II. LA PREMIERE LETTRE DE S. PIERRE
La persecution de Neron a laisse peu de traces authenticities dans Rome. On ne voit pas trop, en effet, sur quelle autorite certaines traditions rappor-
confessio produisait des effets tres graves pour le prevenu ; des qu'elle ayait eu lieu, il n'y avail plus de defense possible, et le secours d'un avocat devenait inutile. La peine edictee par la loi devait tre prononcee, et les jurisconsultes romains disaient, avec leur energique concision, que la condamnation etait 1'oeuvre de Taccuse lui-meme. Contessus pro judicato est, qui quodammodo sua sententia damnatur . Guerin, op. cit., p. 722. II est a remarquer que les Chretiens se sont pares, comme d'un titre de gloire, de ce uom de confessi, confesseurs de la foi, quand ils avaient affirme leur croyance devant le magistral. Poursuivis pour sacrilege, lesemajeste, ou tout autre delit, ils ne 1'eussent certainement point fait, car la confessio se fut alors appliquee a ce delit, et uon point a la foi chretienne . Id., note '.1.
1 Sulpice Severe, Ohron., n, 41.
2 Les edits imperiaux ne demeuraient obligatoires que pendant le regne du prince qui les portait ; mais ils se trouvaient parfois confirmed soil par le Senat, soil par le nouvel empsreur. Daremberg, Dictionnaire des Antiguites, EDICTUM, p. 461.
tent a ces premiers temps la mort de martyrs en plusieurs villes d' Italic 1 . Les plus illustres de ces confesseurs sont ceux de Milan : S. Gervais et S. Protais, S. Nazaire et S. Celse. L'invention et la translation de leurs reliques au rv e siecle, la veneration dont les entourerent S. Ambroise et S.' Augustin mirent le nom de ces saints en grand eclat 2 , mais nulle part, dans les ecrits contemporains de ces solennites, nous ne voyons qu'on fit remonter leur supplice aux jours de Neron. La tradition qui leur assigne cette date n'apparait qu'au vi e siecle ; sur quel fondement repose-t-elle ? nous 1'ignorons, car au siecle precedent, Paulin, ecrivant la vie de S. Ambroise, declare n' avoir pu decouvrir en quel temps S. Nazaire fut martyrise 3 .
La seule region de 1'empire ou nous relevons des indices certains de persecution est I'Asie-Mineure, notamment les Eglises de cette contree auxquelles s'adresse la premiere Epitre de S. Pierre. Nous tenons en effet pour avere que 1'apotre con cut cette lettre, a dessein de soutenir les fideles dans les epreuvesqui suivirent les massacres de Rome. Tout
1 S. Paulin et S. Torpete, a Pise; S. Remain, 4 Nepi; S. Ursicin, S. Vital; S l <! Valerie, a Ravenne; S. Hermagpre et S. Fortunat;a Aquilee. Voir Tilleraont, Memoires pour servir a Vhistoire ecclesiasticjue, t. II, PERSECUTION DE L'ECJLISE PAR NERON, et les notes in, iv, v, vi.
2 Tillemont, Memoires,, t. II. s. GERVAIS ET s. PROTAIS. s, NA- ZAIRE ET s. CELSE.
3 Patroloyice latince (Ed. Migne), t. XIV, p. 38.
concourt a lui attribuer cette destination. Pierre, en 1'ecrivant, avait evidemment sous les yeux FEpitre aux Ephesiens ; il s'en souvient et s'en inspire ; sa lettre n'est done pas anterieure a 1'an 64. D'antre part, il y fait les allusions les plus manifestes a une persecution autrement grave que les seditions dont nous avons constate 1'existence sur les pas de S. Paul, en Galatie, en Macedoine, a Corinthe, a. Ephese, a Jerusalem.
Les plustumultueux de ces soulevements n'avaient qu'un caractere passager et purement local. Presque toujours, reloigneraent de I'ap6tre et de ses compagnons suffisait a les calmer. L'epreuve ou Pierre nous montre 1'Eglise a 1'apparence, au contraire, d'une persecution qui menace 1'ensemble des provinces asiatiques, le Pont, la Galatie, la Cappadoce, 1'Asie proconsulaire, la Bithynie 1 . C'est trop peu dire, puisque le texte ajoute que, dans le monde entier ou Rome commande, les fraternites chretiennes sont en butte aux ni^mes afflictions 2 ; partout il leur faut comparaitre en justice, y repondrea ceux qui leur deman dent raison de leurs esperances 3 . Le conseil, donne ici aux fideles, de presenter leur defense respectueusement, avec douceur et retenue 4 , indique bien que Tap6.tre a
1 i Petr., i, 1.
