‹ Saint PaulChapitre 7 sur 31 · LA DIGNITÉ DU PRÊTRE · texte numérisé non relu

LA DIGNITÉ DU PRÊTRE

Le Prêtre.... Quelles mystérieuses, sublimes et douces choses s'attachent à ce nom ! Aux confins des deux mondes, entre le ciel et la terre, est le prêtre ; à la fois, l'homme de Dieu < et Thomrae de la terre, constitué pour les hommes 2, chargé de leurs affaires, gardien de leurs plus chers intérêts, consolateur de leurs souffrances, expiateur de leurs crimes, ambassadeur, médiateur, intercesseur pour eux auprès de la cour céleste.

Homme de Dieu! Il y a donc au milieu des mondes, dans l'innombrable multitude des êtres, une créature qu'a spécialement distinguée le regard du Très-Haut, qu'il a appelée plus près de son cœur, plus avant dans

» I Tim. VI, 11. — « Hebr. v, t.

sa confiance, qu'il a marquée de sa grâce la plus sublime et de son sceau le plus auguste : une créature dont il a fait sa créature à lui, où il fixe, comme ^n une arche trois fois sainte, « le lieu de son repos, » qu'il enrichit de tous ses dons, qu'il couvre de toutes ses splendeurs, où il verse à flots ses lumières, ses puissances, ses miséricordes, ses vertus, et qu'il députe vers les hommes, porteur de ses décrets et de ses grâces, comme VAnge de Dieu, comme le Christ Jésus ^ lui-même. Lui seul l'appelle ; lui seul donne à cet élu de son cœur l'onction royale, et nul ne peut de soi usurper cet honneur^. Il donne son prêtre au monde comme le salut du monde, comme « le Dieu ^ » du monde, et le monde, en le recevant des mains du Très-Haut, sait qu'il reçoit un Sauveur.

Tout prêtre élevé du milieu des hommes, est, pour les hommes, chargé du culte de Dieu, constitué pour offrir des dons et des sacrifices pour les péchés, capable de compatir aux ignorances et aux errements de ses semblables, environné quil est lui-même d'infirmité''.

Le monde déchu, chargé des ana thèmes antiques et abîmé dans les douleurs de l'expiation, a perpétuellement deux besoins immenses : il lui faut un intercesseur près de Dieu, il lui faut un consolateur au milieu de ses innombrables maux. Comment irait-il à Dieu? au Dieu très-pur, lui qui est souillé de crimes ; au Dieu très-haut, lui qui n'est que bassesse et néant; au Dieu très-juste, lui qui se sait exposé sans cesse aux foudres de la divine vengeance ? Il a donc avant tout cherché un représentant, un médiateur qui pût se charger pour le ciel de ses message: le repentir, de promesses, de

i Galat. IV. — 2 Hebr. v, 4. — 3 Exod. vu. 1. — * Hebr. v, 1-3,

K PIlftTRR 113

prières. Dans tous les siècles, chez tous les peuples, nous trouvons cette préoccupation ardente, opiniâtre, de créer un sacerdoce chargé de renouer avec le ciel des relations que la terre par ses crimes brise toujours. Le paganisme jeta sur cette tradition du genre humain les fanges dont il souilla toutes les autres, il fit de ses prêtres les pontifes de ses vices et les consécratcurs de ses dégradations ; mais sa persistance même à maintenir le sacerdoce montrait que cette médiation mystérieuse était réclamée par une détresse universelle et répondait au cri du genre humain tout entier. D'autre part, une idée de bonté, de paternelle tendresse, de secourable compassion s'est toujours attachée au sacerdoce, et lui a posé au front sa seconde auréole. Le prêtre, dans tous les temps, a été à la fois le médiateur et le consolateur, l'être mystérieux et divin qui, descendu, chargé de grâces et de pardons, des splendeurs où il s'entretient avec Dieu, se , penche amoureusement vers la terre pour en pleurer les douleurs et en guérir les plaies.

