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LA FOI & L'ESPERANCE

Voici les vertus présentement existantes : la Foi, l'Espérance, la Charité: trois vertus \ » les plus hautes, les plus dhnnes, comme ayant Dieu pour objet immédiat, et initiant l'homme dès l'exil aux mystères de l'éternelle vie. La Foi prend l'homme justifié sur ses ailes, le porte jusqu'au seuil de l'éternité et lui donne à travers un voile, en énigme 2, une première vue des choses dont il aura plus tard la claire vision. C'est là l'objet propre de la foi; et ce regard surnaturel commence l'œuvre de la transformation déifique de l'homme : radix totius », L'Espérance le continue. A peine l'homme a-t-il entrevu ce monde surnaturel de la foi , il lui naît au cœur d'immenses et surhumaines aspirations : Il a la volonté ar^ dente, il conçoit Vaudacieux dessein de sortir de sa prison terrestre, et d'être présent devant leSeigneur*, à ses pieds,

1 1 Cor. XIII, 1 3. — 8 ICor,xiii, 12.— 3 Concil. Trid. — * Il Cor. v, 8,

244 CHAPITRE DlAlKMi:

sur son cœur, sur son trône. De la foi naU l'espérance que nous attendons * . Entrevu par la foi, réclamé par l'espérance, le bien suprême devient alors l'unique amour de l'âme justifiée : la Charité inaugure sur la terre l'union qui doit se consommer dans le ciel ; et, plus excellente 2 que la foi et l'espérance, la charité donne à ses deux sœurs leur fécondité et leur perfection : La foi opère par la charité '. — L'espérance ne trompe pas, puisque la charité de Dieu est répandue dans nos cœurs *.

I. — Le rôle, les grandeurs, la nécessité de la foi ressortent de l'élévation même de l'homme à l'état surnaturel. Si Dieu eût laissé l'homme vivre et se mouvoir dans une sphère purement naturelle, sa raison eût sans doute trouvé toujours d'obscurs abîmes dans l'empire inférieur livré à la puissance de ses explorations ; l'infini l'eût toujours enveloppé et avec lui le mystère : toutefois il eût pu, sauf à respecter certaines bornes, marcher sans des forces surnaturelles à travers l'étendue de sa domination. Mais telle n'est plus la question. Dieu prend cet homme, l'élève avec lui par delà les limites de toute nature créée, et lui ouvre les splendeurs inaccessibles de son propre royaume. Ah! tout change pour la raison

*Galat. V, 5. — «I Cor. xiii, 13. — » Galat. v, 6. — * Rom. v, 5. — s Voir la note B.

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liumniiio : lu voilà en face d'un monde pour elle inconnu et inexplorable; c'est une inarirssible lumicTe \ ûout elle n'a nulle idée, et où elle ne peut élever le plus rapide regard. Non, ni l'œil n'a vu, ni l'oreille entendu, ni le cœur pu comprendre^. Il faut ici un essor dont la nature n'a pas en elle le principe, il faut un regard supérieur dont elle n'a pas l'organe, il faut la lumière divine, il faut l'esprit 3, il faut le Christ médiateur •*, pour que l'homme puisse explorer ces régions totalement inaccessibles à la nature. Il faut que Dieu nous donne d'être fortifiés par l'Esprit d'une force supérieure... pour que nous puissions comprendre... ^ Le monde surnaturel, c'est Dieu lui-même avec les mystères de son essence, les secrets de ses pensées, les profondeurs de ses vouloirs, les abîmes de ses desseins; et si une âme humaine reste pour notre regard une région inaccessible, que sera-ce de la divinité? Car qui est Vhomme qui s'ait ce qui est dans l'intime, sinon l'âme même de l'homme ? De même ce qui est en Dieu nul ne le connaît que Dieu •'. Placez l'ignorant en face des mystères de la science, qu'y voit-il? Et pourtant combien est moindre la distance du savant à l'ignorant, tous deux fils de la terre, que de Dieu à l'homme ! Aussi l'homme animal, l'homme laissé à la seule nature n'etitend rien aux choses de Pesprit de Dieu, Ce lui est folie: il n\j peut rien comprendre, parce que V investigation s'en fait à la lumière spirituelle ^.

Cerres ces simples notions suffisent amplement à démontrer l'absolue nécessité du flambeau surnaturel de la foi, pour explorer le monde supérieur et inaccessible de la grâce. Qu'auraient découvert d'un monde infini-

1 ITîm. VI, 16. — 2 I Cor. ii, 9. — ' Ephes. iit, 16, — * Ephes. iii 17.— f Ephes. m, 18. — « I Cor. ii, 11. — " I Cor. ii, 14.

ment éloigné d'eux les chercheurs de ce siècle^ avec leurs seules lumières naturelles? Que peut mon regard à travers les immensités des océans ? Et combien plus l'incommensurable infini arrêtera-t-il à jamais l'essor de mon infirme raison? Qui m'apprendra ce qu'est Dieu en luimême? Qu'a-t-il résolu de faire de ses créatures raisonnables? Où les veut-il placer? Qu'exige-t-iTd'elles durant les courts instants de leur pèlerinage à travers la vie ? Elles portent en elles des traces sanglantes d'une chute antique : Dieu les a-t-il abandonnées à leur déchéance, ou bien a-t-il, en leur pardonnant quelque iniquité primitive, source de leur dégradation, restauré et relevé ces anges tombés? S'il l'a fait, quel moyen a été le sien? Est-il venu lui-même victime et expiateur, souffrant pour sa créature le châtiment seul capable d'apaiser l'Infini outragé ? Réhabilités ou non, qu'y a-t-il pour nous au delà de cette vie? quels mystères recouvre la pierre de nos sépulcres? Où vont nos âmes? A des châtiments et des récompenses sans aucun doute, mais de 'quelle durée, mais de quelle nature? Devant ces grands problèmes de l'ordre surnaturel, problèmes non pas indifférents mais essentiels, mais vitaux, que nous dira la raison laissée à ses seules forces? Elle ne perçoit rien 2; c'est la nuit obscure, c'est l'impuissance absolue. Nous parlons sagesse enlre nous autres parfaits, mais une sagesse qui n'est pas de ce monde, qui n'est pas le patrimoine des rois de ce monde, ces rois d'un jour! Ce que nous parlons, c'est la sagesse de dieu, en mystère, voilée aux regards... que pas un des princes de ce monde- n'a connue^.