* Id., v, 9.
1 Id., ni, 15.
/ Id., in, 1(5.
en vue ces -magistrals de 1'empire qu'il recommande si instamment d^honorer. Soyez soumis ait roi qui est au-dessus de tous, aux gouverneurs envoy es par lui pour punir ceux qui font le mal et pour louer ceux qui font le bien 1 . Nous ne trouverions pas dans les lettres apostoliques anterieures aux- massacres de Rome, d' exhortations si precises sur la conduite a observer devant les tribunaux. On pent done en conclure a- la fois, et que des poursuites furent exercees dans la vaste etendue de 1'empire, et que la lettre de S. Pierre aux Chretiens d'Asie date du temps de ces persecutions 2 .
Pierre marque qu'il ecrit deRome, designee, dans sa lettre, par I'expression symbolique de Babylone. II n'est guere possible, en effet, de prendre ce dernier nom a la lettre et d'y voir Fan ti que cite de 1'Euphrate. Quelle vraisemblance que 1'apotre aitpousse si loin, jusqu'a line ville alors deserte 3 , et que venait de quitter un dernier reste de Juifs attache a ses
1 i Petr., ii, 13-14.
2 S. Pierre, dans cette lettre, exhorte les fldeles a ne point rougir du nom de Chretiens pour lequel ils souffrent ; a opposer leurs bonnes oeuvres a ceux qui les traitent de malfaiteurs . M^mes expressions se retrouvent dans les recits que les historiens romains font de cette persecution. Qutesitissimis psenis affecit eos, quos per Jlagitia invisos vulgus Christianas appellabat . Tacite, Annal., xv, 44. Afflicti suppliciis suat Christian!, genus hominum superstitionis nove et maleficce. Suetone, Nero, 16. Ce sont la de curieux rapprochements, mais il nous paraitrait excessif d'en deduire exactement une date pour la lettre apostolique.
3 Strabon, xvi, i, 5. Pline, Histor. Nat., vi, 26.
mines l ? De fait, les Eglises de Mesopotamie, attentives a se prevaloir d'origines apbstoliques, n'ont jamaisnomme Pierre parmileursfondateurs. Comme Papias, Clement d'Alexandrie, Eusebe, S. Jerome 2 , toute 1'antiquite, elles reconnaissaient que la Babylone de cette Epitre est la ville, alors reine du monde, dontl'impiete dissolue rappelait lacapitale d'Assyrie, tant de fois maudite par les prophetes. Chretiens aussi bien que Juifs usaient de ce nom mystique pour fletrirpluslibremententre euxle foyer de corruption ou ils etaient contraints de vivre : la Bete aux noms de blasphemes , la grande Babylone, la mere cles prpstituees et des abominations de la terre 3 . II etait naturel, dans les circonstances ou Ton se trouvait alors, que Pierre n'indiquat sa residence qu'a demi mot. Eloigne de Rome durant les massacres d'aout, il y etait revenu au bruit du desastre, pour ranimer les restes sanglauts de son Eglise, mais il n'echappait a la police romaine que par le secret qui le couvrait.
Sa parole, en ces jours d'epreuves, a pour nous d'autant plus d' eclat qu'elle sort de 1' ombre ou nous avons du laisser le chef de 1'Eglise, pendant une periode d'environ dix ans. La part qu'il prit a 1'Assemblee de Jerusalem et son debat d'Antioche
