CAMPAGNE DE GESTIUS 'GALLUS
Floras avait abandonne Jerusalem au cours de mai 66, et le dernier poste remain y succomba vers la fin de septembre 3 : pendant quatre mois, 1'insur-
1 Josephe, Sell, jud., II, xvn, 9. K). '
2 Id., Bell, jud., II, XYIII,' 6.
3 Le 17 Eloul (septembre), les Remains se retirerent de Juda et
rection put donc^ s'y developper, sans que Rome Farretat. D'ou Tint cette inaction? Josephe, nous 1'avons vu, 1'explique pour Floras, en lui pretant le dessein de tout pousseraux extremes. Mais Cassius, dont ce procurateur relevait, et qui repondait de toute cette partie del' empire, qu'attendait-il? Sa mollesse et son incapacite, quand il fallut enfin prendreles armes, donnent en partie raison de sa conduite , mais, des la premiere heure, il manqua de clairvoyance. Accoutume aux querelles de secte, qui divisaient constamment les habitants de Jerusalem, il se refusa a croire que la revolte de la ville s'etendrait au dehors. Des lors, a quoi bon s' exposer aux fureurs de fanatiques, qui fatalement se dechireraient entre eux, et dont la demence n'inspirait qu'effroi et repulsion ajix regions voisines ? Un prompt soulevement de toute la Judee deconcerta ces previsions.
1 Le signal des desordres partit de Cesaree. Plus qu'ailleurs en Palestine la situation des Israelites y etait precaire, car c'est a peine s'ils formaient la moitie de la population. Le reste, Syriens et Grecs, s'appuyaient sur les Remains qui avaient etabli la le siege de leur gouvernement. Comme partout, Juifs et pai'ens ne s'accordaient guere. Ceux-ci,
de Jerusalem . Megillath Taanith, 14. Le soulevemeat de Jerusalem devant les pretentions sacrileges de Floras avait eu lieu au cours du mois de mai precedent. Josephe, Bell. jud, t II, xv, 2.
surs de trouver chez les magistrats credit ou tolerance, ne manquaient guere 1'occasion de molester des citoyens qui, a tant de titres, leur etaient odieux. Tout jusqu'alors s'etait borne a des rixes, des echauffourees plus ou moins sanglantes, que les chefs de la cite tenaient a honneur de terminer promptement; mais, a la nouvelle que Jerusalem venait de chasser completement les Remains, les paiens de Cesaree, estimant la guerre ouverte, assaillirent les Juifs : en une heure, vingt mille de ceux-ci furent egorges ; et il n'en resla pas un seul dans la cite, car Florus fit saisir et envoy er sur les galeres tout ce qui avait echappe au massacre l .
La Judee entiere fremit au bruit de ce carnage et se crut menacee d' extermination. Des bancles s'y formerent qui, tombant a I'lmproviste sur les villes et les villages de Syriens, exercerent d'affreuses represailles. Philadelphie, Hesebon, Gerase, Pella furent ravagees; la Decapole et la Gaulanitide eurent le m^me sort. Les troupes d'insurges couraient ca et la, sans rien de concerte, au souffle de vengeance qui les emportait. Apres une pointe au dacieuse vers les villes Tyriennes et Cesaree mme, elies se rabattirent sur le midi, incendierent Ascalon, raserent Anthedon et Gaza. De leur cote, les Syriens montraient un egal acharnement ; no n contents de rendre meurtre pour meurtre, ils ne se
i Josephe v Bell, jud., II, xviii, 1.
crurent en siirete, dans nombre d'endroits, qu'en massacrant tons les Juifs d'alentour. La mdme ou 1'on s'abstint de telles atrocites, la situation n'en devint pas moms intolerable : dans chaque ville, deux camps ennemis ; les nuits passees en alarmes, les jours en violences . Un recit de Josephe atteste a quelle ferocite on en venait de part et d'autre 1 .