Ainsi, de nous-mêmes, avec notre seule raison, impossible à nous d'arriver à la connaissance de ce monde

* I Cor. I, 20, — » I Cor. ii, 14. — 3 I Cor. ii, 6, 7. %

surnaturel, où pourtant, nous l'avons vu, Dieu nous a élevés. Que reste-t-il à conclure ? Ah ! sans doute ce que conclunil: le prophète, et ce que crie avec lui le bon sens. Dieu y a pourvu ; Dieu même nous éclaire : « un tlambeau illumine mes pas, votre parole, ô mon Dieu ^ » Dieu a parlé : Dieu nous a fait des révélations par son Esprit : or l'Esprit scrute tout^ même les profondeurs de Dieu... Nous n'avons pas, nous autres, reçu l'Esprit de ce monde, mais l'Esprit qui est de Dieu, afin qu'ainsi nous sachions tout ce qui nous vient de la munificence de Dieu. Et voilà ce dont nous nous entretenons, non pas dans le docte langage de la sagesse humaine , mais traitant spirituellement des choses spirituelles^, les voyant à une autre lumière, et les traduisant dans un autre langage. 0 grandeur merveilleuse de nos destinées ! Dieu est venu à l'homme : Dieu lui a parlé par son Fils^. Dieu a pris cette frêle créature par la main, et la faisant sortir de toute limite créée, l'a mise en face d'un nouveau monde, « d'une terre nouvelle, et de cieux nouveaux ^ ; » et comme le regard humain demeurait fermé à ces splendeurs surhumaines, Dieu lui a dit: Ephphetha! « ouvre-toi ^. » Au regard naturel de l'homme Dieu a ajouté un autre regard vaste et perçant comme le monde qu'il lui était donné d'explorer ; et l'homme, ainsi divinement pourvu d'un organe proportionné aux immensités offertes à son regard , l'homme spirituel apprécie tout ^. Jouissant à travers un voile d'une première vue du ciel, par la foi nous comprenons ' ! nous pénétrons dans l'intérieur^, « Notre raison, aidée et

1 Psal. CXVIIl. — 2 I Cor. ii, 12-13. — 3 Hebr. i, 1. — * Apoc. XXI, 5. — i> Marc, vu, 34. — « I Cor. — ' Hebr. xi, 3. — » Hebr. VI. 19.

soutenue par la grâce, dérobe alors en quelque sorte par anticipation au séjour de la gloire quelque ébauche, quelque commencement de la vision intuitive... Quand il est parvenu à la cime de ces montagnes, si le penseur chrétien absorbé dans sa méditation divine , touche encore la terre du bout de ses pieds, on peut dire qu'il a le front déjà dans le ciel : encore un effort, une secousse qui détache l'esprit de la matière, l'âme du corps, et il sera en possession du face-à-face de la vérité ^. »

0 prérogative merveilleuse de la foi ! Si la grâce est la gloire en germe, la foi est, en germe, la vision béatifique . Sans doute , elle ne perce pas à jour le mystère , mais elle voit en énigme ^ , à travers un voile. Par la foi, les choses que nous espérons •prennent un corps^. une réalité palpable : nous les touchons pour ainsi parler, tellement la foi nous les rend présentes. La foi c'est la démonstration des choses invisibles ^ : car par la foi nous nous rendons déjà compte « de ces inscrutables richesses du Christ ^ <> dont est dotée notre patrie future. Nous connaissons en partie... Or, quand viendra l'état parfait, ce qui n^est que partiel disparaîtra^, les rudiments de la foi, premières leçons d'un Dieu à un Dieu enfant, feront place aux illuminations de la claire vue du Ciel oij, devenus hommes parfaits, nous aurons atteint la plénitude de Vâge du Christ ''. — Enfant encore, je parlais en enfant, je sentais en enfant, je pensais en enfant : devenu homme, j^ai dépouillé tout ce qui tenait à l'enfance. Nous voyons maintenant au travers d'un miroir, en énigme : mais aicrs, face à face. Ma

1 Mgf Pie, t. TII, p. 184. — 2 I Ccr. xtii, 13. — » Hebr. m, 1. — * Hebr. xi, 1. — s Ephes. m, 8. — e i Cor. xiii, 10. — ■ Eplies. IV, 13.

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connuissuinr est parliellc encore: alors je contioUral comme je suis connue Le croyant, c'est donc l'homme à qui est donnée à travers un voile une première vue des splendeurs de rélernitc. Quel éclat et quelle gloire ! A peine un rayon divin se fut-il imprimé sur la face de Moïse, que l'ancien peuple ne pouvait contempler qu'au travers d'un voile le front étincclant de son législateur 2. Nous, ce n'est plus un homme, c'est Dieu même et un divin monde dont nous soutenons déjà l'éblouissante vision. Quant à nous tous, nous contemplons à face découverte la gloire du Seigncurl^. Le chrétien, c'est l'aigle qui, fatigué des petitesses de la terre, prend son vol dans l'immensité, et ne peut se plaire qu'aux vastes regards et aux horizons infinis. Nous ne contemplons pas les choses, mais le monde invisible: le visible n'a qu'un temps, l'invisible est éternel*.

Écouterons-nous un instant le rationalisme formulant contre cette grande doctrine ses objections misérables? Cette illumination surnaturelle, ce regard surhumain ajouté à l'autre pour en augmenter à l'infini la portée, est un présent magnifique ; le rationalisme en convient : toutefois, il le refuse comme attentatoire à la raison naturelle. L'homme \OYa.nt surnaturellement, que devient sa vue naturelle ? La foi sera le tombeau de la raison ! En trois lignes, voilà l'ingratitude, l'impiété, l'erreur fondamentale du rationalisme.

