CHAPITRE III. XL
///. Style. Caractère littéraire.
La structure et le style de la Deuxième Epître aux Corinthiens ont de quoi dérouter la critique à compartiments. En ordre et en correction elle n'égale pas, tant s'en faut, la Première; d'autre part, la spontanéité et la chaleur en sont incomparables, et elle contient, aux derniers chapitres, un des morceaux d'éloquence vraie les plus prestigieux qui aient jamais été écrits.
Ce qui frappe tout d'abord le lecteur, ce sont les contrastes — non pas seulement d'une section à l'autre, mais parfois au cours de la mêriie page. S'apercevant que Paul a dicté dans un état de passion continue, il inclinerait à croire que pareille tension l'empêchait de penser à la suite de ses idées et à la cohérence de ses dires, épanchés en brusques jets contradictoires. Toutefois, sous la mobilité des impressions, on sentira bientôt que l'auteur vise toujours un but bien précis, le même de la première à la dernière ligne, et qui est de reprendre, par droit d'amour paternel, d'humble abandon et de loyauté, toute son emprise sur une église troublée, qu'il a craint un moment de voir se refroidir envers lui et son intangible idéal. Peu importe qu'à la franchise des effusions succède celle des plaintes, parfois mêlées d'une juste colère, et que les effusions reprennent ensuite comme s'il n'y avait place que pour elles, pour S'3 perdre encore après dans une série de reproches ; au-dessous il y a la logique du vouloir d'un grand homme d'action, et cet écrit presque désordonné d'apparence demeure l'œuvre d'une haute et ferme sagesse pratique, habile à remonter par des envolées subites, imprévues, au plan de la « Sagesse » éternelle qui l'inspire toute.
Nous avions éprouvé un premier étonnement devant la structure générale de cette lettre, qui paraît sectionnée en trois morceaux franchement disparates. Un profond hiatus semble surtout isoler des autres les quatre derniers chapitres. Ceux-ci forment un tout qui est, nous le verrons, fort bien construit en lui-même, autant que peut l'être un réquisitoire très passionné, et où l'on suit sans trop de peine le développement d'une argumentation qui croît en netteté et en vivacité jusqu'à ce qu'elle ait emporté la place. Mais c'est de rattacher cette section aux autres qui est difficile, et de là vient que les meilleurs analystes se bâtissent des théories si divergentes. Les transitions entre le chap. x et ceux qui précèdent existent bien, nous le verrons, mais il faut les découvrir. Et le style aussi est en contraste accusé. Non pas autant qu'on le prétend quand on tient à faire de ces quatre chapitres une autre lettre; par exemple la couleur grammaticale étrange que donne l'abus des participes en rattache bien la langue à celle de la section viii-ix, et même de la précédente. Mais, d'une instruction quasi administrative, suivant assez abruptement elle-même des épanchements d'amilié, on se trouve tout à coup transporté en plein terrain de « diatribe », avec tout ce qui caractérise ce genre au plus haut degré, apostrophes, questions brusques comme pour amorcer des dialogues fictifs, affirmations martelées, hésitations et reprises, ironies cinglantes, boutades, sarcasmes... La critique, éblouie, a quelque mal à se faire à ce changement de climat.
Nous savons que Paul, dans la discussion, aimait les dramatiques effets de
XLII INTRODUCTION
surprise. Mais pourquoi nous en avoir ménagé un de cette force? 11 y a une réponse, qui viendra si l'on « réalise » toute la situation présupposée par rÉpître. Le changement déconcertant était plus ou moins préparé; Paul, dès les premiers chapitres, pensait à finir sur un réquisitoire, sans avoir calculé, peut-être, toute la vivacité qu'il y apporterait, et que de nouvelles impressions auront aiguisée. Car déjà nous avions entendu gronder d'âpres accents passagers, qui étaient du même ton que x-xiii; ainsi la fin de ii et le début de m; puis v, 10 ss. et vi, ll-fin offraient déjà l'avertissement ou l'ébauche des reproches réservés pour finir. L'ironie qui perçait ça et là, les questions pré- <!ipitées de vi, 14-vii, 1 (voir comm. de ces passages) rendaient tout à fait un son de « diatribe », et !'« apologie « personnelle du ch. xi se préparait dans la description de la vie des apôtres, aux ch. iv, 7 ss. et vi, 4-10. Seulement Paul bridait encore sa fougue, parce que la « diatribe » est faite pour le discours public, et que les premiers chapitres, où il s'agissait de « réapprivoiser », pour ainsi dire, les lecteurs de Corinthe, n'avaient nullement le caractère d'un « discours » à briser des oppositions, mais d'un colloque intime entre amis; or, ce n'est pas là qu'il faut hausser le ton. Par endroits, au contraire, il s'y faisait si humblement persuasif que l'on aurait dit des confidences arrachées dans un murmure. Comment des relations de sentiment si intimés, qui n'existent normalement qu'entre des coeurs très épris, entre personnes très proches par le sang, par le choix d'affection ou la communauté de vie, trouvaient-elles place «ntre un homme public, un chef, accablé de soucis, obligé de disperser son action par le monde, et l'ensemble d'une collectivité très mêlée, qui n'était pas tout entière confiante, aimante et aimable? C'est le secret d'âmes comme celles de saint Paul, c'est le secret surtout du Christ qui les anime.
Nous admirons profondément cette tendresse, mais nous comprenons bien qu'elle ne pût suffire à tout régler dans la communauté corinthienne, qui avait eu, qui avait encore, des torts très graves. Le Christ a caressé les enfants, mais s'est armé d'un fouet contre les vendeurs du temple et de malédictions contre les hypocrites; de même Paul contre les « brocanteurs » d'évangile (ii, 17), sans épargner tout avertissement rude, le moment venu, à ceux qui restaient ébahis et sans réaction devant leurs boniments. L'Apôtre avait deux tâches à remplir, l'une de réconciliation et de réconfort, l'autre de répression, d'ailleurs entièrement solidaires l'une de l'autre. Chacune avait son heure réservée, mais il ne devait, à aucun moment, sacrifier celle-ci à celle-là, ni celle-là à celle-ci. D'où les deux courants de sentiment qu'on sent aux prises dans sa dictée, où ils fusent alternativement, l'un ne couvrant jamais tout à fait l'autre.
Il y a certainement là un sujet passionnant d'étude dialectique et psychologique. Mais, puisque nous en sommes à nous occuper du style, tâchons de saisir surtout la manière dont il reflète ce conflit intérieur.
En somme, l'Apôtre se trouvait par instants dans un véritable embaj'ras, et cela imprime à son élocution un caractère que trouveraient fâcheux maîtres et écoliers d'éloquence classique. Il veut tout dire, tout ce qu'il a sur le cœur, mais ne rien dire de trop, et il se soucie par conséquent de balancer tous ses