CHAPITRE ONZIEME
Les alarmes de I'ap6tre n'etaient que trap fondees, trap aecomplies les predictions faites par lui sur lagreve deMiletaux anciensd'Epkese : desloups s'etaientjetes dans le troupeau et le ravageaient 1 . Ces destructeurs sortaient de la Synagogue, ou, si nous prenons a la lettre 1'expression de Paul, ils avaient rang de docteurs dans la Loi 2 . Les grands discours par lesquels ils abusaient les esprits faibles, les femmes surtout, n'etaient que pur verbiage, ou, ne s'entendant pas eux-memes y ils eussent ete fort en peine de preciser sur quoi portaient leurs assertions, d'autantplus sonoresqu'elles etaient vides. On trouvait de tout dans ces creuses reveries : fables judai'ques, mythes subtils, genealogies interminables 3 que les Gnostiques allaient
1 Act., xx, 29.
2 NojxoStSacrxa^oi. I Tim., i, 7.
3 'louScmtou; (Aij9oi<;. Tit., i, 14. Bs6-f))vou? xat ypa^Seti; [jni0ou?.. I Tim., iv, 7. revea^oyian; dtTcepivtot?. i Tim., i, 4.
bient&t transformer en chain es d'eons se croisant, s'engendrant 1'im 1'autre l . La pretention de ces artisans d'erreur etait de remplacer 1'Evangile par une doctrine plus haute ; en fait, ce qu'ils offraient , sous ce nom n' etait qu'un ramas d'imaginations de toute provenance. Pour mettre quelque ordre dans ce chaos de conceptions discordantes, ils en venaient a tout prendre au sens allegorique, proclamant par exemple toute resurrection deja faite, parce qu'elle n'est que la transformation de 1'^me, s'eveillant de la mort de 1'ignorance aux lueurs de la verite 2 .
Telles etaient les folles speculations dans les- . quelles Paul trouva ses chretientes egarees,.s'y disputant au mepris de la charite 3 , eprises del'erreur au point de n'en pouvoir tre detachees que par force. L'heresie avait ses chefs, Hymenee, Philetus, un ouvrier en cuivre nomme Alexandre. 4 . Ce dernier surtout fit une vive opposition et y mit tant d'aprete que 1'apotre en g;arda le plus douloureux souvenir. Au reste, il ne vint ^ bout de sectaires si obstines qu'en les rejetant hors deTEglise 5 . Cette excommunication suffit pour desarmer temporaire-
1 Nous avons expose au chapitre troisieme ces values fictions de J'heresie ; aussi ne faisons-uous ici que les resumer en quelques mots..
2 n Tim., n, 18.
3 r Tim., vi, 4, 5.
4 i Tim., i, 20. n Tim., n, 17; iv, 14.
5 i Tim., i, 20.
merit la seduction, mais n'etait-il pas a craindre que le desordre, contenu par la presence de 1'apotre, ne recommencat apres son depart? A Ephese-comme en Crete, Paul ne vit d'autre surete centre ce peril qu'un gouvernement plus fort en tte de chaque Eglise, etil tourna ses pensees a cette institution. Nous avons dit ailleurs l ce que pouvait tre la hierarchic dans des communautes on les dons surnaturels etaient departis a profusion, lorsque, sans distinction, toutfidele saisi de 1'Esprit divin se levait au milieu des freres pour leur devoiler 1'avenir, les instruire et les guider. Dans cet etat extraordinaire, et qui n'etait point pour durer, que dev.enait 1'autorite du college d'anciens, de pr^tres, prepose a toute Eglise ? Elle se bornait, nous 1'avons .vu,, a remplir les fonctions sacerdotales et a presider la fraternite. Cette derniere charge toutefois ne pouvant en bien des cas &tre exercee collectivement, on fut conduit a designer un des pasteurs, pour agir au nom de tous et mettre a effet les resolutions communes. Les m&mes motifs, qui avaient determine lechoix : confiance des fideles, situation, aptitude, qualites de 1'elu, poussaient a le maiatenir et a se repose r 'sur lui de Tadministration commune. L'ancien, leprtre, objet de cette delegation, devenait logiquement le directeur de TEglise, le surveillant 2 de sa vie in-
1 S. Paul, ses Missions, chap. vin.
2 L'l-iriCTXbTto?, 1'E-veque.
time, de ses relations exterieures, de ses interns temporels.
