Les clameurs' du prétoire ont leurs échos dans tous
» T Thessal. ii, 5. 6, 9, 10. — « II Cor. iv, 1-4. — » I Tim. m, 14. 15. — * Psal. CXXI. l. — s Psal. CIX.
LK l'KÊTHE 153
les siècles : comme le Christ, depuis dix-huit cents ans le sacerdoce est en face, d'iiccusateurs furieux, de juges iâclies et traîtres, d'une populace abusée qui hurle dans la rue *. Aussi est-ce la scène du prétoire que l'Apôtre rappelait à la mémoire de son disciple, quand il l'exhortait à demeurer inébranlable dans la confession de la foi. Soutiens le magnanime combat de la foi : empare- toi de la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, pour laquelle tu as sivaillamment confessé la foi devanttantde témoins. Je te l'ordonne en face du Dieu qui vivifie tout, en face du Christ Jésus qui, sous Ponce-Pilate, a rendu témoignage et confessé si intrépidement : Garde sans tache, sans reproche, le précepte jusqu'à la venue de Notre Seigneur JésuS' Chrisf^. Ce dépôt sacré, le sacerdoce l'a gardé intact : mais au prix de quelles luttes ! de quelles soufïrances ! parfois de quels flots de sang ! Le monde entier s'est rué sur lui pour entamer, maculer au moins ce dépôt des croyances et des vertus qu'il doit emporter avec lui et déposer sans altération au seuil même de l'éternité. La force brutale a commencé la guerre par de sauvages agressions ; la raison humaine, les savants, les sages, les politiques sont venus après, tour à tour, demander au prêtre le sacrifice ou d'un dogme ou d'un précepte ou d'une défense. Chaque passion a crié avec fureur le mot du prétoire : tolle^ ! réclamant la tolérance, exigeant l'oubli, faisant mille efforts pour réduire au silence l'importune voix qui la condamnait. Le sacerdoce est resté fort contre tous. Depuis Pierre, disant à la Synagogue irritée qui le voulait faire taire : « S'il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu, jugez * ; »
1 Malh. XX vu. — 2 I Tim. vi, 12, 14. — * Math, xxvii. — * Act. IV, 19.
depuis Paul, prêchant la foi en face de Néron, jusqu'à Pie IX qui fait entendre au monde défaillant les derniers accents de la force, papes, évéques, simples prêtres, peuvent élever de tous les points du temps, de toutes les parties du monde, ce cri sublime : Nous n'avons pas cédé, même une heure ! nous ne nous sommes pas soumis afin que la vérité de l'Evangile- restât ferme parmi vous*. Et quelles pressions pourtant a, dans chaque siècle, subies le sacerdoce ! à quels sacrifices, à quelles extrémités s'est-il réduit ! quels flots de sang a-t-il versés pour rester fort !
Mais d'où vient donc au prêtre cette prodigieuse force ? de la grâce et de la foi. L'onction qui le fait pontife le fait athlète : la grâce de l'apostolat est émi» vaemment une grâce d'intrépidité. Dieu ne nous a pas donné un esprit de crainte, mais de force. .. Ne rougis donc pas de la confession de Notre- Seigneur, ni de moi son captif; mais prends ta part des travaux de l'Évangile selon la force de Dieu 2, — Voici l'ordre que je te donne, 6 mon fils Timothée: suivant tes précédentes prophéties, soutiens à cause d'elles la grande lutte *. — Bats-toi comme un intrépide soldat du Christ^. Ce que l'ordination dépose de force dans l'âme du prêtre, la foi l'y développe ; et ces paroles de saint Jean trouvent avant tout, dans le prêtre, leur application : « Notre victoire, qui nous rend vainqueurs du monde, c'est notre foi ^ : » le prêtre est intrépide parce qu'il est l'homme de la foi ; parce qu'il n'attend rien du monde; qu'il est crucifié au monde^\ qu'il passe n''aspirant qu'à une patrie meilleure^ c'està-dire la patrie du Ciel ''. Sans cesse il la contemple,
1 Galat. II. 5. - 2 II Tim; i, 7, 8. — s iTim. i, 18. — '■> IlTim. II, 3. — 5 1 Joan. V, 4. — c Galat. vi, 14. — "^ Hebr. xi.
il la salue de loin, se 'proclamant lui-même un •pèlerin et un étranger sur la terre. Dès lors qu'a-t-il à craindre? Qui l'empèciiera de parler à tous et toujours ? Qui triomphe de celui qui sait mourir? La victoire du prêtre, c'est sa foi : écoutez-le : Ayant ce même esprit de foi dont il est dit dans l'Écriture: Pai cru, voilà pourquoi j'ai parlé ; et nous aussi nous croyons, et voilà pourquoi nous aussi nous parlons. Et fùt-il « sous la dent du monstre, » en face d'un Néron, le prêtre parle, et sa parole, nulle force au monde « ne la pourra enchaînera » Cette intrépidité du prêtre en face d'agressions implacables doit être à la fois réglée et soutenue : réglée par la douceur, soutenue par une vie s^ns reproche. Privée de ces deux auxiliaires, la force du prêtre devient une colère stérile et une témérité dont de justes accusations le font repentir. Le prêtre n'est ni colère, ni porté à frapper^, ni querelleur ^ Il évite toute discussion irritante avec des adversaires qui y trouveraient plus d'éloignement que de lumière. Il se garde des paroles contcntieuses. qui ne servent qu'à bouleverser ceux qui écoutent -». Dans les conjonctures si pénibles et si ardues où il doit tonner contre les scandales et fiétrir les abus, à la force de sa parole il mêlera je ne sais quoi de modeste et de mesuré. C'est avec modestie qu'il reprend ceux qui résistent à la vérité; ne brisant jamais le roseau déjà froissé, mais espérant toujours que Dieu leur donnera de se repentir, de reconnaître la vérité, qu'ils s échapperont des pièges du démon qui les tient captifs sous son empire^. Précieuse leçon pour ces prêtres au zèle amer et violent, si prompts à briser pour toujours des âmes dont une
1 II Tim. II, 9. - 2 Tit. I, 7. — 3 1 Tim. m, 3. -* II Tim. u, 14. — 3 II Tim. II, 25.
patiente douceur eût peut-être fait la conquête. Ne Ifs regardez pas comme des ennemis, mais reprenez-les comme des frèresK « Tout lo temps que nous restons brebis, nous triomphons : Quand les loups nous assailliraient par milliers, nous en sommes maîtres, nous les dominons. Sommes-nous nous-mêmes des loups ? Nous succombons, car l'assistance du suprême pasteur s'éloigne de nous 2. »
2, Mais on n'est calme dans sa force, que quand on se sent assuré de sa conscience et de sa vertu. Jamais prêtre vicieux ne fut fort : trop de regards , trop de langues, s'il s'opposait aux vices, rechercheraient et découvriraient de redoutables mystères. Aie grand soin de rester... un ouvrier qui n''ait jamais à rougir^. — Que nos adversaires soient couverts de confusion, n'ayant aucun mal à dire de nous ''.