Ingratitude d'abord. Quoi ! Dieu élève l'homme, sa chétive et imbécile créature, jusqu'à Lui, jusqu'à ga gloire, jusqu'à sa vie, jusqu'aux immensités et aux splendeurs de son intelligence et de son amour : il 1©

t ICor. XIII, 11, 12. — 2 II Cor. m, 7, 13. — » II Cor. m, 18. = * II Cor. IV. 18.

fait son ami, il le fait son fils; et comme l'homme ne peut naturellement rien percevoir de ce monde de splendeurs divines * ; qu'elles surpassent infiniment ce que sa nature peut demander et même concevoir^, Dieu en balbutie les merveilles, Dieu raconte. Dieu instruit peu à peu celui qu'il destine bientôt à de complètes illuminations 1 Et l'homme, honoré de ces colloques divins, inondé de ces clartés qui posent sur sa raison la plus radieuse auréole, l'homme se déclarera lésé dans les droits de sa nature, humilié dans sa dignité humaine, gêné dans ses explorations philosophiques ! Nous parlons d'ingratitude : c'est aussi bien folie qu'il nous eût fallu dire !

Folie, et aussi et surtout impiété. 0 homme, qui es-tu donc pour contester avec Dieu ? pour lui dire : pourquoi m'as-tu fait ainsi^'i Cette instruction qu'il prétend donner à ses fils, instruction en harmonie avec leur haute fortune, le rang qu'ils occupent parmi les êtres, les fonctions qu'ils doivent y remplir, des enfants dégénérés auront-ils le droit de la refuser pour lui préférer une ignorance qui soit à la fois une insulte à leur Père, une forfaiture à la noblesse de leur race, et une perturbation profonde dans l'économie entière des plans divins? Non, mille fois non ! Il a plu à Dieu d'ajouter à la vie naturelle de l'homme une vie surnaturelle, aux lumières de- sa raison les clartés plus pénétrantes et plus pures d'une foi divine. Si l'homme est assez dénué de sentiment pour n'apprécier pas un pareil don, qu'il s'y soumette par contrainte; d'après l'ordre exprès de son Dieu, et qu'il sache que rien au monde ne lui donne le droit de dire à ce Maître suprême : pourquoi m'as-tu fait ainsi ^ ?

1 1 Cor. II, 14. — 2 Ephes. m, 20. — 3 Rom. ix,20. — * Rom. ix. 20.

Est-il vrai dailleurd que la foi anéantisse la raison ? Et depuis quand « l'homme séparcra-t-il ce que Dieu a uni ^ ? » Qu'est-ce que la foi; sinon une qualité, un accident divin qui ne peut se produire que dans un être capable de le recevoir? Le croyant ne se fait qu'avec un homme raisonnable : la raison est le tronc que la foi rt^rlame pour s'y greffer. « C'est dans l'homme tout entier,et par conséquent c'est avant tout dans la raison, qui est la première des facultés constitutives de l'homme, que la foi veut et doit pousser ses racines 2. » Nous verrons tout à l'heure le rôle prépondérant de la raison lorsque, hors de l'enceinte de la foi, elle en parcourMes abords et en étudie les préliminaires; mais même en plein domaine révélé, quel vaste champ d'action est laissé à la raison humaine ! Elle ne cherche pas assurément avec l'anxiété du doute des vérités que son Dieu vient de lui apprendre; mais ces vérités divines elle en contemple la structure, elle en scrute les fondements, elle en cherche les harmonies. Pesez les expressions de l'Apôtre. Nous parlons sagesse^. Mais quelle sagesse y a-t-il là où la raison est silencieuse et morte ? Pa7' la foi nous comprenons •*, — nous voyons ^. Nous n'avons pas découvert ce monde surnaturel de la foi ; nous n'en pénétrons pas les abîmes, sans doute, mais néanmoins notre raison « saisit j usque dans les plus incompréhensibles mystères des convenances, des beautés ; elle découvre des aperçus , elle entrevoit les merveilles qui la plongent dans l'extase et le ravissement <'. » "Et qui plus que nos grands hommes chrétiens ont été des hommes de raison ? « On ne niera pas sans doute l'alliance de la

1 Math. XIX, 6. — « Mgr Pie, tom. III, p. 166. — ^ I Cor. 11, 6, — * Hebr. xi, 3. — « I Cor. xm. 12. — « Mgr Pie, tom. III, p. 184.

foi et de la raison dans saint Thomas d'Aquin, dans Bossuet, dans Fénelon, et tant d'autres... on ne niera pas que ces grands génies aient été tout ensemble des hommes de foi et des hommes de raison ; qu'ils aient manié avec une égale supériorité l'arme de la logique et celle de la grâce. Oui, qui nous contestera la raison ? Serait-ce parce que nous l'humilions aux pieds de la foi ? parce que nous disons qu'une lumière finie ne saurait égaler une lumière infinie ^ ?... >>

Au fond, voilà ce dont le rationalisme ne veut pas : il échafaudera des difficultés à l'infini, il donnera le change au vulgaire par des raisonnements spécieux; c'est la montre : le fond, c'est un fol orgueil blessé, c'est l'éternel non serviam. La philosophie à la remorque de la théologie, la raison au service de la foi ! Fi donc ! Et l'on proclame fastueusement les droits imprescriptibles, l'indépendance sacrée de la raison humaine : on fléchira s'il le faut le genou devant Dieu, mais tout en reconduisant de la pensée : « Et ils lui demandaient qu'il sortît de leurs frontières 2. »

Certes, exposer de pareilles prétentions, c'est en faire suffisamment justice. A moins que l'homme ne prenne le; pas sur son Dieu, la raison humaine sur la raison divine, la philosophie doit reconnaître dans la foi sa reine, mais une reine magnifique, qui dispense plus d'honneurs qu'elle ne reçoit d'hommages, et dont il est éminemment vrai de dire « que la servir, c'est régner! »

Dans le domaine surnaturel, la raison, nous venons de le voir, doit absolument tout à la foi. La foi- est là dans son domaine propre et exclusif : elle est reine : elle

» Lacordaire, XI V^ Conf. — 2 Math. vui. 34.

