LA RUINE DE LA CHARITÉ
La charité fraternelle, comme tous les biens transplantés du ciel dans l'exil, au milieu des dégradations de la déchéance, peut s'y altérer, s'y dessécher, y mourir. Si vous attristez votre frère, vous ne marchez déjà plus dans la charité"^ : vous rompez l'union, vous brisez cette paix
1 Hebr. xiii, 2. — sHebr. xiii, 3. — ^ Math, xi, 28. — * Hebr. sm 3. — s Rom. xiv, 15,
que le Rédempteur a payée des flots de sou sang<, vous déchirez le corps dont vous êtes membre ; vous péchez contre le Christ,'^, qui déclare <> que tout ce que vous faites au moindre de ses frères, c'est à lui (jue vous le faites^. »
Et comment contri'ste-t-on son frère ? comment sort-on dît chemin de la rharité^? Hélas! c'est demander de combien de blessures une main cruelle et ingénieuse dans sa cruauté peut frapper sa victime : elles sont innombrables et infiniment variées. Nous blessons notre frère de mille manières différentes : dans sa qualité de frère par la haine, l'inimitié, les rancunes, les injures, les envies, les mauvais procédés ; dans son intelligence, par le mensonge; dans sa réputation par nos discours médisants et calomniateurs qui l'attaquent au dehors, par nos jugements téméraires, nos interprétations sinistres, nos préventions et nos préjugés qui la perdent au dedans; dans ses biens par nos injustices, nos vols, nos âpres convoitises ; dans sa vie par les persécutions dont nous la désolons, parfois même par les blessures qui l'altèrent et l'homicide qui la détruit; dans son âme, dans sa divine et infiniment précieuse existence, par le mauvais exemple et le scandale. 0 sombre et désolante route que l'Apôtre nous fait maintenant parcourir ! rendue plus désolante encore par ce terrible mot qui l'ouvre, et dont l'écho doit nous y suivre constamment : péchant contre votre frère, c'est contre le Christ que vous avez péché'' !
Résumons en deiLX classes ces péchés si innombrables et si divers dont « nous contristons notre frère**, » et qui
1 Ephes. II. — 2 I Corinth. viii, 12. — s Math, xxv, 40. — * Rom. XIV, 15. — 5 1 Corinth. vin, 12. — ^ Rom. xiv, 15.
nous font sortir « du chemin de la charité. » Ou nous haïssons le prochain, ou, déplus, nous nuisons au prochain : inimitié, injustice : tout découle de ces deux sources empoisonnées.
I. — 1. Voici quelle hideuse genèse et quelle postérité hideuse l'Apôtre donne au monstre de la haine, en même temps qu'il nous indique les moyens d'éviter et de guérir ses effroyables morsures.
L'amertume* vient de s'insinuer dans votre âme. Qui a déposé ce germe fatal ?'tantôt l'orgueil froissé 2, tantôt une insulte qui vous a blessé au vif*, tantôt une secrète et ignominieuse envie*. Ah ! prenez garde ! l'heure est décisive : le péril est tout proche : reculez, étouffez à l'instant ces premières émotions d'une haine naissante ; que le soleil, ne se couche pas sur votre colère^. La nuit avec ses heures silencieuses, ses insomnies irritées, donnera à votre colère des proportions effrayantes; l'injure dont vous souffrez passera devant votre âme comme une vision provocatrice et les plans de vengeance s'y agiteront en tumulte. Malheureux ! ne donnez pas entrée au démon^ dans une âme déjà si furieusement agitée. Comment vaincre demain, quand à vos propres concupiscences il aura ajouté ses haines homicides, et allumé en vous le feu dont il est éternellement dévoré ? Que faire ? Enlevez de votre âme toute amertume, tout sentiment de colère et d indignation'^. — Vous avez contre un frère des sujets de plainte? supportez, pardonnez^. Vous demandez
»Ephes.iv, 31. — «Ephes. iv,3i. — SEphes. rv, 31. — * E^ihes. IV, 31. — 5 Ephes. IV, 26. — « Ephes. iv, 27. — "^ Ephes. iv, 13. — « Coloss. m, 13.
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comment adoucir cette aigreur? comment éteindre cette fluraine? En pensant à vos propres péchés, en sonfjeaat aux dettes que vous avez contractées^, en méditant sur les bienfaits de Dieu, et comment il vous a tout remis, et par quelle mort de son Fils unique vous fûtes arrachés des mains de la justice, et quelle nécessité pressante vous oblige à pardonner comme vous l'avez été vous-même. Soyez bons et miséricordieux les uns pour les autres : pardonnez -vous mutuellement comme Dieu dans le Christ vous a pardonnes^.
Mais non, la passion l'emporte : l'âme s'agite et se retourne dans sa colère, enfonçant toujours plus avant l'épine qui l'a blessée 3; le soleil s'est couché sur son ressentiment, la nuit l'a fomenté, le temps lui a donné d'invincibles forces : âme infortunée, au lieu d'un* monstre, en voici mille pour te dévorer! Les abîmes s'ajoutent aux abîmes; si une dernière miséricorde ne t'arrête, tu y rouleras jusqu'à cette dernière profondeur d'où l'on ne se relève plus. Ce ne fut tout d'abord qu'une simple aigreur ^ un froissement, un mouvement de dépit, une irritation passagère. Bientôt imprudemment entretenue en nous, cette aigreur est devenue de la colère ^ ; puis une colère indignée '' et frémissante : le silence l'eût adoucie, les paroles violentes, les cris "^ dont nous la prétendons soulager l'enveniment et la rendent implacable. Parvenus à ce point, nous ne respectons plus rien : les blasphèmes ^ s'échappent de nos lèvres; toute sorte de malice^, de projets de vengeance jaillissent
1 Sanct. Chrys. in Ephes. hom. XIV. — - Ephes. iv, 32 ; — Coloss. m. 13.— 3 Psal. XXXI, 4. — * Ephes. iv, 31. — 5 Ephes. iv, 31. — 8 Ephes. IV, 31. — ■? Ephes. iv, 31, — « Ephes. iv, 31. — • Ephes. IV, 31.
impétueusement de notre âme. « Les injures que l'on nous fait nous fâchent excessivement, la douleur allume la colère, la colère pousse à la vengeance, le désir de vengeance nourrit des inimitiés irréconciliables, de là les querelles et les procès, de là les médisances et les calomnies, de là les guerres et les combats, de là presque tous les malheurs qui agitent la vie humaine <. » Fécondité hideuse, succession fatale de crimes et de maux que l'Apôtre et, d'après son texte, le Docteur Angélique nous exposent ainsi. Les inimitiés ^ une fois formées et grandies engendrent infailliblement les querelles 3 : tout nous est odieux en cet homme : ses paroles nous irritent, ses procédés nous fâchent, sa présence seule nous exaspère, l'inimitié doit se traduire en contestations pleines d'amertume et de violence. Impossible dès lors à notre ressentiment de le laisser cheminer tranquillement sur la route de la fortune : ses succès nous remplissent de dépit, et par mille efforts nous essayons d'entraver et de perdre un compétiteur si odieux ; voici les jalousies '', d'où naissent perpétuellement des colères ^, des éclats d'indignation et de fureur. Comment contenir ces flots débordants qui rompent déjà toutes leurs digues, et se répandent de toutes parts? les rixes ^, les sanglantes collisions, les vengeances qui amoncellent les ruines, sortent de la haine comme les laves meurtrières de l'intérieur du volcan. Les rixes : c'en est fait, le sceau de l'éternité est apposé à l'inimitié de ces deux hommes, de ces deux familles : c'est la complète, l'irrévocable désunion ^, désunion aussi opiniâtre,
1 Bossuet, Serni. Ve dim. ap, la Pentecôte, exorde. — - Galat. V, 20. — 3 Galal. v, 20, — * Galat. v, 20. — s Galat. v, 20. — 6 Galat. V, 20. — 7 Galat. v. 20.
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aussi invincible dans le monde, que l'est dans l'Église la haine et la séparation des sectes '. Nous approchons des dor'nicres profondeurs de l'abîme : nous touchons <i Gain. Le terme dernier de la haine, c'est l'homicide 3. Notre irréflexion nous dérobe cet épouvantable mystère . que l'homicide fait le fond de toute haine. Sans doute la haine n'arrive pas toujours à cet affreux enfantement ; le plus souvent Dieu l'arrête, mais d'elle-même et par sa perversité naturelle, elle irait jusque-là. « La haine mène droit au meurtre ^, » dit, avec la hardiesse du génie, saint Thomas. Et comment? Bossuet nous l'explique en quelques mots. « C'est le naturel de la haine de vouloir détruire son objet, comme de l'amour de le conserver. Sans que vous donniez la mort à votre ennemi, vous le tuez déjà par votre haine qui porte toujours dans l'âme une disposition d'homicide. C'est pourquoi l'Apôtre dit : Omnis qui odit fratrem suum homicida est '*. Il le compare à Gain. Il ne dit pas : celui qui trempe les mains dans son sang, ou qui renferme un couteau dans son sein, mais celui qui le hait est homicide. C'est que l'Esprit-Saint qui le guide n'arrête pas sa pensée à ce qui se fait au dehors : il va approfondissant les causes cachées, et c'est ce qui lui fait toujours trouver dans la haine une secrète intention de meurtre. Car si vous savez observer toutes les démarches de la haine , vous verrez qu'elle voudrait détruire partout ce qu'elle a déjà détruit dans nos cœurs, et les effets le font bien connaître. Si vous haïssez quelqu'un,
(aussitôt sa présence blesse votre vue, tout ce qui vient de sa part vous fait soulever le cœur ; se trouver avec
1 Galal. V, 20. — " Galat. v, 20. — ' D. Thom. Comment, ad , Galat. cap. v, lec. 5. — * IJoan. m, 5.
lui dans le même lieu vous paraît une rencontre funeste. Au milieu de ces mouvements, si vous ne réprimez votre cœur, il vous dira que ce qu'il n'a pu soulïrir en soi-même, il ne le peut non plus souffrir nulle part; qu'il n'y a bien qu'il ne lui ôtât, après lui avoir ôté son affection; qu'il voudrait être délivré sans réserve aucune de cet objet odieux : c'est l'intention secrète de la haine. C'est pourquoi l'apôtre saint Jean a raison de dire qu'elle est toujours « homicide ', » et saint Paul, de faire aboutir finalement au meurtre la haine et « l'inimitié ^ » conçues contre le prochain.
