EXCURSUS II. — LA « VISITE INTERMEDIAIRE
Que Paul ait fait deu.T séjours à Corinthe avant d'y envoyer sa Deuxième Épître, voilà ce qui devrait être tenu par tous pour indubitable, si un certain nombre d'exégètes ne s'étaient imposé la tâche décevante d'éclairer par la Première aux Corinthiens toutes les obscurités de la Seconde.
Nous voulons prouver la réalité de cette « deuxième visite » ; — en déterminer l'époque; — découvrir enfin, dans la mesure du possible, les causes et le -caractère de ce voyage mystérieux.
A. Réalité du voyage. — Paul avait fait deusc séjours à Corinthe avant d'écrire notre seconde Epître; c'est une affirmation de lui très certaine; on n'arrive à l'éluder qu'au moyen d'une exégèse absolument artificielle.
Non seulement la chose est dite dans le chapitre ii — indirectement au moins par les mots rcàXiv Iv X'jttv), sur lesquels nous allons bientôt revenir, — mais il est deux assertions, dont l'une au moins est aussi catégorique que possible, dans la même lettre ; et même trois. Les voici :
xn, 14 : 'I§où TpiTov touto koiixtoç v/jn) IXOeîv irpoç u{ji.aç, Vulg. : « Ecce tertio
(1) Pour cet excursus et les suivants, voir le ch, V de l'Introduction.
hoc paratus sum venire ad vos w ; c'est-à-dire le plus naturellement : « Voici que je me trouve prêt à venir pour la troisième fois chez vous » ;
XIII, 1 : TpiTov ToÏÏTo îç)yo\j.t.\ ttoo? uijiaç : « Voici que je viens chez vous pour la troisième fois ». C'est net, et il devait être défendu par l'évidence de traduire autrement.
Enfin, immédiatement après :
XIII, 2 : flpost'prjxa xai TcpoXéyoj, (oç Tcapwv to SeuTspov xai àïrwv vïïv... (Pour les fausses lectures, v. ad lac). Cela veut dire : « J'ai dit à l'avance, et je dis [encore] à l'avance comme lorsque j'étais présent pour la deuxième fois-, (cfr TCposipvixa), maintenant que je suis absent ».
Belser, qui nie le second séjour avant II Cor., a pu se débarrasser tant bien que mal du -rraXiv Iv Xutt-/] de ii, 1 (v. infra); il dépense encore plus d'ingéniosité pour éluder ces trois textes, même xiii, 1, qu'il entend ainsi : « C'est la troisième fois que [je me prépare à] aller chez vous » (v. comm. ad loc). Que l'un ou l'autre de ces passages se prête, in abstracto, à ses interprétations subtiles, on peut le concéder; mais avoir besoin d'y recourir trois et quatre fois,
— toutes les fois, autrement dit, que Paul fait allusion à quelque séjour ancien,
— c'est vraiment trop ; on dirait alors que l'Apôtre s'est imposé le devoir de mettre partout des équivoques permettant de soutenir une thèse trompeuse, et cela quand il lui était si facile de les éviter ; il n'aurait su parler clairement une seule fois, etauraitmême écrit une formule (xiii, 1) qui serait fausse à la prendre au sens obvie. Nous aurions là un vrai miracle, mais bien fâcheux pour les lecteurs futurs désireux de comprendre son histoire.