Ce soin de sa réputation doit être pour le prêtre l'objet d'une continuelle sollicitude. Il n'est pas toujours sous le regard d'ennemis déclarés ; il est toujours sous celui d'un monde qui l'épie malicieusement et dont il doit, au prix de tous les sacrifices, éviter les censures légitimes. Qu'en rapporterait-il que la honte ? Qu'y laisserait-il que la stérilité, si des vices trop réels ou même de simples inconséquences lui>avaient arraché du front sa divine auréole ? Apparaît-il au monde comme un ange, comme le Christ Jésus ^"I toutes les âmes s'attacheront à lui, se livreront à son zèle, se transformeront à son action. S'y fait-il voir sous la vulgarité de la vie commune? Cessant d'être un Dieu ^, il n'aura plus même
1 II Thessal. m. 15. — » S. Chrysost. in Math, homil. XXXIII. — 3 II Tim. Il, 15. — * TU. ii, 8. — ^ Galat. iv, 14. — « Exod. vu, l
LE PRlvTRE ^[,^
le respect et les honneurs de l'homme. Qu'il vwe donc exempt de tout reproche, comme dispensateur de Dieu '; car iivant tout nous évitons tout bldnie que l'on pourrait déverser sur cette plénitude dont nous nous faisons les dispensateurs : car nous veillons à faire le bien non-seulement en face de Dieu, mais aussi en face des hommes 2. Admirable apôtre ! Voyez-le, dès qu'il s'agit d'écarter jusqu'aux plus déraisonnables suspicions, voyez-le se condamner aux détresses de la pauvreté, au travail de la nuit; refuser les plus légitimes secours, rester nu et affamé au milieu des cités opulentes qu'il évangélise : vous le savez, le nécessaire à moi et à mes compagnons ce sont mes mains qui me l'ont fourni^. — Pourquoi? Est-ce manque d'affection pow vous? Dieu le sait! Mais ce que je fais, je conti' nuerai à le faire, pour enlever l'occasion à ceux qui cherchent l'occasion de se glorifier d'être semblables à moi'^. — Si la nourriture que je mange scandalisait un de mes frères^ je ne mangerais de viande à jamais, pour ne scandaliser pas un frétée ^ !
Une circonstance aggrave encore l'obligation qu'a le prêtre de vivre irrépréhensible^, — sans accusation'' possible au milieu du monde. Il y est envoyé tout jeune : il y doit paraître, converser, agir en vieillard. Le prêtre û'a jamais le droit d'êtra jeune. Il n'a pas d'âge : comme ce mystérieux Pontife qui fut sa figure. Iln^yapas de commencement à ses jours ^. Quel que soit l'âge de ses années terrestres, il est « prêtre éternel^ : » il porte au front les siècles de l'Église, et tous, en s'inclinant devant lui, s'inclinent devant une majesté' séculaire et
1 Tit. I, 7. — 2 II Cor. viir, 20, 21. — s Act. xx. 34. — * Il Cor. XII, 11, 12. - M Cor. VIII. 13. — 6 I Tim. m, 2. — ■ Tit. i, 7. — 8 Hebr. vu, 3. — ^ Hebr.
un pouvoir qui compte les années mêmes de Dieu. C'est le vieillard qui parle dans la chaire ; le vieillard qui offre Toblation sainte à Tautel ; le vieillard qui rend au saint tribunal de formidables sentences ; le vieillard enfin qui accueille toutes les âmes meurtries et tous les cœurs brisés. Comme l'Eglise, les peuples en le regardant l'ont appelé « vieillard, » presbyter: vieillesse sacrée que le prêtre doit couronner des gloires de la sagesse, et enrichir des fruits de la maturité. Que personne ne méprise ta jeunesse *.
Et que fera le prêtre, pour conquérir à sa jeunesse les hommages et la confiance réservés à la majesté du vieillard? Il fuira les aspirations du jeune homme'^. Le jeune homme est dissipé, dissolu, irréfléchi, emporté, inconstant, ennemi du trav-iil sérieux, avide de délassements, fou de plaisirs : Mais toi, ô homme de Dieu, fuis tout cela! — Fuis ces aspirations du jeune homme: marche par une voie de justice, de foi, de charité, depaix^. L'un des traits qui révèlent le mieux la jeunesse, c'est l'inconsidération. Démarches irréfléchies, paroles imprudentes, entreprises hasardées, brusques et inexplicables changements, défaut de suite dans les résolutions, de calme devant l'obstacle, de mesure dans la réussite, de patience dans l'insuccès : Yoilà le jeune homme : voilà cette légèreté dont le prêtre dépouillera soigneusement toute sa conduite. Comme l'Apôtre, le prêtre doit pouvoir dire : Ai-je agi avec légèreté? Jles pensées sont-elles des pensées humaines ? et y a-t-il en moi le oui et le non* ? Ai-je soumis les actes d'un ministère si sacré aux capricieuses oscillations d'une imagination de jeune
* I Tim. IV, 12. — s II Tim. ii, 22. — ^ II Tim. ii, 22. — * II Cor. I, 17.
LE PRÊTRB 159
homme? Toi donc, 6 homme de Dieu, fuis tout cela ' et que nul ne. méprise ta jeunesse^.
