‹ Saint Paul épitre aux RomainsChapitre 39 sur 94 · ΚΙΊ'.Ε .ILSTiriÉ, JUSTIFIKIÎ, JUSTIÏ ÎCATIOX · texte numérisé non relu

ΚΙΊ'.Ε .ILSTiriÉ, JUSTIFIKIÎ, JUSTIÏ ÎCATIOX

Puisque Paul reconnaît une justice, à la vérité une justice qui vient de Dieu, qui n'est pas acquise par les œuvres, mais communiquée par

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lui, n'est-il pas vraisemblable qu'il a employé un verbe pour exprimer cette situation ? C'est la question du sens de δικαιοΰν, à l'actif et au passif.

Les verbes en όο) ont le sens de rendre tel que l'indique leur racine. Ainsi δικαιο'ω devrait proprement signifier « rendre juste ». Ce sens ne se trouve pas dans le grec profane, et la raison en est assez naturelle. Quel que soit le sens de δίκαιοί, qu'il exprime une disposition droite à l'égard des autres ou plus généralement une disposition générale à bien remplir ses devoirs, cette disposition ne s'impose pas du dehors, parce qu'elle est propre k la personne. On peut employer δσιο'ιο dans le sens de purifier, mais pourvu qu'il soit question d'une purification extérieure. Chez les Grecs δικαιο'ω signifiait donc simplement regarder comme juste, comme convenable, trouver bon; et aussi rendre justice à quelqu'un ou le condamner. Le sens déclaratif large est le plus courant, mais le sens spécial de déclarer juste par un jugement est assez rare, et le mot se prête à de nombreuses combinaisons.

C'est aussi ce qu'on constate dans le grec de ΓΛ. T., où il traduit des mots hébreux variés et avec des acceptions différentes. On ne l'a pas suffisamment constaté.

M. Feine (1) est un des rares auteurs qui aient pris la peine d'examiner les quarante-cinq cas de la Bible grecque, mais il voit beaucoup trop souvent le sens de déclarer juste, si bien que sur les onze cas du Siracide, dix lui paraissent avoir ce sens, ainsi que les cas où « être juste » en hébreu est traduit par δικαιουν à l'actif ou au passif. Nous allons voir combien les faits sont plus nuancés.

Le verbe δικαιουν traduit m2 Ez. XXI, 13 (18) δ'τι δεδικαίωται « c'est jugé » ; cas obscur dont on ne peut rien tirer.

:2ΕΓ au niph. 1 Regn. xii, 7, au sens de juger; cf. Ez. xliv, 24, où il y a double traduction.

m Micli. VII, 9; Is. i, 17, à l'actif les deux fois dans le sens de plaider pour quelqu'un.

Ces cas éliminés comme sans importance pour notre sujet, δικαιουν rend les thèmes hébreux p"iï, Π3Τ et, si l'on tient compte du Siracide hébreu, ηρ: et Π2ΐ.

Le thème piy à la forme hiphil a le sens de déclarer juste. C'est une suite de cas parfaitement clairs, où δικαιουν est à l'actif : Ex. xxiii, 7 ; Dt. XXV, 1; II Regn. xv, 4 (avec une nuance); III Regn. viii, 32 = II Par. VI, 23; Ps. Lxxxi (lxxxii), 3; Is. v, 23 ; l, 8; lui, 11. Dans tous ces cas il est question d'un véritable jugement; le juge prononce que telle partie a pour elle le droit, la justice, la raison. Comme il s'agit d'hommes faillibles, ils pourront donner raison à celui qui a tort; le cas est prévu (Ex. xxiii, 7; Is. v, 23), mais cela ne change pas le sens du verbe. En

(1) Théologie des Neuen TeslamcnÎ, 1910, p. 339-ΊΊ8.

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aucun cas il ne signifie acquitter, ni condamner comme dans le grec ! classique), mais seulement donner gain de cause en déclarant le bon droit. J'ai compris dans le groupe déclaratif Is. lui, 11 que plusieurs critiques [Benz] donnent comme une preuve du sens causatif de rendre juste, parce que ce sens ne me paraît indiqué que par l'hébreu dont le grec peut s'être éloigné.

Cependant un de ces cas ils. l, 8) contient une nuance très notable : on εγγίζει ό οικαύοσάς με* τίς ό κρινόμενος αοι ; Ici en eii'ct οικαιο'ο) ne peut signi- !/ fier précisément déclarer juste dans un jugement, mais soutenir la justice de quelqu'un, le défendre en vue du jugement.

