‹ Saint Paul [microform]Chapitre 62 sur 100 · C'est pourquoi · texte numérisé non relu

C'est pourquoi

« Sortez du milieu d'eux et mettez-vous à part, dit le Seigneur, et no touchez pas à [ce qui est] impur; et moi je vous accueillerai, et je serai pour vous le Père,

18. et vous serez, vous, pour moi des fils et des filles, dit le Seigneur toutpuissant ».

corrupteur, cfr Epli. v, 11 ; ce précepte de l'A. T., de ne rien toucher d'impur, est transporté dans le domaine éthique. Car ils sont fils, et « filles » de Dieu. Ce n'est pas un hasard, observent plusieurs exégètes, si Paul a pensé ici à Isaïe xuii, 6; un des soucis des évangélistes était de relever les femmes, si faciles à égarer dans cette (riste Gorinthe; dans le Seigneur, « il n'y a plus ni homme, ni femme ».

A. Ch. VU, 1. àYanrjTÔ; est une tendre appellation, rare chez saint Paul (deux fois I Cor., 1 fois Rom., 2 fois Phil.) — (i.oXuc7;j.o;, hap. leg. dans le N. T.; mais ixoXûveiv I Cor. viii, 7 et deux fois Apoc. — Schmiedel prend arbitrairement ;j.oX. aapxoî pour une interpolation; c'est afin de ne pas faire j:vEij;j.aToç, comme pourtant la construction y invite, dépendant de [AoXucrjj.ou ; pour cette raison, Marcion avait changé 7cv£Û[j.aToç en ai'[j.axo? {Tertullien, « Adv. Marc.,» v, 12). Quelques exégètes, toujours pour de faux motifs doctrinaux, veulent faire du génitif rcvcufiaxo^ le régime non de [j.oX., mais de àYito7uv/)V (/aOap. e. àjio ::. [jloXu7!xoî3 cjapy.îç, — /.al 7:v£u;xaTo; ÈntTeXouvrsç à-^iisiaùvrjv), construction qui ne serait pas rigoureusement inadmissible, mais qui introduirait une coordination irrégulière et bien inutile du participe sTitT. avec le verbe fini -/.aOapîÇco(i.ev. V. infra, à B (1).

B, Ch. VII, 1. Toute la discussion finit par un tendre appel; ces tièdes et ces pécheurs que Paul nomme ses « bien aimés » doivent comprendre que, dans ses reproches, l'amour et la pitié l'emporteut beaucoup sur l'indignation. Qu'ils se rappellent les promesses prophétiques leur annonçant qu'ils seront fils et filles de Dieu; ce qui s'est réalisé en ces « jours de salut « {supra, vi, 2). Qu'ils cessent de souiller leur chair et leur esprit, c'est-à-dire leur corps et leur âme, et qu'ils travaillent avec clairvoyance et- énergie, dans la crainte de Dieu [supra, v, 9-11) à l'œuvre de leur sanctification.

Ce passage si limpide trouble les théoriciens qui veulent gnosticiser ou trop helléniser l'enseignement de Paul, et lui imputer un dualisme où la « chair » serait irrémédiablement mauvaise, donc impossible à purifier, et !'« esprit » un élément essenliollement divin, donc impossible à souiller. Aussi il en est qui suppriment les mots embarrassants; Marcion en avait changé un (v. supra, A). Lieizmann, Reitzenstcin, d'autres, chercheraient des sens exceptionnels à donner ici aux termes en cause. iVindisch pourtant reconnaît que les acceptions présentes de cdEpÇ et de nveufia ne sauraient être dites étrangères à la terminologie paulinienne ; aapÇ peut avoir, dit-il, un sons neutre, équivalent à aw^ia, et il rappelle I Cor. vu, 34 : àyta y.oà tw CTo'j|j.axc xal xGi 'i:vsiJu.aTt. Sur les significations très variables de r.vsu[j.^, voir notre Excuhsus v dans le

(l) L' Ambras ias 1er semble n'avoir pas lu xaî entre crapxôc et uveûixaTo;, ce qui ferait une plirase régulière par le rattachement de Ttv. à ày. ; mais aucun texte grec à nous connu n'a plus cette forme.

Cil. VII, i. Tauxaç CUV ey^o^mq xàç s-aYYeXiaç, à^ai^rixoi, /,aGapta'W[;,ev éauxoùç àizb TCavxbç *[AoXu(j[j-ou * aapv.hq *7.al TCveuiJ^aToç, IxixeXoIJVTeç ày^waiiv/jv èv <p66(pG£oI3.

2. X(op-/^ffa-c •/ji^-aç* O'josva -^Six-z^aai^-sv, oùSsva ècpOstpai^.sv, o'j§éva£TcXsov£xr(]o-a[;,ev. — 3. llpôç xa"ây.ptaiv où XsyW TCpo£ipY]x.a yàp oti Iv xaîç xapoiatç '^(j.ôv èaiE z\q to GUVocTvoGavsïv -/aï j'jvrvjv.

^•■- noXX-/] \),oi 'KfxppTit^ia.izpoq b\)aq, tcoXX-o [Act 'Aaùy-qaiq uxàp ûiJ.wV TCETcX'^pwiJ.at xT) T,(xpa7.X-qaz.i, \)-j:zp~epiaGe{)0\}.oii t-^ X"'?? ^^'' TCaa'f] X'/j OXi'i£i -/ji^-wv.

commentaire de I Cor.; ici il veut simplement dire « âme ». Les deux substantifs dit Bachmann, sont à prendre au sens psychologique, non éthique. Ce n'est point rare, cfr I Cor. v, 3, plus bas II Cor, vu, 5 (câpÇ = toute l'existence sensible, V. infra), Gai. ii, 20, Col. ii, 5 (x^ aapxl à7iet[Ai, àXXà tw 7:v£u[i.aTt abv u[;.ïv eîjJ-O, etc. SàpÇ est l'équivalent de aw^xa plus d'une fois, par exemple I Cor. xv, 39-ss.; et il est question de conserver dans l'intégrité « l'esprit, l'âme et le corps » (donc tous les trois sont corruptibles) 1 T/iess. v, 23. De même Epictèie recommandait de « ne pas souiller le dieu intérieur ». Ainsi « chair » ne signifie pas toujours « nature corrompue », ni « pneuma » l'Esprit divin ou l'esprit sanctifié.

A. 2. Xwpri'daTs : ce mot est évidemment choisi par réminiscence de cTevo)(wpîtorOe de VI, 12 [Tliéocloret). Au sens transitif, le verbe xwpeTv veut dire « faire de la place à » quelque chose, « avoir un espace suffisant pour contenir » quelque chose- La Vulgate l'a rendu par « caplte » ; ce qui est bien compris en substance, mais ne rend pas assez la nuance d'« élargissement ». Paul a dit que leur cœur était rétréci, et ne peut donc contenir un amour répondant au sien, qui s'est dégagé des limites de la vie terrestre; il leur demande de le comprendre avec cette largeur d'affect;on qui convient à la « nouvelle créature » (v, 17). — oùSéva ècpOet'pa[jLev est omis en quelques minuscules. — Le quadruple asyndeton de ce verset augmente la vivacité de l'expression, — tîXeovex.teIv, rare dans les LXX; et, dans le N. T., propre à Paul, 4 fois II Cor, et I Thess. iv, 6; -Xeovéxxrjç 3 fois I Cor. et 1 fois Eph.. TiXEovsÇta 10 fois dans le N. T., dont six fois chez Paul, ix, 5, puis Rom., Eph., Col., I Thess..

B. 3. Paul se prépare visiblement à dire des choses plus délicates encore, — parce qu'elles touchent à des questions très personnelles. Dans celte nouvelle prière perce une anxiété. Qu'ils le comprennent avec une largeur vraiment spirituelle, et ne lui prêtent aucune anière-pensée. Jamais il n'a apportô dans ses rapports avec eux rien de mesquin ni do répréhensible, comme il l'a déclaré déjà ch. iv, v. 2 (v. supra, cfr I Thess. ii, 3); et on doit bien le savoir. Il n'a véritablement nui à personne causé la ruine de personne, il n'a circonvenu personne pour ses intérêts particuliers. C'est la première fois que Paul fait allusion à des soupçons exprimés contre son désintéressement; il y reviendra au ch. viii et dans les quati'e chapitres de la fin. Sans doute il savait par Titus que ses adversaires faisaient courir de ces méchants bruits contre lui; et déjà, beaucoup de commentateurs le croient, il, rétorque implicitement ces accusations contre ceux qui les ont portées.

On dirait donc qu'il va commencer l'apologie précise de sa conduite pratique à Corinthe; mais elle sera en fait réservée aux chapitres x-xiii. Il en est encore aux mouvements d'approche; ce sont des demi-mots qui lui échappent, — de plus en plus menaçants, à la vérité.

■ B. 3. Mais il se ressaisit, comme s'il avait peur que les griefs auxquels il

vient de faire allusion, les Corinthiens n'aillent croire qu'il les a contre eux tous, — tandis qu'il pensait seulement à « quelques-uns » (v. infra, ch. x, 2). Il a donc hâte de rassurer la communauté, la majorité, contre les menaces qui perçaient dans le ton du verset 2. Non , il n'entend pas les condamner en bloc, si même il condamne à

SECONDE ÉPITRE AUX COllINTHIENS, VII, 1-4. 189

Cil. VII, 1. Telles étant les promesses que nous possédons, très aimés, purilions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, achevant de nous rendre saints, dans la crainte de Dieu.

2. Comprenez-nous avec largeur ; nous n'avons traité injustement personne, nous n'avons causé de perte à personne, nous n'avons exploité personne. — 3. Ce n'est pas pour vous condamner que je dis [cela]; car je l'ai déjà dit, vous êtes dans nos cœurs, unis pour la mort et la vie.

/i.. Grande est mon assurance en face de vous, grande est la gloire que je tire de vous; me voici rempli de réconfort, la joie déborde en moi pardessus toute notre affliction.

fond personne. Il les aime trop pour cela, il le leur a dit, et c'est « à la vie, à la mort ». Cette expression courante dans les chaudes déclarations d'amitié ne rend d'ailleurs pas tout le sens qu'y met le cœur do Paul; cette mort et cette vie (remarquer l'ordre des mots), ce sont celles du Christ, auxquelles le père et les fils participent (v. supra, VI, 12), et qui sont le type et la règle suprêmes de l'amour.

I A-B. 4. rioXXïi... TîoXXr), encore des propositions elliptiques; èa-tv est ajouté après u|Aaç dans D', E, « est » après « fiducia » dans vulg.