3. Il est une vertu surtout qui doit accompagner le prrtre dans toutes ses fonctions, au milieu du monde, et faire briller sur lui un dernier reflet de divinité : c'est le désintéressement. Après la chasteté, aucune autre vertu n'élève plus haut le prêtre au-dessus de la terre dans le mystérieux lointain de la vie céleste. S'attacher à la terre, en chercher et en goûter les biens, c'est être homme. La dédaigner, elle et ses trésors, la fouler à peine d'un pied rapide, jeter à tout ce qu'elle oftre un méprisant regard, c'est être ange de Dieu. Le monde ne s'y méprend pas ! Voici à ses yeux le vrai prêtre : c'est l'homme dont elle est la devise: piété avec le simple nécessaire^. L'homme dont la demeure est modeste, les meubles sans éclat, la table frugale, les habits sans recherche, la vie sans fastueuses dépenses ; l'homme qui ne tranche ni avec son entrée ni avec sa sortie de ce monde, qui, entré nu et devant sortir nu de cette terre, y conserve le sacré stigmate de la pauvreté''; l'homme enfin qui sait dire : ayant la nourriture et le vêtement qui me couvre, j'en demeure content ^. Oh !' qu'alors le prêtre est libre, qu'il est indépendant, qu'il esi fort ! Quelles victorieuses paroles il adresse à son peuple! Si je vous prêche, si je vous distribue la grâce, si j'offre pour vous la victime divine, si je remplis mes célestes fonctions, ah ! Dieu m'en est témoin, ce ne m'est pas une occasion d'avarice ^ : ce ne m'est pas quelque lucratif métier ! Ce n'est pas vos dons que je cherche, c'est
1 1 Tim. VI, tl. — 21 Tim. iv, 12. — M Tim.vi. 6. — * I Tim. VI, 7. — ^ I Tim. VI, 8. — « IThessal. u, 5.
d'abondants fruits de salut pour vos âmes que f ambitionne*: ce ne sont pas vos biens, c'est vous-mêmes que je demande 2.
— Je vous ai engendrés =^ : je suis donc comme la nourrice qui comble de bien les petits enfants ^ : — car ce n'est pas les fils qui amassent pour leurs parents, mais bien les parents pour leurs fils. Je vous donnerai donc ce que j'ai; je me donnerai moi-même par-dessus pour vos âmes ^.
Voilà le prêtre catholique. Il aime, il veut cette pauvreté : elle est sa gloire, comme son salut. La vérité du Christ est en moi : Jamais cette gloire on ne me la ravira^]
— Il me serait meilleur de mourir que de me laisser dépouiller de ma gloire'^ ! — Quelle est cette gloire ? — C'est pour moi, prédicateur de l'Évangile, de prêchei^ l'Évangile sans m'en enrichir^.
Si, à cette première magnanimité qui délivre son sacerdoce de tant et si désastreuses influences, le prêtre ajoute cette autre qui donne au pauvre du nécessaire : s'il se retire la nourriture de la bouche et le vêtement de l'épaule pour l'indigent, s'il a compris ce mot : Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir ', s'il fait de sa demeure l'asile du nécessiteux, et de sa pauvre table, la table commune de toute détresse, ah ! le ciel et la terre s'uniront pour donner à son ministère une merveilleuse puissance, une perpétuelle fécondité. On nous dirait pauvres, nous sommes riches de disciples sans nombre ! on nous dirait dénués de tout, et nous possédons tout*^\ Et maintenant voulez- vous jeter un regard désolé sur l'âme et sur l'œuvre des prêtres cupides ? les voici, ceux qui veulent devenir riches ; se précipitant dans les
1 Philip. IV, 17. — - II Cor. — » I Cor. iv, 15. — * I Thessai. II, 17. — 3 II Cor. XII, 14. — « II Cor. xi, 10. — ' I Cor. ix, 15. »- 8 1 Cor. IX. 18. — 9 Act. XX, 35. — '« Il Cor. vi, 10.
tentations, dans les embûches du diable, dans une foule d'ambitions stériles et pernicieuses qui plonr/ent Phomme dans la mort et la perdition. Car la racine de tous les maux, c'est la cupidité : plusieurs s^en laissant posséder ont dévfé de la foi et se sont embarrassés en des douleurs sans nombre*. Tentations, périls, angoisses, abandon de la vertu et de la foi, vie de douleurs, mort de réprouvé : voilà donc la chaîne fatale qui, des gloires du sacerdoce, tire ces Judas jusqu'au gibet !
4. L'appétit de l'or est Tappétit des âmes vulgaires ; l'âme d'élite connaît d'autres - ambitions, court d'autres dangers et doit, pour les conjurer, s'élever à l'héroïsme d'un autre désintéressement. Roi des âmes, possesseur de la parole publique, souvent juge des consciences et, la plupart du temps, supérieur par ses lumières au milieu où il exerce son apostolat, le prêtre subit la tentation de toute royauté; il en peut venir, s'il n'y veille, à des manières hautaines, à une jalousie ombrageuse de ses pouvoirs, à une obstination et k un entêtement invincibles dans ses idées propres : de là à exercer sur les âmes un empire exagéré, une sorte de tyrannie spirituelle, il n'y a qu'un pas. Et le châtiment touche à la faute : il n'y a qu'un pas non plus de cet absolutisme usurpé à la perte de toute autorité. Le prêtre a, lui aussi, sa roche Tarpéienne, et d'autant plus implacable que son pouvoir est plus profond et la réaction des âmes plus violente. Qu'il se souvienne donc toujours de ces mots de l'Apôtre aux fidèles: Nous ne sommes pas des dominateurs sur votre foi '^ ; des maîtres durs, toujours prêts à invectiver et à meur-
» I Tim. VI, 9, 10. — 8 II Cor. i, 23.
162 CHAPITRE HTJITIÈME
trirrfrappernousest insupportable, et rien ne nous rend aussi heureux que d'être, par votre vie irréprochable, réduits à l'impuissance ,et entièrement désarmés. Nous prions Dieu que vous ne commettiez aucun mal ; que nous ne soyons pas mis à même de sévir ; que vous fassiez le bien, que notre force à nous n'ait pas à se produire. Car notre puissance est nulle contre la vérité; elle ne sert que pour défendre la vérité. Notre joie est d'être impuissants et de vous voir tout-puissants. Ce que nous demandons, c'est votre perfection. Absent, je vous écris ceci, afin qu'à mon arrivée je n'aie pas à user durement des pouvoirs que Dieu m'a donnés, non pas pour détruire, mais pour édifier*. — Nous sommes vos serviteurs par Jésus ^. Une autre plaie délicate nous reste à découvrir.