Ce rôle de médiateur chez le prêtre renferme un sublime mystère. L'Apôtre nous représente le prêtre courbé comme tous les fils d'Adam, ses frères, sous le double fardeau de la douleur et du péché : Lui aussi est environné de faiblesses * ! et avant d'offrir la Victime expiatrice pour les péchés du peuple, il la doit offrir pour ses propres péchés'^. Mais alors que signifie en lui ce rôle de médiateur que lui confère son sacerdoce? Qu'estce que cet intercesseur confondu dans la foule des coupables? Et qu'obtiendra pour des condamnés celui que menacent les mêmes anathèmes ? Il est de toute

i Hebr. v, 2. — « Hebr. v, 3; — Hebr. vu, 27.

nécessité que notre pontife soit saint, innocent, sans souillure, loin des pécheurs, et plus haut que les deux : un prêtre qui n'ait pas besoin tous les jours, comme les autres prêtres, d'offrir des victimes, tout d'abord pour ses péchés^. L'explication de ce mystère est dans le texte même du grand Apôtre, Le prêtre catholique pénètre dans les cieux^, — s^ avance jusqu'au Père^, — s'approche hardiment du trône de la grâce'^ ; pourquoi? Ah ! c'est qu'il s'y présente conduit par le Prêtre éternel, le Prêtre- Dieu, dont il a revêtu la sainteté et la puissance, dont il continue l'œuvre, dont il offre l'oblation toute divine. Devant ce mortel porteur du sang d'un Dieu ^, le ciel s'ouvre, le Saint des saints écarte son voile, la justice se retire, la miséricorde et la grâce répondent seules à des prières, des supplications et des cris^, qui s'échappent du cœur et des lèvres mêmes d'un Dieu. Le prêtre est l'homme devenu, par son union avec le Pontife suprême, un être tout céleste, tout divin, un Dieu qui lui aussi mérite en Jésus-Christ d'être exaucé à cause de sa dignité''. Nul n'a exprimé avec plus de magnificence ce mystère que saint Jean Chrysostome. Il nous fait apparaître le médiateur, le prêtre, en apparence sur la terre, en réalité dans les cieux, debout aux pieds du Très-Haut, lui immolant la grande Victime, apaisant sa colère, éteignant ses foudres, et faisant tomber sur la terre coupable la rosée des plus riches bénédictions. « Voyez le Seigneur immolé et étendu sur' l'autel, le prêtre en prière, penché sur la Victime, l'assemblée entière teinte du sang précieux : vous croyez-vous encore sur la terre,

* Hebr. vu, 26. — 2 Hebr. iv, 14. — » Ephes. 11, 18 — * Hebr. V, 16. — s Hebr. ix. — e Hebr. v, 7; — Rom. vm, 34 ; — Hebr. 11, 18 ; — Hebr. vu, 25. — ^ Hebr. v, 7.

au milieu des hommes ? Ah ! plutôt n'êtes-vous pas transporté dans le ciel, et, dégagé de toute pensée de la chair, pur esprit, intelligence céleste, n'avcz-vous pas le spectacle nième des merveilles des cieux ! 0 prodige ! ô bonté de notre Dieu ! Celui qui siège à la droite du Père, au plus haut des cieux, se met à cette heure entre les mains de tous, s'offre à toutes les étreintes, à toutes, les bouches, à tous les cœurs < ! « Voyez le prêtre entre le ciel et la terre : un ciel irrité, une terre souillée de crimes, et dévouée à l'anathème ; voyez-le, nouvel et plus puissant Elie, arracher aux cieux vaincus la flamme d'amour qui pardonne et vivifie. « Le prêtre est là, debout, tenant entre ses mains, non pas la flamme matérielle, mais l'Esprit-Saint : il prie, il prie longtemps, il demande non pas qu'un feu descende qui consume les oblations, mais que la grâce se répande d'en haut sur l'hostie, enflamme par elle toutes les âmes, les purifie comme l'argent au creuset, et les fasse plus que lui resplendir 2. »

Tel est le premier acte du ministère sacerdotal : Offrir des dons et des victimes pour les péchés^. Par là, sans cesse, sans fin, pontife fidèle devant Dieu, le prêtre doit expier les péchés du peuple ■*. Le voici maintenant au milieu de la foule qui, au sortir des saints mystères, l'attend avec ses misères et ses vices. Le prêtre institué pour les hommes.... est tel qu'il puisse compatir aux égarements et aux ignorances de ses frères s. C'est là sa seconde mission : mission douce et salutaire, continuation de l'apostolat du Christ, au milieu d'un monde pécheur et frappé. Le même conseil qui enchaîna Jésus-Christ aux douleurs