1 Josephe, Antiq. jud., X"VIII, ix, 8.
2 Eusebe, Htst. eccles., 11, 15. S. Jer&me, De vir. ill., 8.
3 Apoc., XIY, 8.
avec Paul sont les derniers faits qui aient trait a lui dans nos Livres Saints ; nous nous sommes efforces de suppleer leur silence, a 1'aide des traditions de Rome, rnais sans nous dissimuler la part de 1'incertitude et de la conjecture dans ces documents l . Le terrain redevient ici plus ferme, car I'authenticite dela premiere Epitre de S. Pierre n'est mise en doute que par des critiques de parti pris, et nous venons de voir avec quelle vraisemblance cette lettre s'ajuste aux jours de la premiere persecution. Le soin de porter aux Asiatiques 1'ecrit de Pierre fut confie a Silvain, le cooperateur de Paul dans sa seconde mission 2 . Qu'etait devenu ce disciple, depuis le temps ou nous 1'avons vu pour la derniere fois a Corinthe 3 ? Nous avons donne alors comme probable qu'ayant suivi 1'apotre des gentils a Jerusalem, il y resta, quand celui-ci partit pour visiter une troisierne fois 1'Asie Mineure 4 . Mais Silvain avait mene une vie trop active, il restait trop imbu des idees de Paul sur le libre essor de la foi pour se plaire au sejour de communautes a demi judaiques, etroites, closes a tout progres. Nous ne saurions admettre que, changeant soudainement de pensees et de desseins, il n' ait plus rien vuen dehors
1 Voir S. Pierre, chap, xvni, LE MINISTERS DE s. PIERRE A B.OME.
2 Act., xv, 40.
3 id., xvni. 5.
* Voir S. Paul, ses Missions, chap. ix.
de Jerusalem, et s'y soit renferme pendant une dizaine d'annees (de,55 a 64). Le zele de Fapostolat le ramena bient&t en terre paienne, aux chretientes qu'il avait evange'lisees avec S. Paul. Peut- 6tre re$ut-il de celui-ci mission de veiller sur ces communautes, d'Mre leur guide et leur protecteur. Peut-tre egalement Pierre lui conn* a-t-il les mmes fbnctions pour ses Eglises de Bithynie, du Pont, de la Cappadoce. Quoi qu'il en soit, nous savons par 1'Epitre apostblique que Silvain se trouyait alors aux c6tes de Pierre, et qu j il fut charge de porter son message *. II nous semble legitime d'en inferer que ce disciple etait, plus qu'aucun autre, en rapport avecles chretientes d'Asie; rien n'emp^che m^me de croire qu'en leur nom il etait venu informer les chefs de 1'Eglise de la persecution menacante, et chercher pres d'eux lumiere et force d'ame.
Paul, parti pour 1'Espagne, n' etait plus la pour repondre aux alarmes de ses fideles. Pierre seul restait, en situation, disons plutot en obligation d'exercer sa suprematie, de se montrer pere et pasteur des chretientes de Paul aussi bien que des siennes. Pour la premiere fois, nous le voyons ici user pleinement de ce droit que lui avait confere le Sauveur en 1'etablissant chef de toute PEglise. Mais 1'heure en etait venue, car la regie poseepar les apotres eux-m^mes de ne point batir sur le
1 i Petr., v, 12.
fondement d'autrui l , opportune au debut, importait moins, clepuis que les chreti elites, ay ant pris forme et consistance, avaient leur vie en propre. Cinq ans auparavant, "Paul s'en.affranchissait deja en ecrivant son Epitre aux Remains. Depuis il n'avait pas hesite, durant ses deux ans de captivite, a evangeliser Rome, bien qu'ils'y.trouvat sur le domaine de Pierre. Celui-ci en usa de meme a regard desEgiises d'Asie, et d'autant plus librement qu'il sentait son union avec I'apotre des gentils de plus en plus etroite. Pierre, en effet, aimait ce coeur genereux, ce genie si different du sien, mais plein du Christ, leur commune vie. A ce titre, les Epitres de Paul, son frere bieri-aime 2 ^ lui etaient particulierement cheres ; il les meditait profondement, car la parole de 1'apotre lui semblait parfois difficile a penetrer 3 . II ne laissait pas de s'y attacher, de s'en inspirer mme^ et si visiblement, qu'a entendre certains critiques, de nombreux passages de sa premiere lettre ne seraient que des emprunts fails aux ecrits de Paul. C'est la exceder et tirer deTEpitre apostolique plus qu'elle ne donne a qui Finterprete de droit sens et hors de toute preoccupation. Sans doute, nous y trouvons defrappantes affinites avec le style de Paul; ca et la
1 Rom., xv, 20.
2 ii Petr., in, 15.
