EXCURSUS III. — LA FAUTE COMMISE A CORINTHE
La prudence et l'humilité de Paul, son esprit de paix et de charité, n'avaient compté aux yeux de ses adversaires secrets que pour une preuve d'indécision et de faiblesse. Aussi ils se démasquèrent, et très vite, à ce qu'il paraît.
C'est en ce sens qu'on peut, selon nous, comprendre la fameuse faute dont parlent le v. 5 du ch. ii, et le v. 12 du chap. vu, qui tous deux sont des centres de développements. Paul a évité intentionnellement, et par délicatesse, puisque cette faute était réparée, d'en souligner le caractère et d'en redire les détails.
Aussi le champ des suppositions paraissait-il largement ouvert aux exégètes. Il est pourtant quelques assertions du texte qui délimitent ce champ trop vaste, et permettent d'appuyer sur une base solide l'enquête qui doit nous mener à identifier la faute.
RenseignemenLs exprès fournis par le texte.
Malgré l'obscurité et les réticences de la lettre, un certain nombre de traits précis se dégagent :
1" Le délit, quel qu'il lut, n'était pas d'ordre doctrinal. Paul nous le dit dès qu il commence à en traiter (i, 24 : tv) Tciaxei ... ïix-r^/.n.-zz).
2° Il consistait en une injustice ou un outrage par où un chrétien avait blessé un autre chrétien. C'était donc un acte bien déterminé, et passible, en conséquence d'une répression déterminée (vu, 12, où il s'agit de ce fait : tou àSixiiffavToç, ... toû àSi>tYiOévTOç)t
3° Un seul individu l'avait commis, ou du moins en était le principal responsable (ir, 5 : et xiç, XcXutt. , 6-7 : rw tolovt(o, ô tolovtoç; 8 : elç avxôv; 10 : w ôè .. ^apiÇsaOs; VII, 12. rov àSixv^aavroç).
4" Le délit était grave, puisqu'en l'apprenant Paul remit son voyage et écrivit une lettre fort attristée et sévère (voir i, 23, ii, 1, 3, 4).
5" Il avait atteint, dans une mesure, toute la communauté, en plus du membre lésé personnellement (voir ii, 5).
6° Paul lui-même pouvait le considérer comme une offense personnelle (ii, 5 : o5x èfxï XsXuTtvjxEv; .... 10. S /.£)raptcjj.ai, eï -ci xs/apicfxat. V. ùifra), au moins comme une désobéissance (d'après ii, 9, v. infrà).
1^ Cependant une partie, grande ou petite, des chrétiens de Corinthe n'en avait pas assez reconnu la gravité (v. commentaire de ii, 5 : (xto [^spouç, l'va [xr) è:îi6apo)), même point lorsque, la cause étant une fois bien instruite, il avait fallu procéder à la répression (v. comm. de ii, 6 : r) iTriTiixta aytYi r[ vjto rcuv nXsiôviov).
8° Aussi Paul avait-il jugé bon de mettre à l'épreuve l'obéissance de la communauté (n, 9 : £t elç Tcavra u-K-f\y.or>i Iffrs). D'où il semble résulter que le délit lui-même, dont quelques-uns pouvaient paraître complices ou approbateurs, avait le caractère d'une désobéissance [supra, à 6°).
9"* Le coupfible, après sa punition, s'était repenti, mais il subsistait quelque chose de la peine causée par lui (ii, 5; XsXÛTr/jxev au parfait), et tous les dangers de troubles intestins qui résultaient de l'incident n'étaient pas conjurés encore (il, 10; al. infra. Voir Exe. vi).
10° Enfin ce délit n'avait pu se produire qn^après la visite intermédiaire, si Ton admet, comme nous avons cherché à l'établir, que c'est en cette visite que Paul avait annoncé le projet de voyage dont il est question i, 15-16 (voir infra. Exe, iv). C'est en effet lorsqu'il l'eut appris que Paul renonça à son projet, et le remplaça par l'envoi d'une lettre (v. comm. de i, 23, n, 1-3; infra, Exe. iv et v).
