Cor., n, 3. n Cor., i
veres, parce que, tout entier au spectacle de ces mines, il y fait ressortir la corruption de la nature, son impuissance au salut, sa dependance absolue de la grace. Conclure neanmoins du relief donne a ces verites que le christianisme de Paul n' etait qu'une foi sombre et chagrine, un calvinisme anticipe, c'est oublier que la mort.a la chair de peche 1 ne va pas pour lui sans resurrection ; qu'au-dessus de cette chair corrompue et corruptrice, il ne cessede montrer Jesus vivant dans ceux qu'il affranchit, son coeur palpitant en eux, et, de ce foyer eternel d' amour, la viechretiennes'epanchantlibre,radieuse, dans une paix qui sur passe tout sentiment 2 .
Ce calme surhumain ne manquait pas a 1'apotre ; si certaines sources de pures jouissances, la nature, les arts, paraissent lui &tre restees inconnues, si le monde exterieur ne lui etait que fumier 3 ., une joie grave, austere comme son genie, n'en demeurait pas moins le fond de son ame : c' etait le noble contentement de triompher de la Loi, du peche, de tout le vieil homme 4 ; Tassurance des biens eternels, par-dessus tout, le bonheur de ne plus vivre qu'en Jesus, et par lui d'entrer des ce monde en part de la vie divine 5 .
1 Rom., vm, 3.
2 Philip., iv, 7.
3 Id., in, 8.
< Rom., v, 1, 5; vi, 6; vn, 9; vm, 2.
5 Id., vm, 10-26.
Cette joie epuree, surnaturelle, remplit la lettre aux Philippiens et y eclate des le debut :
Je rends gr3.ce a mon Dieu toutes les fois que je me souviens de vous, et je ne fais jamais de priere que je ne prie aussi pour vous tous, ressentant une grande joie de ce que vous avez recu 1'Evangile et y avez persevere depuis le premier jour jusqu'a maintenant... Je vous aidans le coeur comme ayant tous part aux me'mes graces que moi, a mes lie'ns, a la defense et a 1'afferniissement de 1'Evaiigile. Dieu m'est temoin avec quelle tendresse je vous aime tous dans les entrailles de Jesus-Christ; et ce que je lui demande, c'est que votre charite" croisse de plus en plus en lumiere et en toute intelligence, pour que vous discerniez les choses excellentes, afin que vous demeuriez purs, que vous ne bronchiez pas jusqu'au jour du Christ, et que, pour la gloire et la louange de Dieu, vous soyez remplis des fruits de justice par Jesus-Christ .
Et que de sujets pour I'ap6tre de temoigner cette allegresse ! Sa captivite, loin de suspendre les progres de 1'Evangile, n'avait fait que les hater ; les predicateurs, inertes, timides avant sa venue, s'etaient enhardis a annoncer le Christ dans Rome. Tout dans cet elan etait pour le rejouir, jusqu'au zele des envieux qui ne publiaient la Bonne Nouvelle que par es y prit de pique et de rivalite. Pourvu que le Maitre fufglorifie, que lui importait ! Que lui importait, mdme a ce dessein, de vivre ou de mourir, 1'un et Tautre allant egalement a la gloire du Sauveur ; car vivre, pour I'ap&tre, c'etait laisser Jesus
vivre en lui, et mo.urir c'etait se degager des liens du corps, se trouver avec Jesus a jamais* Tout preferable que.futun telgain, Paul ne pouvait se dissimuler a quel point sa parole et son action etaient encore necessaires. Je le sais, declare-t-il aux Philippiens, je demeurerai et je res terai avec vous tons pour 1'avan cement et la joie de votre foi. Veillez seulenient a vous conduire d'une maniere digne de 1'Evangile du Christ, aim que, soit que je vienne et que je vous voie, soit qiie je demeure absent, j'apprenne que vous tenez ferme dans un s.eul et meme esprit, combattant ensemble d'une m^me ^,me. pour la foi de 1'Evangile.
L'apotre en venait doucement an -seul reproche que meritat 1'Eglise de PMlippes. Pour des causes si futiles qu'aucune mention n'en est faite, les esprits s^etaient divises, et le partage des sentiments avait produit celui des ames. Paul prisait tant 1'union que, pour la retablir parmi ses Philippiens, il fit appel a ce qu'ils avaient de meilleur, a la bonte, a la tendresse de leur coeur, mais surtout aux consolations goutees par eux dans la vie chretienne, au charme de 1'amour fraternel, au bonheur de se sentir unis par un m6me esprit, 1'esprit de Dieu.