Il n'y a pas non plus de difficulté pour la forme hithpaël de p~À', qui signifie se justifier soi-même devant un juge, Gen. xliv, 16 (au pass.) et Sir. VII, 5, μή δίκαιου (hébr. pT-jyn) « n'essaye pas de te justifier, d'avoir raison » devant le roi.

La forme piël est rendue par l'actif Jer. m, 11; Ez. xvi, 51. 52, dans le sens de se montrer innocent, en comparaison d'un autre plus coupable (Jer.), ou d'innocenter une autre personne, à force d'être mauvais soi-même (Ez.). Ce n'est pas le juge qui prononce l'innocence (relative!) d'une des parties; c'est l'autre partie qui la fait ressortir. Ce n'est déjà plus le sensus forensis déclaratif. Le piël est rendu par le passif dans Job XXXIII, 32 : « Parle, car je désire te donner raison » de l'hébreu, devient : ôc'Àw γαρ οικακοθηναί σε, « parle, car je veux qu'on te donne raison ». Traduire comme M. Feine : « car je voudrais que tu fusses déclaré juste » comme une preuve que les Septante avaient en vue ordinairement le sensus forensis, c'est donner trop d'importance à Elihou qui n'est pas le juge officiel de la cause de Job. / Ce qui d'ailleurs nous autorise à traduire comme nous l'avoi^s fait, ' c'est le cas très fréquent du passif signifiant simplement « être juste », qui est précisément le fait méconnu que nous voudrions mettre en lumière. C'est, croyons-nous, le cas presque toutes les fois que δικαιουσ6αι traduit le qal hébreu p"j; dont le sens incontestable est « être juste » .

Voici les exemples :

Gen. xxxvin, 26 δεδικαιωτα• Θααάρ η έγ(ό « Tliamar est plus juste que moi, a raison contre moi ».

Ps. XVIII (xix), 10 τα κρίμ-ατα Κυρίου ά/ηίί'.νά, οεί'.καιωμένα (ΤΏΤϊ) « Ics jugements du Seigneur sont conformes à la vérité et à la justice ».

Il n'y a aucune raison de penser que le grec a entendu changer le sens de l'hébreu.

Ps. L (li), 4 δπο)ς αν δικαιωθεί εν τοις λογοις σου, passage d'autant plus important qu'il est cité par Paul (Rom. m, 4i. On admet sans sourciller que le grec a changé le sens de l'hébreu, très limpide : « pour que tu aies raison dans tes paroles, pour que ta justice soit reconnue «, afin

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d'y introduire Tidée d'une comparution de Dieu au tribunal de sa créature, qui le « déclare juste « ! C'est là une idée choquante qu'il ne faudrait admettre que si elle était évidente. Mais le grec peut très bien se traduire : « afin que ta justice soit reconnue » sans qu'il soit fait état dune sentence judiciaire. Cependant, à cause du second hémistiche (contresens en grec) nous admettons pour ce cas le sensus forensis.

Ps. cxLii (cxmi), 2 ού οικαιοιΟ•/-ί<7£ται... Le psalmiste demande à Dieu de ne pas le juger, non pas parce que personne n'est déclaré juste par lui, mais parce que personne n'est assez juste pour affronter son verdict : « aucun vivant ne paraîtra juste en ta présence ».

Is. xLiii, 9 και δ'.κο(ΐω6•/,τοίσαν « et qu'ils se justifient », qu'ils prouvent qu'ils ont raison.

Is. xLiii, 2() ïva ο'.καιω09;ς, parle donc <( pour obtenir justice » et non pas « pour que tu sois déclaré juste », ce qui n'est pas le cas.

Dans Is. xlv, 25 (26) l'hébreu signifie : « en lahvé obtiendra justice et se glorifiera toute la race d'Israël ». C'est un texte que Paul aurait pu citer pour montrer que l'A. T. connaissait la justice conférée. Le grec άπο y.\ipÎou οικαιωθησονται devrait donc signifier : « ils obtiendront justice du Seigneur » d'autant que le \'. 24 (25) dit : δικαιοσύνη κα\ δοςα ττρος aù-ôv ή'ςει. A tout le moins il n'est pas question de déclarer la justice d'Israël.

Dans Is. xlii, 21 « à cause de sa justice » est rendu Ινα δικαιο)67,. Le sens ne peut pourtant pas être : le Seigneur a voulu « être déclaré juste en justice », mais « montrer sa justice », ou simplement « agir avec justice ».

Dans tous les cas où l'hébreu a le qal de pli", le sens déclaratif est étranger à l'hébreu. Avant de supposer qu'il a été introduit par le grec dans un contexte qui ne le comporte pas, il convient d'essayer une traduction plus conforme à l'hébreu; elle existe dans le sens d'être juste, montrer sa justice, obtenir justice (1), sans qu'il soit nécessaire de donner au passif de δικαιουν le sens d'être déclaré juste en justice.