Tenons donc ceci pour acquis :
// s'était produit à Corinthe, lorsque Paul fut rentré à Epkèse après la « {fisite intermédiaire », un fait gra{>e d'injustice ou d'outrage, et celui gui s'en était rendu coupable aidait trouvé aux alentours des complicités ou une
56 SECONDE ÉPITRE AUX COHINTHIENS, Cil. H.
indulgence excesswe, capable de meUrc en doute, aux yeux de Paul, l'obéissance parfaite de la communauté. UApôti-e s'en était senti atteint dans sa personne ou son autorité, indirectement au moins. Dans sa surprise douloureuse, il changea ses projets à l'égard de Corinthe, et demanda une répression.
Un seul point pourrait exiger un supplément de preuve; c'est le 6", l'atteinte personnelle portée à Paul clans roccurrence. Il est bien facile à fournir. Pourquoi, observent finement et justement Lietzmann, Bachmann et d'autres, l'Apôtre aurait-il voulu affirmer qu'il ne faisait point du malheureux incident une affaire personnelle (oùx. l\).ï XeX., ii, 5) s'il n'avait point paru l'atteindre, et de par sa nature même? si, ajoute Lietzmann, une vue superficielle des choses n'avait pu considérer l'Apôtre comme le seul atteint? La formule : « ce n'est pas moi qu'il a afïligé, c'est vous tous » (ii, 5) ne dit rien contre; elle montre seulement la dignité et le tact de Paul. On pourrait y en comparer d'autres, comme celle-ci (I Cor. xv, 10) : sxoTrt'asa, oùx lyw Se àXXà yj ;(apiç Toij 6îou [yj] ffùv lixot, «.. Je me suis donné du mal, non pas moi, mais la grâce de Dieu [qui estj avec moi », par oii Paul ne nie certes pas que, mù par la grâce, il ait eu sa part personnelle dans le mal qu'il s'est donné. Quant au v. 10, eî n x£;(dptffp,at, sous sa forme réservée il ne permet plus aucun doute. Maintenant, que l'oEfense à lui partiellement infligée ait été directe ou indirecte, préméditée ou non, c'est ce que nous discuterons plus tard.
Les théories explicatives.
Elles sont trois ou quatre. La première, qui a été presque universelle jadis, rapporte tout au cas de l'incestueux dont il fut question I Cor. v. Celle qui domine aujourd'hui parle d'une grave offense personnelle infligée à Paul par un chrétien de Corinthe, en face, pendant le « voyage intermédiaire » ; quelques auteurs ne la placent qu'après, alors elle n'aurait pas atteint Paul en face, mais aurait été quelque calomnie lancée derrière lui, ou quelque acte de rébellion ouverte en son absence, ou un outrage l'atteignant à trai>ers la personne d'un tiers qui le représentait moralement à Corinthe; on a pensé, par exemple, à Timothée. Une solution isolée est celle que proposait Krenkel, d'après qui il s'agirait d'abord simplement d'une injustice commise par un chrétien contre les droits de propriété d'un frère (cfr I Cor. vi, i-9). Examinons ces thèses l'une après l'autre.
A. La théorie de V incestueux. — A l'appui de celle-ci on peut faire défiler presque tous les noms anciens et médiévaux, sauf le plus ancien de tous, Tertullien; c'est s. Ephrem, s. Chrijsostome, l'Ambrosiaster, Théodoret, Théophylacte, etc.; puis s. Thomas, Estius, Corn, a Lap., etc.; à la dernière époque et de nos jours, les protestants F. C. Baur, Rilckcrt, Zahn (Einleitung, I, pp. 236-ss.), B. Weiss, von Dobschiitz, al., les catholiques Bisping, Cornely, Schœfer, Belser, Gutjahr, Sales, et d'autres; ils ont tous cru qu'il s'agissait de cet incestueux et d'incidents consécutifs à son excommunication. Callan estime que les arguments apportés contre cette opinion ne sont « pas entièrement convaincants »; Sickenberger, qui hésite aussi, juge pourtant que l'idée de l'incestueux se présente tout de suite, puisque, dit-il, le pécheur qui
SECONDE lîPITRE AUX COniNTIIIEKS, CH. H. 57
est désigné au v. 9 avait été mentionné dans la lettre de ii, 3, c'est-à-dire, « vraisemblablement « dans I Cor. (v. infra et Exe. v).