Tel fut vraisemblablement le cours donne par les apotres a revolution de la hierarchic, la lente transformation par laquelle ils preparerent, amenerent doucement les chretientes a recevoir, comme chef et pasteur, un seul eve"que au lieu du corps d'anciens qui les gouvernait tout cl'abord. II est evident toutefois que 1'Esprit saint leur inspira de ne rien hater a cet egard, d'attendre que les dons surnaturels de prophetie, de conseil, de gouvernement, qui perclaient chaque jour de leur surabondance, fissent place a un etat regulier et definitif. LesDouze n'oubliaie'nt point d'ailleurs quej leur vie durant,. la . haute juridiction de TEglise demeurait entre leurs mains, et que lesEvSques ne devaient e"tre que leurs successeurs, ^important etait de tout disposer par avance, de telle sorte qu'apres eux cette succession se trouvat naturellement recueillie, et que chaque branche delachretiente, chaque Eglise, serattachat directement ou par intermediaire au tronc apostolique. A la verite, nulle trace d'instructions donnees a ce sujet ne se retrouve dans les lettres de S. Pierre et de S. Paul, mais au nombre des traditions qu'ils leguerent a 1'Eglise romaine, S. Clement cite les regies fixees par les apotres en vue de pourvoir a leur succession, de maniere qu'apres leur mort d'autres hommes Men eprouves fussent revMus de
leur charge ' . Tout confirme 1' existence de telles dispositions, qni, sans rien changer pour le present,, assuraient 1'avenir : les listes d'eveques remontant aux apotres,que nous donnent Hegesippe, S. Irenee, S. Denys.,de Corinthe, et ce fait surtoutque, cinquante ans plus tard, 1'episcopat est etabli en tout lieu. Unpareil accord pour 1'ensemble des chretientes ne s'explique que si le gouvernement d'un seul chef en chaque Eglise est d'institution apostolique 2 . On s'etonnera peut-tre que nous ne tirions pas des Epitres a Tite et a Timothee 3 la preuve que
1 S. Clement. Epist ad Corinth., XLIV. S. Irenee (adv. Hceres, in, 2, 3) nous donne cette lettre comme 1'expression fidele des traditions que S. Pierre et S. Paul out laissees a 1'Eglise romaine. Nous y trouvons leur foi, leur enseignement, tout comme dans 1'Bpitre de S. Pblycarpe nous recueillons les traditions leguees par S. Jean aux Eglises de Smyrne et d'Ephese.
2 Voir sur cette formation de 1'episcopat, De Smedt, Organisation des Eglises chre'tiennes jusqu'au milieu du III e siecle. Duchesne, les Origines chretiennes, ch. vi. Cf. Lightfoot, Philippians, THE CHRISTIAN MINISTRY, pp. 179-267, Ramsay, The Church in the Roman Empire, pp. 364-374.
3 Ces trois Epitres sont liabituellement designees sous .le nom de Pastorales, parce qu'elles traitent du ministere des pasteurs. Des 1'origine et au cours des trois premiers siecles, nous les yoyons attribuees a S. Paul par les ecrivains orthodoxes. La seiile objection specieuse, opposeede nos jours par- les rationalistes a cet accord de la tradition, est la difference de style qu'ils relevent ca et la entre les Pastorales et les precedentes Epitres de I'ap&tre. Cette diversite, outree par eux a plaisir, n'offre rien de bien etrange a qui considere loyalement dans quelles cir Constances S. Paul ecrivait ses dernieres lettres ; car le style de tout homme varie avec Tage, le sujet traite, 1'attention plus ou moins soutenue de 1'ecrivain. Que Ton rapproche d'ailleurs les Pastorales des conseils pratiques qui ter-
Paul donna des lors a certaines Eglises la forme monarchique ; mais, si Ton rapproche les divers passages de ces lettres, il paraitra claireinent que les mots, de pretre et d'evSque j sont encore synonymes, et que I'ap6tre ne prend pas'ce dernier terme au sens special que nous lui donnons l . Rien n'indique d'autre part que, laissantTite en Crete, Timothee a Ephese, il leur ait confere d'autre mission que des fonctions temporaries, une surveillance analogue a celle qu'Epaphras exercait sur les com munautes du Lycus 2 . Pas plus done en ces derniers temps qu'auparavant, il ne semble possible d'attri buer a Paul, avec certitude, quelque creation d'ev^ques ; Tapotre se borna probablement a indiquer aux principales de ses chretientes quel pasteur
minent les grandes Epitres, ce ne sera plus la difference de style qui frappera, mais la similitude de composition, de tours, de Iangage. Les rai sons abondent pour etablir cette authenticite ; catholiques et protestants en ont egalement fait bon usage. Voir en particulier : Comely, Introduotio, 182, 183. Vigouroux et Bacuez, Manuel liblique, t. IV, p. 775-778. Farrar, Life of S. Paul, t. II ; Appendix, Excursus IX. Alford, Prolegomena on the Pastoral Epistles.
1 Dans 1'Epftre a Tite les pre~tres, TtpseySikepot, que Paul ordonne d'etablir en toute chretiente, sont appeles par lui dans le meme passage iTtiffvcoicot. KaTaffTTiO"^ xira iroXiv icpssSuTspou? si' TI? ea-rlv
dtvEY'A^to? Set yap 76v ^i:i<j>toTcov dvsy^M^ 07 swat. Tit., i, 5-7.
Cf. Act., xx, 17, 28. I Petr., v, 1, 2, etc.
2 La chretiente de Jerusalem est la seule Eglise que nous voyions, des les premiers temps, gouvernee par un seul pasteur. V. S. Pierre, chap. xi.
lui succederait dans ce degre superieur de la hierarchic l .
