‹ Saint Paul [microform]Chapitre 65 sur 100 · IV. Les {>rais rapports de I-IX avec X-XIJJ · texte numérisé non relu

IV. Les {>rais rapports de I-IX avec X-XIJJ

Puisque c'est à la psychologie qu'on "s'en réfère toujours pour ces retournements ou ces refontes du texte, voyons donc si cette science supérieure — mais bien délicate à manier — nous impose le devoir, ou seulement nous donne le droit, de parler d'incompatibilité entre les dispositions de l'auteur, et les situations des destinataires, présupposées respectivement dans les deux grandes sections de notre Épître.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit dans le Commentaire à propos de la transition qu'on peut découvrir, au moins comme probable, et sans

(1) Voir notre comm, de I ^or. sur le partage arbitraire que fait Joh. Weiss entre Éplièse cl la Macédoine comme lieux d'émission des diverses sections de celte épître.

(2) Son collaboraleur « DeUifosse •>, par contre, maintient l'ordre canonique, et la priorilé de i-ix [affaire de 1' « incestueux » et de la quèle pour Jérusalem] sur x-xni, qui formeraient "ne aiUre. leUrc,écv[iQ après que l'^aul aurait fait un voyage à Corinthe; la pari autlienlique de l'Apôtre est d'ailleurs, comme on sait, assez restreinte dans les deux, à côté de celle du l'édacteur marcionite et des interpolateurs catholiques.

subtilité excessive, entre le chap, x et les cliap. viii-ix, par conséquent entre x-xiii et i-ix tout entiers. Cela tout seul, évidemment, ne ferait pas une preuve du boa ordre de la rédaction canonique, et ne vaut qu'ajouté à d'autres preuves et indices.

Mais ceux-ci se présentent en une telle surabondance que leur somme constitue certainement une preuve — aussi forte qu'on peut l'exiger en ces matièresîà, où la science livresque et toutes ses documentations apportent si peu de secours.

Si nous arrivons, comme j'en ai bien la conviction, à établir une certitude morale, nous ne pourrons nous flatter de la faire reconnaître par ceux qui ne sont pas constitués pour sentir de la même manière que nous les réalités morales. Heureusement du moins, les croyances qui divisent ne sont pas ici en jeu, il ne s'agit que d'arguments fournis par l'expérience humaine des comportements visibles de nos semblables.

Avant tout, il faut bien nous garder, — comme les meilleurs exégètes parmi les opposants, tel Wîndisch, le reconnaissent, — d'exagérer le contraste entre les sentiments de Paul envers la communauté tels qu'ils se révèlent respectivement dans les deux parties.

Toutes deux s'adressent bien à réglise, à tout l'ensemble des chrétiens de Corinthe, car Paul n'interpelle nulle part directement ses adversaires attitrés, et il ne parle d'eux qu'à la troisième personne (v. Exe. xv, infra). Dans les chapitres i-vii, il traite ses lecteurs avec une affection touchante et continue, et dans les autres, il les malmène un peu. C'est incontestable ; mais aussi la première partie ne contient pas de déclarations d'amour plus émouvantes que ne le sont des passages comme xi, 2, etxi, 11, et xii, 15 (v. ad loc.) ; d'autre part, toutes les réprimandes des « Quatre Chapitres » ne surpassent pas en gravité celles qui sont impliquées dès le ch. i, 13, contre la méfiance à l'égard des intentions de Paul en ses lettres, puis v, 12, contre l'inertie des bons fidèles en face des intrus, et v, 20-vi, 1, contre leurs péchés, vi, 12-13, contre leur étroitesse de cœur, VI, 14-vii, 1, sur le danger qui les guette de retourner aux mœurs païennes, vn, 2, contre leur trop grande facilité à écouter dire du mal de l'Apôtre (voir ad loc. et l'Exc. suivant). Que l'on pèse tout cela, et Ton n'ira plus croire que les Corinthiens aient bien changé aux yeux de Paul, du côté des qualités ou du côté des défauts, dans le temps qui aurait éventuellement séparé la composition des deux sections i-ix et x-xiii. Ce sont toujours bien les mêmes, mais ils sont traités selon que l'exigent des sujets différents.

De fait, une analyse soigneuse ne nous révèle, en aucune des deux sections, aucun genre de préoccupations qui ne se manifeste aussi dans l'autre, soit sous forme de préparation et d'amorce, soit sous forme de développement et de préeision.

