EXERCICE DE LA CHARITÉ
Soyez jaloux dejs dons plus excellents : et voici que je vous indique une plus éminente voie''. Quelle est cette
1 Corinth. xiii, 8. — s Apocal. xxi. 1. — ^ I Cor. xiii, 8-13. — M Cor. XII, 31.
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voie ouverte par rumour, et comment lu parcourir? Qu'attend de nous lu cluirité ?
Commençons par étudier son œuvre par excellence sur la terre; nous saurons ainsi le concours qu'il nous y faut prêter et qu'elle attend de nous.
I. — Cette œuvre, c'est l'union. L'amour ne fait jamais qu'une chose, unir ; ne trouvant que dans l'union qu'il opère son repos et sa joie. Écoutez l'amour s'en expliquer lui-même, lorsqu'à la veille de donner de lui la preuve suprême, résumant toute l'œuvre qu'il est venu accomplir, il s'«crie : « Père, qu'ils soient un^ ! >> Toute la rédemption est dans ce mot. Le péché avait tout divisé : l' homme d'avec Dieu, l'homme d'avec l'homme, l'homme d'avec soi-même.
L'œuvre de Jésus-Christ fut de tout réunir, en pacifiant tout^, — en tuant les inimitiés^, — en nous réconciliant au Père ^, en nous réconciliant entre nous. Lui-même s'est fait notre paix'-". Qu'est-ce à dire: « il s'est fait notre paix ? » II a par elle accompli le plus merveilleux des ouvrages : il a rassemblé les débris épars de l'ancienne unité ron>pue, les tronçons gisants de l'humanité brisée dans sa chute ; éléments les plus disparates et les plus disjoints, il a tout jeté en Lui comme en un divin creuset, et dans la fusion de l'amour, de toutes ces matières si viles et si contraires est sorti un seul homme nouveau^. — Il n'est plus question de Juif ni de Gentil, d'homme libre ou d'esclave, d'homme ni de femme, vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ '^ . Un seul tout, un
1 Joan. XVII. "22, 23. — « Coloss. i, 20. — » Ephes. ii, IG. — * Epheà, M, 16. — 5 Ephes. Il, 14. — « Ephes. ii, 15. — ' Galat. m, 28.
seul corps, un seul cœur et une seule âme. La multitude n'est plus en Jésus-Christ qu'un seul corps * ; — corps compacte et lié, oii les parties jointes ensemble se servent mutuellement, chaque membre ayant sa fonction et ses forces propres^. Union mystérieuse, union admirable qui commence par faire de nous le corps même du Christ, membre par membre 3, et qui ensuite en Jésus- Christ, comme dans le principe qui se [rattache et retient uni le tout -*, nous lie si étroitement entre nOlis que nous sommes les membres les uns des autres^. — Car de même que le corps humain est un, quoique composé de plusieurs membres, de même que ces plusieurs 'membres ne sont à eux tous qu'un seul corps : ainsi en est-il de Jésus- Christ^, de ce corps mystique dont il est l'âme et la vie, et dont nous sommes les membres. A ce magnifique mystère reviennent les plus continuelles leçons du divin Maître. « Par une foule d'exemples, Jésus-Christ nous marque cette union. Voyez : il est la tête, nous sommes le corps ; un vide peut-il se concevoir entre la tête et le corps? il est le fondement, nous sommes l'édifice ; il est la vigne, nous sommes les branches; il est l'époux, nous sommes l'épouse ; il est le pasteur, nous sommes les brebis ; il est la voie, nous sommes les voyageurs ; nous sommes le temple, il l'habite ; il est le premier-né, nous sommes ses frères ; il est l'héritier, nous sommes les cohéritiers ; il est la vie, nous en vivons ! il est la résurrection, nous ressuscitons ; il est la lumière, nous les illuminés '. » De l'union si intime de chaque fidèle avec
1 Rom. xn, 5. — ^ Ephes. iv, 16. — » I Corinth. xïi, 27. — * Coloss. — Ephes., passim. — ^ Rom. xii, 4 ; — Ephes. IV. 25. — 6 I Corialh. xu, 12. — ■? Sanct.. Ghrys. iti I ad. Corinth. hom. Vm.
Jésus-Christ résulte, ainsi que l'établit si énorgiquemeut saint Paul, l'union des tidèles entre eux : membres les uns des autres ' ; —un seul tout à eux ensemble^.
Cette unité, Dieu la fonde, l'entretient, l'accroît, la défend avec une sollicitude, un déploiement de forces, et une profusion de merveilles qui nous en relèvent l'importance et la grandeur. C'est son but unique, tout y revient, tout y est subordonné. Mettez votre sollicitude à conserver Vunité de l'esprit dans le lien de la paix. Un seul corps, un seul esprit, comme vous nêtes appelés tous qu'à une même espérance, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, audessus de tous", en tous^. Un même père engendre les fidèles : un même baptême^ les met au jour ; une même pensée les confond \ une même espérance les attire ; une même éternité les doit rassembler. En attendant une même table les réunit, une même nourriture devient à la fois l'enblème et le principe de leur union : Le pain que nous rompons, n'est-ce pas la participation au corps du Seigneur ? et ainsi nous ne sommes à nous tous qu'un même pain, un même corps, nous tous qui mangeons d'un même pain^. Ce pain eucharistique figure donc en même temps -qu'il produit notre unité, de même, pour le vin céleste qui nous abreuve : Est-ce que lé calice que nous bénissons n'est pas la communion du sang du Christ 6 ? — Or tous nous buvons du même breuvage spi* rituel'^. — Tous, nous sommes abreuvés dans le même Esprit^] — pleins du Saint-Esprit^. Avec ce vin du ciel, la charité est répandue dans nos cœurs ^^, et avec elle,
1 Rom. XII, 4. — 2 I Gorinth. xii, 12. — » Ephes. iv, 3-7. — * Ephes. IV, 3-7. — » I Cor. x, 16, 17. — s I Cor. x, 16. — M Cor. X, 4. — 8 I Cor. XII, 13. — 9 Ephes. v. 18. — lo Rom. v, û.
l'amour qu nous unit tous jusqu'à ne plus faire qu'une seule âme et un seul cœur. Voilà l'œuvre de la sagesse et "de la puissance de Dieu : voici maintenant le sublime hommage que sa gloire en reçoit.
Si Dieu nous donne de n'avoir- entre nous tous par Jésus-Christ qu'une seule pensée et un seul sentiment, c'est afin qu'unis en un seul chœur, d'une même bouche, s'échappent nos louanges vers Dieu et le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ^. L'univers n'est plus qu'une lyre aux mille cordes, qui, sous les doigts de l'Esprit-Saint, rend à la gloire du Très-Haut une seule et divine harmonie : harmonie commencée dans le temps, consommée dans l'éternité ; union qui se prépare dans la grâce et se parfait dans la gloire. La multitude des fidèles n'est plus qu'un seul édifice qui se construit et s'accroît en ce monde 2, pour étaler dans l'autre ses splendeurs;' un seul corps qui s'augmente et grandit chaque jour» jusqu'au moment de sa pleine maturité dans le ciel.
« La consommation des saints » s'achève ; le corps du Christ s'édiûe, jusqu'au jour où tous, dans l'unité de ia foi et de la connaissance du Fils de Dieu, nous parvenions à l'état d'homme parfait, à la mesure de l'âge du Christ dans sa plénitude'^. Alors sera achevée toute l'œuvre de la charité, l'union sera parfaite, quasi infinie, entre Dieu et ses élus : il sera tout en tous^, — tous seront remplis de toute sa plénitude ^ : tous en lui ne feront entre eux qu''un même corps '^.
Étudions maintenant en détail la structure et les propriétés du corps mystique des fidèles. Les devoirs
1 Rûui. XV, 5, 6. — 5 Ephes. ii, 21, 22. — ' Ephes. iv, 12-17. — * Ephes. IV, 12-14. — 5 ICorinth. xv, 28. — « Ephes. m. 19. — "' Ephes. IV, 4.
LA (JlIAUlTli 3Ul
que nous impose la cliurilé s'en feront mieux encore pressentir.
Ce corps est formé à l'instar du corps humain: et ainsi brille une fois de plus l'admirable harmonie que Dieu fait régner entre ses œuvres, imprimant à la vie de la grâce la ressemblance de la vie naturelle ; faisant de la grâce une esquisse de la gloire; retraçant j en la communauté chrétienne, corps mystique de Jésus-Christ, l'image du corps humain.
