ÊTRE JUSTIFIÉ, JUSTIFIER, JUSTIFICATION
Puisque Paul reconnaît une justice, à la vérité une justice qui vient de Dieu, qui n'est pas acquise par les œuvres, mais communiquée par
ÉPITRE AUX IlOMAINS, LA JUSTIFICATION. 123
lui, n'est-il p^s vraisemblable qu'il a employé un verbe pour exprimer cette situation? C'est la question du sens de Saaioîîv, à l'actif et au passif.
Les verbes en o'w ont le sens de rendre tel que l'indique leur racine. Ainsi SixKiooj devrait proprement signifier « rendre juste ». Ce sens ne se trouve pas dans le grec profane, et la raison en est assez naturelle. Quel que soit le sens de Si'xaioç, qu'il exprime une disposition droite à l'égard des autres ou plus généralement une disposition générale à bien remplir ses devoirs, cette disposition ne s'impose pas du dehors, parce qu'elle est propre à la personne. On peut employer àrnoM dans le sens de purifier, mais pourvu qu'il soit question d'une purification extérieure. Chez les Grecs Sixaiow signifiait donc simplement regarder comme juste, comme convenable, trouver bon; et aussi rendre justice à quelqu'un ou le condamner. Le sens déclaratif large est le plus courant, mais le sens spécial de déclarer juste par un jugement est assez rare, et le mot se prête à de nombreuses combinaisons.
C'est aussi ce qu'on constate dans le grec de l'A. T., où il traduit des mots hébreux variés et avec des acceptions différentes. On ne l'a pas suffisamment constaté.
M. Feine (1) est un des rares auteurs qui aient pris la peine d'examiner les quarante-cinq cas de la Bible grecque, mais il voit beaucoup trop souvent le sens de déclarer juste, si bien que sur les onze cas du Siracide, dix lui paraissent avoir ce sens, ainsi que les cas où « être juste » en hébreu est traduit par. Sixaiouv à l'actif ou au passif. Nous allons voir combien les faits sont plus nuancés.
Le verbe Stxaioîîv traduit "1^2 Ez. xxi, 13 (18) 8xi §e§ixa[toT«i « c'est jugé » ; cas obscur dont on ne peut rien tirer.
iDSty au niph. 1 Regn. xii, 7, au sens de juger; cf. Ez. xliv, 24, où il y a double traduction.
m Mich. VII, 9; Is. i, 17, à l'actif les deux fois dans le sens de plaider pour quelqu'un.
Ces cas éliminés comme sans importance pour notre sujet, Sixaioîiv rend les thèmes hébreux piï, naf et, si l'on tient compte du Siracide hébreu, npJ et nSL •
Le thème piï à la forme hiphil a le sens de déclarer juste. C'est une suite de cas parfaitement clairs, où Stxaiouv est à l'actif : Ex. xxiii, 7 ; Dt. XXV, 1; II Regn. xv, 4 (avec une nuance); III Regn. viii, 32 = II Par. VI, 23; Ps. Lxxxi (lxxxii), 3; Is. v, 23; l, 8; lui, 11. Dans tous ces cas il est question d'un véritable jugement'; le juge prononce que telle partie a pour elle le droit, la justice, la raison. Comme il s'agit d'hommes faillibles, ils pourront donner raison à celui qui a tort; le cas est prévu (Ex. XXIII, 7; Is. V, 23), mais cela ne change pas le sens du verbe. En
(1) Théologie des Nenen Testament, 1910, p. 339-448.
aucun cas il ne signifie acquitter, ni condamner (comme dans le grec classique), mais seulement donner gain de cause en déclarant le bon droit. J'ai compris dans le groupe déclaratif Is. lui, 11 que plusieurs critiques [Benz] donnent comme une preuve du sens causatif de rendre juste, parce que ce sens ne me paraît indiqué que par l'hébreu dont le grec peut s'être éloigné.
Cependant un de ces cas (Is. l, 8) contient une nuance très notable : oTi lyYiîîet h SixKiojdbcç ]xv t(i; 6 xpivofxevoç [Aoi; Ici en ejffet Sixaioto ne peut signifier précisément déclarer juste dans un jugement, mais soutenir la justice de quelqu'un, le défendre en vue du jugement.