Et si l'âme est ainsi dévorée vive par le monstre de la haine, quels ravages ne causera-t-il pas dans les communautés, les familles, les sociétés, où il a pu trouver entrée? Parmi les traits dont Jésus-Christ nous dépeint la société où trônera l'antechrist, la haine occupe le premier rang. « La charité d'un grand nombre sera refroidie s. » Aux temps 'périlleux '* dont parle saint Paul, la haine déchaînée amoncelle les ruines. Les hommes sont égoïstes, cupides, arrogants, orgueilleux... Sans affection, sans paix ^. L'œuvre d'amour du Christ est détruite, et dans ses ruines erre en rugissant la bête païenne « aux dents de fer, qui dévore, qui broie ses victimes, et foule aux pieds leurs débris ^. » L'antique férocité est de retour. Voici les mêmes hommes et les mêmes horreurs. Les voici remplis de méchanceté, pleins d'envie, d'homicide, querelleurs^ perfides, malicieux, semeurs
de calomnies, détracteurs, ennemis de dieu, outrageux
inventeurs de maux, sans affection, sans bonne foi, sans
1 Bossuet, Serm. 11^ p. le dim. de la Passion, 1" point. — * Galat. V, 21. — » Math, xxiv, 12. — * H Tira, m, 1.— ^ II Tim. m, 2, 3. — 6 Dan. vu, 7.
pitié V Hélas! ces peintures effrayantes ne sont plus les souvenirs d'un monde disparu ; les mêmes haines viennent de ramoner parmi nous les mêmes crimes : ils ne sont pas loin les jours néfastes où elles répandaient dans Paris le sang des plus inoffensives et des plus nobles victimes! Qui odit fratrem suum homicida est ^l
2. Que faire pour ji^arantir à jamais notre âme des atteintes meurtrières de la haine? Une chose unique, mais d'une efficacité infaillible : sachons pardonner. Le pardon des injures prompt, généreux, complet, mettra entre nous et la haine un rempart que les plus furieux assauts des passions ne franchiront jamais. Pardonner, quoi de plus divin? quoi de plus juste? quoi de plus grand et de plus magnanime ? Quoi de plus sûr et de plus triomphant?
Qu'est-ce que Dieu fait autre chose que de pardonner? Qu'est-ce que la rédemption tout entière, sinon une immense amnistie, un universel pardon ? Qu'est-ce que cette grâce sanctifiante si perpétuellement rendue au pécheur, sinon la continuation ineffable du pardon divin? Qu'est-ce que ce soleil aussi riant aux ennemis qu'aux amis de Dieu, sinon la marque éclatante de la mansuétude qui pardonne et de la patience qui attend ? Voici en quoi Dieu fait éclater sa charité en nous : c'est qu'alors que nous étions encore pécheurs... nous fûmes réconciliés à lui par la mort de son fils ^ — Jésus-Christ nous pardonna toutes nos fautes, déchira l'acte de notre condamnation, le décret porté contre nous, l'enleva et le cloua à la croix *. Chrétien, quand tu pardonnes, tu fais donc une
1 Rom. I, 29-32. — ^ I Joan. m, 5. — 3 Rom. v. 8, 10. — * Coloss. II, 13, 14.
action divine : c'est la marque sacrée que tu es fils de ton Dieu, animé de son esprit, comme lui magnanime, élevé comme lui au-dessus des orages des passions humaines, et doué pour ainsi parler de sa glorieuse impassibilité ; sicut filii carissimi* : douantes invicem sicut Deus in Christo donavit 2.
Mais le pardon n'est pas seulement une gloire, il est une nécessité pressante, une condition essentielle de salut. Homme dur, homme impitoyable, pourquoi méprises-tu ton frère, puisque tous nous comparaîtrons devant le tribunal du Christ... rendant compte à Dieu, chacun pour soi 3 ! « Quelle indignité et quelle injustice! nous voulons que Dieu souffre tout de nous, et nous ne pouvons rien souffrir de personne! l'homme, ver de terre, croit que le presser tant soit peu c'est un attentat énorme, pendant qu'il compte pour rien ce qu'il entreprend hautement contre la souveraine majesté de Dieu et contre les droits de son empire \.. Furieux qui ne veux pas pardonner, ne vois-tu pas que toi-même tu vas prononcer ta sentence? Si tu penses qu'il est juste de pardonner, tu te condamnes toi-même en disant ce que tu ne fais pas. S'il n'est pas raisonnable qu'on t'oblige de pardonner à ton frère, combien moins est-il raisonnable que Dieu pardonne à son ennemi ^ ? » Donc bénissez vos persécuteurs ; bénissez, et gardez-vous de maudire^ .
Voyez de plus : ce frère qui nous a si fort outragé quel est-il ? C'est un malade, dit l'Apôtre ; dans la crise furieuse dont il est victime, emporté par cette manie insensée qui le domine, il nous a poursuivi de ses inju-
1 Ephes. V, 1. — « Rom. xii, 19. — 3 Rom. xiv, 10. — * Bossuet, Serm. Mardi IIl'^ sem. de Carême. — » Bossuet, Serm. F« dim. ap, la Peut. — e Rom. xii, 14.
LA CIIAUITK 345
res et de ses coups ? c est un malade* ; et nous, forts et eu santé, n'csl-U pas juste que nous ayons compassion de lui? Votre frère vous outrage, vous poursuit de sa luiinc, vous perséoule à outrance? « c'est lo plus pressant motif de laisser là tout sentiment de colère : ce frère est blessé; une plaie mortelle lui est faite, le démon vient de le percer de ses traits. Ah ! ne le frappez pas vous aussi! Ne tombez pas vous aussi, blessé du même dard! tant que vous restez debout et fort, vous le pouvez sauver; mais si, pour vouloir repousser l'injure, vous tombez vous-même avec une large blessure béante, qui sera là pour le relever ? Gisant, il ne le peut; gisant avec lui, le pourrez-vous? Restez ferme, opposez le bouclier aux traits mortels qui pleuvent sur vous, et mort ou vif, emportez votre frère delamêlée^! »
Si la colère n'entend rien à cette magnanimité, si elle prétend se satisfaire à tout prix, soit ; mais qu'elle n'entreprenne pas sur les droits de Dieu. Ne vous vengez pas vous-mêmes, mes bicn-aimês ; donnes le temps à la colère. Car il est écrit : à moi la vengeance; c'est moi qui la ferai, dit le Seigneur. Si votre ennemi a faim, nourrissez- ■ le; s'il a soif., donnez-lui à boire; par cette conduite vous amassseides charbons de feu sur satête^.
Mais quoi ! ce seront là les seules pensées d'un chrétien ! Il ne pardonnera que pour attirer à son frère de plus dures représailles? A Dïeu ne plaise; Ne vous laissez jamais vaincre par le mal, mais par le bien triomphez du ma^'. 0 le noble, ô le magnanime triomphe! La lutte est engagée; elle est ardente; le ciel et la terre sont attentifs. Dieu et la cour céleste vous regardent, prêts
1 Rom. xiv-xv, 1. — 2 Sanct. Chrys. hom. VIII, in Rom. — 8 Rom. XII, 19, 20. — '* Rom, xu, 21.
à applaudir, si vous restez vainqueur. Vainqueur de qui ? de trois adversaires acharnés à vous renverser et à vous perdre; votre passion qui vous pousse, le prochain dont l'insulte fait bondir tout votre être, le démon, ardent à entretenir une lutte où il espère tuer l'un par l'autre ses deux ennemis à la fois. Apaisez-vous, taisez-vous, pardonnez; par là vous restez seul maître du champ de bataille; votre passion est foiilée à vos pieds; le démon est en fuite, votre frère est subjugué; tous ceux qui vous ont contemplé se sentent gagnés à votre cause et deviennent les admirateurs de votre héroïsme; par là l'Église est puissamment servie, les bons se réjouissent, les faibles sont fortifiés, et Dieu, comme au jour de Job, vous montre à l'enfer avec un paternel orgueil;
« avez-vous vu mon serviteur il n'a pas son semblable
sur la terre M »
II. — Nous pouvons nuire au prochain, dans son intelligence en le privant, par le mensonge, du commun patrimoine de la vérité; dans sa réputation, par la médisance, la calomnie, les rapports, les jugements téméraires ; dans les biens de la fortune, par le vol ; dans les biens de l'âme, par le scandale.