Ce(jui frappe tout d'abord dans le corps, c'est l'unité qui y règne dans la variété des membres et la complication infinie des mouvements et des fonctions : moteur unique, rouage aussi nombreux que divers, voilà le corps humain. Ita Christus, dit l'Apôtre. De même que dans notre corps ionique nous avons bien des membres, et que ces membres n^ont pas la même fonction^ ainsi nous tous, corps du Christ et membres- les uns des autres, nous avons, suivant la grâce qui nous est donnée, des attributions différentes ^.Vyinité dans la diversité : les dons sont divers, l'Esprit est un, les ministères différent, c'est toujours le même Seigneur; les opérations changent, mais c'est le même Dieu qui opère tout en tous. C'est pour l'utilité de tous que la manifestation de l'Esprit est donnée à chacun. Par l'Esprit les uns reçoivent la parole de la sagesse; d'autres, par le même Esprit, le don de la science; à un autre, dans le même Esprit, est donnée la foi; à un autre, dans cet Esprit unique, la grâce des guérisons ; à un autre, le don des miracles; à un autre, celui de prophétie; à un autre, le discernement des esprits; à un autre, le don des langues; à un autre, celui de les interpréter'^. — Parle même Dieu, quelques-uns ont été donnés pour apôtres, quelques-uns
»Rom. XII, 4-6. — « I Cor. xii, 4-10.
pour prophètes, d'autres pour évangélisïès, d'autres pour pasteurs et docteurs^ et cela pour concourir à la perfection des saints, auûo fonctions du ministère, à V édification du corps du Christ \ — Ainsi Dieu a établi dans son Église, premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs; puis, le poUtioir des miracles, les dons de guérir, Vassistance des nécessiteux, les charges de gouverner, le don des langues, celui de les interpréter 2 Cette variété est indispensable au fonctionnement comme à la beauté du corps de l'Eglise. Continuez à regarder le corps humain. Si tout le corps était œil, où, serait l'ouïe ? si tout ouïe, où Vodorat ? Mais non. Dieu a placé des membres dans le corps, et chacun d^eux comme il a voulu. Si le tout n^ était qu'un seul membre, où serait le corps ? Nous voyons maintenant plusieurs membres, mais un seul corps ^. Que l'hérésie en prenne son parti l'égalité n'existe que dans sa pensée et ses orgueilleux désirs : en réalité Dieu a placé dans l'Eglise les parties nobles, les hautes charges, une hiérarchie de dignités et de pouvoirs; puis, au-dessous, les simples fidèles : la tête et les pieds : l'œil qui domine, le pied qui touche la poussière. Tout cela, c'est le seul et même Esprit-Saint qui l'opère, distribuant à chacun comme il lui plaît *. — Dieu place ces membres dans le corps, chacun selon son bon plaisir^. L'homme se heurte donc ici et bien vainement à une volonté absolue du Très-Haut : Tous sont-ils apôtres ? tous prophètes? tous docteurs ? tous font-ils des miracles? tous ont-ils la grâce des guérisons? tous parlent-ils les langues? tous lés peuvent4ls interpréter ^t Non sans doute, et l'inégalité des conditions, la variété des minis-
1 Ephes. IV, 11, 12. — 2 1 Corinth. xii, 28.— s I Corinth. xii, 17. ♦ I Corinth. xu, 17-21. — » I Corinth. yn, 18 — « I Corinth. xtt, 29,
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tères reste l'invincible et iiumuable fond de la société religieuse et civile, telles que Dieu les a construites, et qu'il les maintient,
Mais quoi! de cette inégalité, grosse de jalousies amères, d'ambitions et de haine, ne jaillira-t-il pas d'éternels déchirements et des commotions violentes? quel frein à la grandeur hautaine ? quelle compensation aux humiliations et aux tristesses des déshérités ? Ah ! Dieu y a pourvu! Et c'est l'une des merveilles de sa providence. Dieu a mis des tempéraments et des compensations dans le corps *. Et d'abord, dans la distribution des biens véritables. Dieu ne fait acception de personne '^\ petits et grands, tous entendent et se doivent appliquer également cette parole : « je l'ai dit : vous êtes des dieux et les fils du Très-Haut, vous tous ^! » Une même grâce les déifie, une même promesse leur ouvre les mêmes destinées splendides, la même éternité leur garde le même trésor de gloires et de déUces ; le même Dieu est le père de tous^ régne sur tous, veille sur tous, réside en tous *. A la même « table du Seigneur ^, » tous viennent indistinctement prendre place, recevoir la même divine nourriture, et avec elle» le même gage, — la même onction*, » la même vie, la même immortalité. De quoi se plaindra donc le membre appelé à de plus humbles fonctions ? En quoi cette infériorité apparente lui peutelle nuire, dès là qu'il participe aux biens et aux honneurs du corps entier ? Si le pied se mettait à dire : puisque je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps : est-il vrai que pour cela il ne soit pas du corps ? Et si l'oreille se
1 I Cor. XII, 24. — - Coloss. m, 25; — Goloss., Rom., Ephes. — « Psal. LXXXI, 6. — * Ephes. iv, 6. — s I Corinth. x. 21 ; — 1 Corinth. x, 3. — « II Corinth, i, 21, 22.
met à dire : puisque je ne suis pas Vœil, je ne suis pas du corps : est-il vrai que pour cela elle ne soit pas du corps ' ? Mais la Providence a fait plus encore pour arrêter les dédains des uns, et soustraire les autres à l'humiliation d'un poste inférieur. Elle a rendu les petits indispensables aux grands, Si l'œil dirige la marche sans le pied, quelle marche est possible ? Si la tète conçoit l'entreprise, que deviendraient ses plans sans la main qui les exécute? Comment se soutiendrait l'opulence sans le peuple qui la sert? Que serait le général sans ses troupes? le roi sans ses sujets? Non, non, l'œil ne peut pas dire à la main : je n'ai que faire de votre aide; ni la tête ne peut pas dire aux pieds : vous ne m'êtes pas nécessaires. Tout au contraire., les membres du corps qui nous paraissent les plus faibles, sont les plus indispensables 2.
Une troisième disposition de la Providence parfait l'équilibre et consomme l'union. L'Apôtre ajoute : Les membres du corps que nous regardons comme les moins honorables sont précisément ceux auxquels nous accordons plus d'honneur; et les parties les moiiis honnêtes, nous les traitons avec plus de respect. C'est que les parties honnêtes n'en ont pas besoin; et Dieu a tout compensé dans le corps, accordant plus d'honneur aux plus déshérités, afin qu'il n'y ait point de schisme dans le corps ^ Comme l'Église a compris et retenu cette leçon de l'Apôtre ! Comme elle se souvient de sa naissance, alors que peu de sages selon la chair, peu de puissants, peu de nobles^ venaient à elle; mais que son berceau était visité par ce qu'il y avait d'insensé, de faible, de vil, de méprisable, de néant, au jugement du monde'^. Les petits, les faibles, les pauvres,- voilà ses
1 ICor. XII, 15. — 21 Cor. xii, 2.1. — 3 I Cor. xii, 23. — * I Cor. j, 25,26. —U Cor. I, 27.
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amis, ses fils, ses princes, les joyaux de sa couronne, les élus de sa tendresse". Comme elle traite ses pauvres ! A eux ses bénédictions : « heureux les pauvres M » à eux ses louanges et ses premières places partout ; à eux ses illuminations plus radieuses, ses révélations plus hautes, car « ce qui est caché aux puissants, » « aux princes de ce monde 2 » « est découvert aux humbles et aux petits ^ » « Qu'on ne traite plus la pauvreté de roturière. Il est vrai qu'elle était de la lie du peuple : mais le roi de gloire l'ayant épousée, il l'a ennoblie par cette alliance, et ensuite il accorde aux pauvres tous les privilèges de son empire ■'. » Voyez comme tout se remue pour servir ces princes de l'empire! comme tout se met à leurs pieds, et quels serviteurs leur envoie l'Eglise ! A un signe de la charité, les rois, détachant leur pourpre et leur diadème, ont servi la table de ces pauvres, lavé leurs pieds, pansé leurs plaies vives, et touché leurs ulcères. Les filles des rois ont délaissé pour eux les splendeurs du trône, et flétri à leurs chevets la fraîcheur de leurs joues. N'est-ce pas pour l'un d'eux que le grand Paul adressait des supplications ardentes^? N'est-ce pas eux qu'il appelait les saints, priant Dieu qu'ils daignassent agréer ses offrandes ^ ? A quel genre de services l'Église n'a-t-elle pas songé ? Elle fait garder leur berceau comme leur tombe ; elle recueille leur enfance et leur vieillesse, accourt à chaque plainte qu'ils poussent, et pour chacune de leurs détresses fait surgir un dévouement nouveau. Le portrait des rois se retrouve partout, l'image de ceux que nous chérissons nous accompagne toujours ; voyez comme l'Église a
1 Luc, VI, 20. — 21 Cor. 11,8. — ^ Math, xi, 25.— •*■ Bossuet Serm. tom. VIII, p. 437, éd. Vives. — ^ Philem. — s Rom. xv, 30, 31.
multiplié l'image de ses pauvres, combien d'ordres religieux chargés par elle d'en retracer l'existence, en en portant les douleurs.
A fm. qu'il ri'y ait pas de schisme dans le corps ^. Hélas ! ce schisme est venu, nous en voyons grandir les dangers, et nous en constatons avec effroi les déchirements incurables. L'apostasie du seizième siècle, devenue l'incrédulité du dix-huitième et la révolution du nôtre, ont tramé contre l'œuvre séculaire de l'Église un vaste complot, celui d'arracher le peuple des bras de la charité catholique. Et ils ont réussi ! Le peuple ne connaît plus sa mère, souvent même il la maudit. Le peuple n'a plus ni le crucifix, ni l'autel, ni le prêtre, ni l'espérance : il n'est plus fils de Dieu, oint de son onction royale, marqué de son sceau et destiné aux splendeurs de son empire. Il est ce que trois siècles d'efforts sataniques l'ont voulu faire : il est fils de la boue, et roi de la douleur. Ah ! le schisme est fait ! Ce peuple affamé de tout, ne s'est plus trouvé, après qu'on lui eut arraché son Dieu et son paradis, qu'en face de ses haillons sans honneur et de ses dénûments sans espérance ; alors, voyant passer devant lui la richesse, le peuple s'est dit à luimême ce mot terrible : pourquoi suis-je pau/re? Naguère, quand ce doute montait au cœur du peuple, l'Église le serrait dans ses bras, étouffait les premiers feux de la haine, lui montrait le Christ, puis le ciel, puis la tombe, et lui expliquait pourquoi il est pauvre, et ce que c'est qu'être pauvre. Cette voix bénie est éteinte; personne ne répond plus à la question du pauvre que pour lui dire : Imbécile, pourquoi t'es-tu laissé' dépouiller, et qui t'empêche de reprendre ? Voilà le schisme ^ !