Ainsi, dans les passages ii, 5-11, et vu, 8-12 (où il s'agit du même objet, V. adloc.)y r« injustice » ou r« outrage » à l'offensé serait l'inceste; la victime (ô àoixrjôêiç) serait le père du coupable (1). et saint Paul lèverait l'excommunication autrefois portée (parce que Satan, dit 5az;r/n'avait pas rempli l'office auquel on le conviait, et la communauté avait résisté, Paulus, I, pp. 331-336), ou bien il permettrait plutôt à la communauté elle-même de la lever. — Cette conception est évidemment inspirée par le besoin de relier étroitement tous les événements touchés dans la Deuxième Épîtro à ceux que l'on connaît par la Première (v. Intr., ch. i") ; car jamais, si l'on n'avait pas lu I Cor.^ personne n'aurait pu, à considérer les termes employés dans la présente Epître, découvrir qu'il y soit question d'une faute de mœurs telle que l'inceste, ni d'un châtiment tel que « l'abandon à Satan ».
Belser qui, parmi les auteurs récents, est un de ceux qui ont défendu le plus doctement la thèse, trouverait inconcevable qu'il ne fût nulle part question, dans une épître comme la nôtre où Paul relève tant de manquements, d'un cas aussi grave que celui de l'inceste. Cette impression serait peut-être juste, s'il y avait peu de distance entre les deux lettres. Mais nous pensons avoir suffisamment démontré (v. notre comm. de I Cor., Jntrod., chap. vu) que la Première Epître remonte au printemps 55, c'est-à-dire à deux ans environ avant l'envoi de la Deuxième; l'affaire de l'incestueux avait été réglée depuis longtemps, et il n'y avait sans doute plus à y revenir. Quant aux correspondances verbales que Belser relève entre I Cor. v et nos chapitres (nç, ô toiootoç, ^ïxTavaç), elles ne disent rien, car elles ne sont que verbales {Bachmann, Windisch, al.), et les mêmes mots, qui sont d'un emploi très naturel et varié, n'y rendent pas le même son; ici ô roioUroç n'a pas la tonalité méprisante qu'il avait là ; il veut dire : « l'homme qui est dans cette situation » ; Satan n'est plus l'exécuteur, mais l'ennemi qui dresse des embûches à l'église; et ainsi de suite. De pareils arguments préalables de probabilité sont donc à écarter, et il faut examiner les arguments propres et directs invoqués pour la théorie susdite.
Or, nous osons dire en toute franchise, malgré les imposantes autorités extérieures sur lesquelles on s'appuie, qu'il n'en est pas un seul qui ne s'évapore à l'examen.
Certes, avouons-le, l'ancienne tradition exégétique n'est pas favorable à notre propre opinion négative ; et fonder celle-ci sur la seule autorité divergente de TertuUien, ce serait vouloir l'écraser, sous le poids d'un soutien aussi croulant. Lorsque le fougueux Africain s'est occupé de notre question (/)e Pudicitia, xiii-xvi), il était déjà tombé dans l'hérésie, et il s'agissait pour lui d'enlever aux catholiques, qui reconnaissaient à l'Église le pouvoir de réconcilier les fornicateurs repentants, le droit d'invoquer l'exemple de saint l^aul et de dire que l'Apôtre avait levé dans la 11" aux Corinthiens l'excommu-
(1) Ileinrici, sentant bien que lo « père « de l'incestueux n'a pas grand chose à faire en '"Ht cela, voulait prendre iSr/.nQivxo:; pour un neutre : « le délit d'injustice commis »; •'solution assez désespérée.
