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CHAPITRE DIX1EME

L'EPITRE DE s. JUDE. LA DERNIERE MISSION DE PAUL

Les Chretiens de Judee n'avaient guere le loisir, an milien des troubles qui agitaient la region, de s'egarer en de folles reveries on en discussions dogmatiques. Persecutes par I'aristocratie sacerdotale apres le martyre de leur premier pasteur, enveloppes ensuite dans une sanglante re volte, ils s'attachaient a leur foi sans raffiner, se eontentant de la pratiquer a 1'exemple de Jacques et des anciens. Tout autre etait la conduite des fraternites de la Haute Syrie et de 1'Asie Mineiire. Les dereglements d 1 esprit et le libertinage, centre lesquels 1'ev^que de Jerusalem s'etait declare l y subsistaient dans |ime partie des fideles. De faux docteurs continuaient a propager le mal, en denaturantla doctrine de Paul sur 1'abrogation delaLoi. Feignant d'entendre par latoute regie demoeurs, ils pretendaient que Tap6tre en deliaitl'humanite,

1 Voir chapitre n.

et laissait libre carriere a ses appetits quels qu'ils fussent. C'etait transformer en' predication de luxure l 1'annonce d'un affranchissement spirituel, (Tune grace toute pure, toute celeste. Pour doaner empire a cette depravation du sens humain, il fallait abaisser les ames, vies soustraire aux clartes que Jesus repand sur elles. Ces fauteurs de tenebres n'y manquaient point ; ils en venaient a renier ce divin Sauveur, a traiter de chimere son regne ici-bas 2 , son retour pour juger le monde 3 .

Utie voix indignee s'eleva contre ce travail de corruption, apparemment vers le temps qui nous occupe 4 . Ce fut Jude, 1'un des Douze, qui la fit

1 Jud., 4.

2 Id., 4.

3 Id., 14, 15.

4 Les nombreux rapports qu'ont ensemble le deuxieme chapitre de la ll e Epitre de S. Pierre et 1'Epitre de S. Jude sont le seul point sur lequel on puisse se fonder pour determiner la date de cette derniere. II suffit, en effet, de rapprocher les deux oauvres, pour se convaincre que 1'un de ces apotres a eu sous les yeux ce que 1'autre avait ecrit, et qu'il s'y refere. Or, pour les raisons suivantes, nous estimons que la priority doit etre attribuee a 1'Epitre de S. Jude. Ce court billet n'a rien d'un commentaire, d'une lettre, meditee a dessein d'eclairer et de confirmer une osuvre anterieure; c'est un elan soudain, spontane, contre les corrupteurs des fideles Jude ne fait aucune mention du prince des apotres dont 1'autorite eut donne si grand poids a ce qu'il ecrivait. D'autre part, 1'heresie, poursuivie dans les deux Epitres, est mieux connue de S. Pierre, exposee en plus long detail, refutee par des arguments plus precis et plus decisil's. II est naturel d'en conclure que Jude ecrivait le premier, aux jours oii, 1'erreur n'ayant pas encore son pleiri developpement ou n'etant qu'imparfaitement connue, il n'en pouvait

Sc JTJDE. DERNIERE MISSION DE S. PAUL 255

entendre avec une vigueur, un' eclat de pensees et d' expressions qui est pour surprendre chez cet apotre, dont jusqu'ici le r61e et la personne 'sont restes dans 1'ombre. Apres sa vocation, il neparait qu'une seule fois dans la vie publique du Sauveur, pour interrompre la parole du Maitre et s j y montrer etrangement ferme l . II semble aux yeux des Evangelistes n'avoir d'autre illustration que sa naissance, qui fait de lui le fils de Marie, soeur de la Vierge Sainte 2 , et le frere de Jacques 3 . Ce second titre servait dans la primitive Eglise a le distinguef de Judas 1'Iscariote 4 et des autres Judas. Lui-m&me se 1'attribuait 5 , heureux de rap-

parler qu'en termes moins explicites. Comment expliquer d'ailleurs que, s'il eut possede 1'ecrit du prince des ap6tres, il ait omis d'y prendre nombre de traits qui allaient a son dessein ; que, citant les mdmes examples de la justice divine, il ait passe un des plus frappants, le deluge? (11 Petr., n, 5). Dans ,1'hypothese opposee, ces difficultfe disparaissent. S. Pierre, ecrivant pour completer etappuyer la lettre de Jude, expose plus longuement certains passages, en omet d'autres, se contente ailleurs d'allusions si . rapides qu'elles demeureraient obscures, si nous n'avions pas la lettre de Jude pour les eclaircir (n Petr., n, 11. Jud,,9). Voir ces rapprochements de texte dans De "Wette-Briickner, Handbuch, vol. I, p. 3, pp. 163- 170. Hundhausen, Die beiden Pontificulschr. des Ap. Petrus,u, p. 100-112. Rampf, Der Brief Judce, p. 156-162.