est la seule lumière et ruui(|ue ressource de l'homme, et ne peut être par suite ([ue dominatrice absolue. « Cette révélation a été de tout point surnaturelle : Attamen placuisse ejus sapienliœ et bonilati, alia, eaque stipcrnaiimili vid, seipsum ac œterna volimlatis sux dccrela humano generi revelare. Surnaturelle dans son mode, puisque Dieu ne se servait pas ici de l'intermédiaire des choses créées, qui est son mode naturel de communication avec nous, mais nous parlait directement et personnellement. Surnaturelle dans son objet, au moins dans son objet foncier et principal, puisque par là Dieu nous révélait précisément ce que la création ne nous disait pas de lui et n'était pas capable d'en dire, et en même temps tout un ensemble de desseins qu'il avait librement conçus, de décrets qu'il avait librement portés.. . Ce qui rend la révélation surnaturelle purement et simplement nécessaire, c'est que dans son infinie et toute gratuite bonté, Dieu a ordonné l'homme vers une fin surnaturelle, c'est-à-dire l'a appelé à une participation réelle et éternelle de biens si divins qu'ils surpassent toute notre intelligence ^. Dieu a voulu que l'homme le vît dans son essence, qu'il le possédât sans intermédiaire, et entrât en société de sa propre béatitude : en somme il a voulu que l'homme fût Dieu par participation comme lui-même est Dieu par nature. Or dès que Dieu daignait vouloir cela pour nous, il devenait indispensable qu'il nous manifestât son vouloir, et pour cela qu'il nous initiât à ses pensées éternelles, et nous enseignât les moyens de parvgiir au terme désormais nécessaire de notre destinée-.» Voici maintenant le

' I Cor. II, 9. — -Mb''" Pie, Jnslr. synod. sur la /''« comlil. du Concile du Vatican

rôle de la foi dans l'ordre des vérités purement naturelles.

« Cette révélation a secondairement pour objet plusieurs vérités même de l'ordre naturel... Cette toute divine lumière éclaire pour nous par surcroît bien des vérités inférieures, des vérités qui appartiennentà l'ordre naturel, des rapports de la créature avec Dieu, et que dès lors la raison humaine, aidée du secours fidèle d'en haut, eût pu et dû connaître. Ceci est vrai pour Adam innocent qui fut du même coup divinement éclairé sur chacun des deux ordres. Cela est vrai pour l'homme déchu à qui ce secours supplémentaire est devenu tellement utile, qu'on peut, à certains égards, le dire indispensable. C'est ce que le Concile du Vatican enseigne en disant avec saint Thomas que la révélation surnaturelle, outre le bien qui lui est exclusivement propre, nous apporte celui de rendre la connaissance des vérités naturelles plus générale, plus prompte, plus assurée et plus pure d'erreurs.

« ... Singuliers prôneurs de la nature et de la raison, singuliers amis de l'humanité, ceux qui lui jalousent ce secours, prétendant qu'il est superflu ou même qu'il nous déshonore ! Et par quoi le remplacer, grand Dieu ? Et sans lui, que devient le monde? En vérité l'on ne saurait faire un pas dans les voies de l'antichristianisme, ni entendre une de ses maximes sans reconnaître qu'il est surtout criminel de lèse-humanité*. »

Car enfin que deviennent les vérités naturelles, dès qu'on les soustrait- à la garde incorruptible de la foi? En quelles mains tombe ce grand trésor de l'humanité entière, quand la foi n'en protège plus le dépôt, et

^ Me'' Pie, Inst. synod. sw la Z" constil. du Concile du Vatican.

quelles affreuses dilapidations n'en ont pas dissipt' trop souvent les ricliesses! llélas! en tête des traites de philosophie dictés par la raison séparée de la foi, quelle autre épigraphe à inscrire que ce mot de l'Apôtre : tout m se disant des sages Us^so7it, devenus des fous^ ! Mot sanglant, dont le rationalisme semble avide de démontrer la justesse. A quel écueil ne s'est pas brisée la raison humaine, dès qu'elle a répudié l'étoile divine de la révélation! Ils se sont évanouis dans leurs pensées; et leur cœur insensé s'est chargé de ténèbres^. —Ils ont l'intelligence obscurcie de ténèbres, éloignés qu'ils sont de la vie de Dieu par Vignorance qui est en eux, à cause de Vaveuglement de leurcœur'^. Leurs systèmes ne reposant sur rien, s'écroulent : leur marche n'ayant ni point de départ ni but, est la marche de l'insensé : ils marchent dans la vanité de leurs sens^; — ils flottent dans l'incertitude comme des enfants^ , passant d'un système à l'autre, sans se pouvoir fixer à aucun, plus ballottés sur les flots mobiles de leur pensée, qu'une barque désemparée et sans pilote sur les vagues de l'Océan : parvuli fluctuantes! Chercheurs éternels qui ne trouvent jamais; sHnstruisant toujours sans jamais parvenir à la science de la vérité^; poursuivant la sagesse et aboutissant fatalement à la folie : tout en se disant des sages ils sont devenus des fous"^. Scrutons ces étonnantes chutes de l'esprit humain. Le doigt de Dieu est là ! Quand la raison humaine éconduit dédaigneusement la révélation pour se composer elle seule son symbole, Dieu jette .à son orgueil un mot terrible : Je perdrai la sagesse dcssages^\ C'est fait! Ouvrez les livres de la sagesse humaine, et

» Rom. I, 'i2. — 2Rom.i, 21. —^ Ephes. iv, 18. — ^ Ephes. iv, 17. — s Ephes. IV, 14. — 6 U Tim. m, 7. — " Rom. I, 22. — s l Çor. i, 19.

les fermant ensuite douloureusement, écoutez l'Apôtre vous révéler le secret de si monstrueuses aberrations. Ils n'ont pas reçu la vérité toute d'amour qui les devait sauver, ausslDieu leur enverra-t-il des ouvriers d'erreurs, qui les feront croire au mensonge : et ainsi seront jugés tous ces hommes qui, incrédules à la v^erité, ont accordé leur foi à riniquité\ qui auraient rougi d'humilier leur raison devant une 'parole divine et qui ont mis leur gloire à suivre chaque parole humaine qui les trompait!

Unique introductrice dans les inaccessibles hauteurs du surnaturel, la foi est donc, même sur terre, dans le domaine des vérités naturelles, la sauvegarde et le soutien de la raison : céder le trône à la foi, c'est pour elle régner avec plus de sécurité et de puissance ; la chasser pour régner sans partage, c'est perdre la pourpre et être tramée bientôt aux gémonies de l'extravagance. 5içue/qu'un estime savoir quelque chose, il ne connaît pas même encore le comment de la science à acquérir". — Que personne ne s^abuse : Quiconque passe parmi vous pour sage de la sagesse du siècle, quHl se fasse insensé pour devenir sage! caria sagesse de ce siècle est sottise pour Dieu, selon ce mot : je prendrai les sages au filet de leur propre astuce; et cet autre : Dieu connaît les pensées des sages, et elles sont vaines. Que personne donc ne se glorifie en l'homme^.

