EXCURSUS XVI. — LA MALADIE DE SAINT PAUL
Le mystérieux <jy.6ko<^ Iv aapxi ne peut être, comme nous l'avons vu, une métaphore convenant à des tentations impures (cfr s. Grégoire le Grand, « Moralia », VIII, 29-s. (1), puis surtout des médiévaux et quelques modernes, Hugues de s. Cher, Estius, Corn, a Lap., Tirin, Noël Alexandre, Picon., Bisping, al.). — La théorie des fatigaes et des persécutions extérieures n'est pas satisfaisante, du seul fait que s. Paul parle d'une épreuve qui lui est personnelle et intime (cfr Chrys., Ar)tbr'',, Pelage, Ephrem, Théodoret, Théophylacte, al., Salmeron, Giustiniani, al.) (2). Une interprétation par les peines de conscience qu'aurait causées à Paul le souvenir de sa jeunesse persécutrice est encore moins admissible. L'explication de !'« épine » (ou du « pal ») et des coups de r« ange de Satan » par une maladie est aujourd'hui à peu près universelle; on n'en voit pas d'autre plausible (3).
(1) On ne peut alléguer comme soutenant cette opinion, ni la traduction latine d'Irénée, « Adv. Haer. », v, 3, 1 ; ni, rien que très douteusement, s. Jérôme, « Ep. xxii, 5 » et s. Augustin « In Ps. 58 senno ii, 5 »; ce dernier (« In Ps. 130 », 7) parle même expresséineat de douleurs corporelles. — Ls Ps-Priinasias est le premier en date qui la mentionne, mais pour la rejeter; Hervé, P. Lombard, ne la donnent que comme une opinion parmi d'autres, et Thomas^, Lyr., Dion, ne la citent qu'en seconde ligne, préférant la maladie. Giustiniani la juge très sévèrement. — Voir Cornely, ad loc. — Celle idée de tentation charnelle aurait été introduite par Cassien.
(2) Il s'agirait, pour s. Chrys. et s. Ephrem, d'un ennemi acharné que le Père syrien désigne môme comme l'Alexandre de II Tim. — P. L T. Koch, « Paulus sam Karaktcr », Odensee, 1912, interprète encore de celte façon, ce qui est devenu très rare.
(3) S. Chrysostome, qui la connaissait, refuse de l'admettre parce qu'il lui répugne de penser qu'un « ange de Satan », un diable, ait pu affliger de^la sorte un apôtre aussi puissant sur les démons (Ii^ II Cor. hom. 26).
Quand il s'agit de préciser la nature de C3tte maladie, les avis s'en vont dans tous les sens. On en saisit bien les traits généraux : elle devait être très douloureuse (<TxoXo-|>), se manifester surtout par des accès violents (xoXacpiî^etv, = « assaillir à coups de poing », différent de ^xTriÇeiv = « souffleter », Mat. v, 39, XXVI, 67, cfr ^âTri(T[xa Marc, xiv, 65, Jean xviii, 22, xix, 3), et humilier profondément Paul devant ceux qui en étaient témoins (v. infra). lïlUe n'était point passagère, mais chronique, puisque les temps au présent qui entourent ISoOyi au v. 7, et la teneur du v, 8, en marquent la continuité. C'est donc d'elle, il y a tout lieu de le penser, qu'il s'agit encore Gai. iv, 14, et vraisemblablement, selon beaucoup d'auteurs dont nous partageons l'avis, I Tliess. ii, 18 (Paul empêché à deux reprises par Satan de se rendre de Grèce à Thessalonique). Qui sait même si les obstacles opposés à la marche de l'Apôtre à travers l'Anatolie par la volonté souveraine (ou la permission) du Saint-Esprit [Act. xvi, 6-7) qui voulait lui faire évangéliser l'Europe, obstacles qui l'obligèrent pour un temps à séjourner dans la Galatic du Nord, ne sont pas attribuables à la même cause directe, que Luc aura voulu voiler, comme d'autres traits d'humaine misère dans la vie de son héros? Le mal, quand il était au paroxysme, devait inspirer aux gens de l'époque quelque effroi et quelque répulsion, à en juger par GaL IV, 15 (v. infra).
Beaucoup d'exégètes ne croient pas qu'on soit en mesure do poser un diagnostic plus précis, et la maladie de saint Paul reste indéterminée, ou objet de suppositions très hésitantes, chez Maier, Cornely, B. Weiss, Lietzmann, Meyer-Heinrici, Plummer, Menzies, Belser, Gutjahr, Lemonnyer, Prat, Callan, Loisy, II. D. Wendland, et d'autres. Lemonnyer dit même que tout essai de précision est chimérique.
Les hypothèses n'ont cependant pas manqué, et elles ne sont pas toutes de valeur égale. Nous allons donc examiner les principales.
Dans l'antiquité, le premier témoignage nous est fourni par Tertullîen, « De
Pudicitià », xiii, 16 : « anima quaein apostolo colaphls, si forte, cohibehatur
per dolorem, ut aiunt, auriculae vel capitis » (« une âme qui, chez V Apôtre était réprimée par des « soufflets », c'est-à-dire, à ce que Von affirme, par une douleur d'oreille ou de tête », Lahriolle). La même opinion, ou tradition, de maux de tête infligés par Satan est mentionnée (sans faveur) par Chrysostome (v. supra). Plusieurs Pères, s. Basile (« Reg. îusius tract. » 55, 4), s. Grégoire de Nazianze (« Or. » 43, 52), s. Jérôme (« In Gai. », 4, 14), s. Augustin (« h\ Ps. 98 », n. 3 et surtout ce In Ps. 130 », n. 7), plus tard Cafetan (très décidé) favorisent cette tradition d'une maladie, quelle qu'elle soit, et les anciens Grecs, Latins et médiévaux qui ne l'admettent point, Œcumenius, Théophylactc, Pelage, Hervé, etc., montrent au moins qu'elle leur était connue, ou la proposent même en seconde ligne de probabilité. Nicétas (chez Grég. le Grand) nomme la goutte, saint Thomas nae maladie d'entrailles (« morbus iliacus »). D'autres
opinions isolées se sont multipliées chez les modernes. Renan a pensé à des rhumatismes ; Dâchsel à une sciatique. On a parlé aussi de surdité, de violents maux de dents, des douleurs de la pierre. L'« épine dans la chair », singulièrement interprétée d'abcès perçant à la tête, a fourni à Preuschen [ZISTW, 1901, pp. 169-ss.) l'horrible supposition de la lèpre, tandis que d'autres auteurs, à limagination moins tragique, ont trouvé dans le « pal » une allusion à certaines incommodités, parl'ois très irritantes, qui tracassent plutôt cependant les ronds-de-cuir que les hommes d'action et de mouvement tels qu'était Paul.
Quelques-unes de ces dernières hypothèses se réfuient toutes seules par leur bizarrerie, leur manque total d'appui dans le texte, ou leur insuffisance à rendre compte des métaphores do Paul, dans II Cor. et dans Gai. Nous n'aurons pas la prétention, vu notre incompétence en médecine, et l'impossibilité où nous sommes de connaître toute la récente littérature médicale, de proposer quelque supposition personnelle concernant l'état de santé d'un homme mort au i""" siècle après Jésus-Christ. Mais il y a des points fixes qui peuvent et doivent servir à orienter notre jugement, à l'empêcher au moins de divaguer. C'est d'abord la connaissance du caractère de Paul, et de ses travaux si prolongés et si héroïquement soutenus; puis le fait que son mal était chronique; enfin (^d'après notre interprétation du ch. i, voir Exe. i), qu'il pouvait normalement avoir une issue mortelle. C'est là une base de discussion solide, pour juger la valeur des théories les plus communes, que nous allons maintenant passer en revue. Elles se ramènent à trois genres : l'ophtalmie ou des maux d'yeux quelconques ; — l'èpilepsie ou quelque autre maladie nerveuse ; — les fièvres, spécialement les fièvres paludéennes.
Théorie des maux d'yeux. — L'origine de cette opinion est curieuse, quoiqu'elle ait trouvé crédit près de bons critiques, Leivin, Farrar, Plumptre, Felten, Fouard {àans « Saint Pierre »), al,, et que Zahîi la donne comme une des hypothèses possibles, avec les affections nerveuses.
