‹ Saint Paul [microform] (volume 2)Chapitre 58 sur 110 · LA JUSTICE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA JUSTICE DE DIEU

La justice de Dieu qui paraît dès le début de l'épître (i, 17) est nettement opposée à la colère de Dieu (m, 21). Luther a osé dire que tous les docteurs avant lui, sauf s. Augustin, comprenaient la justice de i, 17 comme la justice vindicative (2). En quoi il cédait à la prétention d'avoir inauguré une exégèse nouvelle sur un point important, et de montrer les conséquences de cette exégèse pour l'affranchissement de l'âme. C'était une vue nouvelle de l'Evangile, remplaçant la crainte servile par la confiance en Dieu.

En réalité, personne, — pas même Luther dans son commentaire de 1515, — n'avait songé à prendre cette justice pour la justice vindicative (3), et personne qui lira le texte ne pourra méconnaître que iustitia dans ce cas est bien plus près de miséricorde que de justice vindicative. Au temps passé, Dieu ne pouvait montrer que sa colère; depuis la mort de Jésus-Christ, il pardonne.

Pourquoi donc nommer justice cette nouvelle attitude de Dieu? Le mot de justice de Dieu ne se trouve pas encore dans l'épître aux Galates. S'il est en tête de l'épître aux Romains, ce n'est pas sans que Paul en ait pesé la valeur et l'opportunité.

Tout le monde convient qu'il contient une antithèse avec la justice telle

(1) On pourra trouver dans la Revue biblique. 1914, p. 321 à 331, quelques indications sur les opinions récentes.

(2) C'est ce qu'il affirma vers la fin de sa vie, en 1545 : « Miro certe ardore captus fueram cognoscendi Paalum in epistola ad Romanos, sed obstiterat hactenus non frigidus circum praecordia sanguis, sed unicum vocabuliim qaod est cap. 1 : iiislilia Dei revelatur in illo. Oderam enim vocabulam istud Iustitia Dei, quod iisu ef, consuetudine omnium doctorum doctus eram philosophice intelligere de iustitia, ut vocant formali sen activa, qua Deus est iustus, et peccatores iniustosgue punit. » Préface de Luther à ses œuvres, dans Denifle, Luther und Luthertum in der ersten Enlwickelung, I, 2, Quellonbelege.

(3) C'est ce que lo P. Denifle a pris la peine de démontrer en citant 66 auteurs occidentaux, imprimés ou manuscrits (op. l.).

que l'entendaient les Juifs. L'épître aux Romains elle-même développe l'antithèse de la Loi et de l'Évangile. Et cependant s. Paul a employé pour caractériser l'Évangile le terme de justice qui était un terme juif. Il a donc eu l'intention de s'emparer de ce qui faisait la force de ses adversaires. Toute la question est de savoir en quoi sa justice diffère de celle des Juifs et si l'antithèse va jusqu'à ne laisser aucun point commun.

1) Les Juifs regardaient comme justes ceux qui observaient la Loi. Dieu aussi les regardait comme justes et inscrivait leurs actions comme telles dans son livre, en attendant de reconnaître leur justice au dernier jour. Cette justice résultait donc des œuvres de la Loi. — Sur ce point l'antithèse est formelle. La justice de l'Évangile ne vient point des œuvres de la Loi.

2) Ayant acquis lui-même sa justice par des œuvres, le Juif pouvait dire « ma justice ». Sa justice était son bien propre, une justice humaine. — Antithèse de Paul : la justice de l'Évangile est la justice de Dieu, le chrétien ne peut pas dire : ma justice, issue de mes œuvres.

En résulte-l-il que la justice est complètement extérieure au chrétien, qu'il ne possède aucune justice ?