A Scythopolis, les Juifs s'etaient unis aux Syriens pour repousser les bandes de revoltes qui menacaient la ville. La population pai'enne, se defiant de ce concours, leur imposa d'abord de se retirer le soir avec leurs families dans un bois voisin. La troisieme nuit, elle se jeta a Timproviste sur ces infortunes et en massacra treize mille. Un des plus nobles parmi ces fils d'lsrael, Simon, fils de Saul, qui s'etait distingue dans les luttes desjours precedents, sentittoute sa foi se ranimer au dernier moment. Dominant de la voix et du geste ceux qui 1'assaillaient, il leur cria qu'il meritait la mort, pour avoir combattu dans leurs rangs centre ses compatriotes, mais qu'il ne la recevrait pas d'une main paienne. II saisit son vieux pere et le tua. Sa mere, safemme, ses enfants se laisserent egorger par lui ; montant alors sur leurs cadavres, il se perga de son epee. Les Syriens terrifies comprirent ce qu'il fallait attendre d'hommes capables de telles fureurs 2 .
1 Josephe, Bell, jud., II, xvm, 1, 2, 5. .Vita, 6. 8 Id., Bell, jud., II, xvm, 3-4.
L'orage etait trop etendu en Judee pourne pas gagner les regions voisines. Cassius et Agrippa parvinrent a 1'amortir en Syrie, mais en Egypte, il se dechaina dans toute sa "violence. Les Israelites s'y etaient tellement multiplies qu'ils occupaient tout un quartier d'Alexandrie, pour mieux dire, la moitie de la ville, le Delta. Jouissant dans ce domaine d'une pleine autonomie, ay ant leurs tribunaux, leurs lois particulieres, leurs propres chefs, ils pretendaient en outre aux privileges de la cite pa'ienne et, par suite, entraient frequ eminent en conflit avec elle. Les nouvelles de Judee les agitaient en ce temps-la plus qu'a Fordiiiaire. Apprenant que les citoyens d'Alexandrie deliberaient dans le cirque sur 1' envoi d'une ambassade a Neron, ils voulurent se mMer a eux. et prendre part a leur assemblee. Malregus etjetes violemment denors, ils revinrent en masse, la torche a la main, pour mettre le feu a Tampliitheatre, et ils Tauraient fait, si Alexandre, le gouverneur de la ville, n' etait accouru. C'etait nn homme de leur sang, neveu de Philon. II s'efforca de les calmer, mais se voyant bafoue et assailli d'injures, il recourut a la force.. Ses troupes formaient un vrai corps d'armee, car, outre les deux legions cantonnees dans la ville, cinqmille hommes, venant de Libye, s'y trouvaient en ce moment. Ramenes dans leur quartier par les soldats, les Juifs y firent une resistance desesperee, mais ecrases par le nombre, ils perirent tous : a la fin de
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1'emeute, cinquante mille cadavres gisaient dans le Delta 1 .
Oes luttes etaient de vraies guerres de race et de religion ; en Palestine, elles tramerent leurs ravages durant des mois, enveloppant toute la population dans un lamentable desastre. Au milieu >de ces troubles, que devinrent les disciples du Christ ? Sans doute, grand nombre y perirent, moins peut-tre sous les coups des paiens que des Juifs. Josephe en effet parle de judai'sants que Syriens et Grecs ne confondaient pas avecles Juifs de.race et qu'ils epargnerent 2 . Or, les Chretiens sont habituellement compris dans cette appellation avec les paiens affilies au mosai'sme. Moins designes que les Juifs aux vengeances populaires, ils ne laissaient pas d'etre suspects a une societe au milieu de laquelle ils vivaient en etrangers; aussi croyons-nous que, la meme ou ils echapperent a la mort, ils ne furent pas a 1'abri des pillages qui partout suivaient les massacres 3 . Les disciples de Jesus etaient faits a ces injustes depouillements ; une fois de plus, ils les accepterent, calmes et resignes, ne pensant, n'esperant qu'au Sauveur, dont Paul venait de leur rappeler la prompte fidelite a recompenser de biens infinis la patience de ses martyrs : Encore un peu de temps,
1 Josephe, Bell. jud.,.Il, xvin, 7-8.
- Id., II, xvm, 2.