Il n'y a pas non plus de difficulté pour la forme liitlipaëlde pfï, qui signifie se justifier soi-même devant un juge, Gen. xliv, 16 (au pass.) et Sir. VII, 5, jjiri ôtxKiou (hébr. pTiDïn) « n'essaye pas de te justifier, d'avoir
raison » devant le roi.
La forme piël est rendue par l'actif Jer. m, 11; Ez. xvi, 51. 52, dans le sens de se montrer innocent, en comparaison d'un autre plus coupable (Jer.), ou d'innocenter une autre personne, à force d'être mauvais soi-même (Ez.). Ce n'est pas le juge qui prononce l'innocence (relative!) d'une des parties; c'est l'autre partie qui la fait ressortir. Ce n'est déjà plus le sensus forensis déclaratif. Le piël est rendu par le passif dans Job XXXIII, 32 : « Parle, car je désire te donner raison » de l'hébreu, devient : ôAw y^t? Sixaicjôvivai <re, « parle, car je veux qu'on te donne raison ». Traduire comme M. Feine : « car je voudrais que tu fusses déclaré juste » comme une preuve que les Septante avaient en vue ordinairement le sensus forensis, c'est donner trop d'importance à Elihou qui n'est pas le juge officiel de la cause de Job.
Ce qui d'ailleurs nous autorise à traduire comme nous l'avons fait, c'est le cas très fréquent du passif signifiant simplement « être juste », qui est précisément le fait méconnu que nous voudrions mettre en lumière. C'est, croyons-nous, le cas presque toutes les fois que Stxaioïïff6«i traduit le qal hébreu plï dont le sens incontestable est « être juste » . Voici les exemples :
Gen. XXXVIII, 26 ogSuaiWat 0«(xàp \ lyw « Thamar est plus juste que moi, a raison contre moi ».
Ps. XVIII (xix), 10 Ta )cp{[ji.aTa Kupiou àXyiQivdc, SESixato)[j(.£va (iplîf) « les
jugements du Seigneur sont conformes à la vérité et à la justice ».
11 n'y a aucune raison de penser que le grec a entendu changer le sena de l'hébreu.
Ps. L (li), 4 oTTwi; av SaatwOyJç Iv toïç XoYotç ffou, passage d'autant plus important qu'il est cité par Paul (Rom. m, 4). On admet sans sourciller que le grec a changé le sens de l'hébreu, très limpide : « pour que tu aies raison dans tes paroles, pour que ta justice soit reconnue », afin
d'y introduire l'idée d'une comparution de Dieu au tribunal de sa créature, qui le « déclare juste » ! C'est là une idée choquante qu'il ne faudrait admettre que si elle était évidente. Mais le grec peut très bien se; traduire : « afin que ta justice soit reconnue » sans qu'il soit fait étal d'une sentence judiciaire. Cependant, à cause du second hémistiche (contresens en grec) nous admettons pour ce cas le sensus forensis.
Ps. cxLii (cxLiii), 2 où SixKiioôviaeTai... Le psalmiste demande à Dieu de ne pas le juger, non pas parce que personne n'est déclaré juste par lui, mais parce que personne n'est assez juste pour affronter son verdict : « aucun vivant ne paraîtra juste en ta présence » .
Is. xLiii, 9 xal St3t«iw6iiTto(jav « et qu'ils se justifient », qu'ils prouvent qu'ils .ont raison.
Is. XLiii, 26 iva SixKttoQîîç, parle donc « pour obtenir justice » et non pas « pour que tu sois déclaré juste », ce qui n'est pas le cas.
Dans Is. xlv, 25 (26) l'hébreu signifie : « en lahvé obtiendra justice et se glorifiera toute la race d'Israël ». C'est un texte que Paul aurait pu citer pour montrer que l'A. T. connaissait la justice conférée. Le grec aTto xup(ou Stxattoev^ffovrai devrait donc signifier : « ils obtiendront justice du Seigneur » d'autant que le v. 24 (25) dit : Stxaioffiivïi xal 5o^« irpoç aÔTov î/\\ii. A tout le moins il n'est pas question de déclarer la justice d'Israël.
Dans Is. xlii, 21 « à cause de sa justice » est rendu ^va BixaiwÔTj. Le sens ne peut pourtant pas être : le Seigneur a voulu « être déclaré juste en justice », mais « montrer sa justice », ou simplement « agir avec justice » .