Si nous mettons de côté les traits et explications particuliers concernant le passé (au sujet des plans de voyage, de la visite attristante, de 1' « offense » et de la lettre qui suivit), ainsi que les explications sur la collecte, nous trouvons que Paul, du premier au dernier chapitre, poursuit un seul et même but, qui est

SECONDIi; ÉPITaiî AUX GOIIINTIUENS, X-XIIf. 261

(le reconquérir la pleine confiance des Corinthiens. Pour y parvenir il a trois choses à faire : <*

1° détruire ou neutraliser Fopposilion affichée de « quelques-uns ». Il commence dans les chapitres i-vn : allusions dès i, 18, à ceux dont le Christ est « oui et non » ; n, 15, à ceux pour qui le parfum du Christ peut tourner en odeur de mort; 17, aux brocanteurs d'évangile; m, 1, à ceux qui mendient des lettres de recommandation (ils sont donc des étrangers, cfr x, loi; G, 10, 17, à ceux qui tiennent « l'esprit » captif de « la lettre » ; iv, 1-2, 3, 4, 5, aux falsificateurs de la parole, qui sont aveuglés par le « dieu de ce siècle », et ne font que « se prêcher eux-mêmes »; v, 12, à des gens contre qui la communauté devrait savoir défendre son apôtre ; 16, à ceux qui veulent connaître le Christ et tous « selon la chair ». — Si nous passons aux chapitres de la collecte, viii, 20-s. nous apprend que Paul avait à défendre sa bonne réputation en matière d'argent; contre qui, sinon contre des détracteurs connus déjà des Corinthiens? — Enfin c'est le déchaînement des « Quatre Chapitres « : x, 1-sss., voici dos gens qui accusent Paul de suivre des voies charnelles; x, 7, qui prétendent être « du Christ » plus que Paul; 12-ss., des hâbleurs tout au plus capables de s'installer dans le champ d'autrui; xi, 3, des séducteurs comparés au serpent de la Genèse; 4, 5, des prédicateurs d'un « autre Christ » ; 6, des « surapôtres », et critiques malveillants de l'éloquence de Paul (cfr x, 10) ; 12, qui sont incapables de prêcher gratis l'Évangile; 13-s., de faux apôtres, des ministres de Satan, que la ruine éternelle menace; 20, des cupides, des brutaux; 22-s., qui ont tout au plus pour eux d'être de la race d'Abraham ; enfin, xii, 16, qui accusent Paul d'avoir exploité les Corinthiens, en les prenant par ruse. Là Paul s'arrête ; il a fait un tableau achevé; mais remarquons bien que les touches en sont réparties à travers toute l'Épître; quelques-uns des traits les plus forts se trouvent même dans les premiers chapitres.

2" Un second obstacle, c'est le manque de nerf de l'église elle-même, son défaut d'abandon filial, et sa négligence à se fermer aux infiltrations de mœurs païennes. Nous ferons la même remarque que ci-dessus. Dès la première partie, où Paul s'est félicité si ardemment et si sincèrement du succès de la mission de Tite, il ne laisse pas de faire des allusions nombreuses à des lacunes encore subsistantes dans la vie chrétienne de la communauté (v. supra), ainsi que de la prémunir contre des restes de méfiance, de froideur à son égard, de mauvaise volonté, telle qu'il s'en est fait jour au moins en certains groupes, à venger les droits et l'honneur de son Père (i, 13; ii, 5 et 6, sur la minorité; ir, 11, sur l'action sournoise de Satan qui continue; v. ad loc); plus loin, les exhortations à la générosité, pour la collecte, montrent assez que la charité et le sens de l'unité chrétienne ont besoin d'un sérieux réveil; et enfin, dans les « Quatre Chapitres », reparaissent les mêmes reproches que i-vu, plus accusés seulement : l'obéissance à l'Apôtre n'est pas encore complète (x, 6), l'indolence et une tolérance excessive exposent la foi même à des dangers (xi, 3-4), l'œuvre apostolique n'est pas appréciée comme il faudrait, ni le désintéressement de Paul assez compris (xii, 11-15); bref l'Apôtre peut craindre de trouver trop large matière à réformes dans la communauté, tant au point de vue de la fraternité qu'à celui des mœurs (xii, 20-s.; xiir, 3-ss.). On voit donc que les jugements de Paul sur l'état de l'église ne se contredisent nulle part. S'il a parlé de la stabilité de la

foi au ch. I, 24, cela n'empêche pas qu'il ne puisse mettre en garde au ch. xi, 3-4, contre les périls où l'indifférence expose cette foi ; quant à1' « obéissance w et au repentir célébrés vu, 9-ss., 15, d'abord ils n'étaiont pas universellement profonds ou sincères, et puis ils ne portaient expressément que sur l'affaire spéciale (le 7rpaYu.a, VII, 11) traitée dans la lettre sévère et réglée sous le contrôle de Titus; l'obéissance totale à la loi du Christ (voir x, 5-6) n'était malheureusement point pour autant rétablie en toute sa force. — Ainsi, pour tout ce qui concerne l'état moral et religieux de la communauté corinthienne, tel que le décrit Paul en traits disséminés partout, il y a encore unité d'impression.