Maisc'etaient la des precautions d'avenir, prisesen TUB d'eventualites qui suivraientla mort des apotres ; les nece*rsites du moment n'etaient pas moins urgentes. Paul j pourvut par sa vigilance a fortifier et, pour cela, a epurer le corps d'anciens qui demeuraient en t&te des Eglises. Jusque-la le choix de ces pasteurs s'etait fait sans regies precises : ici, en raison de leur merite et de leurs vertus ; la, et le plus souvent, sur la designation de I'ap6tre ou de 1'evangeliste qui fondait la chretiente. Dans les lettres a Timoth.ee et a Tite, Paul determine les conditions suivantes. Toutfidele qui aspire a prendre rang parmi les anciens, les presbyteri, fait pro-
i Les theologians catholiques, tout en soutenant, ainsi qu'ils le font generalement, que 1'institution de 1'episcopat, comme ordre distinct de celui des simples pretres, est de droit divin, peuvent neanmoins admettre, sans inconvenient aucun, que cette institution ne prit son complet developpement et sa forme definitive qu'apres le temps des apotres. Tant que ceux-ci vecurent, 1'Eglise possedait en eux 1'autorite visible et vivante, nettement reconnue, a laquelle appartient la mission de conserver et de transmettre le dep6t de la foi et de la doctrine morale de Jesus-Christ... Rien n'empgche de supposer, ou du moins de regarder comme possible, que les ap&tres aient toujours garde entre leurs mains le gouvernement des Eglises, en s'y faisant suppleer, pour les exercices ordinaires et reguliers 'du culte et ce'rtaines fonctions particulieres de 1'administration, par ce que nous appelons de simples pretres qui gouvernaient en leur nom. Les ev6ques des temps posterieurs seraient alors, au sens rigoureux du mot, les successeurs des ap&tres . De Smedt, I' Organisation des Eglises chretiennesjusqu'au milieu du III<>siecle, pp. 13, 14.
fession de se detacher du monde pour n'tre plus qu'a Dieu 1 ; il lui est permis sans doute de desirer ceministere, qui est en soi bonne et sainte ceuvre 3 ; mais il s' engage par la a une haute perfection, car le pasteur, investi de cette surveillance 3 sur le troupeau, devient le dispensateur, Feconome de Dieu 4 . A ce titre, il doit tre 1'exemple de tous dans ses paroles, sa conduite; dans la charite, la foi, la chastete 5 ; demeurer irreprochable 6 en un mot, non seulement aux yeux des fideles, mais des pai'ens eux-m^mes 7 . Qu'il ne se montre done ni obstine, ni colere, ni sujet au vin, ni violent, ni prompt a frapper, ni avide de gains honteux, mais hospitalier, aimant le bien, sage, juste, pieux, continent 8 . II doit n'avoir epouse qu'une femme, bien conduire sa famille, tenir ses enfants soumis en toute honn^tete, car, si quelqu'unne saitpas conduire sa propre maison, comment prendra-t-il soin de 1'Eglise- de Dieu 9 ? Tout nouveau converti sera ecarte , de peur qu'enfle d'orgueil il ne tombe dans la
1 H Tim., ii, 4.
2 i Id., in, 1.
3 Le mot iiucmiitoi; a cette signification, aussi bien dans le grec classique que dans les Septante.
4 sou olxovdfAO?. Tit., i, 7.
5 i Tim., iv, 12.
6 Id., in, 2.
7 Id,, m, 7.
8 Tit., i, 7, 8. i Tim., ni, 2, 3.
9 i Tim., in, 2, 4, 5. Tit., i, 6.
me"me condamnation que le diable l . Qu'attendre d'ailleurs d'un neophyte pour I'enseigriement des fideles, ce grave devoir demandant un pasteur fortement attache aux verites de la foi telles qu'il leg a recues, capable d'exhorter selon la saine doctrine et de convaincre ceux qui s'y opposent 2 ?
Paul prit les mmessoins a regard du diaconat. Nous avons vu que, des les premiers jours, on ne commit a cet office que des hommes pleins de 1'Esprit saint et de sagesse 3 . L'ap6tre entend maintenir a cette hauteur les ministres secondaires de la hierarchie et ne les oblige pas a une moindre perfection que les pr&tres. Serieux, sinceres, temperants, qu'ils vivent d'un metier honn^te, gardant le mystere de la foi en une conscience pure. Que leurs femmes, elles aussi, soient graves, non medisantes, sobres, fideles en toutes choses. Comme les prdtres, du reste, les diacres doiventne s'etre maries qu'une fois, bien tenir leurs enfants et leurs maisons. Le diacre, quoique serviteur de nom et d'office, n'enestpas moins eleve aunrang eminent dans TEglise-, il a mission d'enseigner et de defendre hardiment la foi du Christ Jesus. On neconfiera done ce ministere qu'aux fideles mis a 1'epreuve et reconnus irreprochables 4 .
1 i Tim., in, 6. '
2 Tit., i, 9. ' .
3 Act., YJ, 3. V. -S. Pierre, chap. iv.
4 i Tim., in, 8-13.
La hierarchie se trouvait constitute par 1' ensemble de ces regies 1 . Restait toutefois un point de singuliere importance, et que Pauln'eut garde de negliger, la direction des femmes dans 1'Eglise. Elles aussi avaient eu large part a la diffusion des dons surnaturels. Nous avons vu a Cesaree les quatre filles de Philippe, douees du don de predire 2 , a Corinthe les femmes egalement inspirees priant a haute voix et prophetisant dans les assemblies de fideles 3 . II avait fallu que 1'apotre intervint pour les ramener a une niodeste reserve, mais il avait pris soin en meme temps de donner emploi a 1'ardeur de leur foi et de leur charite. Ce fut lui, apparemment, qui institua dans les chretientes d'Asie 1'ordre des diaconesses auquel appartenait Phebe, la servantede 1'Eglise de Kenchrees 4 . Organisant ces corporations de pieuses femmes sur le modele du diaconat, il leur confia des fonctions analogues : le secours despauvres, la visite des malades, les devoirs de Fhospitalite ; m^me certaine part a de plus hauts
1 Sur Torganisation de'la hiararchie voir, outre le P. De Smedt et Duchesne cites plus haut, Lightfoot, Epistle to thelPhilippians (1888). Dissert, i. THE CHRISTIAN MINISTRY. A. Harnack, Lehre der zwolf Apos'tel (1884). R. Sohm, Kirchenrecht, t. i (1892). P. Batiffol, 1'Eglise naissante; in, les Institutions hidrarchiques de 1'Eglise, dans la Revue bibligue, octobre 1895, pp. 473-500. J. Reville, les Qrigines de Vdpiscopat (1894).