, 3 Id., m, 16.
me"mes expressions, mmes tours de phrase, me"mes conseils de morale cloimes en termes semblables 1 . II suit evddemment ,de ces conformites que Pierre garde en memoire les paroles de Papotre des gentils etqu'il seles approprie a 1' occasion; ilestmeme vraisemblable qu'il avait alors sous les yeux les Epitres aux Romains et aux Ephesiens 2 , car entre ces deux ecrits et la lettre de Pierre de curieux rapports sont a relever ; mais si loin qu'on pousse ces rapprochements, 1'ceuvre du chef des apotres n'en demeure pas moins personnelle ; les phrases memes empruntees a S. Paul prennent sous sa plume un tour particulier ; il les frappe a nouveau, et de son empreinte 3 .
1 On trouvera de longues listes de ces rapprochements dans les Commentaires de Meyer et de De Wette, le dictionnaire de la Bible de Schenkel, iv, p. 496 et suiv.
2 i Petr., i, 3: Ephes., i, 3. i Petr., i, 14: Rom., xn, 2. i Petr., i, 21 : Rom., iv. i Petr,, n, 1, 2, 5: Ephes., n, 3; Coloss., m, S; Rom., xii, 1. i Petr., n, 6, 7 : Rom., ix, 33. i Petr. n, 10 : Rom., ix, 25, 26. i Petr., n, 13 : Rom., xm, 1-4, i Petr., n. 16 : Gal., v, 13. i Petr., n, 18 : Ephes., vi, 5. I Petr., n, 24 : Rom., vi, 18. iPetr., in, 1 : Ephes., v, 22. i Petr., in, 9 : Rom., xn, 17. i PetrJ, iv, 10, 11 : Rom., xn, 6, 7. i Petr., T, 1 : Rom., vin, 18. i Petr., v, 5 : Ephes., v, 21. i Petr.,v, 8 : i Thess., v, 6. i Petr., .v, 14 : i Cor, xvi, 20.
3 Ainsi vivre a'Dieu de S. Paul : ^wvTai; TU 6sw devient dans S. Pierre : vivre a la justice : T-Q Sixaiouuv^ ^T|Orti)[jLv. (Rom., vi, 11 : i Petr., n, 24); l'oDeissance a la foi : si? u-iraxor.v TuVcsw? Toheissance a la verite : iv VQ inta-/^ T% dtX^Osia? (Rom., 1, 5 : i Petr., i, 22); les choses cachees du coeur : TIX -/tpuTctii -sf^ xGtpSta? ; 1'homme cache du coeur : 6 xpun:T;6? tf,s
i;. (i Cor., xiv, 25; i Petr., m, 4).
Du reste plus encore que 1'expression, la pensee demeure originale chez Pierre; le christianisme, tout en lui apparaissant dans la m6me lumiere qu'a Paul, estpresente dans ses Epitres sous un autre jour. Un mot resume pour lui 1'Evangile : la gra"ce, la vraie gra" ce de Dieu l . Nous le verrons, dans sa seconde lettre declarer ce qu'il entend par ce don celeste : une participation a la nature divine 2 ; des maintenant, il ne fait guere quecommenter cette definition, la plus exacte d'ailleurs, la plus complete qui puisse etredonnee de 1'etat surnaturel. Les premiers rayons de cette grace se devoilent a ses regards dans la predestination du Christ et la vocation dupeuple elu 3 ; mais c'est dans la resurrection du Sauveur qu'il en voit le plein eclat. Ce mystere glorieux devient pour lui le foyer d'ou rayonne toute lumiere et toute vie : regeneration de 1'llme, baptme, foi, esperance, merite, pouvoir de glorifier Dieu 4 . En d'autres termes, le Christ que Pierre adore et proclame, c'est moins le Jesus de Bethleem, de Nazareth, des trois annees du ministere evangelique que le Christ sorti du tombeau, le Christ de la gloire et de Teternite. Dans la Passion mme, il ne voit que le divin ressuscite, et de prefe-
1 i, Petr., v, 12.
2 ii Petr., i, 4.
3 i Petr., i, 10-12, 20.
^ Id., i, 3, 21; in, 18-22; iv, 13; v., 1.
rence le montre vainqueur de la mort, ouvrant les portes de 1'enfer, montant au ciel, assis a la droite de Dieu, et y tenant sous sa main, anges, dominations, puissances * . Lesyeux fixes sur ce couronnement de la vie de Jesus, Pierre est tout aux visions de Favenir, a Fesperance, a 1'eternite si proche.dans sa pensee : , que pour soutenir ses fideles dans la presente persecution, il leur rappelle sans cesse qu'ils ne sont ici-bas que des etrangers sur une terre d'epreuve; des passagers, qui tendant a la patrie, y touchent deja 2 .