» I Gorinth. xu, 25. — « I Gorinth. xu, 25
Voilà où nous en sommes, côtoyant sans espoir l'abîme • de la guerre sociale, où la plus légère secousse peut à chaque instant nous précipiter.
Dieu a mis dans le coi-ps des tempéraments et des compensations, accordant plus d'honneur au plus déshérite afin qu'il n'y ait jamais de schisme dans le corps '. L'Apôtre ajoute : mais que parfaitement unis ensemble, les membres aient les uns pour les autres une même sollicitude ^. C'est là un dernier et touchant phénomène que nous offre le corps humain, et que doit reproduire le corps mystique, des fidèles. Si unmemhre souffre^ tous souffrent avec lui: si un membre est glorifié, tous se^réjouissent avec lui. Or vous êtes le corps du Christ, membre par membre ». « Le bien comme le mal devient un lien pour les membres. Une épine s'est-elle enfoncée dans la plante du pied, tout le corps en ressent la douleur, et en fait avec anxiété sa propre affaire, le dos se courbe, le ventre se contracte, les jambes se replient, les mains, comme des ministres et des satellites chargés de l'exécution, s'avancent et retirent l'épine, la tète se penche, les yeux regardent avec la plus anxieuse sollicitude... Qu'y a-t-il de moins noble que la plante du pied? de plus précieux que la tête? la tête pourtant vient au pied, entraînant tout le corps à sa suite. Sont-ce les yeux qui souffrent? tout souffre avec eux, tout demeure dans l'inaction ; les pieds s'arrêtent, les mains n'agissent plus, l'estomac lui-même s'en ressentira. Mais quoi donc ! c'est aux yeux qu'est le mal, pourquoi ces défaillances de l'estomac, cette immobilité du pied, ces entraves de la main ? Ah! c'est que tout est enchaîné à la souffrance des yeux; c'est qu'un lien ineffable unit le corps entier aux dou-
1 1 Corinth. xii, 24. — 2 I Cor. xn, 24. — » I Cor. xn, 26.
leurs d'un membre. Voyez d'autre part, quand on couronne la tête, comme l'homme tout entier est dans la gloire. Loue-t-on la beauté des autres membres, l'élégance du nez, la rectitude du cou, aussitôt les yeux deviennent brillants de joie : ces mêmes yeux qui verseront des larmes, bien qu'épargnés eux-mêmes par la souffrance, quand ils verront les autres membres dans l'infirmité et la douleur K » Ita Christus.
Le grand docteur auquel nous empruntons ce gracieux commentaire, ajoute : « Songeant à ces dispositions merveilleuses du corps humain, imitons, nous autres, l'amour mutuel qui unit ses membres ; et gardons-nous des vices qui lui sont opposés. » La communauté chrétienne est fondée par Dieu à l'instar du corps ; Vous êtes le corps du Christ -. A chacun de nous d'y garder l'union, de compatir aux maux des autres, de secourir nos frères ; union, sympathie, secours : voilà le faisceau de nos devoirs envers nos frères ; voilà « le lien de . la perfection 3, » qui lie ensemble tous les préceptes de la charité fraternelle.
IL — 1. Le premier de nos devoirs est l'union. Qu'il ii'y ait pas de schisme dans le corps ■* ! — A nous tous, nous ne formons qu'un seul corps ^. Donc, ayez grand soin de garder Vunité de l'esprit dans le lien de la paix ^. — Aimez-vous les uns les autres d'un amour de fraternité ^
— Que la charité de fraternité demeure en vous 8.
Tel est le précepte général : en voici en détail le suave
1 Sanct. Chrys. in I Corinth. hom. XXXI. — 2 i Cor. xii, 27.
— 3 Coloss. III, 14. — i I Cor. xii, 25. — ^ Rom. xii, 5. — « Ephes. :v. 3. — 7 Rom. xii, 10. — » Hebr. xiii, 1.
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exercice. Tous fils do Dieu ot de l'Églisn, vivant sous l'œil paternel, dans la même demeure, les fidèles ne peuvent pas sans blesser le cœur de Dieu se diviser en fractions rivales, en partis opposés. Quoi ! J'apprends qu'il se forme des partis parmi vous ', l'intérêt vous divise ; les questions d'amour-propre, les prétentions de l'orgueil, le faste des positions vous désunissent ! Est-ce que le Christ est divisé - ? Pourquoi donc désagréger ses membres, désunir son corps dont il a si parfaitement lié toutes les parties? Avoir entre vous ces jalousies et ces divisions^ qu'est-ce sinon être encore charnels, sinon marcher selon l'homme ^, quand il ne faudrait plus vivre qu'en fils de Dieu ? Quoi! un frère plaide contre son frère ■'! vous vous faites tort les uns aux autres, puis vous vous traînez devant les tribunaux ! Vraiment, de quelque côté qu'on examine, on vous trouve coupables dans ces procès que vous avez entre vous. Bien mieux vaudrait supporter l'injustice^ bien mieux vaudrait souffrir ces fraudes. Mais quoi? ces injustices, ces fraudes, c'est vous-mêmes qui les commettez, et cela à l'égard de frères ^ ! Ce n'est plus là manger la pâque du Seigneur ^, ni devenir un seul pain, un seul corps par la participation au, même pain '^ de l'Eucharistie; ni n'aivoir qu'un seul père^, ni être membres les uns des autres ^.
Et combien l'union fraternelle demande plus encore de nous ! Non-seulement elle nous rassemble en une seule famille de frères, nous défendant de déserter cette réunion ^'^^ mais elle prétend faire de nous un seul cœur, une seule âme, une même pensée, une même parole,
1 I Cor. I, Il ; — XI, 18. — 2 1 Corinth. i, 13. — » l Corinth, m, 3. — M Corinth. vi, 6. — ^ I Corinth. vî, 6-9. — « I Cor. xi, 20. — ■^ I Cor. -x, 17. — 8 Ephes. iv, 6. — » Rom. .\ii, 5. — lo Hebr. x.
une même action, une même vie. Voilà le faîte où nous doit élever la perfection de la charité dont nous sommes les fils. Pas de joie ni de repos pour l'Église que nous ne soyons parvenus à ce sommet. S'il est une consolation dans le Ctirist; s'il est une union des âmes, s'il est des entrailles de commisération, comblez ma joie, en n'ayant tous qu'un cœur, qu'un amour, qu'une âme, qu'une pensée K II est des âmes chagrines et irascibles que tout irrite ; que blessent les plus innocentes paroles, qu'exaspèrent les plus légères contradictions; il est des esprits brouillons, semeurs de discordes qui s'ingèrent partout pour y porter le trouble, les amères défiances, les querelles, les jalousies : peste des communautés et des familles ; n'imitons pas tous ces sacrilèges qui « dénouent le Christ ^; » qui rompent l'union de sa charité, comme les hérétiques rompent l'unité de sa foi. Notre Père est un Dieu de paix et non de discorde ^; c'est à la paix qu'il nous a appelés **, et notre Rédemption n'est qu'une immense et universelle paix ^. — Poursuis donc tout ce qui est paix ^ et concorde. Suivons avec tout le monde les voies de la' paix''. Soyons les fils de la paix. Il est d'autres ennemis de l'union fraternelle, ce sont ces esprits dominateurs, si esclaves de leur sens, si entêtés dans leurs idées, que jamais ils ne consentent à entrer dans celles des autres ; ou encore, ces hommes avides d'autorité et d'influence, qui voudraient pour eux seuls la moisson des âmes et l'empire des consciences; et auxquels nul ne peut jamais se joindre pour un commun travail et de communs suc- I ces ; ou ces esprits bizarres, opposés à toute idée reçue et commune, cherchant sans cesse, dans des pensées un
1 Philipp. u, 1-3. — « I Joan. iv. 3. — 3 I Cor. xiv, 33. — * ICor. VII, 15. — s Ephes. i. — sRom. xiv, 19. — "'Hebr. xn, U.
LA CllAKI'IK 31?
langage, une conduite oxtruordinaireg, le cachet de la singuliu'ito; ou encore, ces transfuges et ces traîtres qui renient les traditions de famille, adultèrent la parole divine *, le langage chrétien, par le mélange d'idées mondaines, faussent leur foi, dénaturent l'Iwangile, et rapportent à la maison de leur père la langue, les idées et les manières de ses ennemis. Pour nous ne désertons pas la famille ^ ; restons avec nos frères une même âme ';
— ayons le même esprit, les mêmes sentiments ■'. — Je vous en prie, mes frères, par le nom de notre Sauveur Jésus- Christ, parlez tous le même langage; qu'il n'y ait pas de division parmi vous : restez fermement unis dans un même esprit et un même cœur ^. Ne soyons pas non plus hautains et méprisants. Rien autant qu'une fierté arrogante ne détruit l'union fraternelle. Par elle, le supérieur rend son autorité insupportable ; l'égal, tout commerce impossible avec ses égaux ; l'inférieur, sa soumission plus à charge qu'une rébellion déclarée. A la première approche de l'orgueil, les cœurs se contractent et se ferment comme les fleurs touchées des froideurs de la nuit. Soijons simples ^ et droits sans prétention, sans faste, sans fierté ; tout ce qu'il y a d'aimable 7, de paroles gracieuses, de bons procédés, de sourires doux et épanouis, usons de cela avec nos frères. Prévenons -nous mutuellement de témoignages de respect ». Ne traitons personne avec le laisser-aller de l'impolitesse, ou les façons hautaines et dédaigneuses de l'orgueil. Sommesnous constitués en dignité? Ne dominons pas comme le font les gentils ^. Nos égaux, regardons-les par humilité
^ II Cor. IV, 2. — 2 Hebr. x, 25. — s Act. iv, 32. — * Rom. xv, 5.