Il faut pourtant bien constater ce fait étonnant : tant de passages significatifs, qie le distingué commentateur allemand a voulu on vain tourner, n'ont pas vu, des siècles durant, leur vraie portée reconnue par le grand nombre des cxégètes, tant anciens que modernes, tous préoccupés de trouver un accord parfait entreles données de 1 Cor. et II Cor. (v. Introd., ch. i"). Tandis que Chrysostome, et après lui Théophylacte, suivis de Giustiniani, Cornely^ Schaefer, Krenkel, Zahn, Lietzmann et presque tous les modernes, tirent des chap. xii et XIII la conclusion naturelle que Paul avait visité Corinthe deux fois avant notre lettre, Théodoret, Pelage, Primasius, Lombard, Her^é, s. Thomas^ Cafetan, Estius, Cornélius a Lapide, Tirin^ Grotius, puis Baur, Hilgenfeld, Ileinrici, Schnedermann, P'ôlzl, Felten, Belser, Gutjahr, Sickenberger, d'autres encore, n'admettent d'autre séjour antérieur à la lettre que celui durant lequel fut fondée l'église. Nous discuterons par la suite l'une ou l'autre de leurs raisons. Pour le moment, qu'il nous suffise de signaler deux points qui, avec l'aide des passages de xii et de xiii, annulent ces raisons à l'avance.
Les versets i, 23 et ii, 1, lesquels, interprétés à la lumière de xii, 14, xiii, 1, 2 (et aussi xii, 21), viennent encore confirmer le sens de ces passages ultérieurs, complètent un ensemble très cohérent en faveur de l'opinion que nous soutenons. Car :
1" Nous avons vu (comm. de ii, 1) que to \i.r\ ttmXiv Iv Xutct) irpoç b^v.c IXGsïv signifie ^e plus naturellement « venir chez vous dans la peine encore une fois ». La place très accentuée qu'occupe iràXtv doit le faire rapporter à tous les mots qui suivent, et dont h Àutt/-, sont les premiers, de façon que l'accent porte principalement sur eux [Bachmann, al.). Presque tout le monde le reconnaît, malgré
Tkéodof'et et autres, Baur, Heinrici, etc., qui ne rapportent iraXiv qu'à IXôeïv; ainsi même Sickenherger (sans admettre pourtant la seconde visite, v. infvà) construit la phrase comme nous, et Belser et Gutjahr reconnaissent que cette construction serait la plus naturelle; ils ne la rejettent que pour des motifs d'exégèse. — D'autre part, au cli. xii, v. 21, [vi\ iraXtv IXôovtoç |j.ou TaTCsivwffv] y.z h ôeoç (xou, qui paraît coïncider si bien avec ii, 1, il ne faudra pas moins d'ingéniosité aux mêmes auteurs pour disjoindre TcaXiv d'avec xaTtetvcoffYi et ne le joindre qu'à ÈXôo'vToç, afin de comprendre : « que mon Dieu ne m'humilie pas, à ma seconde venue », au lieu de : « Que de nouveau, à cette venue, mon Dieu ne m'humilie point >•> (v. infra, ad loc). — Enfin, au ch. i, 23, le oôxén ^Xôov (=: « je ne suis plus venu », et non « je ne suis pas encore venu », v. comm. ad loc.) indique bien que la visite promise, puis refusée, aurait dû suivre une autre visite déjà rendue, — laquelle, ainsi que nous le verrons bientôt, a toutes chances d'être une « visite intermédiaire ».
En un mot, des versets ii, 1, xii, 21, i, 23 (rapprochés encore de xii, 14, XIII, 1, 2), il résulte indubitablement que Paul, avant d'écrire II Cor., avait fait à Corinthe une visite^ qui açait été marquée par la tristesse et l'humiliation. Or:
2° Cette visite-là ne saurait être le premier séjour de Paul à Corinthe, celui où il avait fondé l'église. En effet, tout indique que la tristesse et l'humiliation dont Paul se souvient lui étaient venues de chrétiens se trouvant à Corinthe, et ne sont donc pas à confondre avec la « faiblesse » et la « crainte » qui, d'après 1 Cor. II, 3, oppressaient l'Apôtre quand il arriva dans la capitale de l'Achaïe pour la première fois. Dans notre comm. de I Cor., nous avons établi d'autre part que les sujets de plainte mentionnés dans la Première Epître étaient nés seulement après que Paul eut quitté cette ville à la fin du deuxième voyage missionnaire. Il est donc impossible de prendre pour autre chose qu'une échappatoire la théorie d'après laquelle Paul, en parlant de la tristesse d'une visite passée, ferait allusion aux difficultés premières du séjour de fondation. De même (v. infra], rien n'autorise à admettre que le temps de ce séjour aurait été coupé en deux par un voyage de Paul hors de Corinthe, au retour duquel il aurait trouvé humiliation et tristesse, la seconde partie de ce séjour étant dénommée parlai « seconde visite ^) (cfr Cornely, Sickenherger^ Sales, al.).