3 Id.
et celui qui vient viendra et il ne.tarder'a pas 1 . L'anarchie oii se debattait la Judee repandant 1'effroi dans tout le voisinage, Cestius Gallus se decicla enfin a y porter remede. II monta d'Antioche vers Jerusalem, a la t&te d'une veritable armee, car^ aux treize mille hommes de troupes regulieres dont il disposait, s'etait joint un nombre egal d'auxi-. liaires, fournis paries villes syriennes ou la haine du. Juif etait inveteree. Deux princes allies marchaient a leur t&te, Scheme d'Emese et le roijuif Agrippa. La Galilee et toute la cote, n'opposant qu'une faible resistance, furent promptement reduites; des le 24 octobre, Cestius dressa son camp a Gabaon, a cinquante stades de Jerusalem 2 . C'etait le temps de la fte des tabernacles. Cestius entra dans la ville, s'imaginant ne rencontrer qu'une foule sans consistance, un amas de pelerins, incapables d' affronter des troupes disciplinees. Cette meprise lui couta cher.|De vrais hommes de guerre se trouvaient parmi les etrangers venus a Jerusalem, Niger de Peree, Simon , fils de Gioras ; un ancien lieutenant d' Agrippa II, Silas de Babylone; deux princes d'Adiabene, Monobaze et Cenedee. Us mirent de 1'ordre dans le peuple qui s'etait arme, le distri-
1 Hebr., x. 37.
2 Neuf kilometres. Gabaon, aujourd'hui El Dgib, est la ville de Gibeon, frequemment^nommee dans V Ancien Testament. VoirGuerin, Judee, I, 385-391.
buerent en masses redoutables et le lancerent sur 1'ennemi. La deroute des Remains eut ete complete, si leur cavalerie n'avait reussi a tourner les Juifs et a les attaquer en flanc. Force leur fut de s'arreter, pour n'etre pas coupes de la place. Le legat n'en resta pas moins deconcerte par cet acte de vigueur : pendant quelques j ours, il n' osa rien centre la ville l .
Agrippa profita de ce repit, pour essayer une derniere tentative pres de ses compatriotes. Aunomde Rome, il leur tit offrir 1'amnistie pleine et entiere. Bien des gens prdtaient 1'oreille, et peut-etre allait-il reussir, quand les Zelotes, se jetant sur les deux envoyes du prince, tuerent 1'un, blesserent 1'autre et disperserent a coups de pierres et de baton ceux ,qui paraissaient flechir; une fois de plus, ils demeuraient maitres de Jerusalem et lui imposaient la guerre a outrance 2 .
Le seul avantage que les Remains tirerent de cette ambassade, avantage important, ce fut de constater que la ville etait divisee et que beaucoup y pencbaientala soumission. Cestius, esperant quelque appui de ces moderes, reprit confiance, se rapprocha des remparts et vint camper a une demi-heure environ, sur le Scopus, qui commande toute 1'enceinte 3 . 11 y attendit pendant trois jours le resultat
1 Josephe, Bell, jud., II, xvui, 9-11 ; xix, 1, 2.
2 I'd., II, xix, 3.
3 Le Scopus est un plateau peu eleve qui domihe 1'extremite
des intrigues nouees clans la place ; enfin le 30 octobre, n'en voyant aucun effet, il donna I'ordre de marcher. Les revoltes cederent aux legions, si imposantes quand elles se formaient en bataille, et se refugierent dans le temple et la ville haute. Oestius occupa sans resistance tout le nord de la cite, mit le feu au quartier de Bezetha et ne s'arrSta qu'au pied de Sion, devantle palais des Asmoneens. La encore il attendit, comptant toujours qii'on lui ouvrirait les portes, mais les Zelotes veillaient, prts a etouffer tout germe de collusion. Soupconnant quelques chefs des inoderes de pactiser sous main, ils les jeterent du haut des murs et montrerent ainsi aux Remains ce que valaient leurs esperances.