— s I Cor. I: 10. — « Philipp. u, 15. — " Philipp. iv, 8.— s Rom. XII, 10. — 9 Math. XX, 25-29.
comme nous étant supcrieurs ' -, et vers nos inférieurs, vers les petits et les humbles, penchons-nous avec une aimable condescendance, sans prétentions, sans visées sublimes, nous accommodant à ce qu'il y a de plus humble 2.
Voilà tout ce que de votre côté vous devez donner à l'union fraternelle. Mais le prochain payera-t-il toujours cette même dette ? Et que faire, quand il opposera à votre douceur et à votre paix les saillies d'un caractère intraitable et les attaques désordonnées de la colère ? Ah! c'est alors que vous devez poursuivre la paix^l comme le chasseur poursuit en se meurtrissant aux pierres et aux ronces de la montagne la proie qu'il convoite et qu'il voit lui échapper. Laissez là les menaces^, les réponses aigres et irritantes; Recueillez ce malade, ce prochain infirme'^; faites- le reposer sur le sein de la miséricorde. « Quel est ce prochain infirme, si ce n'est le prochain en colère et le prochain qui s'emporte ? Il est brisé par sa propre colère, et ce faible roseau s'est cassé en frappant : n'achevez pas de le rompre en le foulant encore aux pieds, c'est encore ce que veut dire « la mèche fumante : » elle brûle, c'est la colère dans le cœur; elle fume, c'est quelque injure que le prochain irrité profère contre vous ; gardez-vous de l'éteindre avec violence. Écoutez ce que dit saint Paul : Ne vous vengez point, ne vous défendez point, mes 'bien-aimés, mais donnez lieu à la colère^. Laissez-la fumer un peu et s'éteindre comme toute seule. Si elle fume, c'est qu'elle s'éteint-: ne l'éteignez pas avec force, mais laissez cette fumée s'exhaler et se perdre inutilement au milieu
I Phiiipp. II, 3. — 2 Rom. xii, 16. — ^ llebr. xii, U-, — * Ephes. VI, 9. — ^ Rom. xiv, 1. — ^ Rom. xii, 19.
r,A (IIATîlTK M.i
de l'air, sans vous blesser ni vous attoindro, '. « .Si cela est possible, mUanl fi\Cil dépend de vous, ennservez la paix, avec toute sorte de personnes'^. «Si cela est possible.» Car il est des états et des occurrences où c'est avec la verge qu'il faut veni)'^, et où « la colère est sans péché''; » mais en dehors de ces rares extrémités où l'urgence de la répression oblige à courir les risques d'une rupture, faites toujours tout ce qui dépend de vous pour vivre en union avec tous^.
Comme le mot de l'Apôtre cité plus haut : poursuivez la paix^, indique admirablement l'effort que l'homme déchu doit faire pour tirer de son cœur le trésor de la bonté, qui provoque, maintienne et sauvegarde l'union ! Hélas ! s'écrie Bossuet, sondant l'un des plus étranges mystères du cœur humain : « l'homme est celui des animaux qui est le plus né pour la concorde, et l'homme est celui des animaux où l'inimitié et la haine font de plus sanglantes tragédies. Nous ne pouvons vivre sans société, et nous ne pouvons y durer longtemps. La douceur de la conversation et la nécessité du commerce nous font désirer d'être ensemble, et nous n'y pouvons demeurer en paix. Nous nous cherchons, nous nous déchirons, et dans une telle contrariété de nos désirs, nous sommes contraints de reconnaître, avec le grand saint Augustin, qu'il n'y a rien de plus sociable ni de plus discordant que l'homme : le premier par la condition de notre nature, le second par le dérèglement de nos convoitises "•. « L'homme n'aime pas l'homme parce que l'homme voit dans son semblable un compétiteur
1 Bossuet, Médit., Hl^ jour, so'm. s. la montagne. — - Rom. xit, 18. - 3 I Cor. IV, 21. — i Psal. IV, ô. — « Rom. .xn, !8. ~ 6 Hebr. xii, 14. — '' Bossuet, Serm., t. VIII, 513, éd. Vi\ès.
qui le trouble dans la jouissance de ses faux biens Orgueilleux à la poursuite des honneurs, tout ce qui ne se courbe pas devant lui, ou s'élève au-dessus de lui, ou lui dispute le trône auquel il aspire, l'irrite et l'éloigné; égoïste, il veut jouir seul ; avare, il a horreur de donner; sensuel, tout dévouement lui pèse; amateur passionné de soi-même, ce qui ne se met pas au service de ses convoitises trouve en lui un adversaire plein d'aigreur. Voilà l'homme tel que l'a fait la déchéance, et que l'Apôtre définit d'un mot : «me pace^. Pourquoi sans paix? » Erunt homines seipsos amantes, cupidi, elati, superbi, sine affectione'^. L'homme nouveau, le chrétien, né de la grâce pour aimer, n'arrivera donc à l'amour, et par l'amour à l'union « où Dieu l'appelle*, » qu'en poursuivant^ cet amour et cette paix au travers des âpres sentiers de l'humilité, de l'abnégation, du dévouement et du sacrifice. Aucune autre route possible à l'union fraternelle; aucune autre espérance de paix. N'ayez tous qu'un même sentiment dans le lien d'un même amour : ne soyez qu'une même âme, une même pensée^. Mais le moyen ? Rien par esprit de contention, rien par vaine gloire : mais que chacun par humilité croie les autres audessus de soi^. Le moyen encore? Que chacun ait égard non point à ce qui le touche, mais à ce qui touche ses frères '. Humilité, abnégation : voilà les deux uniques mais inébranlables bases de l'union fraternelle. Car la charité n'est point jalouse, ni ne s'enfle, ni n'est ambitieuse, ni ne cherche ses intérêts, ni ne s'irrite^. — Elle ne cherche point ses intérêts. — Elle regarde, non point ce qui^ la touche,
1 II Tim. m, 2, 3. — ^ II Tim. m, 2, 3. — s I Corinth. vu, 15. — * Hebr. xju, 14. — ^ Philipp. ii, 2. — « Philipp. u, 3. — '' Philipp. Il, 4. — 8 I Corinth. xiii, 4-5.
mais ce qui touche le prochain*. Ainsi la même charité qui unit les membres, les rend pleins de sollicitude les uns pour les autres 2, et de l'union naît la sympathie.
2. La sympathie ! quelle stupéfaction et quel cri de surprise arracha au monde, il y a dix-huit siècles, l'apparition de ce sentiment si nouveau au sein des glaces et des inhumanités du paganisme, quand jaillirent du cœur de l'homme pour l'homme des émotions plus tendres, une sympathie plus sincère et plus vive que celle que suscite l'amitié; quand on vit l'adorateur du Christ attentif à toute voix de la souffrance se pencher amoureusement vers toutes sortes d'affligés, à ses larmes donner des larmes, et recevoir le contre-coup douloureux de ses douleurs! « Voyez donc ces chrétiens, comme ils s'aiment ! » cri sublime qui marquait dans le monde la plus vaste et la plus profonde résolution. Rien de tel ne s'était jamais vu. Aimer l'homme, ou plutôt feindre de l'aimer, quand l'intérêt nous y lie : on l'avait vu. Aimer l'homme tant que reluit à son front un rayon de beauté; l'aimer en suivant les ondulations si capricieuses du cœur; l'aimer aujourd'hui; puis demain, rester froid, s'éloigner, peut-être haïr : tout cela s'était vu. Aimer quelques êtres choisis; resserrer son cœur dans l'étroite enceinte du foyer, et le livrer à peine à quelques rares amis : c'est vulgaire, nonne et Ethnici hoc faciunt? Mais aimer l'homme d'un amour absolument gratuit : mais, pour l'aimer, se détruire soi-même et bâtir la dilection fraternelle sur les ruines de tout égoïsme, de tout intérêt, de tout amour-propre? Aimer l'homme partout et toujours; étreindre dans uû même
II Corinth. x, 24. — -I Goriulii. xii, 2ô.
amour la terre entière ; et rencontrant dans les glaces du Nord comme aux solitudes brûlantes du Midi l'homme descendu jusqu'à la brute, le sauvage, l'embrasser en lui disant dans la vérité du plus incompréhensible amour : frère, je t'aime ! Aimer l'homme dans ses difformités et ses laideurs; l'aimer quand les flétrissures du temps, ou les ravages de l'infirmité, ou les dégradations du vice ne font plus de lui, sous des haillons pleins de fange, qu'un objet du plus invincible dégoût ; réunir toutes ces plaies repoussantes, se faire une famille de ces malheureux de tout nom, et puis, crier comme ce moine de Florence, comme nos milliers de religieux et de religieuses : ô peuple, ô peuple, je t'aime à la folie ! Voilà la plus grande merveille qu'aient vue les siècles; l'œuvre par excellence de l'Amour incarné, quand il criait au monde : « vous tous qui souffrez, venez à moi M »
L'océan de l'amour versé sur le monde ne s'y peut plus tarir, il inonde l'Église, pénètre les âmes, fond toutes les glaces, engloutit tous les égoïsmes, verse partout la merveilleuse fécondité des œuvres de la charité catholique ; et ce que l'ancien monde eût traité d'extravagance et d'imbécillité, est devenu la grande loi des sociétés chrétiennes : loi de sympathie réciproque, de commisération mutuelle, de sollicitude et de dévouement. Ces mots sinistres : « Suis-je le gardien de mon frère 2 ? » restent le cri de Gain, et voici le nôtre : Qui est faible, que je me rende faible avec lui ? Qui est scandalisé, que je ne me consument — Ne suis-je pas indépendant et libre?... Eh bien! libre et indépendant de tous, je me suis fait l'esclave de tous.... devenu infirme avec les infirmes...