La première conclusion doit par conséquent être celle-ci : la visite que Paul se propose de faire quand il écrit notre épître, sera la troisième; c'est donc que, en plus du séjour d' évangélisation (1), il avait fait à Corinthe un autre voyage qui lui laissait des souvenirs pénibles, justifiés par la conduite de& membres mêmes de l'Eglise, — ou d'autres qui se trouvaient alors à Corinthe (v. infra).
B. Epoque de ce deuxième voyage. — Cette visite n'a pu être rendue qu'au cours du « troisième voyage missionnaire », quelque temps, assez longtemps même, après que Paul eut quitté Corinthe, puisque des causes de trouble,
(1) GvLtjahr n'admet pas non plus que le voyage « en tristesse » puisse être le séjoui' de fondation, et reconnaît hypotliétiquement la'possibilité d'un « voyage intermédiaire », seulement il nie, à tort, qu'il faille étendre à èv Xûrtv) la force de TcâXtv, opinion qui se joint à une thèse artificielle sur « l'incestueux ». Voir Exe. III. Cfr la théorie de Belser.
SECONDE ÉPlïniî AUX CORINTHIENS, CH. II, 51
encore ignorées lors du séjour de fondation, avaient dû surgir, et probablement en devenir l'occasion. Si nous consultons l'itinéraire du troisième voyage missionnaire, il apparaît aussitôt que le point de départ de cette visite ne pouvait être autre qu'Ephèse, ou du moins — • pour laisser plus de large aux hypothèses, — la province d'Asie, au cas où Paul n'aurait fait son voyage qu'après avoir dû quitter la capitale de cette province.
Cette dernière supposition semble assez peu vraisemblable ; les soucis qui assiégeaient alors l'Apôtre, sa maladie, le temps sans doute assez bref écoulé entre le départ d'Ephèse et le départ pour la Macédoine à la rencontre de TituS; ne laissent pas croire facilement que Paul ait alors pris la mer pour une expédition qui aurait bien occupé plusieurs semaines.
Il faut donc chercher' dans les temps qui s'écoulèrent soit 1° entre le séjour de fondation et l'envoi de la Première Epître aux Corinthiens, soit 2° entre l'envoi de I Co7\ (qui partit d'Ephèse) et l'émeute des orfèvres à'Act. xix. Penser au temps même du séjour d'évangélisation à Corinthe, qui aurait été coupé en deux de façon à pouvoir être présenté comme deux séjours^ c'est une hypothèse qui ne mérite guère la discussion. Elle est d'abord très peu naturelle, et puis entièrement gratuite,* car pas un mot dans le Nouveau Testament ne Suggère pareille interruption du premier séjour.
L'antériorité de cette visite par rapport à toute lettre (opinion 1) a été avancée ^a.v Zahn et d'autres (v. Intr., ch. i"). Ce serait alors à cause des abus commençants (que Paul y aurait trouvé occasion de constater dans la communauté) qu'aurait été écrite la « première lettre perdue » dont il est question I Cor. v, 9-ss, Nous avons vu dans notre commentaire de la Première Epître qu'il y a des moyens plus simples, bien moins problématiques, d'expliquer cette lettre qui ouvrit la série. Il faut même dire que l'opinion susdite n'a rien qui l'autorise. En effet, pas un mot n'indique dans le l"" aux Corinthiens que Paul ait eu à constater de ses yeux aucun des faits à propos desquels il instruit ou réprimande ses néophytes : les dissentiments, il les a appris par les « gens de Chloé » ; les désordres moraux et le scandale de l'incestueux, par la voix publique, ainsi probablement que les abus dans les assemblées de culte; les difficultés concernant le mariage, ou les idolothytes, par la lettre de l'Église. Pas une allusion à aucune constatation personnelle. Aussi l'hypothèse en question reste-t-elle complètement en l'air.