1. L'homme est fait pour la vérité : c'est le pain de son intelligence et l'apanage de sa ressemblance divine. Il la veut, il la cherche avec une ardeur et des efforts qui révèlent combien elle lui est nécessaire et précieuse. Aussi Dieu l'a-t-il répandue dans les âmes comme la lumière au sein des mondes ; son œuvre a été la mani»
1 Job. I, 8.
festation de la vérité^ ; son royaume est le royaume de la vérité; son Christ, la vérité ^ ; ses apôtres, les hérauts de la vérité; son Église, la colonne et le rempart de la vérité*. Une première difformité du mensonge se tirera donc de sa contradiction impie avec l'essence divine qui est la vérité substantielle ; avec l'œuvre de Dieu qui est l'établissement sur la terre de la vérité; une seconde se tire de sa profonde injustice. La vérité est le patrimoine commun des intelligences ; tous y ont droit comme à l'air qu'on respire, comme à la lumière qui guide, comme au pain qui nourrit. De quel droit privez-vous votre frère de l'un de ses biens les plus sacrés; semblable à ces hommes dont saint Paul flétrit l'injustice, qui retenaient la vérité de Dieu dans un inique silence*'} Si la retenir quand il la faut manifester est un mal, comrae'nt pourrait-il être permis de l'altérer ? Ne soyez donc pas de ces hommes pleins d'artifice ^ qui, soits des voiles hypocrites, disent des mensonges ^. — Ne vous mentez pas les uns et les autres 7. — Dépouillez-vous du mensonge; que chacun de vous dise à son -prochain la vérité^. Et pourquoi? Parce que fils du même père céleste, habitant le même toit, vivant de la même vie ; bien plus, n'étant à nous tous qu'un même corps, le mensonge, vol injurieux fait à des frères, amènerait parmi nous les troubles, les divisions, les perturbations profondes, et éteindrait bien vite la charité dans la famille entière. Que chacun dise la vérité à son frère, parce que nous sommes tous les membres les uns des autres ^.
» II Cor. IV, 2. — 2 Joan. xiv, 6. — 3 1 Tira, iij, 15. — * Rom. i, 18. — s Rom. I, 29. — « I Tim. iv, 2. — ' Goloss. m, 9. — » Ephes. iv, 25. — 9 Ephes. IV, 25.
2. Si le men.songe détend les liens de la charité fraternelle, combien les briseront avec plus de violence les vices qui ravissent au prochain son bien le plus précieux et le plus cher, sa réputation ? Vices vraiment homicides qui ne tuent pas seulement la victime à laquelle ils s'attaquent, mais qui dévastent la famille entière, en y détruisant l'estime et la confiance mutuelles, les liaisons d'amitié, les concours et les aides réciproques, tout ce qui en fait la force et la vie. « Sa renommée une fois perdue, l'homme est arrêté dans presque tout le bien qu'il pourrait opérer'; et Dieu, atteint du même trait qui transperce sa créature, se voit frustré de la gloire qu'elle lui allait procurer. Aussi de quelles véhémentes indignations ces vices remuent-ils l'âme du grand Apôtre ! de quels anathèmes sa bouche inspirée et infaillible les foudroie! Quelles humiliations
il leur inflige ! Ni les médisants non plus ne posséderont
le royaume de Dieu ^ ! Les voilà rangés dans cette troupe abominable livrée par dieu au sens réprouvé... remplie de toute sorte d'iniquités, de malice... de perversité, odieuse à Bieu'^, — haïssable et haïssant^. Ces hommes tout venimeux, ces langues pleines « du poison de l'aspic^,» ces âmes sans affection^ sans paix ^, toujours altérées de dénigrements et d'injures, il les faut fuir, écarter de toute réunion, frapper d'un ostracisme impitoyable : si l''un
des frères est un médisant avecun tel homme neprenes
pas même votre repas' ! Un serpent qui mord en silence, voilà absolument l'homme qui dénigre en secret 8. » Aussi « le détracteur est- il en abomination à Dieu'. >>
1 D. Thom. 2. 2, q. LXXIII, a. 2. — ^ I Cor. vi, 10. — •" Rom. i. — * Tit. m, 3. — - Psal. XIII. — ^ Rom. i. — " I Cor. vi. — « Eccl. I, 10. 11. — 9 Prov. x.\iv. 9.
LA CHAIUTK 349
«< Tout à coup surviendra lu perdition de ces hommes, et cette double ruine, qui la pourra connaître'? >• Ceux qui font cela sont dignes de mort^. Sans doute l'énergie et l'absolu do ces textes laissent place encore à la faute légère; de nombreuses circonstances varient à l'infmi les degrés de culpabilité, mais la pente est rapide, l'abinic tout proche ; l'excellence de la charité, sa noblesse divine, la nécessité et le prix de son règne, l'excessive délicatesse de sa complexion qui aggrave ses moindres blessures, doivent nous faire redouter les fautes mortelles, là où une fausse sécurité voudrait ne voir que de légers nianquements.
Parcourons rapidement les formes diverses que prend notre malignité, et de quelles différentes manières nous blessons le prochain dans sa réputation.
Et d'abord, nous pouvons, avant de la détruire au dehors, la blesser et la tuer au dedans 1 de nous-mêmes par les suspicions injurieuses et les jugements téméraires : jugements miques à trois titres, péché revêtu d'une triple malice : à cause de ce qu'est Dieu, de ce qu'est notre frère, de ce que nous sommes nous-mêmes.
Celui qui me juge, c'est le Seigneur^. Voilà ce que tout homme a le droit de répondre à nos sentences : voilà le tribunal où il faut en appeler. Un seul Maître'', un seul juge qui jugera les vivants et les morts ^; car c'est au Seigneur que vivants ou morts nous appartenons^. Dès lors qui vous donne le droit de juger vos frères? qui vous permet de siéger au tribunal du Très-Haut? Ou depuis quand connaissez-vous ses pensées intimes, et vous a-t-il pris pour conseiller'^? Vos frères sont les sujets de ce
1 Prov. XXIV, 22. — - Rom. i. — •'' I Corinth. iv, 4. — ^ Ephes IV, 5. — ^ II Tim. IV, l. — « Rom. xiv, 8. — ' Rom. y\, '•', 3-3.
350 CHAPITRE OiXZIÈME
grand roi et non pas les vôtres, ni soumis à votre juridiction : qui êtes-vous donc pour juger un sujet qui ne vous appartient pas ? qu'il reste ferme ou qu'il tombe, c'est son Maître que cela regarde^ — Il est écrit : à moi la vengeance; c'est moi qui la ferai, dit le Seigneur^. — Donc gardez-vous déjuger avant que le temps en soit venu, avant que vien7ie le Seigneur qui illuminera les secrets des ténèbres, et manifestera les pensées des cœurs : alors, de par le Seigneur, chacun obtiendra la louange qu'il mérite^. Ante tempus * : ces mots fixent la limite de nos droits et la légitimité ou l'injustice de nos jugements. Dès que Dieu a jugé et manifesté sa sentence, notre droit comme notre devoir est déjuger avec lui. Un scandale énorme, public, se produit sous vos yeux : Dieu a jugé : Jam jwdicaîws est/ vous tairez- vous? Fermerez -vous sur le pécheur des yeux non plus indulgents, mais lâches et traîtres ? Ah ! ce n'est plus là respecter l'autorité divine, c'est la méconnaître et la trahir. Il fallait bien plutôt faire éclater votre douleur, et chasser du milieu de vous l'auteur de ce crimè^ \ — Il y a donc des péchés qui précèdent le jugement^, SI évidents, si publics, si scandaleux, que nous savons à ne pouvoir nous y méprendre que le jugement de Dieu est porté contre ceux qui font de pareilles choses''. Jugeons alors : nous abstenir serait complicité ou sottise. Mais il est des fautes dont le jugement doit suivre^, doit être connu plus tard; en attendant, ce jugement reste caché dans la pensée divine et fait partie de l'inaliénable domaine de sa justice. Ici, il nous est défendu de prononcer des sentences prématurées et attentatoires aux -droits divins. « Blâmez ce que Dieu
» Rom. XIV, 4. — 2 Rom. xii, 19. — » I Cor. iv, 5. — ♦ I Cor. rv, 5. — » I Cor. V, 2. — 6 I Tim. v, 24. — ^ Rom. ii. 2. — »I Tim. v. 24.
blâme : condamnez ce que Dieu condamne, mais ne passez point ces limites sacrées. Autant qu'il a plu à ce grand Dieu de nous découvrir ses jugements, ne craignez point de les suivre, mais croyez que tout ce qui est au delà est un abîme effroyable où notre audace trouvera un naufrage infaillible'. » Oui, comment pourriezvous juger, créature infirme, créature ignorante, créature pécheresse et frappée des mêmes condamnations dont vous prétendez flétrir les autres ? Être d'un jour qui prétends me juger, tu n'es rien I II m'importe infiniment peu à moi d'être jugé par vous ou par tous ces êtres d'unjour'^l Quoi! ils croient pouvoir percer les ténèbres qui m'enveloppent? Mais ces ténèbres me dérobent moimême à moi-même : moi-même, il m'est impossible de me juger » ! Et pourtant qui peut savoir ce qui est dans l'intime de l'homme sinon Vesprit de l'homme qui est au dedans de lui^ ? Et si l'homme qui se voit ne se peut pas apprécier justement, comment ceux qui ne pénètrent pas l'intérieur le pourront-ils? vous jugez cette action de votre frère, mais que savez-vous des intentions qui la peuvent profondément modifier? Mais êtes-vous si assuré de la véracité ou des lumières de ceux qui vous l'ont fait connaître? Mais connaissez -vous actuellement l'état de cette âme qui trouve en vous un si impitoyable censeur? D'ailleurs eussiez- vous les lumières dont votre faiblesse est si constamment privée, eussiez vous la droiture, hélas! bien éloignée trop souvent de vos voies,
iqui êtes-vous donc, vous qui jugez ^? — Quels sont vos titres à juger ou à mépriser votre frère^l — Quoi donc ?
