EXCELLENCE DE LA CHARITÉ
I. — La dernière, la plus haute, la plus divine des vertus, est la charité.
Si, embrassant du regard l'œuvre entière de Dieu, depuis ces décrets éternels qui en décidaient et en préparaient l'exécution, jusqu'à la grande parole du Calvaire qui en annonçait l'achèvement : consummatum est, nous nous demandons quel but poursuit le Très-Haut, quel terme magnifique il veut atteindre par d'aussi extraordinaires efforts : C'est, nous est-il répondu, que celui d'où émane toute paternilé au ciel et sur la terre*, s'est voulu donner des fils, créer des dieux'^ : de l'homme faire un Dieu par participation, comme il l'est lui-même par
» Ephes. III, 15. — "■ Psal. LXXXI, 6.
essence. Le consummatum est n'est rien moins que notre association à la vie même de Dieu. Or qu'est-ce que cette vie de Dieu? Dieu est amour ^ : la vie de Dieu, sa vie intime, comme celle que ses ouvrages manifestent au dehors, c'est d'aimer. Au dedans de soi-même, Dieu se voit reproduit dans un fils «< qui est son image 2» vivante^, adéquate, parfaite, « l'éclat de sa gloire, et la figure de sa substance. » Ce fils, il l'aime à l'infini ! et cet amour substantiel, vivant, infini, bien ineffable de ce Père et de ce Fils, devient en Dieu Personne divine, infinie, éternelle comme les deux autres. Mais le torrent de l'amour a franchi ces bornes augustes de la vie intime de Dieu : il s'est versé sur les mondes, se creusant son lit le plus vaste dans les êtres raisonnables ; les remplissant de la plénitude de Dieu^^ et les rendant eux aussi « pleins de grâce et de vérité 5. » Dieu alors, retrouvant dans ce monde le reflet de sa propre beauté, et les traces vives de ses perfections, Dieu s'est épris de lui, s'est penché vers lui, l'a saisi et étreint dans la plus incompréhensible charité : voilà l'histoire divine de l'amour.
Mais si l'homme, transfiguré par la grâce, vit désormais de la vie même de Dieu, lai aussi sera charité ^; lui aussi, à la vue de Dieu que lui découvre la foi, sera saisi pour ce Dieu du plus véhément et du plus souverain amour. Le fond de tout son être spirituel sera l'amour : la racine dont toute sa vie surnaturelle tirera sa subsistance sera l'amour : in charitate radicati et fundati"^. Il vivra d'amour. Il aimera Dieu en lui-même « de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa
1 I Joan. IV, 8. — 2 Coloss. i, 15. — s Hebr. i. 3. — ^Ephes. m, 19. — 5 Joan. i, 14. — e 1 Joan. iv, 8. — "^ Ephes. m. 17.
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force*; » il raimera <- de tout son esprit, de toute son intiMligcncc, de toute sa pensée et de toyte sa puissance^. « Il dédaignera tout, il quittera tout, il se quittera soi-même pour ce Dieu, « l'unique, le bien-airaé, le choisi entre mille"; » il criera : l'amour de Jésus- Christ me presse-^ \ il jettera au ciel et à la terre cette grande parole : qui me séparera de la charité de Jésus- Christ^"! ^ A la vie, à la mort, il sera au Seigneur'^. Si Dieu se retrouvant soi-même dans les créatures, y aime ses propres perfections : ainsi fera l'homme. En luimême comme en ses semblables, il aimera le Dieu qui est toutentous ''; qui est en chacun de nous sagesse, justice et sanclification et rédemption^', qui a mis en nous sa ressemblance, qui fait de nous sa demeure, « qui a posé sur nos fronts un rayon de sa face ", qui enfin nous a faits ses enfants très-chéris *'^. Ainsi une même flamme se partagera en deux rayons : d'une même tige sortiront deux fleurs : le même amour qui étreint Dieu, étreindra pour Dieu tout ce qui en retire la ressemblance, en obtient la grâce, et en possède l'amitié.