3** Enfin, concurremment avec l'attaque et la réprimande, il fallait que l'Apôtre fît valoir positivement ses litres à être obéi avec confiance et affection. Or, cette « apologie » ne débute aucunement avec le chapitre x. Il y en a des traits épars dès les premières pages (i, 12-ss. ; al.), et — après les explications sur le voyage et la lettre qui forment un règlement de comptes spécial, — elle commence d'une façon systématique, et même avec beaucoup de vigueur, au ch. ii, 14 (v. ad loc], pour se prolonger tout au long des chapitres m (supériorité du ministère de l'Alliance nouvelle), iv, 1-6 (droit à la franchise, et parfaite sincérité), IV, 7 et suivants ainsi que vi, 4-10 (vie du Christ reproduite en celle des apôtres), v, 12 (où l'intention en est expressément manifestée), v, 14 et suivants (la transformation surnaturelle dans la façon de voir le monde, qui est donnée aux ambassadeurs du Christ), vi, 11-12 et vu, 2-4 (les déclarations d'amour attristé). — Au ch. VIII, 20-21, vient l'assurance garantie de la probité apostolique. — Enfin, à travers les derniers chapitres, il y a toutes ces déclarations que nous ne comptons plus, sur l'armement surnaturel de l'apôtre, ses droits primordiaux de fondateur de l'église, sa réserve et son désintéressement, son amour jaloux, la qualité de sa science et les marques authentiques de son apostolat, son origine « selon la chair «, ses innombrables épreuves supportées pour le Christ, ses révélations, enfin l'absence d'ambition et de vanité personnelle dans l'exercice de son autorité répressive. — Si nous voulons classer tous ces traits sous quelques chefs généraux, nous dirons qu'ils se rapportent : premièrement, aux liens de confiance et d'affection réciproques qui subsistent toujours, Paul en a le sentiment, entre lui et la communauté, malgré les éclipses de quelques incidents pénibles, la faiblesse à l'égard des intrus, et certain relâchement des vertus chrétiennes, liens qui ont repris de leur force par la réparation de 1' « offense » (ch. Vil), et qui se fortifieront encore par l'effet de la présente lettre et de la prochaine visite, au point que l'Apôtre compte beaucoup sur Corinthe pour l'extension et la renommée de son ministère (x, 15-16, cfr m, 2); or, il a pleine conscience de mériter ces sentiments (r, 12-14). Deuxièmement, à la mission incontestable que Paul, et tous les vrais apôtres, ont reçue de prêcher l'Evangile en sa pureté, et sans restrictions ni calculs humains. Troisièmement, à la preuve qu'ils en donnent par leur vie humainement toute sacrifiée, où se révèle pourtant la toute-puissance salvifique du Christ qui agit par eux, et particulièrement, sous cet aspect, les épreuves incomparables de Paul lui-même, persécutions, fatigues, soucis, maladie, qui lui font chaque jour constater comment sa force de conquête surnaturelle grandit du fait môme de la « faiblesse », qui l'associe aux vertus de la Passion rédemptrice. — Or, ces trois chefs d' « apologie » se trouvent encore répartis (avec la distinction de nuances significatives,

V. infra) à travers les deux grandes sections de l'Épître, et même les trois.

Première conclusion à tirer : ce n'est pas l'amour confiant ni la réprimande, ni l'attaque contre les opposants ou la défense personnelle de Paul, gui peuvent caractériser exclusivement aucune des parties de la Seconde aux Corinthiens ; car tout cela se retrouve d'un bout à l'autre. Un même esprit, en face d'une situation également complexe, domine partout.

Rappelons aussi un fil de liaison affectif qui, selon une exégèse que nous croyons bien fondée, unit les premiers et les derniers chapitres : c'est le souvenir de la cruelle maladie qui a failli récemment emporter Paul, et qui sera donnée comme la plus déprimante des faiblesses dont il tire sa gloire (voir chap. i, v, et, infra, xii, 7-ss.). Cette continuité latente d'un même souci paraît bien caractériser une tranche de quelques mois ou de quelques semaines de l'existence de Paul, entre son départ d'Ephèse et l'envoi de notre lettre, donc après la lettre intermédiaire.

Enfin, il y a les mentions de Titus, et c'est, à notre avis, le plus démonstratif; mais nous y consacrerons un excursus spécial, après le chap. xii. Déjà remarquons l'essentiel : au ch. vu, Tite est revenu de sa première mission de Corinllie; aux ch. viii et ix, il vient d'être renvoyé dans la même ville, pour la collecte; au ch. xii, il est présenté comme travaillant déjà à remplir cette deuxième mission. Or, d'après l'immense majorité des exégètes, les chap. viii et ix font corps avec les chapitres i-vii. Par conséquent, les chapitres i-ix se relient en partie à un état de choses antérieur aune portion du sujet traité dans l'ensemble (indivisible) des chapitres x-xiii, et ceux-ci ne peuvent donc avoir été écrits les premiers.

