XI
Intr. — Voici donc Paul qui se décide à entonner « follement » sa propre louange, comme il en a demandé permission au ch. XI, 1-ss. Cela lui paraît nécessaire, dit-il avec ironie, pour se défendre contre des concurrents qui savent si bien faire valoir leur autorité, et peuvent se glorifier de tant d'avantages « selon la chair », c'est-à-dire extérieurs et visibles. L'Apôtre veut donc montrer qu'il pourrait faire aussi bien qu'eux. Il commence à énumcrer, après la noblesse {au point de vue juif) de ses origines,
SECONDE ÈPITIIE AUX C0IIINTIIIEN6, XI, lG-17. 289
djçeî's actes de sa vie bien propres à lui i>aloir quelques éloges pour sa constance et sa force de caracLcrd, Mais c'est comme si l'humilité lui Jouait le tour de venir tral- H'cuscnient démentir toutes ses intentions de réclame, et toute prétention à l'héroïsme ; en fait, c'est la dérision la plus discrètement sanglante contre l'attitude de ses adversaires, qui ne font connaître que ce qu'ils jugent capable de leur attirer l'admiration du vulgaire; pour lui, Paul, l'énumération de tant de prouesses, paraissant dignes d'une âme de fer, prépara l'aveu d'une sensibilité quasi déprimante, et le récit de non évasion, d'aspect certes peu héroïque, suspendu au bout d'une corde, dans un panier à poisson!
Nous n'oserions diviser un morceau d'un seul jet oit toutes les parties se tiennent si intimement. Pourtant voici la marche des idées ;
De 16 à 21, est proclamée l'intention de se défendre sur le terrain même des contradicteurs, — quitte à se montrer « déraisonnable » comme eux;
de 22 à 21, les titres de l'Apôtre valables « selon la chair », et les épreuves, bien plus démonstratives, qu'il a eu le courage de supporter tout au long de sa carrière apostolique;
de 28 à 33, c'est la contre-partie, l'aveu de ses misères intimes quotidiennes, et d'un incident qui aurait pu l'humilier.
Il n'y a, pour la critique littéraire, de difficulté qu'aux versets 32-33, cet incident de Damas, v. ad Joe.
Ch. XI, 16. n^X'.v \i^({ù, ]}.ri lie, \).z c6^'/; aapova s'ivai' * v. oï |J/(^Y^> '^-^^ ^? aspova âe^aaOs [J.e, ha y.àyw *[X',"/.p3V ti **/Cau^v;(7(i)[j,xu 17. "0 AaXû, oj xa-à *xuptov
Gii. XI, 16. De nouveau je [le] dis, qu'on n'aille pas penser que je déraisonne; si non, acceptez-moi comme un homme qai déraisonne, que je puisse, moi aussi, me vanter un tant soit peu. 17. Ce dont je parle,
A.. Ch. XI, 16. açpwv, à'fpoCTiJvr), si fréquents dans ces pages (5 fois), ne se trouvent qu'une fois dans I Cor., au ch. xv, 36; l'idée est moins forte que dans fi.wp(5; et [xwpi'a de cette épître, (ou rtapaapovSiv de 21, infra), c'est surtout la légèreté, le manque de réflexion et de profondeur, opposés souvent, comme ici, à la aw^pooiivri. — il Se [xtÎye, plus expressif que zl 8è [j.t(, est fréquent chez Luc, mais ne se rencontre qu'ici chez- Paul. — [xiy.pdv Tt, cfr supi'a, xi, 1. — 7'.au)(^7Jaotj.ai, moins correct, dans D, E, K, L, P, R.
B. 16. Paul en revient à ses précautions oratoires du v. 1, supra. De faif, il n'y avait cependant pas dit de ne pas le prendre pour déraisonnable, mais de lui permettre de l'être un peu; mais il ne se rappelle que le gros de sa pensée, et se soucie peu, en ces pages brûlantes, d'être logique dans la forme. D'ailleurs, qu'on le prenne pour déraisonnable, peu lui importe, dit-il, pourvu qu'on l'écoute. De la bouche des intrus, ils en ont supporté bien d'autres! {infra, 18-21).
■ A. 17. Kaxà (JvOpcortov (pour /.. y.upcov) de 37 est une méprise évidente; xa-cà
Oe<5v dans 114, f, Ambr^ et Aug. ne chnnge pas le sens. Cela signitie « selon l'esprit du Christ », ou « sur l'ordre du Christ ». — ir.oczd^jn -. le mot ayant les deux sens d « objet », « matière »,et d'« assurance », a été pris dans le premier par Chrysostome, 'l'héodoret, Théophylacte (r=: xatà ttouxo to pipoç), puis la Vulgate, Thomas, Estius, liisping, Hof'mann, B. Wciss, Bachmann, Sickenberger, al., comme si l'auteur disait : « Je suis bien fou de prendre les choses dont je vais parler comme sujet de Ji^e vanter (1) »; mais la plupart, avec Cornely, Lietzmann, Plummer, Belser,
(1) Guljahr et Menzies au sens d'" entreprise » ou de " projet », également admissible.
SECONDE KPITRE AUX COUINTHIKNS. l'J
290 SECONDE épithe aux corinthiens, XI, 16-33.
)^aX{S, àXX' o)ç èv àçpoffûv/), àv xauTï] t;^ ^ÙTCoaTaast r^ç "/.ayx'ôffôwç. 18. 'Etusî TCoXXol xau^rwVTai *xaTOc r}]V aapy,a, y-àyà) y.au)j-^(CO[Aai. 19. 'Hâéws; yàp àvé^eaôs Twv àçpôvwv, çpôvt{;.oi ovccç* 20. àvs^eaOî yàp eï tiç ûiJ.aç xaTaSouXoï, et xtç xaTecr- 0(et, ei xiq Xa[>Mvs.<., d uq i-v.(ptxai, d xiç alç TupocrwTCOv b[)Âq Sépei. 21. Kaxà
préfèrent le second. Le texte d'ensemble se prête bien aux deux interprétations.
A. 18. Dans xaTot xrjv aâpy.x, l'article est mis entre crochets par Tischendorf, B. Weiss, Nestlé, Vogels, car partout ailleurs Paul dit simplement x, aipm-, le sens est le même que v. 16 {v. ad loc), et non i, 17 et x, 2, 3; il s'agit dos notes purement extérieures de la vie sensible.
B. 17-18. Paul a honte de dire ce qu'il va énoncer, et' qui ne lui paraît pas conforme à l'esprit chrétien, c'est-à-dire d'insister pour sa renommée sur des (?) avantages qui ne sont que de l'ordre des choses visibles. Mais, puisque c'est cela qui paraît impressionner le plus ses Corinthiens, il se résigne, pour les atteindre, à faire comme les autres. Nous verrons du reste, à la fin de ce premier morceau d'« apologie », comment cette tentative va tourner (v. infra, coram. de 28-ss.).
, A. 19. çpovtjAot ovTsç = « parce que vous êtes sensés ». Ironie.
A. 30. KxTa'îouXoï, cfr Gai. ii, 4; — xareiOiei, même chose dite des scribes, Marc XII, 40, Luc XX, 47; — Xx[ji6âv£t : « si l'on prend », sous-entendu « vos biens », répétition sous une autre forme de xarsaOtet; quelques-uns cependant, rapprochant ce mot de XII, 16, WXw Ojxàç 2Xa5ov, comprennent : « vous capture », « vous attrape », « vous dupe » {Plummer, Menzies, al.); — d<; npocwjtov uiaS; Slpsi, cfr I Tirn. m, 3; Tit. I, 7, (XTi îîXrJxxYiv; beaucoup le prennent au sens métaphorique et moral [Lietzmaiin, Menz es, Gutjahr, al.); nous ne le croyons pas nécessaire (v. influa, B).
A. 31. 7ic9£VTÎxa[j.Ev, parfait, dans N, B, 17, al., et TiaOevrîcrafAsv aoriste dans D, E, et la plupart des témoins ; sans importance. — àv toùtw t5> pipst, glose juste ajoutée à la lin par D, E, vulg. (« in hac parte »), Atnbr^.
Divergences notables sur la manière de comprendre xarà àtiu.tay... tb? Zxi. Il en est beaucoup qui rapportent ràTi;j.ia (« honte », ou « discrédit ») aux Corinthiens, cfr Ttpo; IvTpoTîTÎv de I Cor. vi, 5 et xv, 34; et c'est Clirys., Theodt., Thomas, Lietzmann, Godet, Schmiedel, Gutjahr, al. Comme tb; Stt introduit une opinion, Paul voudrait dire : « Je dis cela à votre honte, puisque vous pensez que nous nous sommes montrés faibles [dans notre manière de traiter avec vous] ». Schàfer l'entend ainsi : « une honte [pour vous et pour moi] », Gôbel voudrait voir une question : « Est-ce que je parle de cette manière injurieuse (des adversaires) conformément à ma faiblesse? » (c'est-à-dire à la faiblesse qu'on m'a imputée). Estius pensait que l'àrqjLfa, c'était la honte de s'être laissé frapper au visage (v. 20); Gutjahr, que c'est une excuse pour l'ironie amère qui s'est fait jour au verset précédent.
Rien de tout cela n'est satisfaisant, et l'àrtaîa se rapporte certainement à Paul, comme l'ont bien vu Bisping, Cornely, Klôpper, Plummer, Toussaint, Bousset, Bachmann, Menzies, Belser, Windlsch, H. D. Wendland, etc. Dans sa première traduction, Lemonnyer rendait excellemment l'idée : « Je le dis avec confusion, c'est à ci'oire que nous nous sommes montrés trop faibles ». La « honte » n'est pas celle des Corinthiens Qi Plummer explique très bien pourquoi; c'est 1° qu'il aurait fallu alors ajouter ûtj.G)v à àxia. ; 2" que 7iij.eïç marque une opposition emphatique à des gens qui n'étaient pas « faibles », eux, c'est-à-dire aux brutaux du v. 20. La locution &>ç, 8ti (cfr V, 19, où il y a une autre nuance, et o); av de x, 9, où le sens est le même qu'ici), qui équivalait parfois dans le grec tardif au simple déclaratif Stt (Milligan), indique pourtant régulièrement une opinion d'autrui, que celui qui parle peut prendre ou ne pas prendre à sa charge ; il peut avoir aussi un sens causal. Voir
SECONDE Él'ITnE AUX CORINTHIENS, XI, 18-21. 291
ce n'est pas selon le Seigneur que j'en parle, mais comme en déraison, avec cette assurance-là dans la vanterie. 18. Puisqu'il en est beaucoup qui se g-lorifient selon la chair, moi aussi je me glorifierai. 19. Aimablement, en effet, vous supportez les gens dépourvus de sens, sensés comme vous êtes; 20. car vous supportez [tout], si l'on [vous] asservit, si l'on [vous] dévore, si l'on prend [vos biens], si l'on fait l'outrecuidant, si l'on vous frappe au visage. 21. Je le dis à [notre] honte; c'est à croire que
Ahel, p. 280. Dans tous les cas, le sens est clair : Paul feint de regretter de s'être fait accuser de faiblesse en n'imitant pas les gens dont il vient de décrire les allures.
Ce verset 21, en sa première partie, doit donc certainement se joindre à ce qui précède et non à ce qui suit comme veut Sickenberger. Celui-ci l'interprète en ce sens que Paul, sur le point de commencer (au v. 23) l'énumération de ses labeurs, avouei'ait à sa honte qu'ils lui semblent encore bien faibles, mesurés non certes aux travaux des autres, mais à la grandeur de sa vocation; ainsi, d'après S., les deux membres du v. 21 se répondraient mieux. L'idée est belle, et répond bien à l'esprit du morceau; mais cette interprétation a l'inconvénient de laisser finir d'une façon trop abrupte l'élan satirique qui va de 16 à 20, de supprimer une ironie de grand effet, et de ne pas saisir l'allusion que le verbe v^aôêv. contient certainement aux reproches de faiblesse faits à Paul dans ses relations avec Corinthe (v. supra, x, 10, ^, Sï Trapouai'a... iffOsvrî?), et que tous les autres exégètes y ont bien vue; d'ailleurs l'intention préparatoire prêtée à Paul par Slckenb. ne serait pas exprimée d'une façon vraiment bien saisissable pour qui n'est pas censé avoir déjà entendu la suite.
B. 19-21. Voici une des satires les plus mordants que Paul ait faites du caractère do ses ennemis, ces « surapôtres » et faux apôtres. Dans l'entraînement d'une indignation très justifiée, il ne ménage guère non plus, reconnaissons-le, la communauté où on les tolère. Car, sous l'impression du moment, qui le domine depuis le V. 13, il est vraiment irrité de l'inertie des siens, de ceux qu'il interpellait, quelques lignes plus haut (v. 11), avec tant d'amour. Ils ne voient rien, ils ne savent réagir contre rien! Si Paul se mettait à se vanter déraisonnablement, il ne craint plus de n'être pas supporté d'eux, vu qu'ils en supportent de bien pires, tant de gens sans tact ni mesure qui les exploitent (on peut ainsi comprendre dtîppdvwv des adversaires combattus, par opposition à ceux qui sont afocppove;, « modérés », contre Bachmann, et nondansle sens indéterminéde gens « déraisonnables «quelconques) (1). Ces bons Corinthiens pratiquent, dit-il avec un dur sarcasme, l'inditrérence aimable (■/iSéto;) des vrais sages, geni'e stoïcien, qui dans leur tour d'ivoire ne sentent môme plus les coups que des fous leur portent. Les autres en profitent à l'aise pour leur enlever effrontément leur liberté et leur argent (voir ci-dessus, la discussion exégélique du v. 12), ils vont au besoin jusqu'à frapper leurs dupes de disciples, ou leurs timides opposants, comme des esclaves. La chose nous paraît forte, mais il laut nous souvenir que, dans les Epîires pastorales, Paul exigera des candidats à l'episcopat qu'ils ne soient pas donneurs de coups. Dans l'ancienne Grèce policée, la chose n'était pas insolite même entre gens respectables, et on se figure bien, dans cette Grèce hellénistique de Corinthe mâtinée de barbarie romaine et orientale, des discussions doctrinales ou spirituelles dégénérant en voies de fait.
