‹ Saint Paul [microform] (volume 2)Chapitre 22 sur 110 · SS · texte numérisé non relu

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INTHODUCTION. LV

contraire le principal, néanmoins elle a encore quelque chose de factice, Cela ne vient pas seulement de ce qu'Epictète est au fond très dogmatique. Socrate n'était, pas moins fermesur la valeur absolue de l'idée do iustice et sur la nécessité d'arriver à la vérité, mais il livrait tout à la discussion avec des antagonistes convaincus. Les interlocuteurs d'Epictète plaident d'office et on dirait qu'ils savent leur cause perdue d'avance; nous sommes loin de l'emportement d'un Thrasymaque ou d'un Calliclès, du dépit de Protagoras ou de Gorgias. Néanmoins Épictète est de bonne foi quand il essaie de convaincre ses disciples par cette apparence de discussion, et c'est à leur raison qu'il fait appel, c'est leur aveu qu'il sollicite et qu'il obtient.

Ainsi la diatribe nous apparaît comme un compromis, un compromis littéraire entre le traité et le dialogue, parcequ'elle est un compromis entre l'esprit dogmatique des cyniques et des stoïciens et l'esprit raisonneur si profondément enraciné chez les Grecs. On trouve les traces de ce double esprit soit dans la manière d'argumenter, soit dans les argU" ments eux-mêmes.

Le prédicateur qui introduit dans son exposé le dialogue veut pour ainsi dire contraindre son auditeur à discuter avec lui. C'est dire qu'il tient à se maintenir dans le contact le plus étroit avec son public. Aussi s'adressera-t-il à lui, soit au pluriel, soit même de préférence au singulier, parce que la discussion n'est possible qu'avec une seule personne. 11 interroge volontiers, répondant même à une objection par une interror gation. Son style ne doit pas être périodique, mais coupé, procédant par petites phrases qui facilitent l'opposition entre ce qu'il faut faire et ne pas faire; tout lui est antithèse. Volontiers il fera entrer en scène un personnage, ou il fera une personne d'un vice ou d'une vertu. Cette personne adressera à son tour la parole au public. Tels sont les éléments qui constituent, mêlés à une exposition plus didactique, le genre littéraire de la diatribe (1).

Son argumentation se ressentira aussi du double esprit qui l'anime. Socrate ne faisant appel qu'à la raison ne pouvait songer à alléguer des autorités : Homère lui-même ne trouvait pas grâce à ses yeux. Et quels exemples de vie morale aurait-il produits, en posant les fondements d'une morale rationnelle? Mais déjà Platon recourut à l'autorité de traditions anciennes. Les cyniques s'étaient habitués à citer Hercule comme le modèle des vertus. Caton était pour les stoïciens le type du sage qui sait sauvegarder sa liberté. La prédication se proposant la conversion individuelle s'accommodait bien de ces exemples. Elle était moins à son aise avec les aphorismes des poètes qui ne s'imposaient pas comme une autorité irréfragable. Cependant on citait volontiers Homère,

(Ij Exemples bien choisis dans Bultmann, op. cit.

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et Euripide, le poète philosophe, soit pour orner le discours, soit pour confirmer l'enseignement, plutôt que pour lui donner une base solide.

Mais une grande part, la plus grande, restait à la discussion, surtout chez ceux qui représentent le mieux le genre, comme Epictète. Les raisonnements, s'adressant à un public ordinaire, n'ont rien des raffinements de la dialectique. On se servait d'analogies et de comi.araisons tirées de la nature, la grande maîtresse du Portique, ou du ))on sens qui en est l'expression. Cependant les exemples ne sont pas traités en paraboles. La Fable fut un des instruments de l'enseignement moral, mais c'était un genre à part. A côté de l'analogie se plaçait la manière la plus simple de tirer une conséquence, l'argument a fortiori, soit a minori ad maius, soit a maiori ad minus.

Saint Paul prédicateur d'une foi et d'une morale religieuses devait naturellement se rencontrer avec ces prédicateurs de morale qui pratiquent la diatrihè. Il est trop étranger à toute recherche littéraire pour les avoir imités systématiquement. Toute la question est donc de savoir s'il était assez imbu de culture grecque pour mettre certaines formes de la diatribe au service de son enseignement, et il semble que la réponse doive être affirmative.