Mais d'autres considérations plus subtiles sont encore requises, si nous voulons bien résoudre toutes les difficultés soulevées contre l'ordre traditionnel de nos chapitres.

L'unité sensible d'esprit et de matière ne pouvait dissimuler cependant le changement de ton qui se déclare au commencement du chapitre x. A partir de là, attaque et défense deviennent beaucoup plus précises; les souvenirs amers se pressent dans la mémoire de Paul et déclenchent des réactions d'une extrême vivacité, les supplications humbles font place à des avertissements menaçants, et les expressions de confiance optimiste, quoique nettes toujours et gardant, en somme, le dernier mot au chap. xm, se raréfient. Un tel renversement des proportions pose certainement un problème.

Ceux qui tiennent quand môme, et avec raison, à l'unité et à l'ordre traditionnel de l'Êpître y apportent des solutions qui ne paraissent pas toujours satisfaisantes. Ainsi l'on ne peut dire rigoureusement que la Première partie règle les rapports de Paul avec l'église en corps, et la seconde avec les intrus et les partis d'opposition; car il est clair que, dans l'une et dans l'autre, Paul s adresse également à toute la communauté. S'il prend subitement un autre ton à son égard, on ne se contentera point pour justifier ce changement d'une explication toute subjective et accidentelle comme celle que propose Lietzmann, que l'humeur mobile de Paul se serait modifiée, à la suite, par exemple, d'une

mauvaise nuit d'insomnie. Ce n'est là que de l'humour quelque peu risqué. Il faut certainement chercher une cause plus délibérée et plus profonde.

Windisch l'a expliqué, disions-nous, en brisant le lien entre les deux parties; les chap. x-xni constitueraient une nouvelle lettre, séparée de la première par un intervalle assez long, où se seraient produits des faits défavorables tout nouveaux. Nous avons vu combien cetle position est difficile à tenir, du point de vue des circonstances historiques.

Elle ne résiste pas mieux à l'analyse psychologique. Windisch a dû reconnaître aussi bien que nous tout ce que les chapitres i-vii contiennent de traits polémiques; et malgré cela il croit cette première polémique enterrée avec la fin du chapitre vu, celle qui remplit les chap. x-xiii devant en être une autre, répondant à des circonstances toutes nouvelles. Nous entendons montrer au contraire que les ch. i-vii (viii-ix) ne peuvent former un ensemble clos, aboutissant à une liquidation définitive des débats qui y sont touchés ; ils préparent au contraire des explications plus nettes et plus directes sur les mêmes sujets. Et c'est là, pensons-nous, qu'est la solution du problème.

Dans le commentaire, nous avons constaté qu'il y a comme deux fils qui s'entrecroisent à travers la « lettre de réconciliation » . Le premier est celui de toute cette affaire compliquée, plans de voyage, offense, lettre dure, etc., qui fut résolue par la première mission de Titus d'une manière si satisfaisante que Paul ne peut se retenir, au ch. vu, de manifester une joie débordante, à voir dissipées toutes les difficultés de ce « TtpSYjxa » particulier. Mais il y a un second fil, qui lui-même est triple; il court tout du long des sept chapitres, soit comme allusions à des ennemis et à des prédicateurs indignes, soit comme reproches concernant toute l'église (méfiance, froideur, relâchement), qui sont d'une portée beaucoup plus générale que ceux qu'a suscités « l'affaire », soit enfin comme traits d'apologie directe que Paul sent le besoin de présenter lui-même, parce que l'église n'a pas assez de courage ou de perspicacité pour le faire sans lui (v. v, 12). Or, tout cela demeurerait flottant en l'air si le chap. vil était un point final mis à toutes les questions soulevées.

Qu'on se reporte en effet à l'exégèse des passages suivants : i, 12-13, 17^-19, II, 11, 17, m, 1, IV, 3-5, v, 12, 16'', partout nous rencontrons des allusions à une opposition qui doit certainement être dangereuse; Paul a des mots très acerbes contre ceux qui s'en rendent coupables, mais il ne les démasque point encore, il laisse seulement supposer qu'ils sont étrangers à Corinthe (m, 1), qu'ils combattent sa manière à lui d'exposer l'Evangile, et qu'ils surestiment l'Ancienne Alliance au détriment de la Nouvelle. Sur tout autre point, nous restons dans le vague.