Si c'est d'après un tel modèle qu'il fallait se comporter pour s'assurer l'estime et la
(1) Dans ma traduction, j'ai écrit cette fois « dépoarvus de sens », pour marquer l'identité de racine avec le cppôvt[jLci qui suit.
292 SECONDE ÉPITRE AUX CORINTHIEl'fS, XI, 16-33.
àTii/,'!av XéYW, *wç on 'f)y-£Îç *yj(TO£V^aa[;.£V. * 'Ev (o 8' av Ttç toXixx, èv àfpocnjvf] Xéyo), ToXi;.ô) v.àc-^é.
22. 'Eopafoi eîcriv; xàyw. 'hpa-qXluaci statv; x^yw. STCô'pjAa 'Aôpaai^ etaiv; y-àyo),
soumission des Corinthiens, lui, Paul, il aurait bien dû y penser, dit-il en une amère boutade, et ne pas s'exposer, par sou désintéressement timoré, et la modération, le respect de la dignité des autres, qu'il a monti'és jusque-là, à faire dire qu'il manquait d'énergie (cfr supra, x, 10). Il pense sans aucun doute à son attitude lors de la « visite intermédiaire » (Exe. ii et suiv.), si mal comprise par les intrigants et les gens grossiers, et peut-être aussi à sa mansuétude dans le règlement de l'affaire du « délinquant » des chap. ii et \'ii, lequel s'était permis — qui sait? — des arguments frappants contre « l'offensé ».
Mais enQn, conclut l'Apôtre, lui aussi peut se laisser aller à cette audace et à cette « déraison », (bien modérée à côté de celle des adversaires), de faire valoir tous ses titres.
Le verset 21^' (è-c & x-cX.) fait la transition au développement qui suit, et il aurait été aussi bien rattaché au verset 22.
~ A. 33. Il faut voir, dans les trois courtes phrases qui viennent, ainsi que dans celle par où commencera le v. 23, de vives interrogations suivies chacune d'une laconique réponse. (Ainsi presque tous les critiques et les commentateurs, au moins depuis la Renaissance, sauf quelques-uns, dont Sickenberger), Remarquer le parallélisme plein de nerf.
B. 33. Saint Paul commence à se comparer à ses concurrents, au point de vue des avantages positifs « de la chair ». La liste de ceux qu'ils peuvent légitimement s'attribuer est bien courte, elle s'épuise dans ce verset. Ils sont Hébreux, ils sont Israélites, ils sont flls d'Abraham. Or Paul est tout cela, aussi incontestablement qu'eux.
L'Apôtre se place sur leur terrain, il parle aussi « selon la chair » (v. 18). Malgré tout son patriotisme, il est clair qu'il attachait beaucoup moins d'importance à ces questions terrestres d'origine qu'aux qualités spirituelles. N'a-t-il pas dit, quand il exprimait sa pensée personnelle au ch. v, v. 16, qu'il ne voulait plus connaître personne « selon la chair »?
Il n'en est pas moins vrai qu'il lui sert pour sa polémique de pouvoir affirmer qu'il est Hébreu, Israélite, et fils à.' Abraham, puisqu'ils ne peuvent, de ce chef-là^ se targuer d'aucune supériorité à son endroit. Mais que signifient ces trois termes?
Lietzmann, Menzies et quelques autres pensent qu'ils sont tous trois synonymes et n'expriment que la pureté du sang. Il semble pourtant, à la plupart comme à nous, qu'il existe entre eux une gradation.
Paul est Hébreu. C'est l'ancien nom ethnique du peuple amené par Moïse et Josué en Palestine, mais la signification n'en est plus aussi claire au temps de l'Empire romain. Paul le revendique deux fois, ici et Phil. m, 5, « Ilebraeus ex Hebraeis ». Cette insistance à affirmer que ses ancêtres étaient « hébreux » comme lui semble indiquer qu'il existait des « Hébreux » qui n'étaient pas purement « fils d'Hébreux », donc qu'il ne s'agit pas d'une pureté de race excluant tout mélange de sangs, et que des descendants de prosélytes, par exemple, pouvaient se dire aussi « Hébreux » dans un sens large (1). Sur le sens que les rabbins donnaient au mot, voir Strack-
(1) On sait que le père de Saul, tout pharisien qu'il fût, était citoyen de Tarse et citoyen romain. S. Jérôme (« In ep. ad Philemonem », 23 et « De viris inluslribus », 5), rapporte que les parents de l'Apôlre avaient été amenés en Cilicie, comme captifs, de Giscliala on Galilée. A Tarse, d'heureuses circonstances auraient favorisé leur fortune. On ne sait au
nous nous sommes montrés faibles, nous. Pourtant, en quoi que ce soit que l'on prenne audace (je [le] dis en déraison), je prends cette audace» moi aussi.
22. Us sont Hébreux? Moi aussi. Ils sont Israélites? Moi aussi. Ils sont
Bitlerbeck, ii, p. 443, sur Jean^ v, 2. L'opinion générale est qu'on nommait ainsi les Juifs qui ne parlaient qu'araméen, comme Aci. vi, 1 (ce qui n'était certes pas le cas de Paul, ni celui de ses adversaires de Gorintlie), ou du moins ceux qui, vivant dans la Diaspora, avaient conservé l'usage de leur langue nationale à côté du grec, en n'admettant sans doute qu'assez parcimonieusement les coutumes helléniques {Boiser, Guijahr, al.); nous doutons fort que tel fût le cas du père de Saul, qui, bien que pharisien, était citoyen de Tarse et citoyen romain, et avait fait donner une éducation hellénique à son fils. On sait qu'il a été retrouvé dans les raines de Corinthe un fragment d'inscription liminaire d'une « synagogue des Hébreux ». Etait-ce un lieu de réunion pour des Juifs émigrés ou passant dans celte ville et n'employant que le sémitique, ou bien, dans le cas, « hébreu » équivaut-il simplement à « Juif »? (clr Windisch). Nous croirions, puisque Paul, dans Vépitre aux Philippiens, précise qu'il est « Hébreu fils d'Hébreux », qu'il veut simplement affirmer, comme Windisch le pense aussi, qu'il n'est ni prosélyte ni demi-Juif, mais « hébreu » au plein sens ethnique (1). D'ailleurs, il était bilingue {Act. xxi, 40, al.), comme il faut bien le présupposer du disciple de Gamaliel, et ses parents devaient l'ôtre aussi, ou l'être devenus à Tarse.
De plus, il est Israélite. Avec Windisch encore, nous croyons que ce terme nouveau se rapporte à la religion dans laquelle il est né.
Enfin, il est « semence d'Abraham », puisqu'il est Israélite, et par conséquent participant de naissance aux promesses faites à ce patriarche.
Ses adversaires peuvent-ils s'attribuer plus d'avantages au point de vue de la race et de la religion? Et même, eux qui sont certainement « hellénistes » (v. Exe. xv), peuvent-ils le dire tous avec autant de droits que l'Apôtre?
Car il est certain (contre Heinrici entre autres) que Paul se compare ici, non pas aux Douze, mais à ceux-là mêmes auxquels il s'en est pris aux versets 18-20. L'homogénéité du texte et le ton d'ironie continue l'exigent (id. Plummer, Windisch, et presque tous).
Plusieurs exégètes ont relevé le caractère rythmique, très accusé, du développement qui s'étend de 21'^ à la fin de 31. Ainsi Plummer, Sickenberger, Windisch, J. Weiss, etc. Ce dernier le divise comme suit (2) : li^-IZ^; — 23i^; — 24-25; — 26; — 27; — 28-29; — 30-31. Les versets 32-33 paraissent ajoutés à la série, comme en appendice (v. ad loc). Nous ne croyons pas avec Plummer que le tout fût un morceau préparé à l'avance, pour servir au besoin dans les « apologies » de l'Apôtre. Ce peut être en effet lorsqu'il était le plus fortement saisi d'émotions subites que Paul s'élevait aux procédés lyriques (cfr comm. de I Cor., p. 29). Disons, si l'on veut, qu'il revenait alors au a style oral » appris à l'école de Gamaliel; mais il faut convenir que cette énumération torrentueuse révèle, plutôt qu'une forme
juste ce que vaut cette tradition, que Zahn a admise (« Einl. in des N. T. » I, 3» éd. 1906, pp. 48-s. et « Zur Lebensgeschichle des Apostels Paulus », dans la « Neue kirchliche /'<3ifschrifl », 1904, pp. 23-3'(). — Voir sur ce point Alphons Slelnmann, « Zum Werdegang uos Paulus », 1928, pp. 4-ss. En tout cas, Paul était de bonne race juive.
(1) Peut-être les judaïsants avaient-ils mis en doute que Paul, cet liomme de Tarse, fût ^l'extraclion ethnique bien pure {Plummer. al.).
(2) Joh. Weiss, dans « Beilriige zur paulinischen Rhelorik »,
294 SECONDE ÉPITRB AUX COIlINTHlENS, XI, 16-33.
23. Aiay.avot Xpiorou elortv; *'ii;apa(ppovtov XaXw, *Û7càp èyw* èv y.OTCOtç 'îîîpi.acc- T^pwç, èv (foXa'Aaïq TcspiaaoTspwç, àv ■7i;Xr^Y'^''Ç ÛTrspôaXXôvxwç, ev *0avâTOi<; *TCoXXxy.iç.
d'arl, un genre de tempérament, qui peut aussi se trouver chez les orateurs véhcmenls dans les milieux de « style écrit».
A. 33. Staz. Xp. e:, encore une question; elle aurait pu être jointe aux autres
de 22, mais se trouve mieux placée ici, parce que tout ce qui suivra est l'explication de uTcÉp lytii. — jrapacppovôîv X., =: « Je parle en délirant », est plus fort que àcppojv et àçpoffiSvY) {Plummer, Bachmann, al.).
îiTclp èye/i : un des très rares exemples, et unique dans le N. T., de la préposition u;rip toute seule (non avec di^xv, par exemple, comme chez Euripide) employée comme adverbe. Voir le Thésaurus à'Estienne, viii, 160, Abel, p. 225, Cet emploi n'est pas tout à fait ignoré en classique, on l'aurait relevé chez des poètes; pouitant Kiihner-Gerth ne le mentionne même pas (I, p. 526-ss.) dans la liste des prépositions employées adverbialement. Les uns ont compris : « Je suis plus «, les autres « Je le suis plus », ce qui est certainement le vrai sens, v. infra, à B.
23'' forme le « deuxième strophe » (7. Weiss, Windiscli) de quatre lignes de trois mots commençant par èv, et dont les trois premières riment; TrsptaoroTipws est selon nous, non pas un équivalent du superlatif (à la façon de unepSaXXdvcw;), mais un vrai comparatif, de sens ironique (avec Ambr^, s. Thomas, Cornely, Bisping, Lietzmann, Lemonnyer, Sickenberger, etc., contre IHummer, Bousset, Bachmann, Belser, Gutjahr, al.); voir à B. La Vulgate a d'abord « plurimis », puis « abundantius », changement arbitraire. — Interversion de çuXaj'.at'ç et TvXvjYaî? dans K, F, G, Hilaire; — UÂ;êp5«XX6vtto;, hap. leg. dans le N. T. se trouve Platon, Xénophon, Polybe, et surtout dans la Koinè. — OœvitTotç = dangers de mort, cfr ch. i, v. 10 — r.aWoii au lieu de TCoXXâziç dans D (ainsi que plus bas aux w. 26 et 27 dans le même témoin et quelques autres, v. ad loc).
B. 23. Les adversaires sont-ils « ministres de Christ »? Ils le prétendent, et Paul, qui les a qualifiés ci-dessus de « ministres de Satan », se place pour un instant à leur point de vue, par stratégie polémique, comme l'a bien expliqué Chrys, « hom. 25 »; ce n'est ni une concession, — car il n'est pas nécessaire, pensons-nous avec Lietzmann, qu'il se fût trouvé parmi eux des disciples directs de Jésus — , ni même une hypothèse; id. Gutjahr. S'ils sont « ministres du Christ », Paul, qui n'avait pu réclamer qu'un rang égal au leur comme Hébreu, Israélite et fils d'Abraham, peut dire (avec une litote) qu'il l'est tout de même un peu plus qu'eux, et il va bien le montrer, — Nous traduisons donc Owp âyoi (qui contraste avec xàyûS précédent) par « je le suis plus qu'eux », avec Plummer, Lietzmann, Bachmann. Menzies, Belser, Gutjahr, Toussaint, Lemonnyer, Sickenberger, etc., et non par « Je suis bien plus », avec Luther ou l'ancienne version anglicane; la Vulgate (« plus ego ») et Ambr'' (« magis ego ») sont équivoques. Car Paul n'a certainement pas rêvé d'un titre plus haut que « ministre du Christ », Si, avant de l'affirmer, il renforce encore sa déclaration de déraison, ce n'est pas qu'il s'assigne je ne sais quel sur-apostolat (« Je suis plus »), ni qu'il se trouve fou d'avoir eu l'air de concéder que pareilles gens puissent être ministres du Christ (cfr Plummer), mais parce que, de la façon la plus caustique, il présente comme une audace folle de sa part sa prétention d'être quelque chose de plus que de tels « surapôtres ».
