ÉPITRE AUX ROMAINS, LE PÉCHÉ OUIGINBL
Sagesse : « La mort vint dans le monde par l'envie du diable;, ils en font l'expérience, ceux qui lui appartiennent » (Sap. ii, 24 s.).
D'autre part, on a prétendu à tort que la Sagesse accentuait le caractère personnel du péché d'Adam : IÇsiXato auTov Ix irapwTîTtojji.aToi; îStou (Sap. x, 1), comme si par iSt'ou l'auteur entendait un péché propre à Adam et non transmis (Drummond, Philo.,. I, 204). On pourrait répondre que ÏSio; dans ce cas est simplement pour le possessif « son » , comme il y en a desexemples nombreux [Blass-Debrunnery § 286). Mais il faut plutôt entendre îSi'ou dans le sens propre. Adam fut tiré de sa propre chute, ïcapaiTTWfAotToç:. loîou, de sa faute personnelle, parla faveur de Dieu, mais les coriséquences générales demeurèrent, comme on le voit aussitôt par le meurtre d'Abel. Toutefois, si l'auteur ne nie pas la transmission du péché, il n'en parle pas non plus.
En dehors de l'Écriture inspirée, il y a des allusions constantes à la déchéance de la nature humaine à la suite du péché d'Adam, mais la nature de cette déchéance reste à déterminer, et le mot de péché n'est jamais prononcé.
Philon dit bien {Vita Mos. II, 147) : Travfi ysvtjtS), xSv ffTcouSaiov ^, itapoorov -^Xôîv elç Y^vêffiv, (yu[ji.cpuè(; to àfxapTdcvsiv IffTi'v, « à tout ce qui naît, si bon qu'il soit, par ce fait même qu'il naît, il est naturel de pécher », mais c'est simplement constater la propension au péché. Cela vient-il d'Adam ou d'une chute selon la théorie platonicienne? Philon ne le dit pas.
Il y a plus, d'après lui : « L'enfant qui vient au monde a, jusqu'à l'âge de sept ans, en partage une âme pure, semblable à une cire molle, qui n'a encore reçu l'empreinte ni du bien ni du mal » {Quis rer. dw. haer. 294, M. I, 515).
Hénoch, les Jubilés, les Psaumes de Salomon, ne fournissent aucune lumière. C'est seulement dans les apocalypses qui ont suivi la prise de Jérusalem, cpie l'attention est attirée sur le péché d'Adam et sur ses suites. IV Esdras, m, ' et ad hune mandasti diligentiam unam tuam et praeterivit eam; et statim instituisti in eum mortem et in nationibus eius (ce dernier mot signifie ses générations, sa postérité). Dans cet endroit il n'est question que de la mort. Ensuite, à propos de la loi : m, '^^ Et non abstulisti ah eis cor malignum, ut faceret lex tua in eis fructum. ^' Cor enim malignum baiolans primas Adam transgressas et vicias est, sed et omnes qui ex eo nati sunt. ^'^ Et facta est permanens infirmitas et lex cum corde populi cum malignitate radicis; ^^ et discessit quod bonum est et mansit malignum. — Cum corde est pour in corde, d'après les versions orientales. On voit ici qu'Adam avait déjà avant la chute ce mauvais penchant, qui semble l'avoir entraîné à sa perte. Il demeure après lui, et lorsque Dieu donne sa loi, il n'enlève pas le mauvais penchant ; le mérite de l'homme sera d'en triompher grâce à la Loi, ce sera le fruit de la Loi. Mais cette
116 ÉPITRE AUX nOMAINS, LE PÉCHÉ ORIGINEL.