C'est l'interprétation de Luther. L'homme est pécheur, il le demeure jusqu'au dernier jour, en dépit du baptême. Et cependant Dieu le déclare juste et le déclarera juste au dernier jour. Ce ne peut donc être qu'en vertu d'une fiction juridique. Dieu déclare juste le pécheur — sans cela il ne pourrait lui accorder de récompense — pourvu qu'il ait confiance que la justice du Christ lui sera imputée.

11 va sans dire que c'est un paradoxe de parler de justice dans ce cas. Paul a-t-il vraiment soutenu ce paradoxe? De cette façon l'antithèse serait absolue : au Juif fier de montrer à Dieu sa justice, Paul opposerait le chrétien dépourvu de toute justice. Mais alors le terme de juste devenait tout à fait impropre. Le Juif aurait pu se plaindre que Paul jouait sur les mots et prêtait au souverain Juge un subterfuge indigne de lui. Dans l'hypothèse luthérienne il suffirait que Dieu accorde le pardon à celui qui se confie au Christ. Pourquoi cette déclaration qu'il est juste, alors qu'il ne l'est pas? Est-ce pour tromperie diable ou pour répondre à ses accusations ? Aucun moderne n'aurait songé à cette justice imputée s'il n'avait fallu expliquer et tirer à soi des termes de Paul. Mais Paul n'a-t-il pas considéré la justice de l'Évangile comme une réalité? Il faut bien avouer qu'il y a quelque chose de paradoxal à nommer justice un don de Dieu. Si s. Paul s'y est décidé, pour maintenir le grand principe du juste jugement, il devait du moins' s'arrêter avant le point où la justice n'aurait été qu'une pure fiction. La justice vient de Dieu, elle est donnée gratuitement, mais elle est réelle. Elle est justice, parce que quelqu'un, et c'est Jésus-Christ, a répandu son sang, et que de cette façon Dieu se montre juste, même en pardonnant. Il v a incon-

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lestablement en cela une acceptation bienveillante de Dieu et un transfert initial de mérites, mais s'il y a manifestation de la justice de Dieu, activité de Dieu pour la justification des hommes, cette activité a un terme réel qui est la justice en eux. Si Paul a parlé en pareille matière de la justice de Dieu et non de sa miséricorde, c'est qu'il ne l'entendait pas d'un attribut purement divin. La justice qui juge, la miséricorde qui pardonne, sont des attributs divins. La justice qui sauve en pardonnant ne peut se nommer de ce nom que parce que son terme est la justice ne venant pas de l'homme, mais cependant pénétrant dans l'homme pour lui être acquise par la foi.

Cette justice a donc un double aspect, justice de Dieu, justice communiquée, — ni justice de Dieu seulement attribut, ni justice simplement humaine, — et c'est pour cela que l'exégèse des textes est difficile. Mais il n'y a aucune raison de nier de la justice, — non pas vindicative, mais agissant pour le salut, — ce que Paul dit de l'amour de Dieu pour nous, qu'il a été « répandu dans nos cœurs » (v, 2).

Les textes prouvent que telle est bien sa pensée.

Mettons hors de cause Rom. m, 5 oii la Sixocioduvï) 0£ou doit s'entendre de la justice de Dieu au sens propre, comme l'attribut qu'il exerce au jugement. Dans les autres cas, la justice de Dieu, celle qui est révélée dans l'Évangile, est une activité de Dieu pour que les hommes soient justes et soient reconnus tels à son tribunal. C'est donc, en quelque manière, un attribut de Dieu. Dans Rom. i, 17, ce sens de justice appartenant à Dieu est suggéré par le parallélisme avec la colère de Dieu qui se révèle (i, 18), tout comme la justice. Des deux côtés il y a donc un attribut de Dieu, et la manifestation de cet attribut. Mais la manifestation de la colère n'est que le châtiment, tandis que la justice se manifeste par la foi. La foi des croyants est une marque que le salut est commencé; bien plus c'est un principe de vie. La justice de Dieu agit donc pour donner la vie.