Elle est basée uniquement sur un mot de Paul aux Galales, après qu'il leur a rappelé la maladie qui le força de s'arrêter chez eux : ce Je vous rends ce témoignage que, si c'eût été possible, vous vous seriez arraché les yeux pour me les donner » [Gai. iv, 15). Un verset plus haut, il leur a dit : « xbv Tteipaaixôv ujxwv tov £v Tî] (japx{ (Aou oùx E^ouOevr^ffaTs, oùSà i?£TCTuff«Te », ce qui peut se rendre ou se paraphraser ainsi : « La tentation que vous donnait mon état corporel n'a pas provoqué chez vous de mépris, et ne vous a pas fait cracher ». C'est donc, nous explique-t-on, que Paul soulfrait de quelque ophtalmie hideuse à voir; les bons Calâtes n'en ont pas été dégoûtés, ils n'ont pas superstitieusement craché en le voyant pour détourner d'eux la contagion (v. infra)^ et Paul leur en exprime toute sa gratitude. Quelques-uns oat même cru trouver une confirmation de cette histoire dans le fait que Paul, après la vision du chemin de Damas, demeura trois jours aveugle et que, quand Ananias le guérit, il tomba de ses yeux « comme des écailles » [Act. ix, 8-9, 17-18); la maladie, qui durait encore douze ou quinze ans plus tard, était donc invétérée, et devait être pour l'Apôtre des Gentils une cause de trouble et d'humiliation quotidienne.
Le D' Seeligmuller (v. infra) s'est permis à cette occasion un « Witz » assez joli. Pourquoi donc, dit-il, personne n'a-t-il découvert un parallèle à ce passage de Gai. dans VEpître aux Romains xvi, 3-4, où Paul se montre reconnaissant
à Aquilas et à Priscilla de ce qu'ils ont « exposé leur cou » pour sa vie? ne pourrait-on en conclure aussi légitimement que Paul souffrait d'une maladie au cou? Si la plaisanterie est tout de même un peu forte, et l'analogie approximative, il n'y en a pas moins un rapport entre les deux expressions; la première, celle de Galates, signifie pour tout lecteur non prévenu que ces disciples de Paul l'aimaient assez, en ce temps-là, pour lui sacrifier au besoin tout ce qu'ils avaient de plus précieux. Est-ce qu'on n'entend pas encore dire quelquefois : « Un tel s'arracherait pour moi les yeux de la tête »? et des acheteurs se plaindre du prix qu'ils ont mis à l'acquisition de quelque objet : « Gela m'a coûté les yeux de la tête » ? — vénérable métaphore que les enfants comprennent, et qui a pu servir en bien des temps et des pays. Quant au trait des Actes, cet aveuglement passager et miraculeux dans sa cause, il n'a aucun rapport avec l'état de santé habituel du converti de Damas; d'ailleurs l'imposition des mains d'Ananias l'en avait guéri. Ramsay (« Saint Paul the traveller », p. 38-s,) parle, avec un peu d'imagination peut-être, mais textes à l'appui, de l'effet fascinateur du regard étincelant de Paul. C'est au moins plus vraisemblable.
Ffl/vfl^r précise cependant que c'était «l'ophtalmie d'Egypte », si fréquente en Orient, et qui peut causer des douleurs continues assez graves pour provoquer, croit-il (sans avis des médecins), des crises d'épilepsie. Ceci nous amène à une autre hypothèse.
Théories de Vépilepsie ou autres affections du système nerveux. — L'hypothèse en question a joui d'une vogue énorme, au point de paraître un temps s'imposer comme vérité historique. Elle semblait au xix" siècle capable d'expliquer pathologiquement les visions de Paul, même celle de sa conversion, par des hallucinations d'épileptique. Mais ce ne sont pas seulement des savants positivistes et des critiques libéraux ou « indépendants » qui l'ont soutenue; à côté de Holsten, Klôpper, Schmiedel, Bousset, Wernle, Dibelius, on trouve dos noms d'exégètes traditionnels à divers degrés, coxama Lightfoot, Ho fmann, Findlay. Zahn la met au nombre de celles qui méritent examen, et des catholiques même paraissaient hésiter. La mode était aux explications pathologiques (au moins prises comme base ou disposition) de tout ce qui sort de la psychologie ordinaire. Lombroso écrivait sur l'épilepsie de Napoléon. Aujourd'hui la réaction scientifique est très forte, et, dès 1912, Paul Wendland, qui dans la première édition de « Diehellenistisch-rômische Kultur » avait exposé et défendu avec ampleur la thèse de l'épilepsie de Paul, déclarait dans la troisième (p. 218, note) que l'avis de médecins circonspects l'avait fait renoncer à cette assurance de diagnostic. Un nombre toujours croissant de critiques souscrirait à ce jugement de je ne sais plus quel homme d'esprit : & C'est une thèse d'historiens ignorants en médecine, et de médecins ignorants en histoire ».
Elle fut pour la première fois formulée, il y a cent trente et un ans, vers la fin de Va âge des lumières », par le théologien protestant K. L. Ziegler. Après une longue période de sommeil ou de demi-sommeil, Max Krenkel reprit cette thèse en 1869, pour la développer avec ampleur et absolue conviction en 1890; cet auteur n'en professait pas moins une grande admiration pour l'intelligence et le caractère de l'Apôtre, pensant relever encore son héroïsme en le mettant aux prises avec une si grave maladie. Du reste, d'autres hommes qui ont joué
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un grand rôle dans l'histoire, (on a cité Jules César, Mahomet, Ferdinand le Catholique, Cromwell, Pierre le Grand, Napoléon I"'", bien d'autres) n'étaientils pas aussi des épileptiqucs (1)? Paul ne se trouverait donc pas en si mauvaise compagnie.
Les coups de poing du démon qui l'assommaient, qu'est-ce autre chose que les accès dont il était terrassé? Ses visions, les hallucinations auxquelles est sujet ce genre de malades? Et pourquoi les Galates auraient-ils été tentés de « cracher » en face de Paul souffrant, si ce n'est pour écarter d'eux-mêmes, par ce geste apotropéique, l'esprit qui cause l'épilepsie? (2) Etc.
Le D"" Adolph Seeligmûller, professeur de neurologie à l'Université de Halle, réfuta Krenkel en 1910 par un opuscule aussi plein d'entrain que de compétence, intitulé « Paul était-il épileptique? ». D'autres spécialistes, les médecins Weher de Goettingue (« Theologische Literaturzeitung », 1911, n. 8), Fischer de Breslau (« Bibl. Zeit und Streilfragen », vu, 9) en 1912, et d'autres après eux, écrivirent dans le même sens. W. M. Ramsay a consacré tout un chapitre de son bel ouvrage « The Teaching of Paul in terms of the présent day » (2^ éd. 1914, pp. 306-328) à élucider toute la question (v. infra). Ces protestations impressionnèrent les critiques.
C'est qu'en effet les visions de Paul, qui s'étaient gravées si profondément dans sa mémoire, ne peuvent avoir eu pour cause l'épilepsie, où l'inconscience est totale durant les grands accès, et oîi le malade ne garde même qu'un souvenir très atténué et confus de ce qui lui est arrivé ou de ce qu'il a cru voir dans les « états crépusculaires » qui précèdent et qui suivent (3), ou dans ce qu'on appelle les « équivalents psychiques » de la crise (absences, fugues, etc.),
(1) La liste est impressionnante. Mais, pour ce qui regarde les grands hommes de l'antiquité, il faut se souvenir que les médecins grecs et romains et a fortiori ceux du Moyen Age, ne savaient pas poser le vrai diagnostic du mal très grave qu'est l'épilepsie, et le confondaient avec beaucoup d'autres affections nerveuses plus anodines. La « maladie uomitiale » de César par exemple n'est nullement prouvée, et, s'il eut des pertes de connaissance en public sous le coup d'une vive émotion, sa grande sensibilité et le surmenage où il était entré dès son adolescence sont une suffisante explication. Mahomet, encore plus, (Hait hypersensible, et la preuve, pour les médecins d'aujourd'hui, que ses crises n'étaient pas épileptiques, c'est qu'il se rappelait parfaitement les révélations qu'il avait cru y entendre, et les dictait aussitôt. Pour Napoléon, dont on connaît J'excitabililé, on se basait surtout sur une page de Talleyrand (dans ses « Mémoires », I, pp. 295-s.) où il raconte une défaillance de l'empereur arrivée à Strasbourg en 1805, qui n'a rien d'un accès épileptique, et paraît avoir été due à la fatigue et au souci compliqués d'une indigestion. Parmi les hommes illustres à qui on a attribué le même mal, seuls Flaubert et Dostoiewsky eu ont clé certainement atteints; mais c'étaient des génies de lettres, non des hommes d'action et des chefs ayant besoin de garder la parfaite possession d'eux-mêmes au milieu de toutes les fatigues et de toutes les inquiétudes.
