans le monde. D'après le texte latin, il semble que ce mauvais penchant va en s'augmentant : vu, ''^ Increvit enini in nos cor malum, quod nos nbalienaçit ah his et deduxit nos in corruptionem et itinera morlis; et en effet le développement du péché dans le monde peut accroître les mauvaises dispositions par hérédité ; mais le syriaque fait seulement allusion à la présence du mauvais penchant. Ab his peut être une erreur de lecture pour a Deo. INIais voici le texte qui paraît le plus favorable au péché originel. Il faut le lire dans son contexte. Esdras s'est fait expliquer par l'ange ce qu'il advient après la mort : bonheur éternel ou perte éternelle. Considérant la situation en fait, il lui semble que les chances de damnation l'emportent de beaucoup, et il se plaint de la triste situation où l'homme se trouve. Ce n'est pas qu'il s'inquiète d'être condamné pour le péché d'Adam, et se reconnaisse coupable dès sa naissance ; c'est parce qu'il s'attend à ce que ses l^ropres péchés l'entraînent à la damnation. Mais en somme, c'est la faute d'Adam s'il se trouve réduit à cette fâcheuse extrémité : vu, ^^'^ melius erat, non dare terram Adam, '^*^ ^>el cum iam dedisset, coercere euin ut non peccaret. '^^'^ Quid enim prodest omnibus, in praesenli vivere intristitia et mortuos sperare punitionem? ^'^ 0 ta quid fecisti, Adam! Si enim tu peccasti, non est factum solius tuus casas, sed et nostrum, qui ex te advenimus. ^ '^ Quid enim nobis prodest, si pro?nissum est nobis inmortale tempus, nos vero mortalia opéra egimus. D'à- près les versions orientales, casus doit signifier non pas chute, mais plutôt malheur, calamité. En admettant qu'il s'agisse de la chute d'Adam, elle n'est point commune à tous comme un péché transmis, mais comme une situation déplorable; ce n'est donc point encore le péché originel au sens strict.

L'Apocalypse de Baruch ne dit pas davantage et se préoccupe même plus d'établir la responsabilité personnelle dé chacun. Le péché d'Adam a amené la mort, et la nécessité pour les hommes de reconquérir l'immortalité, avec peu de chances d'y arriver, si l'on considère l'étendue du mal en fait. La chute d'Adam obligeait Dieu à fixer le nombre de

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ceux qui seraient eng-endrés : xxiii, ' Quia quando peccavit Adam et décréta fuit mors contra eos qui gignerentur, tune numerata est multitude eorum... Tous sont exposés à périr : xlviii, ^- Et respondi et dixi : ο quid fecisti Adam omnibus qui a le geniti sunt! et quid dicetur Evae primae quae serpenti ohaudivitl ''•' quia haec tota multitudo ivit ad tormentum, neque est numerus eis quos ignis dévorât... ^^ tu enim olim praecepisli pulveri ut daret Adamum, et tu scis nunierum eorum qui ah eo geniti sunt, et quantum peccaverunt coram le illi qui fuerunt... ''"^ et de his omnibus finis eorum redarguet eos, et lex tua quam transgressi sunt... On voit que c'est tout l'opposé de l'argument de s, Paul. Tous ceux-là ont des péchés personnels. Des autres il n'est pas question. La responsabilité personnelle est encore plus marquée dans liv, '^ si enim Adam prior peccavit, et attulit mortem super omnes immaturam; sed etiam illi qui ex eo nati sunt unusquisque ex eis praeparavit animae suae tormentum futurum. Cette responsabilité personnelle se concilie avec le péché originel, mais ici l'opposition est marquée entre le péché d'Adam et les péchés des autres. Si s. Paul s'était exprimé ainsi, on ne pourrait conclure de son texte au péché originel. Dans l'allégorie des eaux noires et lumineuses, les premières eaux noires sont le péché d'Adam et ses suites : LAI, ** Quia enim cum transgressas esset, mors, quae non erat tenipore eius, fait, et luctus nominatus est, et angustia parata est, et dolor creatus est, et labor perfectus est, et iactantia (ou plutôt la maladie, d'après Charles) coepit slabiliri, et infernus postulare ut innovaretur in sanguine, et susceptio filiorum fuit, et fervor parentum faclus est, et magniludo humanitatis humiliata est, et benignitas elanguit... C'est bien une ère de péchés qui est inaugurée, et le péril entraîne même les anges; la concupiscence naît, trait fort intéressant. Mais on ne voit toujours pas de péché transmis; au temps d'Abraham tout s'améliore, et ainsi de suite. On dirait même que Barucli, que nous croyons postérieur à Esdras, a tenu à dissiper les doutes que faisaient naître certaines des expressions de son prédécesseur, et peutêtre à protester contre la doctrine de Paul : liv, ^^ non est ergo Adam causa, nisi animae suae tantum; nos çero unusquisque fuit animae suae Adam. Ce qui est la négation du iDéché originel, 11 n'y a donc dans toute la littérature apocalyptique aucun enseignement précis sur Adam, source du péché pour tous les hommes, leur transmettant une nature qu'on put dire contaminée par le péché.

