L ABKOGATION DE LA LOI
Et de son côté Paul n'a puisé dans sa foi nouvelle qu'une plus grande haine du péché, un plus grand désir de faire régner la loi morale, sous forme d'obéissance à Dieu. Il le dit expressément (viii, 4).
Ce qu'on a des deux parts reconnu caduc, c'est l'ancienne Loi comme instrument de salut. Si elle était demeurée obligatoire, il y avait donc, outre la foi et la pratique chrétienne, un ordre, subordonné, mais essentiel, de préceptes anciens à suivre pour être sauvé. Paul ne l'a pas voulu. Son argumentation a pris différentes formes, selon les différents aspects de la Loi, mais le principe fondamental est que le Christ suffit à tout.
Et c'est précisément ce que niaient ses adversaires. D'après eux, il ne suffit pas de reconnaître Jésus pour le Messie, il faut encore observer la Loi. Le Messianisme, dans les desseins de Dieu, est un épisode destiné à mettre la Loi en valeur, car elle est éternelle. Paul répond : le Messianisme est un ordre nouveau, que l'ancien ordre préparait, n'étant que temporaire. Précisément parce que la Loi était une institution divine, on ne pouvait songer à en prendre et à en laisser. La question était de savoir si, dans les desseins de Dieu, elle était donnée pour toujours, comme un idéal qu'il fallait seulement atteindre et auquel le Messie luimême était subordonné; ou si elle avait été donnée pour un temps, afin de préparer le règne du Messie. La question ne pouvait être tranchée qu'en comparant les deux régimes : l'un est le régime de la loi, l'autre est le régime de la grâce ; l'un en face du péché est impuissant, ou plutôt n'aboutit qu'à multiplier le péché, l'autre efface le péché et donne la force de ne plus le commettre ; l'un est une législation communiquée par Moïse, l'autre est le salut apporté par le Fils de Dieu; le premier est le règlement qu'on impose à des serviteurs ou à des esclaves, le second est une manifestation d'amour paternel.
Mais au fond de tout est le principe que nous sommes sauvés par l'union au Christ, tandis que personne n'a jamais été sauvé par la vertu de la Loi. Elle a toujours été vide de grâce, et on ne saurait le lui reprocher. Mais la déclarer encore obligatoire, c'eût été méconnaître que Dieu ne l'avait donnée que comme un intermédiaire entre la promesse et l'accomplissement de la promesse. Si elle n'est pas obligatoire, on peut en pratiquer les observances dans l'intérêt de l'évangile, auquel elle est subordonnée dans les desseins de Dieu, mais il est évident que l'intérêt de l'évangile sera qu'elle disparaisse un jour tout à fait, parce que l'évangile tend à l'unité.
Pour plus de précision, on peut ramener les arguments de Paul à trois :
I. Par la foi en Jésus nous avons la justice, que la Loi ne pouvait donner; or la Loi elle-même rendait d'avance hommage à cette justice (Rom. m, 21) ; elle lui était donc subordonnée, comme un régime de loi à un régime de grâce (Rom. vi, 14); chercher encore la justice dans la
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Loi, c'est dire que le Christ est mort inutilement (Gai. ii, 21). La Loi n'est donc plus obligatoire pour le salut, et mettre sa confiance dans la Loi, c'est rejeter le salut. C'est l'argument théologique principal.
IL La preuve que la Loi n'a été donnée que pour un temps, c'est qu'elle traite les hommes en serviteurs, tandis que dans le Christ nous sommes fils de Dieu. Pour mieux montrer les rapports des serviteurs avec les fils, Paul emploie la comparaison de l'enfant, élevé dans la dépendance d'un pédagogue, qui est un jour affranchi de cette tutelle humiliante (Gai. iv, 1 ss.). De même la Loi n'a plus autorité sur nous, qui traitons directement avec Dieu notre Père.
IlL L'action de la Loi était limitée dans l'espace, ou du moins elle avait été faite pour les Juifs. Aujourd'hui, tous étant enfants de Dieu, il n'y a plus ni Juifs ni gentils (Gai. m, 28). Les chrétiens sont un même corps dans le Christ, parce qu'il a aboli la barrière qui les divisait (Eph. II, 13 ss.;.
Paul ne dit donc pas que la Loi est abrogée parce qu'elle avait les imperfections inhérentes à toute loi, mais parce qu'elle constituait tout un régime imparfait qui devait disparaître devant le régime plus parfait qu'elle-même avait annoncé. S'il a démontré si rigoureusement l'impuissance de la Loi, dont le péché s'était joué, c'est parce que ses adversaires s'obstinaient a méconnaître ce point et à placer dans la Loi la source de toute justice. Il fallait donc affirmer très fort que la loi de Dieu, comme toutes les autres, ne pouvait que signaler le péché sans donner la force de le vaincre. La grande démonstration de l'épître aux Romains constatant l'impuissance de la Loi par les faits (ii-m, 20) et par le raisonnement (vu, 7-25) n'est que la base de l'argument définitif, mais une base indispensable, et Paul savait bien que gagner ce point c'était réduire ses adversaires au silence, en dépouillant la Loi mosai'que d'une auréole qui ne lui appartenait pas.
II fallait cependant expliquer pourquoi Dieu avait institué un régime si insuffisant, et dont l'Apocalypse d'Esdras se plaignait déjà. Paul, quand il est dans la construction de sa thèse, ne touche que le point qui la regarde. La Loi a été l'occasion de péchés plus nombreux, de transgressions plus caractérisées. Dieu le savait d'avance, et par conséquent il faisait rentrer ce fâcheux résultat dans son but. Le péché mieux connu, l'insuffisance de la Loi reconnue, la nécessité de la grâce apparaissait plus clairement. C'était dire que Dieu se proposait de tirer le bien du mal. Mais ne se proposait-il pas, en donnant la Loi, un avantage positif, et ce plan a-t-il été complètement frustré? Il faut bien reconnaître que jusqu'au chap. ix, Paul ne se préoccupe pas de cet aspect de la question. Ce qu'il dit est juste, le raisonnement irréfutable. Mais il y avait d'autres éléments dont il fallait tenir compte. C'est pourquoi l'Apôtre reviendra sur ce sujet dans les chapitres ix-xi.