(2) Dans le caractère du ôeio-tSatiJLwv, ou « superstitieux», décrit par Théophraste, il est dit, en elTet (voir H. Bolkesteln, « Tlieophrastos' Gharakter der Deisidaimonie als religionsgeschichtliche Urkunde», 1929, p. 70 s.) : txaiv6[Ji,£vov 8è ISwv t; ÈTrtXriitTov qjpiÇai; el; xôXtcov i^-cvaai; le superstitieux s'effraie quand il volt un aliéné ou un épileptique, et se crache alors dans le sein. — Krenkel, sur ce point, en appelle principalement à Piaule, dans la comédie des « Captifs », acte iir, scène iv.
(3) Pour relever le point de la science médicale en celte matière et sur les psychoses en général, nous avons surtout consulté l'excellent manuel des Docteurs Laignel-Lavastine, André Barbé ai Delmas. « La pratique psychiatrique », Paris, 2° édition 1929.
et dans les « psychoses épileptiques » qui peuvent se situer dans les périodes intermédiaires entre des accès convulsifs habituels et comportent des hallucinations parfois agréables et souvent de caractère mystique [Delmas, p. 428), La vision de Damas et celle du Troisième Ciel ne peuvent évidemment prendre place parmi ces phénomènes évanescents.
De plus l'observation clinique a établi que les trois quarts environ des épileptiques souffrent de tares intellectuelles et morales qui les rendraient absolument incapables d'être de vrais conducteurs d'hommes {Seeligmuller, Binswanger, Delmas, al.). Ces malades ont même des notes psychiques communes dont on a cru pouvoir faire un « caractère épileptique » (décrit par SeeUgmïillei\ Laignel-Lavastine, pp. 625-s., 634, et autres) qui est juste l'opposé de celui que tout le monde, y compris Krenkel, reconnaît à Paul : C'est le repliement sur soi-même, la méfiance, l'absence de douceur, la taciturnité, avec des impulsions, le tout se détachant sur un fond de débilité; la religiosité souvent constatée chez eux est, selon Seeligmïdler, d'ordinaire fausse et tout extérieure. Comparez Paul, sa sociabilité, son abnégation, l'immensité et la persévérance de ses travaux apostoliques.
D'ailleurs l'image du « pal » ou de « l'épine », qui signifie certainement un état de douleur à peu près continu, ne peut convenir à l'épilepsie, dont les grands accès sont absolument indolores aussi bien qu'inconscients et amnésiques. On pourrait dire, il est vrai, que c'était la préoccupation et la crainte résultant de leur fréquence que Paul compare à une épine. Mais cela supposerait que les crises étaient nombreuses — on a cru en découvrir devx en tout, quand les aventures de la vie de Paul, les dangers d'émeute, les sévices, les naufrages, etc., ^auraient dû en provoquer beaucoup [Seeligm.)\ — et l'Apôtre aurait vu alors graduellement son intelligence s'affaiblir et sa volonté se paralyser, ce qui n'est certainement point le cas, aux yeux de personne.
Enfin, ajouterons-nous, l'épilepsie n'est pas un mal mortel de sa nature; elle peut causer la mort simplement par les accidents extérieurs qui proviennent des chutes inattendues ouvrant les accès de haut mal, — ou bien dans le coma de la « démence épileptique » à laquelle « l'état de mal » (et non des crises espacées) peut aboutir. Qui supposerait jamais l'Apôtre des nations réduit à un pareil état? Cependant, si notre interprétation du chap. i"' est juste, Paul s'était vu menacé dé mort par sa maladie, et le danger restait suspendu sur sa tête; ce n'était pas chez lui simple crainte d'une chute dans l'eau ou dans le feu ou dans un précipice.
Restent les crachats des Galates; mais on sait bien (et déjà par Théophrasle) que ce n'était pas seulement la vue d'un épileptique qui provoquait ce geste élégant; les superstitieux de l'antiquité usaient du même procédé apotropéique en face de toute maladie qu'ils supposaient produite par l'action d'un démon; et elles étaient nombreuses (v. infra], SeeligmûUer nous apprend (p. 51) qu'on faisait encore ainsi, à l'occasion, en Saxe et en Thuringe, du moins il y a vingt-cinq ans.
Enfin, les troubles oculaires passagers qui entourent parfois la crise épileptique, et que l'on a fait valoir pour fortifier la théorie présente par celle que nous avons auparavant exposée, n'ont rien à voir avec des maux d'yeux durables et répugnants.
La thèse de Tépilepsie est donc absolument condamnée. Il fallait chercher autre chose. Aussi Windisch (qui aurait pourtant volontiers expliqué les visions par l'épilepsie) n'ose-t-il supposer que des « crises épileptiformes ». Schweitzer {dans « Mystik », 1930, p. 312) s'en tient à la même solution. On n'ose plus imputer à Paul, puisqu'il s'agit certainement chez lui d'un mal chronique, à fréquents accès, une affection telle que l'épilepsie, si déprimante, une fois qu'elle est bien constituée, pour le physique et le moral. On s'est donc rabattu sur d'autres affections des nerfs.
Nous ne voyons pas pourquoi l'on tient tant (à moins que ce ne soit, chez quelques-uns, pour en tirer des conclusions « théologiques ») à faire du grand Apôtre un névropathe. Les termes qu'il emploie ne suggèrent pas cette solution plutôt qu'une autre. Qu'il eût une nature émotive, comme beaucoup d'autres hommes de génie, nul n'en doutera ; mais rien n'indique qu'il souffrît d'une maladie de nerfs (cir Harnack, « Medizinisches aus der âltesten Kirchengcschichte », Texte und Unters., VIII, 4, pp. 93-ss.), ni d'« états anxieux » habituels (cfr Schlatter]^ ou de tous autres « états de dépression endogène » qui l'auraient assailli brusquement comme dos accès de haut mal, ni de « neurasthénie chronique » (v. Infra), ni surtout d'« hystérie »,
Cette thèse de Vhystérie (succédané d'une épilepsie inadmissible) a pourtant trouvé beaucoup de défenseurs : E. Lombard, Fischer, Bùiswanger, Godet, Lietzinann (avec doute), Windisch, al. Il faudrait pourtant s'entendre sur ce qu'est l'hystérie. Nous n'en sommes plus au temps des « grandes attaques » et des spectacles si soigneusement organisés par Charcot à la Salpêtrière. En France au moins, depuis les travaux de Babinski, de Bernheim, d'Ernest Dupré et de Pierre Janet, et tout le supplément d'information apporté aux cliniques depuis la grande guerre, l'hystérie est reconnue pour consister essentiellement en une facilité pathologique à se laisser suggestionner, par soi-même ou par autrui, et c'est pour cela que Babinski l'a a-ppeléc pltàlatlsme (de iret'Qco). Dupré en a fait une forme de la « constitution mytliomaniaque », qui ne cesse d'improviser des mensonges et des simulations, auxquelles se rattachent les « ci'iscs hystériques », dont les sujets ne simulent que ce que pourraient faire en d'autres circonstances de vulgaires simulateurs [Babinski] ; leurs crises de nerfs doivent être simplement rattachées à la constitution émotive [Dupré], et l'hys- Icrie simple ne s'accompagne jamais de phénomènes organiques que la volonté no soit capable de provoquer [Delmas). Les hystériques sont donc des débiles et des déséquilibrés, soit du fait de l'hérédité, soit par suite de circonstances diiïiciles et malheureuses qui ont agi sur leur tempérament. Chez eux la volonté est essentiellement faible ou affaiblie; leurs comportements rappellent en beaucoup de points ceux des enfants.