Sans aucun doute le prêtre se donnera sans réserve aux âmes ; il se fera serviteur ; il se fera esclave, vendu à toutes les humiliations du vrai zèle. Mais voici que ce zèle fait naître de ses ardeurs mêmes, une nouvelle tentation : le prêtre devient jaloux de ses œuvres; il les attire, il les concentre, il les enferme en lui avec l'inquiète avidité de l'avare qui recueille et enfouit son trésor. Nul que lui ne peut porter la faux à la moisson des âmes : toute conquête, faite par un zèle voisin, lui semble une usurpation et un vol. Ah! que nous pourrions découvrir ici des mystères misérables, hélas ! et des désastres profonds ! Quel mal ont fait aux âmes et aux œuvres, ces ambitions, ces rivalités, cet absolutisme d'un zèle qui n'est plus selon Dieu ! Que l'Apôtre était loin de ces petitesses ! quelle largeur dans ses vues! quelle indépendance en face du bien qu'opéraient les autres ! Les uns prêchent Jésus-Christ
1 II Cùr. xm, 7-11. — 2 II Cor. iv, 5.
f}ar charité.... quelques-uns avec un esprit de jalousie et sa7is pureté d'i7itention... qu'importe! pourvu que de toute manière, ou par occasion, ou par vrai zèle, Jésus-Christ soit annoncé? je m'en réjouis et m'en réjouirai toujours K On se rappelle le môme mot de Moïse, quand on vint l'engager à faire taire deux prophètes : « Qui me donnera que le peuple entier soit prophète 2? >. Généreux à souffrir à ses côtés le travail et les succès d'autrui, le prêtre évitera lui-même avec soin le zèle immodéré qui entame sur les droits et le domaine de ses confrères. Il lui suffit des œuvres que lui assigne la Providence ; tout excès vient, ndti pas de TEsprit-Saint, mais de la nature artifîcieusement voilée sous les dehors de la foi et de la charité. Nous ne mettons pas notre gloire à nous étendre sans mesure ; nous restons dans les bornes du partage que Dieu nous a fixé, qui était de parvenir jusqu'à vous. Nous ne mettons pas notre gloire à entrer dans les travaux d' autrui.... dans d'autres partages déjà exploités'^
5. Mais voici l'épreuve par excellence du désintéressement du prêtre. II n'est plus en face d'une vile monnaie, plus môme en face d'œuvres chères, d'un peuple auquel il se dévoue, de travaux et de succès plus précieux que ses jours : le voici aux prises avec son propre cœur. Ses filles spirituelles de prédilection, les âmes ferventes, celles dont il tire ses plus vives et ses plus constantes joies ; il les faut avertir, corriger, meurtrir parfois de la verge et du fouet : elles s'endocment, elles se corrompent, elles s'inclinent peu à peu vers le vice : leur salut est au prix d'une soudaine rigueur. Quel moment pour le prêtre ! Hésite-t-il ? il perd ces
1 Philipp. 1, 17, 18. — * Num. xi, 29. — » II Cor. x, 13, 15, 16.
âmes.S'arme-t-il courageusement d'une miséricordieuse sévérité ? ah ! peut-être elles feront payer à son cœur les coups qu'elles reçoivent de sa main! Le prêtre qu'une attache sensuelle, que l'intérêt, que le calcul, que la crainte retiennent, demeurera muet, traître deux fois, à Jésus-Christ comme aux âmes. Il cherche son intérêt, et non celui de Jésus-Christ ^ . Paul pleure, souffre, reçoit au cœur une mortelle blessure, mais il frappe : il frappe des âmes pour lesquelles il était range de Dieu... qui eussent arraché leurs yeux pour les lui donner^ ! Il les sauve au prix du plus douloureux martyre qu'un cœur sacerdotar puisse endurer, la froideur et l'éloignement de ceux pour lesquels on voudrait mourir. Me voilà donc devenu votre ennemi pour avoir dit la vérité ^.
III. — La vérité ! Ce mot nous révèle l'un des plus grands, des plus difficiles, des plus périlleux ministères du prêtre : le ministère de la parole.
Le prêtre est sur la terre le dépositaire et l'organe de la vérité. Elle s'échappe de lui à flots intarissables. En public, en particulier, partout et toujours, et sous mille formes diverses, il la répand sur le monde. Mais où sa mission delà prêcher apparaîtdans sasublimité dernière, c'est du haut de la chaire chrétienne.
1. Assueta vilescunt! Nous ne songeons plus à la merveille dont nos chaires chrétiennes, depuis celles de "nos basiliques jusqu'à celles des plus humbles hameaux, sont tous les jours le théâtre. Un homme est là, disant au monde : « Je suis' la vérité * ! » Un homme obscur,
» Philip, il, 21. —îGalat. iv,15. — 3 Galat. iv,16.— Uoan.xiv,6.
LE PUÊTIIE 165
un inconnu, un pauvre, dont le nom n'est inscrit au front d'aucun des temples de la science, obtient plus que ne rêva jamais un Socrate ou un Platon : il parle, et les intelligences s'inclinent, les cœurs s'ouvrent, les volontés llcchissent et se brisent ; il parle, et l'humanité, pour la première fois, se dit en se frappant la poitrine : « vraiment oui, cet homme est la vérité ! » Ah ! le monde ne s'y est pas trompé !
Il a eu des sages, il en a encore : il s'arrête un instant au pied de leurs chaires, dans l'enceinte de leurs académies ; il écoute, il admire, il applaudit ; puis le dégoût le prend, il s'éloigne, et ne revient plus. Pourquoi ? Rien ne l'a captivé parce que rien ne l'a convaincu : un invincible raisonnement lui revient sans cesse : Comment prêcheront-ils, sHls ne sont envoyés ' ? Pourquoi parler si l'on n'est pas possesseur de la vérité ? Comment l'être, si l'on n'est enseigné de Dieu ^ ? si l'on n'enseigne pas une sagesse plus haute, plus pure, plus assurée que l'éphémère sagesse des hommes « qui meurent ^, » qui disparaissent avec leurs fragiles systèmes ; si l'on n'apprend pas à la terre la mystérieuse sagesse de Dieu ^ ; si l'on n'a pas scruté les profondeurs mêmes de Dieu * ; si l'on n'a pas été illuminé de l'Esprit et des révélations du Très-Haut « ; si, en un mot, on n'enseigne pas au monde « toute vérité ' ? » De quel droit exiger du monde l'attention, l'acquiescement et la foi ? Les savants, les sages s'étonnent et s'irritent de voir la solitude de leurs écoles et le concours de nos Églises. Ils ignorent donc qu'une révolution immense s'est accomplie dans le monde, qui a brisé dans leurs mains le
Rom. X, 15. — - Joan. VI, 45. — ^ l Cor. ii, 6.— * I Cor. ii, 6, 10. — -5 I Cor. II, 11. — * I (lor. II, 13. — " Joan. xxi. 13.