1 Joan., xiv, 22. Voir 1'interpretation de ce passage dans la Vie de N. S. Jesus-Christ, liv. VI, chap. T, i.

2 Matt., xm, 55.

3 Luc., vi, 16.

4 Joan.j xiv, 22.

5 Jud., 1.

peler ainsi quels liens 1'unissaient au grand eve"que de Jerusalem.

Plus encore que la fraternite du sang, celle de Fame les resserrait etroitement. L'unique page que nous possedons de Jude nousle montreaussi attache que Jacques a Fantique alliance, vivant du passe d'Israel, de ses annales, de ses Prophetes, de ses traditions monies. Depuis 1'ere des Machabees, les Juifs recueillaient soigneusement ces dernieres et en formaient cette suite d'Apocryphes, dontune notable partie est venue jusqu j a nous *. Soil que Jude eut ces ecrits en main, ou qu'il s'en rapportat seulement a la tradition, il tira de ces sources une partie de son Epitre. Nous y retrouvons en particulier 1'iiifluence des visions pretees a Henoch 2 , ainsi que

1 La priere de Manasse, le troisieme livre d'Esdras, les troisieme et quatrieme livres des Macchabees, le livre d'Henoch, lesPsaumes de Salomon, 1'Apocalypse et 1'Assomption de Mo'ise, une partie des livres Sybillins (les vers 97 a 828 du me livre).

2 Henoch, enleve par Dieu comme Elie (Gen., v, 24), demeuraitun des personnages les- plus veneres de TAncien Testament, Tun de ceux par 1'entremise desquels on s'attendait a voir, a entendre 1'Eternel se manifester. Quelques paroles authentiques de ce patriarche etaient, selon toute apparence, conservees oralement, et formerent le noyau autour duquel s'amasserent avec le temps un ensemble de visions et de revelations apocryplies. Des le second siecle avant Jesus-Christ, ces traditions, en majorite legendaires, prirent corps dans le Livre d'Henoch, ecrit apocalyptique, compose originairement en arameen, puis traduit en grec et remanie d'age en age, en dernier lieu probablement par un Juif convert! au christianisme. Get ouvrage eut grand renom dans les premiers siecles de I'Eglise, toutefois il ne trouva place ni dans le canon des

des recits composes sur la mort et PAssomption de Moi'se 1 . L'Esprit divin revelait a 1'apotre une part de realite dans ces vagues echos du passe : dans les dires plus oumoins authentiques d'Henoch, il luifaisait discerner quelques paroles vraimerit prononcees par ce patriarche 2 ; dans les legendes auxquelles donna lieu la mysterieuse sepulture de Moiise, il lui certifiait que Satan avait essaye de ravir son corps, a dessein de le faire adorer aux Juifs, et que 1'arcliange Michel, pour le repousser, n'eut qu'a invoquer sur lui le nom, le jugement de Dieu.

Juifs, ni dans celui des chretiens. Nous ne possedons aujourd'hui que la version ethiopienue decouverte par Bruce eu Abyssinie (1773), et editee avec grand soin par Dillmann (1851).