Mais aussitôt il explique ce qui la justifie. Il a pris plus de fatigues, il a été plus souvent qu'eux en prison. Nous prenons donc les deux TCEptaaoxIpûjç, contre l'opinion assez générale, comme de vrais comparatifs ; mais le premier est une litote (ils avaient bien pu prendre quelques peines aussi), et le second paraît une pure ironie, car ces gens-là n'avaient sans doute jamais risqué la prison, — ni les coups. Quand il en
la semence d'Abraham? Moi aussi. 23. Ils sont ministres du Christ? (je divague); moi [encore] davantage : dans les fatigues plus abondamment, dans les prisons plus abondamment, dans les coups au-delà de toute
arrive aux « coups », il oublie qu'il se comparait à eux, et laisse ces gens de côté; il ne parle plus qu'au superlatif.
Toutes les souffrances qu'il va nous peindre, il les pi'ésente, ce qui est un point de vue certes bien opposé à celui où ses « concurrents » seraient capables de se mettre, comme des grâces de Dieu qui établissent l'authenticité de sa mission apostolique {Belser). Et il faut de plus remarquer qu'il ne fait appel, en signe de cette mission, ni à ses succès ni à ses miracles [Plammer, al.), comme il l'indiquait pourtant ci-dessus, au ch. x, 13-18 (v. ad /oc), et comme il le fera encore, d'une façon très générale, à xii, 12 (v. infra). C'est à cela qu'on voit bien l'esprit de ce passage, ordonné à la controverse contre les prétentions toutes matérielles et extérieures des concurrents ; il est d'ailleurs tout à fait le même que dans la Première partie, aux chap, VI, 7-12 et VI, 4-10 (v. ad loc). Le grand miracle, qui prouve bien que le Christ est avec lui et en lui, c'est qu'il puisse continuer à travailler, et même à vivre, au milieu de telles épreuves (cfr infra, 30 et xii, 9-10). La « glorification » va tourner insensiblement en confession de ce qu'il lui plaît de nommer ses « faiblesses ». Est-ce voulu? Peut-être; en tout cas, c'est d'une ironie divine et d'un effet très puissant.
Sur les « fatigues », les « coups », les « dangers de mort », il nous suffit de nous rappeler les Actes des Apôtres, et les premières pages de cette épître. Quant aux « emprisonnements », nous ne connaissons, jusqu'à cette époque de sa vie, que celui qu'il avait subi, pour une nuit seulement, à Philippes {Act. xvi). Peut-être avait-il dû en supporter un autre, certainement de courte durée, à Éphèse (v. comm. de I Cor., XV, 32). Plus tard il y eut sa longue incarcération de Jérusalem-Gésarée-Rome, et enfin la dernière, dont il fut délivré par le martyre (II Tim.]. Clément de Rome (« Ad Cor. v) dit qu'il fut emprisonné sept fois. Si ce n'est pas là un chiffre rond et plus ou moins symbolique, il faut admettre que le Nouveau Testament ne nous a pas fait connaître tous ces accidents de l'Apôtre; Luc en son récit tempéré des Actes, où il s'attache avec prédilection aux scènes de victoire et de conquête, ne nous aurait pas tout dit sur cette matière, — pas plus que sur les autres épreuves qui vont être nommées. Le terme ici employé de TceptaaoTEpus nous invite à croire que plusieurs de oes captivités, et non pas seulement une ou deux, avaient précédé la composition de notre lettre. L'Apôtre avait-il encore été incarcéré en Macédoine? (cfr « foris pugnae» de Vil, 5, et la persécution que laisse supposer viir, 1, ad loc.).
A. 24-25. « Troisième strophe », consistant en cinq petites phrases, avec
des rimes à 25. Le sujet très concret entraîne l'emploi démets rares : paSBi^Eiv, XtOâÇstv, ?'j06s, qui sont /lap. leg. chez Paul, vu7^0r{(j.spov (adjectif de grec tardif, cfr vu/0-^|j.ap d'une lettre chrétienne du vi" siècle, « Pap. Lond. 981, M-M.) qui l'est dans toute l'Ecriture, v^uaysiv (classique) qui ne se retrouve, et là au sens moral, que I Tim. i, 19. — U7:b 'louSafwv, « par la main des Juifs », usage des classiques et des papyrus, mais l'are dans le N. T.
L'expression familière (ou technique) xecrasp. Tcapà ,u.iav « quarante [coups] moins un », qui n'apparaît qu'ici, est expliquée par des textes rabbiniques dans Schabbath 95», Makkoth m, 10, 11, 12-s., Sanhédrin r, 2 {Strack-BilL), et Josèphe (« Antiq. », IV, vin, '^l~23) : TiXrjYtà [j.ia Xtjrouaaç Tsacapciy.ovTa, 7îX*/)yàç TSiraapà/., [j.tàç XtTroûariç ; ici Tïapa = « à la dUlérence de », « à l'exception de » v o'iv Abel, p, 229. — P'^CometaTu. èXtO. — vuyOrîpLepov 'te'totYixa : le verbe est pris dans l'acceptation de « passer [un temps] », comme on le trouve déjà, par exemple, dans Démostliène ou Y Anthologie, cfr Act. xv, 33, xx, 3,
â^-. 'Ytco 'louoaiwv TCsvTay.t; *T£(7(i£pay,ovTa Tcapà [J,bv IXaSov, 25. xpiç *è(: oio-O'/jv, «TuaÇ *èXt9aaOY]v, Tplç *£vauaY'0(ya> ^vu^OvjiJ-spov èv tw *(3u6w *TCe';cotr(/,3:* 26. ôSofîîopcaiç -^roXXiy.tç, *yavâ6v<5tç 7:oTa[J-wv, y.ivStivotç Xy;cjtwv, y,ivSuvoiç èx y^vouç, y,iv3'jvoiç èç lOvoiv, y.ivSûvotç ev TcoXst, xtvSuvoti; ev èp'fii/Â<x, y.tvSiîvotç ev OaXaaa-/;,
.Aac. IV, 13, et on peut le rendre littéralement en français familier, comme nous l'avons fait ; l'emploi du parfait au lieu de l'aoriste peut être dû à une négligence {Belser), à un usage populaire [Baclim.), ou plutôt]à une intention dramatique [Plummev ;« a dramatic historical présent perfect », Robertson); c'est comme une prouesse restant acquise à celui qui l'a faite.
B. 24-25. Rien ne nous est connu par ailleurs de ces cinq flagellations infligées par les Juifs; était-ce à Damas déjà (voir Act. ix, 23), à Jérusalem {ihid. ix, 29), à Antioche de Pisidie {ibid. xiii, 50), à Iconium {ibid. xiv, 2, 5), ou peut-être dans les premiers mois d'Éphèse {Act. xix, 9; les « bêtes » de I Cor. xv, 32) ? Serait-ce à Thessaloniquc {Act. XVII, 5-ss.), à Bérée {ibid. 13), ou à Gonnthe même {Act. xviii, 6)? Ily a à choisir; mais on en sera toujours réduit aux hypothèses. Les synagogues delà Diaspora elles mêmes exerçaient encore à cette époque une juridiction pénale sur les Juifs, pour les délits religieux ou contre les débiteurs insolvables; elles pouvaient condamner (pour 207 cas, dit Maimonide!) à une flagellation de 39 coups bien appliqués, qui pouvaient causer parfois la mort, et elles usaient et abusaient de ce droit {Juster, « Les Juifs dans l'empii'e romain », II, pp. 161-ss,; voir encore G. Kittel, dans « Rabbinica, Aboth in, 1, Schûrer, Mommsen, Strack elBillerbeck, al.). Cinq fois, dans leur bâtiment de prière où il cherchait toujours à prêcher a son arrivée dans les villes, les Jui's avaient frappé Paul autant que leur Loi le permettait, sans lui épargner un coup {Sickenberger) ; c'était la punition la plus honteuse, d'après Josbphe (1), et ils avaient regretté plus d'une fois sans doute de ne pouvoir aller jusqu'à l'occire.
Paul avait encore trois fois « passé par les verges », ce dur supplice officiel des Romains. Nous ne connaissons qu'un de ces cas, à Philippes [Act. xvi, 22-23). Les magistrats l'y avaient condamné dans l'ignorance de son titi'e romain {ibid. 37). Dans les deux autres occasions, il y avait aussi nécessairement méprise ou abus de pouvoir; car un citoyen ne pouvait légalement être frappé de verges que s'il avait été condamné à la peine capitale, — ce que Paul devait attendre plusieurs années encore. En général, alors, les autorités romaines étaient àsonégardindifîérenteset même favorables. Estce dans le désordre d'une problématique émeute à Éphèse, avant sa problématique captivité de quelques jours en cette ville, qu'il aurait été une seconde fois flagellé par les Romains? Quant à la troisième, il n'y a aucun indice consistant; Ramsay suppose trop gratuitement (« St Paul the traveller and the Roman citizen », p. 106-107), que ces deux épreuves seraient arrivées à Antioche de Pisidie et à Lystres.
Il a été « lapidé une fois », — par les Juifs. Les Actes, xiv, 19, nous apprennent que ce fut à Lystres.
Il a « fait naufrage trois fois ». Les Actes nous racontent un seul naufrage, et ce fut beaucoup plus tard, dans le voyage à Rome. Avant de dicter notre épître, Paul avait déjà beaucoup voyagé sur mer depuis sa conversion. Ce fut au moins, dans la première expédition missionnaire avec Barnabe, la traversée de Séleucie en Chypre, et de Chypre en Pamphylie, et le retour; dans la seconde, celle de Troas en Macédoine, puis de Gorinthe à Césarée; dans la troisième, nous ne découvrons, jusqu'au moment
(1) Il ne faut donc pas croire (cfr Théophylacté) que la soustraction d'un coup aux quarante était une précaution commandée pour le seul fait que plus de quarante coups (qu'on aurait pu dépasser par mégarde ou méchanceté) auraient infligé une note durable de déshonneur.
mesure, dans les dangers de mort souvent. 24. De la main des Juifs, cinq i'ois j'ai reçu les quarante-moins-un ; 25 trois fois j'ai passé par les verges, une fois j'ai été lapidé, trois fois j'ai fait naufrage, j'ai fait tout mon jour et ma nuit en plein abîme; 26. loogs voyages à pied souvent, dangers des fleuves, dangers des brigands, dangers [venant] de ma race, dangers [venant] des Gentils, dangers en ville, dangers au désert, dangers
présent, que « le voyage intermédiaire » d'Éphèse à Corinthe, et le passage de Mysie en Macédoine. Il est absolument impossible de déterminer le temps et le lieu des trois naufrages ; il n'y a aucune raison de supposer avec Rendall que l'un d'eux serait arrivé au retour du « voyage intermédiaire ». Peut-être Paul avait-il fait encore d'autres trajets maritimes dont ni les Actes ni les Épîtres n'ont gardé le souvenir, par exemple entre Gilicie et Syrie, Syrie et Palestine.
« Le jour et la nuit dans l'abîme » ne signifie pas, contre Chrysostome, Estais et d'autres, qu'il fut englouti au fond de la mer, et sauvé de là, comme par un deuxième miracle de Jonas. S. Ephrem et la psitto disent qu'il fut porté sur la mer « sans navire », ou Théodoret qn'W fut tout ce temps ballotté par les flots, ce que Chrysostome donne déjà comme l'avis « de quelques-uns » ; comme tant d'autres naufragés, il avait dû se réfugier sur un débris flottant de son bateau, ou sur une épave quelconque (ainsi tout le monde, je crois, l'interprète aujourd'hui). — Citons seulement pour mémoire l'opinion singulière rapportée, entre d'autres, par Théophylacte, à savoir que r « abîme » ne serait pas la mer, mais un cachot souterrain ainsi nommé dans la ville de Lystres.
i- A. 26. « Quatrième strophe », formée de neuf substantifs avec leur complément, tous au datif sans préposition. Excepté le premier, c'est toujours le mot xtvSûvoiç, répété huit fois; /.îvBuyoç, mot très classique, déjà rare chez les LXX, nese trouve dans le N. T. qu'ici et Rom. vin, 35; (mais r.tvBuvEustv 4 fois, I Cor., Luc et 2 fois Act.) — T.okloXç pour TîoXXay.iç, v. supra à 23, dans D, e, pes. — kv. yévou;, c'est-à-dire « de la part [des hommes] de [ma] race », des Juifs.
B. 26. Dans ses longs A'oyages terrestres {b!^on:.), à pied comme un ouvrier, si agités et si épuisants en eux-mêmes, les périls n'étaient pas moindres : passage difïïcile des fleuves d'Anatolie, renconti-es de brigands redoutés dans les gorges du Taurus, traversées de déserts qui lui rappellent celles de l'Océan, sur les hauts plateaux stériles (1), ou bien en certaines régions de 1' « Arabie » (Gai. r, 17); et partout des embûches dressées par les Juifs et les païens, des faux-frères qui contredisent son apostolat (cfr Gai. u, 4) ou épient ses moindres paroles pour y trouver un prétexte de le dénoncer aux autorités, comme agitateur ou rebelle ; les Acics indiquent ou laissent supposer tout cela.
A. 27. « Cinquième strophe », consistant en cinq membres munis de âv et
1res équilibrés, dont trois forment des couples, et dont les deux qui ne comprennent qu'un seul substantif rétablissent la due longueur par l'adverbe TcoXXay.tç (ttoXXoiïç dans t)*, E, F, vulg. elpes.); le premier èv manque dans Pap.-'c (aussi devant <{/u/hO, et dans N' B, D et quelques autres codex, certainement à tort. — èv y.ôrM (surtout passif) xal :^07,Ow (surtout actif) couple aimé de Paul, cfr I "F/iess. ir, 9 et ii 7/iess. m, 8; u.o'x.Ooç n'apparaît dans le N. T. qu'en ces trois passages. — 8c<|»oç, hap. leg. dans le N. T., est aussi classique que 8t}a.