1 De Sacerdol. lib. III, L— ^ De Sacerdot. lib. III, 4. — » Hebr. V, 1. — 4 Hebr. 11, 17. — « Hebr. v, 2.

humaines, y attache après lui ses prêtres. Pour s'approcher de plus près de ces douleurs, pour en mieux comprendre l'excès, pour toucher tant de plaies cuisantes d'une main plus douce, et parler aux âmes désolées un langage mieux compris, le Prêtre éternel dut souffrir. Il dut être semblable en tout à ses frères pour devenir un pontife compatissant.... Par les douleurs quHl souffrit, par les tentations qui V assaillirent, il acquit auprès de ceux qui souffrent une grande puissance de consolation^. Ah! ce n'est pas un Pontife incapable de compatir à nos faiblesses que nous awns! Il a tout souffert; il nous ressemble en tout, sauf le péché -. Et que concluent les âmes à la vue d'un tel Pontife? Allons donc avec confiance au trône de la grâce 3. Tel fut Jésus-Christ, tels seront ses coopérateurs appelés comme lui au chevet des douleurs humaines. Aussi le prêtre ne sera pas un ange dans l'éternel rayonnement de la gloire et de la joie, il sera pris du milieu des hommes^. Il n'aura ni une chair impassible, ni une âme libre des angoisses, des défaillances, des détresses de la nature : lui aussi sera enveloppé d'infirm,ités^. Les malades verront en leur médecin les cicatrices des ulcères qui les rongent, leurs Uarmes se mêleront à ses larmes^, leurs récits effroyables ne le surprendront jamais, et pour sonder les abîmes de la misère humaine, il n'aura qu'à descendre au fond de son propre cœur.

Mais si le prêtre est enveloppé d'infir mités''., ce ne doit être qu'ainsi que l'était le Christ sous ses lambeaux de pourpre et sa couronne d'épines, et avec son sceptre de dérision. Au travers de cette infirmité doit rayonner une majesté divine", et, quand Pilate a dit : « Voilà

1 Hebr. ii, 17. — « Hebr. iv, 15. — ^3 Hebr. iv, 16. — * Hebr. v, 1. - - Hebr. v, 2. — « Hebr. v, 3. - ' Hebr. v, 2.

l'homme! » il faut que le monde entier s'écrie : « Non, voilà Dieu! » Le prêtre apparaîtra homme et Dieu tout ensemble; homme comme ses frères, mais plus grand, plus saint, plus sacré que ses frères.

Une triple auréole étincellera à son front. La séparation, la virginité, l'immolation. Le prêtre est séparé^, retiré du milieu des hommes^, — mis à part pour rÉvan~ gile'*. L'Église l'a vêtu de noir : il est mort, crucifié au monde, et le monde l'est à lui '*. Le monde ne le veut ni à ses fêtes, ni au tumulte de ses affaires, ni dans la vulgarité des emplois terrestres. Le prêtre, pour le toucher et le vaincre, doit lui apparaître comme ce mystérieux Pontife qui fut son image, sans père, sans mère, sans famille •"' : — comme un ange de Dieu, et le Christ Jésus ". Mais ce que tous les siècles avaient pressenti, ce que le monde réclame, ce que la puissance divine seule peut opérer : le prêtre sera vierge. Garde-toi chaste ^ ! non pas de cette chasteté vulgaire, ornement obligé de la couche nuptiale chrétienne, mais de cette chasteté qui d'un homme fait un ange, et d'une chair passible un pur rayon de la lumière des cieux.

Le prêtre sera chaste : il le faut pour Dieu et les hommes, le ciel et la terre. Il sera chaste parce que, sacrificateur, ses mains immolent tous les jours la victime vierge et divine; et « songez à ce que doivent être ces mains, et cette bouche d'où sortent les paroles sacrées, et cette âme si sainte, si pure, qu'elle puisse recevoir l'Esprit-Saint^. » Il sera vierge : parce qu'on lui demande tout l'amour de son cœur, toutes les préoc-

1 Hebr. vu, 26. — 2 Hebr. v, 1. — s Rom. i, 1 : — Galat. i, 15, — 4 Galat. vr, 14. — s Hebr. vu, 3. — ^ Galat. iv, 14. — ^ I Tim. V, 22. — « Sanct. Ghrys. De Sacerd. lib. III,