Le sens déclaratif est encore plus nettement exclu quand δικαιοΰν rend ~j", au qal « être pur », au piël « purifier ».

Mich. VI, 11 ει δικαιο^Ον-σεται « sera-t-il sans reproche? » (qal.

Ps. Lxxii (lxxiii), 13 est le seul exemple incontestable de l'A. T. pour le sens de « rendre pur » : άρα ματαίως εδικαίωσα τ/,ν καρδίαν μου, ΙΠ^Ϊ", Aq. εκαθάρισα, Sym. εκάΟαρα, Théod. COmme LXX εδικαι'ωσα.

Dans le Siracide, sur les onze cas, plusieurs répondent à un original hébreu connu : vu, 5 μή δίκαιου « ne te justifie pas toi-même », hithp. de p~i* que nous avons déjà rencontré ; x, 29 (32) τί; δικαιώσει, sens déclaratif très clair, comme les autres cas de l'hiphil de p-j,*; de même xlii, 2.

(1) Ez. XVI, 52, primo loco ne traduit pas le qal, ir.ais le piël; ce cas rentre dans le même ordre que Ez. xvi, 52, secundo loco.

126 ÉPITRE AtX ROMAINS, LA .iUSTIFICATIOX.

xiii, 22 (26) εοικαιωσαν répond à l'hiphil de ΠΕ"' : « Ils ont déclaré beau ».

Mais voici deux cas qui confirment ce que nous avons dit du sens du passif, « être juste » ; c'est lorsque ce passif répond au niph. de ^7:2 être innocent, impuni. Ainsi ix, 12 (17) έως αοου ou μή δικαιωθωσι et xxxiv (xxxi), 5 ό αγαπών γρυσίοΜ ού οικαιωθησΕται, qu'on aurait si aisément traduit : « ne sera pas déclaré juste » sans l'évidence de l'hébreu, lequel exige : «■ ils ne seront pas, il ne sera pas sans reproche. »

Dans les autres cas l'hébreu fait défaut. D'après les deux exemples précédents, on est fort tenté de supposer np: dans les cas qui sont tout à fait sur le même rytlimc : ε? δια κενής ώαοσεν ου δικαιοιθησεται (χχιιι, 14) et ού οικαιωθησεταΐ κάπηλος (χχνι, 28) et probablement encore : ού δυνησεται θυαος άδικος δικαιωθήναι (ι, 28). L'homme injuste et emporté ne saurait demeurer impuni, car la fougue de la colère amîine sa ruine. L'analogie des cas où c'est le Seigneur qui est en scène (Ps. xviii et l) suggère le qal de p~À' pour xviii, 1 κύριος μόνος δικαιωθησεται « le Seigneur seul sera reconnu juste », mais sans passer en jugement.

On voit ce que vaut l'affirmation de ΛΙ. Feine (p. 410) que sur onze cas du Siracide, dix signifient « déclarer juste »!

Il n'a même pas excepté xviii, 22 pour lequel nous n'osons proposer un équivalent hébreu : μή μείνγ,ς έ'ως θανάτου δικα!ο:)Οηναι, qui paraît signifier : « n'attends pas le moment de la mort pour te mettre en règle », ou d'une façon générale, ou, d'après le grec, en acquittant un vœu. De toute façon il faut soi-même se mettre en bon état, sans qu'il soit ici question d'une déclaration de justice.

Il reste dans ΓΑ. T. des passages de Tobie (ms. sinaïtique) où δικαιούται a le sens d'appartenir selon le droit (vi, 12-13; xii, 4), antérieurement à la déclaration judiciaire.

Dans les additions d'Esther (x, 9 [12]) δικαιοΰν a incontestablement le sens de l'aire droit à, sauver : και Ιμνη^θη δ θεός του λάου αύτοΰ, και εδικαι'ωσεν την κλτ,ρονομίαν εαυτού, cf. V. () [9], sans déclaration aucune (supposer pTï au piël?).

Ce qui précède est établi sur la Concordance des Septante d'après les principaux manuscrits. L'euqjloi du passif de δικαιοΰν comme traduisant le qal de p-y, dans le sens normal d'être juste, était sans doute plus fréquent dans les autres traductions. Voici les exemples colligés par Field :

Job X, 15 κα\ δικακοΟε'ις ουκ άρω κεφαλτ'ν lAq.) « et si je Suis juste, je ne lèverai pas la tête pour cela ». Job xxii, 3 l'va δικακοΟί'ίς (Sym.), traduisant : « Que tu sois juste ». Job xv, 14 και δτι δικαιωθησεται (Aq., Tliéod.), traduisant « pour qu'il soit juste », Job ix, 15 όστις εί δικαιοίθησομαι traduisant : « Si j'ai pour moi la justice ».