2 Act., xxi, 8, 9.
3 i Cor., xi, 5 ; xiv, 34, 35.
4 Rom., xvi, 1.
ministeres : charge d'instruire et de consoler les personnes de leur sexe, de les prepares au bapte"me, de les maintenir dans la foi et la piete, de les surveiller dans les assemblies religieuses 1 .
II semble que ; tout d'abord, 1'acces a ce diaconat feminin denieura largement ouvert : vierges, veuves, quel que fut leur age, y trouvaient accueil, des qu'elles s'offraient en toute liberte au Christ et a son Eglise. Mais la comme partout, laferveur baissant, de graves abus se revelerent. On vit de jeunes veuves retourner a une vie de mollesse et d'oisivete j bavardes, curieuses, elles couraient a et la par les maisons, ne gardant dans leurs causeries ni reserve, ni convenance. Les paiens en prenaient sujet de decrier la foi, de railler celles qui, apres s'^tre vouees au Christ, ne songeaient qu'a se remarier 2 . Paul vit 1'urgence de couper court a ces desordres, et il le fit, en reglant etroitement le choix des diaconesses. Une seule union, soixante ans d'age sont exiges pour toute veuve qui veut en faire partie ; il faut surtout c^on ait bon temoignage de ses vertus ; qu'elle ait bien eleve ses enfants, exerce 1'hospitalite, lave les pieds des saints, secouru les affliges, qu'elle se spit appliquee en unmot a toute sorte de bonnes oeuvres 3 . Mais a ces offices charitables ne
1 Kraus, Re'al-Encyklopadie der christlichen Alterthumer, DIAKONISSBN.
2 i Tim., v, ll-lo.
s Id., v, 7-10.
se bornent pas leurs obligations ; en retour de la charge qu'assument les chretientes de subvenir a leurs besoms, Paulleur^ijnpose de vaquer pour tous a la priere l , d'etre, selon Fimage qu'emploiera S. Polycarpe, 1'autel de Dieu 2 , sur lequel nuit et jour 3 est offert au Seigneur le sacrifice des louanges, le fruit des levres qui rendent gloire a son nom 4 . L' ensemble des devoirs que se partagent aujourd'hui nos ordres actifs et contemplatifs se trouvait ainsi remis aux seules diaconesses : Paul en faisait I'exemplaire de la vie religieuse. Sous les formes diverses que celle-ci revt parmi nous, Tessentiel de 1'institution apostolique demeure, a quelques details pres, qui visaient des abus momentanes. Le grand age, par exemple, n'etait pas unfe condition faite pour durer; aussi la verrons-nous tomber en desuetude, lentement toutefois etau cours des siecles 5 : tant demeurait sacree la moindre prescription de Tapotre 6 !
1 i Tim., v, 5.
2 0UCTiaatT|piov sou. S. Polycarpe, Epist. ad Philip., iv.
3 i Tim., v, 5.
4 Hebr., xiii, 15.
5 Tertullien, De velandis virginibus, ix. S. Basile, Epist. 199, xxiv. Condi Chalcedon., xv.
6 Nous admettons ici que diaconesses et veuves forment le mSme corps de saintes femmes vouees au service de PEglise. Rien, aux temps apostoliques, n'autorise a voir dans ces deur noms des ordres hierarchiques distincts, et il nous parait difficile d'etablir qu'il en allat autrement dans les siecles qui suivirent.
La reforme de la hierarchie, telleque Paul Ten tendait et que nous venons de 1'exposer, n'etait point Toeuvre d'un jour. II y fallait des managements, de la prudence; substituer doucement aux situations acquises 1'ordre definitif. L'apotre n'avait pas le loisir de ces patients labeurs ; le souci, peut-e~tre mme 1'appel de ses chretientes de Macedoine pressaient son depart. II prit le parti, en Asie-Mineure comme en Crete, de confier a quelqu'un de ceux qui Tentquraient la mission de parfaire son oeuvre, et son choix tomba sur Timothee ; non sans quelque hesitation apparemment, car Paul aimait tendrementce disciple. Le nouveau labeur qu'illui imposait ne serait-il pas trop lourd, ecrasant pour sa faible sante - 1 , son naturel aussi aimant qu'aimable, mais reserve, timide, peu fait pour la lutte 2 ? Jeune d'ag-e, jeune d'ame et d'idees 3 , Timothee en imposerait-il aux pretres, plus vieux que lui, qu'il avait charge d'ordonner, de conduire, de regler pour le temporel, de juger m^me au cas echeant 4 ? Serait-il
1 i Tim., v, 23.
2 ii Tim,, i, 7, 8 ; n, 3, 22.
3 i Tim., rv, 12. Timothee, tout jeune encore lors de la premiere mission de S. Paul (en 51), pouvait avoir trente-cinq ou trente-six ans quand 1'apotre lui ecrivit sa lettre. 11 n'avait done pas atteint la maturite de 1'age, laquelle semblait requise pour les graves et difficiles fonctions qui lui etaient confiees ; de la ces paroles de S. Paul : Que personne ne meprise ta jeunesse . i Tim., iv, 2. Fuis les passions des jeunes gens . n Tim., n, 22.