« Math. XI, 28. — 2 Geaes. iv, 9. — 3 II Gorinth. xi, 29.
devenu Imtt à tous*. Ali! notre cœur s'est dilaté! et personne n'est à V étroit dans le sein de notre charité ^ !
Sans doute la sympathie portée ù l'héroïsme de la complète immolation de soi pour les autres est le j^loricLix apanage des seules âmes d'élite; tous la doivent néanmoins, à des degrés divers, sentir et exprimer. C'est une condition de vie pour le corps, que les membres y aient de la sollicitude les uns pour les autres : que, l'un souffrant quelque mal, tous souffrent avec lui : recevant quelque honneur, tous se réjouissent avec lui ' ; et que nul ne cherche so7i intérêt propre, mais celui de son fi'ère^. Le cri de Caïn : « Suis-je donc le gardien de mon frère ^ ? » n'est pas seulement une insulte au christianisme, il en est le renversement et la négation, puisqu'il détruit ce qui en fait le fond : la paix, la fusion universelle, la formation par Dieu d'où vient toute paternité 6, d'une famille de frères "^ unis dans l'étreinte d'un même amour et la réciprocité des mêmes bienfaits. Impossible depuis la venue au milieu de nous du Dieu qui a échangé nos ignominies contre sa gloire, qui a touché nos plaies, versé sur nos morts de brûlantes larmes s, frémi de nos malheurs, épousé nos sanglantes Infortunes, donné sans honte à des misérables le « nom de frère^ : impossible de nous désintéresser de l'homme, du frère pour lequel le Christ est mort ^*^.
Et comment nous intéresser à notre frère? Quelle sympathie lui montrer ? Goûter ses joies : ressentir ses douleurs. Se réjouir avec ceux qui sont dans la joie,
1 ICor. IX, 1, 19, 'i2. -2 II Cor. VI, 11. — 3 I Cor. xii, 25, 26. — 4 I Cor. X, 24. — s Gènes, iv, 9. — « Ephes. m. 15. — 7 Hebr. ii, 10. — « Joan. xi, 33, 35. — » Hebr. a, U. — »" I Cor. XIII, H.
pleurer avec ceux qui pleurent^ -. ni fausses joies, ni fausses larmes. La politesse du monde, riche de démonstrations, pauvre de sentiments véritables, sait feindre la joie alors même que le bien du prochain lui ronge d'envie tout le cœur : elle sait trouver des larmes alors que les infortunes d'autrui ou la laissent froide ou la réjouissent en servant son ambition : Ce n'est pas là le Christ qui vous a été enseigné'^. « Jésus pleurai Dans les jours de vie mortelle, il offrait... des prières et des supplications avec larmes''. » Comme il a pleuré sur Jérusalem ! Avec quelle tendresse il a présenté ses ailes maternelles à ses enfants qui voulaient périr! « Une poule s, » c'est la plus tendre des mères, elle voudrait reprendre ses petits, non pas sous ses ailes, mais dans son sein, s'il se pouvait ; digne d'être le symbole de la miséricorde divine. Je trouve trois lamentations de notre Sauveur, dont celles de Jérémie n'égaleront jamais la tendresse. A son entrée : « Ah ! si tu savais^!... » Ici : « Jérusalem, Jérusalem/! » Allant au Calvaire : « Filles de Jérusalem, pleurez sur vousmêmes. Heureuses les stériles; heureuses les entrailles qui n'ont point porté d'enfant et les mamelles qui n'en ont point allaité 8 ! » 0 malheureuse Jérusalem! 0 âmes appelées et rebelles ! Que vous avez été amèrement pleurées^ ! Jésus pleura ^".» Où sont cesfaux sages qui veulent qu'on soit insensible? Ce n'est pas là la sagesse de Jésus: « Voyez comme il l'aimait ^^ ! » Soyez loué, ô Jésus- Christ, d'avoir bien voulu qu'on pût remarquer la ten-
1 Rom. XII, 15. — - Ephes. iv, 20. — s Joan. xi. 25.-— '► Hebr. V, 7. — » Matth. XXIII, 37. — « Luc. xix, 42. — ' Math, xxiii, 37, — 8 Luc. xxin. 28. — » Bossuet. Médit.. LXIII« jour. — »" Luc. XIX, 41. — " Joan. xi, 36.
LA. CHAIIITÉ 319
dresse que vous avez pour vos amis. Qu'il nous soit permis do l'imiter, et d'airaet à votre exemple : les cœurs durs et insensibles ne sont pas ceux qui vous plaisent*. »
Chacun de vous doit donc avoir de la Complaisance pour son prochain en tout ce qui est bon et peut édifier. Car le Christ n'a jamais cherché sa propre satisfaction... Aussi accucillee-vous les uns les autres, comme vous l'avez été du Christ pour la gloire de Dicu^. Soyez si liés, si fondus les uns dans les autres, si un, que l'àttie de votre frère soit votre âme, son cœur votre cœur, ses joies vos joies, ses peines vos peines; poussez, s'il était possible, cette mutuelle sympathie jusqu'à ressentir dans votre corps ce que votre frère souffre dans le sien. S'il est dans les fers, pensez à lui comme si vous y étiez avec lui : s'il souffre, souffrez comme si vous habitiez le même corps ^. C'est le dernier mot de la charité fraternelle, le sommet même de l'œuvre de l'amour incarné. Ah! vous tous, vous n'êtes plus dans le Christ qu'un seul corps * ; Corps si lié, si uni^, que si l'un des membres souffre, tous les autres souffrent avec lui ^.
3. Mais la sympathie sans l'aumône serait une fleur sans son fruit ; fleur parfumée et brillante tant qu'on voudra, mais déshonorée par sa stérilité même. Que serait votre plainte inféconde en face de la détresse de votre frère, sinon une ironie amère, une cruauté de plus ? « Un de nos frères du une de nos sœurs sont nus; ils manquent du pain de Ciiaque jour, et quelqu'un
1 Bossuet, Médit, prép. à la der. sem., V^ jour.— - Rom. xv, 7. — s Hebr. xiii, 3. — * Rom. xu, 5. — » Ephes. iv,16. ~ « .1 Cor. XII, 26.
vient leur dire : Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous, et ne leur fournit aucun de ces secours corporels'. » Qu'y a-t-il là qu'une moquerie barbare, et le coup de mort de la charité ? Après l'union, après la sympathie, et fille de toutes deux, viendra donc l'aumône.
Et que sera l'aumône ? C'est demander ce que sont les détresses de l'homme. L'homme déchu se traîne à travers l'exil couvert de deux blessures, brisé de deux douleurs, celle de l'âme, celle du corps : l'aumône s'adressera donc à la fois à son âme et à son corps : il y aura l'aumône spirituelle ; il y aura l'aumône corporelle.
Que nos âmes sont faibles et malades ! que nos défauts ont besoin d'indulgence, nos illusions et nos ignorances de lumières, nos méchancetés d'infatigables et continuels pardons ! Telle sera la triple aumône spirituelle que nous nous ferons les uns aux autres. Tout d'abord nous nous supporterons : puis allant plus avant dans la charité, nous nous avertirons : enfin sans cesse, non pas « sept fois, » mais « septante fois sept fois 2, » nous nous remettrons nos dettes mutuellement.
Je vous en conjure, moi le prisonnier pour' Dieu, marchez, dignes de la vocation à laquelle vous avez été appelés, en toute humilité, mansuétude et patience ; sv/pportez-vous les uns les autres dans la charité^. — Portez les fardeaux les uns des autres : c'est ainsi que vous accomplirez dans sa plénitude la loi du Christ*. — Revêtez-vous donc, comme les élus de Dieu, des saints, des bien-aimés, d'entrailles de miséricorde, de bénignité, d'humilité,- de modes-
* Jacob. II, 15, 16. — « Math, xviii, 22. — » Ephes. iv, 1,2.— * Galat. VI, 2.
lie, de patience ; vous siipporlant les uns les autres ; vous remettant mutuellement vos dettes, lorsqu'un frère a contre son frère des sujets de plainte. Comme Dieu vous a tout remis, remettez-vous les uns aux autres '. Voici maintenant les motifs de ce mutuel support de la charité chrétienne, et en voici la manière. Vous êtes frères, vous êtes fils du même Dieu, fils bien-aimés; vous êtes élus pour la même gloire, en marche vers la même patrie ; le Christ est mort pour vous tous, alors que tous vous étiez ses ennemis ^ ; et il vous a tous réconciliés à son père : itaet vos! faites donc de même, ou vous entendrez ce foudroyant reproche : « Méchant serviteur, ta dette tout entière, je te l'ai remise quand tu m'en as prié. Ne fallait-il pas que toi aussi, tu eusses pitié de ton frère, serviteur comme toi; de même que je t'avais pris moi-même en pitié 3? >> Supportez-vous donc les uns les autres'' . Et comment? l'Apôtre vous l'a dit : laissez là ce» airs chagrins, ces brusqueries, ces aigreurs, ces dédains : n'opposez aux défauts du prochain que l'humilité, la mansuétude, la patience^. Quoi! vous vous irritez! ou bien vous vous échappez en paroles dures et menaçantes, en plaintes acrimonieuses, en disputes aigres et violentes ! Insensé, vous n'avez point encore compris que vous avez devant vous un malade que le délire de la fièvre possède, et pousse à ces excès dont vous vous montrez si ému ? Laissez donc là les menaces^. C'est la commisération qu'il faut ici... Recevez-le sans contestations''. — Si vous contristez ce frère, vous ne marchez déjà plus dans la voie de la charité^. Il use envers vous de
1 Coloss. m, 12. 13. — « Rom. v, 10. — » Math, xvm, 32. — ♦Ephes. IV, i. — 5 Ephes. iv, 2. — "^ Ephes. vi, 9.-7 Rom. xiv, 1, — 8 Rom. XIV, 15.