Dans tous les cas où l'hébreu a le qal de plï, le sens déclaratif est étranger à l'hébreu. Avant de supposer qu'il a été introduit par le grec dans un contexte qui ne le comporte pas, il convient d'essayer une traduction plus conforme à l'hébreu; elle existe dans le sens d'être juste, montrer sa justice, obtenir justice (1), sans qu'il soit nécessaire de donner au passif de Stxatouv le sens d'être déclaré juste en justice.
Le sens déclaratif est encore plus nettement exclu quand Stxaioïïv rend riDT, au qal « être pur », au piël « purifier ».
Mich. VI, 11 eî SixotitoÔTicreTwi « sera-t-il sans reproche? » (qal).
Ps. Lxxii (lxxiii), 13 est le seul exemple incontestable de l'A. T. pour le sens de « rendre pur » : dlpa [xa-raftoc; eStxaiwcra T^v xapSt'av [xou, tnOT,
Aq. IxaOotpiflra, Sym. ixaOotpot, Théod. comme LXX EStxaitoaot.
Dans le Siracide, sur les onze cas, plusieurs répondent à un original hébreu connu : vu, 5 [xy] Sixaiou « ne te justifie pas toi-même », hithp. de plï que nous avons déjà rencontré; x, 29 (32) tiç Sixaiwaei, sens déclaratif très clair, comme les autres cas de l'h.iphil de p^îf ; de même xlii, 2.
(1) Ez. XVI, 52, primo loco ne traduit pas le qal, mais le piël; ce cas rentre dans le même ordre que Ez. xvi, 52, secundo loco.
XIII, 22 (26) ISi5t«{o)(Tav répond à Thiphil de nsi : « Ils ont déclaré beau ».
Mais voici deux cas qui confirment ce que nous avons dit du sens du passif, « être juste » ; c'est lorsque ce passif répond au niph. de npJ être innocent, impuni. Ainsi ix, 12 (17) Ifwç (2Sou où [x'^i Six«ioj6wffietxxxiv(xxxi), 5 ô «YaTTtov ypu(r(ov où Sixaiwdvio-sTai, qu'on aurait si aisément traduit : « ne sera pas déclaré juste » sans l'évidence de l'hébreu, lequel exige : « ils ne seront pas, il ne sera pas sans reproche. »
Dans les autres cas l'hébreu fait défaut. D'après les deux exemples précédents, on est fort tenté de supposer np3 dans les cas qui sont tout à l'ait sur le même rythme : eîSià xevî)? wixoasv oô StxaituÔTiffSTai (xxiii, 14) et où SixaitoÔT^fferwi mrzr\koç (xxvi, 28) et probablement encore : où ouvTitjexai 6u(ji.o; aSixoç SixaitoOr,v«t (i, 28). L'homme injuste et emporté ne saurait demeurer impuni,' car la fougue de la colère amène sa ruine. L'analogie des cas où c'est le Seigneur qui est en scène (Ps. xviii et l) suggère le qal de plï pour xviii, 1 xupioi; p,ovoç Sixaiweïiff£Tai « le Seigneur seul sera reconnu juste », mais sans passer en jugement.
On voit ce que vaut l'affirmation de M. Feine (p. 410) que sur onze cas du Siracide, dix signifient « déclarer juste » !
Il n'a même pas excepté xviii, 22 pour lequel nous n'osons proposer un équivalent hébreu : ^^ iJtsivviç ewç fiavciTou Stxatwôîivai, qui paraît signifier : « n'attends pas le moment de la mort pour te mettre en règle », ou d'une façon générale, ou, d'après le grec, en acquittant un vœu. De toute façon il faut soi-même se mettre en bon état, sans qu'il soit ici question d'une déclaration de justice.
Il reste dans l'A. T. des passages de Tobie (ms. sinaïtique) où SixaioÏÏTai a le sens d'appartenir selon le droit (vi, 12-13; xii, 4), antérieurement à la déclaration judiciaire.
Dans les additions d'Esther (x, 9 [12]) Stxaioïïv a incontestablement le sens de faire droit à, sauver : xa\ If/vy.orOyi à Oeoç tou Xaoïï «ùtoû, xal l8ixa{toff6v TVjv xV/ijiovo(ji(av lauTou, cf. Y. 6 [9], sans déclaration aucune (supposer piï au piél?).