Rendez ma joie parfaite, leur dit-il, en ayant meme pen see, mme amour, m^me ame, ne pensant qu^k urie seule et meme chose. Rien par esprit de parti ou par, vaine gloire ; mais que chacun en toute hurnilite croie les autres au-dessus de soi; que chacun ait egard, non a ses
propres interests, mais a ceux des autres. Soyez dans les memes sentiments oii a ete le Christ -Jesus : bien qu'il eut la forme (la nature) 1 de Dieu, il n'a point regarde cette egalite avec Dieu comme une usurpation 2 ; ils'estaneanti luime'me, en prenant forme d'esclave, se rendant semblable aux homines, reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au dehors; il s'est abaisse lui-mgme, se rendant obe*issant jusqu'a la mort et a la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu 1'a eleve et lui a donne un nom au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jesus tout genou flechisse dans le ciel, dans la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que Jesus-Christ est Seigneur a la gloire de Dieu le P^re 3 .
Offrant en exemple aux Philippiens et 1'hiimilite du Christ et sa glorification, Paul les exhorte a perseverer dans la foi en se livrant a Dieu, qui-opere en nous le vouloir et le faire. Heureux de croire an Christ, plus heureux encore de souffrir pour lui, ils sont des flamheaux pour le monde de t^nebres qui les entoure, ety repandent les clartes de la parole
signifiant, dans la langue philosophique des Grecs, la forme, ce qui fait qu'une chose est ce qu'elleest; ftop^ 0soO nous
'paralt ici synonyme de <fuai?, oficfa 6eou : 1'essence, la nature divine. Telle est 1'inJerpr^tation de S. Cyrille d'Alexandrie, de Theodoret, de S. Gregoire de Nysse, de S. Athanase, de S. Basile,
de S. Augustin, de S. Leon, de S. Thomas d'Aquin. Voir Corluy,
Spicilegiuvn^ dogmaticc-billicum, t. II, p. 66-71. Lightfoot,
Philippians, p. 125-131.
2 'ApTrayjio'i;, proprement, un butin, une proie, une gloire dent a aucun prix il ne doit se dessaisir.
3 Philip., n, 2-11.
de vie qu'ils portent en eux. C'est trop pen dire ; par les epreuves qu'ils partagent avec 1'apotre, persecutions, emprisonnements, ils sont devenus le sacrifice, les victimes de la foi,
S'il me faut, conclut Paul, repandre mon sang SUP votre oblation pour vous en assurer la gloire, j'en suis joyeux et je m'en rejouis avec vous tous. Pareillement, vous aussi, soy ez-en joyeux et rejouissez-vous avecmoi 1 .
Maisl'heure d'une immolation si genereuse n'etait point venue. L'apotre, nous 1'avons vu, en avait la secrete assurance; il esperait m&me bientot visiter Philippes ; en attendant, il se protnettait d'y envoyer Timothee, des qu'il le .pourrait. C'etait le plus aime deses disciples, le plus devoue aux Philippiens ; ,ceux-ci ne 1'ignoraient pas, car ils 1'avaient vu a I'o3uvre, uni a Paul d'esprit et de coeur , le servant dans la predication de 1'Evangile, commeun fils sert son pere 2 .
L'intention de I'ap6tre etait de ne remettre aux mains d'Epaphrodite qu'une courte missive, un billet de remerciement pour les Philippiens. II revenait pour le terminer aux voeux de joie du debut 3 , quand, interrompu par quelque incident, il se vit contraint d'en remettre rachevement a ua autre
1 Philip., n, 12-18.
2 Id., n, 19, 20, 22.
3 Id,, in, 1.
temps. Selon toute apparence, ilrecut, dans 1'intervalle, des nouvelles de Macedoine lui annoncant que des judai'sants approchaient de ce pays. Sans tre encore au coeur de Philippes, ces sectaires menacaient d'y porter le desordre, et d'autre part il y avait a craindre que, par opposition a leur rig-ofisme, certains fideles, enclins au relachement, n'y penchassent davantage. Ces diverses apprehensions s'emparerent si fortement del'apotre, quand il rappela Timothee pour lui dieter la fin du message, que, sans egard aux effusions de joie qui remplissent la premiere partie de la lettre, sans nul souci d'y accorder ce qu'il allait dire, il poussa un cri d'alarme tout semblable a celui qu'il avait jete aux Galates en pareil danger :
G-are aux chiens, aux mauvais ouvriers, aux mutiles 1 1 C'est nous qui sommes les .vrais circoncis, nous qui servons Dieu en esprit, qui mettons notre gloire dans le Christ Jesus et n'avons pas confiance en la chair. Bien quemoi, si jevoulais prendre avantage de la chair, m'appuyer sur elle, je le pourrais mieux que personne : moi, circoncis le huitieme jour, de la race d'Israel, de la tribu de Benjamin, Hebreu, fils d'H^breux. S'agit-il de la Loi? Je suis Pharisien.Du zele pour le judai'sme? J'ai persecute 1'Eglise. De la justice legale? Je suis irreprochable a cet
xaTaTO(J.'riV' '(\\ieis yap E^JJIEV -r\ itepttop-'fi. Leur circoncision faite sans vue de foi n'est qu'une mutilation inutile. Circumcisio quidem arte fit adrem purgandam et expoliendam; concisio Tero temere et cum destructione rei . Estius, in loco.