Par ces deux actes du même amour l'homme sera vraiment associé à la vie de Dieu ; « à ce signe tous connaîtront qu'il est son disciple ^', » son imitateur, son ami, son fils, qu'il n'a avec lui qu'une inême pensée, qu'un même cœur, qu'une même vie. Soyez les imitateurs de Dieu, comme de bien-aimés fils, et marchez dans la dilectian^ comme a fait le Christ qui nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous ^^. — Revêtez-vous comme
* Deuter. v, 4, 5. —2 Math, xxii, 37.— Marc, xii, 30.— Luc. x, 27 — * Cantic. CanUc. — ■* II Cor. v, 14. — " Rom. vni, 35. — s Rom, ■ XIV. 8. — ■ Ephes. i, 23. — » I Corinth. i, 30. — » Psal. IV, 7. — *<»Ephes. V, 1. — 11 Joan. xiii, 25, — i^ Ephes. v, 12.
élus, comme saints, comme bien-aimés, d'entrailles de miséricorde \ Le dernier mot de Dieu et de l'homme, c'est la charité : Deus charitas est : et qui manet in charitate, in Deo manet *.
II. — Que conclure, sinon que sortie du sein de Dieu, et sa fille, la charité est reine, reine au ciel comme en la terre, reine du temps comme de l'éternité? Dans le temps, elle consomme tout, elle renferme tout, elle supplée à tout, elle surpasse tout, elle édifie tout. Dans l'éternité, elle place sur les débris des choses muables et passagères^ un trône immuable comme le Dieu dont elle est née.
La fin du précepte est la charité *. C'est elle qu'ont en vue tous les commandements, toutes les défenses, tous les conseils : c'est elle qui prépare, fait naître, entretient et défend l'Évangile entier. Pas un article du code divin sous lequel n'apparaisse la charité : trois préceptes nous ravissent aux sublimités de l'amour de Dieu, et nous y maintiennent ; sept autres font refluer sur le prochain ces flots de dilection jaillis de Dieu sur nous et de nous sur Dieu. C'est elle dont quatre mille ans de prodiges préparèrent la venue. « C'est là la loi et les prophètes "^ » Qu'ont fait les prophètes que chanter l'Amour incarné, « attente des collines éternelles et le Désiré des nations*?» Quel rôle remplissait la loi que de disposer l'homme à la plénitude des temps oii Dieu devait envoyer son fils'' ; à la délivreince et à l'adoption de fils de Dieu que nous démons
1 Coloss. m, 12, - 2 I Joan. ii, 16. — » Hebr. xu. 27; — I Corinth. xin, 8-13. — * ITim. i, 5. — ^ Matth. vu, 12. — « Gènes. XLix, 26. — " Galal. iv, 4.
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rrccvoir •? Aussi la cliaritc enlevée, tout se désagrège el s'écroule de l'œuvre divine, car la charité est le lien qui en tient unies les parties diverses. Par-dessus tout ayez la rharilê, qui est le lien de la perfection^. Sans elle, la foi « n'est rien ^ ; » l'espérance est un non-sens ; la grâce expire ; les sacrements sont des sources taries ; Dieu n'est plus à l'âme ; la rédemption replie ses richesses et retire ses pardons ; l'adoption d'enfants de Dieu se perd, avec elle l'héritage céleste , la béatitude éternelle ; la terre n'est plus qu'un exil sans fécondité, la mort qu'une désolation suprême, l'éternité qu'une malédiction sans espoir. Donc, par-dessus tout gardez la charité qui est le lien de la perfection -*.