cupations de son âme, tout l'or de ses mains, toutes les heures de son existence pour l'immense famille humaine que son sacerdoce lui fait adopter. Et comment se cifconscrirait dans l'étroite enceinte d'un foyer domestique, celui dont le cœur doit renfermer à l'aise le monde entier ^? Dieu le plaçant au sein de toutes les fanges, lui a. donc dit : garde-toi chaste 2 ! Ah ! voilà par excellence le spectacle au monde, aux hommes et aux anges ^. Voilà la merveille que l'Église catholique seule a pu enfanter, et que le ciel et la terre n'auront vue qu'une fois ! Un sacerdoce vierge. « L'Église prend par les cheveux la jeunesse toute vive, dévouée par son cœur, séduite par son imagination; elle la purifie dans la prière et la pénitence, l'élève par la méditation, l'assouplit par l'obéissance, la transfigure par l'humilité : et, le jour venu, elle la jette par terre dans ses basiliques, elle verse sur elle une parole et une goutte d'huile : la voilà chaste ! Ils iront, ces jeunes gens, ils iront par toute la terre, sous la garde de leur vertu : ils pénétreront dans le sanctuaire des sanctuaires, celui des âmes ; ils écouteront des confidences terribles; ils verront tout ; ils sauront tout ; mille tempêtes passeront sur leur cœur. Ce cœur restera de feu par la charité, de granit par la chasteté... Le sacerdoce et la chasteté seront une seule et même dignité, une seule et môme expression du Dieu qui a sauvé le monde sur la croix '*.» Laissons à la même grande parole à nous signaler dans la virginité du sacerdoce catholique le principe de sa force, le soutien de son apostolat auprès des âmes, et sa grande victoire en face de l'impiété. « Ses ennemis

1 II Cor. VI, 11, 12. — MTim.v, 22. — ^ I Cor. iv, 9. — '-Lacordaire, XXII" conf.

l'ont regardé sans cesse dans le présent et dans l'histoire; ils ont signalé des scandales partiels, mais le corps entier est demeuré sauf. La foi des générations attentives ne s'y méprend pas : elle croit à une vertu qu'elle a trop éprouvée; elle amène à nos pieds des enfants de seize ans, des cœurs de seize ans; elle les y amène à la face de l'univers et à l'étonnement de l'impie; elle y amène la mère avec la fille; les chagrins précoces avec les chagrins vieillis; ce que l'oreille de l'époux n'entend pas; ce que l'oreille du frère ne sait pas; ce que l'oreille de l'ami n'a jamais soupçonné. L'humanité proclame par cette confiance miraculeuse la sainteté du sacerdoce catholique, et la fureur de ses ennemis viendra se briser toujours contre cette arche qu'il porte avec lui. Ils la poursuivront comme l'armée de Pharaon jusque dans les eaux profondes; mais le mur, le cristal de la chasteté s'élèvera toujours entre eux et nous ; ils maudiront ce fruit divin qui naît en nous et qui nous protège ; ils le maudiront vainement, parce que la malédiction qui tombe sur la vertu est comme celle qui tombait sur la croix de Jésus-Christ l'avant- veille de la Résurrection \ >•

La séparation place le prêtre dans un milieu qui le grandit: la virginité le couronne de rayons célestes : Yimmolation vient achever sa grandeur en l'élevant sur le calvaire avec l'Homme-Dieu. La souffrance du prêtre, la persécution éternelle qui l'assaille, les malédictions qui répondent à ses bénédictions, la haine à son amour, l'agression implacable à la plus inofifensive des vies : voilà pour la raison un inexplicable problème. Ce problème, l'Apôtre l'expose ainsi dans sa palpitante réalité.

» Lacordaire, Gonf, de Noire-Dame. XXIh couf.

On nous maudit et nous bénissons : on nous persécute, et nous supportons: on nous blasphème, et nous prions'^. — En tout nous trouvions à souffrir ^ ; — brebis destinées à regorgement s, — sans cesse on nous traîne à la mort ''. Tout est souffrance pour le prêtre. De toutes parts lui viennent ces fleuves d'amertume, dont les flots l'engloutissent ^. Écoutons l'Apôtre dresser la terrible liste des tribulations que devait traverser, durant les siècles, le sacerdoce catholique. ...Montrons-nous ministres de Dieu, à beaucoup souffrir: tribulations, dénûment, angoisses, flagellations, cachots, séditions populaires, travaux, veilles, jeûnes^. — En tout nous souffrons"^ \ Parfois la tempête est si afi"reuse, la nuit se fait si sombre dans l'âme épuisée du prêtre, qu'il Jette au ciel et à la terre un long cri de douleur : Au delà de toute mesure, nous avons été surchargés de maux et plus que nous n'en pouvions porter;

jusque-là que la vie nous était à charge Et notre âme

au dedans de nous ne nous rendait plus que des réponses de mort ^.