sceptre des idées ; qu'au moment où la sagesse humaine aux abois déclarait son impuissance et la nécessité d'une révélation d'en haut ^, le Verbe de Dieu, son intelligence, sa science, sa sagesse, est descendu, a pris la chair de l'homme, a « été vu conversant sur la terre 2, » et a dit au monde la grande parole qui a renversé toutes les chaires et vidé toutes les écoles de philosophie : « Je suis la vérité ^. » Désormais où sont les sages ? où sont les écrivains ? où sont los chercheurs de sagesse humaine * ? « On se demande en Europe : où y a-t-il une philosophie ? une école constituée ? on se le demande ; personne ne répond. Et pourtant, vous avez de grands esprits ; je ne le dis pas avec un accent ironique, oui, vous avez de grands esprits. Eh bien ! ils ne peuvent pas fonder, je ne dis pas une école vivant mille ans, mais une école qui ait la longueur de leurs jours ; semblables à des souverains détrônés manquant d'une terre où leur épée couchée puisse se croire chez elle^». Or le trône vacant, qui l'occupe? qui parle à la foule ? qui courbe riches et pauvres, savants et ignorants, vieillards et enfants, maîtres et serviteurs, sous une parole acceptée, obéie, honorée comme jamais parole ne le fut ? Nous, prêtres de Jésus-Christ. Et pourquoi? Nous venons de le dire, parce que nous, sommes « la vérité ^ I » parce que pour le Christ nous remplissons une ambassade, et que Dieu exhorte parnous"^; parce que notre parole apporte aux âmes avec la foi, la joie, la paix, la force, la sainteté et le salut ; et le monde qui veut savoir, qui veut vivre, vivre dans la paix de
1 Platon. — ï Baruch, in, 38. — » Joan. xiv, 6. — * 1 Cor. i, 20. — s Lacordaire, Conf. de N. D. XVI« conf. — « Joan. xiv, 6. — ' II Cor. V, 20.
l'espérance et la joie du salut, trouve en nous ce que nulle bouche humaine ne lui peut dispenser. Sera sauvé quiconque invoque le nom du Seigneur. Mais comment l'invoquer sans y croire ? Comment y croire sans entendre parler de lui? Comment entendre si personne ne prêche? Mais comment prêcher sans en avoir mission^ ? Il manque à la parole humaine deux choses dont l'absence la blessera éternellement à mort : la lumière et l'autorité. Ces deux forces sont divinement acquises à la parole sacerdotale, voilà le secret de son universelle et impérissable puissance.
2. Comment relever assez l'importance d'un semblable ministère ? La foi vient de l'audition : et raudition de la parole de Dieu^ annoncée au monde par le prêtre. Or le juste vit de la foi ^ Le prêtre, en prêchant, donne donc la vie au monde. Soleil ■• au firmament des âmes, le prêtre décide seul, par la soustraction ou le rayonnement de sa lumière, de leur vie ou de leur mort. Les terres où ne se lève plus l'astre de la vérité catholique sont des terres maudites, solitudes obscures et glacées, où ne germe plus que la mort. Quel ministère donc que ce ministère de la parole chez le prêtre ! A défaut des considérations qui précèdent, son importance jaillirait des textes si pleins d'énergie où l'Apôtre expose l'obligation qu'ont les prêtres de s'en acquitter. Je Vadjure devant Dieu, devant Jésus-Christ qui jugera les vivants et les morts, au nom de sa venue et de son règne, prêche la parole : presse à temps, à contre-temps, reprends, supplie, menace; sois patient, sois docte en tout ^. Quel solennel
1 Rom. X, 13-16. — 2 Rom. x, 17. — * Rom. i, 17. — * Matth. v, 14. 6 II Tim. IV, 1.
langage ! quels puissants motifs ! C'est en face de Dieu, c'est à la vue du redoutable tribunal, c'est en considérant et ce qu'a fait Dieu, et ce qu'a accompli Jésus- Christ, et ce que sont les âmes, et quel compte le prêtre rendra de son administration, que nous devons nous former sur la gravité extrême du ministère de la parole une juste appréciation. L'ordination confie au prêtre l'assemblée des fidèles, corps mystique du Christ dont il doit procurer la santé et ifiaintenir la vie. « Mais ignorez-vous que ce corps est sujet à plus de maladies, exposé à plus d'embûches que notre faible chair mortelle ? Qu'il se corrompt plus vite et se guérit plus lentement ? Quand nos corps sont malades, les médecins ont pour en rétablir la santé bien des secours différents : des remèdes, des instruments de chirurgie, un régime approprié, un air meilleur, jusqu'au sommeil, tout allège leur tâche. Pour le prêtre rien de tout cela : un seul moyen lui est laissé, c'est, après le bon exemple, la prédication. Voilà l'instrument, voilà la nourriture du malade, l'air à lui faire respirer, le remède à lui faire prendre, le fer et le feu à appliquer à ses plaies. La brûlure ou l'amputation sont-elles nécessaires ? c'est la parole qui opère seule. Où la parole est impuissante, tout le reste échouera. C'est elle qui relève l'âme de ses chutes, apaise ses tempêtes, lui retranche ses superfluités, lui communique les vertus dont elle est vide, pourvoit à toutes les exigences de sa santé ^. » Que deviendront donc les âmes que la parole sacerdotale n'atteindra plus ? .Que seront les paroisses^ où cette parole, glacée sur les lèvres du pasteur par la paresse, la dissipation, la pusillanimité, n'ira plus réveiller au