1 On salt en quels termes le Deuteronome (xxxiv, 5, 6) raconte la fin de Moise : Et Mo'ise, serviteur de 1'Eternel, mourut la, dans le pays de Moab, selon la parole de 1'Eternel. Et il 1'enterra dans la vallee, dans le pays de Moab, vis a vis de Beth-Peor, et personne jusqu'a ce jour ne connait son sepulcre . Le mystere de cette sepulture donna lieu a des legendes qui furent recueillies dans le livre apocryphe intitule : 'Av<9//nJ;i<; Mwuasw?, 1'Assomption de Mo'ise. Nous ne connaissons cet ouvrage que par le fragment decouvert dans 1'Ambroisienne de Milan, en 1861 (Ceriani, Monumenta sacra et profana, t. I, fasc. i, p. 55-62), et par quelques citations des Peres (Clement d'Alexandrie, Adumbr. in ep. Jud. [Zahn, Supplementum Clementinum, p. 84]; Strom., i, 22, 153; vi,15, 132. Origene, De principiis, in, 21, InJosuam Horn., 11, 1. Didyme d'Alexandrie, In Epist.Judce enarratio, etc.) S. Jude put connaltre ce livre, car les/meilleurs critiques, Evvald, Wieseler, Drummond, Dillmann s'accordent a en placer la composition au temps de N. S.

8 Scripsisse quidem nonnulla divina Enoch ilium septimum ab Adam negare non possumus, cum hoc in epistola canonica Judas apostolus dicat , S. Augustin, De Civitate Dei, xv, 23, 4.

Ce constant recours a des incidents traditionnels, aussi indifferents pour la gentilite que chers aux Israelites, montre bien que Jude s'adressait a des Juifs convertis. Mais de quel lieu leur ecrivit-il? Nous ne saurions 1'indiquer avec certitude, car rien de precis n'est demeure sur le ministere de cet apotre. Au iv e et y e siecle, on citait comme le theatre de sa predication la Haute Syrie et la Mesopotamie 1 , regions voisines des chretientes d'Asie fondees par S. Paul. C'est aces dernieres Eglises que nous avons montre Jacques ecrivant sa lettre 2 ; a elles egalement, selon les monies apparences, Jude destinait la sienne. II a en vue les infimes corrupteurs de la foi et des moeurs, qui substituent aux clartes d'en liaut leur sagesse animale, diabolique, 1'instinct des betes sans raison; les.m^mes ames adulteres, honte des agapes, qu'ils troublent de leurs moqueries et de leurs discours orgueilleux, qu'ils souillent de leurs debordements 3 .

Jacques avait prevu ce que serait son Epitre pour .ces homines charnels : un miroir fidele, mais d'oii leur image trop bien reflechie les eloignerait, en les importunant 4 . Vaine done a leur egarcl etait

1 Eusebe, Historia, ecclesiastic^ i, 13. S. Jer6me, in Matth., x, 4. Nicephore Calliste, Historia ecclesiastica, n, 40. Assemani, Bibliotli. Orient. , m, 2.

2 Chap, n, p. 39.

3 Jac., n, 2-4, 6, 7. m, 14, 15. iv, 2, 4, 16. v, 1-6. Jucl., 7* 8, 10, 11, 12, 16.

4 Jac.,. i, 23, 24. -

demeuree la parole apostolique ; ils avaient continue leuroeuvrede mort, sans eclat toutefois, se glissant- 1 comme le venin dans les Eglises qu'ils infectaient. L'ulcere devoraita detelles profondeurs que Jude n'en soupconnait pas la gravite quand la pensee lui vint d'ecrire a ces chretiens. C'etait la chez lui un projet forme depuis longtemps pour encourager les communautes asiatiques, leur rappe- , ler le salut conimun a tous les elus, aux bienaimes de Dieu le Pere 2 . Son-ecrit, prepare avec grand soin 3 , n'etait done,' dans le dessein primitif, qu'une exhortation destinee a soutenir les chretientes que le long eloignement de Paul laissait al'abandon. Mais quelque incident, des nouvelles plus precises lui ayant decelele veritable etat de ces Eglises, la corruption qui couvait dans leur sein, Jude sentit qu'il fallaita pareille crise d'autres remedes, un coup de vigueur qui mit la gangrene a nu et les ames sinceres en demeure de la retrancher. Dela 1'energie qui anime son Epitre, vrai cri de guerre j ete a I'heresie :

Jude, esclave de Jesus-Christ et frere de Jacques, aux elus bien-aimds de Dieu le Pere et conserves par Jdsus- Christ ! Que la misericorde, la paix, 1'amour s'accroissent en vo us de plus en plus !