B. 27. Voici maintenant l'état misérable que produisent toutes ces conditions
(1) Ce sont les difficultés de tels voyages, prévues par Marc, qui avaient dû effrayer celui - •^1 et amener sa défection, Ad. xin, 13.
298 SECONDE ÉPITRE AUX COniNTHIENS, XI, 16-33.
xivSûvck; £V (ieuoaosXçoiç, 27. èv y.OTctp xat [j.byfiiô, èv aypu'in'^iociq * 7:o'KX(xy.iq^ èv
28. X(i)p\ç Twv *TC0(pey,T6ç, '^ *£';:bTaaiç \j.oi 'fi y.aO' •/jt'.spav, y) [xlpnj.va -xaawv twv ly.y.XYîffiwv. 29. Tiç àaOeveî xal oùy. àaOsvw', tiç ay.avâaXiÇetai xa\ oùy. èyo) TrupoîîiJ.ai; 30. st xau^jSaOai ceï, xà t^ç àcrGsvctaç [/ou y,at;}(v^(70[J.at. 31. '0 0£bç y,al Tvarîîp tou
extérieures : fatigues de tout genre, faim et soif, froid et manque de vêtements suffisants, à cause de la pauvreté de l'apôtre (qui réclamera jîlus tard instamment son manteau d'hiver, II Tim. iv, 13, quand il gz*elottera dans son cachot romain); puis, les veilles prolongées pour gagner de quoi vivre on travaillant, après les journées d'apostolat (Plummer), ou pour achever de longues étapes, ou pour vaincre le ciel par ses prières; et tout le travail spirituel et matériel du jour ([Jto/0,), et, bien distingués du couple « faim et soif», les jeûnes volontaires (vri<jT.) qu'il s'inflige par-dessus les souffrances venues du dehors (cfr I Cor. ix, 27; Thomas, Esdas, Cornely, Belser, Sickenberger, etc . ) ,
' A. 28. « Sixième strophe », si l'on veut, avec le verset suivant, mais moins
régulièrement construite. — Xwp^ç twv TïapexTo'ç ouvre le verset au lieu de clore, comme certains l'ont cru, le verset précédent. Le mot ■Ka.^^■Axàq ne signifie nulle part « extrinsecus », comme traduit la Vulgate (1), mais « en dehors de cela » (voir '/.orell et Preuschen-Bauer, ainsi Plummer, Lemonnyer, Bachmann, Belser, Windisch, H. D. Wendland, al.). Chrys. explique : xà TîapaXstçOévxa (cfr Mat, v, 32, xix, 9, Act. XXVI, 29). — è;t(axaCTi;, et non ÉKiaiSaTaat; de K, L, al. — [xot et non pas pu; complément au datif d'un nom qui n'est pas un composé verbal, comme I Cor. vn, 35, xo e&nâpeSpov xœ xupt'to, voir Abel, p. 196.
B. 38. Paul, qui pourrait bien allonger encore la liste précédente des souffrances extérieures, signifie qu'il aime mieux passer à celles du dedans, — qui sont bien, à ses yeux, les plus graves. C'est la préoccupation constante, ne le quittant ni de jour ni de nuit, de toutes les églises qu'il a fondées, ces centres chrétiens qui restent toujours en rapport avec lui et entre eux; tous les soucis d'enseignement, d'administration, de pacification et de progrès qu'elles lui donnent, les visites à recevoir, les lettres à écrire, et, comme le note s. Chrysostome, le surmenage et l'extrême dissipation qui en résulte dans ses pensées; tout distrait et tout harcèle un homme qui veut se faire « tout à tous », il ne peut se donner comme il voudrait aux projets qui le tentent le plus (cfr I Cor. ix, 22, et supra, ii, 12-13, al.).
S'il pouvait encore dire, comme un stoïcien, qu'il se dresse sur tout cela avec un front d'airain! Mais il n'en est pas ainsi, comme il va l'avouer. L'« apologie » a fort tourné (v. infra, 29 et 30-31).
— A-B. 29. 7:jpoî3j/.ai, en français familier, se dirait : « être sur des charbons «.
C'est la honte pour autrui (Plummer), l'inquiétude qui brûle comme une fièvre (Lemonnyer). Autre acception figurée que I Cor. vn, 9.
Ce cri est d'une beauté sublime et immortelle, comme expression de la charité apostolique. Nous comprenons^comment Paul était « faible avec les faibles » (I Cor. IX, 22). Mais il ne le dit pas ici dans l'intention d'exalter son zèle, — pas plus qu'il n'a énuméré ci-dessus ses peines pour se poser en héros (v, infra, à 30-31 et suivants). Au contraire, il avoue peu stoïquement qu'il est sans cesse troublé, malade du mal des autres; et c'est à ses yeux le signe d'une faiblesse, àaOevsfa, comme l'exprime nettement le verset suivant. Ses détracteurs ne se seraient pas « vantés » sur le môme ton !
(1) Ce qui donnerait pourtant un sens très adapté au contexte.
sui' mer, dangers parmi les faux frères, 27. dans la fatig'ue et la peine, dans les veilles souvent, dans la faim et la soif, dans les jeûnes souvent, dans le froid et le dénûment.,..
28 Laissant de côté le reste, cette tension [qui s'impose] à moi, qui est quotidienne, le souci de toutes les églises!.. 29. Qui est malade sans que j'[en] sois malade? qui soulïre scandale sans que moi je sois sur le feu? 30. S'il faut se glorifier, je me glorifierai de ce qui tient à ma faiblesse; 31. le Dieu
.. A. 30. « Septième strophe » (avec 3i), qui conclut. — xauy^àcrOai avec
régime accusatif simple (sans eh comme en classique), voir Abel, p. 168. Le futur •/au/7Jaoixat ne s'étend pas exclusivement à ce qui va suivre, il indique une intention générale, qui, ayant été déjà effectuée, ne se démentira point (Ainsi Plummer, Bac/iniann, Menzies, Windiscli, Belser, H. D. Wendland. al., contre Schmiedel, Wciss et autres) — Holsten, Schmiedel, voudraient arbitrairement supprimer ce verset.
B.30. Quelle corvée, dit encore Paul, d'avoir ainsi à se vanter! Mais, du moins, puisqu'il le faut, il pousse et poussera cette « vanterie » jusqu'au bout, il l'étend à ses faiblesses.
Ce ne sont pas précisément des faiblesses que nous verrions, nous autres, dans toutes ces épreuves personnelles que l'Apôtre surmonte, et qui lui laissent le cœur assez libre pour se donner, et compatir encore à toutes les épreuves du prochain. Mais Paul juge en Paul. Sans doute tant de maux subis et d'obstacles toujours dressés révélaient bien en lui une singulière endurance; mais qu'il eût ainsi continuellement à lutter et à pâtir, c'était bien la preuve qu'il n'était pas un être quasi divin ou un « surhomme », mais un pauvre « vase d'argile » (iv, 7) à qui toute son endurance vient de ce qu'il est rempli de la force d'un autre, celle du Christ. Ainsi le comprennent fort justement Plummer, Lietzmann, Menzies, Bachmann, Windisch, Belser, etc. Sickenberger observe que le dernier trait, le partage du trouble des faibles, n'est pas un signe de force en soi, ni d'énergie dans la direction, mais plutôt de crainte. Lieizmann montre bien que, si Paul parle ici de « faiblesse », c'est qu'il fait un retour, du reste ironique, sur tout ce qu'il a énuméré depuis le v. 23, avec une allusion au reproche injuste de x, i, 10 (v. ad loc), contre l'exégèse de Holsten, Schmiedel, Heinrici, Godet, Bousset et autres, qui voient à tort dans noti'e verset 30 uniquement le passage à une seconde partie du discours, celle des souffrances. De fait, dit Windisch, la première partie était déjà un « éloge de la faiblesse » ; si quelqu'un en sort glorifié, c'est le Christ tout-puissant, et si Paul veut démontrer par là qu'il est vraiment « ministre du Christ », c'est parce qu'il est manifeste que le Christ dont intervenir continuellement dans sa vie pour en protéger la faiblesse.
Cette exégèse est d'ailleurs traditionnelle, et elle est celle des catholiques en bloc, Cornely, Bisping, Belser, etc. Mais, pour avoir l'idée complète, avec toutes ses nuances délicates, il est bon d'ajouter, avec Gutjahr, que « ce qui tient à la faiblesse » n'est pas à entendre uniquement des souffrances et des dangers qui précèdent; car Paul, qui évitait de parler ici de ses succès, ne pouvait cependant dissimuler que c'était aussi un grand signe de force d'affronter et de surmonter tout cela, en correspondant à la grâce du Christ; l'Apôtre se prépare donc à couronner 1 enumération par des traits où se montreront davantage ses angoisses humaines et sa naturelle impuissance; les versets 28 et 29, sur ses troubles intimes, y faisaient une honne transition, et les versets 32-33 (v. ad loc.) narreront un cas frappant de cette impuissance d'homme traqué. La phrase de 30 se rapporte donc à tout l'ensemble, et de ce qui a précédé, et de ce qui va suivre d'humiliant.
300 SECONDE ÉPITUE AUX COHINTHIEXS, XI, 16-33.
■/.upîou 'r^jou ciSsv, 6 (ov sùXoY'IT^bc; sic xcùç auova;, oti où (l'â'Jooixîît. 32. 'Ev Aajj.xaxw 6 *àOvap)jY)ç 'Apsta tou ^aitXswç è<ppo6p£t ty]V TCÔXtv AaïAao-XYjvwv TJtaorai l^s OsXwv, 33. v.a', oià Oupioo; èv ^aapyàvY] £)(aXaaO'/]V âià tou tî()jouc xal è^eçuYov -àç xeïpaç auTOu.
— — A. 31. Tou xup. I. dépend des deux mots précédents Osd; et Tiaxrjp, qu'il no faut pas disjoindre; l'expression n'est pas rare chez Paul, cfr supra, i, 3. Des additions « occidentales » à Oedç, comme toî3 'kpaYjX, en D*, E, n'ont aucune apparence de valeur; de même rjacov après xu?., Xptaroû à 'IriaoîS, dans D, al., vulg. et /?e6\, sont à rejeter comme trop peu attestés.
B. 31. Paul confirme par serment l'assertion de la phrase précédente, (cfr Gai. I, 20, et, pour la formule ejXoy. nrX, d'origine juive, Rom. i, 25, ix, 5 où elle s'applique au Christ-Dieu, II Cor. i, 3 supra, Ep/t. i, 3, avec ou sans le complément E. T. a.). L'Apôtre prend Dieu à témoin, non pas seulement de la vérité de ses luttes et de ses souffrances, mais de la faiblesse dont elles éveillent en lui le sentiment (v. 29), et du degré où cette faiblesse peut se manifester {infra, 32-33).
— — A. 33-33. Les deux versets qui viennent, et dont on voit mal au premier coup d'œil, au point de vue de la composition et de la matière, le lien avec le reste, ont été taxés d'interpolation par un certain nombre d'auteurs, les Hollandais Baljon, Miclielsen, Rovers, ainsi que Hilgenfeld, Holsten, Schmiedel ; ce serait, dit Schmiedel, un exemple de « faiblesse » qu'aurait ajouté un lecteur; Windisch lui-même hésite, il croit possible que ce filt une note marginale au v. 26 — qui est pourtant bien éloigné. En tout cas, ces versets ne manquent en aucun témoin, et les divergences textuelles y sont assez négligeables; OéXwv manque à 32 dans B, D*, F, vulg., pes., et Iv sapY- dans F et G (omission inspirée sans doute par un faux sentiment de respect). Pour la discussion, voir infra, B. — ttjv %, Aa{jLa(î/.r)vwv, genre de désignation pour les cités devenu très fréquent dans les papyrus d'époque impériale, v. Abel, p. 179.
B. 32-33. Ici tout lecteur a un mouvement de surprise, et se demande d'abord ce que peut signifier cette petite anecdote, qui n'a l'air de tenir à rien, étant introduite avec une asyndèse; il en cherche avec quelque embarras la portée doctrinale, édifiante ou oratoire. Il ne faut pas tant chercher, car elle n'a rien de tout cela, en soi considérée. Paul veut montrer tout simplement qu'il ne ment pas, ne se donne pas une attitude hypocrite, en affirmant qu'il a voulu s'humilier; il le fait ici à ne pas s'y méprendre, et voilà tout.
Beaucoup des faits qu'il a l'appelés ci-dessus n'étaient peut-être pas connus encore des Corinthiens. Celui-ci l'était-il? En avait-on fait contre l'Apôtre un sujet de raillerie? Plus d'un le pense [Heinrici, Bousset, etc.), mais je n'y vois pas de nécessité. C'est une de ces boutades assez familières à l'Apôtre dans les polémiques, et qu'il dii'ige cette fois contre lui-même, comme pour se punir d'avoir supporté la contrainte d'une apologie, et se bien rappeler, à lui Paul, qu'il ne fait pas toujours figure de héros.