58 SECONDE ÉPITllE AUX CORINTHIENS, CH. H.
nication portée contre un incestueux dans la Première; (à quoi nous voyons que l'ancienne interprétation existait dès le m'' siècle, avant les grands commentateurs). Dans toute cette discussion, TertuUien fausse absolument l'esprit de saint Paul, en lui prêtant la raideur et la rigueur d'un sectaire montaniste. Pourtant tout n'est pas à mettre de côté dans son argumentation; au milieu du déchaînement de ses impétueux sophismes, on peut épingler telle ou telle phrase de portée juste; par exemple [De Pud. xiii, 4) : « Quid hic de fornicatore... cum proinde utique spécial! venia absolvisset, quem speciali ira damnasset? » (« Où est-il question d'un fornicateur P Ne va-t-il pas de soi qu il eut absous par un pardon spécial celui qu'il avait condamné avec un coun-oux spécial? », trad. Labriolle). En effet, après la solennité de l'excommunication I Cor. V (v. notre comm.), Paul ne s'y serait pas pris de cette manière quasi honteuse pour la lever. Ou encore [De Pud. xiv, 2) : « Si enim dedendum Satanae pronuntiaverat in interitum carnis, utique damnaverat euni magis quam increpaverat » (« En effet, s'il avait prononcé qu'il devait être livré à Satan pour la perdition de sa chair, il l'avait par le fait même condamné bien plutôt que l'éprimandé », Labriolle) ; ce qui est juste, car ViTAXii/J.a. intligée au coupable de II Cor. parait bien peu de chose, comme nous le verrons (Exe. vi) à côté du châtiment que méritait et que reçut l'inceste. Du reste, ces deux ou trois observations de bon sens mêlées à la furie de TertuUien sont évidemment trop peu pour que nous nous reposions sur son autorité.
Mais il y a assez d'autres remarques à faire qui nous paraissent devoir emporter la conviction.
La première est que, si le coupable de II Cor. était le même que l'incestueux de I Cor., il faudrait que la lettre dont il s'agit aux vv. 3 et 9 s'identifiât à la Première Epitre canonique, comme le soutiennent les tenants de la théorie; nous verrons (Exe. v) que c'est impossible. Cette lettre, notons-le déjà, d'après le V. 9, avait été écrite afin d'éprouver l'obéissance de la communauté. Est-ce bien pour cela que Paul avait notifié par écrit l'excommunication de l'incestueux? Non certes, mais pour écarter un scandale intolérable, et purifier l'église, avec quelle indignation! d'une souillure des plus honteuses. Au reste, l'affaire du délinquant paraît avoir formé le sujet principal, peut-être unique, de la missive en question, ce qui n'était certes point le cas de l Cor., où celle de l'incestueux n'était qu'un point entre cent autres. Chrysostome a très bien senti l'objection, quand il dit : « Il (Paul) se sert de cette façon de parler (« pour éprouver l'obéissance »), bien que ce ne fût pas à cause de cela précisément qu'il avait écrit (la 1'° aux Cor.); car il s'agissait d'abord pour lui de sauver le coupable. Trpo'/jyoûjxsvov *?|V rj Ixeivou crojr/)pîa ».
Secondement, le délit en question avait, d'une manière ou de l'autre, atteint Paul dans sa personne (v. supra). La réserve et les réticences de l'Apôtre, le soin qu'il prend d'écarter la considération de ce qui ne le touche que personnellement, tout cela, qui est si honorable pour son caractère, n'arrive pas à dissimuler combien son cœur d'apôtre et de père avait été sensible à l'offense. Or, l'inceste avait blessé l'honneur de toute l'église, avait blessé Dieu tout d'abord, même aux yeux des Gentils [Lietzmann). Comprendrait-on que Paul, en face de l'outrage fait au ciel, du péril où étaient mis les intérêts
SliCONDE É1MTHE AUX COUINTUIENS, Cil. H.