1 Jud ., 4.

8 Id., 3.

3 Id., Ttaaav aitouSty icoiotjjxsvo? ypjc

Bien aimes, tandis que je donnais tous ines soins .a . vous eerire au sujet de notre commun salut, je me suis trouve* dans la necessite de vous adresser ce mot, pour vous conjurer de de*fendre la foi qui a ete enseignee aux Saints une fois pour toutes. Car il s'est glisse parmi vous certains homines (dont il a <5te predit depuis longtemps qu'ils s'attireraient ce jugement), qui changent ]a grace de notre Dieu en dissolution, et qui renient notre seul maitre et Seigneur Jesus-Christ .

Or je veux vous rappeler ce que vous avez autrefois appris, que le Seigneur, ayant sauve lepeuple de la terre d'Egypte, fit perir ensuite ceux qui se montrerent incredules ' ; qtfil retient lies de chalnes ^ternelles, dans les tenebres/et reserve pourle jugement du grand jour, les anges qui n'ont point garde leur premiere dignite", mais ont quitte leurpropre demeure; que Sodome, Gomorrhe et les villes voisines, pour avoir fornique comme elles et abuse d'une chair etrangere, sont la etendues en exemple, subissant la peine du feu eternel 2 . Semblablemeut ces rSveurs eux aussi souillent la chair, meprisent tout pouvoir, insultent toute dignite. L'archange Michel lui-mgme n'osa pas user d' execration contre Satan, quand il disputait avec lui touchant le corps de Mo'ise ; il se borna a lui dire : Que Dieu exerce sur toi sa puissance ! Mais ceux-ci, ils blasphement ce qu'ils ignorent; quant a ce quails savent natu-. rellement, comme les be*tes sans raison, ils s'y corrompent. Malheur a eux, car ils marchent dans la voie de Cam 3 , ils se jettent pour de 1' argent dans les egarements de

i Num., xiv. 37.

3 Gen., xix, 24.

3 Id., IY, 8-16.

Balaam 1 ; imitant la revoltede Core 8 , ils periront coinme lui. Ces hommes sont la hontede vos agapes ; ils y mangent sans pudeur au milieu de vous, ne songeant qu'a se repaltre. Ce ne sont que des nue"es sans eau, emportees ca et la par le vent; des arbres qui ne fleurissent qu'ea automne, arbres steriles, doub lenient morts, deracines; des vagues farouches de la mer, jetant Tdcume de leurs infamies; des etoiles errantes, auxguelles 1'obscurite des te*nebres est reserv6e pour 1'eternite. C'est d'eux qu'Henoch, le septie~me patriarche depuis Adam, a propbetise* en ces termes : Voici que le Seigneur jvient avec ses milliers de saints, pour executer son jugemerit sur tous, pour convaincre tous les impies de toutes les oeuvres d'impiete qu'ils ont commises et de toutes les paroles injurieuses que ces pecheurs impies ont proferees contre lui 3 . Murmurateurs se plaignant sans cesse, ils march, ent selon leurs propres convoitises; leur boucbe est pleine de pompeux discours, mais il ne parlent avec admiration des hommes qu'en vue de leur propre interest .

Pour vous, mes bien aimes, souvenez-vous. de ce qui vous a ete predit par les apotres de Notre Seigneur Jesus- Christ. Ils vous disaient qu'aux derniers temps paraltraient des imposteurs, marchant selon leurs convoitises impies. Ces gens-la se separent eux-mgmes; hommes sensuels, ils n'ont pas 1'Esprit. Mais vous, bien-aimes, vous edifiant vous-m^mes sur le fondement de notre tr^s sainte foi et priant par 1'Esprit Saint, conservez-vous en 1'amour de Dieu, attendant la misericorde de Notre -Seigneur

1 Num., xxn, 7. 18-21; xxv, 1-9; xxxi, 15, 16. 8 Id., xvi.

3 Nous lisons au livre d'Henocli, i, 9, un passage analogue a cette citation de S. Jude.

Jesus-Christ pour la vie eternelle. Reprenez ceux qui contestent; il en est d'autres que vous sauverez en les retirant comme du feu ; d'autres auxquels vous porterez compassion, craignant pour vous-m3m.es toutefois, et hai'ssantjusqu'au vetement que la chair a souille * .

A celui qui a le pouvoir de vous conserver sans peche et de vous placer irreprochables devant le tr6ne de sa gloire dans un ravissement de joie; au seul Dieu, notre Sauveuf, par Notre Seigneur Jesus-Christ, gloire, majeste, force et empire avant tous les siecles et maintenant et dans tous les siecles des siecles. Amen .