1 Sanct. Chrysost. De SacerdoL lib. iv, 3.
fond des iimcs la foi, le remords, le repentir, la crainte, l'espérance et l'amour? Et que deviendra le prêtre entre les mains duquel se seront perdus les fils de Dieu? Avec quel éclat retentit dans l'histoire ce cri désespéré et accusateur : « Varus, rends-moi mes légions ! » Quel autre cri pousseront Jésus-Christ et l'Église ? cri terrible dont l'éternel écho portera dans l'âme du prêtre maudit pour son silence un effroi et une désolation sans fin. Cette terreur du jour des comptes saisissait par avance le grand Apôtre, quand il s'écriait : La nécessité pèse sur moi : car malheur à moi, si je n'annonce pas VÈvangile ^ ! D'autre part, la pensée de son zèle et de ses incessantes prédications faisait sa joie, quand, avant de marcher à ses dernières souffrances, il disait au clergé de Milet et d'Ephèse : que m'importent les persécutions et les chaînes, pourou que j'accomplisse ma course et le ministère de'la parole que j'ai reçu du Seigneur Jésus pour prêcher l'Évangile de la grâce de Dieu'^ ? Aussi prêcher était toute l'œuvre de sa vie : J^e Christ ne m'a pas député pnur baptiser, mais pour prêcher : et c'est pour annoncer l'Évangile que j'ai été retiré ' du milieu du monde, et élevé aux honneurs de l'Apostolat.
3. Le prêtre prêchera donc avec un zèle que ne brisera aucune lassitude et que n'arrêtera aucun obstacle. Mais comment prêchera-t-il ? Sa prédication, répond le grand Apôtre, sera sérieuse, exacte, sainte.
Sérieuse. Elle construira l'édifice de la foi. Selon la grâce de Dieu qui m'a été départie, en sage architecte, j'ai posé le fondement^. Aucun sujet oiseux, aucun décousu dans la suite des prédications : un fondement solide :
1 I Cor. Lx, 16. — 2 Ad. xx, 'li. - 3 Rora. i, 1. - » I Cor. m, 10.
un exposé substantiel de la vérité catholique. Et voici le fond de toute prédication sérieuse : Aucun autre fondement ne peut être posé, hors celui qui a été posé, qui est Jésus-Christ*. Jésus-Christ est la fin et le centre de toutes choses : finis Christus 2. Jésus-Christ est le corps ^ des vérités divines ; toutes se rattachent à lui et tirent de lui leur force et leur éclat. Son incarnation, sa rédemption, ses mystères, ses sacrements, son jÉglise, ses commandements, ses promesses, ses menaces ; le péché qui l'a fait mourir, la vie divine qui l'introduit dans les âmes, les vertus qui l'y glorifient et l'y conservent, la gloire éternelle où il se découvre, l'enfer éternel où on le pleure à jamais : ses œuvres dans le temps, son avènement futur, sa splendeur dans la terrible et délicieuse pompe du dernier jour : quels sujets ! quels champs immenses offerts à la parole du prêtre ! Et le prêtre, désertant cette divine doctrine, irait perdre ses forces et trahir sa mission en des prédications frivoles d'où est chassée la croix du Christ * \ L'ambassadeur du Ciel se ferait élégant discoureur de morale humaine ; sorte de philosophe humanitaire dont la parole flotte incertaine entre le ciel et la terre, demandant au naturalisme contemporain ses émotions et ses effets ! Ah ! ce n'est pas là le Christ qui vous a été appris ^ ! Quant à moi, venu au milieu de vous, frères, je ne suis pas venu avec les discours sublimes de l'éloquence et de la philosophie : je n'ai fait profession parmi vous de savoir aiutre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié^. « Dieu est mort... fiprès cela, que me direz- Vous qui me touche? à un point donné de l'histoire, une régéné-
* I Cor. m, 10. — 2 Rom. x, 4. — a Goloss. 11, 17. - * I Cor. i, 17. -- » Ephes. IV, 20. — « I Cor. n, 1,2.
ration morale s'est accomplie dans l'humanité elle a pris naissance sur la montagne du Calvaire, au pied d'une croix où fut attaché nu, misérable et abandonné, celui qui se disait le Fils de Dieu et le fils de l'homme, envoyé dans la chair pour expier les péchés du monde et le ramener par ce sacrifice à la crainte et à l'amour de Dieu. Quiconque a détourné la tète de ce drame sanglant est demeuré ce qu'il était, un homme d'orgueil et de volupté ; quiconque le regarde après tant de siècles, y puise une vertu de transformation qui l'incline à devenir humble, doux, chaste, saint, ami de Dieu, et serviteur de ses frères, détaché de ce monde qui passe comme une figuVe, et l'œil ouvert avec une sereine joie sur l'aube blanchissante de l'éternité'. » Restons invariablement attachés aux grands objets du dogme et de la morale chrétienne. Posons comme fondement Jcsus' Christ 2, et bâtissons ensuite sur cette base divine, en or, en argent, en pierres précieuses ^. Tirons nos ressources d'une doctrine solide, puisée dans l'Écriture, dans les Pères, dans les théologiens ; méditée au pied de la croix, échaufifée à notre zèle, purifiée à notre abnégation, enflammée à notre amour de Dieu et des âmes. Arrière à jamais le bois, le foin, la paille'^, ces sujets frivoles ; ces doctrines creuses, ces étincelantes bagatelles, ces émotions malsaines tout empreintes de naturalisme, ces mille riens sacrilèges qui amusent, arrachent peut-être des applaudissements, mais n'éclairent, ne touchent, ne convertissent pas.
Exacte. Mets tous tes soins à te montrer un ouvrier.., maniant avec orthodoxie la parole de la vérité ^, — n'adul-
» Lacordaire, LXVl^ Conf. deN. D—^î Cor. m, 10. — »'l Cor. m. 12. — M Cor. m, 12. — « II Tim, u, 15.
téra7it pas la parole de Dieu <. Que le prêtre y prenne garde, « le dépôt » qu'il a reçu est « de grand prix ^ : » il parle la sagesse de Dieu s : il expose cette révélation faite par l'Esprit-Saint, l'Esprit qui scrute tout, même les profondeurs de Dieu ^. Quelle fidélité est exigée de lui ^ ! Qu'il écoute comment Dieu entend que ses pensées et ses paroles soient gardées par la terre : c'est l'Apôtre qui parle : Quand nous-mêmes, ou un ange descendu du ciel vous prêcherait autre chose que ce que nous vous avons prêché : qu'il soit anathème ! je vous rai dit, je vous le répète: si quelqu'un vous prêche autre chose que ce que vous avez reçu, qu'il soit anathème^.