Le monde, persécuteur acharné du sacerdoce catholique, accomplit à son insu, comme les bourreaux du prétoire et du calvaire, un des plus sublimes desseins de Dieu. Le prêtre doit souffrir : c'est la condition comme la gloire de sa mission sur la terre. Il est fait pour cela^. Et en voici d'après le sublime Apôtre les profondes raisons. La première se rattache au plan général de la Rédemption du monde par la croix. L'orgueil de la puissance , du génie , de la richesse , de la force avait chassé Dieu du monde, et élevé contre lui un

1 I Cor. IV, 12, 13. — « II Cor. iv, 8. — » Rom. vin, 36. — <* II Cor. IV, 11. 5 psal. XLI, 8. — « II Cor. vi, 4. — •? II Cor. IV, 8. — 8 II Cor. I, 8, 9. — 9 1 Thess. m, 3.

gigantesque empire : Dieu rentra dans sa création armé de la faiblesse, du néant, du rien : avec ce rien : une croix, des pauvres, un supplicié, toutes les faiblesses et toutes les hontes, il détruisit cet empire, et courba la terre devant une folie ' ! Or ce que fut entre les mains de la puissance divine la folie du Calvaire, le sacerdoce catholique avec ses mystérieuses faiblesses ne cessera plus de l'être à travers les temps : toujours le prêtre sera faible, pauvre, persécuté ; a/îr?/, dit l'Apôtre, que la sublimité du triomphe reste à la puissance de Dieu ; et non pas à nous 2. Quand le monde aura pris et foulé aux pieds le sacerdoce ; quand il l'aura souillé de fange, brisé de coups, et laissé pour mort sur la place , le sacerdoce se relèvera calme et radieux ; continuera son hymne, son sacrifice et sa prédication: voilà le triomphe de la droite de Dieu. Souvenons-nous de plus que le prêtre est la continuation vivante de Jésus- Christ, Prêtre unique et éternel. Associé à son œuvre, il le doit être à sa vie : il passera donc par le monde •portant sur son corps les traces de la mort de Jésus » ; — achevant en sa chair ce qui manque à la passion du Christ, soufferte pour son corps qui est l'Église^ ; et recevant de sa souffrance sa dernière perfection^. Il en reçoit aussi la plus puissante sauvegarde de sa vertu. Malheur au sacerdoce, si le prêtre, soldat énervé, ne connaît plus, au lieu des sanglantes immolations, que le luxe et l'orgueil de l'opulence ! Le sel affadi se foule aux pieds ^ : la lumière est devenue ténèbres '^j et la justice divine prépare de grands et terribles coups. La souflfrance et

1 I Corinth. i, 18, 21. — 2 I Cor. i ; — II Cor. iv, 7. — 3 II Cor. IV, 10. — * Goloss. I, 24. — 6 Hebr. n, 10. — « Math. v> 13, -r 7 Math. V, 13.

l'humiliation sont données au prêtre comme un contrepoids nécessaire à sa dignité éminente et aux fonctions qui suspendent le monde à ses lèvres et l'abattent à ses pieds; Afin que nous ne mettions pas notre confiance en nous-mêmes, mais dans 'le Dieu qui rend les morts à la vieK Une raison encore plus profonde de la perpétuelle immolation du prêtre nous reste à développer. Le salut du monde est tout entier renfermé dans une mystérieuse solidarité dont voici la formule : Si un est mort pour tous, c'est que tous étaient morts: et pour tous le Christ est mort^. Ce mystère est continué dans le sacerdoce, qui à son tour, et achevant la passion du Christ ', verse, en prenant pour lui la douleur, la bénédiction, le pardon et la vie au peuple de Dieu. 0 touchante et sublime solidarité ! Prêtre, je souffre : c'est pour les élus que je supporte toutes mes douleurs; afin qu'ils arrivent eux aussi au salut que donne la grâce de Jésus-Christ, et qui mérite la gloire éternelle*. Tout ce que ma chair prend sur elle de tortures, j'en allège les épaules meurtries du peuple. Le travail de mort qui se fait en moi vous enfante à vous la vie ^. A mon calvaire, continuation de celui

du Christ ^, les âmes trouvent la lumière, la consolation et la force. Quand la tribulation fond sur nous, c'est pour votre encouragement et votre salut ''. Notre souffrance est votre gloire^; et si notre sang coule, il arrose l'holocauste devotrt obéissance et de votre foi^. Qui nous découvrira la mystérieuse fécondité de la souffrance du prêtre et le rejaillissement invisible des grâces qu'elle mérite au monde ? 0 pauvre prêtre ignoré, qui en quelque coin

1 II Cor. I, 9. — 2 II Cor. v, 14. — 3 Goloss. i, 24. — * II Tiin. n, 10. — s II Cor. iv, 12. — « II Cor. i, 6 — ^ II Cor. i, 6. — « U Cor, — 9 Philipp. ii. 17.