Qu'est-ce que cet état d'infantilisme, de crédulité, de mythomanie, d'inconstance, peut avoir de commun avec le caractère et l'existence d'un saint Paul?
Si des crises hystériques vont jusqu'à l'hallucination, l'amnésie paraît cependant, en règle, les suivre; elles ne serviraient donc guère à expliquer l'effet durable et profond des « hallucinations » de Paul. Et c'est pour cela (entre autres raisons) qu'on peut douter que Mahometlui-même fût un hystérique.
D'autres auteurs se bornent donc à parler de neurasthénie — « neurasthénie chronique », dit Bachmann. Le D'' W- Herzog, professeur à Munich, en 1898
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(« Munchener evangelisches Gemeindeblatt », n. 7), se prononçait pour cette opinion. Mais « neurasthénie » est encore un de ces mots passe-partout dont le sens n'est pas absolument fixé môme chez les médecins; s'il signifiait non pas uniquement la fatigue de nerfs qui peut atteindre pour un temps les travailleurs les plus robustes — et qui ne rendrait absolument pas compte du grave état de Paul, — mais une dépression physique continue atteignant, aussi bien que l'humeur (par le désordre imaginatif et les obsessions), le cœur et les muscles [Myasthénie]^ comment concevoir qu'un homme exposé aux rudes fatigues de Paul eût pu continuer son apostolat, avec tout son ressort de caractère, cette liberté d'action et de dévouement dont il n'a cessé de faire preuve, se sentant même plus fort dans l'infirmité? D'ailleurs aucun genre de neurasthénie ne met en danger de mort.
Cette revue peut donc nous permettre d'affirmer qu'aucune affection directe du système nerveux n'est apte à expliquer les épreuves que Paul subissait en sa santé. Reste pourtant à signaler une hypollièse qui s'accorderait bien avec d'anciennes données, comme celle de Tertullien sur les maux de tête, et que le D'" Seeligmûller donne comme une des deux qui lui paraissent plausibles : c'est celle des migraines, qui peuvent être d'origine nerveuse (et arthritique). Non pas précisément la presque honnête migraine, avec ses flammèches voltigeantes, et sa céphalalgie de quelques heures, qui est la commensale importune de tant de travailleurs intellectuels, mais une forme chronique et, paraît-il, très redoutable, de migraine ophtalmique (« Augenmigrâne » en allemand), que le pasteur Uhle-WeUler, qui la connaissait par expérience, a voulu identifier en 1913 à la maladie de l'Apôtre. Windisch la propose à côté de l'hystérie. Elle commence par la sensation de coups de marteau qui vous brisent le crâne, puis c'est comme un ver qui rongerait la cervelle derrière les yeux, et ceux-ci, dans la crise, prennent par moments une expression horrible; d'ailleurs, dans l'intervalle des accès, la capacité de travail physique et intellectuel demeure inaltérée^ Il nous semblerait difficile de nous contenter de cela dans le cas de saint Paul; et puis surtout, ce qui a attiré l'attention sur cette infirmité, c'est toujours le fameux passage de l'Épître aux Galatcs, où il n'y a aucune raison sérieuse de croire que Paul nous ait rien confié sur l'état de ses yeux (v. supra).
Explication par les jfîèi>res intermittentes. — C'est la dernière, mais très vraisemblablement la bonne. W. M. Alexander, dans r« Expository Times «, 1904, a entrepris de démontrer que l'Apôtre était atteint d'une malaria qui est endémique tout le long du bassin méditerranéen, et qu'on appelle « fièvre de Malte « (également « fièvre napolitaine », et autres noms). Elle cause des maux de tête et d'autres fortes douleurs, du délire nocturne, des éruptions qui excitent le dégoût, la chute des cheveux (d'après les Acta Pauli, l'Apôtre était chauve), enfin elle peut aboutira de l'endocardite et à une pneumonie où le patient risque de mourir. Les fièvres paludiques en général, qui font tant de victimes dans toutes les expéditions tropicales, ou en général dans les pays marécageux et chauds, et qu'on a pu si bien étudier quand l'armée de Salonique est rentrée après la guerre, étaient très communes en Anatolie dans l'antiquité, et elles le sont encore. Paul, dans les fatigues extrêmes de ses voyages à travers des régions malsaines, y était |certainement exposé tout
comme un autre, et plus qu'un autre. Or cette alïection tout a fait déprimante et qu'on ne savait alors comment bien soigner, produit des maux de tête intenses, du délire parfois, une lassitude extrême, et enfin des accès pernicieux peuvent survenir et emporter le malade. Les superstitieux — et presque tout ]e monde l'était alors parmi les païens et les Juifs — lui assignaient une cause démoniaque, et usaient de moyens apotropéiques, tels que de cracher, pour éloigner d'eux la mystérieuse contagion. D'ailleurs la plus invétérée de ces fièvres offre des périodes de rémission, où l'on peut travailler autant que les hommes en bonne santé.
L'hypothèse du paludisme rend donc compte, sans aucune difficulté, de tout ce que Paul nous fait savoir concernant sa maladie. Aussi est-elle préférée de Seeligmïiller, et adoptée par Ramsay^ Einmet^ Wrede (« Paulus », p. 17), Sickenberger et beaucoup d'autres auteurs, critiques et médecins. Alexander (v. supra] est un des rares écrivains qui y aient ramené avant nous « l'arrêt de mort » intérieur dont Paul parlait au ch. i de notre épitre.
Dat^ de l'invasion de cette maladie. — Si Paul souffrait de fièvres paludiques, il aurait pu les gagner déjà dans sa patrie de Tarse, et en mille circonstances des voyages que nous connaissons. Mais lui-même nous donne une date précise, pour l'époque du moins où la maladie se déclara avec gravité. L'irruption de « l'ange de Satan » suivit en effet, et à une distance qui ne devait pas être si grande que Paul ne vît un rapport providentiel entre les deux évéacménts (voir comm. de xii, 7), la vision du Paradis. Or, celle-ci eut lieu quatorze ans avant la composition de notre épître, c'est-à-dire, comme nous l'avons fixé, vers l'an 43-44.
Paul ne s'était pas encore mis en route pour ses grandes missions ; la révélation céleste l'y préparait. Mais il dut partir, avec Barnabe, vers l'an 45-46, tout plein de l'ardeur que cette faveur divine avait mise en son âme. C'est alors que l'ange de Satan entra en scène, pour l'empêcher de se croire un surhomme ou un saint soustrait aux faiblesses humaines. Fixer avec quelques-uns la date de 49 ou 50, quand Paul dut s'arrêter en Galatie, ce serait choisir une époque trop tardive, où la coïncidence providentielle n'aurait plus été assez marquée; la maladie chez les Galates, au second voyage missionnaire, ne dut donc pas être la première grande attaque du mal. On comprend du reste que n'importe quel homme, fùt-il déjà très vertueux — surtout un jeune homme comme Saul était encore — eût à subir des tentations d'orgueil après un début aussi brillant que celui du premier voyage missionnaire (conversion du proconsul de Chypre, miracle d'Elymas, etc.). C'est dans ces circonstances que les deux évangélistes arrivèrent à Pergé de Pamphylic, ville située au bord d'un fleuve marécageux, et où la malaria sévissait. Ils voyageaient dans des conditions pénibles et fatigantes, et ce fut peut-être une des raisons du coup de tête de iVIarc [Act. xiii, 13) qui devait connaître le pays et ses embûches, vu qu'il semble avoir été pris pour servir d'auxiliaire matériel (f'îtr.pÉTTjç^ xiii, 5) et sans doute de guide. Ramsay a donc supposé que Paul ^Gtilit pour la première fois dans cette ville de Pergé une attaque violente do
SECONDE ÉPITRE AUX GOBINTlllENS. 21
paludisme. Elle ne dut pas être longue, puisque les apôtres purent continuer leux expédition difficile, mais Paul en fut surpris et en garda une impression profonde comme d'un avertissement de Dieu le laissant exposé, malgré la grandeur de sa mission, aux coups de Satan. Impression qui ne se renouvela et ne se confirma que trop par la suite.