Le prédicateur mettra donc tous ses soins à étudier profondément les matières qu'il expose au peuple, dogme ou morale. Il se résoudra à la plus minutieuse exactitude, non de errore"^, ne hasardant jamais ni une expression fausse, ni une décision douteuse, ni une preuve sans valeur, ni un exposé sans justesse. Dans les points dogmatiques la foi est en jeu ; dans les sujets moraux, la conscience des fidèles, que blesse également un laxisme sans règle ou une rigidité sans discrétion.
Enfin la prédication dn prêtre sera sainte ; et ici nous entendons par ce mot, que, digne de sa grandeur céleste, elle n'aura jamais un retour de complaisance vers la terre. En face de [Dieu, dans le Christ, nous parlons; ne nous occupant, mes bien-aimés, que de votre édification^. Voilà la prédication sainte, indépendante, humble, uniquement préoccupée de Dieu qui écoute, de
» II Gof . IV, 2. — 2 II Tim. i, 14. — ^ I Cor. ii. 7. — * I Cor. ii, 10. » I Cor. IV, 2. — 6 Galat. i, 8-10. — ' I Thessal. ii, 3. — « II Cor. XII, 19.
LE PllÈTRK Mi
.Tt''sus-Clii'ist au nom duquel elle se fait entendre, des âmes tju'elle veut convertir. La vainc gloii-e (!st, n'en doutons pas, l'une des plus délicates tentations du prêtre, et le ver rongeur de ses prédications. Tout en elTet l'entraîne à la recherche des applaudissements et de la célébrité : c'est l'irrésistible pente de la nature : c'est, pour ainsi parler, le fruit naturel de l'éloquence ; et qui ne sait combien y exposent encore l'engouement de l'auditoire, et les dangereuses sympathies dont il entoure ses préférés. Peu à peu, s'il n'y veille, le prêtre se fera l'esclave de ses auditeurs : il n'aura plus au cœur les magnanimes élans de l'Apôtre. Est-ce des hommes ou de Dieu que je cherche l'approbation ? Est-ce aux hommes que je cherche à plaire ? Mais si je plaisais au monde, je ne serais plus serviteur de Jésus-Christ '. Ah ! qu il mHmporte peu d'être jugé par vous, et par les hommes d'un jour ^\ Non, non, ce n'est pas la gloire qui vient des hommes que nous recherchons dans nos discours, choisis de Dieu que nous sommes, et dépositaires de l'Évangile '. Quand le prêtre ne poursuit plus dans la parole sainte qu'une proie à sa vanité, ou des auxiliaires à sa fortune, « ce glaive de l'Esprit, qui est la parole de Dieu '*, » se tourne contre la vérité qu'il avait mission de défendre, et fait au peuple et au prêtre lui-même deux profondes blessures. Elle est tristement vraie en tout temps, cette peinture de l'Apôtre ; Ils ne supporteront pas la saine doctrine : ils réuniront des docteurs à la parole flatteuse, chatouillant agréablement l'oreille : et détournés de la vérité, ils se porteront à des fables ^. Voilà, hélas ! trop souvent l'auditoire auquel nous avons affaire : avides
» Galat. I, 10. —2 I Cor. iv, 3. — U TUessal, ii, 4, 6. — > Ephes. .- 5 i\ Tim. IV, 3.
de ses applaudissements, nous sacrifierons la saine doctrine, la vérité, nous prêcherons des fables, des riens sonores et d'amusantes frivolités. Nous chatouillerons agréablement les oreilles. Arrondir une période, poursuivre un effet, rassembler à profusion les ornements, sera tout notre horizon oratoire. Nous descendrons plus bas, jusqu'aux paro/e5 d'adulation^. Les tonnerres qui réveillent les âmes ne jailliront plus de la chaire ; il n'en tombera sur un auditoire déchristianisé que les fleurs d'une éloquence toute mondaine sans vigueur comme sans fruits. Là ne s'arrêteront pas encore les désastres de la vaine gloire. Applaudis, nous nous enivrerons ; surpassés, nous serons mordus de l'envie ; délaissés, nous tomberons dans le découragement, et de là dans l'inaction et un funeste silence. L'orgueil seul nous soutenait ; l'humiliation nous anéantira, et ce prêtre qui devait prtV/ier à temps et à contre-temps^, ne sera plus, suivant la dure parole d'un prophète, « que le chien muet, impuissant à aboyer 3, » ou la sentinelle sans courage qui n'avertit plus des approches du danger ■*.
Une équivoque est ici à craindre. De ce qui précède faut-il conclure que le prêtre n'a nullement à se préoccuper de plaire à son auditoire, de s'insinuer dans sa bienveillance, de captiver sa faveur? Ce serait renverser, au profit d'une erreur, la doctrine et les exemples de saint Paul. Le même apôtre qui dit : Est-ce aux hommes que je cherche à plaire^'! nous ditaussi :je cherche, par tous les moyens^ à plaire à tous^; et ce qu'il ajoute nous montre le but et la nécessité de ses efforts : C'est,
* Thessal. ii, 5. — 2 II Tim. iv, 2. — 3 isaï. Lvr.ilO. — * Ezech. f. XXXIII, b. — « Galat,*: ifl. — « I Cor, x, 33.
LE PUÉTRE 175
dit-il, afin q'ii'ils arrivent, au salut*. 11 plaît, non pas qu'il cherche la gloire humaine^, mais parce qirune parole attachante fait plus sûrement la conquête des âmes. « Il demeure démontré, dit un docte et pieux auteur après avoir déroulé les témoignages des Pères, que l'orateur chrétien doit chercher à plaire, non pas précisément pour plaire, mais pour faire goûter la vérité aux hommes et, par cet innocent appât, les engager à en accepter plus volontiers les divins enseignements et à en pratiquer plus fidèlement les salutaires leçons. Ornatunonjactantersedprudenter utamur^. » L'orateur chrétien honorera donc le Verbe divin par les charmes et les splendeurs de l'éloquence, comme à l'autel l'Église revêt ce môme Verbe fait hostie de l'éclat et des richesses du culte. Il plaira par le fond des choses, toujours habilement appropriées à l'auditoire ; par la forme, qu'il saura rendre élégante sans recherche, douce et avenante sans mollesse, ornée sans profusion ni afféterie, mais à laquelle surtout il donnera la variété, la chaleur et la vie. Pour plaire, il corrigera soigneusement les défauts de maintien, de gestes, de prononciation : il évàtera l'emphase si ridicule du débit et des gestes, ou leur endormante langueur, ou leur fatigante monotonie, ou leur rusticité rebutante, ou leur affectation plus rebutante encore. Toujours noble, simple, naturel, il montera et s'abaissera avec la pensée, faisant passer tour à tour les âmes par le calme et l'émotion, leur laissant le loisir de savourer la vérité, puis les emportant soudait dans des saillies impétueuses et de pathétiques mouvO' ments.