egard. Tous ces avantages, je les tiens, quand je regarde le Christ, pour une inferiorite. Je diraiplus : tout me semble perte, desavantage, depuis queje sais ce qu'a cle transcendant la oonnaissance du Christ Jesus, mon Seigneur. Pour son amour j'ai tout perdu, tenant toutes choses pour du fumier, afin de gagner le Christ, afln de me trouver en lui, ayant non ma propre justice, celle qui vient de la Loi, mais la justice qui nait de la foi dans le Christ, la justice qui vient de Dieu par la foi. Ce que je veux, c'est le connaitre, lui (le Christ), et la puissance desa, resurrection et la communion a ses souffrances, c'est me conformer a sa mort, afin de parvenir en quelque maniere a la resurrection des morts. Non certes que j 1 aie deja regu le prix que j'espere, maisje poursuis ma course, tachant d'atteindre la QU le Christ rn^a destine en me prenant. Non, freres, je ne pense pas avoir encore atteint ou je tends; tout mon souci est d'oublier ce queje laisse en arriere et de tendre constamment vers ce qui est en avant. Je cours droit au but, a la vocation celeste ou Dieu nous a appeles dans le Christ Jesus 1 .
C'est pour mi petit nombre cle fldeles que Paul s'etendait ainsi sur la necessite de rammer la ferveur de Tesprit, car en general les, Phiiippiens, fermes dans le Seigneur , demeuraient digues de leur apotre, ses tres chers et bien-aimes freres, sa joie et sa couronne 2 >>. Sa douleur n'en etait que plus vive 4 voir une Eglise, accomplie d'ailleurs, defiguree par quelques tacliss ; elle s'exhala en^cette plainte touchante :
1 Philip., ni, 2-14.
2 Id., IV, 1.
PREMIERE CAPTIVITEDE S. PAUL 31
II en est .plusieurs dont je vous ai souvent parle, et dont je vous parle encore avec larmes, qui marchent en ennemis de la croix du Christ, dont la fin est la perdition, dontle dieu est le ventre, la gloire dans leur honte, qui n'ont de pensees que pour leschoses terrestres. Pour nous, nous sommes deja citoyens du.ciel; et c'est de la aussi que nous attendons le Sauveur Notre Seigneur Jesus-Christ, qui transformera notre corps, tout abject qu'il est, afin dele rendre conforme a son corps glorieux, en vertu de ce pouvoir qu 1 !! a de toufcs'assujettir 1 .
Paul revint a nouveau dans cette fin de lettre sur les divisions qui troublaient Philippes. Les femmes, dont on sait 1'influence en Macedoine 2 , avaient dans ces querelles, apparemment plus bruyantes que serieuses, .une part principale ; deux d'entre elles surtout, EvhodieetSyntyclie, s'ymontraientobstinees. L'apotre n'en gardait pas moms un reconnaissant souvenir de ces chretiennes, car, venues des premieres a la foi, elles 1'avaient seconde dans ses predications 3 ; il ne se borna point a leur prcherrimion, il recommanda ce ministere d'apaisement a toiis ses com'pagnons d'apostolat dans PMlippes, a Epaphrodite qui emportait sa lettre, a Clement 4 , a
1 Philip., in, 18-21.
2 S. Paul, ses Missions, chap, v, i.
3 Philip., iv, 2-3.
4 Le Clement ici nomine est-il l'evque de Rome, troisieme successeur de saint Pierre, dont nous possedons une lettre adressee aux Corinthiens? Toute 1'antiquite le suppose, a la suite et probablement sur Tautorite d'Origene (In Joann., i, 29). Eusebe, Historia
nombre d' autr.es dont les noms etaient ecrits dans le livre de vie . Un mot resumait ce que demandait Paul pour remettre les cpeurs en paix et joie : La modestie , modestie de pretentions, d'ambition, 1'oubli de soi et de ses droits pour ne songer qu'a la charite, au devouement et au sacrifice :
Que tout ce qui est vrai, ajouta-t-il, tout ce qui est venerable, juste, pur, aimable, de bonne renommee ; s'il'est quelque vertu, un louable dessein ; que toutes ces choses occupent vos pensees,.et le Dieu depaix seraavec vous .