L'examen détaillé de la littérature rabbinique nous entraînerait trop loin.

La jMichna (vers l'an 200) ne contient rien sur ce sujet. Dans la suite, on retrouve toutes sortes de spéculations sur la chute d'Adam et ses conséquences. Certains textes sont tout près de regarder le péché d'Adam

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comme le péché de l'humanité, et, en hébreu, rassimilation est toute naturelle. La théologie juive se rapproche naturellement de la théologie chrétienne lorsqu'elle considère Adam comme le chef de Thumanité, et lorsqu'elle touche aux effets salutaires de la circoncision. Cependant elle n'a jamais aiTirmé ni enseigné que le péché d'Adam ait été transmis comme péché à sa postérité. Tout ce qu'on a cité du mauvais penchant ne prouve pas l'existence dans chaque âme du péché d'origine, puisque Adam, même avant son péché, avait en lui ce mauvais penchant. Tout homme est placé entre un bon et un mauvais penchant; il choisit librement.

^lais quoi qu'il en soit de la théologie rabbinique, on doit constater que la théologie juive du i^^" siècle contenait ce principe: Du fait d'Adam le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort. L'homme était donc dépourvu des privilèges dont avait joui Adam ; cependant on n'avait pas déterminé — du moins à notre connaissance — si la perte de ces privilèges avait la nature d'un péché.

Pour l'affirmer, il fallait avoir une idée nette de ces privilèges, qui consistaient essentiellement dans l'amitié de Dieu, et savoir que Dieu avait résolu d'en investir tous les hommes, de telle façon que l'absence de sa grâce fût dans les fils d'Adam une véritable privation. Il fallait de plus concevoir Adam comme le chef responsable de l'humanité, constitué par Dieu dépositaire des biens surnaturels, de telle sorte que sa faute soit la faute de tous. Or ces notions de grâce, de vie divine, de Providence surnaturelle sur tous les hommes, ne furent bien connues qu'à la lumière de la Rédemption. C'est en opposition avec le Christ, source de la grâce, qu'Adam fut mieux compris comme source du péché; c'est parce que le salut de tous les hommes dépendait de la grâce du Rédempteur, que la situation des enfants morts sans baptême apparut plus lamentable.

La doctrine complète du péché originel est donc une doctrine chrétienne, que l'Ancien Testament ne pouvait que suggérer dans un sens large.

Etait-elle commune dans l'Église primitive avant l'intervention de s. Paul y On peut en douter, et en tout cas il n'y en a pas de trace ailleurs que chez l'apôtre. La révélation n'a été close qu'avec le N, T. ; Paul a pu être chargé d'éclairer sur ce point les fidèles. Ce qui pourrait le suggérer, c'est qu'après avoir énoncé le fait, il en fournit la preuve par un véritable raisonnement (v, 13. 14), ce qu'il ne fait pas pour les grandes lignes de la foi chrétienne, connues de tous. Peutêtre aussi pourrait-on distinguer, et attribuer en propre à Paul seulement la formule explicite qui rattache le péché, dont tous les hommes sont infectés, a Adam, en tant que type, par contraste, du Christ Sauveur.

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