Voyons maintenant les reproches à l'église (en dehors de « l'affaire »), à i, 13-14, II, 5 ((X7rb p-Épouç xtX.), 6 (uTrb twv uXeiovojv), 9 (eî ûc, Tcdcv-ra uTtv^xooi ecrte), v, 12 (v. supra] ^ vi, 1, surtout vi, 11-vii, 3, et les plaintes discrètes des ch. viii-ix. On voit que, jusqu'au chapitre vu, ils se font de plus en plus forts; après avoir seulement exprimé quelques regrets mélancoliques de n'être pas assez compris ni défendu, ni obéi de tous, l'Apôtre s'en prend directement, et en termes vifs, au relâchement et aux restes d'esprit païen. Et c'est, notons-le bien, en dehors de la perspective propre de l'affaire que Titus et la « lettre intermédiaire » ont réglée. On attend une suite. Mais quand l'Apôtre paraît sur le point de la

donner, un brusque' « rétablissement » (vu, 4) le remet en posture d'amitié optimiste, parce qu'il veut s'en tenir pour l'instant à l'affaire de l'offense et de l'ofleaseur, si bien réglée. Ce ne peut être là une fin.

Voyons en dernier lieu les passages « apologétiques », au sens le plus direct, I, 11-14, 18-19, II, 14-17, III, 2-3, 6-suivants, iv, 1-2, 5-0, 7-15, v, 11-vi, 1, VI, 3-10, VII, 2-4 (ils sont nombreux!) — et nous constaterons toujours d'une façon générale, que Paul s'en tient à ses bonnes intentions, à sa loyauté, à sa qualité de fondateur d'église et de ministre de « l'esprit », en un mot aux caractères généraux de l'existence apostolique, qui ne conviennent pas à lui seul; enfin que (toujours mis à part le débat sur « l'affaire »), il reste dans les considérations les plus universelles, et n'entre en discussion sur aucun point qui lui soit strictement personnel. Il nous faudrait plus de précision pour bien comprendre ce que les opposants lui ont reproché, en des accusations individuelles qui sûrement étaient graves, puisque nous sentons qu'elles réchauffent à un haut degré.

Ainsi les points d'interrogation se multiplient jusqu'à la fin de vu. Le ton cependant, au lieu de baisser, va s'élevant toujours ; c'est une tension qui augmente, et on dirait que Paul a de plus en plus de peine à ne pas éclater; un refoulement énergique le ramène en finissant à l'exclusive considération d'une affaire spéciale qui vient d'être arrangée d'une manière très satisfaisante. Mais, lorsqu'il finit sur ces mots pleins d'espoir « 6appw Iv ty-lv », ce n'est pas une preuve que tout soit réglé à ses yeux; au contraire, le dernier sujet qu'il a traité, la bonne volonté qu'ont montrée les Corinthiens pour liquider le « TtpSytxa «, lui est un signe qu'il peut « s'enhardir », aller de l'avant, pour régler toutes ces choses, toutes ces atiti-es choses dont la conscience le tient en état de si haute tension. Les ellusions du ch. vu n'ont été qu'une pause, qui lui a fai* reprendre du souffle et du courage.

Nous ne partageons donc point le moins du monde l'impression de Windisch (cf. Pfleiderej'y Sahatier, al.) sur la i^olémique diffuse en cette Première Partie. Toutes ces allusions, d'après lui, conviendraient mieux à un orage qui s'éloigne qu'à un orage qui vient. Cependant, lorsqu'on entend encore un peu de tonnerre, après l'orage, dans un lieu où l'atmosphère s'est pour de bon rassérénée, les échos en viennent, touj ours plus affaiblis, d'un horizon de plus en plus lointain; ici c'est tout le contraire, les grondements se rapprochent, de moins en moins sourds, comme ceux d'un orage qui, s'il est passé, va recommencer bientôt. Il serait singulier qu'une lettre écrite uniquement pour pardonner et oublier montât de ton graduellement ainsi; si tout était si bien réglé pour cette lois, il y aurait même manque d'adresse et de délicatesse à revenir si souvent de la sorte, et dans un « crescendo », sur ce qu'on veut vouer à l'oubli.

Non, en réalité, Paul est soulagé d'une affaire particulière très douloureuse, et il est bien juste qu'il en manifeste une grande joie (vu, 4-16); mais il lui en reste d'autres, et il se prépare à les aborder, avec prudence pour la collecte, avec vigueur pour le compte qu'il doit régler enfin avec ses adversaires et la réforme générale qu'il veut imposer à l'église. 11 s'est simplement interrompu pour donner, très chaleureusement du reste, un bon témoignage à la communauté, au sujet de la réparation de r« offense »; cela les encouragera, lui à parler, eux à l'écouter.

266 SECONDE ÉPITRE AUX COniNTHIENS, X-XIII.

Deuxième conclusion à tirer : les chapitres i-vii mettent bien le point final à une affaire grave, maintenant liquidée, mais ils en ouvrent d'autres, qui ne sont point dans leur ensemble d'une moindre gravité, et dont les incidents désormais réglés n'étaient même qu'un symptôme.