Ainsi l'homme est transporté par deux forces différentes, l'une humaine, l'autre divine, au royaume de la vérité; la raison le porte jusqu'au seuil : la foi l'introduit et lui donne, avant la claire vue du ciel, une première vision des merveilles divines. La raison et la foi, d'une dignité et d'un rôle différents, mais toutes deux filles de Dieu et déposita'ires de sa vérité, concourent ainsi à

» H Thessal. ii, 10. — M Cor. vm, 2. —3 I Cor. m, 18-22.

r,A rot 257

former dans un liarmoiiicux ira\ail, l'incbranlablo conviction chnMitMinc, (It)nt l'incfiLitudc et lo cloute sont îi jamais bannis.

I^a raison commence l'œuvre en montrant à l'homme qu'il doit croire : « La raison ne croirait pas, dit le Docteur Angélique, si elle ne voyait pas qu'il faut croire*.)» Mais elle voit qu'rl faut croire ! Elle le voit avec une merveilleuse clarté, tant Dieu « a dressé sa tente dans le soleil 2, » tant il a donné aux faits « qui témoignent, une excessive évidence de crédibilité-^ » Dieu n'est pas venu incognito et n'a pas parlé furtivement à la terre : « il s'est vêtu de lumière comme d'un vêtement''. » Ses prophéties, ses miracles, ses prodigieuses œuvres rendues mille fois plus inexplicables humainement par l'inanité des moyens employés à les produire, tout l'en- ' semble des manifestations par où se révèle une action divine, tout un christianisme d'où le divin déborde de toutes parts, saisissent la raison, la subjuguent invinciblement, l'abattent aux pieds du Dieu qui se découvre : vraiment «vous êtes le fils du Dieu vivant ^ ! Comment échapper^, si nous négligeons un tel salut, qui fut d'abord prêché par le Seigneur, puis apporté et affermi au milieu de nous par les témoins auriculaires,' auxquels Dieu rendit témoignage par les miracles, par les prodiges, par les effets les plus variés de sa puissance, par la distribUition des dons de V Esprit-Saint"^. Douze millions d'hommes sont morts pour attester le symbole catholique. « Les signes » infail- S libles de la divinité de la foi ont éclaté «dans la ^L patience, » la force, la confession surhumaines de ces

1 II II, q. I. art. ad. i.— 2 Psal. XVIII. 6.— s Psal. XCII, 5. — * Psal. cm, 2. — 5 Math, xvi, 16. — « Hebr. 11, 3. — ■? II Goriath. sn. 12.

millions de martyrs, « nuée immense qui plane sur nous^ » et témoigne à toute génération qui se lève, de la présence et de l'action de Dieu. Enfin, par-dessus tous les miracles, ce monde transformé à la voix de douze pauvres, transformation prodigieuse dont témoigne la terre entière, qui a laissé d'impérissables traces, que l'histoire a gravées sur un airain immortel, dont les siècles ne font plus qu'affermir la réalité, et dont la raison humaine doit accepter, sous peine de folie, la prédication invincible. « Nul n'est sage s'il n'est croyant 2» : Nemo sapiens est nisi fidelis.

Ici finit le rôle des motifs de crédibilité. La foi prend des mains de la raison l'âme de l'homme et la porte en plein sanctuaire de la vérité révélée. La parole de Dieu, voilà désormais le motif unique de notre adhésion aux vérités de la foi. Dieu nous a 'parlé^. — Dieu nous a révélé ^. C'est l'Esprit du Christ que nous avons ^. — Ce n'est pas des hommes ni par l'homme, mais c'est par Jésus- Christ, c'est par Dieu le Père que nous avons reçu notre foi^ : — Notre Évangile n'est pas selon l'homme ^... — La parole ouïe de Dieu, — nous ne l'avons pas reçue comme la parole des hommes, mais (ce qu'elle est en effet) comme la parole de Dieu^. « La révélation c'est la parole de Dieu, c'est la vérité de Dieu exprimée à nos oreilles par Dieu lui-même et certifiée, expliquée, défendue au besoin par l'Église son épouse, qu'il remplit de son Esprit. Nos facultés naturelles d'intellect et de volonté n'interviennent que comme libre récipient de cette lumière surnaturelle... La lumière de la foi ne peut donc pas nous tromper : elle éclaire infailliblement parce que, quoique

1 Hebr. xu, 1.— 2 Tertull.— s Hebr. i, 2. — * I Cor. 11, 10. — 8 IGor.n, 16. — e Galat. i, 1. — " Galat. i. 11. — « I Thessal. u. 13.

voilée encore, elle est la pure et directe lumière de Dieu La véracité môme de Dieu est ici en cause : s'il y avait erreur, elle procéderait de Dieu, ce qui est impossible '. »

II. — Sans la foi, impossible de plaire à Dieu ^. — C'est de loifoi que vient la justification ^^ — par la foi que nous sommes sauvés'^. — Par la foi nous sommes les enfants de Dieu ^. Où elle n'est pas, Dieu n'a plus de fils, mais une créature rebelle et odieuse : mon juste vit de la foi : que s'il S'y soustrait, il cesse de plaire à mon âme ^. C'est donc la foi qui décide en souveraine de la réprobation et du salut : la cité des élus est la cité où l'on croit : la cité réprouvée est celle où une raison orgueilleuse 5' C5t soustraite"^ au joug de la foi. C'est par la foi que les ancêtres ont obtenu le témoignage^. Depuis le juste Abel jusqu'au dernier des saints, tous obtiendront le témoignage par leur foi^. — Et contre qui Dieu fut-il -irrité?... A qui donna-t-il sa parole qu'ils n'' encreraient point dans son repos ? N^est-ce pas aux incrédules ? Nous voyons en effet qu'ils n'y purent entrer à cause de leur incrédulité^^. — La parole qu'ils entendirent ne servit de rien à ces auditeurs qui ne la recevaient point avec foi^K — Le peuple juif, tout en s'efforçant d'atteindre à la loi de justice, à cette loi de justice ne put parvenir. Pourquoi ? parce qu'ils la voulaient sans la foi *^. — Prenez donc gaixle^mes frères, qu'il n'y ait en quelqu'un d'entre vous le mauvais cœur de Vinci^édulilé,

1 Me-- Pie, t. III, p. 186. — 2 Hebr. xi, 6. — 3 Philip, m, 9. — 4 Ephes. Il, 8. — 5 Gai. m, 26. — « Hebr. x, 38. — " Hebr. x. 38.