LE PRÊTRK 128

perdu du champ de l'Eglise, sur une terre et un sol ingrats, passes dans les désolations et les larmes une vie qu'aperçoit seul le regard de Dieu ; toi que torture la solitude du sanctuaire et la désertion obstinée des âmes ; toi que peut-être la calomnie ronge sourdement, la brutalité assaille, l'ingratitude enveloppe de toutes parts, toi dont le plus poignant martyre est ton apparente inutilité : prends courage ; ta soufl'rance est l'œuvro dts œuvres : de chaque plaie de ton cœur, de chaque douleur de ta vie, jaillissent des flots de grâce, qui vont au loin, sous l'œil de Dieu, porter aux âmes le rafraîchissement, la force et la fécondité : La mort opère en nous^ mais la vie en eux ^ !

II. — Les considérations qui précèdent nous mènent à cette conclusion développée par l'Apôtre, que le prêtre est à la fois le salut du monde, la plus haute domination du monde, le principe des vraies joies du monde.

1. Le prêtre sauve le monde, parce qu'il a en main tous \e% trésors de la rédemption, et ces mscrutables richesses du Christ ^^ qui sont la fortune du temps et l'héritage de l'éternité. Prenant en sa main les trésors accumulés par l'Homme-Dieu, le prêtre en fait aux âmes la quotidienne distribution. Nous sommes lès diS' pensateurs des mystères^. — A nous l'administration'' de la fortune divine. Voici ce que nous devons être aux yeux du monde : les ministres du Christ, et les dispensateurs des mystères de Dieu^. Nous sommes les aides de dieu^. Et

1 II Cor. IV, 12. — 2 Ephes. m, 8.— ^ I Cor. iv, 1. — * II Gor. lY, 1. — 6 I Cor. IV, 1. — « I Cor. m. 9.

quel est le travail de Dieu dans le monde ? Un travail immense, incessant ; Dieu qui s'est incarné, qui a vécu, qui est mort pour l'humanité entière, qui lui a versé la grâce, qui l'a transfigurée, reprend maintenant âme par âme la série de ses ineffables mystères. En chaque âme, il naît, il converse, il exhorte, il pardonne, il guérit ; en chaque âme il meurt sur le mystique calvaire de son Eucharistie. Or en toutes ces fonctions diverses. Dieu a pour auxiliaire ' le prêtre. C'est pour aider Dieu que le prêtre exhorte les âmes à ne pas recevoir en vain la grâce divine 2, c'est pour le Christ qu'il les conjure de se réconcilier avec Dieu^. Dieu, de qui découle toute paternité'^, confère au prêtre la paternité la plus douce et la plus auguste ; le prêtre est père de l'humanité chrétienne ; il l'enfante jusqu'à ce que soit formé en elle Jésus-Christ^. . Ah ! le monde a des maîtres, il en « a dix mille ^ ! » mais un père, un père qui lui communique une impérissable vie, qui entretienne cette vie, qui l'accroisse, qui la défende, qui la ressuscite, qui la purifie de toute souillure, et l'illumine de l'éclat de toute vérité ? Où le trouver en dehors du sacerdoce ? où les âmes rencontreront-elles l'amour désintéressé, le dévouement sans lassitude, le service de la douleur sans calcul ni répugnance ? Les pères sont rares ^ ! Et le prêtre seul qui enfante les âmes, sait manier avec délicatesse ces êtres si fragiles et remplis de si douloureuses plaies. Lui seul connaît les soins tendres et intelligents de la nourrice av/près des enfants^'; ne donnant aux premiers jours « que le lait^ ; » réseryant « la nourriture solide ^» pour

1 I Cor. III, 9. — 2 II Cor. vi, 1. — 3 II Cor. v, 20. — * Ephes. III, 15. — s Galat. iv, 19. — M Cor. iv, 15. — M Cor. iv, 15.— 8 I Thessal.'ii, 7. — » I Cor. m, 1 ; — Hebr.v, 12. — lOHetir. v, 12.

des forces grandissantes. Lui seul, en face de la terrible mort des âmes, peut dire avec le calme de la toutepuissance: « ce mal ne va pas à la mort ' ; » et jeter au cadavre le grand « mot de réconciliation 2» qui le rappelle à la vie. Lui seul enfin donne au monde la vérité. Le monde « a des pédagogues » par milliers; les académies en sont pleines , les chaires partout en retentissent, le pauvre lui-même est assiégé de docteurs qui prétendent le transfigurer. Mais qui d'entre eux a connu la pensée de Dieu qui le puisse instruire^? qui possède la vérité ? et, la possédant, qui la verse sans mélange, sans calcul, sans égoïsme? Qui ne se prêche pas soi-même'' ? Qui ne cherche pas à plaire à la foule^l Qui parlera toujours et à tous, sans que jamais obstacle Hiumain « n'enchaîne lo parole ^ ? » Un seul homme au monde, le prêtre.