Il faut donc choisir entre deux hypothèses : ou bien δικαιουσθαι signifiait couramment « être ou devenir juste » , ou bien les traducteurs

ÉPITRE AUX nOMAIXS. LA .lUSTIlICATIOX. 127

i^rccs de tout acabit ont remplacé cette notion de justice par celle d'une justification prononcée dans un jugement positif.

L'Apocalypse de Baruch pose le même problème ou plutôt nous oblige à le résoudre dans le premier sens. Le texte syriaque est traduit du grec. Très souvent ce grec qui devait être δικαιο)ΰηναι représente simplement l'idée d'être juste. Voici des cas dans le latin traduit du syriaque (1) : xxi, 9 eos qui peccant et eos qui iustificanlur... xxi, 11 et si in tenipore multi pecccwerunt, eiiam alii non pauci iu.stificati sunt... 12 extremum coruni qui peccaçerunl, auL fineni eoruni qui iustificati sunl... xxiv, 1 peccata eorum qui peccaverunt... iustitia eorum qui iustificati sunt... Aussitôt après, ce même passif indique qu'on devient juste : XXIV, 2 videhis lon<j;aniinitalem Excelsi... qui longanimis erat in omnes natos qui peccahanL et iustificabantur... Ce sont des pécheurs qui n'étaient sans doute pas déclarés justes, d'après la manière qu'on prête à Paul, mais qui devenaient justes. Sur les nations qui n'ont jamais pratiqué la justice, on dit : iusti/icatae sunt, cf. lxii, 7. On cherchait sa justice dans la loi, li, 3 eliam gloria eorum qui nunc iustificati sunt in lege mea, c'est-à-dire qu'on devenait juste en la pratiquant.

Dans IV Esdr. xii, 7, le iustificari du latin doit signifier la même chose : si inveni gratiam ante oculos tuas et si iustiflcatus suni apud le prae multis...; les versions orientales indiquent plutôt la faveur de Dieu. En tout cas la comparaison « plus que d'autres » exclut une déclaration judiciaire en faveur d'Esdras, censé encore vivant.

On s'est appuyé pour le sensus forensis sur les Psaumes de Salomon, Mais il fau-drait derechef admettre que le juif s'était fait une habitude de convoquer Dieu à son tribunal, ou plutôt qu'il s'érigeait en tribunal d'appel des jugements de Dieu.

Quand le verbe δικαιουν est à l'actif, c'est le fidèle qui reconnaît que les jugements de Dieu sont justes, de la justice qui leur est nécessairement propre, sans qu'il soit censé lui-même prononcer en appel, Ps. Sal. II, 16; m, 5; iv, 9; viii, 7. 31. Dans deux cas le verbe est au passif, et, comme il s'agit de Dieu, il ne signifie pas que Dieu a été déclaré juste devant un tribunal, mais qu'il a été reconnu juste ou plutôt qu'il s'est montré juste : vill, 27 ΙοικαιώΟη ό θεός εν τοις κρίαασιν (χυτοΰ εν (probablement : sur] τοις εθνεσι της γης. De même ιχ, 3 ίνα StxatojGvjç, δ θεός, εν τ/ί δικαιοσύνη σου : les jugements de Dieu font ressortir sa justice.

(1) Ryssel et Charles dans leur traduction des apocryphes ont avec toute raison traduit le syriaque par « être juste ». Charles en a donné la raison : c'est que ce devait être le texte hébreu, traduit par δικχιούσθαι en grec. Seulement il faudrait en conclure- qne δικαιοϋσθαι ne signifiait pas « to be justifiod » {Apocnjphes, p. 493), mais simplement « être juste ».

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11 est tout à fait probable que ces deux passifs représentent p~i"• au qal. Nouvelle indication que « être » ou « se montrer juste « pouvait être rendu de cette façon. Dans les Testaments des XII Patriarches, Siméon VI, 1 όπως οι•/.αιο)Οώ άπο της αμαρτίας υαίον « afin que je dégage ma responsabilité de votre péché » et Dan m, 3 îv/.aioi τα πραχΟέντα, Tâme « approuve les actes » du corps, étant elle-même mal disposée.