Au fond, rien n'est plus sympathique, chez un tel homme, que l'espèce d'énervcment que lui a causé sa propre louange, si atténuée qu'il se soit évertué à la rendre. Windisch a tort quand il propose (en cas d'authenticité) de voir en ce récit l'intention de relever le contraste entre la gravité d'un de ces dangers de mort signalés au v. 26 (1), le premier en date (Id. //. D. WendL), et l'heureuse issue de l'événement; car la vie de Paul avait été quelquefois plus gravement menacée, W. ne sent pas assez que l'Apôtre le premier voit du comique dans son aventure : un héros qui se fait descendre dans un panier à poisson (si c'est là le sens le plus
(1) Conchoud, RIIR 1923, p. 12, pJace nos versets après le v. 25,
•ei le Père du Seigneur Jésus [lej sait, lui qui est béni dans les siècles, que je ne mens pas. 32. A Damas, l'ethnarque d'Arétas le roi avait mis <]es gardes à la ville des Damascéniens, dans l'intention de me saisir, 33. et c'est par une fenêtre, dans un panier, qu'on me laissa aller le long de la muraille, et que j'échappai à ses mains.
ordinaire de aapyavï), et que nous en croyions Windisch lui-même, qui s'appuie sur Athènèe et Lucien)! Les Actes (ix, 25), qui rapportent le même événement, useront du terme, peut-être moins précis, de a;ïuptî.
Nous concevons donc ainsi l'insertion curieuse de ce petit morceau. Paul sent un désir accru de dire des choses qui l'humilient. En finissant la dictée des versets précédents, il se souvient tout à coup de cet incident de sa carrière débutante, qui lui paraît bien fait pour atteindre ce but; alors, sans souci de la composition ot de l'ordre [Moffatt, « Introd. », p. 128), il tient à ne pas le laisser perdre, et il s'empresse de l'ajouter au reste. Nous no supposons pas môme (cfr Windisch) que s'étant inteiTompu de dicter, il se soit mis à raconter à son secrétaire quelquesuns des périls de mort qu'il avait courus (en illustration des w. 24-26), et que le dit secrétaire en ait gardé seulement cet incident-là pour l'insérer dans la lettre ; il convient beaucoup mieux que Paul lui-même ait fait dans ces souvenirs un choix qui, fait par un autre, aurait pu paraître assez irrévérencieux. Nous savons bien que Paul est un écrivain à surprises. Ce ne serait pas la seule fois qu'il dicterait après coup une chose oubliée (cfr I Cor. i, 16, Lietzmann). Il ne faut pas, comme Holsten ou Schmiedel, lui enlever la paternité de tel ou tel trait parce qu'on n'en trouve pas la place bien choisie en logique rigoureuse. D'ailleurs celui-ci est bien amené là où il fallait, par une logique de sentiments que ces auteurs n'ont pas saisie.
A part ce petit problème de psychologie, ces versets en soulèvent d'autres, qui sont de l'ordre de la chronologie et de l'histoire. Nous ne saurions pas sans eux que le roi Arétas (Arétas IV, roi des Nabatéens) avait exercé son pouvoir à Damas, par l'intermédiaire d'un « ethnarque ». On a beaucoup discuté touchant cette juridiction du petit potentat arabe dans une grande ville qui faisait partie de l'empire romain, et touchant la signification que doit prendre ici le titre d' « ethnarque ». Les conclusions qui nous paraissent les plus probables, après les études de Sc/uirer et de Sieinmann, et qu'on trouvera très bien résumées dans Windisch, sont les suivantes,
Arétas a bien exercé une juridiction (sous le contrôle de Rome) à Damas même (comme il résulte des deux premiers mots èv Aa|x.); ce dut être après la mort de Tibère, par une concession de Caligula, qui accordait volontiers des faveurs aux rois alliés; donc pas avant l'an 37, ni après l'an 40, où Arélas mourut. Le roinabatéen, par conséquent, y avait bien pu établir, sous le nom à' ethnarque, un gouverneur. Celui-ci possédait quelque commandement mililaire, puisqu'il faisait garder les portes do la ville. E.\cité par les Juifs, qui lui présentaient Saul comme un dangereux agitateur, (et peut-être prévenu aussi contre le nouveau converti à la suite du séjour de celui-ci on Arabie, v. Gai.), il voulut mettre la main sur lui. Les chrétiens le sauvèrent par ' expédient décrit dans les Actes, et dans notre épitre, (ce qui garantit la certitude Instorique du fait, par la convergence de deux témoignages indépendants). L'événement marque, d'après les Actes, la fin du séjour de Paul à Damas; or ce séjour, en y comprenant l'intermède d' « Arabie », avait duré trois ans {Gai. i, 18), ou du moins, SI nous tenons compte de la façon approximative de calculer chez les anciens, deux «années entières et quelque temps en plus. Comme l'incident n'a pu arriver avant les •années 37-40, nous sommes obligés do reporter la conversion de Saul trois ans, ou *^ eux ans et plus, auparavant, c'est-à-dire entre les années 34 et 37, plus tard après la
302 SECONDE JÉPITKE AUX COHINTHIENS, 16-33.
mort du Seigneur qu'on ne l'admet généralement. Du reste, l'abondance et l'évolution des événements qui remplissent les Actes, entre la Pentecôte et le miracle de Damas, rend plausible l'admission d'un intervalle assez prolongé entre ces deuxfaits (1). Voir Jacquier, « Les Actes des Apôlres », pp. ccc-s.
Ces précisions historiques ne sont d'ailleurs nuUemeni indispensables pour l'exégèso littéraire et psychologique de nos deux versets. Bachmann en a parfaitement exposé le sens et l'espril :
Paul, puisqu'il est obligé de « se vanter », veut pousser la « vanterie » ad ahsurdum. Il a déjà parlé de ses « faiblesses » (en dérision de la « force » de ses concurrents) ; mais les épreuves de sa chair, dans l'énumération de 23-27, montraient aussi sa constance, et il ne pouvait l'empêcher; la « faiblesse » de 28-29 était due à sa charité; il choisit pour le mettre à la fin un épisode de sa vie où la faiblesse et l'impuissance apparaissent pour ainsi dire toutes pures, et que des gens décidés à la raillerie et à la malveillance pourraient même trouver un peu honteux pour un homme tel que lui.
Telle est sa manière de se glorifier, à lui, si différente de celle des autres, afin d'exalter seulement la force du Christ. La suite de l'apologie ne le démentira pas.
(1) Nous nous sommes appuyé sur Schârer (« Geschichte des jiidischen Volkes im Z. J.-G. », I, p. 737 et II, p. 82) eiSteininann (« Arelas IV, Konig der Nabaliier », 1909, dans a Bibl. Zeitschrift »). L'avis que nous adoptons est aussi de JûUcher, (recension de « De chronologie van het leven van Paulus » de D. Plooy, en 1922, dans « Gôttingische gelehrte Anzeigen »), Toussaint, Lemonmjer, Jacquier, Sickenberger, al. Le fait capital, qui ouvre une probabilité à l'opinion que la ville de Damas aurait, au temps de Caligula (sou.s le régime politique do Tibère, c'eût été impossible), passé de l'administration directe des Romains sous une autre (dans le cas, celle d'Arétas), c'est l'absence à Damas de monnaies romaines, pour plusieurs années à partir de l'an 34. — Mommsen (« Romisclie Geschichte », v. p. 476-s.) avait émis l'hypothèse plus simple qu'Aréias exerçait depuis un temps indéterminé quelque juridiction sur Damas, mais comme vassal de Rome.
Une autre opinion, qu'on trouve exposée chez Schwarlz (« Nachrichten der Gôttinger Gesellschaft der Wissenschal'ten », 1906), chez Plooy (op. cit. 1918),'' et qui a été adoptée par Klrsopp Lake (« Earlier Epislles »), Loisy{(( Les Actes des Ap. » et « L'Epître aux Gaiates »), Edaard Meyer (/'Ursprung u. Anfange »), m, p. 346, Belser (ad loc), Cdemen et d'autres, consiste à admettre l'existence à Damas d'une colonie ou d'un quartier arabe, 1' « ethnarque » nabaléen n'étant alors qu'une manière de « consul », comme 1' « ethnarque » des Juifs à Alexandrie; « ethnarque » n'aurait donc pas le sens d'un chef tels qu'étaient, sous ce nom, Simon Macchabée, Hyrlcan II, Archelaûs fils d'IIérode le Grand. Mais, à supposer môme que cet « ethrmrque » de Damas eût disposé de forces de police, on ne voit guère à quel titre il aurait pu faire garder toutes les portes de la ville, ni surtout arrêter Paul, qui n'était pas un Arabe de ses subordonnés.
Une inscription des recueils de Lebas-PFaddlngton (lu, 2196) et de DUtenberger (616), ainsi qu'une autre trouvée en TransJordanie (« Zeitschrift des deutschen Palastina-Vereins », 1897, p. 135) donnent le titre d'ethnarque à des chefs de Bédouins (eôvapxi; aTpaTïiyo; vofxaSwv, Lebas-W.), et il est des auteurs, comme Bachmann, qui veulent trouver ce sens ici : un cheikh nabalëen aurait gardé les portes de Damas de l'extérieur, pour arrêter Paul. Mai.'^ d'abord il est difficile de concevoir l'audace de ce cheikh investissant une ville de l'fîmpire, et pour arrêter un Juif qui ne lui était rien, et ensuite Paul n'aurait nullement évité le danger en franchissant les murailles de Damas, si les Arabes faisaient la ronde autour. Il aurait été plus en sûreté dans l'intérieur delà ville. — Quant à l'objection de Bousset ou de Belser, disant que l'ethnarque aurait mieux fait de le faire chercher à l'intérieur, s'il y exerçait sou pouvoir, elle ne tient pas; il était trop facile de se cacher dans une si firande ville, et on connaissait le projet de fuite de Paul; d'ailleurs on pouvait faire des perquisitions dans les rues et garder les portes en même temps.
L'opinion que nous adoptons a une grande conséquence pour la chronologie de Paul; c'est la principale raison qui empêche Belser de l'admettre. Mais il y a par ailleurs bien des motifs de retarder la conversion de Paul jusque vers 34-36.
II. Paul passe à sa g^rande révélation, puis à la maladie qui Ta suivie bientôt après. Vertu de la faiblesse (xii, 1-10).
Int. — C'est la seconde partie de l'a apologie » systématique. Après la revue de son activité extérieure, et la confidence de l'état d^âme oit elle le met, Paul passe à ce qui lui est le plus strictement individuel, à des événements secrets ou à des aspects de son existence qui ne regardent directement que sa personne, dans sa vie spirituelle et sa vie corporelle.
La marche est exactemeni la même que précédemment : d'abord Paul dit reprend/'e la résolution énergique de se « glorifier », malgré ce qu'il lui en coûte; et de fait il rapporte des faveurs du ciel, ses révélations, qui sont évidemment glorieuses ; il en éprouve du reste un certain embarras {1-6). Mais aussitôt après, comme paur contrebalancer l'effet d'un aveu qui lui répugnait, il parle de la dure épreuve qui a été corrélative de ses visions : son corps, et soji activité corporelle, ont été exposés aux tourments de Satan, c'est-à-dire à une maladie qui les déprime. Du troisième ciel, il est tombé sous une espèce de tyrannie de l'enfer (7-8).
Mais c'est justemeut de là que sort sa « gloire y>, la seule qu'il ambitionne, celle qui fera reconnaître en lui l'authentique ministre de Jésus- Christ : travailler avec l'efficacité que l'on sait à la propagation de l'Evangile, en des conditions qui devraient paralyser tout travail, ou du moins empêcher tout succès étendu. Il faut qu une force toute-puissante soit avec lui {9-10).
L'importante question historique que soulève cette page est celle de la maladie de Paul. Nous en traiterons dans /'Excursus xvi.
Ch. Xll, 1. *Kau5(aaGai *hv.. Où *ffU[;.5p£pov *[^-év, èXsuciop-at Se sic * hizxa.aiot.q v.y\ * y.~Q%akù'!^ç.\q y.up(ou. 2. Oîoa àvGpwTCOV *£V Xpiorô) xpo ètûv §£xaT£(7cràpwv, — eÏts
Ch. xif, 1. Il faut se glorifier! — ah, ce n'est pas avantageux! — pourtant j'en viendrai à des visions et à des révélations du Seigoeur. 2. Je sais un homme dans le Christ, il y a quatorze ans — soit dans le corps, je ne
A. Ch. XII, 1. Fortes divergences de lecture eu tête du verset : sî ajouté devant xaux.., dans N^, 39, f, vulg., Ambr^\ (influence de xi, 30); — Si au lieu de Sst dans K, D*, copt., et StJ (confusion de son avec oe?) dans K, M, al., eih. Toussaint fait des deux premiers mots une question, — cufj-ipépst (pour -pov) dans E, K, L, P, al. d, sj/r.''; — [jLoi pour [aIv dans les mêmes témoins, et Chrys.; ni [j.£v ni \i.oi dans D*, ci/i,, got.; — -{dp pour 8é après èXeoo. dans D, E, K, L, al. — ôriracn'aç (hap. leg. chez Paul, mais 2 fois Luc et 1 fois Act., aussi LXX) -/.al àrcoy.aX. : selon Théophylacte, le premier mot signifie simplement « vision «, et le deuxième « quelque chose de plus profond que ce que l'on voit » ; àizo-AcCk. (cfr infra, 7) est fréquent chez Paul, 13 fois. Ces deux substantifs ne portent pas d'article, ce qui a peut-être une signification (v. infra, à B.).