cohabitation de la Loi et du mauvais penchant dans le cœur de l'homme n'eut pas d'abord d'heureux résultats : le bien s'en alla, vaincu par le mal. Cela est dit de la période qui va de la Loi à David; ce n'est point, comme le dit le P. Prat (I, 306), le résultat immédiat du péché d'Adam, comme si le penchant au mal qui se trouvait dans Adam était devenu dès lors plus puissant, plus tyrannique. Après David, nouvelle rechute, à l'imitation du péché d'Adam : m, ^^ Et dereliquerunt qui habitabant civitatem, in omnibus facientes sicut fecit Adam et omnes generationes eius; ^"^ utebantur enim et îpsi cor malignum. C'est le même penchant mauvais qui persiste dans l'humanité, mais c'est le même qu'avait déjà Adam avant sa faute. C'est grâce à lui qu'il y a tant de pécheurs dans le monde. D'après le texte latin, il semble que ce mauvais penchant va en s'augmentant : vu, '*^ Increvit enim in nos cor malum, quod nos ahalienavit ab his et deduxit nos in corrupiionem et itinera moriis; et en effet le développement du péché dans le monde peut accroître les mauvaises dispositions par hérédité ; mais le syriaque fait seulement allusion à la présence du mauvais penchant. Ab his peut être une erreur de lecture pour a Deo. Mais voici le texte qui paraît le plus favorable au péché originel. Il faut le lire dans son contexte. Esdras s'est fait expliquer par l'ange ce qu'il advient après la mort : bonheur éternel ou perte éternelle. Considérant la situation en fait, il lui semble que les chances de damnation l'emportent de beaucoup, et il se plaint de la triste situation où l'homme se trouve. Ce n'est pas qu'il s'inquiète d'être condamné pour le péché d'Adam, et se reconnaisse coupable dès sa naissance; c'est parce qu'il s'attend à ce que ses propres péchés l'entraînent à la damnation. Mais en somme, c'est la faute d'Adam s'il se trouve réduit à cette fâcheuse extrémité : vu, ^^^ melius erat, non dare terrain Adam,^^^ vel cum iani dedisset, coercere eum ut non peccaret. ^^"^ Quid enim prodest omnibus , in praesenli vif^ere in tristitia et mortuos sperare punitionem? '^^ tu quid fecisti, Adam! Si enim tu peccasti, non est factum solius tuus casus, sed et nostrum, qui ex te adçenimus. ^^^ Quid enim nobis prodest, si promissum est nobis inmortale tempus^ nos vero moi^talia opéra egimus. D'après les versions orientales, casus doit signifier non pas chute, mais plutôt malheur, calamité. En admettant qu'il s'agisse de la chute d'Adam, elle n'est point commune à tous comme un péché transmis, mais «omme une situation déplorable; ce n'est donc point encore le péché originel au sens strict.
L'Apocalypse de Baruch ne dit pas davantage et se préoccupe même plus d'établir la responsabilité personnelle de chacun. Le péché d'Adam a amené la mort, et la nécessité pour les hommes de reconquérir l'immortalité, avec peu de chances d'y arriver, si l'on considère l'étendue du mal en fait. La chute d'Adam obligeait Dieu à fixer le nombre de
l'iPi-rnic AUX no.-\iAiNS, le péché ouiginel. 117
ceux qui seraient engendrés : xxiii, ^ Quia guando peccant Adam et décréta fwt mors contra eos qui gignerentur, tune numerata est inultitudo eorum... Tous sont exposés à périr : xLViir, '''^ Et respondi et dixi : o quid fecisti Adam omnibus qui a le geniti sunti et quid dicetur Ei>ae prnmae quae seiyenti obaudicit! ^^ quia haec tota multitude ivit ad tormentum, neque est numerus eis quos ignis deçorat... '"' tu enim olim praecepisti pulveri ut daret Adamum, et tu scis numerum eorum qui ah eo geniti sunt, et quantum peccaverunt coram te illi qui fuerunt... ^"^ et de his omnibus finis eorum redarguet eos, et lex tua quam transgressi sunt... On voit que c'est tout l'opposé de l'argument de s. Paul. Tous ceux-là ont des péchés personnels. Des autres il n'est pas question. La responsabilité personnelle est encore plus marquée dans liv, ^^ si enim Adam prior peccavit, et attulit mortem super omnes immaturam ; sed etiam illi qui ex eo nati sunt unusquisque ex eis praeparavit anùnae suae tormentum futurum. Cette responsabilité personnelle se concilie avec le péché originel, mais ici l'opposition est marquée entre le péché d'Adam et les péchés des autres. Si s. Paul s'était exprimé ainsi, on ne pourrait conclure de son texte au péché originel. Dans l'allégorie des eaux noires et lumineuses, les premières eaux noires sont le péché d'Adam et ses suites : Lvi, ® Quia enim cum transgressas esset, mors, quae non erat tempore eius, fuit, et luctus nominatus est, et angustia parata est, et dolor creatus est, et labor perfectus est, et iactantia (ou plutôt la maladie, d'après Charles) coepit stabiliri, et infernus postulare ut innovaretur in sanguine, et susceptio filiorum fuit, et fen>or parentum foetus es!, et magnitudo humanitatis humiliata est, et benignitas elangiiit... C'est bien une ère de péchés qui est inaugurée, et le péril entraîne même les anges; la concupiscence naît, trait fort intéressant. Mais on ne voit toujours pas de péché transmis ; au temps d'Abraham tout s'améliore, et ainsi de suite. On dirait même que Baruch, que nous croyons postérieur à Esdras, a tenu à dissiper les doutes que faisaient naître certaines des expressions de son prédécesseur, et peutêtre à protester contre la doctrine de Paul : liv, ''^ non est ergo Adam causa, nisi animae suae tantum; nos vero unusquisque fuit animae suae Adam. Ce qui est la nég'ation du péché originel. 11 n'y a donc dans toute la littérature apocalyptique aucun enseignement précis sur Adam, source du péché pour tous les hommes, leur transmettant une nature qu'on put dire contaminée par le péché.
L'examen détaillé de la littérature rabbinique nous entraînerait trop loin.
LaMichna (vers l'an 200) ne contient rien sur ce sujet. Dans la suite, on retrouve toutes sortes de spéculations sur la chute d'Adam et ses conséquences. Certains textes sont tout près de regarder le péché d'Adam