Cesvues de foi, constamment mMees de conseils pratiques sur les vertus chretiennes, font de 1'Epitre de S. Pierre moins une osuvre didactique qu'une sorte d'homelie, une sublime et touchante exhortation a la souifrance, au martyre. Inutile d'y chercher distinctes, comme dans les lettres de S. Paul, une partie.doctrinale suivie d'une atitre, consacree aux preceptes moraux. Tout y va, continumentet de libre allure, a un mdme objet, a relever, atremper les courages en vue de la persecution. A dessein nous insistons surl'origmalite de cet'ecrit inspire, parce qu'elle est de nos jours plus contestee : toutefois, ce que Pierre semble bien devoir a 1'apotre des gentils, c'est la forme exterieure donnee a sa lettre ; la phrase ample, chargee d'incises de telle importance
1 1 Petr., in, 22.
2 Id., n, 11.
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et si pleines de lumiere, que le regard s'y arre"te, distrait de la pensee principale ; les saluts qui, avec tant de majeste, commencent et terminent la lettre ; les doxologies, on s'epanche 1'adoration reconnaissante de I'ecrivain.
Une de ces belles louanges a Dieu ouvre FEpitre, et en mo ntre la doctrine telle que nous venons de Texposer.
Beni soit Dieu et le Pere de Notre Seigneur Jesus Christ, qui, selon sa grande misericorde, nous a regeneres pour uue vivante esperance, par la resurrection de Jesus- Christ d'entre les morts, pour un heritage incorruptible, sans souillure, infietrissable, lequel est reserve dans les cieux a vous que la puissance de Dieu garde par la foi pour vous faire jouir du salut ' . . .
A la pensee des desseins misericordieux du Pere eternel, de Jesus, s'approchant des ames pour y epancher sa vie, le premier mouvement de Pierre est un transport de joie et de gratitude envers le divin Sauveur :
Vous 1'aimez, dit-il a ses fideles, quoique vous ne 1'ayez jamais vu; vous croyez en lui, quoique maintenant encore vous ne le voyiez pas ; et c'est la ce qui vous fait tressaillir d'une joie ineffable, pleine de gloire, et remporter le salut de vos ames, fin et prix de votre foi 2 .
1 i Petr., i, 3-5.
2 Id., i, 8, 9.
Ce sal tit que les prophetes ont hate de tons leurs voeux 1 ., que les anges monies nous envient, est de prix assez haut pour concentrertoutesnosesperances, les tenir en constant eveil, nous inciter a devenir saints comme le Dieu qui nous appelle. Pierre ramene cette saintete a deux principaux devoirs : tenir nos ames pures par une tendre obeissance au Seigneur ; aimer nos freres, sans hypocrisie, d'une charite ardente et qui parte dii fond du cosur 2 . L'apotre en viendra bient( A )t au detail de ces vertus qui renferment toute la perfection chretienne, mais il rappelle d'abord a ses fideles sur quel fondement inebranlable ils doivent 1'edifier :
Regeneres non d'une substance corruptible, mais d'une incorruptible, par la parole deDieu qui vit et demeure eternellement 3 , ils trouvent dans le Seigneur une ferme assise, la pierre mattresse, vivante, au contact de laquelle euxaussi, devenantpierres vivantes, entrent dans la structure de 1'edifice 4 . Ainsise forme 1'Eglise : unemaison spirituelle, un sacerdoce saint, afin d'offrir a Dieu des sacrifices spirituels qui lui soient agreables par Jesus-Christ 8 >>. Tous dans cette union au Sauveur
1 i Petr., i,10-12.
2 Id., i, 22,
3 Id., i, 23.
^ Id., n, 4, 5.
s Id., n, 5.
participent en quelque mesure a ce qu'est leur divin chef : a tous, Pierre adresse ces paroles :
Vous tes une race d'elus, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple'que Dieu s'est reserve en propre, afln que vous publiiez les grandeurs 1 de Celui qui vous a appeles des tenebres a sa merveilleuse lumiere 2 .