o'énéraux, ait relevé, non pas une mais deux Ibis (5 et 10), cet aspect secondaire du forfait qui était d'avoir affligé sa sensibilité humaine à lui? C'est alors que certaines insinuations malveillantes de ses adversaires, contre sa susceptibilité, son personnalisme, auraient pu sembler justifiées. Paul souffrait sans doute de n'importe quelle faute commise par ses lidèles, mais il n'était pas l'un de ces sentimentaux repliés sur eux-mêmes qui aurait vu en cela, quand l'intention de le blesser n'était pas expresse, une raison de leur faire un reproche spécial. Comprenons bien qu'une telle manière de prendre les choses, s'il s'était agi d'un grave forfait comme l'inceste, aurait été petite et bien indigne du magnanime Docteur des nations. D'autre part nous trouvons singulière, sous la plume d'un aussi bon exégète catholique, cette observation de Belser, que le caractère du crime d'inceste explique les mots « ce n'est pas moi qu'il a peiné » et « si j'ai eu à pardonner quelque chose », par le fait que Paul aurait eu à peine en effet quelque chose de personnel à pardonner dans le cas ; car il en était bien plus affligé dans ses sentiments intimes que d'une offense spéciale et isolée à sa personne! Cependant ce n'est pas là-dessus qu'il aurait mis l'accent, même de cette façon détournée; qu'est-ce qu'une offense à Paul auprès d'une telle offense au Créateur? Gutjahr, qui voit bien les difficultés, cherche à s'en tirer en supposant qu'il ne s'agit pas dans notre lettre du crime de l'incestueux en lui-même, mais de troubles consécutifs suscités à propos de l'exécution de la sentence portée dans 1 Cor. v (1). Et Paul, en se défendant, aurait fait abstraction de la cause honteuse et du fond même de ce débat, au point de n'en pas dire un mot, et de ne montrer qu'indulgence envers un coupable dont la conduite, après sa condamnation, aurait si peu manifesté le repentir? L'invraisemblance est grosse.
En troisième lieu, les procédés suivis pour l'infliction de la peine paraissent être tout à fait distincts, et opposés, dans la Première et dans la Deuxième Epître. Comment l'expliquer s'il s'agissait d'une seule et même faute? Ici valent les remarques de Tertuliien reproduites ci-dessus. Dans le premier cas, «'était une sentence foudroyante, portée par l'Apôtre tout seul en vertu de son pouvoir suréminent, et que la communauté n'avait qu'à enregistrer et à exécuter (voir comm. I Cor., pp. 121-124); celle-ci n'avait pas été consultée à l'avance, et il paraît probable qu'elle ne l'aurait pas été davantage si Paul devait remettre la peine un jour, — au cas où il aurait tenu compte (le la soumission et du repentir du coupable; en publiant son jugement souverain, Paul ne fait appel à aucun motif autre que de venger la morale divine et de préserver l'église, il ne s'occupe nullement, pas plus que d'une offense faite à lui-même, de défendre un « père outragé » (on ne voit même pas si le père était encore en vie, v. comm., p. 118), personnage qui serait raSixvjOa'ç de VII, 12. Dans le second cas, tout au contraire c'est la communauté
(1) Guljahi- prétend que o-jy. è[As XsX'Jrt, alla... irâvra; ij(jLàç est ù prendre à la leUre. Le xiz de ^K lû.\jn. serait l'incestueux, qui a causé cette peine en donnant occasion à une lettre dure (I (Un:, à cause du chap. v). Paul ne veut pas trop le charger, lui ou ses défenseurs {ha jxrj ^'t'fiapw), quol(iu'il ait causé de la peine à tous jusqu'à un certain point (inh \i.éç>ovi). Le cliagrin dure encore (XeXOtïvixev pariait) pour la communauté, mais non plus pour l^aul (o->/, *"!^È ),£),Û7rr)X£v), qui s'est consolé quand on a accordé la réparation qu'il demandait. C'est bien ''«petisser les choses, et passer à côté des réalités historiques et psychologiques.