Tel nous paraît être le lien des deux sections si disparates par le ton d'ensemble, à la suite de beaucoup de commentateurs de toutes écoles, qui l'ont vu ou entrevu, Lietzmann, Leinonnyer, Toussaint, Bachmann, Belser, Gutjahr, Sickenberger, H. D. Wendland, etc., sans parler de plus anciens.

Nous pouvons donc tenter de déterminer la suite cohérente des procédés de Paul dans la composition de II Cor., avec les incidents qui la commandent.

Toute l'épître n'est qu'une « apologie », s'il faut user de ce mot. Elle commence par des effusions propres à rappeler la confiance, l'explication de malentendus, et les dernières instructions au sujet d'une affaire pénible qui vient d'être réglée.

Comme il s'agit d'abord de regagner pleinement l'audience des lecteurs, Paul insiste dans les premiers chapitres sur tout ce qui est de nature à les rapprocher de lui; le ton, dans l'ensemble, est confiant, chaleureux et même tendre, avec des élévations doctrinales et mystiques qui mettront la prochaine discussion inévitable dans une région bien loin au-dessus des susceptibilités humaines. C'est pour cela que l'Apôtre ne parle des personnes ou des choses irritantes qu'en allusions qui paraissent lui échapper, et qu'il a du reste une peine de plus en plus visible à contenir. Quant à sa défense personnelle, qu'il n'entreprend d'ailleurs que pour le bien de ses enfants, il la place d'emblée sur les plus hauts sommets, la mission transcendante qu'il a évidemment reçue de Dieu, — lui comme d'autres; lorsqu'il sera forcé de descendre aux personnalités, les auditeurs de sa lettre l'écouteront avec un esprit aéré et épuré, qui les empêchera d'interpréter ses dires avec une trop basse critique. C'est donc — conformément à l'usage habituel du grand contemplatif qu'est Paul — une apologie descendante, qui passe du principe divin aux contingences humaines, de l'universel purifiant et rassérénant à l'individuel qui pourrait être irritant s'il n'était vu dans cette lumière. L'énumération détaillée des travaux et des souffrances et des faiblesses fécondes de l'apôtre, au ch. xi, doit produire certainement beaucoup plus d'effet si le sens en est donné à l'avance par la description de la vie des apôtres, union au Christ dans la Passion et la puissance, telle qu'elle est décrite iv, 7-18 et vi, 4-10. (Il serait beaucoup moins naturel, et moins d'accord avec les méthodes de Paul, de voir dans ces passages un résumé ou une interprétation mystique, faite après coup, de ce catalogue d'épreuves qu'est le chapitre xii; et les affirmations paradoxales de « puissance dans la faiblesse » seraient beaucoup moins intelligibles, si iv, 7-18 et vi, 4-10 ne les avaient précédées).

Après cette longue entrée en matière, cette noble et sincère « captation de bienveillance », mêlée à l'avertissement très clair d'explications difficiles qui

SECONDE Él>ITnE AUX CORINTHIENS, X-XIII. 267

doivent suivre (1), Paul, ayant assuré ses bases, passe aux deux sujets en vue desquels il avait eu besoin de se ménager une attention bienveillante, et de « s'enhardir » lui-même (vu, 16).

C'est d'abord l'aiïaire de la collecte, dont nous connaissons la grandiose portée (v. Exe. xin), jusque-là peu comprise dans le milieu corinthien. Pour la mener à bien, Paul a envoyé chez eux, en compagnie des deux « frères », Titus qui y était déjà accrédité. La chose est déjà faite, croyons-nous, lorsque l'Apôtre dicte les chapitres viii et ix (voirie comm.). Et non seulement les trois délégués sont déjà à Corinthe, mais l'Apôtre a reçu des nouvelles de la façon dont ils s'acquittent de leur mission, et des réactions qu'elle occasionne chez des gens mal disposés, excités par les intrus (viii, 20-21, rapproché de xii, 18). (Il n'est pas temps encore de préciser les diverses allées et venues de Titus; nous remettons donc l'enquête sur ce point après xir, 19, infra, à l'Exc. xvii).

Tenant à l'avance la chose pour établie, nous pouvons comprendre l'aspect sous lequel la suite de l'Épître se présente.