Très volontiers nous admettrions une telle hypothèse. L'autorité de Ramsay en géographie et en climatologie des vieux pays anatoliens est une des plus grandes qui soient.
Ainsi Paul continua dès lors son apostolat sous la conduite toujours sentie du Christ et de l'Esprit, mais aussi, pour qu'il ressemblât mieux à Jésus crucifié, avec un compagnon invisible, comparé à un démon haineux, qui, par ses vexations d'ailleurs impuissantes à décourager l'Apôtre, jouait, comme dit s. Jérôme (Ep. ^xxix, 2), le rôle de cet esclave répétant au triomphateur romain : « Hominem te esse mémento ».
[Voir commentaires de Cornely, Schmiedel, Bachmann, Sickenberger, GutjAHR, Windisch, etc. — W. ZiEGLER, Tlieologîsche Abhandlungen, Band II, p. 127, 1804. — Max jKrenkel, Paulus der Apostel der Heiden 1869; Id. Zeitschrift fur wissenschaftliche Théologie, 1873, pp. 238-244; Id. Beitràge zur Aufhellang der Geschichte iind der Briefe des Apostels Paulus, IV. Der Dorn iin Fleisch, 1890, 2" éd. 1895. — Renan, Saint Paul. — A. Sabatieu, U Apôtre Paul. — Fouard, Saint Pierre. — Lewin, Life and Epistles of saint Paul; Fasti sacril — F. W. Farrar, The life and work of Saint Paul, vol. 1, Exe. X. — C. W. Emmet, ainsi que J.-B. Lightfoot, sur Gai. — Felten, Apostelgesckichte. — Th. Zahn, dans Einleibung, et sur Gai. 1905., — C. Clemen, Paulus, sein Lehen und Wirken, 1904. — Wrede, Paulus, 1905. — 0. Bins- WANGER, Die Epilepsie, 1899; Id. et Siemerling, Lehrbuch der Psychiatrie, 2" éd. 1907. — Preuschen, Paulus der Antichrist, ZNTW, 1901. — W. Herzog, 1898, dans « Allgemeine evangelisch-lutherische Kirchenzeitung » 6776 et « Mûnchener evangelisches Gemeindeblatt », n. 7. — W. A. Alexander, Saint PauVs Infirmity, dans « Expository Times », vol. X, 1904. — E. Lombard, Les extases et les souffrances de l'apôtre Paul, dans « Revue de Théologie et de philosophie », xxxvi, 1905. — W. M. Ramsay, The Church in the Roman Empire, pp. 63-ss.; Id. Saint Paul the traveller and the Roman citizen; là. The teaching of Paul in tertns of the présent day. Part III, xlix. — DiBELius, Die Geistenvelt un Glauhen des Paulus, 1909. — Wernle, Paulus der Heidenmissionar, 1905. — P. Wendland, Die hellenistich-rômische Kultur in ihren Beziehungen zu Judentum und Christentum, cfr l""" et 3® éd. — Ad. Seeligmûller, War Paulus Epilepliker'i 1910. — D"" Weber, dans « Theologische Literaturzeitung », 1911, n. 8. — Uhle-Wettler, Der Pfahl im Fleische und die Fausthiebe Satans bei Paulus, dans « Evangelische Kirchenzeitung », 1913, 9. — Marg. Knapp, Paul the deef, dans « Biblical World ») 47. — II. Fischer, Die Krankheit des Apostels Paulus, 1911. — H. T. Dâchsei-, Paulus, der Apontel Jesu Christi, 1914. — Harnaçk, dans « Texte und Untersuchungen », viii, 4. — Albert Schweitzek, Die Mystik des Apostels Paulus, p. 312, 19.'i0. — FiNDLAY, dans « Dictionary of the Bible », m, 700-ss. — Babinski^ Définition de l'hystérie, Société do neurologie, nov. 1900. — Bern- HEiM, Conception de l'hystérie, 1904; Id. Discussion sur Vhystérie, Soc. de
SECONDE lÎPITUE AUX COUINTHIEXS. XII, 7-9. 323
ncurol. 1910; — D.upré, Constitution émotive, Paris médical, 1911; Id., Pei^çersions instinctives, Congrès de Tunis, 1912. — Pierre Janet, Etat mental des hystériques, 1914. — Laignel-Lavastine, Baiibé et Delmas, La Pratique psychiatrique, 2'' éd., 1929; — Ziehen, art. Hystérie dans la « Realenzyklopiidie der gesamten Heilkunde », vn, 135-ss. et Binswanger, ibid,, iv, 547-ss. — Etc.]
E. — Ch. XII, 11-19, Paul explique pourquoi il a dû faire son apologie, et revient
SUR SON désintéressement.
ÏNTR. — // semble maintenant à Paul auoir dit tout ce qu'il fallait pour fermer la ôouc/te au,v intrus, et regagner entièrement le cœur de la communauté. Sa « gloire », c'est que so7i apostolat a été marqué tout entier au signe de la Croix. Il s'excuse d'avoir parlé ainsi de lui-même; mais la faute en est à ses indolents fidèles, et pas h lui. Comment n ont-ils pas fait d'eux-mêmes la comparaison qui s'imposait? (11-12).
Et voici que le ressaisit le souvenir des calomnies qui l'ont le plus cruellement blessé, celles que lui a values son désintéressement ; ses ennemis ont osé l'accuser à ce propos d'hypocrisie, et ils ont au moins réussi à faire croire à quelques-uns de ses amis que c'était chez lui un signe de méfiance ou de froideur. Paul est sur le point de reprendre son apologie (13-18).
Mais il se retient, jugeant en avoir assez dit, et affirme tendrement qu'il n'a parlé que pour le bien spirituel des Corinthiens, et non pour venger sa réputation (19).
Lisco, par souci de logique, aurait voulu changer de place cette péricope XII, 11- 15, avec VI, li-VII, 1, v. supra.
Ce. XII, 11. *réYOva àcppwv* b\}.tiç ]}.t '/;vaYy.aaaT£.
'Eyw Y^P wçeO^ov ù<p' ù]j.m *auvîaxaa6ar oùBèv -façi ûa-épriiyoï. twv ^uwspXtav ccTCOŒTcXwv , *d y.xi oùâév d^.i. 12. Ta [j,èv * G-fi\i.zl<x, xou àizoaTokoo y.aTeipYaorGv] èv 6{ji,Tv èv 'KàcTf ÛTCOi^ovY], *a'fi\).ziciç xe -/.al *'r£paaiv xai ouva[A£aiv. 13. Ti -^âp sœtcv
A. 11. -^i-^ova, parfait : la chose est faite; açppwv, cfr xi, 1, 16, 17, 21; — xaux^iiaEvoç (glose explicative) ajouté après a^p. dans L, P, al., syr. — auvfaTaaOat, la forme classique au lieu de l'habituel auviarav. — uTtspXfav àjioaxdXtov, cfr supra, xi, 5. — zi •/.a\ 0. e. est rattaché à tort par Chrys., suivi i^a^v Ho fmann, au verset suivant; sans doute Chrys. n'aura pas lu [ilv à 12 (Plummer).
B, 11. La défense de Paul a donc été présentée en règle. Il en considère l'ensemble, et s'en déclare honteux comme d'une déraison; se glorifier soi-même est déplacé, et se glorifier de ce qu'il tient, dans sa modestie, pour des faiblesses, est fou. Mais la communauté, à laquelle il s'adresse maintenant en face, l'a forcé à commettre cette « folie «, puisqu'elle semblait ne savoir rien répondre d'énergique aux perfides opposants; Paul a dû lui fournir quelque chose à dire, — pour son propre bien, pour qu'elle no se laisse plus séduire par ces gens, — comme il l'annonçait déjà v, 12 (v. ad /oc); maintenant ce ne sont plus des généralités, il a luxueusement passé aux détails.
S'ils s'étaient pourtant mieux rappelé tout ce qu'il a fait pour fonder leur église (cfr supra, x, 13-16), il n'aurait pas eu besoin, lui, de s'imposer cette corvée, dont il leur garde une espèce de rancune afTectueuse. Avec une litote pleine d'ironie, il déclare encore avoir conscience de n'être pas resté inférieur à leurs « surapôtres » ; car, s'il « n'est rien », eux ils sont moins que rien (Bachmann).
