L ABROGATION DE LA LOI
est sûr et c'est précisément pour cela que la ruine d'Israël le scandalise. Barucli ajoute : « Nous avons confiance en toi, parce que la Loi est auprès de nous, et nous savons que nous ne tomberons pas, tant que nous gardons tes observances; nous serons toujours heureux du moins en cela que nous n'avons pas été mêlés aux gentils » (Bar. xLviii, 22 s.).
Cette confiance dans les œuvres de la Loi ne pouvait plaire à PauL Mais était-ce une raison pour supprimer la Loi elle-même? Les prophètes avaient annoncé une effusion de l'Esprit-Saint. Ne serait-ce pas afin de faciliter l'accomplissement de la Loi? C'est ce que semble croire le livre des Jubilés (i, 23), si profondément convaincu de la perpétuité de la Loi qu'il la fait remonter aux premiers âges du monde, ou plutôt aux tables éternelles. La Loi est éternelle, et par conséquent l'unique moyen de salut.
On a dit souvent que le judaïsme avait deux côtés : la Loi et le Messie. M. Charles en est persuadé. Il prétend que dans les apocalypses messianiques « l'attente du Messie tend à éclipser la suprématie de la Loi, et que, après l'avènement du Messie, il n'y est plus fait allusion » (Bar. Lxx-Lxxiv). C'est une erreur, du moins quant au pharisaïsme. Si quelques Juifs ont pensé que la Loi disparaîtrait avec le Messie, nous n'en savons rien, et cela est d'autant moins probable que des Juifs môme convertis, tels que les Apôtres, ne l'ont pas dit ouvertement avant l'entrée en scène de Paul. Les textes que nous possédons sont pour la pérennité absolue de la Loi. Tout ce que concédaient les Juifs alexandrins, avertis de l'impossibilité de la faire accepter des gentils, c'était que certains articles n'avaient qu'un sens symbolique. Faire cette part à l'esprit grec, c'était maintenir plus sûrement l'ensemble de la Loi. C'est l'esprit de la lettre d'Aristée. Et quant au Messie, le héros national, il n'éprouverait pas sans doute ces scrupules du sens humain. La Loi était pour toujours destinée à conduire les justes jusqu'au seuil de la vie éternelle. Elle n'avait plus de raison d'être dans le monde futur, mais le Messie n'appartenait pas à l'au-delà, il devait paraître sur la terre, et n'avait même pas pour mission de sauver les Israélites en vue du monde futur, si ce n'est en leur faisant observer la Loi. C'est naturellement le cas des Jubilés, très peu messianiques : « et dans ces jours les enfants commenceront à chercher les lois, et à poursuivre les commandements, et à retourner dans les sentiers de la justice » (xxiii, 26). Le psaume de Salomon qui est tout entier consacré au Messie ne parle pas de la Loi en termes exprès, mais il la suppose constamment, et le rôle du Messie sera en particulier de « purifier Jérusalem au moyen de cette sanctification qu'elle avait dès l'origine » (Ps. Sal. XVII, 34). Un autre psaume parle du « témoignage dans la loi de l'alliance éternelle » (x, 5). Quant à Esdras, même lorsqu'il gémit
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de la perte des Israélites, il note que la Loi ne périt pas avec eux, et n'est pas pour cela atteinte dans l'honneur qui lui est dû (IV Esdr. IV, 36). Ce n'est pas le Messie qui y changera rien, puisqu'il n'inaugure même pas le monde à venir, auquel il est antérieur. Et de même, dans Baruch, la véritable espérance d'Israël c'est la Loi, les païens euxmêmes seront jugés d'après la Loi, car, s'ils l'ont ignorée, c'est par orgueil (cf. Le Messianisme... p. 106 ss.). Il est vrai que dans les Paraboles d'Hénoch, le Messie est le chef de l'au-delà. Mais on a franchi la période intermédiaire sans y toucher. Le messianisme étant confondu avec le monde futur, le Messie est juge, non Sauveur, et la question de la Loi après l'avènement de ce Messie ne se pose même plus. Tandis que, Jésus ayant paru sur la terre comme Messie, pour sauver les hommes du péché et les faire jouir de la vie éternelle, l'opposition était flagrante entre la confiance dans la Loi et la confiance dans le Christ. Les Apôtres plaçaient leur confiance dans le Christ autant que Paul, mais, précisément parce qu'il connaissait mieux la doctrine officielle des Pharisiens sur la Loi, il était mieux à même de mesurer l'incompatibilité, et la nécessité de trancher dans le vif quant aux principes, sauf à user en pratique de tempéraments par condescendance. Les Pharisiens disaient : le salut n'est que dans la Loi. Paul répond : le salut n'est que dans le Christ. Et on ne peut pas dire : « conservons donc la Loi, en plaçant notre confiance dans le Christ », parce que ce serait méconnaître le caractère propre et voulu de Dieu de cette Loi, qui était, non point un instrument secondaire de salut, mais un instrument provisoire, qui conduisait au salut sans le contenir, et qu'il fallait briser, lœuvre accomplie, de peur qu'il ne gêne. Il est nécessaire, pour construire une voûte, d'employer des formes en bois; si on les laissait sur place, elles empêcheraient de voir la voûte ellemême, et quelques-uns croiraient qu'elles portent l'édifice.
Or on peut se demander ici si Paul n'a point été trop sévère, et si les Pères et les docteurs catholiques n'ont pas été mieux inspirés en distinguant dans la Loi mosai'que la partie morale qui demeure, et les cérémonies qui sont abrogées.
Mais entre cette opinion et celle de s. Paul, il n'y a guère d'autre différence que des mots. Les théologiens ne prétendent pas que la loi morale est obligatoire parce qu'elle est contenue dans le Pentateuque. Le décalogue lui-même n'est pas enseigné aux enfants de cette manière, puisque le jour du repos est changé et que la défense de faire des images n'est pas maintenue. Quand on dit que rien ne demeure de l'ancienne Loi que ce qui est conforme à la loi naturelle, comme le fait s. Thomas, on insinue que la Loi conserve son efficacité à un autre titre. Personne dans le catholicisme ne songe à mettre la Loi ancienne à côté de la loi de grâce comme étant actuellement obligatoire.