Le ton n'était plus si chaleureux, à beaucoup près, qu'aux chapitres i-vii, lorsque commença la dictée du ch. vni. L'embarras d'une cause à la fois urgente et difficile à plaider l'explique en partie; mais nous avons cru en trouver une autre raison, sensible surtout à partir de viir, 20. C'est que Paul, après avoir appris par le rapport de Titus revenu de sa mission disciplinaire, joint à ses propres observations au cours de la « visite intermédiaire », tout ce qui restait à corriger dans les mœurs chrétiennes de Corinthe, et l'opposition sourde qui se dissimulait encore en certains cercles, apprend maintenant en plus qu'une nouvelle calomnie, la plus blessante, commence à percer à propos de la collecte; des adversaires non réduits — toujours les mômes — l'accusent maintenant d'exploiter le peuple des fidèles, à son propre bénéfice, sous le prétexte d'une charité pour les chrétiens de Jérusalem, qu'ils représentent sans doute comme des adversaires de Paul que celui-ci ne peut aimer d'une manière désintéressée.

L'Apôtre, qui, chargé de tant de soucis, ne pouvait dicter son épître à sa guise, avait interrompu la composition de sa lettre pour un certain temps. Il avait, avant de la reprendre, envoyé à Corinthe Titus et les deux frères — que Titus lui-même, bien connu dans la place, devait présenter, et qui étaient peut-être munis eux-mêmes des pièces suffisantes pour se mettre officiellement à leur œuvre. L'Apôtre était allé au plus pressé, et il prenait le temps de la réflexion avant de dicter les pages qui atteindraient le double but pour lequel il s'était « enhardi », c'est-à-dire aider et accélérer par ses recommandations l'œuvre charitable des délégués, une fois qu'elle serait lancée, et porter le coup mortel à l'opposition. 11 joindrait ces pages nouvelles à la partie de la lettre rédigée déjà, dont le ton conciliant et aff'ectueux empêcherait les destinataires de prendre en mauvaise part les jugements sévères qu'il ne pourrait se dispenser d'émettre dans sa polémique, quand il en serait à mettre

(1) IVeizsàclcer (« Das ApostoUsche Zeilaltor », p. 318) montre fort bien que tout ce que dit 'Apôtre auxchap. i-vii révèle une situation encore indécise — et qu'il laudra bjen trancher. ^jOs chapitres devaient faire disparaître des causes de mériance qui ne tenaient qu'à des 'fiils particuliers [Godet).

les points sur les i. Ainsi serait préparée sa visite, où il n'aurait plus qu'à cueillir les fruits de sa campagne épistolaire, avant de partir pour Jérusalem.

Il s'était donc, en toute hypothèse, armé dès le commencement de franchise pour vaincre ses adversaires; mais la nouvelle et odieuse calomnie dont il sut qu'il était maintenant victime, ne put qu'aggraver sa tendance à l'indignation contre les « surapôtres », les faux apôtres, et le porter à parler un langage très explicite et très grave à la communauté qui les tolérait encore. Il s'était retenu en traitant de la collecte, car le sujet ne comportait pas trop de vivacité; il se laisse aller quand il parle des opposants. Ainsi la coupure — si coupure il y a — doit être faite, non entre ix et x, mais entre vu et viii, les chapitres de la collecte se ressentant déjà un peu dans leur forme de l'impression pénible causée par les clabaudages des meneurs de Corinthe à l'arrivée des délégués.

Nous ne nous dissimulons point ce qu'il peut y avoir de conjectural dans notre reconstruction, sartout aux derniers paragraphes. Cependant elle nous paraît mieux qu'aucune autre à nous connue élucider le problème de psychologie qui préoccupe tant les exégètes, et sauvegarder sans aucune invraisemblance l'unité de cette Épître.

En résumé :

Paul a entrepris de rétablir une entente parfaite entre lui-même et l'église de Corinthe, qui lui est très chère, et qui a un grand rôle à tenir dans ses projets futurs. A cet effet, il lui écrit pour effacer d'abord les dernières traces de dissentiments et de malentendus qui avaient mis de la gêne dans leurs rapports récents, et regagner ainsi au moins toute la confiance des autorités et de la masse : c'est l'objet des chapitres i à vu. S'étant ainsi créé un terrain favorable, il leur fera réparer leur négligence dans l'entreprise si importante de la collecte, et les décidera à réagir d'eux mêmes contre les influences dissolvantes, celles des mauvais instructeurs et celles des libertins, qui compromettent leur vie chrétienne et ont jeté du froid dans les rapports de l'église avec son fondateur.

C'est là ce qu'il se proposait dès qu'il fit prendre la plume au secrétaire; au cours d'une longue rédaction, certaines choses vinrent à sa connaissance qui le poussèrent à accentuer encore plus énergiquement les blâmes nécessaires à formuler contre les abus, — mais avec le soin et le besoin spontané d'exprimer encore, au milieu des reproches, son amour et sa confiance assez clairement pour montrer à ses fidèles que ses sentiments à leur égard étaient immuables.