2. Homme de Dieu'^, — ambassadeur du Christ^, « dont l'univers est le domaine et toutes les nations l'héritage 9,» le prêtre a sur la terre la plus puissante et la plus étendue des dominations. Voilà sans doute une assertion que l'incrédulité contemporaine n'accueille qu'avec un sourire moqueur. Mais d'abord, s'il est un fait avéré dans l'histoire de l'Europe depuis seize siècles, c'est le règne du prêtre ; règne si visible, si fécond, si prolongé, que les déclamations furieuses contre le moyen âge n'ont pas d'autre cause ni d'autre objet. Il est convenu que le moyen âge c'est le règne de l'Église, c'est la domination du prêtre, voilà le secret motif de tant de

1 Joan. XI, 4. — 2 II Cor. v, 19. — » I Cor. 11, 16. — * Il Cor. IV, 5. — s Galal. I, 10. — « II Tim.ii, 9. — ^ i Tim. vi, 11. — 8 II Cor. V, 20. — 9 Psal. II.

haines et de calomnies. Le prêtre a donc régné. Mais il a fait plus, il a fondé. On se rappelle cet aveu arraché à une plume hostile : « l'Europe est l'œuvre des évoques et des moines'*. » Cette œuvre frappée de tant de coups, minée de tant de côtés et par tant de mains, a résisté en grande partie aux destructions successives qui ladevai.ent anéantir. On dirait quelque édifice cyclopéen, que les siècles trouvent toujours debout, et dont la main de l'homme détache à peine de loin en loin, après mille efforts, quelque faible débris. Or cette œuvre suppose en celai qui l'a édifiée, la plus extraordinaire puissance. Le prêtre a d'abord renversé le césarisme païen ; posé, comme première assise, l'affranchissement des âmes ; puis peu à peu, celui des corps, et l'homme libre, le citoyen s'est trouvé debout. Mais tout un monde était à* jeter bas en même temps que le césarisme. La férocité dévorait l'humanité aux deux tiers ; la débauche la souillait sans réserve ; la famille avait péri dans le naufrage des mœurs, et les nationalités sous l'écrasement de la force. Lois, coutumes, idées courantes, tout, du haut en bas de l'échelle sociale, était trempé de boue et de sang ; et, en face de cette société abominable, étaient dressés pour achever sa dégradation un autel et un culte plus abominables qu'elle. Les choses en étaient là, quand le prêtre catholique apparut. César gênait son œuvre : il sauva le monde sans lui. Quand les hordes barbares accoururent à la curée de l'empire, pour en sauver les restes, adoucir les vainqueurs, les fusionner aux vaincus, le prêtre s'empare du trône laissé, vide et du sceptre tombé dans le sang au milieu des ruines ; puis, se mettant à l'œuvre avec un courage que rien ne

» Gibbon.

LE PIfÊTRE 127

put lasser, il construisit cette Europe civilisée dont nous jouissons sans vouloir reconnaître la main qui nous l'a donnée. Le prêtre édifia tout, famille, cités, royaumes, législation, vie sociale, droit commun, mœurs publiques, charité, fraternité, liberté. Il fit le père, la mère, l'enfant, le serviteur. Du même souffle il créa la vierge, le moine laboureur et le moine guerrier, le citoyen, le soldat, ce mélange exquis de loyauté, de bonté, de bravoure. Les arts, les lettres, les sciences, trouvèrent en lui seul, durant de longs siècles, l'abri et le salut. Enfin étendant plus loin encore une domination aussi salutaire qu'incontestée, il empêcha les princes d'écraser les faibles ; et ceux-ci de préparer dans l'ombre des jours d'implacables représailles. De peuple à peuple il créa et maintint cette loyauté, cette courtoisie, cette générosité qui firent la base du droit public européen.