L'esprit de l'enseignement n'est assurément pas le même. Paul ne songe pas un seul instant à convertir ses correspondants à la vérité par une discussion rationnelle. Eux et lui obéissent à la même autorité de l'Écriture qui est celle de Dieu, eux et lui suivent les mêmes principes de foi chrétienne. Aussi rappelle-t-il expressément qu'ils sont d'accord sur le fond, et qu'il n'a fait que leur remettre en mémoire ce qu'ils savaient déjà (xv, 15). Ce n'est pas là une simple précaution oratoire; Paul a pleijiement conscience de partager la même foi que les Romains (i, 12). Cependant il est incontestable qu'il entend les instruire et les exhorter. Mais alors il agit comme apôtre, en vertu d'une mission (xv, 15). C'est à l'autorité qu'il fait appel, non, comme le suggère M. Bultmann, à son expérience et à son intuition (1). Il ne peut donc être question entre lui et les Romains d'une discussion réelle conduite par lui à ses risques et périls, ni même d'une discussion académique où les fidèles figureraient comme objectants. Il eût pu songer à faire jouer ce rôle aux Juifs, mais le procédé lui-même a l'air de supposer que les questions pourraient être résolues de façons différentes. Le principe d'autorité qui est celui de l'enseignement chrétien s'accommode assez mal de ces pratiques. On avait essayé vers la fin du XIX® siècle des conférences dialoguées entre le prédicateur et un interlocuteur bénévole; elles ont eu peu de succès.

Donc Paul expose la vérité, et se sert du raisonnement, mais il ne

(1) 0/?. cit„ p. 68,

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discute avec personne. Il en résulte qu'on ne trouve pas dans ses lettres un dialogue proprement dit.

Tout ce qui reste chez lui de ce procédé essentiel de la diatribe, c'est l'objection prêtée à un auditeur fictif. Il y en a deux dans l'Épître aux Romains : Ipeti; oOv (ix, 19; xi, 19). La première est aussitôt brisée par une interrogation — tout à fait dans le genre de la diatribe, — qui met l'interlocuteur à la raison. La seconde n'est accueillie qu'avec ironie. Dans aucun des deux cas Paul ne daigne engager une discussion sérieuse. Ailleurs l'objection est dissimulée sous la forme d'une double question (m, 1. 3), mais ce n'est qu'une amorce de dialogue; la seconde question, quoique si voisine de la première, n'est pas une instance; elle amène un développement nouveau. Le dialogue est si peu dans l'esprit de l'apôtre qu'au lieu de mettre ces difficultés dans la bouche d'un étranger, il se les pose, en union avec la communauté : « Que dirons-nous donc?» xi o5v Ipoû'ixev; (m, 5; iv, 1; vi, 1; vu, 7; viii, 31; IX, 14. 30). Encore dans deux de ces cas l'interrogation n'est guère qu'une manière d'amener la conclusion (a'iii. 31; ix, 30). Le plus souvent l'objection essaie de tirer une conséquence fausse de la doctrine; c'est une absurdité promptément rejetée par un (xri -{i-jono (m, 3; vi, 1; vil, 7; IX, 14). Dans le cas d'Abraham (iv, 1), il y a une réelle difficulté, mais que personne ne prend à son compte. L'adversaire est à l'horizon, comme lorsque Paul dit : àXXèt. Xe'yw (x, 18. 19) « mais je prétends », ou XÉyw oCv (xi, 1) « je le demande donc » ; mais cet adversaire n'entre pas en lice directement. Pourtant Paul l'interpelle : w avôpwTïe (ii, 1. 3 ; IX, 20). Ou bien il le prend à partie, soit le faible qui juge le fort (xiv, 4), soit le fort qui n'a pas compassion du faible (xv, 20. 22). Même tutoiement pour celui qui veut ne pas craindre la puissance (xiii, 3). Il est vrai que dans un autre cas le tutoiement est emprunté aux Proverbes (Rom. xii, 20). On serait donc tenté de croire que tout le procédé est sémitique. Mais il est aisé de distinguer des nuances. Le tutoiement est fréquent dans les livres sapientiaux. Le sage parle à son fils et lui donne directement ses préceptes. Mais il n'y a pas là trace de discussion. Tout autre est l'allure des autres interpellations de Paul, où nous reconnaissons la tradition de la diatribe. Car dans tous ces cas, il y a comme un fond de désaccord. Ceux que Paul tutoie ont besoin d'être corrigés d'idées fausses. Ils représentent l'interlo- '^uteur fictif. Quand il parle aux fidèles au pluriel, c'est qu'il est d'accord ;ivec eux, o&x oiSare (vi, 16), ^ oOx oiSare (xi, 2), ■?) aYvosus (vi, 3; VII, 1), iui rappellent les formules où;(^ ôpôZç, om olSaç, (xyvoeîç, mais avec cette mance que les Romains sont censés vraiment être au courant de ce 'iue l'Apôtre leur rappelle, le pluriel étant moins dirigé à la cantonade que le singulier des Grecs.