Attaches du regard a cette vision celeste, a 1'eternelle patrie, iis n'ont qu'a passer ici-bas comme des etrangers et des voyageurs, rejetant les desirs charnels qui combattent centre Fa" me 3 , se gardant, avec plus de vigilance que jamais, dans cette marche a travers un monde qui de toute part leur devient hostile, persecuteur.
Ayez done une conduite honnMe parmi les gentils, poursuit 1'apotre ; ils vous accusent d'etre une secte malfaisante 4 ; faites qu'aujour ou ils vous examineront 5 ,ils soient contraints deglorifierDieu, a la vue de vos bonnes oeuvres . Et il entre en long
i T&; dpeTd; : litteralement les vertus , c'est-a-dire Faction toute puissante efc misericordieuse de Dieu.
8 i Petr., u, 9.
3 i Id., n, 11.
4 Ka/coTTOttov. Nous avons fait observer plus haut queSuetone s'exprime en semblables termes. Superstitionis novee et inaleficce . (Nero, 16).
5 'Ev '/ifJLspa iiricrxoir% : in die visitationis. Diem visitatjonis CEcumenius, Aria Montano suffragante, exponit inquisitionem hominum mundanorum, scilicet eorum qui male de Christianis loquebantur . Cette interpretation d'CEcumejiius est- regardee par Estius comme tres plausible.
detail de ces actes de vie chretienne : soumission a toute autoritd etablie, a 1'empereur maitre supreme, aux gouyerneurs delegues par lui ; obeissance d'hommes litres toutefois, lesquels, affranchisparle Christ, ne demeurent esclaves que du devoir, de la vertu, de Dieu : Honorez done tous les homines, aimez tous les freres, craignez Dieu, respectez le roi : . Nulle condition, aucun etat n'est oublie : Esclaves, soyez soumis a vos maitres avec toutes sortes de respects, non seulement a ceux qui sont bons et doux, mais me" me a ceux qui sont rudes et facheux. Que si, faisant le bien, vous souffrez injustement, souvenez-vous que c'est a cela que vous ^tes appeles, que le Christ, souifrant pour vous, vous .laisse un mo dele, afin que vous marchiez sur ses pas. . . lui qui, lorsqu'on Toutrageait, ne rendait pas 1' outrage. . . mais s'en remettait a celui qui juge justement 2 ,
Bt vous, femmes, soyez soumises a vos maris, gagnezles a la foi, s'ils en sont eloignes, sans les fatiguer de paroles, rien que par la purete de votre conduite. Parez en vous non Fexterieur, par la frisure des cheveux, les ornements d'or, la beaute des ve*tements; mais parez I'iiomme invisible, cache dans le coaur, par la purete
i i Petr., ii, 12-27.
* IlapeSiSou 81 -c< xptvovTi Swaiw;. Sensus igitur grsecse lectionis est :~Christus non seipsum vindicabat, sed tradebat seu committebat causam suam Deo, qui juste judicat, judicandam et vindicandam . Estius, in loco.
incorruptible cTun esprit doux et paisible, qui est de si grand prix devant Dieu... Pareillement vous, maris, vivez sagement avec vos femmes; traitez avec honneur ce sexe plus faible, lequel est comme vous heritier de la grdce qui don ne la vie l .
Enfin qu'il y ait entre vous union de sentiments, bonte compatissante, fraternite, charite misericordieuse, humilite. Ne rendez point le mal pour le bien, ni outrage pour outrage, n'y repondez que par des benedictions, car c'est a cela que vous avez ete appeles 2 .
C'etait nioins la un ideal de perfection aux temps apostoliq^ues, qu'un fidele tableau de la vie chre-
tienne en nombre d'Eglises. Et qui done, s'ecrie Pierre dans cette vue, qui voudra vous faire du mal, si vous ne pensez qu'a faire lebien 3 ? Mais ramene aussitot aux tristes realties, du present, a la persecution qui alarmait, deja mme pressait les fideles d'Asie : Que si neanmoins, aj'oute-t-il, vous souffrez pour la justice, heureux 6tes-vous ! Ne craignez point les maux dont ils veulent vous faire pear, et n'en soyez pas troubles, mais sanctijiez le Seigneur, le Christ dans vos ames 4 . Soyez toujours prets a repondre (en justice) avec douceur et reverence a quiconque vous' demande raison de
1 1 Petr., in, 1-7.