Certainement il ne peut englober, dans ce terme de comparaison, les prédicateurs autorisés, surtout les Douze, pêle-mêle avec les faux docteurs; certes il ne les aurait pas désignés indistinctement sous un même nom, et un nom sarcastiquo (voir comm, de xi, 5).
SliCONDE ÉPITHE AUX CORINTUIBNS, XII, 11-13. 325
- A. 13. jjiv isolé marquant l'emphase {lîoherison, Gramm. 1151), fortifie l'afïirmation ; oa cneore il y a une pensée sous-entendue : « Les signes ont bien {[jàv) été là; [mais vous no les avez pas assez estimés] » {Beher, Godet, Sickenb.) — Remarquer que cir\\i.zXa. n'a pas le môme sens que ar\<j.z[n\c, qui suit; dans le premier cas il veut dire « signes distinctifs », et dans le deuxième » signes prodigieux » ; négligence do style. — aï);x. et -cep, forment souvent couple, Mat. xxxiv, 24, Marc, Jean, Act., Rom., II Thcss., Ileb., 15 fois en tout (particulièrement dans les Aetes], dont 3 fois avec l'a'ljonclion de ouv.; -ripara n'apparaît seul dans le N. T. que dans une citation à^Act. ir, 19.
B. 12. Tous les signes d'authenticité qui accompagnent la mission du véritable apôtre de Jésus-Christ, Paul les a fournis dans sa mission de Corinthe : d'abord toute cette constance et cette patience qui se sont manifestées là comme ailleurs (u7:o[j.oviî), puis la pi'oduction active d'œuvres qui ne pouvaient venir que du Christ, CCS signes merveilleux (CTri,u.£ïa), qui consistent en prodiges, en miracles (tlpaxa), et en toutes les opérations où une puissance surnaturelle met sa marque (Sovaiiet;) ; tels les charismes réservés aux Apôtres, et les conversions extraordinaires, les guérisons de maladies, etc.
Les Actes ne parlent pas de « miracles » à Corinthe, et il dut y en avoir peu effectivement (voir notre comm. de I Cor., p. 17) ; mais il y en eut, le présent passage en est la preuve. Paul a parlé encore de ceux qu'il opérait, Rom. xv, 18-s. ; il
Ch. XII, 11. Me voilà bien devenu déraisonnable! C'est vous qui m'y avez contraint.
Moi j'aurais dû, en effet, être recommandé par vous; car en rien je ne suis resté en dessous des éminents surapôtres, quoique je ne sois rien. 12. Les signes, il est certain, [qui marquent] l'Apôtre ont été produits parmi vous, en endurance de toute espèce, et en signes et pi'odiges et œuvres de puissance. 13. Qu'y a-t-il, en effet, où vous ayez été désavan-
ne le fait d'ailleurs jamais qu'incidemment, note Plummer, comme de faits notoires et indiscutables, (Des auteurs de l'école hollandaise, Balj'on, Rovers, al., se sont chagrinés de lire cette affirmation, et voudraient la tenir pour enterpolée ; voir Windisc/i, ad loc).
— — — A. 13. Le verbe YjTTàaGat ne se retrouve dans le N. T. que II Pet. ii, 19-20; ici N*, B, D*, lisent 7iaawOr;Te, — à[jLapxtav (d'après xi, 7?) au lieu do àBtxi'av dans F, G, — -/.«-îvapx., même vulgarisme que x, 9, répété au v. 14. — XapicaaOat pour ■/.«pîaaoOe, erreur de Pap. 46.
B, 13. En comparant le sort qui leur a été fait à celui des autres églises, — de toutes, pensons-nous, fondées par Paul ou par d'autres, — les Corinthiens peuvent se dire que rien ne leur a été offert de moins qu'à elles. Si, pourtant! Paul n'a rien voulu recevoir d'eux, comme il avait accepté des Macédoniens, et comme les autres apôtres, dans leurs propres fondations, laissaient subvenir à leur entretien (v. I Cor.jix).
Paul dit cela avec une certaine brusqueiûe, employant encore cette curieuse métaphore de « narcose ». Il n'a pas usé de pareil procédé « pour sa part », « pour ce qui est de lui » (aÙTÔç êyoS). A qui donc se compare-t-il? Ce n'est certainement pas, vu ce que le mot paraît avoir d'insultant, aux apôtres qui usent du droit reconnu par l'Évangile, ni, contre Menzies, à Titus et à ses envoyés (v. infra, à 18). Evidemment c'est toujours aux intrus, dont il nous a dépeint les habitudes, astucieuses
*f(TTr,Gr/xe UTcsp xàç Xoncàç exuXYîauç, s! \i.ri oxt *aÙTOç âyw où *-/,a'CcVapy.V)cra 6[;.(i5v;
14. lâoù TpÎTOV *TOUxo £xoi[ji.a)ç è'^o) eXOsïv irpoç ûjaSç. Kaî où xaxavapxv^o'u)' cù ^àp ÇiQTw xà ù[Ac5v, àXXà ùf;-»?' où yàp o^eiVei xà xéxva xoîç y^"^^"^*^^^ OvjaaupiÇstv, àXX o[ Yo^^^ïÇ "^olç xéy.votç. 15. 'Evw §è '/j'Siaxa SaTuavi^ao) y.al àT-SaTCav/iO-fiaoïJ-ai ÛTrèp xwv ij;u)rô5v û[ji,à)v, eî *y.ai TCspicraoxspwç 6[xaç àYocTCÔv '^aaov àYa7U(0[;<ai.
ou violentes selon l'occurrence, au ch, xi, 3-4 et 20, Sa pensée saute des conditions où ont été d'autres églises à celles que les faux apôtres voudraient imposer à Corinthe.
« Tardonnez-moi cette ofTense-là », dit-il avec sarcasme — puisqu'on l'a fait passer pour une faute contre mes devoirs d'apôtre, et même un péché [supra, XI, 7). Comme il y revient! N'oublions pas cependant qu'il parle à présent à la masse de la communauté qui lui est dévouée, et on pourrait trouver qu'il la rudoie un peu. C'est que les intrigants, sans arriver à convaincre évidemment les bons et braves gens que Paul leur jetait de la poudre aux yeux avec son abnégation (cfr injra, 16), avaient réussi à en peiner quelques-uns au sujet de ce refus d'entretien, comme s'il semblait que leur père ne les aimât pas assez pour souffrir d'être leur obligé d'aucune façon (v. supra, xi, 11), Paul était très affecté qu'on pût le soupçonner de méfiance ou de froideur, et il parle encore cette fois comme un « amoureux jaloux » (cfr xi, 2).
■ A. 14. Tp, Touxo, ace, absolu; xou-o omis K, L, P, al. — êToi'fAtoç lybi, cfr Aci.
XXI, 13, I Pet. IV, 5.
TpÎTov toî5to doit certainement se joindre à èXOeiv, et non à ix. ^/.w (voir Exe. ii) ; ainsi Lietzmann, Pïummer, Lemonnyer, Toussaint, Menzies, Bachniann, Windisch, Sales, etc. Cela pour des raisons d'exégèse, car il n'y a pas de raison grammaticale décisive; mais il n'y en a point non plus pour l'autre liaison, et il serait faux de dire que xpiTov touto devrait être autrement plus rapproché de ÈXOeîv que de iTo([jLa)ç Eyto; dans les ylc^ xxi, 13, en effet, on a l'exemple d'un £Tot[j.toç lyw placé entre son prédicat, le verbe ctnoOavetv, et un complément de ce verbe uTièp xoî) 6vd[j.aToç ; de même ici, ET. "i. peut se trouver interposé entre des mots qui se tiennent : xphov xouxo [ ] èXCeTv (Plumn^er); l'accent (conire Belser) n'est pas sur lxoc[iwç'é., mais sur xpi'xov xouxo, V. infra, B.