Il faut donc bien se ranger à la deuxième opinion : la visite en question n'a pu trouver place qu'entre la Première Epître aux Corinthiens et la Deuxième, comme l'affirment K. Lake, Kennedy, Rendait., Plummer, Ewald, Krenkel, Lietzmann, Bachmann, Toussaint, Menzies, Windisch, H. D. Wendland, etc. Et c'est a elle, non au séjour de fondation, que Paul fait allusion i, 23, lorsqu'il dit : « Je ne suis plus revenu à Corinthe » (contre Heinrici^ Belser, Sickenb., Sales, ctc).
Notons bien que nos conclusions, jusqu'ici, valent quelle que soit la solution qu'on apporte au problème des rapports entre les chapitres x-xm et les sept ou neuf premiers chapitres.
C. Le caractère et les conséquences de cette « visite intermédiaire ». Nous ne savons pas encore pourquoi Paul avait quitté momentanément Éphèse pour ce voyage incident à Corinthe, ni ce qu'il y avait dit ou fait, ni ce qui en
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était résulté. Et sur tous ces points-là, avec la réserve instinctive ou voulue qu'observe l'Apôtre en tous ces chapitres, nous ne pouvons former que des conjectures. Beaucoup d'auteurs croient que Paul avait été appelé à Corinthe par un grave péril, et qu'il y avait subi personnellement une grave offense. Nous discutons à l'Exc. m cette conception des faits, dont nous ne voyons pas qu'elle s'impose. Pourtant il est certain (v. supra, A) qu'à ce court voyage s'était joint du trouble, de la tristesse, et cela du fait de chrétiens présents à Gorinlhe. Parmi les nombreux sujets de plainte, les allusions attristées qui remplissent notre Epître d'un bout à l'autre, il serait étonnant qu'aucun ne correspondît à ce « chagrin ». Il faut donc chercher lesquels ont chance de se rattacher à ce premier événement pénible, et d'avoir été la source de ceux qui suivent.
Le passage qui peut, à mon avis, élucider la question, se trouve bien loin d'ici, dans r« apologie des 4 chapitres »^ au ch. x, v. 10 : « Ses lettres, dit-on, sont graves et fortes : mais quand il est présent en personne, il faiblit, et ses discours ne valent rien, — ou bien : et ses raisons on les a réfutées, '— ou encore : ses projets, on les a déjoués » (v. infra^ comm. ad loc).
Qui pouvait ainsi parler d'un homme si grand dans la parole et dans l'action? Tout le monde aura peine à croire que ce fussent ses anciens convertis, qui avaient été attirés à la foi du Crucifié par ses « démonstrations d'Esprit et de puissance » (I Cor. ii, 4), ni même ceux-là qui lui avaient un temps préféré ApoUos; ils l'avaient trop bien et trop longtemps entendu et vu à l'œuvre. Ce devaient être des gens qui ne connaissaient point Paul, et qui ne le jugeaient qu'après une rencontre accidentelle et courte, où il n'avait pu ou voulu user devant eux de tous ses moyens, — ou bien qui lui faisaient une réputation d'après ce qu'ils avaient entendu raconter de lui en d'autres églises, par des adversaires ou des calomniateurs. Leur appréciation était basée sur des préjugés malveillants, dans lesquels ils s'étaient enfoncés à la suite de certaines circonstances d'une rencontre accidentelle. Cette rencontre ne serait-elle pas justement celle de la « visite intermédiaire »?