Paul s'est donc retenu, il s'est dit que le moment n'est pas venu encore de s'en prendre dii'ectement à ses détracteurs, — qui ne perdront rien pour attendre. Les dispositions de cette âme mouvementée paraissent même changer brusquement ; il ne pense plus, ou ne veut plus penser pour l'instant, qu'au succès de la récente mission de Titus, qui a dissipe son souci le plus pressant, et l'a même rempli d'une joie sincère, en lui montrant qu'il peut compter, pour les choses qui lui restent à accomplir, sur la confiance et la soumission rétablies dans l'ensemble de l'église corinthienne. Dans la péricope qui va suivre, où il reprend le récit interrompu à la fin du ch. Il par la grande « digression » sur l'apostolat, il se laissera aller tout entier à ce sentiment réconfortant.

Toute l'Epître est faite de pareils contrastes. Les âmes humaines, surtout des âmes vivantes et riches comme celle de saint Paul, sont plus compliquées qu'idées et théories logiques.

EXCURSUS XII. — LA PERICOPE VI, 14-VH, 1, EST-ELLE AUTHENTIQUE? —

n'a-T-ELLE PAS ÉTÉ DÉPLACÉE?

Nous n'avons pas dissimulé que l'éloquente apostrophe qui va de vi, 14 à VII, 1 surprend à la première lecture, et parla place qu'elle occupe, et par son caractère intrinsèque, soit pour le contenu, soit du côté de la langue. Si on la supprimait, il y aurait une suite parfaite entre vi, 12, 13 et vu, 2 (vi, 12 crxfvo/wpsîtTOs... 13. wç Tsxvoiç XÉYw, 7rX«TiJv07)T£.... VII, 2. Xo)p-/iaaT£ f|;;La;, etc.). Dans le contexte, il n'est question de paganisme ni avant ni après. La prescription, donnée Hvec une certaine violence, de fuir les païens, paraît contredire à la tolérance que Paul a prônée dans son épître antérieure, quand il reconnaissait que ses néophytes étaient obligés de les fréquenter sous peine de quitter ce monde terl'ostre {I Cor. v, 9-sss.) et qu'il leur permettait, comme une chose toute naturelle, d'accepter des invitations à la table des gentils (x, 27-sss.), et qu'il enjoignait même de ne pas rompre les mariages déjà contractés entre baptisés et

infidèles (I Cor. vu, 12-14). Joignons à tout cela le fait que ces six versets ne contiennent pas moins de six mots (sans compter TravToxpaTwp, qui est d'une citation), qui ne se retrouvent nulle part ailleurs dans les épitres, et que la doctrine même soulève des problèmes aux yeux de certains exégètes.

Il n'est pas loisible de dédaigner ces difficultés externes et internes. Elles expliquent qu'on aitcru la tradition diplomatique (unanime dans tous les témoins) en défaut pour l'insertion de ce morceau dans la n'' aux Corinthiens, — ou du moins pour son insertion à cette place de notre épître, — et que l'on ait recouru à telle ou telle des hypothèses que voici :

A. Le passage est une interpolation,

a] soit qu'il doive son origine à une autre main que celle de saint Paul ;

b) soit qu'il ait été pris d'une autre lettre de l'Apôtre.

B. Le passage appartenait bien dès l'origine à II Cor., mais il a subi un déplacement.

Examinons ces hypothèses, classées ainsi en ordre de radicalisme descendant.

Nous avons déjà montré comment, sans en tenir compte, on peut justifier la tradition diplomatique.

A. Hypothèses de l'interpolation.

a) La théorie d'une origine non paulinienne fut soutenue par des auteurs assez nombreux, mais dont l'opinion date déjà beaucoup. C'était Schrader le premier (1835), puis H. Ewald, Holsten, les Hollandais Straatman, Rovers, Michelsen, Baljon, puis Renan, Halmel, etc. Leurs arguments étaient sans valeur. Ainsi Straatman ^nge que l'esprit étroit du morceau n'est pas paulinien; Baljon, que c'est une interpolation catholique, à cause de la recommandation de se sanctifier par les œuvres (iTrixeXouvTEç àywTuv/iv) ;. Holsten, puis Schmiedel et Meyer-Heinrici, que celle de « ne pas souiller la chair » ne peut rentrer dans la doctrine de Paul ; Krenkel trouve des ressemblances suspectes avec la /" C/ementis; Halmel, Vôlter, avec VEpitre de Barnabe. Toutes ces préventions antihistoriques de libéraux et de radicaux n'ont pas besoin d'être réfutées une fois de plus. Le seul appui que pourrait trouver la thèse est dans la surabondance des hapax legomena; mais il n'en est pas un qui n'ait de l'affinité avec des mots plus courants de la terminologie paulinienne (v. supra, à A 14), excepté « Beliar », qu'il n'est pas étrange de voir ici opposé au Christ, sous la plume d'un auteur élevé dans le judaïsme et connaissant les apocalypses. La multiplication des questions oratoires, qui reviennent toutes au môme, portait l'Apôtre à chercher des synonymes variés dans son riche vocabulaire. Et d'ailleurs le nombre des hapax légomènes est encore bien plus grand dans les Epitres de la Captivité (toutes authentiques, même Ephésiens); il y en a là plusieurs douzaines. — Bref, ni la critique textuelle, ni le style, ni l'ensemble de la théologie de saint Paul ne suggèrent rien contre l'authenticité paulinienne [Bachmaîin].

b) Plus spécieuses sont les théories qui cherchent dans un autre écrit de

SECONDE ÉPITRE AUX COUINTIHENS, VI, 14-Vn, 1. 191

Panl lui-même V origine datexle « interpolé ». Aussi sont-elles de nos jours plus en faveur.

La péricope forme un tout très bien construit, c'est un beau spécimen d'une prédication de pénitence. Or beaucoup de critiques ont été frappés de l'analogie de son contenu avec le sujet de la « lettre précanonique », tel qu'il faut le présumer d'après I Cor. v, 9-ss. Là aussi il s'agissait de mettre un terme aux rapports avec les païens, et cette lettre devait être pressante et éloquente, avec des préceptes de forme si catégorique que les lecteurs aient pu se tromper sur leur portée exacte, et n'y pas voir de nuances. Il en est entièrement de même ici, pour peu qu'on isole le morceau. Une phrase comme « Sortez du milieu d'eux » évoque même directement le souvenir de I Cor. v, 10 : « Autrement vous devriez sortir du monde», qui a l'air d'être une allusion rectificatrice à ces premiers mots. On a même dit (cfr Windisch) — ce que rien d'ailleurs ne justifie le moins du monde — que vr, 16 introduisait comme une nouveauté la doctrine du « temple » spirituel qu'est l'Église, et pouvait donc être tenu pour antérieur à I Cor. m, 16-s., où cet enseignement est rappelé, comme bien connu (o'jxoïSo(X6...). Ainsi Ililgenfeld, Sabatier, Pfleiderer, Lisco, Cle?nen, Bacon j D. Smith, Moffatt, A. Barth, von Dobschlitz, et d'autres (dont on trouvera mention chez Windisch, p. 18), jusqu'à Meyer-Heinrici Qi Schmiedel pour vr, 14-18, considèrent le morceau (en tout, ou dans sa première partie) comme un fragment heureusement conservé de la lettre précanonique, et inséré, on ne sait trop comment ni pourquoi, à cet endroit de II Cor.

D'après un autre système, c'est de la première lettre canonique qu'il proviendrait. Hausrath le placerait après l'interdiction des banquets sacrificiels (ï Cor. X, 22) ; et Blass a voulu expliquer comment la transposition a pu se faire. Ewald (1857) la tenait pour possible. Pfleiderer propose une place après I Cor. vi (condamnation des péchés charnels), où Paul parle du « temple de l' Esprit-Saint ».

D'autres, qui divisent notre épitre en plusieurs lettres, ont cru le morceau transposé de l'apologie des Quatre Chapitres, et /. Weiss de sa « lettre A » (v. infra).

Bachmann lui-même, en sa troisième édition, se résigne à attribuer la péricope à quelque autre écrit paulinien, qu'il ne peut déterminer.

Toutes ces hypothèses ne manquent pas, nous le reconnaissons, d'arguments plus ou moins vraisemblables. Mais, comme rien ne les justifie dans la tradition diplomatique, il faudrait, pour les admettre, que la place de vi, 14-vir, 1, ne pût être expliquée après vi, 13; nous avons vu qu'elle peut l'être (comm., supra). Lietzmann, qui soutient la même opinion que nous, met en garde, avec bon sens et humour, contre l'hypothèse « de feuilles volantes transposées qui se seraient clioisi des lieux de repos si étranges dans le Nouveau Testament », Au reste, les textes de nos lettres avaient dû être livrés à Corinthe sur des rouleaux de papyrus, ce qui rendait la séparation en fragments plus diflicile; on n'est pas autorisé à croire que les chrétiens se servaient de codex de papyrus à feuillets distincts avant le deuxième siècle, époque où le texte des manuscrits de chaque épitre de Paul avait chance d'être sulTisamment bien fixé pour qu'un accident arrivé à quelque « codex » ne risquât guère d'altérer la transmission générale d'une épître et d'intluer sur tous les manuscrits du iv" siècle et des suivants (v. notre comm. de I Cor,, p. lxxxiii-ss.).

192 SECONDE KIMTUE AUX COKINTIllENS, VI, 14-VII, 1.

B. Hypothèses d'un dérangement dans le texte de II Cor.

La mémo observation vaut contre le dernier genre de théories, selon lesquelles notre morceau serait simplement déplacé, d'un autre endroit de la même épître. ■Ce sont les plus séduisantes, mais elles ne s'imposent pas non plus.

Après avoir rappelé que Joh. ]Veiss (v. Intu. p. lxxix-s., et notre comm. de I 6'o7-., Int., p. lxxxi-s.) divise Tonsemble des lettres aux Corinthiens en trois épîtres, construites en un ordre très différent du canonique, et place notre fragment dans sa lettre X, avec une partie de I Cor. (cfr également Goguel, ibid.), et ne faisant que mentionner les opinions ù.' Emmerling (1823), qui y voyait une addition do la propre main de Paul, et de Toussai?it, qui le considère comme une note marginale de l'Apôtre (solutions qui trancheraient mal la difficulté, puisque TApôlrc alors lui-même n'en aurait pas regardé le contenu comme si « hétérogène « au reste), nous examinerons spécialement la théorie de Windisch, qui a pour elle le plus de vraisemblances apparentes.

Windisch juge que ces lignes si bien stylisées ne peuvent avoir été mises par Paul en un contexte si différent par un manque d'habileté littéraire. Il faut donc qu'elles aient été déj)lacées. Il propose de rétablir l'ordre de la manière qui suit :

V, 14-vi, 2 (ministère de la Rédemption, et exhortation à profiter des jours du salut); puis immédiatement, ou après quelques mots perdus, la suite de l'exhortation, VI, 14, [xr, yivEGÔe... jusqu'à VII, 2; ensuite vi, 3-10 (avec chute probable de quelques paroles de transition), qui décrivent la vie irréprochable des apôtres. — A moins, ajoute-t-il, que vi, 3-10 n'ait été placé originellement entre v, 13 (...ciTE coï>ptovou|^.ev, uaTv) et V, 14 ('^i y«P î^Y^^'I "^^"^ Xci^tou..).