— 8 Hebr. xi, '2, 39. — » Hebr. xi, 2, 39. — «o Hebr. m, 17, 19.

— 1' Hebr. IV, 2.— isRom.ix, 31, 32.

gui vous fasse fuir le Dieu vivant*. Sachez-le bien : ils ne purent entrer à cause de leur incrédulité'^.

Assurément nous n'avons pas à demander au Très- Haut, notre maître, notre roi et notre bienfaiteur, pourquoi il a attaché notre salut à cette épreuve : qui dira à Dieu, pourquoi m'avez-vous fait ainsi ^ ? Si pourtant nous en scrutons avec respect et amour les adorables motifs, ici encore la multiforme sagesse divine'^ brille d'un merveilleux éclat.

L'acte de foi procure à Dieu la plus haute gloire qui lui puisse venir d'un être raisonnable et libre. Quand le « père des croyants s, > Abraham, eut fait l'acte héroïque de foi qui immolait sa raison, et plus tard ensanglanta son cœur en armant son bras contre un fils, l'Esprit- Saint rendit de lui ce témoignage qu'il avait procuré de la gloire à Dieu^. Quelle gloire? L'exaltation de toutes ses perfections à la fois : son domaine, sa grandeur, sa puissance, sa véracité, sa bonté.

Que serait à ce dominateur suprême la soumission des mondes matériels ? Ce sont les intelligences dont il veut l'hommage. Or à quelle sublime prostration les courbe la foi! Dieu vient à elles, leur présente en son Fils fait chair, fait pauvre, fait pécheur, fait supplicié, tout un monde d'insondables mystères. 0 intelligences, prosternez-vous ! et adorent eum ^ ! Son souverain domaine pouvait-il jamais être plus magnifiquement reconnu et honoré? Sa grandeur ne l'est pas moins. Qu'est-ce que le Dieu du credo catholique? sinon le Dieu qui habite une inaccessible lumière ^ : le Dieu dont l'essence a de telles

1 Hebr. m, 12. — 2 Hebr. m, 19. — 3 Rom. ix, 20. — * Ephes. ai, 10. — 5 Rom. IV. — 6 Rom. iv, 20. — - Hebr. i, 6.— » I Tim, fi. 16.

profondeurs el de si insondables abîmes qu'un Dieu seul kl pcul scrutet'\et que tout ce que Dieu en daigne dire est mystère pour la faible intelligence de la créature. Cest le Dieu dont la pensée reste inconnue^, les jugements incompréhensibles, les voies inscrutables, les conseils fermes'-^,— les richesses insondables'*. Voilà le Dieu dont la foi reconnaît et exalte l'infinie grandeur comme aussi son infaillible véracité. Je crois, parce que Dieu a parlé. Le monde ne m'est plus rien; les créatures s'évanouissent; ma raison se tait, Dieu a parlé, tout est fini : sa véracité m'est tout. Que m'importent vos difficultés et vos doufcs, et ces ombres épaisses, et ces impossibilités apparentes? Qu'importe tout cela à l'homme de foi ? Il fait ce que fit son magnanime ancêtre, qui ne faiblit point dans la foi, qui ne considéra pas que sa chair était morte, à cet âge de près de cent ans qu'il avait déjà, ni qu'était mort de même le sein de Sara: devant la promesse divine pas d'hésitatio.n, pas de défiance : il se fortifia dans la foi, glorifiant Dieu, car il savait avec une entière certitude que toutes ses promesses Dieu est assez puissant pour les accomplir^ . Et que d'amour encore dans un acte de foi ! L'Apôtre appelait tout à l'heure l'incrédule VhoTome au mauvais cœur^: l'âme croyante sera donc le fils attaché avec amour aux lèvres d'un père. Oh ! »' nous croyons à la charité de Dieu^ ! » « Dieu a tant aimé* ! » « C'est là toute la foi des chrétiens, c'est la cause et l'abrégé de tout le symbole... disons donc pour toute raison dans tous les mystères : Dieu a tant aimé le monde » !» Si par impossible je pouvais me défier de la

1 ICor. II, 10. — 2 Isai, lv, 8. — » Rom. xi, 33. — * Ephes. m, 8. — 6 Rom. IV, 19-22.— 6 Hebr. m, 12. — '^ I Joan.iv, 16. — s Joan. m, 16. — ' Bûssuet, Or. fwn. d'Anne de Gonzag.

véracité de mon Dieu, ah! jamais je ne me pourrai* défier de son cœur ! Ainsi l'acte de foi, en même temps qu'il offre à Dieu le tribut du plus sublime hommage, fait jaillir de l'intelligence et de la volonté humaines ses trois plus grandes richesses : l'adoration, l'immolation, l'amour. Croire, c'est adorer une majesté infinie, s'immoler dans la partie la plus haute de son être à d'impénétrables mystères; recueillir des lèvres d'un père, pour les féconder dans l'amour ^, de mystérieux et suaves entretiens.

Mais l'acte de foi s'offre à nous sous un nouvel aspect, celui de la réparation. Dieu fut grandement insulté par la raison humaine, aux jours où au lieu d'une croix effrayante, il ne lui présentait à lire qu'une splendide création, vêtement de gloire, miroir étincelant qui révélait sa divinité, ses attributs et sa présence. L'invisible en Dieu, manifesté par la création du monde, par tous les êtres, a été aperçu, et aussi son éternelle puissance et sa divinité 2. Il fallait adorer : l'homme soumit cette vision révélatrice au critère de son infirme raisonnement, et bientôt il ne resta plus de Dieu dans sa pensée qu'un monstrueux fantôme au service de ses passions déchaînées 2. Voilà le crime ; voici l'expiation. Cette raison humaine qui abandonna la sagesse pour une folie sacrilège, c'est par une folie divine qu'elle sera désormais ramenée à la sagesse répudiée : tel est le plan « de la puissance^, » et de la sagesse de Dieu. La raison a dédaigneusement rejeté le livre de la création où Dieu se lisait en si visibles et si magnifiques caractères ; un autre lui est substitué, effrayant • d'incohérence et