, Paul renouvelle, en terminant, ses remerciements aux Philippiens, mais sans leur cacher qu'il avaitpu les soupconner d'oubli. Puis avec une delicatesse charmante : C'est sans doute 1'occasion qui vous aura manque, dit-il, non le souvenir . Enfin, la venue d'Epaphrodite a dissipe tout nuage ; il leur en donne 1'assurance :
ecclesiastic a, HI, 4, 15. S: Epiphane, Adv. Hceres, xxvn, 6. S. Jer6me, de Vir, Illust., 15. Adv. Jovin., i, 11. Cette identification ne laisse pas neanmoins de preter a des objections serieuses. Le Clement de 1'JEpltrede S. Paul appartient a 1'eglise de Philippes, 1'auteurde 1'Epitre aux Corinthiens acelle deRomel Rien n'indique, qu'avaut de devenir evdque de cette ville, ce derriier ait veau dans une autre chretiente. Les traditions primitives d'ailleurs font de Jui un disciple, non de S. Paul, mais de S. Pierre. (Tertullien, De Prescript., 32. Origene, Philoc., 22, etc.)- N'est-il pas a craindre que, le nom de Clement etant fort commun a cette epoque, Origeive et les ecrivains posterieurs aient confondu deux personnages distincts ? (Voir Lightfoot, Philippiaris, p. 166 et suiv.).
PREMIERE CAPTIVITE DE S. PAUL i 33
Je me suis grandement rejoui dans le Seigneur de ce .que, votre amitie pour moi refleurissant, maintenant enfln vous avez pense a moi. Vous y pensiez sans doute, mais 1'occasion vous manquait de le temoigner. Ce n'est point le besoin qui me fait parler ainsi, car j'ai appris a me contenter de ce que j'ai. Je sais tre pauvre et je sais avoir du superflu. Ayant tout eprouve, je suis fait a tout, a gtre dans 1'abondance ou dans les privations. Je puis tout en celui qui me fortifie, Vous avez bien fait neanmoins de prendre part a mon affliction. Car vous savez, Philippiens, qu'au commencement de ma predication parmi vous, quand je quittai la Macedoine, nulle autre Eglise ne m'a fait part de ses biens, et je n'ai rien rec.u que de vous seuls ; deux fois a Thessalonique vous m'avez' envoye de quoi subvenir ames besoins. Cen^stpas que je recherche vos dons, mais je desire le fruit abondantque vous en tirerez. Or, maintenant j'ai amplement de tout, et je suis dans 1'abondance ; je suis comble, ay ant recu d'Epaphrodite ce que vous m'avez envoye; c'est un parfum de bonne odeur, une hostie agreable a Dieu et bien accueillie de lui; et mon Dieu subviendra pleinement a tous vos besoins en proportion de ses richesses, glorieusement, dans le Christ Jesus. A notre Dieu et Pere soit la gloire aux siecles des siecles. Amen i .
Justement fiers d'un tel remerciement, les Philippiens le communiquerent aux Eglises de Paul qui les avoisinaient ; et bien qu'il ne s'y trouvat aucun expose de doctrine comparable aux enseignements des grandes Epitres, toutes les fraternites conserverent pieusement cette lettre, car ils y.retrouvaient
i Philip., iv, 10-20.
leur apfttre dans ce .charme de noblesse et de generosite qui lui gagnait les cceurs. Comme toujours, Paul s'y monfcrait jaloux de son independance, se confiant a 1'amitie toutefoisjusqu'a en accepter, a en attendre de genereux secours ; attentif a ennoblir cette sujetion par la courtoisie et la dignite de sa reconnaissance, maisplus soucieuxencore de vider son ame de tout inter^t personnel, de tout egoisme. Le renoncement, unjojeux oublide soi pour sesfreres, pour Jesus, est la vertu exaltee de preference en cette Epitre. Paul semble y ramener tout le cliristianisme, et a bon droit, car le Christ ayant pousse 1'amour jusqu'a s'aneantir, a mourir pour 1'homme, son coeur qui bat en tout fidele aspire toujours aux me~mes sacrifices, a la m^me charite. Pour user des termes mdmes de I'ap&tre, le chretien ne pent plus , aimer que dans le cceur de Jesus l ,.
Philip., i, 8.