2 Id., in, 8-9.
3 Id., in, 13.
4 C'est-a-dire qu'elles soient un temple, un sanctuaire ou Jesus reside : des lors quel trouble pourrait les ebranler?
1'espoir qui est en vous. Conservez en tout une conscience pure, de telle sorte que ceux qui decrient la vie sainte que vous menez dans le Christ, rougissent de vous diffamer ainsi 1 . Au cas que ,cette innocence mme ne les desarme pas, il vous reste de. lever lesyeux vers le Christ, qui, luiaussi, a souffert pour les peches, juste pour les injustes, aim de vous amener a Dieu 2 .
Et que large et liberale est cette redemption! Quand Tame de Jesus, separee pour un moment de sa chair, descendit aux limbes, elle y trouva, parmi d'autres captifs, des pecheurs qui s'etaient repentis lors du deluge de Noe. Le monde pouvait croire que seules les huit personnes enfermees dans 1'arche avaient echappe a runiverselle damnation. Mais la misericorde divine avait discerne dans cette masse de victimes des coeurs penitents, et Jesus venait, par une derniere predication, achever de les purifier pour les conduire en paradis. L'eau du deluge n'etait que Timage de celle du bapteme ; combien plus feconcle est celle-ci pour le salut 3 ! Le Christ done ayaut souffert la mort en sa chair, vous aussi armezvous de cette meme pensee 4 ,, de cette resolution de souffrir et de mourir en lui.
1 1 Petr., in, 14-16. '
3 Id., m, 18.
3 Nous ne pouvons mieux faire ici que de resumer le commentaire d'Estius; car nulle interpretation plus satisfaisante n'a etedonneede ce passage difficile.
4 i Petr. : , iv, 1.
Rien deplus frequent, au cours del'Epitre, que cette solicitation de recourir a la passion de Jesus, au sang divin qui arrose nos ames dans chaque effusion de grace 1 ~. Pierre y voyait la source de toute force et de toute patience, vertus si necessaires a ses fideles dans les jours d'epreuve. II n'avait point, comme Paul en la piupart de ses lettres, a eclaircir des points de doctrine,, a lutter contre des erreurs menac,ant la foi, contre des dissensions et des desordres de moeurs. La persecution, nee de 1'antagonisme entre la religion du Christ et les moeurs paiennes, occupait tons les espritsj c'est aussi 1' unique danger que signale Tapotre : Us trouvent etrange maintenant que vous ne couriez plus avec eux, comrne vous le faisiez, dans le m&me bourbier de debauches 2 , et ils en prennent sujet de vous charger d' execrations 3 . Contre cette haine, Pierre s'applique a fortifier les fideles, en joignant a ses encouragements des consolations de plus en plus touchantes :
Mes bien-aimes, ne vous etonnez pas du feu ardent qui estau milieu de vous... comme si quelque chose d'extraordinaire vous arrivait, mais rejouissez-vous plutot de
1 i Petr., i, 2, 11, 19; n, 21-24; in, 18 ; iv, 1, 13; v, 1.
2 Ce passage semble bien indiquer que la persecution vient des paiens, non des Juifs, et que la cause la plus frequente en est le rei'us des chretiens de participer a leurs ceremonies et a leurs f4tes licencieuses.
3 i Petr., iv, 4. ''..
ce que vous participez aux souffrances du Christ, afin que vous soyez combles de joie clans la manifestation de sa gloire. Si vous tes insultes pour le nom du Christ, vous 6tes bien heureux, car 1'esprit de gloire, 1'esprit de Dieu repose sur vous. Que nul de vous ne souffre comtne meurtrier ou voleur, comme faisant le mal ou s'ingerant dans les affaires d'autrui, mais s'il souffre comme Chretien, qu'il n'en ait point honte et qu'il glorifie Dieu .