Néanmoins ces interrogations, auxquelles il faudrait en joindre beau-

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coup d'autres, sont bien dans l'esprit de la prédication populaire cynicostoïcienne.

On peut en dire autant du goût de l'antithèse. Le stoïcisme n'eût pas dû être enclin à l'antithèse. Du moins sa doctrine moniste ne l'y inclinait pas. Mais l'antithèse prenait sa revanche dans le domaine moral où lo vice et la vertu, la liberté et l'esclavage, le sage et l'homme du commuii appartenaient à des catégories si tranchées. Mais combien Paul devait-ii sentir plus vivement ces oppositions qui, dans sa doctrine, s'étendaient à toute la métaphysique et à la vie religieuse : Dieu et le monde, la créature et l'homme, la chair et l'esprit,, la justice qu'on prétendait acquérir par les œuvres, et celle qui était donnée à la foi! Cette antithèse radicale dans les idées devait s'exprimer dans les mots, et si les antithèses sont fréquentes dans son style, on ne peut guère les attribuer à des influences littéraires. Encore faut-il constater la ressemblance des deux manières. M. Bultmann a. noté finement ce qu'il nomme le renversement des valeurs. Le converti au stoïcisme devenait libre d'esclave qu'il était, heureux et non plus malheureux, vraiment puissant, vraiment roi. Paul a connu une semblable transformation, et beaucoup plus profonde, dans l'intervention divine qui a remplacé le régime de la Loi par celui de la grâce,' source d'oppositions que le judaïsme ne pourrait suggérer. Mais nous touchons ici au domaine des idées. Revenons aux procédés littéraires de la diatribe.

Elle aimait les personnifications. L'Epître aux Romains en contient une, celle de la justice de la foi qui prend elle-même la parole (x, 6). La diatribe multipliait les exemples. Paul a cité celui d'Abraham, véritable modèle de la foi des chrétiens (iv, 12), et Jésus lui-même (Rom. XV, 3-8).

Beaucoup plus volontiers il recourt aux citations, et du moins dans l'Épître aux Romains, il ne cite que l'Ecriture. C'est pour lui une autorité décisive, l'autorité même de Dieu, si bien qu'il n'y a aucune proportion entre sa manière de citer et celle que nous avons constatée dans la diatribe. On a pu relever une analogie purement extérieure entre sa manière de citer et les renvois aux lois et aux contrats profanes (1) : il n'en est pas moins vrai que Paul citant l'Écriture, c'est l'Israélite croyant qui allègue la parole de Dieu d'après les règles des bonnes écoles Israélites, en même temps que l'apôtre de Jésus-Christ qui y voit la figure des temps nouveaux. Peut-être cependant Paul a-t-il emprunté à l'esprit grec une manière plus libre de reproduire les textes. Les rabbins tiraient des textes ce qu'ils voulaient, mais ils jvaient soin de les reproduire littéralement, sans y rien changer. Paul

(1) xaôwç ysypauTai, Deissmann, Bibelstndien, p. 108 ss., et Neue Bibelstiidien, p. 77 et s.

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procédait moins librement quant à l'esprit, mais pluS librement quant à la lettre, et l'on sait maintenant que c'était parfois le procédé de la diatribe. M. Gerhard a montré qu'on ne se faisait pas scrupule d'introduire quelques petits changements ou de bloquer les textes à la manière d'un centon. Parfois même on changeait le sens du texte pour l'accommoder aux doctrines qu'on voulait prouver (1). Dans ces proportions, c'était un grave abus (2). Mais si la pensée demeurait la même, il n'y avait pas, pensait-on, grand mal à condenser deux vers en un, comme dans un exemple de Télés découvert par M. Gerhard (3). Sans doute faut-il tenir compte dans la diatribe — et aussi dans saint Paul — des imperfections de citations faites de mémoire.