Ces combinaisons donneraient en effet une suite d'idées bien logique et bien raisonnable. Reste à savoir si le mouvement n'y perdrait rien de sa fougue admirable, et de sa variété suggestive. Est-ce que Paul, d'ailleurs, se préoccupait tant de développements logiques, surtout dans cette lettre? Est-ce qu'il ne serait pas plus critique de retrouver ici quelque chose de ces séries parallèles, a-b..., a'-b'... dont Joh. Weiss a fort pertinemment fixé la loi (v. comm. de 1 Cor. IxTii. p. XVII, al.)? Enfin toute la tradition textuelle est unanime contre ces recombinaisons; pourquoi, quand et comment se seraient-elles faites? Rappelons-nous l'ironie savoureuse de Lietzmann. Au reste, Windisch reconnaît qu'une simple « interversion de feuilles » ne peut être l'explication suffisante du changement, attendu que vi, 3-10 et vi, 14-vii, 1, ne sont pas des textes de même longueur. Puis (ce qui serait pourtant moins grave), W. se trouve embarrassé par 7rpoe(p-/ixa de vu, 3, qui, dans sa théorie, paraîtrait trop rapproché de VI, 12, auquel il semble renvoyer (nous donnons ce dernier trait comme un spécimen des convenances classiques qu'on voudrait exiger de Paul!)

La thèse de l'authenticité et de l'ordre inaltéré noas semble donc résister à tous ces essais de correction. Le morceau vi, 14-vii, 1 a bien toujours été partie

SECONDE ÉIMTRE AUX COIIINTHIENS, VI, 11- VII, 4. 193

intégrante de II Cor., et toujours occupé la même place. II n'y a pas à soutenir cette thèse que des apologistes de l'intégrité à tout prix, mais, en dehors de presque tous les catholiques, c'est encore Weizisàc/cer, JïiUcher^ Zalin, Klôpper, Schnedermann, Kiihl, Plammer, Menzies, Lietzinann, BousseC, H. D. Wendland, etc. On voit très bien, si l'on cherche, comment la péricope en question, au lieu d'interrompre la pensée du contexte, la prolonge, comme dit Menzies, de la manière la plus efficace (voir le commentaire, supra).

[Voir commentaires de Evv^ald, « Sendschreiben » (1857), Klôpper (1874), Meyer-IIeinrici, Schmiedel, Bachmann, Plummer, Lietz.mann, Kûhl, Bousset, WiNDisGH, Toussaint, Cornely, Menzies, Moffatt, H. D. Wendland, Sickenberger, Gutjahr et les catholiques récents; — le commentaire d'EMMER- LiNG (1823), les Introductions de Hilgenfeld, p. 289, d'A. Barth (3" éd. p. 44), de Zahn (3° éd. I, pp. 248-ss.), de Julicher (5^ éd. p. 81-s.), de B. W. Bacon, de GoGUEL, de Schaefer-Meinertz, « l'Hist. des livres du N. T. » de Jacquier, etc.; — K. ScHUADER, « Paulus », IV, p. 300 (1835); Holsten, « Bedeutung des Wortes Sarx » (1855) ; « Einl. in die Korintherbriefe » dans « Zeitschr. fur wissenschaftliche Théologie » (1901); Hausrath, « Zeitgeschichte... », III, 2^ éd. p. 302; cfr « Der Vier-Kapitelbrief... » (1870); Halmel, « Der Vierkapitelbrief... » (1894); Lisco, « Die Entstehung des 2'®" Korintherbricfes » (1896); Pfleiderer,'ci Das Urchristentum », I, 2^ éd., p. 134; von Dobschûtz. « Urchristliche Gemeinden », pp. 29, 45; Blass, « Textkritisches zu den Korintherbriefen » (1906); Joh. Weiss, comm. de I Cor. y p. xli, et « Das Urchristentum », p. 271; Straatman, « Kritische Studiën over de P brief van Paulus aan de Korinthiërs », I (1863); Rovers, « Neutestamentlische letterkunde, I (1876); Michelsen, Theolog. Tijdschrift (1876), p. 81; Baljon, « Tekst d. Brieven van Paulus » (1884); Vôlter « Paulus und seine Bricîe » (1905); Krenkel, « Bcitrdge zur Aufhellung der Geschichte und der Briefe des Paulus » (1890) ; — Renan, « Saint Paul»; A. Sabatier, « L'Apôtre Paul »; D. Smith, « Paul » (1919); Clemen, te Paulus », I, pp. 77-s., II, p. 202. Etc.]

C. — Reprise et n?< du rkcit du Paul. L.v co^'I•IA^•CK que ia mission de Titus

A uétablie (Ch. VII, 5-16).

Int. — C'est ici la fin d'une première section de la Deuxième aux Coriritliiens ; mais il faut se garder de croire que ce soit la fin d'une lettre. Le verset 16 ne met pas un point final; il annonce au contraire de nouvelles communications qui, de la part de l'Apôtre, exigeront quelque courage (Oappto), Il y a encore bien des choses en suspens.

Nous avons constaté le redressement, vraiment pat/ictique, qui s'opérait dans les dispositions de Paul au verset 3. Sur le point d'entrer dans une série de graves reproches, et de repousser d'odieuses calomnies, il a craint que la communauté n' aille se méprendre sur le vrai fond de ses sentiments; ils sont pour elle tout à la mansuétude, au désir ardent de voir reprendre l'intimité des anciens jours, — résultat qui est encore loin d'être acquis.

Or, Titus est revenu porteur d'excellentes nouvelles, concernant l'objet spécial de sa délégation. La communauté corinthienne, dans la personne de ses chefs et prise en bloc, vient de faire acte d'obéissance à propos de ce fameux délit (v. ch. II] quelle avait j'usque-là nonchalamment toléré. V Apôtre, qui devait tout d'abord, avant de passer aux mesures décisives de réforme, rétablir sa pleine autorité morale, n'a qu'à se féliciter, sincèrement et ardemment, du grand pas qui vient d'être fait ainsi vers ce but. Il ne veut plus penser qu'à cela, parler que de cela, la liquidation de l'affaire douloureuse {r.^S.-^\i.a. du v. 11). Puisque l'église, dans V ensemble, s y est prêtée de tout cœur, cest donc que l'obéissante confiance n'était pas détruite, et qu'elle s'est réveillée. Paul le constate avec le plus grande joie, ce succès a renouvelé son courage; il voit qu'il peut maintenant dire à ses Corinthiens tout ce qu'il leur est nécessaire d'entendre.

Dans l'épanchement le plus affectueux, il reprend ce récit qu'il avait laissé au V. 13 du ch. II, où. nous le voyions partir vers la Macédoine, fort inquiet du retard de Tile à venir le rejoindre. La rencontre s'est enfin produite; et alors quel soulagement, quel bonheur!

Les allusions aux malentendus du passé, dissipés désormais pour ce qui était le plus urgent, achèvent de prouver l'existence de la fameuse « lettre intermédiaire », et la différence radicale enl?'e le délit qui l'occasionna et la vieille histoire de l'incestueux dans I Cor. V. { Voir supra les Excursus /// à VI),

Nous avons vu comment ce nouveau développement se rattache spontanément (v. supra, VII, 2-(i) à la grande et passionnée « digressiotm sur l'apostolat. C'est donc encore par excès de logique abstraite que Wiiidisch voudrait en faire non la reprise, mais la continuation immédiate de II, 1-13 [avec l'observation, d'exactitude douteuse, que II, là suivrait très convenablement VU, 16). Il trouve « possible » aussi l'hypothèse qu'une suite II, là-VII, h, ait été originellement la première partie d'une grande apologie dont I, l'I-II, 13; VII, 5-16, formeraient la deuxième. Tous ces remaniements sont bien inutiles. Au moins W. reconnaît-il (contre Lisco, Schnedermann), que II, 1-13 et VII, 5-16 appartiennent bien à une même lettre, vu que la seconde péricope {qu'il désigne par A III) n'est pas un « doublet », mais la continuation et le complément, avec de nouveaux points de vue, de la première (yl /). S'il croit à une transposition, c'est à l'intérieur d'A, les sept prem'iers chapitres; il n'admet pas. l'opinion de Weiss, Loisy e^ Gouchoud [celui-ci dans Rflli, 19'J3,pp. 8-3^i), qui veulent joindre cette apologie à la prétendue « lettre des Quatre Chapitres » X-XIII.

SIÎCONDK l'iPITUE AUX COKINTIIIKNS, VIÏ, 5-7. 1%

En rôalUc on ne voit guère — de l'aveu marne de WintJi.scli, — commenl loulen cen iranfspositions auraient pu se faire; el la reprise du récit^ à Vif, .'7-/6', on verra très bien qu'elle est à sa place, car clic prépare à la foin les e/iapilres immédiateinenl suivants, Vllf et IX, d'une part, et les chn,pitres K-XIU de l'autre [v. infr.'jj,

Cu. VII, 5. Kal "("^P èX0ôvTO)V r,;;.wv eÎç Moc/.îocvixv o'jlz\).iy:> "iV'/r^/.îv avî7'.v '^ * <saç>h, '^p.ôiv, àXX' èv tcocvti *0Xt56[/evc',' £ÇO)0îv iJ.âyai, à'awOsv ^iSou 6. 'Aaa 5 T^apTAokm Toùç Ta7i£'.voùç xapsy.iXsfjîv r,i-'.5!; o Oebç *£v r?) TiapsuT'.a toO Tho'J' 7. O'J [;i.6vov oè £v xv] Tzocpouda a-jxo'û, àXXà */.«'. èv x-îj Tcapa'/.Arjaci '^ T.y.pzv.KrJyr, es û'MV, *àvaYYéXX(j)v y)[J-îv rî]V û;j,o)V ^iTCtTwoOrjC'.v, tov 6;j,ô)V ooupjAov, xbv 0;;.wv ÇvjXciy ÛTûàp £p-oî5, waT£ [;-£ *[;<a>wAov "/ap-^vat.

Cil. vn, 5. Et en effet, depuis notre arrivée en Macédoine, notre châiT n'a eu aucune détente, mais [nous avons été] affligés en tout; combats au dehors, craintes au dedans. 6. Mais Celui qui réconforte les humiliés, Dieu, nous a réconfortés par l'arrivée de Titus; 7. non seulement par son arrivée, mais aussi par le réconfort dont il a été réconforté en ce qui vous regarde, [lui qui revenait] nous annoncer votre ardent désir, votre plainte^ votre zèle pour moi, — au point que, en moi, la joie l'a emporté.