60 SECONDE ÉPITUE AUX COIllNTHIENS, CH. II.
qui a été faite juge de la peine à appliquer au délinquant; elle lui a infligé, à la majorité des délibérants (ii, 6; pour l'incestueux elle n'avait pas à délibérer) un châtiment que Paul, qui ne l'a appris que de loin, juge suffisant [ibid.]] il ne donne que le conseil de le faire cesser (ii, 8, 10), cesser par une autre décision officielle (xuptotyai, v. 8) prise toujours par l'église, et non par lui. La chose est si claire que d'anciens exégètes, qui ne pensaient qu'à l'incestueux, s'en sont étonnés : « Il assoit, dit Chrys., les Corinthiens sur le siège du juge » ; « plus aliquid eis tribuit quam debuit », dit Estiiis. — Ce qui laisse assurément supposer, observent Windisch et d'autres, qu'il n'avait pas fait davantage quand il s'agissait de punir. Toute l'affaire, dans le détail, a été engagée sur sa demande, sans aucun doute, mais en dehors de son intervention personnelle pour le détail. Il n'est donc rien qui rappelle sa décision autoritaire de I Cor. au sujet de l'ancien crime contre les mœurs. Ajoutons, en anticipant sur l'Exc. vi, qu'il n'est pas vraisemblable que, dans le cas de l'incestueux, il se fût trouvé dans l'église, maintenant que les yeux lui avaient été ouverts, une minorité d'opposition contre la sentence apostolique; et, s'il s'en était formé une, Paul n'aurait pas gardé une telle modération à son égard, il aurait parlé sur un bien autre ton à ces chrétiens relâchés ou aveugles !
Toutes ces raisons nous convainquent, avec la grande majorité des auteurs récents, que le cas de l'incestueux — du reste trop ancien pour qu'une agitation produite à ce sujet durât encore — n'a rien à faire avec celui qui est traité aux chapitres ii et vu de II Cor. La situation est entièrement différente.
B. Théorie d'un conflit d'intérêts privés. — Elle a été proposée par l'exégète prolestant Krenkel. La base en est le v. 12 du ch. vu : quelqu'un a infligé une injustice (àSui«), un autre l'a subie, et il n'est pas dit que celuici soit Paul, car il parle du fait à la troisième personne, et déclare : « Ce n'est pas moi qu'il a affligé ». Pareil incident aurait assurément pu arriver à Gorinthe; qu'on se reporte à I Cor. v. Un frère pouvait léser un autre frère^ lui intenter un procès sur une question de propriété, le traduire injustement devant les tribunaux païens. Mais l'hypothèse ne rend pas compte de tous les termes du texte, et n'explique pas surtout comment Paul en aurait été ému à ce point. Ou bien la chose se serait produite en sa présence, ce qui eût constitué certainement un affront pour lui, comme désobéissance insolente à ses préceptes; mais alors tout de suite l'Apôtre serait intervenu « avec la verge » [Belser) pour y mettre ordre; autrement il n'aurait pu se défendre du reproche de faiblesse, et, au ch. x, 11, écrire contre ceux qui l'en accusaient : « Qu'ils songent bien que, tels nous sommes en notre absence, dans nos lettres, tels nous sommes en acte, quand nous sommes présents ». Ou bien il ne l'aurait appris qu'à distance, en son séjour d'Éphèse; mais on ne voit pas que cet incident privé, si grave qu'il fût, dût l'affecter au point de lui faire remettre son voyage, et consterner toute la communauté par la lettre dure dont il parle; il paraîtrait plus naturel qu'il y eût trouvé un nouveau motif de revenir le plus tôt possible à Corinthe pour remettre toutes choses en ordre, à moins pourtant [Krenkel] que le coupable n'eût décliné ou repousse l'intervention de Paul d'une manière outrageuse. Cependant cette hypothèse ne parait pas la meilleure. Laissons-la dans son isolement.
C. Théories qui supposent un affront fait à Paul lui-même. — Elles sont plusieurs, qui se distinguent par d'importants détails; mais toutes reposent sur une base commune cpii est solide : c'est l'ensemble des assertions que nous avons relevées au début de cet excursus, 2°, 3°, 4°, 6°, 8°, d'où il résulte qu'il avait été commis à Corinthe, par un individu déterminé, un délit d'injustice ou d'outrage, où Paul avait vu une offense personnelle, et qui avait pourtant laissé à peu près indifférente une partie de la communauté.
