‹ Saint Paul [microform]Chapitre 26 sur 55 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

La persecution qui sevissait alors dans le monde remain n'epargna point 1'Eglise de Jerusalem, mais elle y eut d'autres sources. On ne ressentait point aussi vivement .en Judee que dans les autres provinces le centre-coup des mesures arbitraires de Rome. Qu'importait aux tribunaux juifs ce que pensaient ou decidaient les magistrats de 1' empire, en matiere de religion surtout ? Leur fanatisme sur ce point etait d'une telle violence, d'une telle susceptibilite qu'il avait fallu renoncer a les plier sous le jougcommun. Le jugement des causes interessant le culte leur demeurait, le procurateur n'y 'paraissant que pour reformer la sentence, si quelque injustice trop criantelui etait denoncee 1 . Nulle peine capitale notamment ne pouvait ^tre infligee sans son aveu ; c'est ce motif qui avait fait deferer le Sauveur a

1 Matt., xxvi, 65. Joan, xix, 7. Act., iv ; v ; vi, 13 et 19 ;

Pilate. Les chretiens de Jerusalem durent a cette haute juridiction des gouverneurs devoir rarement leur vie en peril et leur sang verse. Mais si le droit de mort etait refuse aux juges d'Israel, pleine licence leur restait d'infliger de moindres chatiments; or rien ne garantissait les fideles contre ces violences que Pestime, la sympathie dont ils jouissaient dans le peuple et parmi les pbarisiens. Que cette fa'veur populaire cessat, dans un moment de trouble on de sedition, de les proteger activement, ils se trouvaient a la merci de leurs pires ennemis, des magistrats de Jerusalem, saduceens pour la plupart.

Ce fut lors d'une telle crise, a la mort de Festus, que prit naissance la persecution qui nous occupe ici et dont nous avons montre ailleurs les premieres victimes, Jacques et plusieurs de ses fideles. L'arrivee d'Albinus, apres quelques mois, mit fin a ces executions sanglantes, mais le nouveau procurateur, se bornant, comme ses devanciers, a reclamer le droit de vie et de mort, laissa libre cours aux vexations ordinaires. Aussi beaucoup de Chretiens, a Jerusalem, furent-ils depouilles de leurs biens etemprisonnes L . Rien n'empe"c.hait alors la haine des Sanhedrites de s'assouvir sur eux, car, a partir de Festus, nul gouvernement honn^te ne subsista en Judee. Celui d'Albinus tout particulierement ne fut

i Hebr., x, 32-34.

qu'un regne de venalite, de concussions, d'incessants desordres. Au debut, il est yrai, les brigands s'y virent pourchasses comme sous la precedente administration '*, mais, s'etant avises d'acheter 1'impunite de leurs forfaits au prix de larges tributs, ils obtinrent conge de courir le pays tout a 1'aise et de le ranconner 2 . Les prisons fournirent au rapace gouverneur occasion de me~me aubaine : les condamnes, trop pauvres pour payer leur liberation, furent bientot seuls a y demeurer 3 . Ces marches honteux n'emp^chaient pas Albinus d'ecraser le pays d'impots ; ne tenant sa proie giie pour quelques annees, il la pr.essurait en hate et de toute part.

Deux homines pres de lui eurent 1'habilete de s'associer a cette rapine : Ananie et Agrippa. Le premier, ancien grand pr^tre, imposait a Albinus, par son immense fortune, son ame dure et hautaine; il se fit attribuer les redevances dont vivaient les levites inferieurs. Nombre de ces malheureux, suces jusqu'ala moelle, se virent reduits aux extremites *. Quant a Agrippa, 1'unique pouvoir que Rome lui eut laisse dans Jerusalem, 1'autorite sur le temple et la nomination des pontifes, lui offrait de fructueuses occasion's de vendre ses faveurs; il n'eut garde de

1 Josephe, Antiq. jvd., XX, ix, 2.

2 U., Bell. /M., II, xiv, 1,

3 Id.

< Ant. jud., XX, ix, 2.

les negliger. Une ambitieuse de la famille sacerdotale des Boethos, Miriam, envia pour son mari Josue, fils de Gamaliel, la dignite de grand pretre. Agrippa, gagne par 1'or qu'elle lui versait a boisseaux *, destitua, pour la satisfaire, le pontife cree par lui 1'annee precedente (63), Jesus, fils de Damnee 2 . Etrange abus d'un prince d'ailleurs pieux, mais chez qui primait I'egoisme; il le temoigna Men en s'eloignant alors de Jerusalem, troublee et prise de vertige, pour transporter a Cesaree de Philippe et a Beyrouth les splendeurs de sa cour.