Or nous apprenons, à mille passages de la présente Epître, que Paul avait eu affaire, à Corinthe, avec de telles gens, — dont il n'était pas question dans I Cor., à moins qu'on ne voie des allusions à eux, faites d'après des ouï-dire, sans aucun rappel d'observation personnelle, dans les « dix mille pédagogues » de I Cor. iv, 15, ou les mauvais bâtisseurs de I Cor.^ m, 10-suivants. Ils étaient donc venus à Corinthe seulement après que Paul avait quitté cette ville. De fait, il va bientôt être question de « quelques-uns qui arrivent avec des lettres de recommandation » pour la communauté (m, 1), plus loin d'« archiapôtres », etc., qui attaquent Paul venimeusement près de ses fidèles, et qu'il sera obligé, lui, de démasquer, de tourner en dérision, pour le bien de l'église. Ce sont eux que Paul appelle, maintenant qu'il les connaît, des brocanteurs de l'Évangile [supra, ii, 17), des séducteurs, des tyrans, des prêcheurs d'un faux Christ, des « apôtres de Satan » (x-xiii, passim). Nous verrons que de leur côté, ils accusaient Paul de n'être brave qu'en lettres, de manquer de décision, et d'éloquence et de force convaincante en ses arguments, d'être un vantard, un homme intéressé, un illuminé, de faire des menaces en l'air, de surfaire continuellement ses mérites apostoliques, enfin que sais-je?
Sur ces données il est possible de construire et de relier des conjectures, que je crois plausibles, touchant la visite intermédiaire, les circonstances qui y donnèrent occasion, la tournure qu'elle prit, et les conséquences qu'elle entraîna.
Voici donc comme on peut se représenter les choses.
L'attention do Paul, vers la fin de son séjour à Ephèse (où il aurait voulu demeurer encore plus longtemps, sans l'émeute inattendue de Démélrius), se voit attirée vers certains événements préoccupants qui se passent à Corinthe (1). Quels sont-ils? On ne peut guère le deviner en détail, mais ils doivent être causés par l'arrivée de nouveau-venus qui se font passer pour des personnages, et dont il convient de surveiller les agissements. Il se décide, sans doute à l'improviste, à aller voir ce qu'il en est, pour revenir à Ephèse après un bref séjour en Achaïe. C'est une visite supplémentaire qui ne rentre pas dans les plans de voyage annoncés par ailleurs (d'abord I Cor. xvi), et qui n'y portera pas détriment; du moins Paul l'envisage ainsi. S'il l'a qualifiée plus tard de tt visite dans la peine «, ce n'est pas qu'il sût à l'avance qu'elle serait si pénible, ni qu'il partît la verge en main. Il semble tenir au contraire à ce que les Corinthiens la considèrent comme une laveur, une marque de considération spéciale (ya'piç, voir à I, 15) pour leur importante église; ils verront que l'Apôtre ne les oublie pas dans les soucis d'Éphèse, et qu'il ne se désintéresse aucunement des nouveautés ou des difficultés qui surgissent parmi eux. Une fois débarqué, Paul a des discussions à soutenir qui l'affligent. Il sent chez les nouveau- venus, de la froideur et des résistances plus ou moins sournoises. Ce n'est pourtant point, croyons-nous, que personne ait dès lors osé l'outrager ou le braver en face, ni commettre sous ses yeux quelque délit grave (v. Exe. m); nous connaissons assez Paul pour savoir qu'il n'aurait pas différé de réprimer la faute ou de confondre l'insolent. Mais il y a une atmosphère vague de soupçons, d'insinuations cauteleuses, indirectes et presque insaisissables, dirigées contre sa prééminence dans l'apostolat, la manière dont il parle de sa mission et de ses œuvres, que certains paraissent tout prêts à taxer d'exagération et d'orgueil, et, qui sait? même contre la perfection de son désintéressement à propos de la collecte pour Jérusalem, qui a déjà été commencée; il y a des réserves silencieuses, peut-être même des sourires fugitifs dont Paul n'augure rien de bon. De plus, il sent qu'il y a un relâchement d'esprit chrétien et de mœurs chrétiennes, plus une tendance chez quelques-uns à exalter le mosaïsme dans un sens peu conforme à sa propre doctrine. Tout cela demanderait des enquêtes, des sanctions peut-être, mais Paul, toujours lié à Èphôse, n'est pas à même d'éclaircir tout cela pour le moment. Il se rend compte à mille indices que la situation est devenue délicate, mais aussi que, ne pouvant demeurer assez longtemps sur place pour la rétablir d'un coup, il doit agir avec beaucoup de prudence s'il ne veut pas qu'elle empire. Aussi use-t-il de cette modération qui devait le faire ensuite taxer de faiblesse; il n'entreprend que de persuader (v, 11, infra), il ne se présente que comme le serviteur des croyants [infra, ni, 4), et s'il parle de ses droits spéciaux, c'est sans insister; sans doute il ne
(1) On a supposé, mais sans aucun indice posilil', que c'est Timothée, au retour de sa mission (??), qui aurait renseigné l'Apôlro.