La derniere preoccupation de Tap6tre en achevant cet ecrit fut de maintenir en chaque chretiente 1'union, 1'obeissance, une exacte et forte discipline en face de 1'ennemi. L'episcopat n'etant point encore constitue dans les Eglises d'Asie, un corps de pasteurs continuait, comme aux premiers jours, d'y exercer le gouvernement l . L'unite d' action entre ces divers chefs, la purete de vue, 1'absolue dependance du Christ, prince des pasteurs, n'en etaient que plus urgentes. Pierre le leur rappelle, les conjurant de paitre le troupeau de Dieu mis en leurs mains ; non par necessite de profession, mais de
1 Rien en effet dans 1'Epitre n'indique qu'il faille voir dans ces anciens (TrpsuSuTspoui;) des eveques au propre sens du mot. C'est deux ans plus tard seulement, en 66, que nous verrons Paul mettant Timotnee a la tdte de TEglise d'Ephese, lui assignor les fonctions de 1'episcopat, la charge de gouverner pretres etdiacres, de les reprendre, de recevoir les accusations portees centre eux et d'en faire justice, (i Tim., in, 1-13; iv, 12, v, 17, 19, 20, etc.). Jusque-la, yraisemblablement, la direction de ces chretientes d'Asie resta confiee a des colleges de pretres, que visitaient et guidaient au nom des ap6tres quelques disciples plus notables, Epaphras dans la region du Lycus, Silvain par toute 1'Asie.
bonne volonte, d'inclination l ; non pour un gain honteux, mais de plein cceur 2 , genereusement ; songeant moiiis a dominer leurs ouailles qu'ase montrer leurs modeles. Ace prix seulement, ils rece-" Tront du souverain pasteur la couronne infletrissable de gloire 3 . Quant au troupeau 4 , un seul mot contient tons ses devoirs, Phumble soumission .
. Humiliez-vous done, conclut Pierre, sous la puissante main de Dieu, lui laissant de vous elever quand 1'heure en sera venue, rejetant tout soiici sur lui, car il a soin de vous. "Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le demon, comme un lion rugissant, rode autour de vous, cherchant qui devorer. Resistez-lui, fermes dans la foi, sachantque vos freres repandus dans le monde souffrent les mmes afflictions que vous. Le Dieu detoute grace qui vous a appeles a sa gloire eternelle dans le Christ Jesus, lorsque vous aurez souffert un peu de temps, accomplira lui-m&ne votre perfection, vous affermira, vous fortifiera, vous etablira sur un fondement inebranlable. A lui la gloire et 1'empire dans les siecles des siecles. Amen $ .
Telle est la lettre de saint Pierre aux. Eglises d'Asie, la premiere de ces encycliques qui, partant
1 M^ dcvayv-acTTWc;, dX^dc exoucriw;.
3 i Petr., v, 2-4.
4 Nous estimons, a la suite de Bede, de Gajetan, d'Estius, que vetitepoi ne doit pas ^tretraduit ici par jeunes gens. Ce mot, mis en opposition a TcpeuSutepoi, designe les disciples, les Meles inferieurs, de rang plut6t que d'age, au college d'anciens qui a en main 1'autorite.
5 i Petr., v, 6-11.
de Rome, n'ont cessedepuislors d'instruire et d'edifier le monde. Le chef des apdtres y revele une eloquence, une elevation de pensees que nous ne soupconnions pas dans ses discours des Actes : > Tamour, la contemplation de Jesus durant un quart de siecle avaient produit en lui cette transformation. Son caractere toutefois j demeure bien tel qu'a 1'origine, ardent, plus porte a Faction que speculatif. Ce ne sont point de longs et subtils raisounements que nous trouvons dans sa lettre, nbn plus que 1'abondance doctrinale, les espaces infinis que deploie aux regards 1'apotredes gentils, mais des elans d'ame, des jets de lumiere rapides et soudains.
On se souvient quelle mobilite, quelles def alliances se melaientpar nature a cette impetuosite de Pierre. Sa marche, tour a tour presomptueuse et defiante, sur les eaux de Genesareth l } son reniement surtout 2 en sont 'dans 1'Evangile 1'irrecusable temoignage. Releve par un regard de Jesus 3 , confirme en gr&ce, investi de 1'Esprit d'en haut^ 1'apotre n'en gardait pas moins, avec la conscience de sa faiblesse native, un continue! besoin du Sauveur. Get humble sentiment apparait dans sa lettre et en fait une des meditations les plus secourables aux coeurs qu'angoissent les epreuves .de la vie. Pierre y com-
i Matt., xiv, 28-31.
8 Id., xxvi, 69-75..
* Luc., xxii, 61.
patit d'autant mieux aux miseres huinaines qu'il les a partagees : il salt ou en est le remede, et il le montre, dans ce Jesus qui lui a confie, ayec la charge, delier et de delier, celle de guider, d'affermir les ames dans la foi et Tamour : Toi, quand tu seras convert!, confirme tes freres l ,
Luc., xxn, 32.