II laissa derriere lui, pour le malheur de la ville sainte, une troupe de ses partisans, qui, commarides par deux de ses proches, Saul et Costobar, commencerent a piller detoutes parts 3 . L'aristocratie sacerdotale s'arma pour resister a ces violences ;le grand prtre en charge eut sa garde, Ananie la sienne : au plus riche la plus forte, toutes deux nomb reuses, car les travaux du temple venaient de prendre fin et laissaient dix-huit mille hommes en quete de vivre 4 . Pour comble, Albinus, sur le bruit que Rome songeait a le remplacer, ouvrit les prisons, mit a mort les plus scelerats, et vendant aux autres leur liberte, les lacha dans la ville. Jerusalem livree a ces

1 loma, 18 a ; -lebamot, 61 a.

2 Josephe, Antiq. yd.,'XX, ix. 4,

3 Id. > < Id., XX, ix, 7.

bandes ne vifc plus dans ses murs que rixes, vengeances, pillages 1 oii rhumble peuple, dont faisaient partieles cnretiens, fut commetoujours atteint et broye 2 .

En ces jours sinistres parut un ecrit destine a relever le courage des fideles. Nulle suscription n'y indique le nom de 1'auteur ; les plus anciens manuscrits portent ce simple titre : Aux Hdbreux , mais de nombreux traits laissent entendre que 1'Epitre s'adresse aux Juifs convertis de Jerusalem. L'ecrivain leur rappelle que les premiers ils ont recu 1'Evangile, a ce point qu'ils doivent etre, de par le temps, maitres 3 de tous les autres. A peine illumines par la foi, ils se sont trouves en pleine . persecution donnes en spectacle au monde dans 1 es opprobres et les afflictions 4 ; lui servant de modeles toutefois, car ils ont assiste leurs freres dans les chames, se sont vus avec joie depouilles de leurs biens, sachant qu'ailleurs d' autres biens leur sont reserves, plus excellents et qui ne periront jamais 5 . Ils ont done vaillamment affronte le premier feu de la lutte, et y ont paru dignes de leurs chefs, d'Etieune, des deux Jacques morts pour la

1 Josephe, Ant. jud., XX, ix, 5.

2 Toute Tannee 61 s'ecoula aiasi, car Florus ne remplaca Albinus qu'au debut de 65.

3 Hebr., v, 12.

4 Id., x, 32, 33. .

5 Id., x, 34.

foi l . Mais voici que les courages semblent flechir ; aucun de leurs pasteurs a 1'heure presente n'exerce plus sur eux pareil ascendant; si vigilants qu'ils soient, Us remplissent leurs charges en gemissant 2 , car ils ne voient autour d'eux que mains lasses etgenoux defaillants 3 , nombre defideles se detournant des cenacles chretiens 4 et de leurs rites trop simples, afin de retourner au culte mosa'ique dont la splendeur toute vive encore les seduit. L'antiquite a vu designees par 1' ensemble de ces traits TEglise de Jerusalem et 1'heure de defaillance qui suivit pour elle la mort du pasteur qui la soutenait jusque-la, Jacques, le frere du Seigneur. L' accord sur ce point est trop complet pour que nous nous ecartions d'un tel sentiment 5 .

La tradition ne s'est pas prononcee d'une voix aussi unanime sur Tauteur de I'o3uvre. L'Eglise grecque entiere j a reconnu, des Tabord, le genie et Fame de Paul, mais 1'Occident est reste, pendant

1 Hebr., xiu, 7.

2 id., xiir, 17.