Voilà donc une somme d'arguments positifs de critique interne qui viennent appuyer la tradition diplomatique unanime en faveur de l'unité de II Cor. en sa disposition canonique. Si on les admet, ils résolvent plausiblement les problèmes de critique littéraire et de psychologie; et les quelques faits qu'il nous a fallu rétablir par hypothèse n'ont rien, nous semble-t-il, qui soit a priori exclu par les exigences de la critique historique.

Il est bon, en finissant, d'esquisser une contre-épreuve qui montrera que les

liypothèses contraires, celles de deux lettres (de deux lettres principales au moins) juxtaposées en une seule, et cela quel que soit l'ordre historique qu'on leur assigne respectivement, ne répondent pas aux exigences de la critique littéraire.

D'abord il faut reconnaître que la conclusion du chapitre xiii, les versets de salutation et de bénédiction 11-13, répond tout aussi bien, sinon mieux, aux Sept (ou Neuf) chapitres initiaux qu'aux Quatre Chapitres finaux. Ira-t-on penser, alors, qu'on les a détachés exprès de la fin de vu ou de ix, dont ils étaient la conclusion naturelle, pour les coller à la fin de l'amalgame qu'on aurait fait, en supprimant la conclusion que devait avoir la « lettre des Quatre Chapitres », qu'elle soit la « lettre intermédiaire » ou une « cinquième lettre » ? Plummer ne croit pas qu'on ait ainsi pu mutiler volontairement la fin d'une lettre afin de pouvoir intercaler un fragment de cette lettre entre la fin de ix et xiii, 11. Et il a raison, car cette opération intentionnelle, destinée à faire croire à l'unité de missives qu'on aurait sues distinctes et disparates, aurait été au moins assez peu intelligente. Aussi Windisch, et les autres en général, laissentils xiii, 11-13 à sa place, comme partie intégrante des Quatre Chapitres.

Mais les tenants de la double lettre sont forcés de reconnaître que x, 1 n'a nullement l'apparence d'un commencement de lettre, et qu'il faut donc considérer x-xiii comme un morceau qui a perdu sa tète; il faudrait aussi que i-ix (ou i-vii, ou i-viii, selon les opinions) ait perdu ses derniers versets avant qu'on fît la suture. Windisch rappelle les hypothèses Imaginatives comme celle-ci : peut-être les chapitres x-xni, qui sont de la main de Paul (aÙToç l-^ui riauXoç) auraient-ils suivi, dans un message collectif adressé à Corinthe, un écrit de « Timothée l'offensé » (? ?) comme le voudrait Pfleiderer, ou mieux un écrit des communautés asiatiques ou macédoniennes; on aurait supprimé de ce message tout ce qui n'était pas de Paul. Ce sont des suppositions absolument en l'air, et toutes invraisemblables en soi. Plummer ne voit pas de difficultés, pourvu qu'on laisse xni, 11-13 à sa place, à ce que toute la fin d'une lettre ait été intégralement soudée au commencement de toute une autre j nous avons dit ci-dessus (§ I) ce que penser de cette solution. Windisch, lui, voit bien la difficulté qui existe à admettre l'amputation de l'une à la fin et de l'autre au commencement; mais il ne la résout pas.

Ces observations peuvent se joindre à la partie négative de notre étude (§§ i, II, m); les « Chorizontes » de la Deuxième aux Corinthiens se heurtent à des problèmes critiques aussi importuns que celui auquel ils veulent échapper.

EXCURSUS XV. — LES GRIEFS GENERAUX DE SAINT PAUL ET SES ADVERSAIRES PERSONNELS. — LE « PARTI DU CHRIST ».

Après l'étude que nous venons de faire, il devient relativement facile de préciser et la qualité des adversaires qui combattaient Paul à Corinthe, et l'attitude f[ui lui est imposée en face de la communauté prise en bloc.

Il faut bien distinguer en ces Quatre Chapitres une série d'admonitions, sévères parfois, mais surtout paternelles, et une autre de sarcasmes, de menaces et de condamnations, à peine tempérées par un très léger espoir de voir l'amendement des coupables. Ce n'est pas aux mêmes que l'une et l'autre s'adressent.

Paul en effet parle tantôt à la seconde personne (x, 1, 2, 6, 7, 13, 15, 16; XI, 1-4, 7-9, 11, 16, 19-20 ; xii, 11-13, 14, 15, 18, 19, 20-21 ; xiii en entier), — et cela concerne l'église. Tantôt c'est à la troisième personne, (x, 2, 7, 10, 11, 12-ss., 18; XI, 4, 5, 12, 13-15, 18-20, 21-23; xii, 11) — et cela concerne certaines gens qui troublent l'église. Nécessairement il y a parfois mélange d'interpellation directe et de mention de ces tierces personnes ou d'allusion à elles; mais il est rare qu'on ne puisse distinguer nettement à qui Paul a affaire.

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