On voit combien il est peu exact de dire avec Sanday-Headlam que dans l'A. T. le mot a toujours ou presque toujours un sens forensique ou judiciaire. Cela est vrai de οικαιοΰν à l'actif, avec le sens de défendre, pour Is. L, S. Quant au passif, on ne peut indiquer qu'un cas où le sens « être déclaré juste en justice» s'impose incontestablement (p. 125). Dans un très grand nombre de cas, le sens est bien plutôt intransitif que passif : être juste, devenir juste, se montrer juste, faire prévaloir son droit, être innocent, impuni. Si plusieurs fois il est dit de Dieu, ce ne peut être tout au plus que dans le sens d'être reconnu juste.

Si Dieu est le sujet du verbe actif, il va sans dire qu'il ne reconnaît ou déclare juste que celui qui l'est réellement. Nulle part un acquittement par grâce n'est exprimé par l'idée de rendre justice. L'usage des apocryphes comporte les mêmes nuances. Evidemment saint Paul devait tenir compte de l'usage reçu de son temps, mais on voit combien cet usage était flottant. 11 lui était certes permis de se servir d'un mot très vague pour exprimer ses idées nouvelles. Et ce serait sans doute une autre exagération de penser qu'il lui a donné dès le premier emploi un sens précis, toujours le même. S'il aime les situations franches, il ne répugne pas non plus à l'emploi des nuances. D'après certains auteurs, on dirait que οικαιουν à l'actif et au passif doit nécessairement avoir le sens de déclarer juste ou de rendre juste.

Encore le terme de « déclarer » est-il trop spécial, puisqu'il se réfère à une décision solennelle. Les exégètes catholiques ne sont pas réduits à l'option entre le sensus forensis proprement dit et le don de la justice. Partout où le sens de « déclarer » est le plus vraisemblable, celui de « reconnaître » suffit, et il a l'avantage d'insister sur la justice objective, base du jugement. De plus il s'applique au cas où l'homme reconnaît la justice de Dieu sans être proprement son juge, et il s'applique dans le courant de la vie en dehors du jugement dernier.

Une première ligne de démarcation pour le sens de justifier serait donc bien placée entre le sens eschatologique proprement dit et les autres sens.

S'il s'agit du jugement dernier, Paul est d'accord avec les Juifs, il sera rendu par Dieu, dans des assises solennelles. Dieu jugera avec justice. Le juste sera donc déclaré juste. Mais il est déjà difficile de distinguer les textes qui se rapportent à ce moment.

Iloltzmann en reconnaît plus que Feine, qui en reconnaît plus que

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Zalin. Voici la liste la plus complète : Rom. ii, 13; m, 20 (= Gai. ii, 16); III, 30; Gai. ii, 17; m, 11 (= Rom. i, 17). 24; v, δ; I Cor. iv, 4; Rom. vni, 30. 33. Je ne la discuterai pas dès à présent, pour éviter les répétitions.

De ces textes je ne retiens comme franchement cscliatologiqucs que Rom. Il, 13. Dans ce cas le sensns forensis déclaratif ressort nettement du contexte. Mais aussi δικαιοΰσθαι y paraît sine adiuncto, sans que rien indique que la justification procède d'une disposition ou se fasse au moyen d'une disposition, ou qu'elle ait lieu « devant » Dieu.

Ce point acquis, a-t-on le droit d'étendre le seiisus forensis à la situation du chrétien dont il est dit qu'il est justifié ou que Dieu le justifie? Autant la déclaration est à sa place au dernier jugement, autant elle serait étrange quand la justification est censée accomplie ici-bas. Sans doute Dieu est éternel et tout se passe sous son regard. Si quelqu'un est juste, il le sait, il le reconnaît; il le note sur ses tablettes s'il s'agit d'une action insigne (1). Mais pourquoi ferait-il une déclaration en justice? Les Juifs ne l'ont jamais prétendu. Ce ne serait donc pas pour se conformer à leurs idées que Paul aurait introduit cette déclaration de justice. L'a-t-il introduite dans un sens particulier? Nous pouvons demander qu'on précise ce sens. Si Dieu se prononce comme juge, il est absolument impossible qu'il déclare juste quelqu'un qui ne lest pas. Le déclarer juste en lui imputant la justice d'autrui pourrait s'entendre, à la condition que cette justice lui soit vraiment appliquée. Sinon cela veut dire simplement que Dieu pardonne à une personne en faveur d'une autre. Mais alors que vient faire cette déclaration de justice? Dieu n'agirait plus comme juge, mais comme souvei^ain. La formule « Dieu déclare juste l'impie » n'a plus de raison d'être, et d'autre part διχαιοϋν n'a pas le sens d'acquitter. Donc, s'il y a de la part de Dieu déclaration de justice, la justice propre étant exclue, — ce qui est le cas d'après les luthériens, — cela veut dire simplement qu'il tient pour justes ceux auxquels il a appliqué la justice de Jésus-Christ. Mais si Paul a pu, ce que personna ne nie, faire allusion à cette sorte de constatation divine, il a pu aussi faire allusion à l'application elle-même, soit de la part de Dieu qui concède, soit de la part de l'homme, qui entre à tout le moins dans un rapport nouveau avec Dieu. Comment savoir s'il s'agit de constatation ou d'application? A prendre les choses du côté de l'homme, c'est-à-dire au passif, si l'homme est tenu pour juste, c'est donc « par » Dieu, et, s'il devient juste, c'est « devant » Dieu. De plus, si l'homme est tenu pour juste, c'est par un acte de Dieu seul qui ne demande aucune collaboration de sa part; si donc il est justifié au moyen d'une disposition quelconque, le sens est qu'il devient