procédés injustes et méchants ? ses défauts vous sont à charge ? son commerce vous importune ? Songez qu'il est encore un tout, petit enfant dans le Christ \ incapable des vertus qui nous rendraient son commerce doux et facile. Quelle mère s'irrite, quand son enfant cherche de ses petites mains agitées par la colère à égratigner le sein qui le nourrit ? Voyez au contraire comme elle lui sourit, et s'efforce d'apaiser avec des caresses ses inconscientes violences : faites ainsi : Soyez comme la nourrice qui prend soin de ses petits enfants \
Les défaillances du prochain demandent de nous plus que le support : elles demandent les avertissements de la charité. Nous devons être à nos frères non-seulement « une lampe ardente » par l'amour, mais « lumineuse ^ » aussi par l'éclat du bon exemple et les clartés bienfaisantes de la correction fraternelle. Dans une certaine mesure, tous les fidèles participent au glorieux devoir de l'Apostolat. Dans leurs cœurs, à eux aussi Dieu étincelle^, et fait d'eux des astres destinés à briller au sein des peuples, comme les astres qui éclairent- le mo7ide^. — Fils de lumière^, ils doivent répandre tout autour d'eux les clartés divines dont ils sont remplis. N'ayez aucune part aux œuvres infécondes des ténèbres : tout au contraire condamnez-les. Ce qu'ils font dans l'ombre est honteux même à dire ! Or pour reprendre ces infamies, que vclre lumière les mette au jour : n'y ayant que la lumière qui découvre tout '^. — Vous voici lumière dans le Seigneur^ marchez en enfants de lumière, et le fruit de la lumière c^est, en toutes choses, bonté, justice, vérité^. Que ces
> I Corinth. m, 1. — « I Thessal. n, 7.— sjoan. v, 35. — * II Cor. IV, 6. — 3 Philipp. n, 15. —.6 1 Thess. v, 5. — ■? Ephes V, U-14. — 8 Ephes. V, 8, 9.
rayons différents de la môme lumière s'échappent de vous et jaillissent sur vos frères pour les illuminer. Que, tout se fasse pour édifier*. Que là tondent vos actions comme vos paroles : obscrmz tout ce qui vous peut édifier les uns les autres 2. — Que vos paroles soient toujours gracieuses, assaisonnées du sel de la sagesse ' ; — et plaisez auprocliain en ce qui est bon pour l'édifier*.
Ce premier devoir urge à tout instant : en voici un second plus délicat, plus difficile, qui réclame un temps, des circonstances, un mode convenables, et ne peut fructueusement s'accomplir que grâce à beaucoup de sagacité, de discrétion et d'amour. Nous voulons parler do la correction fraternelle: instrument de salut dans un main habile, fer meurtrier dans celle d'un maladroit. Frères, si quelqu'un est tombé par surprise en quelque faute, vous qui êtes spirituels, relevez-le dans un esprit de douceur, chacun se considérant soi-même, et tremblant de tomber dans les mêmes tentations ^. Voici expliqué en ces quelques mots tout le précepte de la correction fraternelle. Elle doit être nécessaire. N'allez pas sur de vagues rumeurs frapper dans le vide un coup douloureux, ou changer sans espérance une faute matérielle en des péchés formels, ou gourmander un frère déjà repentant et guéri, ou vous charger d'une correction odieuse sur vos lèvres, quand sur celles d'un autre elle se ferait accepter. Elle doit être fructueuse : pourquoi toucher à cette plaie si vous ne faites que l'envenimer et la rendre inguérissable? Elle doit être sainte, jaillie des plus purs motifs de la charité, faite par ceux « qui sont spirituels, » et « dans un esprit de douceur ^. » Elle doit être enfin
» I Cor. XIV, 26. — 2 Rom. xiv, 19. — s Goloss. iv, 6. —, * Rom. XV, 2. — 3 Galat. vi. 1. — '^ Galat. vi, 1.
discrète, aimable, pleine d'amour et de mansuétude, et pour l'être, partir d'une âme humble qui se regarde ellemême ^ et songe en tremblant à ses propres dangers. If Gardez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion. Je hais ceux qui se glorifient des avis qu'ils donnent, qui veulent s'en faire honneur plutôt que d'en tirer de l'utilité, et triompher de leur ami plutôt que de le servir. Pourquoi le reprenez- vous, ou pourquoi vous en vantezvous devant tout le monde: c'était une charitable correction , et non une insulte outrageuse que vous
aviez à lui ïaire N'épargnez-pas le vice, mais
épargnez la pudeur, et que votre discrétion fasse sentir au coupable que c'est un ami qui parle 2. « D'autre part facilitons nous-mêmes à nos frères ce devoir si pénible, ne nousrendons pas âpres et amers à la correction fraternelle; qu'après nous avoir courageusement repris et éclairés, notre frère n'ait pas à nous adresser avec une surprise douloureuse, ces paroles : me voici donc devenu votre ennemi pour vous avoir dit la vérité^ ! S'il faut être humble pour bien faire la correction fraternelle, combien le faut-il être aussi pour la bien recevoir ! Soyez humbles: croyons à nos « ignorances et à nos erreraento-*, « croyons à nos illusions grossières, aux ténèbres de l'amour-propre qui nous cachent à nous-mêmes notre état; et combien, alors que nous nous disons « riches, opulents, sans besoin d'aucune aide, » nous sommes en réalité « malheureux, et misérables, et pauvres, et aveugles, et nus ^. »
Déchu deux fois et dans son âme et dans sa chair, l'homme traîne, nous l'avons dit, une double misère,
» Galat. VI, 1. — 2 Bossuet, Serm. mardis III^ sem. de Carême, 2« point. — 3 Galat. iv, 16. — * Hebr. v, 2. — « Apoc. m, 17.
LA CHARITE oZl>
celle de rùmc, celle du corps. La première est secourue par la correction, la seconde par l'aumône. « L'homme ne vit pas seulement de pain ' : » et voilà pourquoi des lèvres amies « la parole de Dieu » tombera sur son àme ; mais ses membres nus et son corps afîamé réclament « le pain quotidien » et « le vêtement pour se couvrir - : » une seconde aumône, « nouvelle (leur » de la charité, vient au-devant de cette seconde détresse, et par elle les entrailles torturées du pauvre connaissent l'apaisement ^ de la satiété.
L'aumône, au point où se place l'Apôtre pour en considérer les magnificences, nous apparaît tout ensemble : 1° « comme un don inénarrable '* » fait par Dieu à l'homme ; et 2° comme un culte suréminent rendu par l'homme à Dieu : sublime deux fois, et en ce qu'elle reçoit et en ce qu'elle donne.
L'aumône n'est rien moins aux riches de ce monde que l'entrée même dans la rédemption de Jésus-Christ, dans celte grâce où nous vivons actuellement, et cette glorieuse attente de la glorification des enfants de Dieu^. L'Évangile, la grâce, l'Église, trésors du Dieu pauvre : sont le patrimoine propre et naturel des pauvres : c'est eux que le Verbe Incarné vient appeler^, eux dont il s'entoure, eux qui forment primitivement son Église '^, eux à qui sont proclamées les promesses de la vie future^. Mais les riches? Sans aucun doute Dieu les appelle aussi ; mais comme nourriciers de ses pauvres. Renient-ils cette mission qui est leur raison d'être ? Dieu n'en veut plus ; et alors tombe sur eux'la malé-
Malh. IV, 4. — - I Tim. vi, 8. — ^ Philémon. 7. — -^ II Cor. IX, 15. — ^ Rom. V, 2. - ti I Cor. i, 2G-30. - " I Cor. i, 26-30. — 8 Luc, X, 21.
diction du Sauveur : « Malheur à vous, riches* ! >» Le Prophète-Roi avait déjà chanté : « Ils n'ont plus rien trouvé entre leurs mains, ces hommes d'opulence ^ ! » Stériles pour eux-mêmes, après l'avoir été pour les pauvres et le Dieu des pauvres. Servir les saints ^ : telle sera donc l'occupation par excellence du riche, s'il veut tenir la place que l'ordonnateur suprême lui assigne dans l'ensemble des choses, et ne pas briser l'harmonie des plans divins. « Venez donc, ô riches, dans son Église ; la porte enfin vous en est ouverte : mais elle vous est ouverte en faveur des pauvres, et à condition
de les servir Dans l'Église de Jésus-Christ, vous êtes
seulement serviteurs des pauvres ^. » Voyez aussi comme saint Paul traite les pauvres ! Comme il en fait ses seigneurs et ses maîtres ! Il ne les appelle jamais que les sai7its ^. Après qu'il leur a recueilli de riches aumônes, et quand il se dispose à les leur communiquer, il semble ne plus avoir qu'une préoccupation ni qu'un désir : faire agréer ses présents et ses hommages des pauvres, ces hauts dignitaires du royaume de Jésus-Christ. Je vous enprie, mes frères, par Notre Seigneur Jésus-Christ et par la charité du Saint-Esprit, aidez-moi de vos prières auprès de Dieu afin que l'hommage de mon offrande soit agréé des saints qui sont à Jérusalem «. Comme s'il disait : ce sont les privilégiés, les princes, les puissants de l'empire, prions afin que nos offrandes nous en puissent attirer les faveurs, et faire d'eux auprès du trône de Dieu des auxiliaires et des défenseurs.
Sublime dignité, efficacité merveilleuse de l'aumône !
