AUTHENTICITÉ ET INTEGRITE
Nous avons jusqu'à présent traité la lettre aux Romains comme ayant été écrite par l'apôtre Paul, dont les Actes des Apôtres racontent la conversion et l'apostolat. C'est ce qu'affirme l'Épître elle-même, et son témoignage a été accepté comme authentique par toute l'antiquité. On a cru reconnaître des traces de l'existence de l'Épître dans la P^ épître de s. Pierre qui se serait inspiré de sa doctrine; dans l'épître de s. Jacques qui aurait exposé une manière différente de comprendre le cas d'Abraham; enfin la doxologie (xvi, 25-27) est assez semblable à celle de s. Jude, 24. 25. Il n'est pas douteux qu'on rencontre des réminiscences de l'Épître dans les lettres de s. Clément Romain, de s. Ignace et de s. Polycarpe. Marcion le premier l'a attribuée expressément à Paul, et cette authenticité, que personne n'avait jamais contestée durant des siècles, est encore aujourd'hui reconnue par la presque unanimité des critiques.
Elle fut attaquée cependant, et très violemment, dans la seconde moitié du xix* siècle, en Allemagne et en Hollande (1).
Baur avait mis au-dessus de toute contestation l'authenticité des quatre grandes épîtres, Romains, I et II Corinthiens, Galates. L'école des exégètes libéraux protestants qui se réclamaient plus ou moins de lui poussa plus avant la négation relativement à d'autres épîtres, mais respecta celles-là.
Des doutes furent soulevés par Bruno Baueren 1850 (2). Il fallait s'y attendre. Puisque Baur avait admis ou rejeté des épîtres sans tenir compte de la tradition, il était inévitable que la même méthode fût appliquée avec moins d'égards.
Les Tubingiens ne tinrent d'abord pas compte de ce qui passa pour une boutade excessive. Ils furent émus par les travaux des hollandais
(1) Pour être complet, il faudrait citer la négation contenue dans l'ouvrage de Ed-ward Evanson : The dissonance of tJie four generally received evangelists and the évidence of their respeclive aalhenticity, 1792.
(2) Kritik der pauUnischen Briefe.
LXII INTRODUCTION
Loman (1) et van Manen (2) et du suisse S teck (3). Les objections portaient soit sur les témoignages extérieurs, soit sur de prétendues incohérences et invraisemblances. Les ultra-tubingiens imaginaient, à côté des églises qui se détachaient sans bruit et sans controverse des observances légales, une école gnostique qui aurait provoqué un retouroffensif de l'ancien esprit judaïsant. Les lettres auraient paru de 120 à 140, en utilisant des fragments plus anciens. On pourra trouver dans l'ouvrage de Schweizer (4) des détails sur cette controverse qui n'intéresse que l'histoire des variations de l'exégèse paulinienne dans le protestantisme. Le hardi critique ne reconnaît à ce radicalisme qu'un mérite, celui d'avoir convaincu d'inconséquence les exégètes libéraux. Puisqu'ils voyaient dans la théologie paulinienne une sorte de compromis entre la doctrine juive et certaines idées grecques, il fallait laisser un temps assez considérable pour que cette fusion pût s'opérer. Mais cet avantage ne valait que contre un système fortement battu en brèche. Les arguments positifs contre l'authenticité ont été reconnus caducs et en ce moment le litige est regardé comme terminé.
Encore plus vaine était la tentative de restaurer le texte primitif des épîtres, avant la soi-disant rédaction qui aurait transformé les textes primitifs. Weisse prétendait reconnaître ce qui n*était pas du style de Paul. Après une première émondation, il conservait comme noyau de l'Épître aux Romains les chap. ix-xi et xvi, 1-20, adressés à une communauté d'Asie Mineure. Son disciple Sulze eut le courage de publier le texte primitif reconstruit (5). C'était le vouer au scepticisme de la critique.
Vôlter estima qu'il était plus sûr d'opérer le discernement des idées (6). Ce qui est simple et naturel est primitif et paulinien, le reste est plus tardif. Michelsen prétendit distinguer un texte oriental et un texte occidental (7).
Ces travaux, du moins les plus récents, n'ont guère plus d'une
(1) A. D. LoJiAN, Quaestiones paulinae, en hollandais, dans Theologisch Tij'dschvift, de 1882 à 1886,
(2) W. C. VAN Manen, Paulus, trois volumes. Le deuxième : De Brief aan de Romeinen, en 1892.