< i Tim., v, 17-22.
obei de ces diaconesses, dont il lui fallait reduire le nombro, changer les libres allures en etroite discipline?
Et la lutte centre les heretiques, qui 1'y soutiendrait? Paul comptait encore de nombreux amis a Ephese, parmi lesquels il signalait en ce temps la Onesiphore et sa famille 1 . Son credit toutefois avait baisse, et, au douloureux sentiment qu'il emportait de ses luttes avec les sectaires, on voit que leur audace, leur ente~tement, leur subtilite dans la discussion lui paraissaient redoutables. Timothee, meme soutenu par les freres demeures fideles, aurait-il assez de vigueur pour faire face auxrebelles, leur resister en s'enfermant simplement dans la saine doctrine selonl'Evangile 2 , sans selaisserentrainer aux interminables arguties ou ils se complaisaient ? Dans ces debats, aussi vains que steriles, Timothee, jete hors de son nature!, courait risque d'exceder, de riposter rudement 3 , la ou, pour confondre 1'erreur, il suffisait de lui opposer avec une fermete impassible la verite. Ce furent la sans doute pour Tapotre de nombreux motifs d'apprehension, qui cederent neanmoins a 1'entiere confiance que Timothee lui inspirait. 11 connaissait sa foi sincere 4
1 n Tim., i, 16.
2 i Tim., i, 11 ; iv, 6 ; vi, 3 .
3 Id,, v, 1.
4 n Tim., i, 5.
eclairee des 1'enfance par 1' etude desSaintesLettres 1 . D'autre part, Inexperience de 1'apostolat ne lui manquait pas, car, depuis quatorze ans, ilavaittravaille aux c&tes de son maitre et reussi aux missions temporaires qui lui etaient attributes. Le soin de restaurer 1'Eglise d'Ephese lui fut done confie, rude tache qu'il n'accepta pas sans ressentir vivement etles difficultes de I'oBuvre et Tamertume de la separation. Paul, Fembrassant au depart, le vit tout en larmes 2 . II consola tendrement cet enfant bien-aime 3 , le livra a la grace de Dieu, et sortant de la ville, prit sa route habituelle vers le nord par la cote de Troade.
Nul doute que Paul,, avant de quitter Ephese, n'eut mis son disciple en garde contre les perils qu'il redoutait, maisil n'en restait pas moins incertain du tour que prendrait la lutte, en alarme que Timothee, dans le feu del' action, n'oubliatses avertissements. De Macedoine 4 , il resolut done de les renouveler par ecrit et lui adressa une letfre.qui, demeuree aux mains de 1'Eglise, j est devenue comme le manuel du ministere pastoral. Assurement, Paul ne donnait pas une pareille importance a cette missive ; il j conversait familierement avec son dis-
1 ii Tim., in, 15.
2 Id., i, 4.
3 Id., i, 2.
* Id., i, 3.
ciple, a 1'abandon ; inutile done de chercher dansce court ecrit, comme dans les grandes Epitres, une suite de raisonnements, des vues d' ensemble : les pensees y sont a recueillir 1'une apres 1'autre, telles qu'elles vinrent a 1'esprit de 1'auteur.
La premiere est pour les pre"cheurs de mensonges dont le verbiage resonnait encore a ses oreilles. Que Timothee a sonexemple dedaigne ce vainbabil ou les discoureurs ne s'entendent pas eux-me~mes l ; qu'il ne s'egare point a refuter les fables, les genealogies interminables 2 , presentees par ces faux docteurs comme Finterpretation authentique et le fruit de la Loi. Le veritable achevement, la perfection de ces divins commandements, les fideles au Christ savent ou les trouver : dans 1'amour procedant d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincere 3 . La Loi ne sert qu'a conduire a cet etat surnaturel les impies et les pecheurs ; elley a amene Paul qui etait un blasphemateur, un persecuteur, un outrageux >>, afin cju'en lui la grace du Seigneur surabondM avec la foi et 1'amour qui est dans le Christ Jesus 4 ^ . Le recit de cette conversion etait I'argument que Paul opposait de preference a ses contradicteurs : Voyez ce que Jesus a fait de moi,
1 i Tim., i, 1.
2 Id., 1,4.
3 Id., i, 5.
4 Id., i, 9-14.
leur disait-il. Timothee, dans le bon combat 1 qu'il soutient, netrouvera pas de meilleure tactique : dresser a 1'encontre de 1'heresie le simple Evangile, montrer ce qu'il a repandu, ce qu'il repand chaque jour de clartes et de vertus.
Le bruit de la revolte de Jerusalem courait alors dans tout Tempire ; il est probable que les faux docteurs d'Ephese s'en prevalaient pour semer 1'agitation et pousser tous les esprits a secouer le joug, car Paul termine ses avis contre les sectaires par une exhortation caracteristique. Timothee doit veiller a ce que les prieres habituelles pour 1'empereur et les magistrats soient faites regulierement dans les sanctuaires Chretiens, afin que 1'Eglise en paix avec Rome continue de vivre paisible, tranquiile, en toute piete et homie"tete 2 .
L'apotre ne recornmande pas moins instamment le bon ordre dans les autres parties du service divin. Les chretiennes d' Asie, comme celles de Corinthe, y prenaient de grandes libertes ; elles y venaient faire assaut de parures et d'indecence, les cheveux frises, chargees d'or et de pierreries, en somptueux apparat 3 . Paul entend qu'on les range au devoir, et sans grand management : Qu' elles se taisent dans une entiere soumission, quand on les instruit. Je ne per-
1 i Tim., vi, 12.