L'interprétation est assez récente. TertuUien (v. supra) a bien cru que Paul voulait punir un orgueilleux de Corinthe (et non le chrétien coupable d'inceste), mais il se contente d'indiquer vaguement, pour l'y chercher, les « inflati », les « gonflés » de I Cor. iv, 18-19, sans penser à un incident survenu après cette épître. C'est aux deux derniers siècles que la thèse a pris corps chez des exégètes protestants, puis a été admise par de nombreux catholiques. La liste est longue : Bleek, Ewaldj Hilgenfeld, Weizsàcker, Beyschlag, Pfleiderer, Jûlicher, Godet^ Schmiedel, Kennedy ^ Moffatf, K. Lake, Plummer, Le Camus, LemomiTjer, Toussaint, Boasset, Lietzmann, Bachmann, Menziesy Loisy, Windisch, etc.
Touchant les circonstances du délit, il n'y a pas accord parfait. Les plus réservés ne précisent pas la nature ou le temps de l'offense faite à l'Apôtre (p. ex. Lielzmann, Loisij). Beaucoup pensent que c'est durant le « voyage intermédiaire » qu'il aurait reçu l'insulte, ou des insultes multipliées, en pleine figure (ainsi J. Weiss Urchristentum, Bousset, Plummer, H. D. Wendland, Toussaint, etc., avec plus ou moins d'assurance). Cependant la chose n'est pas dite clairement, ce qui donne lieu à Belser d'affirmer (en exagérant) qu'on ne trouve pas trace d'une injure grave contre Paul, et Sickenberger aussi juge que le délit n'était pas commis contre l'Apôtre. Windisch trouve douteux que Paul soit l'offensé [à,h-x.-f\Hk) de vu, 12 (v. infra, ad loc). Cette incertitude se comprend. Aussi Bachmann, plutôt qu'à une insulte déterminée, pense-t-il à tout un ensemble de manœuvres perfides par lesquelles un membre de la communauté cherchait à la détacher de son fondateur. Plusieurs auteurs, Beyschlag^ Clemen., Lemonnyer, al., supposent que l'injure n'avait atteint Paul qu'à distance (1), dans la personne d'un de ses auxiliaires ou de ses envoyés, par exemple Timothée. L'offenseur pouvait être un judaïsant, venu de Palestine ou d'ailleurs.
Pour notre part, nous ne croirions point que l'Apôtre ait été bravé en face, ni que le délit se soit produit au cours même du voyage intermédiaire. Il nous semblerait étrange que la communauté, dans son ensemble, n'eût pas tout de suite réagi, ou que, si elle avait montré cette veulerie, Paul l'eût quittée avec des dispositions si conciliantes, en lui promettant un retour bienveillant et prochain (v. Exe. n et infra. Exe. iv). On a dit que c'était « pour la laisser réHéchir « ; il nous semble que Paul aurait fait là un calcal bien malhabile. Mais surtout, nous ne nous figurons point un tel homme se mettant à distance pi'udente pour repousser un outrage qui aurait atteint en lui non pas l'homme
(1) Pour Schmiedel, qui 'ne croit pas à la visite intermédiaire, l'offense (des calomnies) aurait été faite à distance, et Paul écrivit sa lettre sévère parce qu'il n'obtenait pas la Satisfaction qu'il devait attendre.
seul, mais la dignité de l'Apôtre, et n'osant se plaindre ou punir que par lettreil aurait ainsi justifié les dires ironiques de ses adversaires — déjà reconnus dans l'hypothèse, — qu'il n'était courageux que de loin; ce qui lui eût ôté à moins d'être un vantard oubliant ses avanies, la possibilité d'écrire qu'il se montrait aussi énergique étant présent dans les églises que lorsqu'il s'en trouvait absent (x, 11).