3 Id., xn, 12. -

4 Id., x, 25.

5 Les theories en faveur de nris jours font des chretieus de Rome et de ceux d'Alexandrie les destinaires de 1'Epltre, mais il n'est guere d'Eglise apostolique dont quelque exegete n'ait hasarde le nom a ce propos : Corinthe, Ephese, Thessalonique , Cypre, Antioche, TEspagne, Ja Lycaonie, la Galatie, J'Asie-Mineure, etc. On en trouvera la liste a peu pres complete dans Meyer, Kritisch Exegetisches Handbuch, xm, ed. 3, p. 35 et sq. La seule diversite de ces hypotheses montre sufflsamment qu'aucune ne porte couviction .

L'EPITRE ATJX HEBREUX 207

trois siecles, flottant et incertain a cet egard. Tertullien et les Africains 1'attribuent a Barnabe *; a Rome 2 , en Gaule 3 , on parait n'en avoir pas connaissance, ou ne pas la mettre au me"me rang que les autres lettres de I'ap6tre. Au temps de S. Hilaire seulement (354), tout nuage se dissipe et 1'Eglise entiere proclame, ce qui est depuis lors son ferine enseignement, que S. Paul a eu une telle part dans cet ecrit qu'il doit en 6~tre tenu pour Tauteur.

Nous reduisons a ces termes Tauthenticite de notre Epitre, car il est impossible de ne pas reconnaitre entre elle et les autres lettres de Tapotre de notables differences de style et de methode. A la reserve des derniers versets ou 1'auteur annonce la , delivrance de Timothee et salue les freres auxquels il s'adresse, 1'ouvrage n'a m6me rien du genre epistolaire, c'est un expose de doctrine, pour mieux dire, une homelie destinee a eclairer et a guider les amesdans Tepreuve, a les consoler 4 . Les pensees

1 Tertullien, De pudicit., 20.

2 Dans le fragment de Muratori, premier catalogue de 1'Eglise romaine que nous possedions, il u'en est pas fait mention. Deux des plus anciens ecrivains de 1'Eglise romaine, saint Hippolyte et le prelre Caius nemettentpas noil plus cette lettre au nombre des Epitres de Saint Paul. Photius, Biblioth., Cod. 121, 232. Eusebe, Histor. eocles., vi, 26.

3 S. Irenee, qui fait un si frequent usage des autres lettres de S. Paul, ne cite jamais 1'Epitre aux Hebreux. Eusebe, toutefois, assure qull en faisait mention dans un livre aujourd'iiui perdu. Eusebe, Histor. ecclesiastic., v, 26.

4 Hebr., xin, 22.

sont bien celles de Paul, mais la maniere d'exposer, de developper les arguments, est particuliere ; 1'exer gese allegorique rappelle le mysticisme des Alexandrins ; le style surtout differe : plus abondant, plus soutenu que celui de I'ap&tre, il n'a en revanche ni le meme elan, ni la marche libre, inegale, suspendue ou precipitee au souffle du moment.

Ces diversites ont amene les plus judicieux de nos interpretes a admettre quest les idees, 1'ordre, la marche de I'oeuyre appartiennent . en propre a Fapotre, la forme exterieure n'est point de lui l . Paul, sachant que les fideles de Jerusalem avaient facheuse opinion de ses enseignements, crut prudent, pour leur faire agreer son Epitre, non seulement de ne pas s'y nommer, mais de confier a un autre le soin d'exprimer ses pensees 2 . Reste a conjecturer de qui est cette redaction. Vraisemblablement de quelqu'un des homines apostoliques dont on a cru des 1'origine reconnaitre la main 3 : Cle-

1 Oninino dicendum arbitramur subjectum, sive materiam totius Epistolee, simul et ordinem a Paulo fuisse subministratum, sed compositionena et ornatum esse cujusdam alterius, cujus opera Paulus utendum putaverit . Bstius, Prolegomena in Epistolam ad Hebrceos, questio n. Bellarmin, A. Maier, Hug, Reithmayr, de Valroger, Comely, Bacuez professent le m&me sentiment.