B. 14. Paul annonce que, dans le troisième voyage qu'il se dispose à faire à Corinthe (v. supra, ix, 4 et x, 2), il ne se comportera pas avec moins de désintéressement que lors de son séjour de fondation et de la « visite intermédiaire », où il ne s'était pas laissé défrayer. Il en donne une très noble raison d'affection paternelle, à joindre à celles qu'il a indiquées dans I Cor. et dans le chap. x, 10-12; il est normal que des parents, quand ils le peuvent, dépensent de l'argent pour leurs enfants, plutôt que l'inverse. Jamais, note Plummer, fût-ce en Macédoine, il n'avait permis qu'on rassemblât des fonds pour lui assurer une sorte de traitement (voir comm. do X, 9). Et puis, ce n'est pas de leurs biens qu'il a besoin, c'est de leurs âmes. La chaleur de son attachement éclate ainsi toujours, même au milieu des reproches.
Pour Je problème du nombre de ses voyages, que font encore surgir les premiers mots du verset, nous avons déjà montré (Exe. II) que xin, 1 (v. infra), xpt'xov xoîJxo ep)(^opai Trpoç ujjiaç, est décisif, et enlève toute difficulté d'interprétation de la phrase : î8où xpîxov xouxo Ixoîfxwç l-/^(M èXOetv 7:pô? Gjiàç. Malgré les subtilités do Baur et de Heinrici, ou de Belser, Gutjahr, Sickenberger et autres encore, il faut affirmer qu'il s'agit bien de l'annonce d'un troisième voyage (supposant donc la réalité de la « visite intermédiaire »), et non d'une troisième préparation pour un voyage donné
tagés plus que le reste des églises, — à moins [que ce ne soit le fait] que moi, pour ma parf, je ne vous ai pas enjôlés? Faites-moi grâce pour cette ofiense-là.
14. Voici, c'est la troisième fois, que je me trouve prêt à, venir chez vous; et je ne vous enjôlerai pas! Car je ne cherche pas ce qui vous appartient, mais vous mêmes; car ce n'est pas le devoir des enfants de thésauriser pour les parents, mais celui des parents pour les enfants. 15. Pour moi, de très bon cœur je dépenserai, et je me dépenserai moi-même entièrement pour vos âmes... même si, plus je vous aime, moins je doive être aimé.
comme troisième par rapport à deux autres, dont l'un aurait été effectué, et l'autre
manqué. Ce ne serait pas une tournure naturelle que de mentionner en bloc des
préparatifs dont les uns auraient abouti ou devaient aboutir et dont certains, ceux
d'un second « projet », seraient au contraire demeurés inutiles (Plummer). Qu'est-ce
que cela pouvait faire au sujet que Paul traitait pour le moment? Il s'agissait des
charges que l'Apôtre ne voulait pas imposer à l'église; or « quelle charge », dit
Toussaint, « pouvait imposer à l'église un séjour de l'apôtre qui eût été simplement
projeté, et non exécuté? » Il nous semble que c'est le bon sens même et que cette
considération suffirait, même si nous n'en avions pas tant d'autres, et l'affirmation
de XIII, 1. Faire allusion ici à un projet manqué aurait été, pour plus d'une raison,
tout à fait hors de propos ( Wlndisch)»
' A. 15. La seconde phrase du verset offre des lectures divergentes, suivant
que xaf, et eî zat, sont omis ou non, et qu'on lit le participe kfantâv ou l'indicatif à-^aTzSi; voici la lecture des principaux ténioins :
1. eî xal TCspicTd. G[jLaç àyaniov ^<jaov àya-toixat (K<=^ E, K, L, P, vulg., syrr,, Chrys.^ la plupart).
(B, G, al.)
{1^*, A, 17, al., copt.).
(Pî6, D% d, e, g, Ambr^.).
La leçon 3 est celle qui a la préférence des critiques en général, et ils en font une question : « Si je vous aime davantage, en serai-je moins aimé? » {Tischendorf S" maj., al., Nestlé, Plummer, Lietzmann, Bachm,ann, Menzies, Belser, Sickenberger^ Windisc/i, H. D. Wendland, Merk, al.). Cependant le participe à^anuiv est particulièrement bien attesté, et -/af est reconnu possible par Godet, ainsi que Soden et Vogels qui le mettent entre crochets, tout en faisant encore de la phrase une interrogation. B. Weiss (celui-ci sans admettre zat) et Gutjalir (en l'admettant) retiennent ayaTzâiv, et joignent la phrase à celle qui précède : « je me dépenserai si {B. Weiss) ou même si {Gutjahr) vous aimant davantage, je suis moins aimé ». Avec l'un la li'oideur crainte du côté de ses fidèles serait la raison pour laquelle il se dépensera, «il le faut, jusqu'au bout, et avec l'autre il « se dépensera » toujours, et même au <îas où son affection redoublée ne trouverait qu'ingratitude. Cette dernière interprétation nous semble parfaitement convenir, et nous ne voyous pas que la forme iiiterrogative, qui fait de la phrase une parenthèse mal appelée par le contexte immédiat, augmente guère l'intensité de l'expression (cfr Plummer, al.). Nous sommes donc de l'opinion de Gutjahr, et croyons que Paul affirme sans condition son dévouement sans limite, que même une froideur croissante de ses fidèles (qu'il ne constate ni ne prédit, mais craint comme un pis-aller) ne saurait refroidir.
Et — 7C.
àyccTiLûv r) .
âyanéô 7) ,
ayancSv ri.
16. "Eo-TW M' k^iù oj y.aT£5ap?)c7a u[jmç, àXXà 6:vap/wv xavoupYoç» 86Xo) u[;,aç £Aa5ov. 17. My} xtva wv à-caTaX'/.a icpoç utJ-aç, Si' aàirou èTCXeovéy.-c'rjaa ûjj.Sç ; 18. IlapExaXsaa Titov, xal «TUVaicéaTsiXa tov àSeXçoV tj/r^xt eTuXeovéxxYjaev û[j,«ç TtToç ; où Tw a'Jxo) TCV£Û[j.aTi TteptETCaTV^o-af^-ev ; où toîç aù-otç t^^veaiV,
19. IlaXai ooxeTxe oTt ûy-îv à-oXoyouj^.sOa. KaTsvav-c 0£OÏÏ èv Xpicriw XaXou[X£v' TIC 3È Tcavra, àya'ïîvjTOt, ÛTcèp t^ç 6[J.wv olxcoo^/ï;?.
Pour ^dCTov, on lit aussi rJTxov et k'Xat-cov. — D*, E, [Anibv^] ont xal èy.BaiïavifÎGw après oaTzavrfcja). — èxSajïav. est plus fort que 8a;:av.
B. 15. Pour ses enfants spirituels, Paul fera même plus que ne font les pères selon la nature. Il leur a demande de l'ai'gent pour la collecte de Jérusalem; mais pour ses besoins, loin de leur en prendre, il aimerait mieux leur en donner; et, — ce qui est moins conditionnel, — c'est toute son activité, toute son âme qu'il leur donnera; dans toute espèce de cas ils peuvent y compter, môme s'il devait trouver chez eux le contraire d'un retour d'affection (1).
11 ne dit nullement qu'il s'attende à cela; mais il avait eu de tristes expériences, qui lui inspirent cette supposition mélancolique. Même alors, il ne se dépenserait pas avec moins de zèle pour ceux qu'il a faits chrétiens".
Ce n'est pas tout à fait une plainte, — car il espère bien voir les choses tourner autrement, — mais le ton nous rappelle la plainte trop fondée, pour le passé et le présent, qu'il adressait à la communauté, au beau milieu des éloges de la Première partie, dans la touchante prière du ch. vi, 11 -ss. (v. ad loc.J. Notre passage, plus bref, n'est pas moiiis émouvant, et nous montre bien que les dispositions foncières de l'Apôtre, en ces pages polémiques et parfois comminatoires, sont bien les mômes que dans les premiers chapitres (v. Exe. xiv).
— ^ A-B. 16. navoupyo?, hap. leg. dans le N. T., cfr Tîavoupyt'a de iv, 2, xi, 3.
L'amer souvenir qui revient, et fait passer l'Apôtre de la tendresse mélancolique à l'indignation ! — non point conti*e la masse des fidèles, mais contre ses calomniateurs systématiques. Ce n'est pas seulement de hauteur ou de froideur que ces gens l'accusent, mais, quand ils trouvent des oreilles complices, c'est de malhonnêteté et de fourberie, — évidemment à propos de la collecte, comme la suite le montre, et comme nous pouvions le présager déjà d'après viu, 20-21 (v. ad loc).