A. Ch. VII, 5-6. o'jS. E!Jx,'^x.îv àvci'.v t) aàpÇ v^JM^f, cfr ll, 13, oùx. ÏG/ri/.x avî^tv tw Tîvsûjjiaxi [iou; il est évident que aapÇ et TcvsîJiia, en ces deux passages, sont pris dans l'acception psycliologique, et non morale (cfr supra, vn, 1); ici aâpÇ signifie la nature humaine passible (1). — 0Xt6o(A6voi, encore un participe pour un mode personnel. — èv Tf) Tïapouat'a : sorte d'èv instrum. exprimant aussi la coïncidence.

B. Ch. VU. 5-6. Au Y. 4 do ce chapiti'o, Paul vient de parler de ses afflictions du moment, que surmonte la joie qui lui est venue de Corinthe. Ces peines éprouvées n Macédoine, et qui ne lui laissaient aucun répit, qui durent même encore^ semblet-il (icyr/.g<> parfait, non au sens apparemment aoristique de n, 13,- cfr supra, ii, 15 et infra, viii, 2), sont des « combats » qu'il fallait soutenir contre les infidèles réfractaires, païens de Philippes ou d'ailleurs, Juifs hostiles de Thessalonique, pour qui le parfum du Christ était une « odeur de mort » (ii, 15); les craintes venaient de toute part, et de Corinthe aussi en partie. L'Apôtre se sentait dans un état d'humiliation profonde, presque écrasé par les difficultés (alternant malgré tout avec de grands succès, voir supra, n, 14-ss. et infra, vm, 1-ss.), quand l'arrivée impatiemment attendue de Titus est venue lui apporter le plus puissant dos réconforts.

• A. 7. à-ycuy^ {kkby} : encore un participe au lieu d'un verbe fini, et en ana-

coluthe, puisque cette action d'annoncer ne coïncidait pas avec le temps indiqué par îtapsicXTJOr] , — ImrMriaiv, cfr itifra au v. 11 et èjrirroOoijv-e? du ch. v, v. 2, £ni;ToOo'Jv:tuv dn ch. IX, V. 14. — [j-aXXov y^apîivat : l'adverbe [j.5XXov signifie-t-il que Paul s'est réjoui « plus encore » à cause du rapport de Titus {Plummer, Belser, al.)? Plutôt il marque l'opposition entre l'impression qu'il a produite sur Paul et les dispositions à la tristesse où il était auparavant, d'après le v. 5 (Windisc/i) ; c'est la joie qui l'a emporte.

(1) Lielz-mann, encore assez mordant, dit que si vu, 5, avec pareille acception de o-âpÇ, se trouvait à quelque place incommode pour les exégoles, ou dans une autre lettre, cette différence d'expression avec ii, 13 deviendrait pour beaucoup un argument capital contre l'authenticité.

8. "Oti V. y.aî àXû'i^Yjcya û[t.o:q âv ty) èizia-çoX^, ob [i.s.X(X\Ki\o[>.oci^ el xal [).ti:s.\>^zXzixr,v. *BXcTvio yàp oxi i^ iTCWToXrj st-sCv/) et xat xpbç wpav eXû^Yjasv ûjaSç... 9. vOv '/aipw ox/' oxi è}vU'j:V)Or,i:c, àXX' on eXuTiv^O-OTs stç [ASTavoiaV eXuTC^OïjTS y^P *xa-à 0SÔV, *ïva èv [k-(i^zv\ ^■Q^i.nùdfiXt è; -^i^-tov. 10. 'H y^? "/««t^^ ®-^v ^^^'1 jjLSTâvciav sic (jWTrjpi'av *à[ji.£Ta[;i.£Xr^TOV ^kp^d^txM' y; Se tcÛ x6ff[;.ou Xiîtcy] Oàvatov xaîcpYaÇsTai.

11. 'IScù Y^p a'j-b TOÏÏTO -cb xatà ©sbv XuicyjO^vai *?côa"/)V y,aT£ipY«craTO 6|j,ïv a-scouo-r/;,

B. 7. Grand fut le soulagement de Paul en retrouvant Tite. Il l'aurait été dans tous les cas, mais les nouvelles qu'apportait le délégué étaient si bonnes dans l'ensemble, que l'Apôtre en oublia jusqu'aux diffîcultés locales, et se livra entièrement à la joie. Les Corinthiens, apprit-il, avaient manifesté le plus vif désir de lui plaire et de le l'evoir, il s'étaient plaints de sa froideur apparente et des soupçons qu'il avait pu concevoir contre leur fidélité, ils avaient obéi avec zèle à ses instructions. Bref, la communauté comme telle paraissait tout à fait venue à résipiscence (Voir les Exe. ii-vi). Plummer fait ressortir délicatement le tact de saint Paul, qui attribue le surcroît de sa joie à celle que les Corinthiens ont su donner à Titus, — ce qui est certainement flatteur pour leurs sentiments, — et non en termes directs à la cessation de ses propres anxiétés à l'égard de leurs dispositions, naguère si douteuses.

A. 8, U ajouté après el^ dans B;.^ — yàp omis après pXéTtco dans B, D*, sa/t. Ambr^. — Après P^Itm (on ne trouve pxénwv dans aucun témoin grec à nous connu), la construction est brouillée; il faut admettre une anacoluthe, le sujet t\ èniar. n'étant suivi d'aucun verbe, et un changement de construction après âXuj;. Op-îç; la i'ulg. a traduit p^irM par le participe « videns », et mis « elsi ad horam » en parenthèse, simplement, semble-t-il, pour avoir une traduction plus coulante. Admettre une de ces anacoluthes si fréquentes chez Paul dans l'exposé de sujets délicats ou difficiles vaut certainement mieux que de recourir à d'auti'es solutions suggérées concurremment par Windisch : soit la chute de quelques mots après èXûnvjasv (W. suppose trop de ces « chutes )>), soit de prendre pxénw z. t. â. comme une explication qui était d'abord une note marginale. Hofmann a compris : « Je ne me repens pas .:.. car je vois que le trouble n'a duré qu'un temps » ; GutjaUr fait aussi de pXénw yàp on ... uiaccç une parenthèse, et commence une phrase aux mots eî xal [tsTejj.. : « Si je me suis d'abord repenti (car je vois que, etc....), 9. maintenant je me réjouis ». Cïv Plummer. Menzies suppose un pXénwv primitif (cfr viilg.). On peut se passer de toutes ces accommodations, car Paul n'en est pas à une anacoluthe près.

A. 9. vî3v 7.afpw, anacoluthe, v. supra; vuv est omis D*, e. — xa-ri Qzôv (5 fois chez Paul, dont 3 en ces versets; cfr zarà Xpiarov, CT£U(i«, /aciy, etc.) s'oppose à /.ati avOpcijjcov (zarà ffapza). — Vva a ici, comme souvent, un sens consécutif, mais on pourrait y voir aussi secondairement le sens causal d'une intention divine (Belser, Windisch; celui-ci explique : « Si sa lettre avait eu un mauvais effet, Paul s'en serait tenu pour responsable devant Dieu »). — i? causal, v. Abel, p. 206-s.

A. 10. à;j.ETa[jilXTiTov (cfr Rom. xi, 29) qualifie [jLexdlvoiav, et non pas awiYjpCav, contre vulg. (« stabilem » id. d, g) et peê. — /.aTepYocÇeTat (par assimilation au verbe de la phrase suivante), au lieu de àpY^Ç. dans F, G, K, L, al.

B. 8-10. Après avoir envoyé la « lettre intermédiaire », l'Apôtre avait conçu des craintes sérieuses concernant relîet qu'elle produirait; n'avait-il pas écrit avec un emportement trop humain, qui envenimerait la situation, et qui lui serait reproché au tribunal de Dieu? C'est on entendant le rapport de Tite, — et seulement alors, — qu'il est pleinement rassuré, et comprend bien que Dieu l'a inspiré encore dans la

8. C'est que, bien que je vous aie attristés dans la lettre, je ne [le] regrette point) bien que je [le] regrettasse [d'abord]. Car je vois que cette lettre-là, bien qu'elle vous ait attristés sur le moment... 9. maintenant je me réjouis, non pas que vous ayez clé attristés, mais que vous ayez été attristés jusqu'à vous repentir; vous vous êtes attristés, en efiet, selon Dieu, — en sorte qu'en rien vous n'ayez subi dommage de notre part. 10. Car la tristesse [qiii est] selon Dieu opère pour le salut une repentance que Ton ne regrette pas ; mais la tristesse du monde consomme la mort.

li. Voyez, en effet : le fait seul d'avoir été attristés selon Dieu, quel empressement il a réalisé cbez vous ! mais cette justification ! mais cette indi-

circonslance. Il en exprime sa profonde satisl'action, mais avec quelque embarras dans la dictée, car « il lutte avec les mots » (Windisch), pour ne rien dire qui ne soit parfaitement juste, et bien accueilli des destinaires.

Il avait craint de leur faire du mal, et il voit qu'il ne leur a fait que du bien. Sans doute il leur a causé une tristesse transitoire; mais, comme celte tristesse a tourné tout de suite en repentir, c'était un bienfait de Dieu. Dieu n'alllige les siens que pour leur salut; au lieu que la « tristesse du monde », c'est-à-dire la mélancolie, le découragement des mondains et des pécheurs, quand ils se voient dupes de leurs péchés qui les laissent inassouvis ou les plongent dans l'infortune, ne fait qu'augmenter la distance entre Dieu et leurs âmes, et achever, « consommer » leur mort (spirituelle), en brisant le ressort de leurs âmes, qui tentent de moins en moins d'efforts pour remonter à la source du salut.

C'est un profond enseignement de psychologie morale et spirituelle. Grâce à Dieu, les Corinthiens n'é(aient pas tombés dans cette torpeur; les reproches de la lettre les ont aidés à se ressaisir, et ils n'ont qu'à en bénir Dieu, — tandis que Paul n'a qu'à s'en féliciter.

La lettre dont il s'agit ne saurait être la Première aux Corinthiens (voir Exe. iv) contre Belser, Sickenberger, Gutjahr, etc. Comment supposer que Paul fût tenté de se repentir d'aucun des conseils si rénéchis, si pondérés, si nuancés qu'il y donnait, et des quelques réprimandes nécessaires qu'il y faisait toujours suivre d'un mot d'encouragement ou de tendresse? Belser, pour maintenir en tout sa théorie, va jusqu'à imaginer que Paul craignait d'être allé trop loin dans l'affaire de « l'incestueux », en traitant toute la communauté comme complice du forfait, parce qu'il avait cru à tort que tous étaient au courant. C'est un peu d'irrespect pour l'Apôtre, supposé ainsi capable d'inconsidération et d'« emballement » injuste. On regrette de trouver sous la j^lume de savants catholiques de pareils moyens de défense des « traditions » de l'exégèse conservatrice.