Le 5 novernbre, Cestius se decida enfin a donner 1'assaut. Le point d'attaque etait le nord du temple ; les legionnaires, formantsur leurs t^tes avec les boucliers cette voute de fer, appelee tortue, qui leur permettait, sans 6tre ecrases d'en haut, d'approcher des remparts, commencerent a les miner. Ces coups sourds et redoubles jeterent la terreur dans 1'enceinte ; les plus exaltes commencaient a defaillir et le parti de la paix relevait la tte, un dernier effort des Romains allait tout emporter, quand soudain Cestius lacha prise etfit sonner la retraite \
nord-ouest de la vallee de Josaphat . Guerin, Description de la Judee, t. I, p. 402, 403. II touche a la partie nord des remparts ; un intervalle de sept stades le separe de la ville . Josephe, Bell. jud.,V, n, 3.
i Josephe, Bell, jud., II, xix, 4-6.
' D'ou lui vint cette incroyable panique ? Ignorant 1'etat des esprits, prit-il pour un fanatisme indomptable les cris d'une rage impuissante, ou bien la multitude des pelerins qui campaient autour des murs lui fit-il craindre d'etre etouffe contre le rempart? On ne salt; mais Fhomme, qui s'etait montre si malavise dans le conseil, ne pouvait guere tre clairvoyant et intrepide dans l'action. A ce coup de fortune, les revoltes d'abord n'en purent croire leurs yeux, mais reprenant bien tot confiance et audace, ils se jeterent a la poursuite des Romains. Des le lendemain, Cestius,, harcele par eux, perdait le Scopus et commencait une retraite aussi honteuse que sanglante. Ses legions, .pesamment armees, avangaient lentement au milieu d'un essaim d'ennemis, qui voltigeaient sur les colonnes et les assaillaient detoutepart. Quandelles parvinrenta Gabaon, leur premier campement, elles laissaient une route joncnee de morts, et, parmi eux, plusieurs chefs. La encore on ne put tenir, et, apres deux jours cFangoisse, il fallut repartir en hcite pour Cesaree.
La descente de Belhoron, qui s'buvrait devantles Romains, est un defile glorieux dans les fastesd'Israel, sinistre a ses ennemis. C'est la que Josue avait vu fuir les cinq rois de Chanaan, ecrases par la main de Dieu; M que, parlant a VEternel, il avait crie : Soleil, arrte-toi sur Gabaon, et toi, lune, en la
vallee d'Aialon Et le soleil s'arrta un jour
entier, et il n'y eut, ni avant ni apres, de jour comme
celui-la, ou 1'Eternel ecoutat la voix d'un homme, car 1'Eternel combattait pour Israel * . Ce vieux chant dti livre de Jashar retentissait aux oreiHes des Juifs, quand ils virent les legions s'engouffrer dans 1'etroit passage, ils coururent en foule aux rochers qui le dominent, s'embusquerent dans les gorges, les uns, lancant d'en haut une grele de traits, les autres, en avant et en arriere, coupant la route : sans la nuit, pas un Remain n'eut echappe. Le legat profita des tenebres pour fuir en plaine, avec ce qui lui restait de troupes. II avait perdu cinq mille hommes et 1'aigle de la douzieme legion. Depuis la defaite de Varus dans les fore~ts de G-ermanie, Rome n' avait pas subi pareil affront. Cestius en mourut 2 .
1 Josue, x, 12- 14
2 Josephe, Bell. jud.,,ll, xix, 7-9.