Il est donc prudent de croire, avec Lemonnyerj Windisch, al. que celui qui avait été la victime directe de l'àoixta, après le départ de Paul, était quelque personne ayant « des attaches personnelles avec l'Apôtre » [Lem.) et représentant d'une façon ou de l'autre son autorité. Mais était-ce TimothéeP [Pfleîderer, al.). C'est là une supposition qui, selon nous, manque d'appui. Il s'était passé longtemps depuis que Timothce avait été chargé d'une mission éventuelle à Corinthe, et on ne peut même savoir s'il l'avait jamais remplie (voir comm. de I Cor. p. 78-s., 461-s.). Dans toute la présente lettre, rien, en dehors de son nom dans la salutation, et du rappel de sa coopération dans la fondation de l'Eglise avec Silas [supra, i, 19), n'insinue qu'il ait eu un rôle personnel dans les événements les plus récents ; d'ailleurs, Paul n'aurait-il pas défendu son disciple chéri avec un peu plus de vivacité? Ce n'est pas non plus Titus (voir Exe. vi). Laissons donc ce point secondaire à son obscurité.
Mais à présent que l'enquête est suffisante en ses grandes lignes,
Concluons :
Saint Paul, rappelé à Éphèse après une brève visite, a quitté Corinthe plein de soucis, — de tristesse^ il l'avoue maintenant, — mais, malgré ce qu'il éprouvait au fond du cœur, sur des paroles affectueuses et de bonnes promesses (voir fin de l'Exc. ii). Peu de temps après, il apprend un événement très affligeant survenu dans l'église quittée. Il est possible de déterminer en gros ce que c'était.
Rien qui fût ouvertement contre la doctrine, mais une grave atteinte (non précisée) à l'autorité apostolique. Nous pouvons l'attribuer à quelqu'un de ces nouveau- venus dont Paul avait pressenti l'hostilité, sans qu'ils lui eussent donné assez de prise lors de sa visite pour procéder contre eux à des sanctions. En cette partie désagréable de sa tâche, l'Apôtre s'était prudemment contenté d'avertissements généraux, de menaces de sanctions éventuelles. Ces gens l'avaient trouvé si peu belliqueux que, ne comprenant rien à cette modération d'homme fort, eux qui étaient des hommes glorieux et violents (v. infra, à XI, 18-21), ils s'étaient dit, une fois délivrés de sa présence : « Menaces en l'air! on voit bien qu'il n'ose pas ». Et quelque occasion se présentant sur ces entrefaites de faire acte d'obéissance ou de confiance envers l'Apôtre — à propos de quelque façon de prêcher ou de gouverner, ou bien de la collecte (v. infra],
un des plus hardis, entraînant des membres de la communauté à sa suite,
avait pris ouvertement, outrageusement, le contre-pied de ceux qui voulaient agir selon les directions de Paul, et en particulier de quelque membre ou dignitaire de l'église qui faisait appel à l'autorité apostolique. Cet insolent ne fut que peu ou mal remis à sa place, peut-être pas du tout.
L'affaire eut un fort retentissement, et Paul l'apprit à Ephèse. Grande fut son
indignation et son affliction, et il ju^ea nécessaire de changer ses allures modérées, pour agir avec éclat (voir les Excursus suivants).
Ainsi il s'agissait d'un délit formel, bien déterminé et très grave, qui pouvait avoir, quoique la communauté s'en aperçût mal, des suites Tort dangereuses. C'est sur cet objet que Paul concentra sa lettre sévère (v. Exe. v). Mais, dans l'enquête qui s'ensuivit (avec Titus), bien d'autres choses furent mises au clair, l'attitude sournoise et irréductible des adversaires de l'Apôtre, leurs insinualions, leurs dérisions, leurs critiques contre sa doctrine, son histoire, son caractère, sa collecte, ses visions et révélations du Seigneur (v. Exe. vi), en un mot tous les dessous ténébreux qui expliquent les allusions frémissantes de Paul dans les neuf premiers chapitres, et la véhémence de son apologie dans les derniers.