B. ch, XII, 1. Paul semble tout à coup s'apercevoir qu'il n'est phxs du tout en train de « se glorifier » (v. comm. de xi, 32-33). Il se ressaisit. Allons, dit-il, puisque c'est un devoir (cfr xi, 30), quoique cela n'ait en soi aucune utilité ni con- ^'cnance (» selon le Christ », cfr supra, xi, 17). Lutte de sentiments qui, dans le
304 SECONDE ÉPITUlî AUX COHINTUIENS, XII, 1-10.
Iv Gi'ù\>.y.~i O'jy. oîoa, eht e^xbç tou GW|;,aroç où/, ol8a, o Oebç oloev — àpTrayévTa tôv *':oio'J-ov ïiùq -p'.TO'J ojpavou. 3. Kai oI$a xbv toioutov avôpw-ov — eixe ev aw[;<ax'. sixs *X''\^'^Ç "^^^ awi^^axoç ojx, olôa, ô Oîbç olâsv, — ^i-. bxi 'rjpTCâY"/} elç xbv ^ivapàâewov,
lexle authentique, prend une forme très vive et très heurtée. Plus que jamais l'auteur éprouve le besoin de s'encourager avant ce qu'il va dire,
Les « visions et révélations » dont il se dispose à parler se réduisent de fait à une seule (1), — qui eut une importance capitale dans sa carrière, v. infra. Il en connut cependant bien d'autres, depuis la toute première qui détermina sa conversion. Les Actes en signalent plusieurs, et Paul nous a dit lui-même (I Cor. xiv, 6, 18, v. comm, ad loc.) qu'il « parlait en langues » plus que personne, ce qui suppose régulièrement, nous l'avons expliqué, un état d'extase. N'était-il pas le type achevé du « pneumatique »?
Pourquoi fait-il entrer ce souvenir dans son « apologie », et pourquoi est-ce comme de mauvais gré? On a supposé que c'était pour répondre à des adversaires qui se moquaient de ses visions, et trouvaient qu'il en usait trop pour assurer son crédit {Meyei'-Heinrici, al.). Cette interprétation manque bien de vraisemblance; on ne peut l'appuyer sur râÇé<iTr](j.£v de v, 13 (v. ad loc), et Paul demeurait certainement très sobre sur cette matière-là (v. infra, 6). Une opinion qui nous paraît bien plus fondée — quoique pas entièrement certaine, — est que les adversaires se targuaient d'avoir leurs révélations, et que Paul leur oppose l'authenticité et la hauteur des siennes (voir Exe. xv). Qu'il ne s'agît pas précisément de défendre les siennes propres, on serait porté à le croire par l'absence peut-être intentionnelle d'articles devant les mots Ôjtt. et à.K07.., ce qui indiquerait qu'il ne s'agit pas de phénomènes déterminés, sur lesquels on aurait discuté déjà [Bachniann, IVindisch); la façon mystérieuse et gênée dont Paul va faire son récit nous porterait môme à croire qu'il n'avait point jusque-là parlé de sa grande révélation aux Corinthiens, ni peut-être à personne (Menzies) ou presque personne.
La réserve extrême de Paul en cette matière, son espèce do timidité, n'étaient guère dans l'esprit des « pneumatiques » sportifs dont il avait réprimé le zèle en sa Première épître, et elles montrent combien Paul était éloigné du genre de mysticisme en honneur chez les gnostiques et les païens. Lui, il s'excuse d'entretenir ses lecteurs de telles expériences; et, s'il le fait quand même, c'est pour en revenir, comme précédemment, à « se glorifier » de sa faiblesse, d'une faiblesse pitoyable que ces hautes faveurs du ciel ont occasionnée (v. infra, au v. 7 et suivants : B. Wcias, Bachmann, Windisch, al.). En somme, il faut comprendre, avec Bachmann, que toute la péricope pourrait s'intituler une glorification paradoxale, absurde, d'un état de vie abattue, à laquelle Paul arrive par un bien singulier et merveilleux détour.
A. 3. Etôfvai avec participe joint au régime, classique, v. Abel, p. 325. —
à'vOp. èv XptoTw ;= « un homme [qui vivait] dans le Christ », cfr une ellipse à peu près équivalente I Cor. vu, 39 : w OéXei Ya[i,ïiOr)vat [j.o'vov Iv -/.upito. — tov xoiouxov rr: « l'homme dont il s'agit ».
A. 3. Au lieu de ywpi'ç, on lit Ix-xd; (assimilation au v. 2) dans x, E, F, G, K. al. — oùx. oT8a omis dans B.
A. 4. 8x1 TipTrâyri reprend sous une autre forme oLor.x'mxa de 2. — yiapoéÔEiaov, ciV Luc, xxni, 43 et Apec, ii, 7; mot perse, Né/i. ir, 8, DTIS et Eccl. ii, 5. — apprjxa^
(1) Bachmann en trouve cependant deux, la vision du troisième ciel, et la réponse d" Christ à Paul tourmenté dans sa chair, vv. 8-9. Opinion qui vaut d'être notée, v. infra.
SECONDE ÉPITUE AUX CORINTHIENS, XIl, 3-4. 305
sais, soit en dehors du corps, je ne sais, Dieu [le] sait, — qui fut ravi, l'homme en question, jusqu'au troisième ciel. 3. Et je sais de l'homme en question, — soit dans le corps soit séparément du corps, je ne sais, Dieu le sait, — 4. qu'il fut ravi dans le Paradis, et entendit des paroles indicibles
liap. leg. dans le N. T. — Joindre le datif àvôpc&Tcw à èÇo'v, et non à XaXîîaai (contre Windisch).
Ces versets sont incontestablement rythmiques {Plummer, al.); mais il semble que ce soit en partie un effet de hasard, la répétition de sI'te èv a. xtX. paraissant due à l'émotion de Paul, qui hésite et cherche, au moment de confier pareilles choses. — H n'y a aucune raison (malg-ré Windisch, qui recourt souvent à ce trop simple expédient), de croire le texte corrompu en quoi que ce soit.
B. 3-3-4. Paul va rapporter une vision capitale, qui lui fut accordée quatorze ans auparavant. Il donne la date, comme cela se faisait en tête des écrits des prophètes [Windisch). Cette détermination exclut qu'il s'agisse de la vision du chemin de Damas, qui était certainement distante de quelques années de plus {Gutjahr, Bachmann, al., contre s. Ephrem).
L'enlèvement au « troisième ciel « et le rapt au « Paradis » ne forment qu'un seul et même événement; cela ressort de ce qu'ils sont placés sous la môme indication chronologique [Bachmann, Gutjahr, al.), de la synonymie des termes (voir la note au bas de ces pages), et du parallélisme de 2 et de 3 [Belser, al.), qui est synonymique comme il arrive si fréquemment chez les Sémites, le v. 3 n'étant que le développement du v. 2. Il faut donc rejeter l'opinion de tous ceux qui trouvent ici deux visions distinctes comme Clément d'Alexandrie (« Strom., v, 12), Ambr"^, Pelage, Hervé, qu'a suivie Plummer, ainsi que Bengel et Bousset avec plus d'hésitation, et aussi la théorie d'un progrès dans la même vision, qui est celle d'Origène (« Ad Rom. »), de Jérôme (« In Ezech. 28, 13), d'Œcumenius, Théophylacle, Bisping, Reischl, etc. Notre interprétation est celle de Théodoret, Aug. (« De Gen, ad lilt ». 12, 34), Thomas, Estiiis, Cornely, Bachmann, Belser, Gutjahr, Sickenberger, Windisch, al., enfin la grande majorité. Pourquoi, dit Windisch, une station préalable avant le Paradis?
Saint Paul garde dans cette communication toute la modestie et la réserve qui sont possibles. Chrys, croit, et c'est vraisemblable, qu'il s'était tu sur ce sujet pendant tous les quatorze ans. Il parle à la troisième personne, comme s'il avait peine encore à croire que la chose fût arrivée à lui-même, et, dit Windisch avec une fine psychologie, parce qu'elle est si lointaine (formant un tel contraste avec les douloureuses expériences qu'il a connues ensuite, v. infra, 7-s.)que « l'homme en question » lui apparaîtrait maintenant comme ayant été un autre que lui. Ce n'est là évidemment, dit le môme exégôte, qu'une forme de stylo, et il n'y a pas lieu de spéculer avec Reitzenstein, d'après la prière de la « Liturgie de Mithra » (HAP, pp. 369 et 415-s.) sur un « double Moi », le naturel et le pneumatique, dont le second lui paraîtrait presque un étranger.
C'était bien lui, totalement lui, sans aucun dédoublement d'identité (cfr //. D. Wendland), puisqu'il ignore même si son corps n'a pas été ravi dans un autre lieu avec son âme. L'expression de ce doute nous apprend que ce transport lui arriva dons la solitude, en l'absence de tout témoin (Id. Plummer)^ et qu'il a donc bien pu le garder longtemps secret; et encore ceci, que lame, pour lui comme pour la philosophie courante du spiritualisme grec, est une essence qui peut se séparer do son corps et de tout corps sans perdre pour cela son existence, son identité et sa faculté de connaître (cfr supra, le comm. du chap. v). Il se sentit donc « ravi »
30B SKCOXDls KPITRE AUX COIUNTUIENS. XII, 1-10.
yS: f,/.:y-cV *xppT^xx pr,'^x~x, i? cjy. ^èHbv àvOpwTCti) XaX^crai. 5. * 'Vicèp toj toioiîtoi» v.x'j-/if:;c\}.x:, ûrèp ss £[ji,auToO cù Y,xuyri(70'^.xi e\ [f.r, h xatç àaOevei'aiç ,aou. 6. 'Eàv yip ôîXtjîco xayyi'j-xcrOa'., ci*/, saoj^.ai açpwv, àX-^,OEtav y^p ^pf~^ '"(fsfôojj.at oé, \j.i^
c'est-à-diro qu'il était complôtomoiit passif, sous l'impression d'ôtrc emporté par une force étrangère dans l'ascension d'un mystérieux voyag-e, vers le « troisième ciel î^ ou le « Paradis » (i). Ce qui lui fut là montré et révélé (probablement sans intermédiaire de ses sens corporels, puisqu'il ignore si son corps avait part au rapt), Paul n'en donne pas le détail. C'étaient des paroles (ou des choses, si p^a peut ici équivaloir à 12" hébreu) absolument ineffables, «pp^ixa, dit-il avec un frémissement d'enthousiasme, empruntant pour une fois un terme de la langue des it Mystères » (cfr Hermas, Vis. i, 3, 3). Il veut dire non point qu'il lui est défendu, comme aux adeptes des initiations païennes, de parler de cela avec des hommes non TîXê'.oc, non-initiés, comme les Corinthiens (contre Reitzenstein, H. M^, p. 369-s.> qui joint faussement œvOp. à XaX^aat, v. sujira), mais qu'il y a impossibilité pour une langue terrestre ou des concepts terrestres {Beher, al.) d'exprimer de pareils mystères, que cela ne lui est pas « permis » par les conditions de l'intelligence et du langage dans la vie présente. Comme le « troisième ciel » ou le « Paradis », expressions tirées des représentations contemporaines des cieux, qui conditionnaient peut-être le cadre extérieur de ' sa vision {Windisch; voir la note), désignent certainement le ciel où réside Dieu, — soit le ciel par excellence, ce qu'exprime le nombre 3, d'après Calvin, Plwnmer, al. ; soit le « Saint des Saints » du Temple
(1) Au sens de l'Apôtre, « troisième ciel » et « paradis « étaient donc deux expressions équivalentes, et signifiant le ciel le plus haut, au voisinage immédiat de Dieu. Sur la cosmographie céleste des Juifs, voir Slrack-Billerheck, ad loc. De la notion de « deux cieux .seulement (le ciel et le ciel des cieux, I Reg. vin, 27), on avait passé ctiez les rabbins, à partir du milieu du ii° s. après Jésus-Christ, à celle de « sept cieux ■> (planétaires) qui devint courante, mais qui semble n'avoir rien à faire avec le décor de la vision de saint Paul. On la trouve dans quelques apocryphes, comme le Testament de Lévi, VApoc. de Moïse, les !Secrels d'flénoch, et le " Troisième Ciel » prenait alors un caractère modeste, presque terrestre; c'est là pourtant que les Sec. d'flénoch placent le séjour des Justes, c'est-à-dire d'Élie et d'IIénoch; par contre le Test de Lévt met l'enfer dans le 3» ciel, et l'habitation des Justes au 4°. On trouve aussi des mentions de « cinq cieux » {Baruch f/rec), de « dix cieux » (encore Sec. d'IIénoch). Mais la tradition de « trois cieux » seulement paraît la plus antique. — Quant au « Paradis », yj^ U, le « jardin d'Eden ", il pouvait
prendre un des trois sens de paradis de la Genèse, caché après la chute, ou de paradis céleste, où vont les âmes entre la mort et la résurrection, ou de paradis eschatologique, qui paraîtra comme séjour des justes sur la terre, soit aux « Jours du Messie », soit au déJjut du « monde futur »; les rabbins ont identifié ce troisième avec le premier (Strac/c-Bill.). C'est là qu'on plaçait habituellement Elle et Ilénoch, et il a été souvent confondu avec le " Troisième Ciel », où, selon une tradition assez fortement roprésealée, Adam aurait habité avant sa désobéissance.
On trouve sur cette cosmograpliie une documentation très riche et bien ordonnée dans l'ouvrage du P. Ildef'onse de Vaippcns, 0. M. Gap., « I^e Paradis terrestre au troisième ciel », 192.5, qui montre comment ces croyances des Juifs, mêlées à celles des Gentils, se son perpétuées très longtemps sous diver.ses formes dans le monde chrétien et la littérature ecclésiastique.
Ces spéculations, intéressantes en soi, ne sauraient infiuer sur l'exégèse du texte de saint Paul, qui parle évidemment, sous une double expression, du voisinage de Dieu, mais d'une manière qui fait supposer que la thùorie des « trois cieux » (le troisième étant l'empyréc) était la mieux comprise à Gorintlic. Ou ne saurait prouver que ce fût sous une influence iranienne.