1 Bossuet Serm., Samedi III^ sem. de Carême. — 2 1 Cor. iv, 3. [—3 1 Cor. IV, 3. — * I Cor. 11, 11. — « Rom. xiv, 4. — « Rom. iXiv, 16.
leu7^ sommes-nous supérieurs? Non certes* ; — tous ont péché, tous^ ont besoin de la gloire de Dieu^; — car il est écrit : il n'y a pas un juste'^ ! Où a-t-on vu des criminels épouvantés dans l'attente de leur commune sentence, se la jeter d'avance l'un à l'autre, au pied même du tribunal terrible qui les doit tous perdre à la fois ? Qui êtes-vous donc pour juger votre frère, ou pour mépriser votre frère! Tous nous comparaîtrons devant le tribunal du, Christ^. — 0 homme qui que tu sois qui juges les autres, tu demeures sans excuse : tes jugements sur les autres sont ta propre condamnation, puisque ces fautes que tu juges, toimême les commets.... crois-tu donc, 6 homme qui juges ceux qui font ces choses, et qui les fais toi-même, pouvoir échapper au jugement de Dieu^? Tu te dis pur de ces taches, juste et sans reproche ? soit! par la foi tu restes droit et ferme. Garde-toi d'en concevoir d'orgueilleuses prétentions' . Mot terrible ! Quiconque se croit debout, qu'il prenne bien garde de tomber ^\ Songeons à notre fragilité et nous renoncerons à nos injustes rigueurs envers nos frères. Si quelqu'un de vos frères tombe par surprise en quelque faute, vous autres, âmes spirituelles, redressez-le en esprit de douceur, chacun se considérant soi-même, et tremblant d'être aussi tenté^. — Gardons-nous donc de nous juger davantage les uns les autres *^.
Hélas! comme nous prenons le contre-pied de ces leçons de la charité fraternelle ! Par les jugements téméraires nous avons déchiré, souillé, rendu méconnaissable en nous-méme l'image de notre frère : il faut maintenant exposer à tous les yeux, pour lui attirer le mépris
1 Rom. m, 9. — 2 Rom. m, 9. — ^ Rom. m, 23. — * Rom. m, 10, — s Rom. XIV, 10. — '■ Rom. 11, 1-4. — ' Rom. xi, 20. — » I Cor X 12. — 9 Galal. v, 1. — 10 Rom. xiv, 13. %
et la haine universelles, cette victime ainsi déligurée. Nous lui ferons monter les degrés du prétoire : nous la montrerons à la foule sous ses plaies repoussantes et ses haillons ensanglantés : « Voilà l'homme M » Et cette flagellation publique, déshonorante, comment la feronsnous? Tantôt en face de la victime : c'est alors l'insulte; le plus souvent en son absence : c'est alors l'œuvre de la médisance, de la calomnie, des rapports.
Si nous laissons croître et éclater la colère ; si notre âme frémissante ne sait pas se contenir, ni nos lèvres reconnaîtreaucun frein, nous deviendrons c?e^in5w/îewr5 2; de ces hommes violents, à charge au ciel et à la terre, qui ne respectent rien, dévastent et désolent les réunions qui les subissent, toujours semblables au ciel sombre et irrité des jours d'orage où frémit la foudre et d'où tombe avec fracas une grêle meurtrière. Hommes odieux à Dieu, insuUeurs, orgueilleux^.
Ces grands éclats sont les plus rares; d'ordinaire, nous frappons bassement, dans l'ombre. Tout odieuse qu'est l'insulte, elle a encore ce reste de grandeur sauvage qui veut la lutte au grand jour et sait frapper en face un ennemi. Nous autres, nous nuisons plus lâchement à la réputation du prochain : la médisance, la calomnie et les rapports injurieux, voilà nos armes favorites. 0 illusions! 0 légèreté! apprendrons-nous enfin au langage irrité et terrible de l'Apôtre l'étendue des maux que causent ces vices, et la gravité des fautes dont ils nous rendent coupables ? Le médisant ■*, l'homme envenimé, qui découvre par pure méchanceté les fautes cachées de son frère, qui lui ravit l'estime dont il jouis-
1 Joan. XIX, 5. — - 1 Rom. i, 3U. — » Rom. i, 30. — * I Gor. v, 11; - VI, 10.
jait, qui lui aliène les cœurs, qui le rend odieux et
iiiéprisable, et lui cause ainsi d'irréparables torts : cet nomme-làne 'possédera 'pas le royaume de Dieu\ éternellement confondu avec la troupe immonde des fornicorteurs, des idolâtres, des adultères, des impudiques, des xhominaUes, des avares, des ivrognes..., des ravisseurs^. Si ce lormidable arrêt nous étonne, songeons aux incalculables désastres que peut causer d'un seul mot celui qui révèle les fautes cachées. Et si telle est la médisance, que sera la calomnie? Que seront devant Dieu les inventeurs de maux 3? Ceux qui ne noircissent pas le prochain de ses propres fautes, mais de fautes imaginaires ? Qui le déshonorent gratuitement, sans l'ombre d'un prétexte, sans la plus légère excuse, sans autres raisons que l'envie, l'orgueil, ou la haine dont ils sont dévorés ? qui tuent leur frère pour l'affreuse jouissance de le voir à leurs pieds mutilé et sanglant? Calomnia^ leur * I quel mot ! sur le calomniateur tombent à l'envi les malédictions du ciel et de la terre : en lui comme en un fangeux égout tous les vices se déversent à la fois : hommes dénaturés, ennemis de la paix, calomniateurs... inhumains, sans bonté, traîtres, insolents, orgueilleux^. Abominables en elles-mêmes et par leur malice intime, combien la médisance et la calomnie le deviennent plus encore par leurs procédés qui sont les procédés mêmes de l'envie, la plus basse et la plus ignoble -des passions? « l'envie ne va que par des menées secrètes. Ainsi le médisant : il se cache. L'envie est une passion timide qui a honte d'elle-même, et ne craint rien, tant que de paraître. Ainsi le médisant : il ronge secrètement.
1 I Cor. V, 11 ; — VI, 10. — 2 1 Cor. v, 11 ; — VI, 10. — » Rom. 1, 30. — * II Tim. 111,3.— s II Tim. m, 2, 3.
Saint Chrysostome dit : ancilla fur, contumelia et malediccnt'm ' : elle observe et so cache, le médisant de môme : il diminue, il biaise; il prend de beaux prétextes. Combien honteuse est donc cette passion 2. » Reste une dernière et aussi honteuse forme de la détraction : les rapports, susurroncs^.Co, dernier vice frappe au cœur l'œuvre par excellence de la charité qui est l'union des fidèles, des familles, des communautés. Il rampe dans l'ombre, verse entre les amis des semences de division, empoisonne la confiance mutuelle, fait naître des soupçons, et gaçjnant comme lecance)'\ ronge les chairs vives, et finit par tout remplir de pourriture et de mort. Écoutons saint Thomas : « On nuit d'autant plus qu'est plus précieux le bien qu'on ravit. Or, entre les biens extérieurs, l'ami tient la première place : ce qui fait dire à l'Ecclésiastique « que rien n'est comparable à l'ami fidèle ^. > La bonne réputation elle-même que détruit la détraction a surtout pour objet indispensable de rendre l'homme apte à l'amitié. Le péché du semeur de rapports aura donc plus de gravité que celui du détracteur ; d'autant qu'un ami a plus de prix que l'honneur, et qu'être aimé vaut mieux qu'être honoré ^. » Cette doctrine nous explique l'étonnante énergie de l'Écriture quand elle foudroie ce vice. « Au semeur de rapports la haine, l'inimitié, l'infamie ^ ! » « Le semeur de rapports et l'homme double en ses paroles seront maudits ^. » « Il est six choses que Dieu hait, mais la septième, son âme l'a en abomination, c'est l'homme qui sème la discorde entre des frères^. »
1 In act. Apost. xxix. — « Bossuet, Serra., Mardi de la 1 V*> sem. de Carême.— ^ Rom. i, 29. — * II Tim. 11. 17. — s Eccli. vi, 15. — e D. Tom. 2-2 q. LXXIV, a. 2. — "^ Eccli. v, 17. — 8 Eccli, xxviii, 15. — «Prov. VI, 16.