(1) Jubilés, XXX, 17.

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juste grâce à cette disposition. Du côté de Dieu, c'est-à-dire à l'actif, il en sera de même quant au second cas; s'il justifie au moyen d'une disposition de l'homme, ce sera donc qu'il le rend juste par ce moyen. Si aucune disposition n'est indiquée, le sens demeurera indécis, et il faudra recourir à d'autres raisons pour le déterminer. C'est sous le bénéfice de ces observations et en tenant compte de ces critères, qu'on examinera les cas du passif et de l'actif.

Rom. III, 4 est une citation du Ps. li, G, qui a été examinée plus haut (p. 125).

riom. ni, 20 a une saveur eschatologique à cause du futur δικχιωΟησεται, mais c'est une citation libre du Ps. cxliii, 2; le futur n'a guère qu'une valeur logique. Etant donné l'état du monde, les hommes doivent s'attendre à une condamnation, parce que personne ne sera en état d'établir sa justice « devant « Dieu : Ιν(όπιον αυτού ne permet pas de traduire : « sera déclaré juste ». De même pour le ού δικαιωθησεται de Gai. II, 16, quoique la citation soit moins complète.

Rom. III, 24 δικαιούμενοι δο^ρεάν τη αύτοΰ yapiTt δια της άπολυτρώσεως... on pourrait traduire le début : « tenus pour justes gratuitement par sa bonté », — mais comment cette déclaration (?) se fait-elle au moyen de la rédemption? puisque la rédemption joue le rôle d'une cause instrumentale, on s'attend à un résultat positif. Donc : « devenus actuellement justes », etc..

Rom. III, 28 confirm.e ce sens, car l'homme joue un rôle et la justification se produit par la foi : λογιζο'μεΟα γαρ δικαιοϋσθαι πίστει άνθρο^πον... « nous estimons que l'homme devient juste par la foi », etc.

Rom. IV, 2 : « Si Abraham est devenu juste en suite de ses œuvres, il a sujet de se glorifier » ; parce que l'action personnelle est mise en relief; ou tout au plus : si Abraham a été reconnu juste.

Rom. Λ', 1 δικοίίοιθί'ντε.; ουν εκ πίστεως. Les mots ε'κ πιστεο)ς sont moins nets pour affirmer le rôle de la foi que otà πίστεως ou πίστει. Mais Paul a-t-il conçu le rôle de la foi de deux manières différentes? De toute façon, la foi est une disposition personnelle de celui qui a été justifié. « Reconnus justes en suite de la foi » est une traduction possible ; mais α devenus justes (à un moment donné) en suite de la foi » est beaucoup plus naturel, surtout si au v. 2 τη πίστει est authentique [Soden sans crochets). La même idée reparaît plus loin (Rom. xiv, 17) dans un passage déjà cité, où la justice est une réalité avec la paix, comme

Rom. v, 9 δικαιωθε'ντες νυν εν τω αϊματι. La causalité du sang rédempteur suggère un effet réel dans le fidèle. On concevrait que le fidèle fût tenu pour juste à cause du sang du Christ, mais s'il est pour ainsi dire trempé dans son sang, n'est-ce pas pour s'imbiber de sa justice?

Rom. VI, 7 ό γαρ αποθανών δεδικαίοηαι άπο της αμαρτίας. Sens particulier.

Kl'lTHIi AUX liOMAIXS, LA JUSTIl ICAïIOX. 131

Ni « déclaré juste », ni « devenu juste », mais « mis hors de cause ». C'est une comparaison avec ce qui se passe dans le monde profane, sans portée pour la théorie paulinicnne de la justification. On peut comparer Testaments des XII Patriarches, Siméon vi, 1.

I Cor. ΙΛ', 4 OO^h γο(ρ ε[Λαυτ(ο σύνοιοα, αλλ' ουκ εν τοΰτω δεοικαύομαι, « je η ai conscience de rien (de coupable), mais je ne me tiens pas pour juste à cause de cela », et non pas : « Mais je ne suis pas déclaré juste pour cela ».