HIÎCONDE lil'ITIUÎ AUX COHIN'nnKNS, XIÏ, 5-6. 307
dont il n'est pas perinis à l'homme de p.irler. 5. Pour l'homme en question je serai fier, mais pour ce qui est de moi-même je ne me glorifierai pas, si ce n'est dans mes faiblesses. 6. Car, supposé que je veuille me g-lorifier, je ne serai pas déraisonnable, car c'est la vérité que je dirai; mais je
céleste, plus sacré que le parvis et le Saint, d'après Belser; soit, pour Gutjahr ai d'autres, !'« Empyrée » au-dessus du ciel aérien et du ciel des étoiles, — Paul fut élevé sur les hauts sommets de la contemplation divine; il dut entendre les chants uidicibles des bienheureux autour du trône de Dieu {Baclimann; voir ï'Apoc.); .s. Augustin et s. Thomas expriment l'opinion (non admise par Iisùuh, Giustiniani, Corn, a Lapide), que l'Apôtre, dans ce ravissement, aurait joui d'une manière transitoire de la lumière de gloire et de la vision béatifique; le « troisième ciel », pour s. Thomas, représente <f la plus haute clarté de la connaissance » ; et le « Paradis », « la suavité de la douceur divine ».
Nous sommes assurément sur le terrain de la plus haute expérience possible à la théologie mystique, et Windisch même constate combien la brève notice de Paul s'oppose par sa sobriété à tous les récits de voyages célestes qu'il y compare chez les mystiques païens, les Juifs ou Mahomet (W., pp. 374-376); ce n'est là, à vrai dire, qu'un objet de curiosité qui fait ressortir la transcendance de l'inspiration apostolique, et que nous n'avons pas le temps ni la place de traiter ici.
Il existe un problème d'une bien autre portée, sur lequel nous reviendrons dans un Excursus. C'est celui de la date assignée par Paul à cette vision. Si la Seconde aux Corinthiens a été écrite en l'an 56-57, nous sommes reportés, en faisant une soustraction de quatorze ans, ou à tout le moins de douze ans pleins et de deux fractions d'années, au temps écoulé entre les années 42 et 45. Le Nouveau Testament nous fait-il connaître à cette époque-là des visions dont Paul aurait été Favorisé? Ce ne peut être, car elle est beaucoup plus tardive, celle qui le décida à monter au « concile de Jérusalem » vers 49 {Gai. ir, 1), « révélation, à-o/.âXu({/:; » que V. Weber ou Belser identifient à tort, (à cause de leur théorie sur la composition de l'Épître aux Gâtâtes antérieurement à cette réunion des Apôtres), à une vision céleste qu'aurait eue Paul avant d'être envoyé avec Barnabe porter les secours de l'église d'Anlioclie à la communauté hiérosolymitaine, vers le temps de la mort (l'Iiérode Agrippa I«'', en 43-44 {Act. xi, 29-30, xii, 25). L'identification proposée par Sales, avec la vision que Paul eut à Jérusalem, à son retour de Damas [Act. xxii, 17- 21) no paraît pas non plus satisfaisante, car elle doit remonter aux ans 38-40, donc à plus de quatorze ans. En somme, la seule mention que nous possédions de ce rapt au troisième ciel est celle de notre épître; ce n'est pas étonnant, si Paul l'avait jusque-là tenu secret. Mais l'événement eut certainement lieu vers le commencement des grands « voyages missionnaires », et sans doute avant, lorsque Barnabe eut amené Saul de Tarse à Antiocho [Act, xi, 25). Ainsi Zahn, Toussaint, Plummer (comme conjecture plausible), Bachmann, Menzies, Windisch, Sickenberger, al. Il y prend la signification la plus haute, et une importance décisive pour Thistoire de Paul : le Soigneur, avant de l'envoyer aux « nations » et d'exiger de lui tant de travaux héroïques, l'avait rempli de lumières et de forces exceptionnelles en lui faisant connaître la plus haute science mystique, et lui dévoilant les secrets du ciel. Mais il fallait aussi que l'Apôtre payât, en quelque sorte, une si sublime faveur; les versels 7-suiv. nous diront de quelle manière (voir Exe. xvi).
- — A. 5. Sur le sens probable de uxéo', v. infra, B. — ■ (aou, omis B, D*, 17, al., est conservé par Tisc/iendorf, Vogels et Merk.
A. 6. [7] OîXnîajj est sans doute régulièrement l'aoriste subjonctif; mais il pourrait
308 SECONDE ÉPITRIi; AUX CORINTHIENS, XH, 1-10.
àicovcaXûfl'îwv.
aussi être l'ind. futur, comme Act. vnr, 31 : èàv [xri ti; ô8r]Y)î<j£i [jls, et tel papj-rus. — P^6 lit £av Y^p Oî^v'D ■/.xu-/^ri5o;i.at. — o£î8o;j.ai absolu, sans régime, cojpme xiii, 2 infra, signifie ici non pas « je [vous] épargne » (cfr Heinrici), mais « je [m'en] dispense ».
— £?ç £ij.È XoYf^riTat, terme commercial technique, dans les papyrus et les inscriptions,
— Tt ajouté à àzojEt dans D*, E*, al.
Il est très difficile de s'entendre sur la fin de ce verset et le commencement du V. 7. Les mots scabreux sont 6... zal tî} urtipSoXfj xGv à7:o/.aX\it|(eojv 7. Sio.
Ce dernier mot manque dans P*^, D, E, K, L, P, viUg., pes., got., Irénée, v, 3, 1, Chrys., Âug. al., la plupart des témoins, en sorte que les mots xa\ t^ un. xtX, sont rattachés à ïva ii.7| de 7, avec une inversion : Vulg, « Et ne magnitude revelationum extoUat me », (en prenant une tournure active au lieu du moyen u7îEp!xîpwjj.at). Ainsi toute difliculté est supprimée, mais l'arrangement est peut-être trop facile.
Westcott-Hort et Windlsch supposent le texte corrompu. Les premiers proposent d'ailleurs encore de prendre les mots xal tj) us. comme fin du verset 6 ; Soden, Nestlé et Vogels prennent cette construction, ainsi que d'autres. Elle peut donner un sens très satisfaisant, comme nous allons voir, et c'est entre elle et la précédente que nous aurons à choisir.
Mais ce ne sont pas les seules constructions proposées. Baljon voudrait omettre %cà TT) uj: tûv h.r,o/.. comme glose, quoique ces mots soient partout. Lachmann proposait de joindre ces mots au v. 5 : où •/.auy 3]<To;j.xt sî [^rj èv xaïs àcrOevgîaiç [^.ou [6...] xa\ t^; î) ;:ep6oX7i Twv à7roxaXu])Ewv, en faisant de èxv y^p... àzousi âÇ Ê,aou une longue parenthèse ce qui non seulement serait très dur, mais donnerait une idée très opposée au contexte, où Paul déclare ne pas vouloir se glorifier de ses révélations. Plummer, qui conserve Si6, croit à une incohérence de dictée, et à une anacoluthe, un vrai changement d'intention avec 5i6, ce qui nous paraît très peu vraisemblable. Heinrici fait xat T^ uTTEpp. se rapporter à <p£i8o|j.ai, comme si Paul voulait dire : « Je me retiens... même sous le rapport de la grandeur de mes révélations », ce que nous aurions peine à admettre, car la construction serait dure, et du reste Paul a dit de ces révélations-là le plus qu'il pouvait dire. Lietzmann (qui finalement traduit d'ailleurs à peu près comme nous) trouve tous les essais de construction non convaincants, et doute de la bonne conservation du texte.
Menzies supprime Std, et fait une parenthèse des versets 5 et 6 en entier, le v. 7 se rattachant directement pour la suite du sens au v. 4. Bachmann^ Beher, Gutfa/ir, al., suppriment aussi otd, et admettent l'inversion de xal tî} u;:. et ïva p.?}, ce qui donne un sens pareil à celui de la Vulgate.
Nous croyons préférable de conserver oi6, comme tête d'une nouvelle phrase, d'après la lecture dex, A, B, bo/i., al., comme Nestlé, Vogels, Mark, Lemonnyer, 1905, Sickenberger et bien d'autres. Mais nous trouvons que le plus naturel, et le mieux adaplé de beaucoup au sens général, est de rattacher xa\ t^ utt, x. àrc. au verbe XoyiaïjTai : « pour qu'on ne m'estime pas au-dessus de... etc., ni sur l'éminence de mes révélations ». Aoyc'CeaOai peut très bien avoir le datif comme complément désignant les objets dont on se sert pour calculer (XoytÇ. if^ïj^oiai, « compter avec des cailloux », Hérodote). L'objection de Bachmann, qu'il faudrait alors [x-f\hi (« ni ») au lieu de zoî, n'a guère de portée, croyons-nous, dans le style rapide de Paul, où il pourrait d'ailleurs signifier « etiam » («... qu'on m'estime au-dessus... même d'après la hauteur des révélations »); cfr Heinrici, Sickenberger, qui traduisent par « auch ».
in'[en] dispense, pour que l'on ne m'évalue pas au-dessus de ce qu'on me voit [être], ou de ce que l'on entend de moi, 7. ni sur l'éminence des révélations.
C'est pour cela, pour que je ne m'exalte point, qu'il me fut donné un bois pointu dans la chair, un ange de Satan pour me frapper la tête, pour
Mais il est plus simple de supposer que Orclp o xtX. et -cîî urcêpS, ont été pris comme ne faisant qu'un complément, la seconde partie expliquant l'autre.
B. 5-6. Paul se refuse à dire une seule fois, en termes nets : « C'est moi cet homme «. Par une singulièi'e combinaison d'aveu réel et de réticence dans la forme, il dit seulement : « Pour cet homme-là, je me glorifierai », ou « je me glorifierais », ce qui doit signifier « A la place de cet homme-là », ou « si j'étais cet homme-là — j'aurais de la gloire », à peu près comme on dit d'une autre personne « J'en suis heureux pour lui », ou « Je serais fier d'être lui ». Ce n'est guère traduisible ; pour être clair, nous avons traduit xauy. par « être fier ».
Il ne laisse pas le moindre doute, cependant, sur l'identité de celui dont il parle. Mais il entend s'épargner la tâche, ingrate à son jugement, de tirer de là tous les arguments qu'il pourrait pour affirmer son autorité éminente. Il ne ferait rien d'outrecuidant s'il en tirait gloire, voilà ce qu'il doit bien se concéder à lui-même; mais il lient, — parlant toujours avec un peu d'ironie — à ne se glorifier que de ses « faiblesses », qui lui suffiront bien à dominer de haut les « gloires » de ses adversaires; nous allons voir comme il y redescend... Surtout il ne veut pas qu'on le juge sur d'extraordinaires faveurs divines (tîj u^HpS. -côiv àuox..) qui sont pour autrui chose incontrôlable [Lietzinann, Bachmann, Belser, al.) et pour lesquelles il ne .s'attribue du reste, ayant été passif, aucun mérite personnel {Plummer, Sickenberger, al.); il lui suffit de ce ministère apostolique dont le caractère est visible à tous los yeux non prévenus ni aveuglés (iv, 3-5; v, 11), et de se reposer sur son action publique et ses lettres {Menzies); car ses transports sont pour Dieu, et c'est son activité de mode humain qui est pour les hommes (v, 13), et qu'il soumet au besoin à leur jugement, pour les convaincre.
La figure de Paul qui transparaît en ces lignes est donc bien éloignée de cette image do « pneumatique » en laquelle des modernes ont cherché à la travestir. Nous retrouvons, au contraire, le directeur inspiré qui soumettait les charismes à un si rigoureux contrôle (I Cor. xiv). Et sa réserve à l'égard des phénomènes surnaturels les plus hauts, son refus d'en user comme moyens de conviction, c'est l'esprit qui inspirera les grands docteurs mystiques les plus autorisés dans l'Église, comme saint Jean de la Croix.
Alors pourquoi a-t-il parlé de son rapt au Troisième Ciel?
• A. 7. Sur la jonction de ce verset avec le précédent, et sur l'authenticité de
3i6, voir supra, A. 6.
ay.o'Xo'l Tf) ao.oû= a/.. « pour la chair », « dans la chair », et non « stimulus carnis » •le la vulg., (1) V. infra à B. Le mot oxdXoi|' signifie un morceau de bois pointu, mais ce peut être un pieu enfoncé, un pal, instrument de supplice cruel {Luther, Liglnfoot, Stanley, Klôpper, A. T. Robertson, Ramsay, beaucoup d'autres) ou simplement une épine, une écliarde, ce qui est le sens le plus généralement adopté {Alford, Cornely, Krenkcl, Heinrici, Lietzinann, Bousset, Bachmann, Fimtlay, Mayer, Schmiedel, Menzies, Conybeare, Mac Fadycn, F. W. Robertson, Gutjahr,
(1) Dérivé de s. Cyprien (« Test. » m, 6 et « De Mortalitate » 13), et trouvé aussi dans la traduclion latine de ,<;. Irénée, v. m, 1.
■/.oXaçpîÇr,, ïva j^/f) ù%epaip(ii[ii.oa. 8. 'Tizlp tojtou xplç tbv X'jpiov xapsxaXeaa, ïva â-ojTYj à-' k\Koij' 9. xai Ei'p'^xfv \).oi' 'Apy.sî aot •/) x<^P^Ç l-'-®"" '^ Ï^P 8yva|j,tç î'àv
àaOôVî(a TôXeîxat.
Windisch. H. D. Wendland, etc.; cfr iVwm. xxxiii, 55 : T/.élor.tq èv xoïç 6çO«X{j.oîi;); en tout cas, c'est l'image d'un objet planté du dehors, qui cause de la douleur; voir les images bibliques et rabbiniques correspondantes dans Strack-Bill., p. 534. — (j.oi et xî) cjapx.f sont deux compléments de èSdOïi, le second expliquant le premier; èSiOr,, il a été « donné « par Dieu; cfr s. Grégoire de Nazianze (« Or. xliii », 82), cité par Plummer^ disant d'une maladie (d'après s, Paul) tbv 8eSoij.évov rjfjLÏv Tiapà ôjoo cxdXo-a.