C'est donc elle aussi qui renferme tout et supplée à tout. La dilection est la plénitude de la loi ''. Aimer, c'est d'un seul coup garder tous les préceptes, accomplir la loi entière : qui aime, a accompli toute la loi ^. Un prophète rendait dans une parole toute mystérieuse ce qu'il voyait se produire aux jours de la venue du Messie. Le Seigneur fera sur la terre une parole abrégée '^. Quoi de plus abrégé que cette loi nouvelle réduite à un mot : « aimez ? » Quoi de plus court qu'une telle parole : aimez ? Qui aime son prochain a accompli toute la loi. En effet., vous ne commettrez point d'adultère, vous ne tuerez point, vous ne déroberez point, vous ne porterez point de faux témoignage, vous ne convoiterez point, et les autres commandements, tous se résument en ce mot : vous aimerez votre prochain. Uamour du prochain est incapable de mal; ainsi l'accomplissement entier de la loi, c'est la
1 Galat. IV, 5.-2 Coloss. m, 14. — ^ i Cor. xiii, 2. — * Coloss. iJi, li. — ^ Rom. xiii, 10. — « Roin. xiii, 8. — ■ Isaie, x ; — Rom. IX, 28; — Vid. Coru. à Lap. ùi h. vers. L'. Paiiii. T. n. 9
dilection *. Autrefois, à l'humanité encore dans ses jours d'enfance, Dieu devait multiplier les commandements et les défenses afin de contenir dans d'étroites chaînes ses saillies désordonnées et ses mutineries dangereuses 2. Mais l'homme daJis la plénitude de son âge, — l'homme délivré de ses tuteurs et de ses précepteurs ^, l'homme appelé à la liberté* qui convient à un fils, l'homme devenu \e chrétien, fils de Dieu, est noblement abandonné à son propre cœur, et doit trouver dans son amour pour son père son universelle et unique loi. Toute la loi est contenue dans ce mot unique : tu aimeras * ! S'il aime son père, et dans ce père ses frères qui en ont comme lui tiré l'existence et en possèdent le cœur, quelle autre loi lui faut-il? Une loi qui arrête ses projets méchants? L'a??îO»r est incapable de mal^. Une loi qui lui marque la série obligée de ses bonnes œuvres ? L'amour les accomplit toutes. La charité est patiente : elle est dévouée : la charité n'est point arrogante, ne s'enfle point d'orgueil; elle n^est pas ambitieuse, ne cherche pas ses propres intérêts, ne s'aigrit jamais, ne pense mal de personne, ne met point sa joie dans le mal, mais se réjouit dans la vérité; elle souffre tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout'. Non, non, pas de loi pour le juste^l A ceux-là seuls qui préfèrent la verge de l'esclave au baiser réservé au fils, aux pervers, la loi * ! Au fils tendre et généreux l'amour crie : ama, et fac quod vis <" ! et il est libre ; et mieux que toute loi , l'amour pousse aux plus hautes et aux plus magnanimes vertus. « L'amour porte à de grandes entreprises, et soulève dans le cœur le désir d'une
1 Rom. XIII, 8-li.— 2 Galal. m, iv. — » Ephes. iv, 13. — ^ GaJat. V, 13. — i Galat. v, 14. — » Rom. xiii, 10. — " I Cor. xin, 4-S. — «ITim. 1, 9. — 9 ITim. i, 9. — i» Sanct. Augustin.
perfection toujours plus iiautc Celui (lui oime,
court, vole, bondit ; il est libre; rien ne l'arrête
l'amour ne sait ce que c'est qu'un fardeau ; il oublie le travail ; il veut faire plus qu'il ne peut, et ne prétexte jamais l'impossible, car il croit qu'il peut tout^. » « La charité est donc si grande chose qu'où elle manque, en vain posséderait-on tout le reste 3: » où elle règne « tous les biens arrivent en môme temps à sa suite -^ »
Plus grande est la charité! et quelque excellence que vous rapprochiez d'elle, quelque vertu, quelque don, quelque grâce éminente que vous lui vouliez comparer, toujours devrez-vous répéter avec l'Apôtre : plus grande est la charité * ! Ce qu'est le soleil dans la nature, la charité l'est au firmament des âmes. Otez le soleil, qu'il s'éteigne au milieu des cieux, plus rien ne reste des plus belles, des plus fortes, des plus fécondes créations ; toute forme disparaît , toute beauté se voile, toute vigueur se retire, toute vie s'éteint ; l'univers n'est plus qu'un cadavre glacé au sein d'une nuit profonde. Otez la charité, plus rien ne reste à l'âme de méritoire, de vivant, de fécond pour la vie éternelle. Les dons les plus sublimes perdent leurs splendeurs, les vertus demeurent stériles, la grâce disparaît, la vie surnaturelle succombe, l'âme n'est plus qu'une solitude affreuse sans lumière, sans chaleur, sans fécondité, sans vie.