1 Luc, VI, 24. — î Psal. LXXV, 6. — » Rom. xv, 25. — * Bossuel, Se)^m. Dignité des pauvres dans l'Église. — ^Rom. xv, 31; — I Cor. XVI, 1; — II Cor. ix, 1. 12. — s Rom. .\v, 30-31.
après avoir fait entrer le riche dans l'Eglise de Jésus- Christ, elle l'y comble de toute sorte de grâces et de bénédictions. L'aumône, c'est la grâce* tout court, la griU'C par excellence; c'est la bénédiction^, l'ensemble, la source de toutes bénédictions . Comme la piété, l'aumône « est utile '■^ à tout, ayant la clef des trésors du temps comme de ceux de l'éternité. Vaumône vous est utile'* : utile, si vous êtes pécheur ; utile, si déjà vous êtes juste. « L'aumône délivre de la mort, c'est elle encore qui délivra du péché, elle qui fait trouver la miséricorde et l'éternelle vie •> ; » « l'eau éteint une flamme ardente; l'aumônese rend maîtresse des péchés^. » Et si la main qui s'ouvre au pauvre est la main du juste, toute une moisson de grâces germe et s'épanouit au soleil divin de sa charité. Celui qui sème la bénédiction moissonnera la bénédiction.... Dieu est assez puissant pour faire abonder en vous toute grâce... pour faire affluer toutes sortes de saintes œuvres. Car il est écrit : le juste a distribué, il a donné aux pauvres, sa justice demeure au siècle des siècles. Dieu donc qui fournit la semence au semeur... fera croître saiis cesse la moisson de vos vertus ; et riches de tous les biens spirituels, vous parviendrez à la plénitude de l'abnégation ~. — La suréminence de cette grâce divine en vous 8 vous élèvera par l'aumône au sommet de la foi : vous confesserez excellemment Jésus-Christ 9; d'un coup vous accomplirez son Évangile ">, obéirez à tous ses ordres, et comblerez tous ses désirs.
Mieux encore. Vous vous transformerez en lui et serez sa parfaite image. Qu'est-ce à dire, être la parfaite
1 II Cor. vai. — - II Cor. ix, 5. — s n Cor. viii, 10. — * II Cor. viii, 10. — s Tob, .xii, 9. — « Eccl. m, 33. — ' II Cor. IX, 6-11.— 8 II Gorinth. ix. — 9 II Coriuth. ix, 13. — lo n Cor, ix. 13.
image de Jésus-Christ? C'est être tout d'abord magnifique comme le Dieu qui, de sa main, ouverte par l'amour, laisse tomber sur la création entière la plénitude de tous les dons. L'aumône fait de vous ce Dieu distributeur tout-puissant de la vie. Qu'est-ce encore qu'être l'image du Christ? c'est être expiateur, « c'est boire en passant par le chemin l'eau ^ » du pauvre, l'eau de la misère et de la douleur, c'est porter sur sa chair mortelle la mortification du Christ-; c'est porter ses stigmates'^ comme de royales livrées, et suivre pauvre le roi des pauvres. C'est là être l'image du Christ. Mais comment sera-t-il l'image du Christ, le riche dont toute l'existence n'est qu'une longue contradiction à la vie du Christ, roi des pauvres ? 0 merveilleuse ressource de la bonté de Dieu, également « riche envers tous '' ! » Le pauvre communiquera au riche cette empreinte sacrée en le rendant participant des mérites et des promesses de sa pauvreté. L'Église appelle <> un admirable commerce ^ » l'échange par lequel le Christ si riche par lui-même s' est fait pauvre, pour nous enrichir de son dénûment^ . Un commerce analogue donne au pauvre la substance du riche, et au riche l'empreinte sacrée de la pauvreté du pauvre, et son intercession toute-puissante. La richesse supplée à ce qui manque aux saints ~. Et la prière des saints^ paye la dette de la richesse. Dans le temps présent, votre abondance supplée à leur pauvreté, afin que votre pauvreté soit soulagée par leur abondance, et qu'ainsi légalité s'établisse selon ce mot de l'Écriture : celui qui recueillait beaucoup, n'avait pas plus : celui qui recueillait peu, n'avait pas
1 Psal. CIX. — 2 II Cor. iv, 10. — » Galat. vi, 17. — * fiom. X, 12. — ' Of/ic. de la Circoncis. — ^ H Cor. vjii, 9. — '^ II Cor. VIII, 12. — » II Corinlli. ix, 14.
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moins K « Donc, 6 pauvres, que vous êtes riches ! Mais, ô riches, qw vous êtes pauvres ! Si vous tenez ù, vos propres biens, vous serez privés pour jamais des biens du Nouveau Testament, et il ne vous restera pour votre partage que ce vx^ terrible de l'Évangile. Ah! pour détourner ce coup de foudre, pour vous mettre heureusement à couvert de cette malédiction inévitable, jetezvous sous l'aile de la pauvreté; entrez en commerce avec les pauvres ; donnez et vous recevrez ; donnez les biens temporels, et recueillez les bénédictions spirituelles ; prenez part aux misères des affligés, et Dieu vous donnera part à leurs privilèges Sans cette participation des privilèges des pauvres, il n'y a aucun salut pour les riches... D'où se prendront ces privilèges sinon de la société avec son prince, c'est-à-dire avec Jésus- Christ? Que s'il faut être uni avec le Sauveur, ne cherchqns pas dans les riches les privilèges de la sainte Ii]gljse. La couronne de notre monarque est une couronne d'épines ; l'éclat qui en rejaillit, ce sont les afflictions et les souffrances. C'est dans les pauvres, c'est dans ceux qui souffrent, que réside la majesté de ce royaume spirituel. Jésus étant lui-même pauvre et indigent, il était de la bienséance qu'il liât société avec ses semblables et qu'il répandit ses faveurs sur ses compagnons de fortune-^ Donc que leur abondance supplée à votre pénurie •*. « Ces privilèges sont donnés aux pauvres, mais vous pouvez les obtenir d'eux et les recevoir de leurs mains : c'est là que le Saint-Esprit vous renvoie pour obtenir les grâces du ciel... Voulez- vous entrer au royaume ? Les portes, dit Jésus-Christ, vous seront
1 II Cor. VIII, 14, 15. — - Luc. vi, Î4. •— ^ Bossuet, Sei m. pour la Sepluagés. — * II Cor. viii, 14.
ouvertes, pourvu que les pauvres vous introduisent. « Faites-vous, dit-il, des amis qui vous reçoivent dans les tabernacles éternels *. » Ainsi la grâce, la miséricorde, la rémission des péchés, le royaume même, est entre leurs mains, et les riches n'y peuvent entrer, si les pauvres ne les y reçoivent 2, »
Grâces soient rendues à Dieu pour son inénarrable don^ ! D'autres splendeurs de l'aumône nous doivent arracher encore ce même cri. Riche en bénédictions pour la terre, l'aumône est en second lieu pleine pour Dieu d'actions de grâce'', de louanges et d'honneurs. L'aumône est un culte, < une religion pure et immaculée devant Dieu ° » qu'elle glorifie d'une manière suréminente. Et comment l'aumône glorifie-t-elle Dieu? Par les vertus qu'elle suppose; par l'acte qu'elle produit; par les hommages qu'elle entraîne après elle. L'aumône est comme le résumé des plus hautes vertus du Christianisme, un parfum de toutes les fleurs évangéliques. Dans quelle âme s'engendre l'aumône ? Dans l'âme simple^; l'âme qui, plus haute que les choses terrestres, libre de la glorieuse « liberté des fils de Dieu^, » n'a plus qu'un regard, un soupir, un amour, celui de l'éternité, et qui jette comme le fumier et l'ordure^ les richesses de ce monde, c'est l'âme héroïque, qui déjà a bien plus fait que donner ses biens, mais qui s'est donnée elle-même pardessus^, atteignant d'un vol le sommet de la perfection qui est le don de soi. Vous admirez cette profusion de largesses, ces flots de charité que rien n'épuise? Ah!
' Luc. XVI, 9. — - Bossuet, Serm. pour la Sepluaçié^ 3° point. — "' II Cor. IX, 15. — ■' il Corinlh. i.x, 11, 12. — ^ Jacob, i, 27. — 6 II Cor. vm, 2. — '' Galat. v, 13. — « Philipp. m, 8. — 9 II Cor. XII, 15.
voici bien plus : « peut-être est-ce un labeur facile que d'abandonner ses biens, mais quel dur travail que de s'abandonner soi-même ! quitter ce qu'on a est peu de chose; quitter ce qu'on est, est immense <.» Et voilà par où commence l'aumône ; l'âme se donne tout d'abord à Dieu, le reste suit : et la source ainsi ouverte se fait intarissable. Il faut, mes frères, que je vous fasse connaître la grâce que Dieu vient d'accorder aux églises de Macédoine. Au comble de la tribulation, les fidèles débordaient de joie : du dénûment le plus profond, ils savaient faire jaillir des trésors de charité. Selon leurs forces, je leur en rends témoignage, ils vinrent d'eux-mêmes nous conjurer avec des supplications ardentes, de les faire participer à la grâce et au ministère de l'aumône qui s'organise pour les saints. Ils ont dépassé toutes nos espérances-. Merveilleux héroïsme de ces pauvres, qui donnent, non plus de leur pauvreté, mais de leur détresse : altissima paupertas^. Eh bien! d'où leur venait tant de force et d'amour? d'où découlaient de si prodigieuses aumônes ? L'Apôtre ajoute : C'est que tout d'abord, ils s'étaient donnés à Dieu*. Ce premier sacrifice rendait possibles tous les autres ; donnés à Dieu, ils se donnèrent à nous^, à l'aumône, au service des pauvres, pour remplir la volonté de Dieu. Ne nous étonnons plus de voir l'Apôtre, et après lui les docteurs, faire de l'aumône le plus sublime de tous les actes religieux, en la déclarant un véritable holocauste. Si l'avarice est l'adoration de l'or, le culte de l'idole^, l'aumône est l'immolation, à la louange du dominateur suprême, d'une véritable victime, victime de suave odeur, et d'une efficacité sans bornes : parfum exquis,
« Salât Grégoire. — ^ H Cor. vm, 2-5. — 3 n Cor. vm, 2. — ♦ II Cor. VIII. 5. — 8 II Cor. vm, 5. — s Ephes. v. 5.