La vigueur de cette parole apostolique lui donna partout 1' Orient large cours et retentissement, car lorsque Pierre, pres de mourir, ecrivit sa seconde lettre aux Eglises de ces regions, il ne crut pouvoir mieux j saisir les ciines qu'en mMant a sa voix celle de Jude. Paul, de son c6te, n'oubliait point ces chretientes, premiere conqute de son apostolat en terre paienne, et il revenait du fond de 1' Occident leur consacrer ses derniers labeurs. Nous Tavons montre, en quelque region de 1'Italie, dictant

1 S. Jude parait distiiiguer ici trois sortes de personnes infectees par 1'lieresie. Les premieres sont les sectaires obstines, disputeurs auxquels aucun management n'est du et ne servirait : qu'on les condamne sans liesiter. Les ' secondes, sur lesquelles les fideles gardent encore ascendant, doivent Mre retirees du feu par un acte de vigueur. Aux dernieres qui echappent a cet empire, mais demeurent [capables de verite v et de salut, il cohvient de temoigner une compassion affectueuse : que 1'on prenne garde toutefois dans ce commerce charitable de se souiller et de prendre la contagion de 1'erreur.

a 1'un de ses disciples sa lettre aux Hebreux et s'adressant a 1'Eglise Mere, alors si eprouvee. D'autres chretientes, non moins exposees au p6 ril, celles de Crete, s'offrirent a lui sur la route marine d'Espagne en Asie Mineure. Paul ne les connaissait point, ayant settlement touche 1'ile, pendant la terapete qui 1'emporta des quais de Myre sur les rochers de Malte 1 , mais il avait appris que ces communautes vivaient a 1'abandon, sans chefs, en risque perpetuel de s'egarer. II resolut de les visiter avec Tite, et d'y etablir ce qui leur faisait principalement defaut, un corps de pasteurs uni au college apostolique. \ .

Comment expliquer cette absence de constitution reguliere dans 1'ile de Crete? Evidemment parce que ce n'etaient ni les Douze, ni leurs delegues, qui avaient fonde ces chretientes, Les semences de la foi y etaient venues des cotes d'Asie, ou elle fleurissait en tant de cites, de Jerusalem me~me peut-e~tre, et des les premiers jours, car des Cretois sont nommes dans les Actes parmi les temoins de la Pentecote 2 . Aux temps qui suivirent, les relations, incessantes entre les synagogues du monde romain, maintinrent yive dans celles de Crete Tattente qu'eveillaient partout le nom, 1'oeuvre de Jesus. II y a tout lieu de croire d'autre part que des

1 Voir S. Paul) ses Missions, chap. xviu.

2 Act., n, 11.

croyants an Sauveur- se trouvaient parmi les filsd'lsrael qui visiterent les nombreuses juiveries de 1'ile 1 ou s'y etablirent. Ainsi, selon toute apparence, se repandit I'Evangile dans la region.

D'ou que vinssent ces semences de foi, elles avaient germe, car Paul rencontra dans plusieurs villes des fraternites chretiennes. Prives de chefs, ces groiipes de fideles ne pouvaient que vegeter ; maisuneautre cause, plus enervante encore, contra buait a leur langueur. Les Cretois avaient triste rendm de moeurs et de caractere. L'antiquite les depeint prompts au mensonge 2 , avares, rapaces, astucieux 3 , et S. Paul rencherit sur cette renommee. Q'attendre de neophytes nes dans cet air vicieux? Juifs et pai'ens en avaient egalement res-, pire la contagion, et n'offraient aux prises de la grace que des natures malsaines. Enmaintes ames, la foi avait ope re assez librement pour y relever les instincts de race, les rendre droites et pures ; mais d'autres, non moins nombreuses,, ne s'etaient degagees qu'a demi de ces influences corruptrices ; chretiens de nom, dans lefondilsne differaient guere

1 Josephe, Antiq. jud., XVII, xn, 1. Bell.jud., II, vii, 1. ? PMlon, Leg. ad Cai., 36.

2 Polybe, vi, 47, 5; vin, 21, 5. Ovide, Ars Amator, i, 297. -

, parler en Cretois, et mentir sont synonymes en grec i irp6<; KpfJTa<;, iirsiS^ fysuatou v.y.1 dTraTSwvsi; slat. Suidas.