Comptez les dons les plus excellents : les voici réunis par l'Apôtre, et distribués sous trois chefs : la ijarole^ la science, l'action. La parole, puissance mystérieuse qui remue à son gré les âmes, secoue les peuples, bouleverse le monde, multiplie les ruines ou les bienfaits, pousse à
nmitation. — - Sanct. Augustiu. Senten. 326. — 3 Sapient. tu, 11. — * I Cor. XIII, 13.
la mort ou rappelle à la vie, La .science qui, loin d'^s agitations du dehors, dans un vol solitaire, embru.ste l'immensité des choses, scrute l'univers pour lui arracher ses secrets, pénètre dans le monde plus profond et plus vaste de la pensée, se pose tous les problèmes, poursuit toutes les vérités et ne s'arrête dans sa course audacieuse qu'après avoir dans un dernier et plus sublime effort entrevu Dieu ! L'action qui associe l'homme à la fécondité divine, qui lui fait à lui aussi produire son œuvre et se reposer ensuite comme le Dieu créateur dans la joie et la gloire de son travail . Et ce n'est ici ni la parole, ni la science, ni l'action dans leur éclat et leur puissance ordinaires que nous présente l'Apôtre : Il outre et pousse tout à l'extrême, afin d'assurer à la charité un plus magnifique triomphe. C'est une parole qui tiendrait à la fois suspendus le ciel et la terre, ferait tressaillir tous les peuples et, pénétrant dans le ciel, illuminerait les intelligences angéliques. C'est une science devant laquelle se seraient entr'ouvertes toutes les profondeurs, et éclairés tous les mystères. C'est une action qui toucherait aux perfections dernières de la bienfaisance envers l'homme, et de la piété envers Dieu. Si je parlais les langues de tous les hommes, et celles des anges^, ^t que je n'eusse point la charité, je ne serais plus qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante : je ferais entendre une voix éclatante, mais cette voix expirerait en naissant, ne laissant rien après elle.
1 Hebr.iv, 10. — ^ j)e quelle manière se parlent \qs anges, là est le mystère dont 'les théologiens réussissent difficilement à écarter l'obscurité. Mais que les anges se communiquent quand ils le veulent leurs pensées, l'Écriture, les docteurs et la raisor sont d'accord pour l'affirmer.
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Coinme la cymbale, je multiplierais des sons brillants, mais perdus eu échos stériles. El si je possédais lu prophétie*, et q\ï il sa lumière divine toutes les choses cachées m' apparussent, cl si je pénétrais tous les mystères'^ de la divine essence, scrutant les profondeurs mômes do Dieu, cl si j'avais la science dans sa plénitude'^, double conquête de la raison naturelle et de la foi ; et si f avais la foi dans une plénitude à transporter les montatagnes, sijen''ai point la charité, je ne suis rien ''. Et aussi bien que la parole et la science, l'action sans la charité me demeurerait stérile ^. Et quelle action ? la plus sainte, la plus hérOHiue; celle qui m'immolerait d'un même coup à mes semblables et à Dieu ; qui me ferait à la fois le bienfaiteur universel des pauvres et le martyr immolé à la gloire divine : aumône la plus parfaite, martyre le plus excellent. Et si je distribuais pour la nourriture des pauvres mon bien tout entier, et si je livrais mon corps aux flammes pour en être dévoré, si je n'ai point la charité'', rien ne me sert'' : rien n'est fécond pour la gloire éternelle, parce que Dieu ne retrouve en aucune de ces œuvres, ce qui seul les divinise, la charité.
Et cette charité qui peut seule accumuler « le poids éternel de gloire s, » les richesses de l'autre vie, est la seule encore à asseoir sur le sol d'ici-bas les solides et grandioses édifices : c'est charité qui édifie ', et c'est elle seule. L'homme essaye bien lui aussi de bâtir, et d'ordinaire il en a seul tous les moyens : il a l'or, le crédit, l'influence, les hauts patronages, les puissants concours. Or avec tout cela, son œuvre croule, ses institutions ne
1 I Cor. XIII, 2. — 2 1 Cor. xiu, 2. — ^ I Cor. xni, 2. — M Cor. xiii, 2.— 3 1 Cor. XIII, 3. — 6 1 Cor. xiii, 3. — " I Cor. xiu, 3. — 8 II Coriath. iv, 17. — » I Coriuth. viii, 1.