(3) Rudolf Steck, Der Galalerbrief nach seiner Echtheit untersucht nebsi krUischen Bemerkungen za den paiilinischen Hauptbi'iefen, 1888.
('i) Geschichie der paulinischen Forschung von der Reformalion bis auf die Gegenwart) Tiibingen, 1911. Sur cet ouvrage auquel j'ai emprunté des renseignements, cf. RB., 1914, p. 288 ss.
(5) Christ Herm. Weisse, Beitrûge zur Kritik der paulinischen Brief e an die Galater, Rômer, Philipper und Kolosser, herausgegeben von E. Sulze, 1867.
(6) Daniel VoLTER, Die Romposition der paulinischen Ilauptbriefe, 1890.
(7) Kritisch onderzoek naar den oudsten tekst van « Paulus' » brief aan de Romeinen, 1886 à 1887. N'est pas cité par Schweizer.
INTRODUCTION. LXIII
vingtaine d'années, et cependant nous sommes tentés de sourire quand Lipsius prend la peine de nous informer — et il le fait très consciencieusement — de ce qu'efface Weisse ou Vôlter, ou Michelsen, ou quelque autre. Qui cela peut-il intéresser? Et qui oserait, si ce n'est en songe, comparer la lettre aux Romains, si vivante, si personnelle, à un ouvrage composé de pièces et de morceaux?
Cette seconde manœuvre, plus détournée, contre l'authenticité de l'Épître n'a donc pas mieux réussi que la première.
Qu'en est'il de l'intégrité ?
Cette question comprend deux cas distincts.
1. Comme partout ailleurs, on peut suspecter certains passages d'être interpolés dans telle édition, par exemple dans la Vulgate. C'est une question de critique textuelle à résoudre. Le commentaire indique el discute ces cas. Pour noter un passage, attesté par toutes les autorités diplomatiques, comme n'étant pas sorti de la plume de Paul, il faudrait de très fortes raisons. Si elles étaient bonnes, elles devraient rallier la grande majorité des suffrages. Dans quelle mesure une pareille opération serait-elle conciliable avec la canonicité ? nous n'avons pas à nous le demander ici, car le cas ne se pose pas d'une façon pratique. Lipsius, d'ailleurs très respectueux du texte, propose de rayer xv, 19''.20''. 23-24.
Mais le plus grand nombre des critiques n'est pas touché des difficultés qui le déterminent. Et il en est encore ainsi, même pour la doxologie (xvi, 25-27), quoique les partisans de l'interpolation soient relativement nombreux. On peut dire que l'Epître aux Romains se présente avec les meilleures apparences d'authenticité pleinement pauliriiennes.
2. Mais on peut, à propos d'intégrité, soulever un autre problème. Si toute l'Épître est de Paul, on a estimé, et plusieurs estiment encore, que le texte que nous possédons représente une fusion d'éléments que Paul lui-même aurait d'abord distribués autrement.
Voici les faits qui ont excité l'atteiition des critiques. Nous ne faisons que les indiquer, puisqu'ils sont discutés dans le commentaire en leur lieu. Ce qui suit n'est qu'une vue d'ensemble.
A. Faits à noter dans la tradition manuscrite.
I. sv IVjfXT] est omis dans i, 7 par le ms. gréco-latin G^. et une scliolie (47 ap. Tisch.); de même dans i, 15, il est omis par G^.
II. 11 a existé, mais seulement chez les Latins, une recension courte de l'Epître, omettant xv et xvi (sauf le souhait, xvi, 20'' ou 24), y compris la doxologie (xvi, 25-27).
III. La doxologie est placée après xiv, 23 dans la recension antiochienne ; elle est placée à la fin de l'Épître dans tous les autres témoins ; mais cependant elle est omise dans G^. Quelques mss. l'ont placée aux deux endroits.
LXIV INTROSUCTION.
IV. Le souhait final se trouve tantôt xvi, 20^, tantôt xvï, 24, ou aux deux endroits, voire après le v. 27.
B. Faits qui relèvent de la critique interne.
I. On dirait que l'Épître a plusieurs terminaisons : 1) xv, 33, souhait de paix; 2) xvi, 20'', souhait final; 3) xvi, 24, souhait final; 4) XVI, 25-27, doxologie. D'autant que de nouvelles salutations (xvi, 21- 23) viennent après le salut final.