D'où naissent ces vices? Dernière question qui achèvera de nous en faire apparaître la laideur. Ces vices naissent dans l'âme à mesure qu'y meurt la charité : corruptio optimi pessima : vers immondes nés d'un cadavre, bêtes malfaisantes surgies des ruines d'un temple renversé. La Chanté est patiente et douce... la charité souffre tout, croit tout, espère tout, supporte tout. Que restera-t-il dans l'âme où cette bonté céleste est morte, où cette chaude et bienfaisante lumière est éteinte? une nuit malfaisante, « où erreront toutes les bêtes de la forêt , ^ » les aigreurs, les froissements, les rancunes, les défiances, traduites bientôt par desparoles méchantes et envenimées qui mordent, qui déchirent, qui ne laissent plus d'une réputation que des lambeaux informes et hideux. 11 est de ces âmes méchantes remplies de malignité -, qui ne se plaisent qu'aux maux du prochain. A l'inverse de la charité, qui ne se réjouit pas du mal, mais partage les joies que fait naître la vérité ^, ces âmes malheureuses n'ont leurs joies qu'où leurs semblables souffrent : pareils à ces oiseaux immondes qu'on ne trouve qu'où gît un cadavre. Pourquoi ces langues déchirent et tuent? Nulle autre raison que le plaisir odieux de nuire, de faire pâtir les autres, souvent de leur faire expier trop de qualités et de vertus. Repletos malitia... nequitia'*. Autre source inépuisable : l'orgueil. L'Apôtre l'insinue, lorsque pour corriger et détourner de ces vices il fait cette recommandation .• Ayez tous la même charité... rien par esprit de contention, rienpar vaine gloire ^. — Ne devenons pas avides de vaine gleire, nous provoquant mutuellement, nous portant envie les uns aux
1 Psal. cm ,20. — 2 Rom. i, 29. — » I Cor. xiii, 6. — * Rom. i» 29. — 5 Philipp. I, 2, 3.
LA CHARITP"; 3.')?
autres*. L'esprit superbe veut tout voir à ses pieds; voilà le secret de ses dénigrements perpétuels. Il amoncelle les ruines pour s'y dresser plus aisément un trône, et régner sans rivaux. L'Apôtre ajoute : ne nous portons jamais envie les mis aux autres^. C'est qu'en effet l'envie est la dernière cause de nos détractions et de nos injures : cause la plus puissante peut-être et la plus universelle. Il nous semble que tout ce que possèdent les autres^ soit un vol fait à notre propre excellence : sœur de l'orgueil, l'envie épouse sa querelle avec acharnement, et s'efforce par d'incessantes détractions et d'injurieuses invectives, de venger sur le prochain trop favorisé les pertes que nous croyons que sa fortune nous fait subir.
Une ironie de l'Apôtre est sanglante entre toutes. A contempler le monde, les haines dont il est plein, les agressions sauvages . dont nous y sommes ou coupables ou victimes, les hurlements de la haine, les morsures de la détraction, les rixes sanglantes, suites de propos injurieux, les provocations, les représailles, les blessures : ce monde n'apparaît plus que comme une forêt de bêtes féroces ou une mêlée d'animaux furieux qui s'entredévorent en hurlant. A ce monde l'Apôtre jette ce root, digne châtiment de nos fureurs : vous mordant et vous dévorant ainsi les uns les autres, prenez garde que les uns par les autres vous ne soyez tous anéantis^ l
3. Que celui qui dérobait ne dérobe plus''. L'Apôtre a ici "en vue les torts que, sous mille formes différentes, nous pouvons causer à la fortune du prochain. Laissons ces
• Galat. V. 20. — 2 Galal. v, 20. — » GalaU v, 15. — * Ephes IV. 28
torts matériels ; allons de suite à d'autres vols plus coupables parce qu'ils s'attaquent à des biens plus précieux. Le voleur ravit un or «que ronge la rouille* » et que le tombeau enfouit pour jamais : le scandale ravit à l'âme, fille de Dieu et héritière d'un trône, « les inscrutables richesses du Christ -. » De noble, il la fait méprisable et dégradée; d'opulente, la réduit à la plus affreuse indigence ; des gloires du ciel, la traîne aux gémonies infernales ; des espérances éternelles, la chasse jusqu'aux éternels désespoirs. Ah ! songez à ne pas donner à votre frère une occasion de chute et de scandale ^.
Comment donne-t-on le scandale ? comme le démon, si l'on a directement en vue la ruine spirituelle du prochain : crime énorme qui vous fait devenir dans la force absolue du mot ministre de Satan^.
Nous le donnons encore, lorsque sans vouloir directement la ruine spirituelle de nos frères, nous cherchons dans cette ruine la satisfaction de nos convoitises et la pâture de nos passions. Ils corrompent votre conscience^ ils vous font déchoir de la simplicité, qui est dans le Christ 5, pervertissant à la fois votre intelligence et votre -cœur, faussant les règles si simples, si droites, si claires de l'Évangile et pourquoi ? pour vous dévorer^, pour vous ravir vos biens '^, pour faire de vous des disciples s, donner à leurs vices un cortège d'honneur, et trouver dans votre chair une gloire^ détestable, qui précipite corrupteurs et victimes dans la même perdition.
Nous nous rendons coupables de scandale, alors même ; que nous ne songeons pas au mal que nous faisons au -
1 Matth. VI, 19. — 2 Ephes. m, 8.-3 Rom. xiv, 13. — * II Cor. XI, 15. — 5 II Cor. XI, 3.— 6 II Cor. xi, 20. — ^ II Cor. xi, 20. - * Galat. IV. 17. — » Galat. vi, 13.
prochain; ce mal il le fallait prévoir; impossible d'ailleurs que nous ne l'ayons pas aperçu au moins confusément. Ah ! la loi divine vous force à prendre garde; vous oblige à plus de circonspection. Elle vous dit : faites attenlion; — regardez; — rendez-vous bien compte si celte licence que vous prenez, ne deviendra pas une occasion de chute pour votre frère*. Nous répandons du scandale, alors même que nos paroles ou nos actes, innocents en eux-mêmes, ne revêtent qu'à cause de circonstances étrangères l'apparence du mal et les dangers de la corruption. Ah! sans doute, tout cela m'est permis^ mais tout cela n'est pas expédient; tout cela m'est permis , mais tout cela ne porte pas à l'édification^. Par exemple^, je le sais bien: j'en ai dans le Seigneur Jésus la ferme conviction, aucune viande 'n'est impure en elle-même; mais pour celui qui la croit impure, elle est impure. Gardez-vous donc de l'entraîner à en manger ; il est bien de s'abstenir de manger une viande, de boire du uwi, de faire quelqu autre chose lorsqu'un de nos frères y doit trouver une occasion de chute, de scandale, d'affaiblissement spirituel.... Vous avez une foi ferme et éclairée? une conscience à l'abri de ces infirmités qui font chanceler les autres ? gardez-la pour vous sous le regard de Dieu; heureux celui que sa conscience ne condamne pas dans les partis qu'il prend^. Mais tous n'ont pas la scie7ice. — Plusieurs ont encore cette persuasion que l'idole^ peut réellement souiller les viandes, et mangeant ces viandes, ils les mangent comme viandes souillées par l'idole; et ainsi leur conscience, qui est faible, en reste entachée^,.. Prenez donc garde que votre licence ne
1 I Cor. VIII, 9.— 2 1 Cor. vi, 12; — I Cor. x, 23.— » Rom. xiv. 14, 20, 21. — '• Rom. xiv, 14, 21, 22. — 5 1 Cor. viii, 7. — « ICor. vin, 7, 10.
présente à vos frères infirmes une occasion de chute*. .. Quoi! cotre science causera la perte d'un frère, pour lequel le Christ est mort'^! .. Pour moi, si la viande que je mange scandalisait mon frère, éternellement je ne mangerais de viande pour ne pas scandaliser mon frère^l Ah! sans doute, le scandale pharisaïque qui ne naît que de la malice d'autrui, et se prend à des actes que nous devons accomplir, nous le mépriserons sans hésitation. Quand l'Apôtre, pour triompher de dangereux adversaires, doit étaler avec magnificence ses titres de grandeur, il le fait, quelque étonnement qu'un si étrange langage puisse soulever ''. Mais la règle conserve toujours son inflexible rigueur. Prenez garde de donner à votre frère aucune occasion de chute ou de scandale^.
Ah ! oui, prenez garde^ ! car « malheur' à cet homme par qui le scandale arrive'! » Qui nous révélera la maladie de ce péché ? qui nous en fera concevoir assez d'horreur ? omnino delictum ! toutes les perversités à la fois sont là renfermées ; tous les désastres s'y accumulent; c'est par excellence le chef-d'œuvre infernal; péché monstrueux, soit que nous considérions la victime qui tombe, le coup qui est porté, le Dieu dont le scandale est l'insulte la plus sanglante.
Qu'est-ce que la victime ? un frère infirme^, lîxiûrmel Et qui jamais a poussé la fureur jusqu'à achever, en lui plongeant un fer dans le sein, le malade déjà ùrisé par la douleur et l'infirmité? Quelle cruauté ne sait au moins respecter la couche de l'infirme et l'impuissance du moribond ? Voici une perversité à part ; voici l'œuvre
» I Cor. VIII, 9. — 2 I Cor. viii, H.— ' I for. m, 13. — * II Cor. III, 1; — V, 12; — xr, I, 18, 21; —XII, 11. — 5Roai. XIV, 13. — « Rom. XIV, 13. — " :ijth. xviii, 7. — ^ I Cor. viii, 11-
même ^lu démon. Le démon ne s'attaque pas à l'homme d-xns sa force, il frappe des coups lâchement cruels là où quelque pauvre âme malade se débat sous l'étreinte de ses passions. Ainsi fait le corrupteur. Lui non plus « il ne s'attaque pas à l'homme dans sa force, mais dans sa faiblesse ; il n'ira pas tenter l'homme qui peut le regarder en face, il va bassement, comme le ver de terre, se glisser au sein des fleurs que le printemps vient d'ouvrir et qui n'ont qu'un jour. Il va solliciter ce qui ne peut pas se défendre, il se présente à un être faible et trop facile à séduire'. » Il se prévaut de sa faiblesse; il tire avantage de sa crédulité ; il s'insinue dans sa confiance sous les dehors du dévouement et de l'amitié. Et bientôt, comme le ver entré au cœur du fruit, il le dévore à l'aise et le remplit de pourriture et de mort. Un frère infirme^. Si le malheureux que le scandale entraîne sent de temps à autre l'horreur de sa position et se débat sur le bord de l'abîme, le scandaleux dissipera ses craintes, étouffera ses aspirations, endormira les tortures de sa conscience, se rira de ses scrupules et le plongera dans une plus irrémédiable perdition.