— Les deux Vva^ etTva' peuvent être coordonnés, ou le second subordonné à xoXaft'Çrj.
— Le verbe xoXaafCeiv (ici et 1 fois respectivement Mat., Marc, I Cor., I Pet.) signifie « frapper la tôle ». — le deuxième ïva ^7\ ônepaip. est omis, par simplification, dans N*, A, D, E, F, G, 17, oulg.
B. 7. Le rapt au Troisième Ciel a bien eu pourtant des conséquences visibles — trop visibles — aux yeux des Corinthiens, et de celles-là Paul juge qu'il peut encore se « glorifier », — à sa manière.
Il avoue, dans son humilité, que pareil privilège pouvait inspirer à sa nature d'homme des tentations d'orgueil; et de fait il en a éprouvé, il en éprouve même peut-être encore; deux fois il répèle, au présent : « afin que je ne m'exalte point », comme premiers et derniers mots de la phrase. Mais Dieu y a pourvu. C'est pour cela, oui, pour cela même (8id) que Dieu lui a imposé la compagnie d'un persécuteur, dont les coups et les humiliations, multipliées jusqu'au temps où il parle (encore xoXafptÇy) présent, Plummer), le rappellent sans cesse, bon gré mal gré, au sentiment de sa faiblesse. Il personnifie cette cause de douleurs comme un « ange » ou un « messager » du grand adversaire de l'apostolat, Satan, soit qu'il se sache vraiment tourmenté par des attaques diaboliques, soit qu'il prenne le diable, instigateur de la chute, comme l'auteur général et premier de tous les maux qui font cortège à la mort.
Cet ennemi qui ne le quitte pas lui frappe la tête à coups répétés (xoXaip.), l'étourdissant et l'humiliant, cherchant à lui enlever ses forces de travail, et les paralysant peut-être quelquefois, par la stupeur que causent ses sévices. L'Apôti*e ne peut s'en délivrer (v. 8, infra). C'est comme un pal ou une épine à arracher de sa chair,
Comment identifier ce mal dont Paul ne parle qu'en des termes imagés et mystérieux, mais qui avaient certainement moins de mystère pour ses correspondants que pour les lecteui's futurs? La mauvaise leçon de la Vulgate, « stimulus carnis », « aiguillon de la chair », a fait prendre à beaucoup de Latins, depuis le vi° siècle, et de médiévaux à leur suite, le mot « chair » au sens péjoratif qu'il a souvent d'« instincts charnels » qui aiguillonnent l'être humnin pour le pousser à la volupté. La théorie alors courante était donc que Paul s'avouait tourmenté par de vifs instincts de luxure, rançon de l'élévation où son esprit avait été porté. Cornélius a Lapide dit que c'était là « le sentiment commun des fidèles ». On pouvait faire de belles applications moi'ales et spirituelles d'un pareil aveu, pour fortifier les âmes chastes violemment tentées. Mais il faut bien reconnaître que cette confession-là aurait été assez hors de propos dans une ville pleine de tentations et pourrie de plaisirs comme était Corinlhe; plus d'un aurait pu se dire, en entendant pareille révélation : « Si notre Apôtre lui-même a tant de mal à résister, comment nous, pauvres hommes, pourrions-nous le faire? » Il n'apparaît d'ailleurs pas que le tempérament de Paul, fût-ce avant sa conversion, l'ait spécialement porté aux fautes charnelles, puisqu'il était dès lors « irréprochable selon la Loi » (Phil. m, 6).
que je ne m'exalte point. 8. A soa sujet, trois fois, j'ai imploré le Seigneur, afin qu'il s'écarte de moi; '9. et II m'a dit : « Il te suffit de ma grâce ; car la puissance se parfait dans la faiblesse ».
Et il ne pouvait y avoir aucun motif do faire pareilles allusions pour expliquer ou excuser des tentations de cette espèce, car un homme tel que Paul, la chaste Paul, n'en aurait certainement laissé percer au dehors aucun signe. Cette interprétation célèbre, mais déjà douteuse au Moyen Age aux yeux de commentateurs comme 6-. Thomas (v. infra, Exe. xvi), paraît donc aujourd'hui absolument controuvée, et ne reposant que sur une faute de traduction : l'aiguillon (s'il fallait traduire CTx.dXo'^ par « stimulus ») est planté dans la chair, pour faire souffrir la nature corporelle, et ce n'est pas la chafr qui le brandit contre l'esprit. Aussi aucun des Pères grecs, ni des premiers Latins, n'a-t-il vu là ce sens psychologique et moral. Les uns l'entendaient de persécutions extérieures et d'ennemis personnels, mais quelques-uns aussi déjà d'une maladie, et c'est même la plus ancienne opinion attestée, comme nous le verrons.
Aujourd'hui tout le monde s'est mis d'accord pour comprendre qu'il s'agit d'une maladie; les avis divergent seulement beaucoup lorsqu'on veut arriver à en fixer l'espèce (v. Exe. xvi). Pour nous, il nous semble pouvoir tirer plusieurs indications du texte même de ce passage, et du contexte de toute l'Bpître, avec un certain éclairage latéral fourni par d'autres livres du N. T. C'était une maladie chronique, à peu près continue en ses manifestations; elle humiliait Paul à ses propres yeux, et à ceux d'autrui souvent, par l'état de dépression et d'impuissance relative où elle le réduisait; elle pouvait entraîner des accès mortels, et c'est d'une telle menace que Paul parle au commencement de son épître, et dont le souvenir colore encore les chapitres IV et V (v. ad loc). Ces caractères excluent des aiïections purement locales, comme « ophtalmie « et le reste, qui ne vont pas à la mort; et toute l'histoire de l'Apôtre exclut aussi celles du genre « épilepsie » ou « hystérie », qui auraient à peu près sûrement altéré ses facultés intellectuelles et morales. Nous examinerons dans l'Excursus toutes les hypothèses, souvent bizarres, qui ont été produites à ce sujet, et nous conclurons, comme le plus probable, qu'il s'agit de fièvres paludéennes, à « accès pernicieux », contractées dans les voyages d'Asie.
Mais voici dé)à le point très important à relever. Le début de cette maladie est mis expressément, par notre texte, en relation avec le rapt. Ce n'est pas qu'il en fût ni la cause ni l'effet; mais Dieu a laissé approcher « l'ange de Satan », à ce que Paul nous apprend d'une façon indubitable (âôdOï), aoriste, marquant un événement et une circonstance déterminés), à l'occasion de cette révélation accordée il y a quatorze ans. Le premier accès, survenant d'une manière aiguë, a donc dû suivre le l'aptà peu de distance, de telle sorte que Paul pût saisir le lien des deux événements dans les vues providentielles, et comprendre que l'épreuve lui était infligée on contrepoids de faveurs récentes qui auraient pu l'enorgueillir. Nous pensons que ce fut au cours du « Premier voyage missionnaire » (voir l'Excunsus).
De toute manière, Paul gagnait là un nouveau motif de se « glorifier » selon la méthode paradoxale qu'il a adoptée en son « apologie », et ce devait être le plus grave de tous, comme étant le plus capable de le déprécier aux yeux du monde, puisque c'est sur lui qu'il termine, et qu'il a dû vaincre, afin d'en parler, la répugnance qu'il avait à entretenir les Corinthiens de sa grande vision céleste,
— '— A. 8, br.i^ = nepf; le pronom toijtou est masculin, « l'ange de Satan »; le verbe àcp[!jr/)[x[ (iTcooxr)) se réfère toujours à des personnes dans le N. T. (Plumjner), cfr Zhc, IV, 13, dit aussi de l'esprit mauvais.
"Hoiffxa o3v [aSXXov y-au^jv^aoïxai èv xaîç àaôsvsiatç ,aou, ïva £7:iay.Y]VioffY; Ètw' è[;,è r, Bj^oc'^iç xou Xpi.<ji:oj. 10. A'.5 eiSoy.w sv «jOsVcîatç, èv uôpeaiv, èv àvàYy.atç, èv oiwYS^'OtÇî èv axevo^wpiaiç, ÛTcèp Xpiaxoli.
''Orav yÔ'P âaôevô), tÔts ouva"6ç et[;.u
. A. 9a. Ce verset 9 est formé de deux phrases indépendantes, dont la seconde (f.^iota xxX.) se rattache plus étroitement au v. 10. — [j.ou après 8uva|xtç est douteux, il ne se trouvé que E, K, L, P, a, nilg., et les critiques en g-énéral le suppriment ou le mettent entre guillemets.
Le parfait eVprixev s'explique, parce que l'eiïet de celte réponse subsiste toujours (Plummer); par contre, l'aoriste uapEx.dtXsaa suggère que le fait est passé, que Paul ne prie plus pour cet objet (v, infra, B.). — napax-aXaiv s'emploie rarement au sens de « prier [Dieu] » ou un dieu; cependant Deissmann l'a relevé en des prières à Asklepios et à Sarapis (sp-ou 5e TîapaxaXscavToç xov Oeov Sepamv, LOS P- 121), et il est ici certain (Windisc/i), que c'est une vraie prière adressée au Seigneur, à Jésus (cfr I Cor, i, 2, v, comm. ad loc), contre Bousset (« Kyrios Ghristos^ », p. 86), qui ne voudrait voir là que le sens d'une exhortation à intervenir, comme on en adresse aux hommes. Si de telles prières sont rares dans le N. T., c'est que les formules étaient encore pour la plupart celles de la synagogue, et que l'on priait surtout le Père par Jésus. — On trouve en quelques manuscrits TiXecouxai pour xeXeïTat.
B. 8-9». Paul souffrait tellement de cette persécution de r« ange de Satan », il y voyait un tel obstacle à son ministère, qu'il a instamment prié trois fois le Seigneur, c'est-à-dire Jésus qu'il sait être le Dieu tout-puissant, et qui commande à tous les détails de sa vie, d'éloigner son persécuteur. « Trois fois » peut signifier « souvent », mais aussi être pris à la lettre {Plummer, Windisch, al.) suivant un usage des Juifs et des Grecs pour insister sur leur désir (v. G. Kittel, dans « Rabbinica »); seulement W. a tort de croire que l'effîcacité de la prière devait paraître ainsi magiquement garantie. On pense aux trois prières de Jésus à Gethsémani; Paul était aussi, après quelques violents accès de cette maladie, dans une véritable agonie morale (voir peut-être Gai. iv, ,13-ss.). Maintenant, l'ésigné et instruit par l'expérience, il semble qu'il ne prie plus pour sa guérison, mais seulement afin que Dieu écarte de lui la crise mortelle, pour un certain temps encore (voir comm. de I, 10-11, supra). Car le Seigneur lui a répondu que sa grâce, c'est-à-dire l'union divine, avec tous les secours surnaturels qu'il lui accorderait en toute occurrence, suffirait à garantir son autorité et son succès apostolique; car, dans les entreprises de Dieu, « la force se perfectionne », et dit son dernier mot, « dans la faiblesse ». N'est-ce pas « le faible de Dieu » (I Cor. i, 25) qui a sauvé le monde? Comparer aussi les descriptions de la vie apostolique au ch. iv; la « mort » travaille l'Apôtre pour que la vie s'épanouisse en ses fidèles (iv, 12), et c'est en souffrant qu'il apprend à les soutenir et à les consoler [supra, ch. i).
— — A. 9^^-10. [J.OU manque après àaOsv. dans les manuscrits B, 67, la st/H^., al.; Weymout/t, Tischendorf, Vogels et Merk l'acceptent; d'autres, comme Nestlé, le suppriment. — è;n:ta/.rivwaT), hap. leg. dans le N. T., cfr. âam^vcoasv de Jeani, 14, ay.r)vtj)aei d'Apoe. XXI, 3 : habitation temporaire (pour tout le cours de cette vie, cependant, en notre passage), ou image d'une tente déployée pour garantir celui qui l'habite de toutes les intempéries. — P''^^ a xat pour èv devant avxyxai? et axevoy. Cà et là encore xat (sans Èv) axevo/^. — uTièp Xptarou = « pour [la cause ou l'œuvre du] Christ ».
B. 9i'-10. Voici la conclusion de r« apologie ». Elle ne vise pas seulement la dernière épreuve, la maladie, mais cette mention d'« outrages », de « persécutions », etc. nous reporte évidemment aux versets 23 et suivants; c'est la preuve
Très volontiers donc je chercherai gloire plutôt dans mes infirmités, afin que sur moi se déploie la puissance du Christ. 10. C'est pourquoi je me complais dans les infirmités, dans les outrages, dans les persécutions, dans les détresses, pour le Christ.
Car, dès que je suis dans l'infirmité, alors j'ai de la puissance.
que Paul considérait ses héroïques travaux du point de vue de la passibilité humaine qui en formait comme le fond de tableau, et non pas de celui de sa vertu et de sa constance, Quant à la révélation transcendante, on dirait qu'elle est sortie de sa perspective, et n'a servi qu'à introduire la mention de la maladie.
Mais c'est sur ces faiblesses qu'il lui plaît d'attarder son souvenir, qu'il trouve sa vraie, son indiscutable gloire, d'être l'authentique minisire du Christ, gagnant les âmes au Sauveur malgré l'effort acharné du monde et de l'enfer. Il donne le résumé le plus clair de son expérience, quand il alfirme qn'il ne s'est jamais senti exercer autant de puissance, — les résultats le prouvaient, ainsi la fondation des églises de Galatie, Gai. iv, 13-suiv., — que lorsqu'il semblait paralysé par la maladie, ou submergé dans les afîlictions physiques et morales.
C'est un terrain d'émulalion sur lequel ses « concurrents » n'essaieront pas de le suivre.