Dans Rom. m, 21 et 22, la justice de Dieu se manifeste de nouveau par la loi, par la foi en Jésus-Christ; elle est destinée à ceux qui croient. Si cette pensée était encore obscure, elle serait expliquée très clairement par l'épître aux Philippiens (m, 9). S. Paul veut être trouvé dans le Christ, ne possédant point de justice propre, sa justice, celle qui vient de la Loi, mais la justice qu'on obtient par la foi au Christ, une justice qui vient de Dieu et qui est accordée à la foi. Des deux côtés nous avons cette même justice Sioi Tti'ffiewç 'Iviaou Xpiarou (Rom.) ou XpiffToti (Phil.), si dans un cas elle est qualifiée ôsou (Rom.) et dans l'autre ex Oeou, c'est donc que le génitif, des Romains doit être entendu comme un génitif d'origine.

Dans les versets qui suivent, m, 25 et 26, la justice est assurément un attribut divin, puisque Dieu la montre. Mais en la montrant, il

l'exerce, et cet exercice a pour terme la justication. Il n'y a point ici de brusque changement dans le sens. Et précisément si Ton veut éviter ce changement, il faudra interpréter les vv. 25 et 26 dans le sens du v. 22, d'une justice de Dieu qui ne demeure pas extérieure par rapport au croyant. S'il n'en était ainsi, cette justice ne serait pas la justice : elle déclarerait juste celui qu'elle n'aurait pas rendu juste, car elle ne pouvait, dans la pensée de Paul,, reconnaître juste celui qui n'aurait eu quf sa justice propre.

Dans Rom. x, 3, Sixaiocruvy) ôsou est répété deux fois, et, la seconde fois, Paul dit que les Juifs n'ont pas été soumis à la justice de Dieu. La justice de Dieu est donc un attribut. Sans doute, mais non pas un attribut qui constitue sa justice propre, le principe de ses jugements. C'est toujours la justice qui sauve, et qui pour cela vient de Dieu. Le texte de Philippiens (iiï, 9) explique aussi celui-ci. Dans Rom. la justice propre est opposée à la justice de Dieu, dans Phil. « ma justice » à la justice qui vient de Dieu (Ix 8eoïï). Dire que les Juifs se sont opposés à la justice de Dieu, c'est direqu'ils n'ont pas voulu la recevoir, car le Christ est pour tout croyant la fm de la Loi en vue de la justice (x, 4), une justice qui n'est pas celle de l'homme, mais celle que Dieu communique.

En d'autres termes « les gentils qui ne poursuivaient pas la justice, ont atteint la justice, je dis la justice qui vient de la foi; tandis qu'Israël poursuivant une loi de justice, n'est point parvenu à la Loi » (ix, 30 s.).

Si la Justice de Dieu est communiquée au fidèle, il possède donc la justice. (]e n'est point « sa justice », ni une justice qui lui soit « propre », eu ce sens qu'il l'ait acquise, mais enfin elle est à lui puisque Dieu la lui a donnée. Elle lui vient du Christ. La comparaison entre Adam et le Christ (v, 15-19) est décisive. Adam a transmis son péché ; ses descendants sont donc constitués pécheurs. Les fidèles de Jésus-Christ sont constitués justes. Or chacun de ces éléments doit être traité selon sa valeur propre. Le péché n'est point une réalité, c'est un défaut qui conduit à la mort. La justice au contraire est un principe de vie. C'est un don : « ceux qui reçoivent l'abondance de la grâce et du don de la justice régneront dans la vie » (v, 17). C'est par ce don positif que les fidèles sont « constitués justes » (v, 19), de façon que la grâce règne au moyen de la justice (v, 21). Et en fait ce règne est déjà commencé. Lorsque Paul dit que le règne de Dieu c'est la justice et la paix et la joie dans l'Esprit-Saint (xiv, 17), il suppose évidemment que la justice est l'apanage des chrétiens, comme la paix et la joie.

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