résistent ni au temps qui les mine, ni au choc des événements qui les renversent, ni seulement à la mobilité humaine qui n'en veut plus. Voyez à l'œuvre la charité. La charité? Ce sera quelque prêtre inconnu, quelque pauvre fille, rebut du monde. Eh bien ! voyez-la dans une contemplation ardente, aux pieds et sur le cœur de Dieu. A peine s'est-elle enivrée d'amour, infailliblement passe entre elle et Dieu la vision des douleurs humaines : c'est l'heure marquée pour la création de quelqu'une des grandes œuvres catholiques. A l'Epoux divin dont l'amour la possède et la « presse ^ » d'un impérieux aiguillon, la charité fait cette demande : « Qu'allons* nous faire pour notre sœur 2 ?» La sœur du Christ brisé des douleurs de l'expiation, c'est l'humanité pauvre, souffrante, couronnée des mêmes épines, et clouée à la même croix. « Qu'allons-nous faire ^ ? » Dans le mystère de l'extase une réponse est donnée : l'œuvre est faite : le monde va contempler une merveille de plus. La charité redescend enflammée sur la terre, elle fait un signe, elle pousse un cri : des milliers d'âmes écoutent, s'émeuvent, volent à elle ; la sainte contagion de l'amour gagne de proche en proche ; le cloître se bâtit ; son enceinte est bientôt trop étroite, et la charité répc.nd partout ces flots qui débordent, cette mer qu'aucun lit ne peut plus retenir ! c'est l'ordre de la Merci, de Saint- Jean de Dieu, de la Charité, des Petites-Sœurs des
pauvres, et mille autres
Et quelle solidité, quelle puissance dans ces créations de la charité catholique ! Rien ne les arrête, ni ne les enchaîne, ni ne les mine, ni ne les tue. Des haines tracas-
1 II Goriath. v, 14. — - Caalic. (Jantic. viii, 8.-3 Cantic. Gantic. VIII, 8.
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sières lui barrent le chemin, la charité passe outre ; jn la calomnie, elle se venge par l'éclat même dont elle s'illumine ; on la veut aiïamer, le pain se multiplie sur sa. table ; on la chasse, elle va plus loin, attendre en faisant de nouvelles conquêtes, l'heure toujours prochaine du retour ; on la tue, ah ! c'est l'heure suprême de sa vigueur et de sa vie : Quasi morienles et ccce vivimus * ! Et dans cette force de la charité gît la plus grande force du catholicisme : ibi fortitudo'^ ! Qu'ils le sachent bien, nos insulteurset nosbourreaux, tant qu'ils ne tueront pas définitivement et pour toujours la charité, rien ne sera fait, et nous vivrons, également invulnérables à leurs fascinations et à leurs coups. Nous leur prendrons leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs pauvres, leurs infirmes, leurs moribonds, tout ce qui au milieu d'eux élève quelque voix gémissante, et montre quelque plaie! Et c'est par là qu'invinciblement nous entrerons : par toutes les portes de la douleur et de l'amour !
Et Dieu sait si la charité rend innombrables ces issues f Tous les postes du dévouement sont occupés par elle : comme le Dieu dont elle émane, elle aussi « s'est arrêtée et a mesuré la terre ^ » distribuant sa vaste armée sur toute l'étendue du sol qu'envahit la misère ; recueillant chaque cri de détresse pour y députer un secours ; poursuivant l'humanité du berceau à la tombe; donnant un baume à chaque plaie, un remède à chaque infortune, une consolation à chaque douleur ; opposant aux as*sauts de la misère l'assaut du bienfait ; persévérante comme le mal, invincible plus que la souffrance, immuable comme l'éternité!
1 II Cor. VI, 9. — 2 Habac. m,' 4. — 3 Habac. m.
« Caritas nunquani excidit \ » C'est sa dernière puissance et sa dernière gloire : la charité est éternelle jomme Dieu. Quand tout l'ordre actuel des choses sera Jétruit ; quand sur la terre nouvelle et les deux nouveaux'^ tout ce qui a nom maintenant ne sera plus ^u'un souvenir, seule survivante aux choses du temps, la charité plus grande qu'elles continuera pour des siècles sans fin son immuable et éternelle domination. Jamais la charité ne doit finir. Les prophéties cesseront, les langues seront muettes, la science sera détruite. Nous n'avons actuellement qu'une demi-science et de demi-prophéties : mais quand sera venu Vétat parfait, tout ce qui est partiel disparaîtra. Quand fêtais \petit enfant, je parlais en enfant, j'appréciais en enfant, je pensais' en enfant ; mais devenu homme fait, j'ai dépouillé cet état de l'enfance. Nous ne voyons maintenant que dans un miroir, en énigme, mais alors face à face. Je ne connais maintenant qu'imparfaitement, alors je connaîtrai comme je suis connu. Maintenant existent la foi, Vespérance, la charité; ces trois vertus : or la plus grande des trois^ c'est la charité *