2 Clement d'Alexandrie, cite par Eusebe, Historia e.eclesiastica^ vi, 14.

3 Des le second siecle, nous voyons les docteurs alexandrins frappes des differences de style que presente TEpttre aux Hebreux mise en regard desautres lettres de S. Paul. Pantene (vers 170), et Clement d'Alexandrie, son disciple, admettent que I'ap6tre composa

ment, Luc, Barnabe l . Le style des deux premiers offre a la verite quelque ressemblance avec celui de TEpitre aux Hebreux, mais rien, d'autre part, neles designait au choix de Paul pour cooperer a un ecrit destine aux plus judaisants des fils d'Israel. Tous deux, gentils de naissance et d' education, n'etaient guere plus connus de Jerusalem qu'ils ne la connaissaient : que pouvaient-ils pour menager a la parole, de Fap6tre credit et faveur en Judee ? Nulle trace d'ailleurs dans les deux livres de S. Luc, ni dansl'Epitre deS. Clement, de 1'influence alexandrine que decele la lettre aux Hebreux.

1'Epitre en hebreu, et que S. Luc la traduisit en grec. (Eusebe, Historia ecclesiastica, lib. VI, cap. xm, xiv). Origene estime moindre encore la pai-t de S. Paul : Les pensees sont de lui, dit-il, les expressions et les arrangements des mots sont d'un autre qui aura reproduit de memoire les paroles de I'ap6tre, et, pour ainsi dire, explique a la facon d'un scoliaste ce que son maitre avait^dit. Si done quelque Eglise tient cette Epitre comme de Paul, il n'y qu'a 1'approuv.er, car ce n'est pas sans de bonnes raisons que les anciens nous 1'ont transmise comme etant de Paul. Quant a savoir precisement qui a ecrit cette Epitre, Dieu seul sail ce qui en est . Origene, Homil. in epist. ad Hebr., fragm. Ces paroles des docteurs alexandrins tireat grande importance de 1'ecole celebre dont elles sont le temoignage. Des les premiers temps, on s'y etait adonne aux Saintes Lettres, et, plus qu'ailleurs, tout ce qui interessait ces etudesyavait etc recueilli. Ce ne sont done pas de simples hypotheses, des opinions particulieres qu'ils nous transmettent, mais de fideles echos de TSge apostolique.

1 Epistola quse fertur ad Hebrseos non ejus creditur, propter styli sermpnisque dissonantiam, sed vel Barnabze , juxta Tertullianum, vel Lucse Evangelistse juxta quosdam, vel dementis Romanes postea Ecclesire Episcopi . S. Jerome, de Vir. illustr. v.

II en va autrement de Barnabe. Juif, levite de race, il etait connu et aime de 1'Eglise Mere, ou ramenite de sa parole* 1'avait fait nommer le Fils: de consolation 1 . OQ le savait lie a Paul, independant de lui toutefois, car, depuisleur commune mission, Barnabe 1'abandonnant avait consacre son ministere aux chretientes de Cypre et d' Orient. Fils de Levi, a lui revenait de preference, dans I'entourage de Paul, d'eclairer ses freres d'Israel sur le sacrifice et le sacerdoce de Jesus, et de montrer que les rites mosai'ques n'en etaient que la figure et 1'annonce. Nul, onle voit, ne pouvait mieux que lui servir d'interprete a 1'apotre et accrediter sa parole 2 . Qu'il 1'ait fait sous des formes de langage, d' exposition, d'exegese qui rappellent Philon et les Alexandrins, cette derniere particularite n'est pas pour nous surprendre. Cypre, centre de son apos-

i-.Act., iv, 36; ix, 27 ; xr, 22-26; xv, 12, 22, 25.

2 Si 1'ensemble de ces raisons nous porte a voir dans S. Barnabe le redacteur de 1'Epltre hebraique, il se peutque 1'antiquite n'aitpas assigne a tort une part dans 1'oeuvre a S. Luc ou plutdt a S . Clement. II restait, en effet, pour rendre la lettre accessible au commun des Eglises de la faire passer en langue grecque; or, c'est la precisement le role que les traditions attribuent a ces ,deux homines apostoliques, a S. Clement surtout, car S. Luc ne paratt avoir ete nomme qu'a raison des -relations intimes qui avaient fait de lui Fevangeliste, 1'bistorien des Acte's de Paul. Eusebe (Histor. eccles.^ Ill, xxxvui), Euthalius d'Alexandrie (in Hebr. 4-rg.), Theodoret (inHebr. Arg.), S. Jerdme (De Vir. illustr., v), donnent comme oeaucoup plus autofise le sentiment qui reconnait, dans la version gr-ecque que nous possedoris, 1'oeuvre de S. Clement.

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