- A. 11. u[ji.a; ajouté après XunYjO. D, E, K, L, P, al., vulg. — Succession

oratoire d' hXké. qu'on pourrait dire d'étonnement ou d'admiration : « Mais [que dire de votre] justification! etc. » — duvîaTiîaaxs ... aYvoû;.. : le verbe auvtaxâvco ne signifie plus « recommander », comme dans les passages où nous l'avons trouvé jusqu'ici, mais « constituer », « établir, prouver [que tel ou tel est ceci ou cela] » cfr Gai. n, 18; il a pour complément aYvou;, adjectif qui ne signifie pas toujours « chaste » (cfr 11 Cor. XI, 2), mais « pur », « innocent » de quelque chose, cfr I Tim. v, 22, 1 Clcm. I, 3, al.; cfr à-^vG;, Pliil. i, 17. — à^voù; -cw TrpâyixxTi : datif de rapport, « innocents par rapport à l'alTaire », voir Kahner-Gertlt, I, p. 440, 12 (quoique «yvoç, en ce sens, gouverne plus souvent le géniti , avec ou sans à7:6);àYvo's et ^pàYi^a ont pi'is des acceptions juridiques; pour le second, voir I Cor. vi, 1; il signifie aussi

"^'àXkx àiîoXoYiav, ocWoc àYavay.r/;aiv, ocXkoc oôôov, àXXà eTuwrôGyjcrtv , àXkoc Ç^Xov, àXkoc k'Aoi/.r,Giv' èv Ttavrl ^cruvsar/^aa-cô éauTOÙ; *àYVoùç eivai tw *TrpaY[xan. 12 "Apa et y.at è'Ypa'J^a Oj^îv, où^ evsv.sv toU àSivt'i^aavxoç cù5è evsxsv toO àSty.YîGiVTOç àX).' *£VcX£V TOÏÏ çavepwO-^vai xr^v œtuouByjv *6!j-wv rJjv û^èp *';^[j-wv icpbç 6p.3cç èvwTCiov Tou Osot).

13. Atà TOUTO ■iuapaxexX-/5j/£0a. 'Etui Bè t^ izapixyX'qazi '^\i.m *'jr£ptff(70T£pa)ç

« affaire d'argent » (I T/iess. iv, 6), mais il est exceptionnel, et dû seulement à un contexte spécial, qu'il veuille dire « affaire de mœurs ».

B. 11. C'est presque du lyi'isme, pour célébrer l'heureux changement que la lettre et Titus ont produit dans l'altitude des Corinthiens. On dirait que leur contrition a été parfaite et unanime. Paul ne veut pas penser à l'opposition latente qui subsistait chez Beaucoup, et son cœur paternel, apaisé quant au principal différend, les loue avec «ne complaisance qui dépasse peut-être un peu leur mérite ( Windisch, al.). Par délicatesse, il ne leur dit pas qu'ils se sont purifiés, sont « devenus purs » (ày. YevÉ<j8«t) de leur complicité ou de leur tolérance dans la fâcheuse affaire, mais qu'ils ont démontré qu'ils en sont purs (Plummer); cependant Bachmann fait bien d'observer que iyv. stvat a la valeur d'un vrai présent (« purifiés maintenant »), et non d'un imparfait qui couvrirait le passé.

L'« affaire » est évidemment ce délit que nous avons étudié à l'Exc. m. Paul évite toujours de le décrire ou de le nommer en termes clairs. L'ensemble des Corinthiens ne pouvait s'en dire parfaitement innocent; sans quoi leur « repentir » n'aurait pas de sens; maintenant qu'on leur a fait comprendre que leur complicité au moins passive était coupable, ils plaident des circonstances atténuantes (ijcoX.) que Paul accepte; ils s'indignent (àyava/CT.) contre eux-mêmes et ceux qui les ont égarés, ils ne songent qu'à déployer leur zèle (Ç^Xov, pour Paul, non directement pour Dieu, cfr &/in/8.) et leur affection (èninoô.); mais r« apologie », et la crainte (<pô6ov cfr infra, 15), qu'ils ont éprouvée, montrent assez que la communauté n'avait pas entièrement Bonne conscience auparavant {Windisch). En tout cas, la réparation qu'ils ont accordée (à la majorité des voix, v. supra, ir, 6-s.) a été largement suffisante pour contenter Paul, puisqu'il la rappelle sur ce ton exultant (àXXà èxSîxYiatv) ; ces deux mots seraient assez pour réfuter la théorie que nous avons critiquée déjà, à savoir que Baul (d'après Plummer, Menzies, al.) n'aurait pas obtenu de la majorité, de l'église officielle, toute la réparation qu'il demandait dans sa lettre, mais se déclarerait quand même satisfait de leur zèle, pour se tirer d'une situation difficile (v. Exe. vi).

Cette exégèse, évidemment, rabaisserait un peu le caractère d'un homme tel que Paul, et infirmerait une partie de son apologie des^chap. x-suiv. Mais l'identification de « l'affaire » au cas de « l'incestueux » tombe dans le même inconvénient. Estius (cfr al.) a tort de vouloir expliquer rpSyp-a par l'inceste : « incesti crimen, nolens illud exprimere propter turpitudinem » (Paul n'était pas si pudibond); de même ces modernes, Beîser, Gutjahr, al., qui imaginent qu'il s'agit du zèle à punir l'incestueux {ce qui était fait depuis longtemps, grâce à l'énergie de Paul, I Cor. v), et que les Corinthiens auraient donné à Tite beaucoup de raisons pour se disculper (ànoX.) de leur lenteur à obéir, la plupart pouvant avoir ignoré le crime. Exégèse en l'air et même — insistons-y — peu favorable au Docteur des nations.

SicJnenberger, — et Golla de même, — n'a pas pensé à la punition de l'incestueux .seulement, mais à l'amélioration générale produite par les mesures de Paul dans Pattitude des Corinthiens. Il est vrai que c'est d'elle que Paul se réjouit; mais ces deux auteurs ne voient pas juste en prenant l'àStxTjaa?, le coupable du verset suivant (v. ad îoc.) et rdStxriOEÎç, sa victime, comme des termes collectifs ; le rpa^jx* est bien

gnation! mais cette ci'aiate! mais cet ardent désir! mais ce zèle ! mais cette vindicte! en tout point vous vous êtes efficacement innocentés dans l'affaire. 12. Par conséquent, bien que je vous aie écrit, [ce n'est] pas à cause de celui qui a lait l'injure, ni à cause de celui qui a subi l'injure, mais à cause [de mon désir] que vous vous rendiez manifeste à vous-mêmes l'empressement que vous avez pour nous, à la face de Dieu.

13. C'est par là que nous avons été réconforté. Et, en plus de notre

une affaire individuelle, qui avait eu, à la vérité, un fâcheux contre-coup sur toute la communauté de Corintiie,

(Voir les mêmes Excursus).

. A. 12. ?vr/.£v3 avec l'infinitif précédé de l'article, voir Abel, pp. 312-s. — Au lieu de ttjv ojiouS^v î>[j.â)v tïjv bizlp ti(xwv, Clinjs., Tliéodoret, f, Ambr', vulg., ont lu, avec renversement de l'ordre des pronoms : tyiv an. rjjAwv xrjv h-,, u[jLâ)v, ce qui donnerait un sens très bon, mais beaucoup moins original et expressif que la lecture commune, v. infra à B.

B. la-lS». Paul revient sur les raisons qui lui ont fait écrire la « lettre intermédiaire »; elles sont pleinement d'accord avec celle qu'il a déjà indiquée, ch. ii, 9 {v. adloc). Là il disait avoir voulu avant tout éprouver leur obéissance; ici, avec une délicatesse de sentiment vraiment exquise, il leur déclare qu'il a voulu, non pas (comme ont lu quelques-uns, v, supra, A), leur rendre manifeste l'empressement qu'il a pour eux, mais les obliger à se manifester à eux-mêmes et devant Dieu, à redécouvrir le vrai fond des sentiments qu'ils éprouvent, qu'ils ont toujours éprouvés, il n'en doute pas, à son égard, la confiance, l'affection, la soumission filiales, qui étaient seulement devenues latentes à la suite des récentes difficultés (îi[i.fiv unèp rj}x65v). Quant à lui, ses sentiments n'avaient jamais changé, et, depuis le commencement de l'épître (v. supra, 1, 11, 15, 23; ii, 2-4, etc.) il en a multiplié les déclarations.

Nous voyons là, avec Bachmann, une nouvelle preuve que la lettre en question ne pouvait être la Première aux Corinthiens, où il ne s'agissait qu'incidemment, et pas du tout en première ligne, des relations pei'sonnelles entre Paul et Gorinthe, (sauf quelques courts passages comme I Cor. iv, 14-16).

Les personnalités de « l'offenseur » et de « l'offensé » s'effacent pour ainsi dire devant cette considération. Dans l'Exc. m, nous avons cherché à découvrir qui ils étaient. Ce n'est certainement pas l'incestueux et son père, malgi'é les anciens ou Belser; en dépit des explications embarrassées de ce dernier, comment supposer que Paul, devant une si grave violation de la loi de Dieu et de l'honneur chrétien, pourrait ramener tout à lui-même, à des questions de sentiment, et dire que cette considération lui importait plus que la répression d'un tel scandale? S'il n'avait pas écrit I Cor. v pour cela, pourquoi était-ce donc? (Gfr encore Gutjahr, al.). Il ne s'agit pas non plus de torts généraux et collectifs, d'esprit de parti, de laxisme, d'idolâtrie, etc. (cfr Sickenb. et Golla). Non; si la victime de l'injure avait été Paul directement, on s'expliquerait au mieux la réserve du ton ; l'Apôtre voudrait traiter la question d'une manière tout à fait objective et désintéressée, au simple point de vue du devoir chrétien, comme si lui-môme n'avait pas été en cause (cfr supra, comm. de II, 5, 9-11). Pourtant un peu de gêne subsisterait à l'entendre parler ainsi de luimême à la troisième personne; elle disparaît entièrement si l'on admet, — comme nous avons cherché à l'établir à l'Exc. m, — ■ que ce n'était pas l'Apôtre directement, mais quelqu'un (pas Timothée cependant) qui représentait d'une manière ou de l'autre la personne et l'autorité du maître; celui-là avait subi l'affront, mais un affront atteignant l'Apôtre à travers cette tierce personne.