' ICor.x. 33. —2 I Thess. ir. 6. —3 Hamou, Traité depreklic, p. 140.
Enseignant ainsi aux frères, vous serez un bon ministre de Jésus-Christ, nourri des paroles de foi et d'une solide doctrine * ; — et maniant comme il faut la parole de la vérité^.
IV. — Tel est le prêtre dans sa vie extérieure : au milieu des fidèles qu'il dirige ; en face du monde auquel il résiste; du haut de la chaire d'où il répand à flots sur les âmes, la lumière, la chaleur et la vie. Il nous reste à pénétrer dans la solitude où, durant les intervalles de ses fonctions, il se retire pour refaire son âme. Jetons un rapide regard sur ces heures solitaires, inconnues du monde, mais précieuses devant Dieu, et pleines, pour la terre, d'une merveilleuse fécondité.
Le prêtre est seul. Sa modeste demeure, bâtie au miUeu du monde, est cependant loin du monde. Comme ces solitudes des montagnes, où n'arrive qu'un lointain écho des bruits de la terre, à son seuil viennent expirer les agitations, le tumulte des affaires, le cri des fêtes, le tourbillon de la vie mondaine. Je suis crucifié au monde et le monde l'est à moi^ : des cadavres qui se touchent ! dit saint Chrysostome, sans se voir, sans se comprendre, sans s'aimer ; immobiles et insensibles l'un pour l'autre. Le prêtre n'e^î pas du monde^. S'il voulait y pénétrer, pour en jouir, Dieu et les hommes l'en chasseraient avec mépris.
Dans sa solitude, le prêtre prie. Son caractère de médiateur le suit partout, et quand il a cessé de parler à la terre du ciel et de Dieu ; descendu de la chaire ou de l'autel, lui aussi, comme son Maître, se retire pour prier,
ri Tim. IV, 6. — «Il Tira, ii, 13. — » Galat. vi, 14. — * Joaa.
LE l'IlKTHK 177
pour offrir les âmes au regard de la miséricorde, s'interposer entre elles et Injustice ; vivant toujours pour intercéder sans interruption*; -^passant les jours de sa vie mortelle à offrir des prières et des supplications^ ; — occupé à supplier, à prier, à faire des demandes, à rendre des actions de grâces pour tous les hommes^. A la prière, leprètre joint une méditation incessante, où il répare ses forces, illumine sa foi, réchauffe son zèle, enflamme son double amour de Dieu et des hommes et trouve le tré^r inépuisable des pensées et des émotions saintes dont il ira tout à l'heure enrichir la chaire ou le confessionnal. Enlevez cette méditation solitaire, l'âme sacerdotale est une fleur sans parfum, une idole ' sans vie, un glaive sans tranchant : c'est la lumière éteinte « et le sel affadi ^. » Aussi avec quelle force l'Apôtre la réclame du prêtre! Applique-toi à la lecture... Médite toutes ces choses: Restes-y absorbé: poursuis ces méditations saiis relâche : c'est en agissant ainsi que tu sauveras et toimême et tes auditeurs avec toi^; — nourri que tu seras des enseignements de la foi ''. S'il ne méditait pas, d'où tirerait-il sa piété ; et sans piété, que faire dans le sacerdoce ?jEa;erce-ïoi à lapiété, V exercice corporel sert à peu de chose, mais la piété est utile à tout; ayant les promesses de la vie présente et de la vie à venir ^.
Enfin, le prêtre étudie. « C'est aux lèvres du prêtre qu'on viendra demander la science de la loi ^. » Cette science, la plus profonde et la plus difficile de toutes, il y donnera les heures du jour que ses fonctions laissent libres et, s'il le faut, les heures de ses nuits. Veille à la
1 Hebr. vu, 25. — s Hebr. v, 7. —M Tira, ii, 1. — 4 Zach. XI, 17. — 5 Math. — 6 1 Tim. iv, 13-16. — ^ I Tim. iv, 6. — s i Tim. IV, 7, 8. — 9 Malac. ii. 7.
doctrine ' ; — applique-toi à la lecture^ : — Sois nourri de bonne doctrine^. Les théologiens qui la précisent, surtout les Pères qui la développelft et y ouvrent de si magnifiques horizons, seront l'objet constant de ses lectures. Mais le Livre des livres, le Livre sorti de la pensée et du cœur naêrae de Dieu, l'Écriture sainte, restera touj ours sa plus chère.et sa plus continuelle étude. « C'est le livre sacré entre les mains, que le sommeil le surprendra; c'est la page sainte qui recevra sa tète appesantie ■♦. » Là, sont accumulées toutes « les richesses de la sagesse et de la science de Dieu. » Là, sont toutes les armes, tous les remèdes, toutes les consolations, toutes les forces, toutes les joies. L'Écriture, comme la piéjé dont elle est la source, a les promesses de la vie présente et celles de la vie future, les saintes lettres peuvent finstruire pour le salut, par la foi qui est dans le Christ Jésus. Toute l'Écriture inspirée de dieu sert à instruire, à reprendre, à corriger, à former à la justice : par elle, Vhomme de Lieu sera parfait, prêt pour toute bonne oeuvre^. C'est l'Écriture encore qui, aux heures terribles où son âme succombe sous les douleurs de l'apostolat, verse au prêtre l'espérance, la force et la joie. Toute l'Ecriture a été composée pour notre instruction, afin que par la patience et la consolation qu'elle procure, nous conservions l'espérance^. Quand la terre, au lieu de le bénir, l'accable de ses froideurs et de ses dédains, le divin livre lui ouvre par avance « la cité meilleure'^, lui montre» le Dieu qui l'aime, qui le contemple et qui l'attend.
1 1 Tim. IV, 6. — 2 1 Tim. iv. — ^ I Tim. iv, 13. — '• Hiero. epist. — » II Tim. III, 15-17. — * Rom. xv, 4. — ^" Hebr. xi, 16.
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