II. Le passage contre les agitateurs juifs (xvi, 17-20=') ne conviendrait pas à cette Epître.
III. Le chapitre xvi (1-16 ou 1-20) s'expliquerait mieux d'une lettre écrite à Ephèse.
Ce sont là des observations positives. Si les difficultés que soulève l'examen des mss. conduisaient aux mêmes conclusions que les difficultés que soulève la critique interne, il y aurait un certain préjugé en faveur de ces conclusions. Ce serait, pour le dire en un mot, que Paul aurait composé une lettre qu'il aurait adressée sous différentes formes à différentes Églises; toutes ces formes auraient laissé des traces dans le conglomérat que nous possédons. Donc tout serait de l'Apôtre, et canonique, et inspiré. Il y aurait eu seulement, du chef des copistes, un certain brouillamini. Il ne semble pas qu'on soit en droit de rejeter d'avance une semblable hypothèse au nom des principes théologiques. Mais d'autre part cette hypothèse manque précisément, comme MM. Sanday et Headlam l'ont bien remarqué, du fondement qui pourrait lui donner une certaine solidité, l'accord des faits diplomatiques et de la critique interne.
De la critique interne on serait tenté de conclure qu'il a existé une lettre qui aurait pu être envoyée soit à Rome, soit à Ephèse ; la première comprendrait i-xv, la seconde i, 18-xiv et xvi. Ou bien, comme on n'a aucun indice que i, 18-xiv ait été envoyé à Ephèse, on aurait une lettre aux Romains, i-xv, et un billet aux Éphésiens, xvi. Or aucun fait de critique textuelle n'appuie l'une ou l'autre de ces hypothèses. La recension courte n'avait ni xv ni xvi ; aucune recension ne distinguait entre ces deux chapitres.
Inversement l'omission de à Rome (i, 7 et 15) suggère que l'Epître a eu le caractère d'une lettre sans destinataire indiqué. Mais pour la dégager il faudrait mutiler l'Épître de son commencement et de sa fin, très étroitement soudés au reste.
On doit donc examiner séparément les conjectures que suggère la critique textuelle et celles que suggère la critique interne.
Les faits diplomatiques s'expliquent, semble-t-il, si l'on a édité — dans certains cercles occidentaux, et à une époque relativement tardive — une recension qui ne contenait pas les chapitres xv et xvi, parce que ces chapitres ont paru ne renfermer que des circonstances historiques. Une
INTRODUCTION. LXV
édition liturgique, par exemple, n'avait pas besoin de ces détails. C'est pour cela ausgi sans doute que ce» deux chapitres n'ont été cités ni par TertuUien, ni par saint Irénée, ni probablement par saint Cyprien. La doxologie est tombée avec le chapitre xvi, quoiqu'on ait conservé, semble-t-il, le souhait (xvi, 20'') comme indispensable à une Épître paulinienne, et d'ailleurs en le suppléant plutôt qu'en le reproduisant.
Dans le même esprit d'indifférence pour les notions historiques, un ras. de cette recension a pu supprimer « à Rome », suppression qui a pu se perpétuer dans g qui d'ailleurs a la recension complète, et de là dans G grec et dans un manuscrit connu du scholiaste de Tischendorf.
La doxologie a pu être placée après xiv, 23, soit d'après l'édition courte, si elle a existé chez les Grecs, soit plutôt parce qu'elle paraissait mal à sa place après le souhait final.
La place du souhait à l'un ou l'autre endroit et à deux endroits vient de ce que, placé d'abord à la fin, mais suivi d'un post-scriptum, on l'a déplacé pour le mettre plus près de la fin ou à la fin. Certains mss. ont une leçon composée.
Les objections tirées de la critique interne, prises à part, n'ont pas une valeur décisive. Ce qui paraît en résulter, disions-nous, c'est que le chapitre xvi est un billet ajouté à TÉpître et adressé à Éphèse. Mais c'est ce qu'on n'a pas prouvé.
Les noms des personnes que Paul salue avaient plus de chance de se trouver groupés à Rome qu'à Éphèse. Et en présence de l'unanimité de la tradition manuscrite, on n'a pas le droit de retrancher le passage contre les agitateurs, si paulinien de ton, et qui peut, en somme, avoir eu sa place dans l'Épltre aux Romains.
Quant aux fins différentes que l'on a cru remarquer, elles nous ont décidé à supposer que la lettre, terminée au v. 20'', a été complétée par une sorte de post-scriptum. D'ailleurs c'est une spécialité de cette Épttre que Paul y multiplie les élévations qui ont un caractère de souhait ou de doxologie.
^PITRB AUX B0MAIN8.