O^wV I'Ip. OTi îï Ti aù-w ÛTcèp 6j;,tov y.sxau^Yjixai, où xa-:Y;Œ^/ûvOr(V, àXX' wç Travra èv àAvjGîia £XaXr(Ja'jji.sv Gjj.fv, ouxto; y.a\ -^ v.xûyT,!yic -^p/ov t^ stcI Titou àXiQOeb eYevvîOYj. 15. Kal -rà a7:\(XY/yx aù-ou *'::£pi(jaoTépo); si; ûfAaç âa-tiv àva[;,i[j,vy)7y.opivou tyjv -âv-u)v 'jp.wv ÛT^axov^v, w; }ji,£-à *<p66ou -/.ai Tp6j;.cu àBiEaaOe a-JTÔv. 16. Xaipto OTi èv TîaVTi ôappôi èv b\).iv.

Tout cela a été regretté amèrement, largement réparé par qui de droit, par l'autorité officielle de l'église. Paul en éprouve une joie qu'il ne cherche pas à dissimuler, ni à contenir par fausse dignité de chef. Toussaint s'exprime ici avec bonheur : « A force d'art et de ménagement, l'auteur arrive presque à faire oublier de quel côté sont venus les torts ».

.— » A. 13''. Le verset est encore assez mal coupé, et il faut mettre un point après napaxExXrJixeOa. La Iccturc du Te.vt rec. : jiapaxsî'.XTÎfj.. krA -cr) napaxXjîaet tjijlwv îtepiado- -ripa);ôl{AaXXovlxap., n'est pas à prendre en considération. — (xàXXov fortifie le comparatif précédent, ;î£pt(j(T, ; c'est classique. — Retenir 31 après Im, et l'omettre après -sptaaoTepw;, avec K, B, G, D, B, G, etc., latt., got. — e. t. TsapaxXTÎcst v/ucSy (sens objectif?) de F, K, L, copt., doit être dû à une confusion de sons. — nveî3[xx, même sens que n, 13 (v. supra) — àvaTtÉ-auTai, cfr I Cor. xvi, 18.

B. 13^. Paul se remet à parler de Tito, car il veut le l'ccommander chaudement aux Corinthiens {Théodoret, etc.), non qu'il doive être le porteur de la lettre (cfr Théodt), comme nous le verrons plus tard, mais à cause de la nouvelle mission qu'il lui a confiée pour régler et accélérer la collecte (v. infra, ch. vni). C'est encore là un indice assez clair que nos chapitres i-vn ont été écrits avant viii-ix, et aussi x-xiii (v. infra). La joie que le délégué a manifestée de son succès était si communicative que Paul s'est presque laissé entraîner, comme le révèle tout ce morceau, au delà de toutes les réserves que d'autres considérations, assez clairement soulignées auparavant, auraient pu justifier.

— — A. 14. TrocvTOTE pour Ttâvra, dans C, F, G, st/r^K, g, copt ; — rj xaii)(^ï]atç 0[i.c3v (pour rjiJLÔiv), confusion de lettres alors homophones dans B, F; — npog Thov pour ènl ïdou (cfr I Cor. vi, 1, 6) dans D, G, P, a, al.

B. 14. Avec un sourire maintenant sur les lèvres, Paul envient à dévoiler son petit jeu d'honnête politique. Quand il a envoyé Titus à Coi'inthe, bien que ce fût pour une mission répressive, après une lettre sévère, il a jugé bon de l'encourager, ce qui s'explique beaucoup mieux si Titus n'avait pas fréquenté cette église auparavant [Lietzniann, Belser, Gutjalir, al,, important pour vni-ix, infra), en lui vantant les bonnes qualités des chrétiens de cette ville ; ils étaient convaincus, généreux, que sais-je?, et certainement s'ils étaient tombés en faute, ce n'était pas d'une manière bien délibérée et consciente ; ils viendraient facilement à résipiscence. Cet optimisme que Paul conservait au milieu de ses inquiétudes (cfr supra, ii, 2-3) nous fait assez voir que la communauté n'était pas en révolte ouverte contre lui (Windisc/i); elle n'avait pas bien compris, avant que la lettre et Titus lui ouvrissent les yeux, que sa tolérance à l'égard du délinquant devait passer pour désobéissance et même outrage à l'égard de son apôtre. Cette situation, qui explique tout, exclut pour le « voyage intermédiaire » ce caractère d'hostilité et d'aigreur réciproque, finissant par un incident tragique, que d'aucuns veulent lui donner (voir Exe. m).

Ainsi Paul avait dit à son émissaire toutes les vérités favorables aux Corinthiens, comme il avait éci'ità ceux-ci toutes les vérités défavorables. Ilavait vu juste, l'événement le prouva, — au moins pour tout ce qui concernait immédiatement le litige fâcheux. Cependant il fut bien soulagé de constater qu'il avait vu juste; car il avait craint que la chose ne tournât autrement (v. supra, au v. 8).

réconfort, nous nous sommes réjoui beaucoup plus encore à [voir] la joie de Titus, de ce que son esprit a été tranquillisé de votre part à tous; VP' parce que, si devant lui je m'étais quelque peu glorifié de vous, je n'ai pas eu à en ressentir de confusion; mais, ainsi que nous vous avons parlé de tout selon la vérité, de môme ce dont nous nous glorifiions près de Titus s'est trouvé la vérité. 15. Et son cœur est singulièrement [porté] vers vous, quand il se rappelle votre obéissance à tous, comment vous l'avez reçu avec crainte et tremblement.

16. Je suis heureux de pouvoir, en toute chose, m'enhardir avec vous.

— — A. 15. jîepidaoTépoiç a plutôt ici (ce qui n'est pas rare) le sens d'un superlatif que d'un comparatif : reptaaws a souvent la signification secondaire de « excellemment », « remarquablement », « singulièrement » [Hérodote, Euripide, Aristote, Plutarque, al.). — çd6oç xal TrpdjAo;, expression stéréotypée et un peu hyperbolique que Paul aimait, cfr I Cor. ii, 3, Eph. vi, 5, Pliil. n, 12. — rav-cwv est omis seulement N* après u|j.5jv.

B. 15. Tite ne connaissait auparavant les Corinthiens que sur le rapport de Paul ; maintenant, après expérience faite, il se sent singulièrement porté vers eux par une affection personnelle.

Il aime à se rappeler leur obéissance à tous. Ce « tous » est certainement une hyperbole indulgente; mais il est possible que les opposants aient retenu leurs clabauderies durant son séjour (id. Sickenberger), eux-mêmes saisis temporaiment, devant l'attitude ferme de Tite et sous l'impression toute récente de la lettre, de cette « crainte et tremblement » que l'homme éprouve en présence de chefs supérieurs (ou du « numinosum », comme dit Windisch); les Apôtres, quand ils manifestaient toute leur puissance, semblaient dépasser de haut l'humanité commune [Menzies, al.). Ce n'est qu'indirectement, par l'enquête qui précéda nécessairement le jugement à porter sur le délit, que Tite apprit à bien connaître les sourdes menées des adversaires de Paul.

Pour le moment, l'Apôtre ne veut pas penser à ces ombres. Il insiste tant qu'il peut sur la sympathie de Tite pour Corinthe (cfr infra, viii, 16-Ï7), afin de faciliter le travail dont il l'avait chargé dans une nouvelle mission presque aussi délicate que la première.

A. 16. èv TiayTt, neutre; — Oappœ èv.., cfr Gai. iv, 20, ànopoîîaat èv o'xî'v (Belser). Le verbe Oappéto (Oapaéw dans le reste du N. T., sauf Heb.) apparaît chez Paul ■seulement en cette épître, mais pas moins de cinq fois (cfr v, 6, 8; x, 1, 2); il est de ces mots qui lui donnent un ton et une couleur à elle; partout ailleurs dans notre lettre (ainsi que Heb. xiii, 6), ce n'est pas « être rassuré » (comme p. ex. Gâpaei ■tl-/.vov, Mat. IX, 2, etc.) qu'il signifie, mais « prendre courage pour affronter » quelque chose; nous sommes persuadé que c'est encore le sens ici.

B. 16. Ainsi tout est arrangé? la réconciliation est complète, l'heureuse intervenlion de Tite a écarté les derniers restes de trouble? Ou le dirait presque à ne lire que celle page, et tous les auteurs qui veulent placer auparavant la composition des « Quatre derniers chapitres » voient ici le point final d'un long débat. Pourtant Plum'iier, Belser, Gutjahr (c'est-à-dire des tenants de théories opposées sur l'ordre dos chapitres) reconnaissent également que cette dernière petite phrase prépare les ''C((uêtes assez délicates qui vont être faites aux chapitres viii et i\. Windisch, qui juge que notre v. 16 forme « une excellente conclusion » (?), admet aussi qu'il pourrait •^'ti'c une transition (selon lui, à ii; 5-ss., bouleversement injustifié).

202 SECONUK KPITUK AUX COIUNTHIBNS, VII, 5-10.

Notre opinion, quelo sons tivs sig'niliontif ilo Oapps'to vionl appuyer oncoi'O {aupra, A), après bîou d'autres indices déjà relevés, est (juo lo verset fait le passag^o h. toute la suite de la lettre : non seulement au scabreux « sermon de charité » de viii-ix, uuiis à la vi^oureure otYensive dos chap. \-\ni contre les perturbateurs do Corintho. qui ont déjà reçu en passant tant de coups préliminaires.

Maintenant que Paul est sûr. gTÙce à sa lettre intermédiaire et à Titus, puis aux explications si lumineuses, si tendres et si élevées qu'il a données de son attitude générale au cours de ces sept chapitres, des dispositions de l'église en son ensemble, •et surtout de ses chefs responsables, il leur déclare, avec une satisfaction des plus vives :

* Maintenant je suis heureux de pouvoir nVenhardir avec vous, en n'importe quel <lomaine ;> ; — « m enhardir » pour vous l'aire entendre des choses que vous n'auriez sans doute pas écoutées d'une oreille si soumise si nous n'avions pas eu toutes ces oxplications, qui vous ont assurés, quoi que j'aie à dire, de mon estime, de mon amour et de ma confiance inaltérables, — en même temps que de mon droit à vous parier en représentant du Christ, en homme « qui ne connaît plus personne selon la chair ».

II. DEUXIEME PARTIE DE L'EPITKE (Viri-IX. Affaire de la collecte pour Jérusalem).

Intu. — Le soudain changement du ion et du sujet est tout à fait notable. Estimant ses auditeurs corinthiens bien préparés par les chaleureuses explications qui précèdent, Paul les met en demeure d'exécuter enfin une œuvre qu'ils avaient entamée d'enthousiasme, et qu'ils laissent maintenant en souffrance : c'est la fameuse collecte pour les « Saints » de Jérusalem. Il leur annonce les dispositions qu'il a prises lui-même à cet effet.

Cette entreprise tenait une place de première importance dans les plans apostoliques, que la négligence des Corinthiens menaçait ainsi de compromettre ou de retarder. ISous l'expliquerons dans un prochain excursus.