Et peribit frater^. Un frère! Gain, qu'as-tu fait de ton frère? de celui que tu devais aimer comme toi-même et garder comme la prunelle de tes yeux? Si tu avais frappé un ennemi, on te demanderait compte encore de ta haine et du sang versé parte main; msiis un frère ^ l mais pécher contre un frère^l mais enlever traîtreusement son frère de la maison paternelle, l'arracher à l'amour d'une commune mère, l'entraîner « dehors*^, »
1 Lacordaii'e, Confér. — - I Corinth. vu, 11. — 3 i Cor. viii, II. — * I Cor. vin, II. — 5 1 Cor. viii, 12. — « Gènes, iv, 8.
loin de son père qui le protégerait, loin de sa mère qui le garderait sous son aile, lui dire amicalement; «sortons au dehors ^» puis l'immoler à sa passion, l'abattre à ses pieds, n'en plus faire qu'un cadavre souillé de sang et de boue!... Ah! scandaleux, qui as péché contre un frère ^, qui l'as fait périr 3, — qui as donné à sa conscience le coup ^ de la mort, « qu'as-tu fait ? le sang de ton Irère crie vers moi de la terre... tu seras maudit ^i » Situ doutais de la malédiction qui t'est réservée, entends-la sortir comme un éclat de tonnerre des lèvres mêmes de ton Dieu : « Malheur à cet homme par qui le scandale arrive^! »
L'extrême rigueur de ces arrêts de la justice divine à l'égard du scandaleux, nous est amplement expliquée par ce mot : peribit 7. Car tel est le foudroyant effet de ce mal : il tue, comme ces poisons qui à peine inoculés dans les veines, altèrent, corrompent, causent dans l'organisme entier d'affreuses perturbations, et bientôt une mort foudroyante, peribit fraler. Cette âme aurait résisté à ses passions, triomphé du démon, gardé sans tache son âme et soncorps^, peut-être aurait-elle franchi les limites d'une vertu commune, et serait-elle montée jusqu'aux plus hauts sommets de la perfection. Hélas ! peribit : le souffle glacé du scandale l'a touchée; fleur desséchée et flétrie, cette àme ne sera plus demain qu'une herbe morte et pourrie : consïimmatum est! 0 étrange, ô effrayante puissance du scandale ! qui comptera ses victimes ? qui le suivra à la trace de ses dévastations ? Toutes ces âmes avaient si bien pris leur vol dès
1 Gen. IV. 8. — 2 I Cor. viii, 12. .— ^ I Cor. viii, 11. — * I Cor. vm, 12. — s Gènes, iv, 10, 11. — « Math, xviii, 7. — "^ l Conntii. via, il. — siThess. v, 23.
l'aurore^ ; —elles s'élançaient si puissamment dans le chefidn de lavertu^: qui a brisé leur essor? qui u cassé leurs ailes et les a fait lourdement retomber dans la fange? qui lésa fascinèes'^1 toujours la même force infernale, le scandale. Pauvre enfant! pauvre jeune fille! pauvre adolescent ! pauvre moribond ! Il était si candide l'enfant sorti des bras et du cœur de sa mère ! Le scandale l'a souillé. 0 mère reconnais-tu dans ces lambeaux salis «< la tunique de ton lils''? » Elle était si pure la jeune vierge, ange du ciel sans la plus légère idée des fanges de la terre. Le scandale est venu et a détruit en elle ce qui jamais plus ne se réédifiera. Qui a brusquement fait fuir le jeune homme du sanctuaire où s'épanouirent ses premières années? qui lui a fait renier la foi de sa mère? qui l'a jeté dans une précoce incrédulité? le scandale. Qui l'y retiendra, alors même que dans le silence des passions, prise entre les déceptions amères du passé et les anxiétés de l'avenir, son âme poussera vers le Dieu d'autrefpis de douloureux soupirs? la chaîne de fer du scandale? Qui enfin jusque sur sa couche de mort écartera de son âme le Dieu rédempteur qui la vient miséricordieusement réclamer ? Qui fera de son agonie une malédiction, et de sa mort la consommation suprême du crime? Le scandale, toujours le scandale. ■ Et, remarquons-le, le péché de scandale n'est pas unique comme les autres péchés ; il a la malédiction d'une fécondité inépuisable, il est multitude; « il s'appelle légion^!» il gagne comme le cancer^. Mêlé à la masse, il la pénètre, il la corrompt, il lui communique sa mortelle saveur. Ignorez-vous qu'un peu de levain
1 Psal. CXXXVIIT, 9. — s Galat. v, 7. - 3 Galat. m, L — ♦ Gènes, xxxvu, 32. — s Marc, v, 9. — s II Tim. ii, 17.
suf/U à corrompre la masse entière? Je vous récris : «i lun de ceux qui s'appelle votre frère est fornicateur, ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur, ne communiquez pas avec lui; avec un tel homme ne prenez pas même votre repas^; tant la maladie, est contagieuse ; tant un mot, un geste, une attitude, un sourire, une raillerie, suffirait à vous inoculer les germes pestilentiels. Et vous, atteints du mal, vous le communiqueriez à d'autres; ceux-ci feraient de nouvelles victimes, et le regard divin peut seul suivre à travers les générations l'abominable postérité d'un seul crime. Grand Dieu! quel moment d'inénarrables angoisses pour le scandaleux, qui retrouve au seuil de l'éternité l'implacable multitude des victimes qu'il a frappées à son insu, et qui voit, pour ainsi parler, sortir des enfers les âmes que ses mauvais exemples y ont précipitées et qui réclament vengeance. Vx homini illi!
Et pourquoi cette sanglante immolation de tant d'âmes ? Pourquoi ces morts accumulés ? Propter cibum ^ ! 0 comble de la perversité ! pour une puissance si mince; pour un plaisir si grossier ; pour une passion si ignoble! Il s'en .ira, ce corrupteur, cherchant partout des victimes, étendant les ravages, accumulant les ruines. Ces cœurs, il les a gâtés; ces âmes, il les a perdues; ces corps, il leur a jeté la fange à pleines mains; ces existences, il les a pour janiais flétries. Ces êtres si grands et si beaux sous la parure de l'innocence, la pourpre et le diadème de la grâce ; ces êtres, fils de Dieu, héritier? d'un trône, gloire et délices de leur familla des cieux, il les a dépouillés, déshonorés, jetés dans la dégradation présente et la perdition éternelle : propter cibum ! Ah I
* I Connlh. v, 11. — ~ Rùia. xiv, 15.
I,V (UAKITK '.'À).)
malheureux ! ijarde-tol donc, pour cette pdiure, de dêlruire l'ouvrage de Dieu ' ; — garde-loi, pour celle pâture, de perdre l'âme pour laquelle Jésus-Christ est mort ^!
Ces derniers mots nous font toucher aux dernières profondeurs de la mnhce du scandale; voici Dieu, voici Jésus-Christ, voici le Seigneur, le maître, le père, le frère de ta victime, ô pécheur scandaleux! Dieu t'appelle : - qu'as-tu fait ^ ? » tu as détruit l'ouvrage de Dieu ■* ! Dieu travaillait depuis l'éternité à la formation de son plus bel ouvrage, son élu : onviia proplcr eleclos^. Pour ce chef-d'œuvre, il avait dépensé tous les trésors de son inépuisable nature : sa bonté, sa sagesse, sa puissance, toute son âme et tout son cœur! Pour lui, 11 avait créé les mondes, construit le ciel, étendu les siècles, ouvert l'éternité ; aussi comme il l'aimait ! « avec excès ", » avec passion, à l'infini. Comme il l'attendait et ouvrait déjà pour le recevoir les bras de son amour, et les splendeurs de son paroidis! Malheureux, ces espérances d'un Dieu, ces œuvres de sa puissance, ce travail de longs siècles, ces fruits des plus extraordinaires efforts , tu les as anéantis d'un seul coup! Tu as détruit l'ouvrage de Dieu'' ^ tu as brisé l'œuvre de l'Incarnation. Ce n'est plus seulement d'un Dieu Créateur, c'est d'un Dieu Rédempteur que tu as détruit l'ouvrage; passe maintenant « sous le regard irrité de la colombe-^, » de Jésus-Christ qui te redemande le frère pjur lequel il est mort. — Tu as perdu celui par lequel le Christ est mortel Oui, i^ a péri... ce frère infirme pour lequel le Christ est mort '*>.Comprends ton crime et la vengeance qui en doit être tirée.