I Cor. VI, 11 άλλα άπελ.οΰσασΟε, άλλα ήγιάσΟητε, άλλα ε'οικαιώΟ(•,τε... « mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés (vous êtes devenus saints), vous avez été justifiés (vous êtes devenus justes) »... Quoi de plus clair pour prouver que la justification n'est pas une déclaration extérieure distincte de la sanctification qui est intérieure?

Gai. II, 16. Paul et les chrétiens poursuivent-ils une déclaration de justice ou la possession de la justice? ils savent qu'on ne devient pas juste à coup d'œuvres de la loi, mais par la foi (δια πίστεο^ς) ; ils veulent donc devenir justes εκ πίστειος, ce qui marque bien que ε'κ πίστείος répond à la même idée que δια πίστεο);.

Gai. II, 17 continue la même idée. Ce que Paul cherche « dans le Christ », c'est la justice et non point une déclaration de justice.

Gai. m, 11 ούδεΙς δικαιούται παρά τω Οεω « personne ne peut établir sa justice devant Dieu » (à coup d'œuvres de la loi), et non pas « personne n'est déclaré juste devant Dieu », car c'est Dieu seul qui peut déclarer juste. Dans ce cas Paul eut écrit παρά τον Οεο'ν.

Gai. III, 24 ι'να ε'κ πίστεως δικακοΟάνν.εν. Quoique le verbe indique le futur, ce n'est que relativement au temps où nous étions sous la loi, comparée à un pédagogue. Or ce temps est passé depuis l'avènement du Christ. La justification a donc eu lieu. Elle a eu lieu en suite de la foi. Le rôle de la foi, fut-ce comme simple condition, n'est pas favorable au sens déclaratif.

Gai. V, 5 est un des textes qu"on interprète le plus généralement dans le sens eschatologique [Tobac, Lietzmann, Bousset, eic.). C'est, je pense, à tort (avec Lipsiiis, Cornely etc.). Le v. 4 ne peut s'entendre que du temps présent et des efforts personnels des Juifs : καταργηΟητε άπο Χριστοί) οιτινες εν νο'μω δικαιούσθε, της χάριτος εςεπε'σατε « VOUS avez été détachés du Christ, vous avez été déchus de la grâce (noter les aoristes), vous qui cherchez la justice dans la loi ». Les Judéo-chrétiens ne prétendaient pas être déclarés justes gratis, mais prétendaient acquérir la justice; ils y travaillaient dès ce moment ; δικαιούσθε, vous vous créez ou prétendez vous créer une justice légale. Il est vrai qu'à cet état Paul oppose l'espérance chrétienne : ήμεϊς γαρ πνεύματι ε'κ πίστεο^ς ελπίδα δικαιοσύνης άπεκδεχο[^.εθα. Or attendre l'espérance ne signifie pas entretenir l'espérance, mais attendre ce qui est l'objet de l'espérance, puisque

l'espérance comme terme de l'attente ne peut être l'espérance subjective (cf. Tit. II, 13; Rom. viii, 24; Col. i, 5), Cette espérance est déterminée par la justice. Si la justification peut être future, ouvrir les destinées éternelles, on ne peut le dire de la justice dans la doctrine de Paul. Au dernier jour, la justice est constatée, déclarée, mais non accordée. Ce n'est plus le moment. On ne doit donc pas traduire « l'espérance qui est la justice », mais « l'espérance qu'attend la justice » (déjà reçue). Il s'agit en effet d'un fidèle qui est en possession de l'esprit et qui agit εκ πίστε(ος. Ces derniers mots à eux seuls suggèrent déjà la justification, sinon comme acquise, du moins comme proche, et non comme renvoj^ée au dernier jour. Mais Iv πνεύακτι ne laisse pas de doute sur la justification antécédente au moment où l'espérance se développe (Rom. \, 1 ss.).

Tit. m, 7 est évident dans le sens d'une justice réelle. I Tim. m, 16 se dit du Christ, et n'a rien à faire avec la justification. On le voit, le passif n'exige jamais le sens déclaratif quand il s'agit de la justification, non point eschatologique, mais chrétienne. Le sens de devenir juste, par un don de Dieu évidemment, et dans le Christ, dans son sang, par sa rédemption, ce sens est souvent exigé et suffit toujours. D'autre part nous avons vu ce sens courant dans ΓΑ. T. pour traduire l'intransitif pli', et dans les apocryphes, surtout dans l'Apocalypse de Baruch. Cette concordance paraît tout à fait décisive, d'autant que Paul, admettant chez le fidèle une justice de Dieu communiquée, lui donnait ainsi une expression traditionnelle. Seulement, d'après sa doctrine, devenir juste, c'était, en réalité, être mis par grâce en possession de la justice.