La nouvelle section se relie visiblement à la précédente : Paul continue le récit de ses expériences en Macédoine {y. supra, VII, 5-ss., II, 13-ss.). Aussi les exégètes sont rares qui veulent faire de VIH-IX une lettre à part, ou un fragment d'autre lettre; il n'en va pas comme pour les chapitres X-XIII. Mais nous verrons plus loin, à propos de ces autres chapitres, que ceux de la collecte doivent leur être antérieurs; ce sera une preuve nouvelle que I-VII avec VIII-IX ont été écrits avant les « Quatre Chapitres ».

Quelques-uns d'autre part, — sur l'opinion de qui nous reviendrons en détail, — prétendent que les chapitres VIII et IX n'appartiennent pas à une même lettre; le second serait un doublet du premier, et rédigé pour d'autres destinataires {toute l'Àchaïe au lieu de la seule Corinthe), Il nous sera assez facile de montrer que les deux forment pourtant bien un tout naturellement lié et indivisible.

L'enchaînement des idées se présente ainsi :

I. Paul excite l'émulation de Corinthe par l'exemple de la Macédoine (viii, 1-15):

II. il recommande les délégués qu'il a préposés à la collecte (viii, 16-ix, 5);

III. il exalte chaleureusement les bénédictions de la bien/aisance pour qui la pratique, et pour l'union de toute l'Église (ix, 6-15) (1).

Ce « sermon de chai'ité », qui est un modèle du genre, contient en outre un passage d'une haute valeur doctrinale, s«r l'Incarnation (viii, 9).

Style. — La traduction de ces chapitres est fort difficile, malgré la limpidité des idées de fond. Paul a eu beau « s'enhardir » {VII, 16), il sent qu'il lui faut de la diplomatie dans cette affaire, il dicte en pesant bien tous ses mots, et n'a plus envie de se laisser aller à aucune effusion. Bref, on voit qu'il n'est pas entièrement à son aise, et le contraste est vraiment curieux entre le fond et la forme. D'une part, la vigueur et l'élévation des pensées, l'ordre habile des arguments, la force persuasive, et le « crescendo » des exhortations; d'autre part, la lourdeur de phrases interminables, les innombrables ellipses, l'abus des participes pour remplacer des verbes finis [une des caractéristiques de II Cor., c. supra), l'oubli de presque tous les verbes qui ne sont pas nécessaires à l'intelligence de l'idée, et enfin la pauvreté relative du ^'ocnbulaire, où par exemple un seul et même mot, tel que /.«pi;, est sans cesse répété en des acceptions très différentes, à un pas l'une do l'autre. C'est bien toujours du ^f^yle paulinien, — inimitable en ce qu'il a de vraiment caractéristique, — mais ce n en est pas le meilleur spécimen.

lois qu'ils sont, ces deux chapitres offrent quand même le plus puissant intérêt,

(1) Môme division cliez Gu'j'ahr, al.

204 SECONDE ÉPITBE AUX COIIINTHIENS, VIII-IX.

tant pour l'édification chrétienne que pour Vhisloire. Et, malgré leur modération et leur politique calculées, ils préparent d'une façon latente l'explosion des chapitres X-XIIL Car cette affaire quasi administrative de la collecte a ré^'eillé dans Vâme de Paul des souvenirs amers de calomnies (v. VIII, 20-21), et la tension de son âme augmente secrètement à mesure qu'il dicte; la disposition d'abandon confiant où, il s'était laissé aller à la fin du chapitre Vit fait place à une autre, qui n'est pas moins justifiée par certains autres aspects de la « question corinthienne »; et cela explique le contraste, surprenant à première vue, qu'il y a dans le ton, sinon dans le sujet, entre les deux séries de chapitres encadrant ce « sermon de charité ».

Jlest bien possible au reste, comme beaucoup le croient, qu'un assez long intervalle, au milieu des soucis de l'apostolat macédonien, se soit produit entre la dictée des premiers chapitres, suivant de près le retour de Tite, et celle des chapitres VIII-IX, qui supposent déjà, comme nous le verrons, que le délégué de Paul est reparti pour Corinthe, avec sa mission nouvelle. — (Il n'était donc pas le porteur de la lettre à sa destination).

Avant d'aborder l'exégèse, il convient cette fois d'exposer la situation historique d'oii ces chapitres sont sortis, — sans quoi nos lecteurs n'en saisiraient pas assez vite ni assez clairement la portée générale et les nuances. Tel est le sujet du suivant Excursus'.

EXCUnSUS XIII. — LA. PORTÉE DE LV COLLECTE DANS LES PLANS DE SAINT PaUL

ET LE RÔLE DE TiTE.

Bien des lecteurs peuvent être surpris de ce que, dans une épître aussi intime et aussi" brûlante, qui remue les questions les plus graves pour son autorité et pour le bien de l'église, Paul s'arrête deux chapitres entiers à traiter d'une question qui à celte distance nous paraît aussi secondaire que celle de la collecte. Il le fait cependant avec autant d'ampleur que s'il s'agissait d'un grand problème doctrinal, avec un labeur de prudente réflexion que l'on sent à chaque verset : ce qui aurait l'air d'une pure affaire administrative lui tient tellement à cœur, qu'il lui donne le pas même sur la défense décisive qu'il a préparée contre ses adversaires. Il y a là tout un problème psychologique (v. infra).

C'est que en fait, la collecte pour Jérusalem fut, aux yeux de Paul, une des grandes entreprises de sa carrière ; il en attendait les résultats les plus heureux pour l'Evangile à travers tout le monde romain. Bien que son histoire relatée dans les Actes en parle à peine (car l'entreprise n'avait peut-être point réussi, à cause de l'arrestation de l'Apôtre à Jérusalem, ou parce qu'elle avait perdu son intérêt quand Luc fit sa rédaction), Paul lui-même y revient à quatre reprises dans ses lettres, et avec une insistance qui révèle la haute importance de ce projet dans ses plans généraux. C'est pour l'accomplir qu'il s'est jeté, 1res consciemment, dans le plus grand des dangers, où peu s'en est fallu qu'il ne perdît la vie.

Les passages des épîtres qui s'y réfèrent sont I Cor. xvi, 1-3; il Cor. viu- IX ; Rom. xv, 25-27, 31; Gai. ii, 10; et il faut y joindre Act. xxiv, 17.

C'est le, passage de l' Epître aux Gâtâtes qui nous apprend les origines do cette préoccupation de saint Paul. Quand il se rendit à Jérusalem, l'an 49, pour y faire sanctionner par les anciens apôtres la liberté des ethnico-chrétiens par

SECONDE ÉPITRB AUX COniNTHIEXS, VIII-IX. 205

rapport aux observances juives, les « colonnes de l'Eglise'», Jacques, Céphas et Jean lui laissèrent toute latitude pour organiser à sa guise les nouvelles communautés de Gentils, en lui demandant simplement « de se souvenir des pauvres », c'est-à-dire des anciens chrétiens de l'église-mère. Paul dit aux Galates « qu'il s'est empressé » de répondre à ce désir. On peut en induire que, dès le second « voyage missionnaire «, il s'était occupé, quand les circonstances étaient favorables, de recueillir des aumônes pour les Judéo-chrétiens de la Ville Sainte. Il en parle aux Galates comme d'une chose qui ne semble pas leur être ignorée. C'est probablement chez eux, lors de son deuxième passage, au commencement du « troisième voyage missionnaire », qu'il commença à organiser méthodiquement cette levée de subsides, ainsi qu'on peut le conclure de I Cor. xvi, 1 : « de même que je l'ai ordonné dans les églises de Galatie ». Il comptait étendre cette mesure à toutes les communautés dont les ressources le permettraient.

Pour que les « colonnes de l'Église » eussent insisté particulièrement sur ce point, il fallait que les besoins de la communauté primitive fussent pressants, et que Paul l'eût bien reconnu. Si nous cherchons les causes de cette situation défavorable des chétiens de Jérusalem, il en est beaucoup qui se présentent à l'esprit. Tout d'abord, l'organisation, non pas « communiste », mais très communautaire de leur église (voir Actes, iv, 32-ss.), après avoir, aux beaux jours de la première ferveur, offert le plus merveilleux exemple de fraternité chrétienne, pouvait, à mesure que l'enthousiasme se refroidissait, avoir donné lieu à bien des négligences dans l'administration du bien commun, à une incurie entraînant l'appauvrissement rapide. Déjà les Actes, au ch. vi, 1-ss., notent le commencement d'une déchéance que les Apôtres voulurent enrayer par l'institution des sept diacres. Mais, après le supplice d'Etienne, les diacres furent dispersés, et l'église vécut dans un état d'anxiété qui dut aggraver beaucoup le malaise des affaires tempo relies. La paix lui avait cependant été rendue, et l'évangélisation s'étendait [Act. ix, 31); mais la persécution d'Hérode Agrippa I", la mort de Jacques le Majeur, le départ forcé de Pierre, et d'autres peut-être d'entre les Douze en même temps que lui [Act. xii), enfin la famine ruineuse qui sévit à la même époque, et obligea l'église de Jérusalem à recevoir les secours d'Antioche [Act., xi, 27-30), achevèrent de plonger cette église en des conditions précaires dont elle ne se releva jamais. Ce sont elles, au « concile de Jérusalem », en 49, qui obligèrent les « colonnes » d'adresser leur demande à Paul. De plus VÉpître de Jacques (écrite selon nous avant toutes celles de Paul, au plus tard dans la première moitié de la période 50-60 après J.-C), si elle suppose l'existence de riches, et de riches assez peu soucieux de leurs devoirs, parmi les Juifs convertis de la Diaspora, insinue que les chrétiens de Jérusalem et de la région se trouvaient dans un état très général d'indigence, où les maintenait l'oppression des classes dirigeantes, riches et réfractaires à l'Evangile [Jac. ii, 6-7; v, 1-sss.). L'Epître aux Hébreita;, — que nous croyons écrite en 63, pour les judéo-chrétiens hellénistes de Jérusalem, — ajoute à ce tableau d'utiles précisions ; elle nous révèle que ses lecteurs (bien qu'appartenant aux couches les plus distinguées et les plus intellectuelles de la nation) avaient eu à souffrir la rapine de leurs biens, à soulager des frères jetés en prison [Heb. x, 32-36), et, si on ne leur demandait pas encore le sacrifice de

leur vie [Heb. xii, 4), pouvaient se regarder cependant comme des hors-la-loi, chassés avec leur opprobre hors des portes du camp (ou de la cité ou de la nation), comme Jésus qui fut crucifié do l'autre côté des murs [Heb. xiu, 11-14). La façon la plus simple de comprendre tout cet ensemble de textes, c'est de croire que, avec et après quelque grande crise économique intérieure, une persécution juive, devançant les persécutions romaines, s'était abattue, en Judée, sur les chrétiens de race Israélite, depuis le temps d'Etienne, encore plus sous Agrippa, et qu'elle persistait, aggravée toujours par les agitations sous lesquelles couvait la rébellion nationaliste contre Rome, et qu'elle consistait surtout en vexations, pécuniaires et en confiscation de biens.