Vint le jour o\i l'on se fatigua de la tutelle du prêtre. On le chassa des choses publiques ; des mains jalouses le tinrent enfermé dans l'étroite enceinte du sanctuaire, et la garde inquiète que l'on fait à la porte, proclame plus haut que tout le reste l'impérissable royauté de ce dominateur toujours redouté, dont « la parole ne s'enchaîne pas', » dont l'action ne se peut briser, dont les âmes fidèles acceptent avec amour le règne que ses ennemis déconcertés sont obligés de subir.

La raison de cette souveraineté du prêtre catholique, en dépit de toute oppression et de toute tyrannie, est facile à donner. Le prêtre tient seul en ses mains les véritables fils du gouvernement suprême. Où la royauté terrestre trouve d'infranchissables murailles, le prêtre passe : il pénètre à l'intérieur ; il dresse son trône oîi

1 II Tim. n, 9.

aucun pouvoir humain n'a le droit ni le pouvoir de commander. Le prêtre domine l'homme par l'intelligence, par le cœur, par la volonté, par la conscience ; terres vierges, sol sacré, où Dieu seul est le maître, et où seulement se font les grandes œuvres. Ah ! quand le prêtre a fait étinceler l'Evangile de la gloire du Christ ^, quand il a montré à une âme la vérité tout entière, sur Dieu, sur elle-même, sur le monde, sur le présent et l'avenir ; quand au cœur il a déposé les flammes véhémentes du saint amour ; quand il a enlacé la conscience des liens de la loi divine, le prêtre est roi ! sa parole, comme la parole de Dieu, est vive et efficace, plus pénétrante que tout glaive à deux tranchants, atteignant jusqu'à la division de l'âme et de V esprit, jusqu'aux jointures, jusqu^aux moelles 2. — Ses armes ont en Dieu la puissance; il détruit les forteresses, il bouleverse les résolutions ; toute hauteur qui se dresse contre la science de Dieu, il Vabat ; il réduit toute intelligence en servitude, la servitude du Christ; et il a toujours en main l'arme qui châtie toute rébellion. ^ — Grâces soient rendues à Dieu qui toujours nous fait triompher dans le Christ^. Triomphe double, pouvoir à deux effets; nous sommes à ceux qui se sauvent un parfum de vie qui les fait vivre; à ceux qui se perdent, une odeur de mort qui les tue^. L'obéissance du fidèle, la rage furieuse de l'incrédulité. Théodose qui s'incline, Néron qui rugit, témoignent également que le prêtre est dans le monde la puissance dernière, où l'on trouve à son gré ou le salut ou la mort, mais dont il est impossible d'éviter la souveraine domination

1 II Cor. IV, 4. — 2 Hebr. iv, 12. — » II Cor. x, 4, 5. — * II Cor, II, 14. — s II Cor. u, 15 17.

3. Un mot de l'Apôtre ouvre sur le sacerdoce catholique une dernière et délicieuse perspective : Nous sommes les auxiliaires de vos joies*, et non pas des oppresseurs et les tyrans de vos âmes. Les grandes joies de l'homme sont toutes déposées tour à tour aux pieds du prêtre et reçoivent de lui leur consécration et leur solidité. Quand le foyer domestique voit s'épanouir sa première fleur, c'est le prêtre qui lui donne, avec l'eau baptismale dont il l'arrose, son épanouissement divin. Plus tard, quand l'enfant a grandi et réclame ses premières joies chrétiennes, le prêtre, l'hostie sainte à la main, fait naître à son âme un jour dont nul autre n'atteindra plus l'inénarrable douceur. Sur les ivresses de l'amour, quand il confond deux âmes et unit deux vies, la bénédiction du prêtre fait descendre cette sérénité grave et douce qui sous le refroidissement de l'âge leur conservera une inaltérable saveur. Et quand l'homme, inclinant vers la tombe, n'aura plus qu'un soleil sans chaleur et une existence sans joies, c'est le prêtre qui recueillera son âme fatiguée du passé et inquiète de l'avenir, et lui dira ses dernières paroles de consolation et de paix. La couche du mourant s'illuminera par lui d'un éclair de bonheur ; et les larmes qui suivront des restes chéris à la dernière demeure, trouveront dans ses prières et dans ses chants la suavité de l'espérance et la force de la résignation. Ainsi durant tout le cours de son pèlerinage, du berceau à la tombe, l'homme aura dans le prêtre l'ami si rare qui mêlera toujours des larm,es à ses larmes et des joies à sesjoies^.

i II Cor. I, 23. — - Rom. .\ii, 15.

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