hostie suave agréée de Dieu^. <• L'aumône fait de nous des pontifes d'un sacerdoce riclie en bénédictions. Vêtus de la bienfaisance comme de l'aube sacrée ; oints, non pas d'une huile matérielle, mais de l'huile spirituelle de l'Esprit-Saint, la miséricorde est notre couronne ; car il est écrit : Dieu t'a couronné de naiséricorde et de commisération Voulez-vous voir l'autel? c'est le corps
même du Christ, partout se dresse cet autel ; dans les rues et lès places publiques, partout, à toute heure, nous y pouvons offrir le sacrifice. Là aussi se fait l'oblation. Quand vous apercevez un frère pauvre, voilà l'autel où s'offrent vos holocaustes. Demandez-vous ce que deviennent vos offrandes? Approchez et contemplez; l'encens fume à l'autel, les parfums s'en élèvent ; c'est la bénédiction, c'est l'action de grâces. Et jusqu'oîi monte cet encens? jusqu'au ciel! Ah! il le traverse tout entier, et par delà le ciel des cieux, il embaume le trône du grand Roi : « vos aumônes, dit l'Écriture, ont monté jusqu'à Dieu 2. « C'est la seconde œuvre : elle procure à Dieu la louange, la bénédiction, la reconnaissance et l'amour. Ce ministère fait plus que secourir la détresse des saints ; il fait jaillir sur Dieu d'innombrables actions de louanges. Recevant ces témoignages de votre charité, les pauvres glorifient Dieu de votre obéissance à l'Évangile du Christ, de cette abnégation qui vous fait partager vos biens avec eux et tous les autres; ils prient pour vous ; ils aspirent à vous voir, ornés comme vous Vêtes de ces faveurs émincntes de Dieu. Grâces soient rendues à Dieu pour son inénarrabledon ^!
Voilà l'excellence de l'aumône : l'Apôtre nous apprend
1 Philipp. IV, 18. — 8 Sanct. Chrys. in II ad Cor., hom. XX. — MIGorinth. IX, 12-15.
LA (HAUITIC 333
maiutcuunt quelles qualités elle doit avoir, et quelles tonnes elle peut revêtir.
L'aumône doit être sainte et généreuse dans lo sentiment qui l'inspire, larç/e dans sa mesure, réfjlée pourtant et discrète dans les dons qu'elle répand et les personnes qu'elle favorise, aimable enfin et gracieuse dans la manière dont elle se fait.
Sainte. Où l'aumône chrétienne plonge-t-elle ses racines? En Dieu. Nous donnons aux pauvres, parce que nous et nos biens sommes à Dieu • ; parce que nous rendons à des frères la divine aumône que nous a faite Jésus- Christ Fils de Dieu 2; parce que dans les pauvres nous voyons « des frères^, » « notre propre chair'' » pour ainsi parler, des frères de Jésus-Christ, des élus et des « saints-* ». Considérée ainsi des yeux de la foi, l'aumône nous apparaîtra « une grâce t', » «une bénédiction"» dont nous deviendrons avides. «De nous-mêmes^» et ardemment nous nous porterons à l'aumône : nous serons, non pas de paresseux mercenaires, mais des volontaires^ ardents et magnanimes dans ces combats de la charité. Arrière l'aumône forcée, l'aumône de bienséance et de respect humain, où l'âme est sans joie et sans élan î Que la volonté soit prompte*^. Que chacun donne V aumône qii'il s'est fixée, sans tristesse, sans contrainte : Dieu aime qui donne joyeusement^^. Libre et joyeuse, l'aumône sera large. Quoi! des calculs; des appréhensions, des regards inquiets sur l'avenir! Des aumônes qui cessent d'être les bénédictions de la charité,
1 Rom. XIV, 8. — - II Cor. viii. 9. — ^ Passiiii. — * Isaïe. lviii, 7. — ^11 Cor. viii, 4. — '' II Cor. viii, 1. — " II Cor. ix, 5. — 8 II Cor. VIII, 3. — 9 II Cor. viii, 3. — " II Cor. viii, 11, 12. — » II Cor. IX, 7.
pour n'être plus que le tribut arraché à l'avarice ^ ! Ame inintelligente, âme étroite, que tu connais peu ton Dieu ! Voici ce que j'ai à te dire : qui sème peu, moissonnera peu; à qui sème abondamment, abondante sera la moisson. Le Dieu qui donne la semence au semeur te donnera le pain qui fait vivre, multipliera tes semences, fera croître '\es fruits de ta sainteté... et tu seras riche de toute sorte de biens^. Pourtant, ici comme partout, la mesure est à garder, et l'indiscrétion ne sied pas à l'aumône chrétienne. Qu'est-ce que l'aumône faite des biens que l'on déroberait? ou l'aumône qui frustrerait la famille d'un patrimoine nécessaire ? Que la volonté se porte à donner généreusement, mais des biens que l'on possède. V aumône est agréée de Dieu, mais Dieu ne demande pas des biens que nous n avons pas. Il ne s agit pas de soulager les autres en nous jetant nous-mêmes dans la détresse : il faut l'équilibre''^. La discrétion nous fait encore discerner où doivent se porter nos secours. L'aumône intelligente saura, mais sans jamais se faire impitoyable, atteindre les vrais pauvres. Qui refisse de travailler, ne doit pas manger non plus*. Parmi les pauvres, nos frères les plus proches, à quelque titre que ce soit, doivent être les premiers soulagés. Faites du bien à tous, mais principalement aux membres de notre famille chrétienne^. — Sans tristesse^, car Dieu, aime celui qui donne joyeusement. Entrez dans la sombre demeure du pauvre comme un rayon de soleil. Si vous prenez pitié du pauvre, faites- le avec les sourires de la joie^. Voilà le parfum de l'aumône : là est son prix, là est sa puissance. Ah ! le pauvre non
1 II Cor. IX, 5. — 2 II Cor, ix, 8, 10, 11. — 3 II Cor. vm, 12, 13. — '• II Thess. III, 10. — '- Galat. vi, 10. — e II Cor, ix, 7. — ' II Cor. IX, 7. — 8 Rom. xu, 8.
plus « ne vit pas seulement de pain^. » Le pauvre a une ûme : le pauvre a un cœur : votre morceau de pain ou votre pièce de monnaie ranimeront sa vie physique, mais son àme flétrie, qui la ranimera? Qui fera luire au sein de cette nuit du pauvre, nuit de tempêtes, de malédictions et de mort, le rayon de joie qui apaise et la consolation qui refait ? Qui ? La douce parole, la consolation gracieuse et aimante, le sourire d'un bon cœur. Qui n'a vu et admiré comment après une nuit d'orage, le soleil, en dardant sur les fleurs courbées et flétries ses chauds rayons, les ranime, les relève, leur rend leur éclat et leurs parfums? Entrez ainsi chez le pauvre : soyez-y toujours ce bienfaiteur au doux sourire'^ dont parle l'Apôtre, et qui est chéri de Dieu. N'affligez jamais le cœur du pauvre^.,. Dans les réunions de pauvres où vous entrez, faites-vous aff'able''» et souriant : «Prêtez sans tristesse, » ni ennui, « votre oreille à la conversation du pauvre s. » En un mot, faites-vous tout à tous pour les gagner tous à Dieu^.
Et pour se faire ainsi tout à tous '^, l'aumône sera ingénieuse : elle prendra toutes les formes, recherchera toutes les détresses, s'elïorcera de leur ménager à toutes les secours convenables. Pleine de délicatesse pour les indigences secrètes, de respect pour la vraie veuve^, la veuve laissée seule, sans appui et sans secours; de sollicitude pour les dénùraents du sanctuaire et les besoins des prêtres pauvres', l'aumône recherchera toutes ces diverses misères pour les soulager toutes. Elle trouvera un gîte pour le voyageur et l'étranger ; se
» Math. IV, 4. — 2 II Gorinth. ix, 7. — » Eccl. iv, 3. — * Eccl. IV, 7. — « Eccl. IV, 8. — 6 I Gorinth. ix, 22. — M Çorinth. u, 22, — « I Tim. V, 3. — 9 I Thess. ly, 12.
souvenant d'être hospitalière, car c'est en pratiquant l'hospitalité que plusieurs ont, à leur insu, reçu pour hôtes des anges ^. Elle pénétrera même dans l'-horreur des prisons ; elle fera entendre aux malheureux qui s'y flétrissent, les seules voix de l'amour que leur oreille puisse recueillir. Elle se souviendra des prisonniers -, si tendre, si sympathique au milieu d'eux, qu'on la dirait chargée des mêmes chaînes, et l'hôte des mêmes cachots : tanquam simul vincti. Enfin, fille de Dieu, sœur de son Verbe fait chair, la charité n'aura ni d'autres sentiments ni d'autres cris passionnés que les siens. Le Christ se plaçant au milieu des douleurs humaines, les appelait toutes par ce cri d'amour : « 0 vous tous qui êtes affligés, venez à moi^! » à moi, revêtu de la même chair, courbé sous les mêmes misères, écrasé sous les mêmes fardeaux. Telle est aii milieu du monde la charité catholique, appelant à elle tous ceux qui souffrent, et souffrant avec eux*.