CHAPITRE III. XLIII
effets, pour rester dans la note juste. Sa spontanéité et sa franchise le pressent, mais il surveille tout ce qu'il exprime, jusqu'à ce qu'il sente le terrain bien préparé; s'il allait lui échapper quelque mot qui indisposât ses chers, mais coupables ou susceptibles Corinthiens, et fermât leur cœur à la confiance qu'il revendique! ou qui, au contraire, parût le faire tomber dans le débonnaireté qui oublie tous les torts, mais ne redresse ni ne répare rien! Il en résulte parfois une gêne sensible dans le style, des réserves, des refoulements. Alors il arrive que la phrase, chez ce maître de la parole, devienne presque gauche, que les répétitions de mots s'accumulent sans nécessité, comme si le vocabulaire était devenu pauvre, qu'un seul vocable reparaisse coup sur coup avec des sens divers, que la construction se relâche ou devienne obscure, — tout cela pendant que l'auteur cherche quelque formule lente à trouver pour une chose plus délicate qu'il va dire, ou parce que la pression de l'idée lui fait perdre tout soin de la forme.
Et, quand il est à se débattre assez péniblement, voici parfois que l'Esprit, le grand Esprit de Dieu, fond à travers le nuage humain, et qu'il le jette dans un transport (lçé(jr/)[ji,sv, v, 13). Plus alors de calcul de « awf pooruvï) »; le langage prend une hauteur et une sûreté étonnantes ; c'est l'antithèse de « la lettre et de l'esprit », c'est le passage de v, 14 ss. sur la Rédemption, et plusieurs autres. C'est le lyrisme puissant et tout spontané de ii, 14 ss. sur les triomphes du Christ, de iv, 6 sur l'illumination divine, avec sa cascade de génitifs qui dénote l'absence de toute préparation littéraire, c'est la victoire de l'espérance sur la mort au ch. iv, 17 ss. ; ou bien l'adjuration émouvante de vi, 11 ss. aux hls qui ne savent pas rendre l'amour de leur père, l'ironie triomphale de vr, 4-10 dans cette description de la double existence des apôtres, qui atteint, sans préméditation, au sommet de l'art oratoire. Et enfin viendra l'explosion dernière, les coups décisifs de r« apologie » victorieuse au chapitre xi.
Les péripéties de ce drame psychologique sont sensibles surtout aux premiers chapitres, mais elles se prolongent, et très visiblement, dans les pages au ton plus rassis consacrées à la « collecte », et on les sent encore dans l'assurance de l'apologie finale, aux répugnances que doit surmonter l'Apôtre pour l'entreprendre (voir comm. de x, 9; xi, 2, 16-17, 30-33; xii, 1-6, 11; etc.). En somme, il n'est pas un seul alinéa de l'épître (pas môme à viii-ix), qui semble rédigé dans la réflexion à tête reposée, comme c'était le cas habi- ' tuel dans la Première É pitre. Comprimer et diriger le jet d'une flamme intérieure presque volcanique! 11 y faut des bras robustes; et Paul les avait, mais il n'était pas un homme-dieu. Aussi n'a-t-il toujours pu dissimuler son effort.
Au milieu de ces poussées contradictoires, il est pourtant remarquable que 1 auteur ne perde jamais la maîtrise foncière de sa pensée, ni, malgré les embarras passagers du style, son art des mots. Nous dirions que, chez lui, la gêne elle-même contribue à déceler l'homme très cultivé, tant au point de vue de l'esprit et de l'éducation que de la sensibilité affinée. Ainsi les expressions les plus relevées de son vocabulaire brillent parfois dans les passages les
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plus difficultueux, et Ton sent encore partout un maître du langage. Nous n'insisterons pas sur les recherches de son, comme les allitérations, réussies ou non (i, 13; ix, 8; etc.); mais il y a l'appropriation, la grandeur et la noblesse de certaines métaphores (v. infra); la façon supérieure de jouer sur des mots comme Oapps?v (v. supra] ou xaiix,â<îO«i; les iines associations entre des termes comme le banal Xoyîct, « collecte », au ch. viii, et celui dans lequel l'auteur le change, eOXoYta, « bénédiction « (ce qui indique bien, en parenthèse, que Paul pensait en grec, voir Windisch); hi manière élégante que Paul a de faire ressortir le sens virtuel d'une citation composite de PAncien Testament, et de la ramener à sa propre doctrine la plus profonde par un simple changement de particule (Ivotxviaw sv «Otoïç, vi, 10, v. ad loc.);ci bien d'aiitres traits encore.