1 Rom. XIV. 15. — - Roiii. xiv, 15. — ^ Qeues. — * Rom. xiv, 20 — 5 II Cor. IV, 15. — ''' Ephes. ii, 4. — " Rom. xiv. ÎO. — » Jéréoi. XXV, 38. — 3 Rom. xiv, 15. — i^ i Cor. viii, 11.
Pour lui, Jésus-Christ est mort ^ : il l'aimait donc plus que sa vie. Il est mort pour cette âme : cette âme valait donc la vie d'un Dieu. Jésus-Christ est mort 2. — H s'est livré pour elle, pour la sanctifier,. pour la laver du baptême
de Peau dans la parole de vie, pour la faire apparaître
radieuse, sans tache, sans ride, sans rien de semblable, toute sainte et immaculée^ : il l'a plongée dans son sang, pénétrée de sa vie, couverte de sa gloire, nourrie et engraissée de sa chair, c'est donc les membres du Christ dont tu as fait les membres d'une impudique * ? et voici, dernière et aflfreuse conséquence, qu'on te fait coupable du corps et du sang du Seigneur ^. — Péchant contre des frères, blessant leur conscience infirme, c'est contre le Christ luimême que tu as péché '*.
Ah ! frères, prenons garde! les mauvais discours corrompent les bonnes mœurs''.— Qu'aucun mauvais discours ne s'échappe de nos lèvres : mais s'il est de bonnes paroles, dites-les pour édifier la foi, pour communiquer la grâce chez ceux qui vous entendent **. — Ne placez aucune pierre d'achoppement et de scandale sous les pas de votre frère ^. Souffrez, faites- vous violence, consentez à des privations et des sacrifices, plutôt que de perdre l'âme d'un frère en le scandalisant. Voyez l'Apôtre. A quoi ne se réduitil pas, plutôt que d'exposer les faibles au scandale ? Il est pauvre, dénué de tout, dans le travail, dans la peine, dans les veilles continuelles, dans la faim et la soif, dans des jeûnes incessants, dans le froid et la nudité ^o. H gagne un pain rare et amer en travaillant à des ouvrages
II Cor. VIII, 11. — 21 Cor. viii. 11. — s Ephes. v,.. 25-28. — * I Cor. VI, 15. — « I Cor. xi, 27. — e i Cor. viii, 12. — -' IGor. XV, 33.— 8 Ephes. iv, 29.-9 Rom. xrv, 13. — »o I Cor. vi, 4; — II Cor. xr, 27.
manuels. Pourquoi ce dénûmcnt au milieu d'enfants qui s'arracheraient les yeux pour les lui donner \ bien loin do lui disputer la subsistance de chaque jour ? Qui le force à ce surcroît inattendu do soulïrances ? Le scandale. Ses ennemis le regardent, prêts, s'il accepte des secours, à flétrir son apostolat sous l'accusation d'avarice et de supercherie 2. Ah! dit-il, cette détresse dont je fais ma force et ma gloire, nul n'en arrêtera le cours... et pourquoi ? Est-ce donc que je ne vous aime pas ? Dieu le sait! Mais ce que je fais, je ne cesserai de le faire, pour retrancher à ceux qui la poursuivent l'occasion de se glorifier de m' avoir comme leur pareil ^^ sordide comme eux, trafiquant comme eux des choses saintes, pour des gains honteux. Pauvre par crainte du scandale, la même crainte le livrait à de bien autres tortures! Par-dessus tout cela qui n'est qu'extérieur, mes anxiétés quotidiennes, la sollicitude de toutes les Églises ■* ! Ah ! comme toutes retentissaient tour à tour de ses cris déchirants, sitôt qu'un scandale y ébranlait les âmes! A Corinthe, quand l'inceste laissé impuni menaçaitde corrompe les mœurs^ et l'incrédulité de renverser la foi ^. En Galatie, lorsqu'on .face d'une défection presque complète, il poussait ce cri : qui donc vous a fascinés, Galates insensés "^'^ A Thessalonique, où des imposteurs troublaient les âmes par l'annonce mensongère des terreurs du dernier jour s. A Rome, à Jérusalem, de l'orient à l'occident : qui estscandalisé, que je ne me sente dévoré dans les flammes ^ d'un zèle qui m'est à lui seul une inexprimable torture et fait couler mes larmes à torrents ^o? Si le scandale arra-
1 Galat. IV. 15. — 2 II Cor. xi ; — xii, 14. — » II Cor. xi, 12. — * II Cor. XI, 28. — « I Cor. v. — « I Cor. xv, — "^ Galat. m, 1. — 8 Thessal. wi. — ^ II Cor. xi, 29. — lo II Cor. u, 3, 4.
chait ses larmes les plus brûlantes, il armait aussi sa main de ses foudres les plus terribles; agneau sans défense, brebis muette et douce sous le couteau de l'égorgeur \ il devenait un lion rugissant et implacable, sitôt que le scandale lui arrachait un de ses enfants. Non, je ne ferai pas grâce ^. — Voulez-vous donc que je vienne la verge à la main^? le coupable, je l'ai livré à Satan ■'!
Imitons l'Apôtre, soyons intrépides contre le scandale; poursuivons-le dans les autres; poursuivons-le surtout en nous-mêmes. — Ne perdons pas les âmes de nos frères ^.
Ne leur donnons pas cette autre espèce de scandale qui consiste à coopérer à leurs œuvres mauvaises, à nous faire leurs complices dans les fautes qu'ils commettent. Gardez-vous devons faire leurs coopèrateurs... Gardez-vous de participer à leurs œuvres de stérilité et de ténèbres ; reprenez-les plutôt^. — Excitez-vous dans le bien les uns les autres continuellement ''. — Veillons les uns sur les autres pour nous entr' exciter à la charité et aux œuvres saintes *. — Soyons jaloux des dons les plus excellents^. Or voici que dans la charité, je vous montre la plus noble et la plus éminente des voies ^o.
1 Rom. VIII, 36. — 2 II Cor. xui, 2. — 3 I Cor. iv, 21.— * I Cor. v,5.— «Rom. XIV, 15. — « Ephes. v, 7, 11. — ■ Galat. iv, 18. — 8 Hebr. x, 24. — » I Cor. xi -31, — i» I Cor. xii, 31
Note A
Primo. Ecclesia educta est è Christi in cruce dormientis seu mortui latcre quatenus ex hoc effluxerunt sanguis et aqua atque per istud utrumque sacramenta quibus formatur Ecclesia. Non autem ità tune educta fuit quasi priùs non fuisset verè Ghristo seu Yerbo divino per incarnationem, quà Verbumidemcum naturâ liumanà conjugium contraxitconjugata : etenim educta est Ecclesia jam indè ex hominibus ad vitam Christi regeneratis formanda et coalitura, ea scilicèt, cujus ex hominibus condendai causa Verbum caro factum est et habitavit in nobis ' ; quam Christus dilexit^ et pro quà seipsum tradicUt. ut illam sanctificaret '^, quae condita est in sedificationem. corporis Christi, et in augmentum corporis'^ ejusdem; quee est corpus Christi et plenitudo ejus^. Porrô Ecclesia hsec quatenus est Christi corpus è cujus carne educta est et formata adeô ut sit de carne ejus et de ossibus ejus ■>, fuit Verbo divino, dum caro factum est in hac ipsâ ejus carne, in quâ gerebatur, conjugata. Undè Ecclesia è latere Christi educta fuit non ut ipse
Joau. I, 14. — 2 Epht^. V, 25, 26. — ^ Ephes. iv, 12, 16. — * Ephes. I, 23.-2 Ephes. v, 30.
sibi alteram altero conjugio jungendara conjugem formaret, sed ut ad augraentum plenitudineraque corpus suum seu carnem Verbo diviao conjugatara, perduceret. Itaque illa Ecclesia eductio fuit Incar- • nationis sive unius individuique conjugii Verbi divini cum naturâ humanâ jam ab incarnatione constantis effectus, ac veluti queedam expansio et evolutio, vi cujus eadem Ecclesiaex hominibus constans qaamvis non sit Verbo divino hypostaticè unita, est tamen verè conjux Ghristo conjugi per incarnationem juncta et adhserens. Jam verô propter significandam atque figurandam hanc Ecclesise ex latere Christi eductioriem, Deus tulit unam de costis Adami dormientis et eam œdificavit in mulierem et adduxit eam ad Adam qui, ac per quem Ghristus ipse, dixit : Hoc nunc os ex ossibus meis et caro de carne mea^. Eductio autem hsec Evœ ex Adamo quamvis tempore prsecesserit, hujus utriusque conjugium,fuit tamen quasi anticipatus hujus conjugii efïectus ; quia peracta est vi et efficaciâ divini decreti quo matrimonium instituendum erat, utque ostenderetur specialis ea cantas arctissimaque adhœsio quâ conjuges debent invicem alter alteri tanquàm carni suaeagglutinari et agglutinati remanere. Unde eductio heec Evee verè proprièque peracta fuit ad exemplar Ecclesiœ ex latere Christi educendae, et ad hune finem, ut esset hujusmet eductionis signum ac reprsesentatio.