» Galat. V. 6. — * Rom. i, 20. — ^ Rom. i, 25. — Rom. i, 21. — ♦ I Cor. I. 18,

d'obscurités, où la raison éperdue ne retrouve plus rien de ses pensées ordinaires. La parole de la croix est pour ceux <iui périssent une extravagance : pour ceux qui se sauvent, c'est la puissance même de Dieu. Car il est écrit: je perdrai la sagesse des sages et je réprouverai la prudence des prudents. Où est le sage? où est l'écrivain? où est le chercheur de sagesse humaine? Est-ce que Dieu n'a pas fait de la sagesse de ce monde une folie ? En voici la raison : en face de la sagesse déployée de Dieu^ le monde refusa de se servir de cette sagesse pour connaître Dieu .* alors il plut à Dieu de ne plus sauver que par la folie de la prédication ceux qui y voudraient croire. Et ainsi quand les Juifs noits demandent des miracles, quand les Gentils viennent chercher des raisonnements, nous autres nous prêchons Jésus- Christ crucifié, scandale aux Juifs, folie aux Gentils ; aux seuls élus d'entre Juifs et Gentils, Jésus-Christ, force de Dieu et sagesse de Dieu.. . Et que nulle chair ne seglorifi,e en face du Seigneur * ! »

Aux excellences que nous venons d'exposer, ajoutons une dernière et précieuse prérogative de la foi : sa fécondité.

Étude double : car une double influence va de la foi aux œuvres et des œuvres à la foi. La foi a besoin des œuvres: les œuvres ont besoin de la foi. Sans les œuvres, la foi est morte et inutile au salut : sans la foi, les œuvres se dessèchent et dépérissent, et n'arrivent que par elle à la pleine et féconde maturité.

Pour l'hérésie, la foi seule suffit au salut : principe si cher à son cœur et si commode à ses vices, que depuis les rêveries gnostiqués jusqu'au quiétisme de Molinos,

J l Cor. h 18-25, 29.

264 CHAPITRE DIXIÈMK

la devise de lous les hérétiques a toujours été et mot effronté de Luther : pecca fortiter et crecle fortius. L'erreur aboutit fatalement là, au profit de la chair. S'il faut, pour donner quelque ombre de crédit à une aussi scandaleuse affirmation, mutiler l'Écriture, elle la mutile; ou bien elle équivoque misérablement. Où saint Paul rejette les observances mosaïques, dont les judaïsants faisaient, au détriment de la foi, une condition essentielle du salut, l'hérésie lui fait rejeter les œuvres et regarder la foi toute seule ^ comme indispensable au salut. Certes! à défaut d'une parole divine, la raison seule ferait justice de ces lâchetés honteuses qui refusent de voir pour n'avoir plus à bien agir 2. « Par- >î;ourons néanmoins les passages si formels, où l'Apôtre enseigne la nécessité des bonnes œuvres pour vivifier la foi et assurer le salut. Quel sera d'abord le signe qui manifestera au dehors la présence et le règne de la foi dans le secret de l'âme ? Les œuvres : notre participation à la foi éclate aux yeux en se manifestant par toute sorte de bonnes œuvres^. La foi est reine dans la vie chrétienne: elle a comme sujets toutes les facultés qui travaillent sous mon commandement. Demeurez fermes.. . clans votre collaboration à la foi *. Et la louange ne vient au chrétien que quand les travaux de sa foi ont été infatigables et féconds.... Je conserve la mémoire des œuvres de votre foi, et de vos travaux, et de vos aumônes,

et de vos souffrances ^ car V Évangile que nous prêchons

n'a pas consisté pour vous en paroles ''; non, le royaume de Dieu ne consiste pas à parler, mais à agir saintemenf .

1 Rom. m, 20; — m, 28; — iv, 2, 6; — ix, 32; — xi, G ; — Galat. II, IG, — 2 Psal. XXXY, 4. — 3 Philem. 7. — * Philipp. i, 27. — s I Tliessal. i, 3. — e I Thessal. i, 5. — ^ I Cor. iv, 20.

La foi cst-cllcvide des bonnes œuvres? Elle n'est plus, sous un nom dérisoire, qu'une véritable incrédulité. Ils font profession de connaître Dieu; en réalité, par la conduite qu'ils tiennent^ ils le nient^: — Donc^ que nos frères apprennent à devancer tous les autres dans la pratique des bonnes œuvres, prêts à secourir chaque détresse a fui de ne demeurer pas infructcux 2.

Si les œuvres sont la vie de la foi, la foi à son tour est la vie des œuvres. La foi dans le chrétien est un moteur universel d'où naît, s'entretient et se perfectionne l'activité. C'est d'elle que la pensée reçoit ses inspirations, le cœur ses affections, la volonté ses forces et ses résolutions généreuses, l'être tout entier son mouvement et sa direction. Le juste vit de la foi^. — Ma vie actuelle dans la cliair est une vie toute dans la foi du Fils de Dieu''. La foi est le principe éternel des exploits et des triomphes du christianisme. Le chrétien jette au monde, depuis dix-huit siècles, des paroles d'une énergie qui triomphe de toutes les persécutions et déP.e toutes les tyrannies ; seul, au milieu des défaillances de la lâcheté, deS" calculs de l'intérêt, des silences honteux de la peur, le chrétien parle. Comme il parlait à Néron, il parle aux persécuteurs héritiers de ses haines et de ses projets. Ce que Pierre et Paul disaient au prétoire, Pie IX le dit au Vatican. Et d'où vient au «'hrétien cette force qui restera à jamais une énigme pour le monde? De la foi. Ayant le même esprit de foi..,, ■nous parlons^ \ Qu'importent au chrétien les fureurs du temps, à lui qui possède, comme un refuge toujours sûr, l'éternité ? car nous savons que le Dieu qui a ressus-

1 î Tit. I, 10. — 2 TU. III, 14. — 3 Rom. i, 17. — * Galat.i, 20. — 5 II Cor. i\-, 13.

cité Jésus, nous ressuscitera aveclui^. Le monde, l'enfer, sa propre nature se réunissent contre lui, l'assaillent, le couvrent de traits enflammés ? Ah! le chrétien n'a pas peur! Il saisit l'impénétrable bouclier de la foi, et pas un de ces traits ne le peut transpercer. Saisissez, lui crie l'Apôtre, le bouclier de la foi, sur lequel vous puissiez éteindre toutes les flèches brûlantes du pervers ^. Aussi quelle paix procure à l'âme la foi divine ; et .àans cette paix, quelle joie! Il faudrait prêter un instant l'oreille aux plaintes déchirantes des âmes que le doute torture, ou qu'une aride incrédulité livre, comme le voyageur au 'milieu des déserts, au supplice de la soif et de la faim ; il faudrait suivre dans les intelligences et les cœurs les secousses, les ; angoisses, les agonies effroyables d'une foi qui ne meurt jamais sans des résistances désespérées ; alors seulement nous pourrions savourer tout le charme de ces mots de l'Apôtre : Que le Dieu d'espérance vous comble de joie et de paix en votre foi ! Que l'espérance vous remplisse, et aussi la force de l' Esprit-Saint^ !