Cette dextérité et ces trouvailles instantanées, chez un homme qui en avait l'habitude, sont très compatibles avec l'inspiration bouillonnante et, par moments, étouffante. Il n'en va pas de même pour une construction un peu large d'art littéraire, comme do soutenir une allégorie. L'Apôtre (comme dans Gai.) a voulu en faire une à propos du judaïsme, celle du « voile de Moïse » aux ch. m et iv. Pour la substance, elle est fort expressive, et saisissante de grandeur; mais on ne saurait dire, au point de vue de la présentation, que Paul, pressé dans sa dictée, soit arrivé à l'équilibrer pour le mieux (v. commentaire). C'est qu'il était personnellement trop intuitif en ses conceptions, et, dans ses exposés dialectiques, trop purement intellectuel, pour se complaire beaucoup en des formes conventionnelles, dont il n'avait point reçu le don spécial. Il faut le laisser à la spontanéité magnifique de son génie naturel, qui lui donne tant de puis.çance de persuasion, tant de justesse et de vigueur en polémique, et qui l'élève au plus haut lyrisme quand la contemplation, perpétuelle au sommet de son âme, l'entraîne, mais qui ne saurait se plier à aucune règle d'école ni à aucun système rhétorique ou littéraire.
Nous devons justifier un peu nos appréciations par l'étude du détail.
Paul prend partout le genre de langage que le sujet lui impose. Ce sont les tons alternés de la confidence et de la « diatribe ^), et il use des deux excellemment. La diatribe l'emporte franchement aux derniers chapitres, mais quelques éclats y ont préludé dès les premiers, notamment au chapitre vi. Il la manie en maître, avec une impétuosité qui entraîne tout comme un torrent, ou bien une ironie acérée et des boutades comme celle de xr, 21 (v. ad loc). Çà et là sonnent les brèves tournures d'une conversation animée, où ôaîîaa, où (Xi'Ya (xi, 14-15), des mots isolés saisissent, des sentences jaillissent admirablement frappées, 11 est très peu de plirases qui aient une forme impersonnelle; nous avons noté ci-dessus le nombre incalculable des « je », des « nous », <c vous ». Le pluriel de la première personne dominera aux débuts de la lettre, du fait que Paul, officiellement, parle en son nom propre et en celui de Timothée; mais, dans l'apologie finale où il défend sa propre personne, ce sera, comme de juste, le singulier qui l'emportera. Au reste, il n'y a pas de règle; aux chapitres de la collecte, singulier et pluriel sont employés indifféremment; et en plusieurs passages, Paul dira « nous » en parlant expressément de lui seul, ainsi auch. i, 3-
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4 OÙ il est question de ses épreuves en Asie, et i, 13, à propos de sa correspondance, et de ce que lui et la communauté doivent être l'un pour l'autre.
L'auteur puise ses matériaux au trésor de la plus grande richesse verbale. Nous en avons donné une idée; mais on peut ajouter ceci, — comme nouvel indice de sa culture grecque, — que les « hapax légomènes », ou termes uniques, apparaissent en plus grand nombre là où il est le plus animé et se donne donc le moins de temps pour chercher ses mots, comme à vi, 14-ss, (v. ad loc); il s'en glisse même là où le style s'embarrasse et où le vocabulaire du contexte s'appauvrit un peu (ainsi viii, 20, àSpor/jç). Les métaphores, assez nombreuses, sont, comme nous l'avons dit à propos de I Co/-., assez peu originales. Il s'en trouve, selon l'usage, d'empruntées à la vie militaire (ii, 14; VI, 8; X, 4-5), d'autres à l'agriculture (ix, 6, 10), d'autres, mais douteusement, aux concours ou aux jeux (âoxiy/<i, etc.), ou bien à la liturgie du Temple {o<:[j:f\, etc. Il, 14-16), presque rien à la vie d'affaires (xaTtvîXeuovTeç ii, 17, et xavwv, limite de propriété, x, 13, 16), ou de la maison, sauf, si l'on veut, les « vases de terre » de IV, 7, et la comparaison des parents et des enfants à xii, 14. Paul ne cherche pas à les soutenir et à les prolonger, excepté peut-être à iv, 8-9, qui nous paraît décrire la poursuite d'un homme traqué comme une proie à la chasse. 11 en fait des mélanges, et les manie comme des jetons interchangeables (ce qui serait assez « sémitique »), par exemple celles de « maison « et de « vêtement » au début du chapitre v. Rappelons enfin la belle allégorie du « voile ». Toutes, les agricoles surtout, mais aussi les autres, ne sont guère que des lieux communs tirés delà Bible ou du répertoire delà « diatribe », et ressortissent, pour l'ensemble, d'une imagination plus motrice que visuelle; Paul, nous l'avons dit ailleurs, n'était pas poète de la nature, et s'il parle,ici, pour une fois, de « mer » et de « fleuves » (ch. xi), ce n'est pas qu'il poétise, mais qu'il est mû par la nécessité d'énumérer tous les périls qu'il a courus. Seulement, de ces lieux communs, il sait faire des applications tout à fait frappantes, et parfois grandioses, ainsi quand il nous parle du « parfum » du Christ que l'apostolat diffuse en tous lieux, pour la vie ou pour la mort; si c'est une notion de thérapeutique, comme on l'a dit, quelle sublimité il lui donne! Ailleurs ce sera la note comique, comme à l'image (au moins probable) de ses adversaires, petits bonshommes qui se dressent et s'étirent en vain pour atteindre quelque objet hors de la portée de leurs doigts (&7i:spe>iT£ivoaev, x, 14) . Il y a donc une belle variété dans celte simplicité des figures.