^— — A, 17. ]^-f[ Tiva..,. 8t' aÙTou (ces deux derniers mots omis dans F, G, et vulg. qui rend la phrase coulante), anacoluthe qui nous révèle toute l'émotion de la dictée; Paul y oublie la construction qu'il avait commencée [Plummer). Remarquer le parfait ^TïéaxaXxa, v. infra, B. — Pour le sens de nXeovr/cxerv (qui, en dehors de cette épître ne se retrouve que I Tliess. iv, 6, dans le N. T.), cfr supra, ii, 11 (Satan) et VII, 2.
A. 18. uapsx.aXeaa aoriste, contraste avec ànicixotly.a (v. à B) ; — l'psGtv au moral, comme ailleurs dans le N. T., cfr Rom. iv, 12, et I Pet. ii, 21.
B. 17-18. Ces bruits injurieux sont parvenus, nous ne savons par quel intermédiaire, aux oreilles do Paul, et l'Apôtre, en s'interrogeant sur les causes qui auraient pu y donner prétexte, n'en découvre qu'une : la levée de la collecte pour les pauvres de Jérusalem; des ennemis chuchotent qu'il pourrait bien s'en approprier une partie. Paul avait déjà eu lieu de soupçonner au moins quelque chose de ces
(1) Paul ne veut pas dire — contre d'anciens auteurs — qu'il les aime plus que les autres églises et qu'il est moins aimé d'eux que d'elles ; Tteptao-oTÉpw; et rjaao^ ne sont à interpréter que par leur opposition réciproque, au sens absolu, comme s'il y avait ôffw uep., toctoutw f,<yG. (Gutjahr),
SECONDE ÉPITRE AUX COUINïHIENS, XII, lG-19. 329
16. Mais soit! moi, je ue vous ai pas trop chargés, seulement, astucieux comme je suis, je vous ai pris par ruse. 17. Aucun de ceux que j'ai envoyés vers vous, est-ce par lui que je vous ai exploités? 18. J'ai engagé Titus [au voyage], et avec lui j'ai envoyé le frère; est-ce que en rieu Titus vous a exploités? n'est-ce pas dans le môme esprit que nous avons marché? ni sur les mêmes traces?
19. Voilà [assez] longtemps qu'il vous semble que nous vous faisons notre apologie. C'est face à Dieu, dans le Christ, que nous parlons; et tout cela, très aimés, en vue de votre édification.
insinuations infâmes quand il composait le chapitre vin; il est possible que, depuis lors, ce soupçon se soit confirme (v. Exe. xvii).
Gomme lui-même ne s'est pas occupé de lever ces contributions à Corinthe, n'y ùtant retourné, depuis qu'elles étaient décidées en principe (v. I Cor. xvi), que pour la courte « visite intermédiaire » où il s'était occupé d'autre chose (v. Exe. ii), il rclléchit que la calomnie n'a pu prendre consistance qu'à propos de la nouvelle mission qu'il a confiée à Titus (supra, vin). Il ne parle pas de celle qu'avait reçue auparavant Timothée, et qui ni ne visait spécialement cet objet (ayant été donnée avant la réception de la lettre de Corinthe), ni du reste, peut-être, n'avait été accomplie.
Il ne parle donc que de l'envoi de Tite, et du « frère ». Ce second personnage ne peut être que celui dont il a été question au chapitre viii, v. 22; celui-là représentait Paul plus spécialement que l'autre qui a été mentionné au v. 18, et qui était le délégué général des églises, plutôt que de l'Apôti-e ; Paul pouvait donc être tenu pour responsable des agissements du second « frère » plutôt que du premier, par les malveillants qui auraient voulu les compromettre tous, mais Paul spécialement.
Nous avons relevé (supra, A) l'emploi du parfait (JTcsataXxa; ce temps nous laisse libres de supposer que la mission des trois à Corinthe n'est pas encore achevée (cfr Windisch, Exe. xvu) ; et les aoristes (Tîxps/iâXsaa, ovx-laTstXa) ne peuvent être des « aoristes épistolaires » (contre Menzies, par exemple, qui traduit : c I am asking Titus »), puisque d'autres les encadrent (è7:X£ov£x-cir]aa, iTîXsové/.TYjaev, 7C£pi£7:a-i:7]CTa(i£v) désignant évidemment le passé, et qu'il n'existe pas d'autre mission plus reculée de Tite à laquelle on puisse les rapporter avec vraisemblance.
Ainsi, selon notre opinion, des murmures souverainement blessants, peut-être contenus jusque-là, avaient éclaté parmi les ennemis de Paul à l'occasion de la mission des trois délégués, laquelle était encore en cours ; Paul l'avait appris en Macédoine, dans le temps où il dictait sa lettre. Les théories contraires à cette reconstitution des faits que nous proposons seront examinées dans le prochain Excursus. Le problème a une grande importance pour la critique tant historique que littéraire do la Seconde aux Corinthiens (voir Exe. xvii).
Paul ne se donne pas la peine de réfuter de pareilles calomnies; il lui paraît aussi absui'de et aussi méchant de soupçonner la probité de ses envoyés que la sienne |)i'opre. S'il ne parle que de Titus, c'est qu'il était le principal des deux et que les Corinthiens avaient déjà appris à le connaître et à l'estimer lors de sa première mission.
Et puis, il a hâte de clore cette parenthèse si pénible, celte sortie amère qui lui a pour ainsi dire échappé, quand sa « défense » était déjà close. Si celte abomination doit être éclaircie davantage, elle le sera avec les autres délits punissables, dans l'enquête qui va être annoncée au ch. xiii. Paul, comme il l'avait fait à propos du délit ancien des chap. ii et vu, ne veut plus trop insister à l'avance sur ce qui vise
directement sa personne, l'ayant assez fait, à ce qu'il estime, dans sa magnifique apologie générale.
■ I A. 19. TïàXiv au lieu de -âXat dans H^, D et E (mais non d, e), K, L, P, g,
syrr. et copt.; rAXai {vulg. olim) signifie ici « depuis quelque temps », « depuis assez longtemps ». — P*" écrit ou devant 7:aXat. — -/.aTevt&Tîiov pour xaxévavct (cfr ii, 17; Rom. IV, 17), dans D, B, K, L, P.
B. 19. Brusquement alors, pour ne pas se laisser aller à une polémique indigne de lui contre des vipères, Paul met le point final à sa défense. Il le fait avec un certain ton de défi, car ses dernières réflexions l'ont vivement agité. Mais il compense celte vivacité par le terme afl'ectueux de àya7:r)Tot', « bien aimés » (qui n'apparaît qu'ici dans les « quatre chapitres » et une fois seulement dans les autres, VII, 1); cette tendresse montre assez à la communauté que l'indignation causée par la dernière calomnie ne la visait pas, Paul ne pouvant supposer qu'elle y ait ajouté foi.
II ne veut cependant pas laisser croire à ses lecteurs qu'il avait besoin pour luimême de faire son « apologie » devant eux (le verbe à^oX. n'est écrit qu'ici, et le substantif anokoyia, au ch. vu, 11, se rapportait aux excuses des Corinthiens; cfr pourtant I Cor. ix, 3, v. notre comm.). Paul n'entendait pas se tenir devant ses fidèles en attitude d'accusé, car ils ne sont pas ses juges (cfr I Cor. iv, 3). Tout ce qu'il a dit de lui-même n'était destiné qu'à réveiller leurs sentiments endormis, et à les prémunir contre les séducteurs. C'est leur bien, uniquement leur bien à eux, qu'il a visé, et il a parlé dans l'esprit du Christ, sous le regard de Dieu, seulement pour remplir son devoir d'apôtre (cfr. ii, 17).
Celte phrase est bien la conclusion de ce que nous appelons « l'apologie de Paul », et nous dit sous quel jour il faut la considérer tout entière. Il va aussitôt passer à un sujet connexe, mais difl'érent, au programme de cette visite de réforme annoncée au ch. x, et dont sa défense contre ses ennemis doit préparer le succès.