L'argumentation
Le même problème se pose toujours. Paul a-t-il argumenté à la manière des rabbins, comme on disait communément il y a quelques années, ou s'est-il inspiré du genre de la prédication morale adopté par la philosophie populaire de son temps ?
L'influence grecque est incontestable et a été récemment mise en lumière par M. Bultmann qui a rapproché le style de la prédication paulinienne de la diatribe cynico-stoïcienne (2). Il fallait tout d'abord se faire une idée de la diatribe que certains savants semblent regarder comme synonyme de prédication morale populaire (3). En réalité, on a dit les Siaxpiêat de Bien et d'Epictète, c'est-à-dire qu'une diatribe était un ouvrage tenant le milieu entre le traité et le dialogue, que l'on a coutume de traduire en français « Entretien ». Les origines de ce genre remontent au dialogue socratique et tiennent au fond le plus intime de l'esprit grec, raisonnant et disputeur. Socrate avait la prétention de ne point imposer la vérité, mais de la faire sortir de l'esprit de son interlocuteur, débarrassé par le dialogue de la confusion de ses concepts, amené à reconnaître les contradictions de sa pensée, ou l'inconséquence de sa conduite. JMais outre les personnages qui prenaient part au dialogue, il lui arrivait, quand son adversaire se rangeait à son côté, de suggérer un interlocuteur fictif moins facile à satisfaire et qui leur faisait des objections (4).
(1) Par exemple xv, 1-3 et môme xv, 1-13.
(2) Der Slil der PaiiUnischen Predigl und die kynisch-stoische Diatribe, von Lie. Rucl. Bultmann, GôtLingen, 1910.
(3) Sur la dialribè, cf. Wendland, Die hellenislisch-rôinische KiiUuv in ihven lieziekungen zii Judentiim und Cliristentum, p. 41 ss.; Nouden, Die anlike Ktinslpi'osa, p. 129 ss.
(4) Par exemple ëpoivx'àv ri(xôcç, Protag. 352 E (cité par Norden).
LIV INTRODUCTION
Cet artifice survécut au dialogue, lorsque la discussion des questions morales sortit du cercle des brillantes intelligences que Socrate abordait librement sur la place publique, mais qui était V agora d'Athènes. On vit se répandre après lui le zèle de prêcher la vérité morale. Quelques-uns de ces prédicateurs, les cyniques par exemple, très absolus dans leurs convictions, très tranchants dans leurs affirmations, ne consentirent pas sans doute à discuter avec le public. Mais d'autres s'efforcèrent de le convaincre, et ne pouvant disputer avec la foule qui les écoutait, mirent en scène l'interlocuteur fictif qui représentait ses passions et ses préjugés. Bion de Borysthène, au commencement du m® siècle av. J.-C, fut un des initiateurs de ce genre. Malheureusement ses 5iatpi6a( n'existent plus, et les six petits traités de Télés (1) qui s'inspirent de lui ne représentent guère ces traits mordants et cette verve hardie dont parle Horace : Bioneis sermonibus et sale nigro (2).
Bion mêlait, dit-on, les théories cyniques à des aphorismes de l'école la plus opposée, la philosophie cyrénaïque du plaisir. La prédication populaire ne comportait guère en effet l'adhésion exclusive à une école particulière de philosophie. La diatribe était donc un genre littéraire qui pouvait servir à la diffusion de toutes les doctrines. En fait les prédicateurs étaient plus ou moins attachés — même Horace — à un certain idéal de vie morale qui relevait plutôt du stoïcisme. Et la diatribe n'était pas non plus le privilège de la prédication populaire. Tous ceux qui prétendaient morigéner le public, même par écrit, pouvaient en faire usage. Prompte à l'attaque, excellant à mettre en relief les vices et les défauts, elle pénétrait naturellement dans la satire. Horace, Perse et Juvénal en offrent des modèles accomplis. Tantôt elle blâmait sévèrement et atteignait le pathétique; tantôt elle raillait et châtiait les travers par le ridicule ((jTCouSaioYÉXoiov) . Mais ce dernier trait ne lui était pas essentiel. Il est étranger à Musonius et à Sénèque. Elle pouvait figurer dans des lettres très soignées, adressées à un seul ami, comme dans les discours très travaillés de Dion de Pruse. En un mot, un seul élément lui est essentiel, c'est la discussion mêlée à l'exposition des vérités morales. Dans Sénèque, cette discussion e&t presque uniquement un artifice de style (3). Pour Épictète elle est au
(1) Teletis reliquiae, éd. Hense, Tûbingen, 1909,
(2) Ep., II, II, 60.
(3) Sénèque a même réprouvé expressément le mode d'interrogation socratique : ego non redigo ista ad legem dialecticam et ad illos ai'tificii veternosissimi nodos : lotumgenus istuc exlnrbandum iadico, qiio circumscribi se, qui interrogaiur, existimat et ad confessionem perductiis aliad respondet, aliud palat. An contraire, ÉpicUte, tout en reconnaissant qu'il n'était pas toujours opportun de son temps d'aborder les gens avec la liberté de Socrale, prétendait bien se servir de son procédé (Diss. II, 12,