3 Polybe, iv, 8, 11; vi, 46, 3. Plutarque, Paul-jEmiL, 23. Tite-Live, XLIV, 45, etc.

des infideles : raison, conscience, tout en eux demeurait souille l . Us font profession de connaitre Dieu, disait Paul, mais ils le renoncent par leurs oeuvres, etant abominables, rebelles,inutiles atoute bonne oeuvre 2 . C'est surtout parmi les Juifsque 1'apotre trouvait ces coeurs rebelles et ces tStes opiniatres, qui semblaient n' avoir accepte la foi que pour la denaturer. Ils ne s'occupaient que d'egarer les ,mes en leur contant des fables 3 ; ces fables pernicieuses, que Paul avait deja combattues a Ephese et a Colosses 4 . De ces Eglises, voisines de Crete, I'ivraie avait infeste 1'ile, aussi prompte a y voler que lebon grain, etelle menacaitde Tetouffer, carces vains discoureurs 5 savaient en imposer et donner creance a leurs reveries. Paul voyait des families entieres renversees par eux 6 ; mais, plus encore que ce prestige des seducteurs, le ressort qui les poussait excitait son indignation. II deme'lait sans peine que la predication n'etait qu'une occasion de battre monnaie pour ces ames de mercenaires, qu'ils enfaisaient trafic aux depens de leurs dupes 7 . L'apotre, en devoilant cette vile cupidite la

Tit., i, 15.

2 Id., i, 16.

3 Id., i, 10.

4 Voir chapitres in et iv.

5 MaTotioXdyoi. Tit., i, 10.

6 Tit., i, 11,

& [rfy 8st, ala^pou xepSoui; X^P^- Tit., i, 11.

rendait facilement odieuse ; mais, pour la miner entierement, une lutte perseverante et de longue duree devenait necessaire. II ne sufflsait pas, en effet, de confondre en passant les corrupteurs, il fallait les empe~cher de reprendre ascendant sur les esprits ; or rien n'importait plus a ce dessein que de constituer le corps de pasteurs qui avait toujours manque a Tile de Crete l .

Paul, presse d'autres soins, ne pouvait s'arre~ter assez longtemps pour preparer et assurer aux Eglises de la region ces solides fondements, mais il avait pres de lui son disciple Tite, Thornine leplus capable, a son defaut, de montrer Constance et vigueur. Nous 1'avons vu a Corinthe parlant avec tant d'autorite, au nom de son maitre, que les coupables tremblaient devant lui, et s'empressaient a la soumission 2 . Paul, sentant, dans ce fils digne delui 3 ^ uncoeur aussi ferme que vaillant, s'appuyait sur son bras aux heures critiques. Mais ce qu'il estimait dans Tite a 1'egal de cette force d'ame, c'etait le desinteressement avec lequel il se donnait aux travaux apostoliques, entendant, comme son maitre, ne rien devoir a ceux qu'il evangelisait. Pour faire taire les Corinthiens qui 1'accusaient de vues interessees, Paul n' avait en qu'a leur rappeler la generosite de

1 Tit., i, 5.

2 S. Paul, ses Missions, chap, xn, p. 375 (ed. in-8).

i'tp TSX.VW. Tit., i, 4.

son cornpagnon : Tite s'est-ilenrichi a vos depens? N'avons-nous pas marche dans le me"me esprit? N'avons-nous pas suivi les me~mes traces? 1 . C'etait ce detachement qu'il voulait montrer aux Cretois en regard de Pavidite de leurs seducteurs. Rien n'etait plus propre a desabuser les otmes de bonne foi qu'une telle comparaison. A cette vertu maitresse, Tite joignait Texperience et 1'energie necessaires pour agir avec fruit. Paul n'hesita ,pas alui remettre 1'entreprise de relever la foi dans 1'ile, se fiant a lui pour achever, affermir 1'oeuvre qu'il avait a peine ebaucliee. Pour lui, il avait hate de passer aux rives d'Asie, et de visiter ses Eglises qu'il savait depuis longtemps en proie aux sectaires. Le mal cause en Crete par 1'heresie lui donnait a redouter de, pires ravages dans les chretientes voisines. ir

1 il Cor, xii, 18.

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