2 Id., ii, 1, 2.
Id., n, 9.
mets pas a la femme d'enseigner, ni d'userd' autorite sur son mari ; elle doit demeurer dans le silence, car Adam a ele cree le premier, Eve ensuite; et ce n'est pas Adam qui a ete seduit, mais la femme qui s'etant laisse seduire, a commis la prevarication. Ce qui la sauvera, ce sont les enfantsqu' elle met an monde, si elle les garde dans la foi, la charite, la saintete, et une vie bien reglee' 1 .
Le soin de maintenir cette regularite dans les communautes chretiennes, au foyer domestique comme dans les sanctuaires, revenait aux chefs spirituels de la fraternite. Tout dependait d'eux, de leur union, de leur zele, de leur suite dans le gouvernement. De lale constant souci de Paul de rendre ce corps de' pasteurs plus vigoureux, plus fecond dans son ministere. Bien qu'il eut pris, avant son depart, 1'initiative des reformes hierarchiques que no.us avons fait connaitre, il ne laissa pas dans sa lettre a Timothee d'en retracer les grandes lignes 2 , et d'y relever quelques points urgents dans la crise que Ton traversait : n'imposer precipitamment les mains a personne 3 , assurer aux ministres de la parole une subsistance convenable 4 , ne recevoir d' accusation centre eux que sur la foi de deux ou trois
1 i Tim., n, 11-15.
2 Id., in, 1-13.
3 Id., v. 22.
* Id., v, 17, 18.
personnes, mais ne pas manquer a les confondre publiquement, s'ils sont reellement coupables l . Par ce melange de circonspection et de fermete, Timothee constituerait, maintiendrait partout L'autorite d'une Eglise qm est 1'assemblee du Dieu vivant, la colonne et la base de la verite 2 , la mystique demeure ou s'accomplit le grand mystere de la piete , de la vie chretienne,
Manifested dans la chair, Justifies par 1'Esprit, Contemplee par les anges, Pr3ch.ee aux nations, Crue dans le monde, R,eue dans la gloire 3 .
Nous avons vu dans les Epitres aux Colossiens 4 et aux Epliesiens 5 que la constitution de la famille cliretienne n'etaitpas un moindre souci pourl'ap6tre q[ue celle de la MerarcMe. II y revint dans sa lettre aTimotkee^et lui exposa en long detail ses devoirs
1 i Tim., v, 19, 20.
2 Id., in, 15.
3 La disposition symetrique, la cadence rythmee de ces phrases donneiit lieu de croire que c'etait la un de ces cantiques spirituels que les premiers Chretiens avaient composes, et qu'ils chantaient au Seigneur, soit dans leurs reunions privees, soit dans les assemblies
liturgiques. Ephes., v, 19. Coloss., in, 16. Voir sur ces chants,
\ S. Paul, ses Missions, chap. vm.
4 Coloss., in, 18-22 ; iv, 1.
5 Ephes., v, 22-28 ; vi, 1-9.
a ce sujet. Vieillards, adolescents, femmes jeunes ' ou agees, veuves, esclaves, aucun membre n'est oublie dans cette etude du corps social : Paul 'veille a repandrel'esprit Chretien jusqu'aux nioindres fibres 1 .
Cependant la pensee maitresse de cette Epitre reste 1'heresie. II j revient a tout moment, pour mettre son disciple en garde contre les apostats et les consequences absurdes ou immorales de leurs reveries. Ge ne sont la, lui dit-il, que folles impertinences, contes de vieilles femmes... doctrines
i Ne reprenez pas les vieillards avez rudesse, mais avertissezles, comme vos peres ; les jeunes homines, conime vos freres ; les femmes agees, comme vos meres ; les jeuues, comme vos soeurs, en toute purete. Honorez les veuves qui sont vraiment veuves. Que si quelque veuve a des fils ou des petits-fils, qu'ils apprennent premierement a exercer leur piete envers leur propre famille, et a rendre a ceux dont ils descendent les soins qu'ils en ont recu, car cela est agreable a Dieu. Que la veuve, qui est vraiment veuve et abandonnee, espere en Dieu et persevere jour et nuit dans les prieres et les oraisons. Pour celle qui vit dans les delices, elle est morte, quoiqu'elle paraisse vivante... Je prefereque les jeunes se marient, qu'elles aient des enfants, qu'elles gouvernent leur menage et qu'elles ne donnent point sujet aux ennemis de notre religion de nous faire des reproches; car il en est deja qui se sont egaree's. pour suivre Satan. Que si quelqu'un des fideles a des veuves qui lui soient proches, qu'il les assiste, et que I 1 Eglise n'en soit pas chargee, afin qu'elle puisse entretenir celles qui sont vraiment veuves... Quetous les esclaves qui sont sous le joug estiment leurs propres maitres dignes de tout honneur, afin que le nom de Dieu et la doctrine ne soient pas blasphemes ; que ceux qui ont des maitres croyants ne les meprisent pas, parce qu'ils sont leurs freres, mais qu'ils les servent d'autant mieux que ceux qui proiitent de leurs bons services sont des fiddles et des bien-aimes . i Tim,, v, 1-6, 14-16 ; vi, 1, 2.
diaboliques, enseignees par d'hypocrites imposteurs dont la conscience est noircie de crimes l * Us poussent la demence jusqu'a interdire le mariage, et 1'usage des viandes, que Dieu a creees pour ^tre prises avec action de grace par les fideles et par ceux qui oritrecu la connaissance de la verite. Or, toute creature de Dieu est bonne ; et rien de ce qui se mange avec action de grace n'est a rejeter : la parole de Dieu et la priere le sanctifi ent 2 .