Secundo. Verbum divinura ut sibi naturam humanam copularet, Patrem suum seternum aliquo modo reliquit, quatenùs èsinu ejus quasi exiit ut habitaret innobis^, ac propter nos homines et propter nostram- salutem descendit de cœlis'; quod tcstatur Ghristus ipse,
» Gènes, ii, 21 et seq, — 2 Joan. i, 14«
dicens : exivi à Pâtre et vcni in munchim \ Item Christus ut Ecclcsiœ suac adliacroret, synagogam jndaïcam.in quâ, vcluti ex matvc, sccundum huraanitatera ortus erat, dimisit ; irao à Beatissimâ Vii'A'inc, è qaà propriè natus fuit, discessit, cura ipsc illi dixerit : Quid est quod me qusercbatis? Nesciebatis quiain his quse Patris mei sunt oportet me csse'^ ? Et Quid raihi et t'ibi est millier ^ ? Porro ad hoc utrumque signilicandum constitutum ab initie fuit hoc : Quamobrem relinquet homo patrem suum et matrcm et adhxrebil uxori sux.
Tertio. Verbum divinum actu Ubero voluntatis naturara huraanam sibi conjunxit, et ipsâ hujusce naturae su£e sive humanâ voluntate, uno eoderaque ipso quo illo condebatur simulque assumebatur temporis puncto Christus ut homo conjunctioni, illi plenè ac libéré consensit et Verbo adheesit, atque consensum illura expressit dura ingredieiis mundum dicit.... corpus autem aptasti miki.... tune dixit ecce venio,... Deus meus, volui'^. Ad hoc autem significandum constitutum estmatrimonium mutuô viri et mulieris consensu rite expresso contrahendurp.
Quarto. Per hoc, quod Verbum caro factum est divinum Verbi et naturae humanœ seu Ecclesiae contractum est peractumque coDjugium, vi cujus natura humana assumpta est in unam Verbi divini personam. Porrô ad unitatem hanc personse figurandam et reprœsentandam, ità constitutum est matrimonium ut ex viro et muliere fieret una caro unuraque totum personale, unàve, quantum attinet ad conjugium propriosque hujus actus, substantia vero sensu personalis. Quamvis autem per-
1 Joan. XVI, 28. — * Luc, ii, 1, 9. ;— 3 Joan, n, 4. — * Hebr, X, 5 et seq. ; — Ps. XXXIX.
iona hœc conjugalis propriè constet ex viro et muliere nec mulier assumatur in ipsam viri personam, vir tamen, ad hoc significandum, quôd persona Verbi sola in Christo sit quâ assumpta terminatur subsistitque natura liumana, verè exercet in muiierem offîcium aliquo modo personale quatenùs ipse est caput mulieris, neqne vir ex muliere est sed mulier ex viro ; nec est creatus vir propter muiierem sed mulier propter virum, licet neque vir sine muliere neque mulier sine viro sed sicut mulier de viro, ita et vir per muiierem* . Undè viri est muiierem totumque conjugale regere salvo dominio ac jure, quod, quum uterque ad carnis unius principiiqne generativi constitutionemaequaliter conférât, alter in alterius corpus tiabet mutuo et eequali. Ergo est in hâc unitate viri et mulieris proprio modo personali imago ac figura unitatis illius perfectè personalis, quà Verbiim caro factum est et permanet. Quùm autem conjugium, physicè hoc Verbi et naturse humanse, per incarnationem peractum consummatum fuerit ipso actu, quo contractum est, significatur ac reprsesentatur propriè per actum quo conjuges matrimonium carnisque suse unitatem consummant. Undè incarnatio causa fuit exemplaris illius carnis unitatis, quam contractu conjugal! éffectam absolvit consummatque matrimonii actus et consummatio.
QuiNTO. Verbum divinum naturam humanam Christusve Ecclesiam sibi con]uga.\it propter nos homines et propter nostram salutem, idest, ut unum individuuraque esset principium hominum ad vitam spiritualem supernaturalem ac divînam regenerandorum, in novosque homines procreandorum et informandorurh, quod, cùm
i I Cor. XI.
Deo statuente non nisi pro liominibus per peccatum mortuis siitisfaciendo et novuni geiuiratioucin vitamque merendo prœstari potuerit, nec a solo Verbo, nec a solo homine, sed a solo Verbo naturœ humana; seu Ecclesiœ per Incarnationem conjuncto pcragi potuit. Jam verô matrimoniura quo unum istud indiyiduuraque generationis vitaeque divinae prlncipium figuraretur ac repreesentaretur, constitutum est et ordinatum ad carnem unam ex viro ac muliere efficiendam , quse sit unum et individuum prolis generandcC et informandce prlncipium.
Sexto. Quùm Verbum divinum caro factum sit seu Christus Eccïesiae sese conjunxerit propter divinara prolem generandan, unio illa et unitas aliquatenùs per hanc prolem, quasi per quoddam médium contracta est ac consistit; adeôque proies hœc est, non quidem hypostaticse Verbi divini naturseque humanœ unionis vincu- Uim proprium, sed tamen sensu aliquo divini illius conjugii veluti vinculum aliquod phj'sicum. Ad hoc vero significandum ac référendum unio conjugalis ità fuit divinitùs constituta ut proie tanquàm phj^sico vincula constaret.
Septimo. Deus solus unionem Filii sui cum naturâ humanà, sive Christi cum Ecclesià, efficienter operatus est; ad quod significandum vir ac mulier non nisi ù Deo solo in carnem unam conjunguntur.
OcTAVO. Verbum divinum habuit dominium ac potestatem carnis seu natures humanee sibi conjunctas; et homo iste, qui per hanc conjunctionem fuit Filius Dei et Deus, habuit natures divinte Verbo terminata? ac subsistentis illud veluti dominium et potestatem, vi cujus potuit naturâ istâ tanquàm suà quasi uti et quas usus est ad actus theandricos seu veluti conjugales, qui-
bus scilicet exercuit officiura mediatoris ac salvatoris, seu principii regenerantis novumque hominem procreantis et omni modo informantis. Unde et Christu? Ecclesise sibi conjunctae, et Ecclesia corporis Christi potestatem habet ad homines pegenerandos et informandos. In signuin vero hujus veluticonjugalisdominii, constitutum est matrimonio operandum mutuam in corpora conjugum dominium, vi cujus mulier sui corporis potestatem non habet, sed vir : similiter autem et vir suicoj^poris potestatem non habet, sed mulier^.
NoNO. Verbum divinum naturam humanam sibi conjunctam summâ perpetuâque caritate diligit, et Christus voluntate suà humanâ quàm perfectissimè et constantissimè diligit verbum, seu etiam Christus purissimè et fortissimè dilexit diligitque Ecclesiam et seipsum tradidit pro m, ut illam sanctificaret..., ut exhiberet ipse sibi gloriosam non habentem maculam aut rugam aut aliquid hujusmodi, sed ut sit sancta et immaculata et ideô eam sic diligit, quia ipsa est corpus ejus de carne ejus et de ossibusejus'^ atque pariter Ecclesia Christo, sponso suo, inviolabili caritate adhaeret. Porrô matrimonium, ut esset castissimse illius inviolabilisque caritatis signum, ità constitutum est quod debeant conjuges sese invicem ut carnem propriam puro castoque amore diligere, ita ut amanter uxor timeat virum suum, ipsique subdita sit in omnibus, sicut Domino, et sicut Ecclesia subjecta est Christo; vir autem uxorem diligat, sicut et Christus dilexit Ecclesiam et seipsum tradidit pro eâ.
Decimo. Verbum divinum naturam humanam à se assumptam Christus v-e Ecclesiam sibi conjugatara. nunquam dimisit, nec dimittet ; sed eam intimo perpetuoqu''
1 1 Cor. VII, 4. — 2 Ephes. v. 25 et seq.
nexusibi sociatam et colligatain rctinet ac reiinebit. Ad hoc verosignificandum, Dcus statuit matrimonio indu- (MMidam et à conjii^alis relincndam perpctuam vita; individuœsocietatcm ot consuetudinem.
Undecimo, Verbiim divinum naturam humanam ChristiisvcEcelesiamassLirapsit sibiqucconjuftavit quasi in adjutorium ad homincs novos ad vitam divinam regenerandos, cura et actione continua atque communi, nutriendos, conservandos, fovendos, instituendos ac omnimodo informandos. Undè Ecclesia ad officium istud exercendum in terrâ militans, indefessè laborat et omnia adversantia fortiter sustinet atque superat et à coopération» suâ Christo prsestandâ nunquàm vel levissimè defecit : ipsi vero sic laboranti ac sustinenti Christus, qui seipsum pro eâ tradidit, continuo amoris et gratiœ influxu auxilioque adest ac succurrit, eamque omni officio et ope prosequitur. In signum autem rautui hujus quasi juvaminis, constitutum est virum ac mulierem matrimonio conjungendos in mutuum adjutorium ad prolem procreandam et informandam et ad onera vitee conjugalis sustinenda.
DuoDECiMO. Christus caput est Ecclesiae ; ipse Salvator corporis ejus* ; ità et in conjugio vir caput est mulieris, quam débet ut carnem suam fovere, salvamque servare.
Tertio DECiMO. Fide seufidelitate mutuâ et inviolatâ. intemerandum constat ac permanet Verbi divini et naturee humanse, Christi et Ecclesiœ conjugium. — Ita, etc.
Quarto decimo. Tandem, Verbi divini et naturae humanse, Christi et Ecclesiae sanctissimum conjugium
1 Ephes. V, 23.
est perfecte unum,seu unius cum una...quoexprimitur conjiigii absoluta unitas et indissolubilitas.
[De Malrimonio, auct. Petro Martin, 1. 1, page 73.
Note B
{Ex Concil. Vaiican. : Constitul. Dei Filius : cap. ii, m, iv.)