Ce sens du passif nous autorise à chercher dans l'actif quelque chose de correspondant. L'actif, lui, ne comporte pas une solution moyenne, le sens instransitif étant naturellement exclu. Or δικαιουν dans l'A. T. signifie bien « déclarer juste ». Ce sera le sens de Paul, à moins qu'il n'ait changé le sens du mot en changeant l'aspect de la justice. Si Dieu la donne, pourquoi δικαιοΰν ne signifierait-il pas « rendre juste » comme tout autre verbe en όω signifie rendre tel ou tel, par exemple τυφλουν « rendre aveugle »V Voyons les cas.

Rom. m, 2ϋ εις τον είναι αύτον δίκαιον και δικαιοΰντα τί;ν εκ πίστεως Ίτ^σοΖ pourrait être entendu dans l'un ou dans l'autre sens, si la mention de la disposition du fidèle ne faisait pencher pour le sens de rendre juste. D'autant que tout près nous avons que εκ πίστεως est synonyme de δια πίστεως.

Rom. m, 30 6 θεός δς δικακόσει... εκ πίστεως... δια της πίστεως. Le futur suggère un sens eschatologique, mais il est exclu par la causalité de la foi qui est plus à sa place dans le temps présent qu'au jour du jugement. Dieu justifiera donc chaque fois que l'occasion s'en présentera. Puis-

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qu'il justifie au moyen de la foi, c'est donc pour aboutir à un effet réel dans l'âme, il rendra juste.

Rom. IV, 5, « justifier l'impie » ne peut être « déclarer juste l'impie ».

Rom. VIII, 30 {bis) εδικαιωτεν n'est point caractéristique en soi, mais doit être solutionné d'après les cas précédents, et le voisinage de εδόξασεν qui est certainement causatif. Donc « a rendu juste ».

Rom. VIII, 33 θεός ό δίκαιων rappelle Is. l, 8, et peut être pris dans le même sens spécial de « défendre contre d'injustes accusations ». Dieu intervient, non pas au dernier jugement, mais chaque fois que cela est nécessaire. Ou plutôt : « C'est Dieu qui donne la justice, qui donc condamnerait? » Le sens déclaratif est exclu, parce que, après une déclaration de justice, l'hypothèse d'une condamnation ne peut même pas se présenter.

Gai. III, 8 ε'κ πίστεως δικαιοϊ τα εΟνη δ θεός, Dieu confère la justice aux nations en suite de leur foi. Ce passage ressemble à Rom. ix, 30, où les nations appréhendent la justice, εΟνη δικαιοσυνην κατε'λαβεν, et à Rom. v, 17, où les fidèles reçoivent le don de la justice.

Nous avons tenu à interpréter δικα',ουν, à l'actif et au passif, en laissant à l'expression toute sa souplesse. Néanmoins, lorsque le terme est en contact avec l'idée de foi, le concept prend une physionomie très particulière, celui du don et de l'obtention de la justice : διχαιουν est le terme qui exprime l'action de Dieu que nous avons constatée à propos de δικαιοσύνη. Cette conclusion sera plus ferme si le nom d'action tiré de ce verbe admet la même signification. Δικαίωσις figure Rom. iv, 25 dans un contexte difficile, ήγε'ρθη δια τήν δικαίωσιν ημών « Jésus-Christ est ressuscité à cause de notre justification ». Or pourquoi Paul aurait-il parlé ici de la résurrection, si la justification n'était qu'une déclaration de justice? Elle résulterait bien plutôt de la mort de Jésus. La résurrection suggère l'idée de la vie. Et en effet, dans le second cas où figure δικαιωσι; (Rom. X, 18) la justification est une justification dévie, c'est-à-dire qu'elle est un principe de vie. Suit le passage déjà cité sur les fidèles constitués dans la justice.

Concluons donc que tout ce que dit Paul de la justice de Dieu, de la justice donnée aux fidèles, de la justification, est parfaitement homogène si nous prenons le mot justifier dans le sens de conférer la justice. Evidemment, puisque les fidèles sont justes, Dieu les tient pour justes. Mais la première idée est la principale et la racine de l'autre. Dans le système du sens forensique, c'est tout au plus si la réalité de la justice résulte de la déclaration. Pour admettre un pareil renversement de l'ordre naturel, il faudrait une bien forte raison. On croit la trouver dans le sens eschatologique fondamental de la justification. Voyons encore.

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