Il reste cependant dans Paul une part à l'argumentation rationnelle pour amener ses lecteurs des principes de la foi à des conclusions théologiques ou à la pratique. Lui aussi a largement pratiqué les analogies tirées du monde extérieur. Mais on voit, précisément dans l'Épître aux Romains, à propos de la célèbre comparaison de l'olivier sauvage (xi, 17 ss.), qu'il ne s'attache pas à suivre de très près la nature. Très différent en cela de l'Evangile, il ne dessine pas de tableaux qui font voir les choses. Il se rapproche de la diatribe et s'éloigne de l'usage rabbinique en négligeant le secours des paraboles.

En revanche, Delitzsch a prétendu qu'il emploie comme les rabbins l'argument a minori ad maius, selon la première de leurs règles exëgétiques qal wahomer ("iDm Sp). Assurément, Paul a pu apprendre à l'école de Gamaliel ces règles que Hillel aurait, dit-on, formulées. Mais il y a lieu de distinguer entre certaines de ces règles, exclusivement propres au rabbinisme, et la première, celle dont nous parlons, qui n'est que le plus usité des arguments de bon sens. Or Paul en fait le plus large usage, et cependant — du moins dans l'Épître aux Romains — ce n'est pas à propos de l'exégèse de l'Ecriture. Cet argument procède aussi bien a maiori ad minus que a minori ad maius. On le trouve fréquemment dans Epictète, spécialement sous la forme a minori ad maius (4). .

(1) Abus qu'on ne saurait reprocher à saint Paul, car s'il s'écarte du sens liltéi'al, c'est à cause de la valeur figurative de l'Écriture.

(2) C'est du moins ce qu'on lit aujourd'liui dans Philodème à propos de Gléanlhe et de Ghrysippe citant Euripide, dans Gerhard, Pholnix von Kolophon, p. 2i!2.

(3) Tiiéognis avait écrit :

noX^w TOt TrXéova; Xt(Ao\i xépoç w),£aev r,Sv) avSpaç, oaot (AOipriç Trktov ë^eiv êOeXov,

distique réduit à un hexamètre dans Télés (éd. Hense, p. 45, 6) :

7ro>J(p TOt tiXecouç Xt(J.oO xépoç ôXecrev àvSpaç,

sans parler du changement de Tt).Éovaç en 7t>>e(oui; (Gerhard, l. c, p. 258).

(4) Diss. I, 14, 10, ce qui est vrai du soleil doit être encore plus certain de

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Dans saint Paul, nous trouvons a maioriad minus : v, 9 ttoXXw fAaXXov^ le plus difFicile est fait, le reste suivra; viii, 32 irwi; ouyi, Dieu a donné son fils unique, que ne donnera-t-il pas? xi, 24 uo'ao) jjlSXXov, si le plus difficile a réussi, la greffe sur un sauvageon, combien plus la greffe naturelle. Et aussi a minori ad mains : v, 15 7to).Xài fiSEXXov, conséquences du péché, efficacité de la grâce; v, 17 -noXhoi ^allov, mort par la faute d'un seul, vie par la grâce du Christ; xi, 12 ttoum (jiaXXov, si telle est la suite de la chute, quelle sera la suite de la plénitude; et de même XI, 15.

On ne saurait vraiment voir dans ces raisonnements l'empreinte de l'esprit rabbinique, et l'ensemble des rapprochements est tel que l'on conclura à la fois que TEpître aux Romains a conservé quelque chose du ton de la prédication et que cette prédication employait, dans l'intérêt du christianisme, des méthodes couramment usitées dans le monde grec au service de la philosophie morale populaire. Paul ne fut pas seulement un Israélite qui avait appris à parler un grec intelligible pour les besoins ordinaires de la vie. 11 parlait le grec des gens cultivés, écrivait comme eux, exposait et argumentait comme ils le faisaient alors, mais — ce qui était une nouveauté — sans aucune prétention littéraire, et sans faire une grande place à la discussion. Les lieux communs de la morale antique ne pouvaient guère être présentés au public que renouvelés par des artifices de style ; Paul en était dispensé par l'ardeur victorieuse de sa foi.

celui qui a fait le soleil; II, 8, 18 s., l'œuvre de Phidias et l'œuvre de Dieu; II, 16, 10, une maison ou une ville et le monde.

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