Timothee lui-mme ne cedait-il pas quelque peu a cette ostentation d'austerite, ou etait-ce seulement par habitude de vie frugale qu'il ne buvait que de 1'eau? Paul s'en inquiete avec une condescendance aifectueuse et descend a ce detail : Bois un peu de vin a cause de ton estomac et de les frequentes indispositions 3 . Au reste, les pratiques corporelles sont peu de chose aux yeux de 1'apotre : lapiete seule importe ; elle est utile a tout 4 , et, des cette vie meme,constitueunegranderichesse,carelleapprend a se contenter de ce qui suffit 5 . Nous n'avons rien apporte dans ce monde, il est evident que nous n'en pouvons rien emporter. Ayant done la nourriture et de quoi nous couvrir, soyons satisfaits 6 .
1 i Tim., iv, 7, 1, 2. -
2 Id., iv, 3-5.
3 Id., v, 23. .
* i Id., iv, 8. C'est le tout de Phomme , dit Bossuet, Oraison funebre de Louis de Bourbon.
5 Tim., vi, 6.
6 Id., vi, 7, 8."
Paul insiste beaucoup sur ce detachement total, cessaire aux Chretiens : Ceux qui veulent devenir riches, assure-t-il, tombent... en desirs inutiles et pernicieux qui plongent Thomme dans la mine et la perdition : c'est une racine de tous maux que Y amour de 1' argent J .
Les derniers mots de TEpitre resserrent ces divers conseils en une ligne generate de conduite : Timothee, garde le depot quit'est confie 2 . L'attachement a la tradition, aux paroles de verite et de vie, que les apotres out recues de Jesus et transmises al'Eglise, constituele principal devoir des pasteurs, car, dans cette fidele union, ils s'appuient sur le Dieu qui fait vivre tout ce qui vit 3 , se rattachent indissolublement par le Christ au seul puissant, roi des rois,, seigneur des seigneurs, qui seul possede 1'immortalite, qui habite la lumiere inaccessible. . .
1 i Tim. , vr, 9, 10. Ce engagement des richesses lui parait de telle importance dans une ville opulente et fastueuse comme Ephese, qu'apres la doxologie qui terminait naturellement sou Epitre, il reprend la plume pour insister de nouveau sur 1'esprit de pauvrete, et la largesse de coeur necessaires au chretien : Ordonne a ceux qui sont riches dans le siecle present de n'Stre point- hautains, de ne pas mettre leur confiance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu qui nous fournit en abondance tout ce qui est necessaire a la vie. Qu'ils fassent du Men; qu'ils soient riches en bonnes oeuvres ; qu'ils soient prompts a donner, liberaux, s'amassant comme tre'sor un bon fondement pour 1'avenir, afiu qu'ils saisissent ce qui est vraiment la vie . i Tim., vi, 17-19.
2 Id., -vi, 20.
3 Id., vi, 13.
a qui est 1'honneur et 1' empire dans I'eternite l .
L'apotre, par deux fois, dans cette Epitre, exprime tine si ferine intention de revenir le plus tot possible a Ephese 2 , qu'il y a tout lieu de croire que son dessein s'executa. Une derniere fois il reprit la route de mer, par laquelle quinze ans auparavant il etait venu conquerir au Christ la Macedoine et ]a Grece, et de Neapolis passa a Troas. II sejourna dans cette derniere ville chez un chretien nomme Carpus; toutefois une contrainte fortuite, quelque poursuite de Juifs ou de paiens, Ten fit partir a la hate, car il laissa chez ce disciple des objets qui lui etaient necessaires et qu'il reclama bientot : son manteau, des livres, quelques ecrits auxquels il t enait particulierement 3 . Rien ne nous est connu de ce second passage a Ephese, mais on peut soupconner qu'il y rencontra Aquila et Priscille, chasses de Rome par la. persecution 4 . Paul savait ce que valaient de tels aides et il put se rassurer a les voir pres de Timothee.
Miletparait ^tre le dernier point de la cote d'Asie
. que 1'apotre ait visite ; il venait s'y embarquer ayec
les disciples qui 1'accompagnaient; quand Tun d'eux,
1 i Tim., vi, 15, 16.
2 Id., in, 14 ; iv, 13. Les incidents, mentionnes dans la seconds lettre a Timothee (iv, 13, 20), nous paraissent se rapporter naturellement a ce dernier circuit autour de I'Archipel.
3 ii Tim., iv, 13.
4 Id., iv, 19.
Trophime, tomba gravement malade : force fut a 1'apotre de s'en separer l . II eut a renouveler pareil sacrifice sur la rive grecque, en Achai'e. Un chretien notable de cette contree, Eraste s'etait joint a lui et 1'avait suivij usque-la. Parvenu a Corinthe, sa patrie, il resolut d'y demeurer 2 , sur le conseil de I'apdtreprobablement. Nul en effet ne pouvaitmieux que ce disciple defendre et maintenir la foi en Achaie. La haute situation qu'il y occupait avant sa conversion 3 ^ la connaissance de 1'Evangile, 1'experience acquise aux cotes de Paul,, les missions qu'il avait remplies en son nom 4 , tout.promettait moisson fructueuse au ministere d'Eraste. De telles considerations etaient pour toucher Tapotre ; il laissa done son disciple a Corinthe, mais a regret, car il avait plus quejamais besoin d'aides pour la mission qu'il meditait en Epire. Aussi prit-il le parti de rappeler Tite, estimant que sa presence en Crete n'etait plus indispensable, et qu'un> autre disciple, Artemas on Tychique, pourrait tenniner son oeuvre. II hesitait encore entre les deux quand il prit la plume pour ann oncer a Tite ses intentions et le preparer a un un prochain depart 5 .