Seulement la forme donnée à toute cette matière n'est pas d'une tenue bien homogène, elle contraste plus d'une fois, par ses imperfections, avec la richesse du fond. Il y a de l'inélégance et de la lourdeur en certaines tournures, par exemple i, 11 (Ik tcoXXSv... Stà ttoXXwv), une grave négligence à xii, 12, où CTYllAÊïa est pris en deux sens différents dans un même verset, des obscurités (ex. II, 5), et cent autres signes d'embarras ou de précipitation dans la dictée : les accumulations de génitifs aux plus beaux passages comme iv, 4, la longueur interminable de la phrase viii, 1-6, les troupeaux de participes courant ou traînant les uns derrière les autres depuis le ch. vin, la construction irrégulière et difficile de x, 8-9, la liaison laborieuse et obscure entre xii, 6 et 7, le style embrouillé ou contourné de x, 14-s., xi, 12, et bien des obscurités dues à la concision ou bien, au contraire, au relâchement du style, qui donnent parfois
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du fil à retordre à l'exégèse. Répétitions, ellipses, anacoluthes, asyndèses, ne se comptent pas. Pour les ellipses, voir ài, 6, 18; ii, 2, 10; rir, 9, 11; iv, 6, etc. ; à partir de ix, 7, il faut renoncer au calcul et parfois elles gênent l'interprétation, comme à x, 11 ; le mouvement de sa pensée fait passer l'auteur à un style quasi « télégraphique » à viii, 23, où il y a quatre ellipses d'un coup, tandis qu'ailleurs c'est juste le contraire. Les anacoluthes, qui sont parfois fortes, comme à vu, 8-9, se trouvent éparpillées dans toute l'épître, v, 6-7; vu, 7, 8- 9; X, 1; XII, 17, al., et décèlent partout soit l'émotion, soit la réflexion subite qui vient brouiller la phrase commencée. Parmi les asyjidelons, v, 21, vu, 2, XIII, 1, et ailleurs, il en est do voulus et d'expressifs, mais d'autres semblent accidentels.
Tout compte fait, on jugera pourtant qu'un homme qui dictait une longue lettre, en de telles dispositions d'esprit et au milieu de telles circonstances, ne s'en est pas si mal tiré. Ces imperfections n'empêchent aucun connaisseur d'admirer le style prodigieusement vivant de cette épître. Tout y jaillit de source, — de quelle source! — seulement on n'y sent jamais l'art réfléchi.
Faut-il faire exception pour « l'apologie des Quatre Chapitres » ? Windisch ou d'autres ont avancé l'opinion curieuse que Paul imitait peut-être là des allures de « mimes » ou de comédies auxquelles il aurait assisté. De la part de l'ex-pharisien, c'est déjà assez improbable, et d'ailleurs Paul n'avait pas besoin de modèles, surtout de ceux-là. 11 suivait dans cette diatribe, encore plus que dans le reste, la vivante et vigoureuse logique intime qui, malgré les apparences, domine la pensée d'un homme qui veut d'une façon très nette et très concrète ce qu'il veut, le conçoit avec beaucoup de force dramatique, et le poursuit sans s'en laisser détourner.
Pourtant ses « digressions », ses sautes de pensée? Nous avons dit quel lien essentiel réunit les trois sections; les « sautes » n'empêchent pas toutes les pensées et tous les sentiments de graviter autour d'un sentiment essentiel; c'est la logique d'un cœur aimant, inquiet et embrasé. Quant aux « digressions doctrinales », telle la belle page sur « la lettre et l'esprit », elles ne détournent la pensée qu'en apparence, pour l'élever au contraire à la hauteur d'où les rayons de la sérénité éternelle s'épandront, afin de l'ennoblir, sur la nécessaire polémique. Nous avons signalé dans le commentaire de la Première aux Corinthiens (Intr., pp. lxii, al.) ce procédé qui consiste à monter du particulier au général, ou à descendre de l'universel au contingent. D'ailleurs, ces mouvements de montée et de descente obéissent encore ici à un certain rythme « paulinien », à cette succession a-b(-a) que Joh. Weiss a fort bien notée dans l'autre épître (Intr. pp. lxvii, al.). Ainsi en va-t-il pour les rares exposés doctrinaux, et pour les fragments de récit qui alternent avec les discussions. Paul tient toujours son idée de fond d'une main solide.
S'est-il imposé ce rythme comme règle délibérée? Nous jugerons plutôt qu'il en usait d'instinct. Même les splendides morceaux vr, 10-ss., xi, 21-xii^ 10 ont un caractère marqué à' improvisation ; on se tromperait beaucoup si on les croyait dès longtemps préparés, et tenus en réserve par un virtuose de la parole; des déclarations de spontanéité comme celle de vi, 11-s. (v. ad loc.) s'opposent formellement pour le premier (qui est le plus parfaitement rythmé) à cette conception. Il y a encore bien d'autres pages où le rythme s'accuse : i,