L'église de Jérusalem devait donc inspirer aux autres, qui toutes dérivaient d'elle plus ou moins directement, une compassion très légitime. Qui pouvait la ressentir plus profondément que cet homme, resté si patriote (v. Rom. ix, 3 ss.), et au cœur si prodigieusement généreux, que fut l'Apôtre Paul?

Une autre raison, — celle-ci de haute et divine politique — le portait, en plus de l'engagement pris par devers les « colonnes », à pousser activement la levée de la collecte. Elle fait le plus grand honneur à sa magnanimité, et met en vive lumière le génie de ses vues d'apostolat. L'opposition la plus grave à son universalisme conséquent partait toujours, comme il le dit aux Galates [Gai. ii, 12), des cercles chrétiens trop conservateurs de Jérusalem, oii tout le monde, même parmi les dirigeants, ne se résignait pas à voir l'application franche du décret de liberté porté au « Concile des Apôtres » [Act. xv, 23-ss. ). Des Jérosolymitains en voyage, soustraits à la surveillance de Jacques lui-même, prétendaient suivre les instructions de ce dernier en restreignant les concessions faites aux Gentils baptisés, et troublaient ainsi les communautés nouvelles, et peu instruites du fait de leur relatif isolement, comme étaient celles de Galatie. A Jérusalem même, des préjugés très vifs contre Paul et son œuvre subsistaient chez beaucoup de chrétiens, comme l'attestent les informations et les conseils donnés à Paul, avant le jour de son arrestation, par Jacques et par les Anciens [Act. xxi, 20-ss.). Pareil état d'esprit nous explique comment parfois des prédicateurs sans vrai mandat, des aventuriers doctrinaux, et jusqu'à des demi-gnostiques plus ou moins judaïsants (voir aux Excursus des derniers chapitres de II Cor.) parvenaient, en affichant uniquement leur zèle à maintenir dans l'Église la solidarité de l'Évangile avec le Vieux Testament, à surprendre la bonne foi d'autorités jérosolymitaines ou d'églises placées sous leur influence, qui ne pénétraient pas leur véritable esprit, et à se faire délivrer par elles des lettres peu réfléchies de recommandation (v. supra, m, 1, et infra, aux derniers chapitres). Saint Paul n'avait pas à se louer de l'attitude assez générale de ses compatriotes devenus ses frères dans la foi. 11 semblerait que Jacques lui-même, ou bien ait ignoré ces menées, ou bien ne leur ait pas accordé une suffisante attention, absorbé qu'il était dans la direction spirituelle des hommes de sa race.

Que pouvait faire l'Apôtre des nations? Pour ce qui concernait sa personne, ces méfiances et cette hostilité sourde lui étaient fort pénibles, mais il voyait tout de suite le moyen de s'en venger : « vaincre le mal parle bien » [Rom. xii, 21). Mais elles lui inspiraient un souci plus grave que celui de son propre honneur. Tout ce qu'elles pouvaient indirectement faire perdre de terrain à son autorité, c'est l'union des croyants, c'est l'universalisme, c'est la force conquérante de

l'Évangile pur qui le perdrait en fin de compte. Cette opposition pouvait même, gà et là, couper le chemin à son apostolat. Quand il est sur le point de partir pour l'Occident, il redoute que ses adversaires n'y aient implanté leurs préjugésavant qu'il n'y arrive ; et c'est une des raisons qui lui font écrire son É pitre aux Romains; la doctrine de la justification qu'il y expose prouvera qu'il reste bien dans la vraie ligne de Moïse et des prophètes, et ne méprise donc point la révé« lation accordée aux Pères ; de plus il y dit chaleureusement tout ce qui peut être dit pour atténuer les torts de sa race infidèle, et montrer que les promessesdivines continuent toujours et quand même à valoir pour elle.

Mais il aura fait bien plus encore s'il arrive à faire donner par ses disciple» ethnico-chrétiens une preuve en acte qu'il ne leur a pas appris à se tenir pour étrangers aux chrétiens d'Israël, considérés par eux au contraire comme des frères aînés qu'ils vénèrent et aiment, en dépit de cette morgue et de cette étroitesse, comme le tronc sur lequel ils sont entés, et dont la sève les nourrit (voir Rom. xi, 16-sss.). Les païens convertis, en sacrifiant généreusement deleurs biens pour venir au secours de leurs frères judéens dans la misère, démontreront qu'ils leur sont pleinement associés dans la charité du Christ,, qu'ils comprennent la lettre et l'esprit de l'Evangile tout aussi bien qu'eux, et ne veulent avoir avec eux, quoi qu'on fasse pour les diviser, qu'un cœur et qu'une âme. Tel sera le moyen, s'il en est un, de mettre un terme aux dissensions, à la jalousie, à la froideur réciproque (v. infra, comm. de ix, 12-14). Politique si l'on veut, mais politique qui relève de l'Esprit de Dieu plus que tous les calculs de la prudence humaine.

Et, à l'époque de la vie de Paul que nous étudions, la réalisation de ce plan grandiose devenait urgente. L'Apôtre, en effet, juge dans une lettre presquecontemporaine [Rom. XV, 17-19; 23) qu'il a poussé son travail propre dans l'Orient méditerranéen aussi loin que les circonstances le lui permettent, et que.. s'il veut faire progresser personnellement l'Évangile, il doit chercher de nouveaux champs d'action dans l'Occident latin, jusqu'en Espagne. C'est de Rome que ses expéditions rayonneront désormais, — à ce qu'il espère; mais son vrai centre d'opérations, son quartier général, sera toujours ce poste de Corinthe, situé entre les deux mondes grec et latin, avec sa nombreuse et puissante église (v. infra, xi, 15-16). Aussi, avant qu'il s'élance vers de nouveaux territoires à conquérir, il faut qu'il soit sûr de Corinthe, et que cette église remuante soit tout à fait pacifiée; il y pourvoira par la fin de sa lettre (x-xiii) et par une visite qui suivra de près. Mais pour que ce centre chrétien de Corinthe soit bien préservé d'une contre-oiîensive des judaïsants de Palestine et de Syrie,, il faut que son entente avec Jérusalem devienne un fait aussi éclatant que sa soumission à l'égard de Paul, dans le Christ, « qui n'est pas divisé » (I Cor. i). Alors judaïsants, faiseurs de sectes, intrigants religieux n'auront plus de malentendu ou d'opposition apparente à exploiter pour propager leurs erreurs, et rÉvangile s'étendra comme un fleuve tranquille, n'ayant plus à surmonter d'autres obstacles que ceux d'un monde infidèle.

Et Corinthe, qui était la plus grande église paulinienne (avec Éphèse, mais plus centrale et plus en vue que la ville d'Asie), apparaîtra aux yeux des Judéo-chrétiens eux-mêmes, réconciliés dans l'amour fraternel, comme la capitale de la charité; car c'est de là que l'Apôtre aura porté à Jérusalem le

montant do la bienfaisante collecte, à laquelle il veut espérer du reste que les Corinthiens auront contribué généreusement entre tous.

Nous comprenons dès lors pourquoi Paul est si soucieux du résultat de cette collecte parmi les Corinthiens.

Or, voici quelle était la situation de fait.

L'organisation systématique de l'œuvre avait dû commencer en Galatie, au début du « troisième voyage missionnaire » (d'après I Cor. xvi, 1). Corinthe en avait ouï parler, ou peut-être Paul lui-même en avait-il dit un mot dans la lettre précanonique perdue. Toujours est-il que les Corinthiens parurent s'enthousiasmer pour le projet, et, dans la missive officielle qu'ils envoyèrent à l'Apôtre, ils l'interrogèrent sur les meilleurs moyens de le réaliser. Paul leur répondit à la fin de la Première aux Corinthiens (ce qui ressort de l'emploi de la locution Trspl Se, voir notre comm. de I Cor., sur xvi, 1); il traça des règles pratiques, comptant sur une exécution si rapide qu'il trouverait la chose faite dès la Pentecôte de l'an 55, époque où il avait cru d'abord pouvoir rejoindre l'Achaïe (comm. de I Cor., Intr., ch. vu). Lorsque les Corinthiens eurent ce règlement entre les mains, on ne sait trop ce qu'ils en firent, sinon de le regarder, et, sans doute, de le déclarer parfait. Mais, à la Pentecôte, ils n'étaient certainement pas encore allés bien loin dans l'exécution, et, voyant que l'Apôtre retardait et retardait toujours sa venue annoncée, distraits d'ailleurs par toutes leurs petites agitations locales, ils oublièrent leur enthousiasme du premier moment, sinon tout à fait le projet lui-même. Paul, dans notre chapitre viii, fera allusion à cette inconstance avec une indulgente ironie.

Mais c'était chose bien grave pour lui que cette déficience de l'église sur laquelle il s'était cru en droit de compter le plus. Partout ailleurs il semble que les choses marchaient à souhait. Les autres églises, c'est-à-dire celles probablement d'Antioche et d'Anatolie, sûrement celles de Macédoine qui se distinguaient par leur générosité, s'étaient mises à l'œuvre, avaient constitué des collecteurs, et s'étaient même entendues pour l'élection d'un ou de plusieurs commissaires généraux qui accompagnaient Paul et l'aidaient dans cette œuvre, le déchargeant par leur présence et leur contrôle de toute responsabilité personnelle en ces délicates affaires d'argent. Mais Corinthe était en retard, Corinthe ne faisait plus rien. Les émissaires de Paul, soit Timothée (dont le passage à Corinthe, après 1 Cor., demeure du reste bien problématique), soit Titus, désigné peut-être comme l'un des commissaires des églises, mais qui, à Corinthe, n'avait eu mission que d'apaiser un conflit spécial (v. Exe. vi), n'avaient pu remettre cette affaire en train. Or, si Corinthe, l'église la plus riche, faisait défaut de la sorte, le projet de Paul pouvait, non pas échouer tout à fait, mais être fort retardé dans son exécution ou perdre beaucoup de sa portée.

Il était donc urgent de faire cesser tous ces atermoiements. Nous apprendrons par nos deux chapitres comment Paul délègue une seconde fois à cet effet son habile collaborateur Titus, accompagné d'autres frères, chez lès Corinthiens dont il avait déjà acquis la confiance; et cette mise en demeure fournit l'occasion à des agitateurs incorrigibles de répandre des bruits injurieux contre l'Apôlre, dont celui-ci fut profondément blessé, et qui donneront lieu aux

plus éloquentes de ses protestations, dans les chapitres d'apologie [infra, xii,

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