Nous avons cette lettre, peu differente, pour ie
1 ii Tim., iv, 20.
2 Id.
3 Rom., xvi, 23.
4 Act., xix, 22.
5 Tit., m, 12.
fond des idees, de celle que Paul venait d'ecrire a Timoth.ee. Memes regies y sont rappelees pour le choix des pasteurs 1 , m&me soumission recommandee a 1'egard des princes et des magistrats 2 , memes avis pour lebon ordre des families chretiennes. Que tous y vivent irreprochables devant les paiens : les vieillards sobres, graves, sages, sains dans la foi, dans 1'amour, dans la patience ; les femmes agees inspirant lasagesse aux jeunes, leur apprenant a aimer leurs maris et leurs enfants, a tre reglees, pures, attachees aleur menage, bonnes, deferentes pour leurs maris, afin que la parole de Dieu ne soit point blasphemee 3 . Que les esclaves euxme"mes montrent par leur conduite ce que la grace duDieu Sauveur, apparue pour tous les homines 4 , pent faire d'une ame servile. Soumis a leurs maitres, qu'ils veillent a leur complaire en tout, a ne les point contredire, a ne rien detourner de leur bien, mais a leur temoigner en tout uneentiere fidelite 5 . Paul, en s'etendant sur ces devoirs de la vie chretienne, exhortait Titeales recommander plus vivement pendant les derniers temps de son sejour en Crete. Quant a 1'h.eresie, la comme a Ephese^ il tenait superflu de discuter avec elle, n'y voyant que
1 Tit., i, 5-9.
2 Id., m, 1.
3 Id., n, 1-6.
4 Id., n, 11.
5 Id., n, 9, 10.
folles questions, genealogies, contestations et disputes sur la Loi, le tout, aussi vain qu'inutile l . Ce qui convenait a 1'egard des sectaires, c'etait d'user d'autorite, de les admonester une on deux fois 2 , et s'ils s'entetaient, de les rejeter hors de 1'Eglise. L'apotre ne se departait pas ici de la charite evangelique, mais iltracait une regie auxpasteurs, envers les ames qui sympathisent en secret avec 1'erreur et se laissent fasciner par elle 3 . L'unique saint est deles arracher de vive forcea Teblouissement, an vertige qui les penche a 1'abime. Or, Tite avait a deployer cette vigueur de main, car les Cretois, qui se detachaient du Christ, revenaient d'instinct aux vices de leur race et de nouveau se montraient tels que leur compatriote Epimenide nous les depeint : menteursobstines, mechantes betes, ventresparesseux 4 . C'est la le temoignage de 1'un d'entre eux, de leur
* Tit., i, 10, 14; m, 9.
2 Id., in, 10.
3 Rejette le sectaire... sachant qu'un tel homme est pervert! , qu'il peche et se condamne lui-m^me . Tit., in, 10, 11.
4 Tit., i, 12. Epimenide appartient aux temps heroiques de la Grece, oii 1'on s'accordait a reconnaltre ea lui quelque chose de divin. 'Av^p Oeto?. Platon de Leg.,i Sotpo? icepl T& 6eia. Plutarque, Sol., xii Asivdc T& Beta. Maxime de Tyr, Dissert., 22. A la fois poete et prophete, il laissa un ecrit sur les Sacrifices, un autre sur les Oracles. Les paroles citees par S. Paul sont tirees de ce dernier ouvrage. (Callimaque, Hymn, ad Jov., S). Epimenide, ne a Phoestus en Crete, vecut longtemps (cent cinquante-sept ans, au rapport de Pline, Histor. natur., vn, 49) et mourut dans 1'ile ou peut-etre a Sparte, ou Ton montrait son tombeau.
prophete 1 , dit Paul a son disciple, et il n'est que trop veritable : Reprends-les done vertement, aim qu'ils demeurent sains dans la foi, ne s'attachant pas aux fables judaiques, aux commandements d'homines qui tournent le dos a la verite 2 .
-II y a tout lieu de croire que cette lettre fat ecrite en 66, durant Pautomne ou me"me Fete, En effet, si 1'apotre presse Tite de venir le rejoindre a Nicopolis, ou il se prepare a passer 1'hiver 3 , il lui recommande, neanmoins, non seulement d'attendre 1'arrivee de son remplacant 4 , mais encore de se faire preceder de deux autres disciples., Zenas le jurisconsulte, et Apollos, qui se trouvaient alors dans Tile 5 . La saison des tern petes u'etait done pas imminente.
L'empressement de Paul a rasserabler ainsi pres de lui de nombreux et habiles cooperateurs montre quelle importance avait a ses yeux la mission qu'il voulait entreprendre, ou pour mieux dire, achever en Epire, car deja il avait porte 1'Evangile dans ces contrees. Nous 1'avons vu, durant sa troisieme course apostolique,, suivre la voie Egnatienne et gagner la rive de 1'Adriatique 6 . Gette route, se bi'furquant a quelque distance de la cote (a Clodiana), aboutissait
t Tit., i, 12.