Ces œuvres et ces victoires de la foi, écoutons l'Apôtre, dans un chant triomphal, nous en exposer la suite depuis l'origine du monde et à travers les siècles.

'« C'est par la foi qu'Abel offrit à Dieu une plus riche victime que Caïn ; par elle qu'il fut déclaré juste quand Dieu rendit témoignage de l'excellence de ses dons ; par elle que, tout mort qu'il est, sa voix se fait toujours entendre. C'est par la foi qu'Hénoch fut enlevé pour ne pas subir la mort : on ne le trouvait plus, Dieu l'avait transporté ailleurs, car avant son .enlèvement ce témoignage -lui avait été rendu qu'il avait été

» Il Cor. ïY, U. — « Epbes. \h t6, -- » Rotn, xv, 19,

agréable h Dieu. Or sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, car il faut croire qu'il existe et qu'il rémunère ceux qui le cherchent. C'est par la foi que Noc, saisi de crainte à l'annonce de ce qui n'apparaissait pas encore, bâtit pour le salut de sa famille l'arche dont il fit la condamnation du monde : aussi fut-il constitue héritier de la justice qui vient de la foi. C'est par la foi que celui qui reçut le nom d'Abraham obéit, partant pour la terre qu'il devait recevoir en héritage, partant sans savoir où il allait; par la foi qu'il demeura dans la terre de promission comme en une terre étrangère, habitant sous des tentes ainsi qu'Isaac et Jacob, cohéritiers de la même promesse : il attendait la cité bâtie sur des fondements, dont le fondateur et l'architecte est Dieu. C'est par la foi que Sara elle-même, stérile et trop avancée en âge pour concevoir, reçut la vertu d'enfanter : elle crut à la fidélité du Dieu qui lui avait promis, et ainsi, d'un seul homme, d'un mort, sortit une postérité innombrable comme les étoiles du ciel, comme le sable des bords de la mer. Et tous ces saints mouraient dans la foi sans avoir reçu les biens promis, mais ils les voyaient dans le lointain, ils les [saluaient et se confessaient pèlerins et étrangers sur la terre. Parler ainsi, c'est bien dire que l'on cherche une patrie; entendaient-ils la patrie dont ils venaient de sortir? Le temps ne leur manquait pas pour y retourner; mais non, c'est une patrie meilleure qu'ils désiraient : la patrie céleste ; aussi Dieu ne rougit point de s'appeler leur Dieu, lui .qui leur prépara une cité. C'est par la foi qu'Abraham offrit Isaac, au jour où Dieu le mettait à l'épreuve. Il offrait un fils unique et l'héritier des projïiesses à qui il ayait été dit : d'Isaaç sortira ta postérité,

Mais Abraham songeait que Dieu peut bien ressusciter les morts ; aussi son fils lui fut-il redonné comme une figure. C'est par ia foi que Jacob mourant bénit chacun des enfants de Joseph et adora le sommet de son sceptre. C'est par la foi que Joseph mourant parla de la sortie des enfants d'Israël et donna des ordres qui regardaient sa dépouille. C'est par la foi que Moïse, à sa naissance, fut tenu caché trois mois par ses parents : ils voyaient en lui une beauté singulière et ne redoutèrent point l'édit royal. C'est par la foi que Moïse, devenu grand, refusa l'adoption de la fille de Pharaon, préférant l'affliction avec son peuple aux délices passagères du péché, estimant un trésor supérieur aux richesses de l'Egypte l'ignominie de Jésus-Christ, c'est qu'il levait les yeux vers la récompense. C'est par la foi qu'il quitta l'Egypte sans craindre la fureur du roi ; car l'Invisible, il le voyait, pour ainsi parler ; aussi il supporta tout. C'est par la foi qu'il célébra la pâque et fit l'aspersion du sang, afin que l'ange qui exterminait les premiers-nés ne touchât pas aux Israélites. C'est par la foi qu'ils passèrent la mer Rouge comme la terre ferme, et les Égyptiens pour l'avoir tenté furent engloutis. C'est par la foi que les murailles de Jéricho, tournées sept jours durant, s'écroulèrent. C'est par la foi que Rahab la courtisane, recevant en paix les espions, ne périt pas avec les incrédules. Que dire encore ? Le temps me ferait défaut, racontant les œuvres de Gédéon, de Baruch, de Samson, de David, de Samuel et des prophètes, qui par la foi vainquirent les royaumes, accomplirent la justice, gagnèrent les promesses, fermèrent la gueule des lions, arrêtèrent l'impétueux assaut des flammes, échappèrent au tranchant de l'épée, aux extrémités de la maladie, devinrent puissants dans les batailles, mirent en

l'kspéhance 209

fuite les armées étrangères, rendirent aux mères leurs enfants arrachés des bras de la mort. Les uns appliqués aux tortures refusèrent la vie pour une résurrection raeilleureî; d'autres ont soulfcrt les insultes et les fouets, les chaînes et les cachots ; lapidés, sciés, mis à la question, il mouraient sous le tranchant du glaive. Fugitifs, couverts de peaux de brebis et de chèvres, dans la faim, dans l'angoisse, dans la douleur, ces saints dont le monde n'était pas digne, erraient dans* les solitudes, sur les montagnes, au fond des antres et des cavernes de la terre, et tous, avec le témoignage d'une foi éprouvée, moururent sans recevoir l'effet des promesses' : c'est que Dieu a formé en notre faveur le dessein de ne les pas, sans nous, consommer dans la gloire-. »

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