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laisse pas croire aux prétentieux personnages on qui il pressent des adversaires, qu'il fasse un cas particulier des titres qu'ils s'arrogent (v. infra, v, 16 : «Nous ne connaissons plus personne selon la chair », comm. ad loc.)^ mais il n'entre pas en contlit avec eux, comme ils l'auraient peut-être témérairement désiré, il remet au temps où il pourra quitter Ephcse, et qui ne lui paraît plus très éloigné, le soin d'éclaircir tout ce qui doit être éclairci, se contentant d'un avertissement général à ceux qu'il trouverait alors dans le péché, ou qui n'auraient pas fait pénitence des fautes qu'il soupçonne et qu'il pourra découvrir {infra, XIII, 2 : Trpoïiprjy.a ... irapcov to SsuTepov... toTç 7rpo7i!J.apTï)xo5iv) . D'ailleurs, ce retour à Corinthe, il veut le prévoir comme un temps de bénédiction, un long séjour au milieu de ses enfants qui leur rappellera celui où il les évangélisait; il modifiera même le plan qu'il avait annoncé 1 Cor., xvr, pour passer par Corinthe avant de s'arrêter en aucune autre ville d'Europe; ce sera là une deuxième marque du cas particulier qu'il fait de cette église, en faveur de laquelle il remettra à plus tard même la satisfaction de revoir la Macédoine (v. infra, Exe. iv). Telle est la SeuTs'pa -/api(; qu'il promet, et on peut entendre, avons-nous dit, qu'elle sera « deuxième » soit par rapport au séjour d'évangélisation, soit par rapport à la visite qu'il fait actuellement (et à laquelle il entend garder le caractère d'une faveur d'affection, malgré les inquiétudes qu'elle a fait naître en lui), suivant qu'on met l'accent sur la longueur du séjour promis ou sur le passage préalable à Corinthe prévu avant l'expédition en Macédoine.
Telle nous paraît avoir dû être le caractère de la « visite intermédiaire ». L'Apôtre y avait éprouvé des inquiétudes inattendues, un vrai chagrin; mais il avait voulu le dissimuler sous la manifestation de sa confiance, qui durait malgré tout, et de ses espérances; car il comptait bien que les choses allaient s'arranger, et que les Corinthiens, peut-être même ses adversaires, auraient été touchés de son attitude modeste et conciliante. Il rentra donc à Éphèse, mais avec une lourde préoccupation qu'il ne pouvait chasser de son cœur; cette visite, pour lui surtout, bien plus que pour l'église de Corinthe, s'était passée « dans la peine », une peine intime et refoulée qu'il devait avouer plus tard.
Quant aux nouveau-venus malveillants, et à ceux qu'ils avaient plus ou moins attirés à eux, bien loin d'être réduits, ils triomphaient. « Vraiment, disaient-ils, ce Paul qui écrit des choses si fortes n'est pas si terrible quand on le regarde en face ». Et ils se décidaient pou à peu à ne plus dissimuler leurs sentiments d'opposition et à pousser tous les avantages qu'ils croyaient avoir obtenus.