Ce qui précède est établi sur la Concordance des Septante d'après les principaux manuscrits. L'emploi du passif de Stxwtoïïv comme traduisant le qal de pTï, dans le sens normal d'être juste, était sans doute plus fréquent dans les autres traductions. Voici les exemples colligés par Field:
Job x, 15 xa\ Stxaiwôeiç oùx dèpS xetpaXviv (Aq.) « et si je suis juste, je ne lèverai pas la tête pour cela ». Job xxii, 3 ïv« Sixaiwô^ç (Sym.), traduisant : « Que tu sois juste ». Job xv, 14 xa\ Stt 8ixat(oôr^(j8T«i (Aq., Théod.), traduisant « pour qu'il soit juste ». Job ix, 15 Saxiç eî Sixaito6i^ffo[jiai traduisant : « Si j'ai pour moi la justice ».
Il faut donc choisir entre deux hypothèses : ou bien Six«ioi3Gre«i signifiait couramment « être ou devenir juste » , ou bien les traducteurs
grecs de tout acabit ont remplacé cette notion de justice par celle d'une justification prononcée dans un jugement positif.
L'Apocalypse de Baruch pose le même problème ou plutôt nous oblige à le résoudre dans le premier sens. Le texte syriaque est traduit du grec. Très souvent ce grec qui devait être Six«tto6yivat représente simplement l'idée d'être juste. Voici des cas dans le latin traduit du syriaque (1) : xxi, 9 eos qui peccant et eos qui iustificantar... xxi, li et si in tempore multi peccaçerunt, etiam alii non pauci iustificati sunt... 12 extremum eorum qui peccaverunt, aut finem eorum qui iustificati sunt... xxiv, 1 peccata eoî'um qui peccaverunt... iustitia eorum qui iustificati sunt... Aussitôt après, ce même passif indique qu'on devient juste : xxiv, 2 videbis lons;animitaiem Excelsi... qui longanimis erat in omnes natos qui peccabant et iustificabantur... Ce sont des pécheurs qui n'étaient sans doute pas déclarés justes, d'après la manière qu'on prête à Paul, mais qui devenaient justes. Sur les nations qui n'ont jamais pratiqué la justice, on dit : iustificatae sunt, cf. lxii, 7. On cherchait sa justice dans la loi, li, 3 etiam gloria eorum qui nunc iustificati sunt in lege mea, c'est-à-dire qu'on devenait juste en la pratiquant.
Dans IV Esdr. xii, 7, le iustiflcari du latin doit signifier la même chose : si inveni gratiam ante oculos tuos et si iustificatus sum apud te prae multls...; les versions orientales indiquent plutôt la faveur de Dieu. En tout cas la comparaison « plus que d'autres » exclut une déclaration judiciaire en faveur d'Esdras, censé encore vivant.
On s'est appuyé pour le sensus forensis sur les Psaumes de Salomon. Mais il faudrait derechef admettre que le juif s'était fait une habitude de convoquer Dieu à son tribunal, ou plutôt qu'il s'érigeait en tribunal d'appel des jugements de Dieu.
Quand le verbe Sixaioïïv est à l'actif, c'est le fidèle qui reconnaît que les jugements de Dieu sont justes, de la justice qui leur est nécessairement propre, sans qu'il soit censé lui-même prononcer en appel, Ps. Sal. Il, 16; m, 5; iv, 9 ; viii, 7. 31. Dans deux cas le verbe est au passif, et, comme il s'agit de Dieu, il ne signifie pas que Dieu a été déclaré juste devant un tribunal, mais qu'il a été reconnu juste ou plutôt qu'il s'est montré juste : viii, 27 ISixaiwôï) ô ôsbç Iv toTç xpifAaaiv aÙToïï Iv (probablement : sur) toTç eôvect t^ç •ft\c,. De même ix, 3 tva SixauoOriç, ô Osôç, ev TT) Swaioajvv) cfou : les jugements de Dieu font ressortir sa justice.
(1) Ryssel et Charles dans leur traduction des apocryphes ont avec toute raison traduit le syriaque par « être juste ». Charles en a donné la raison : c'est que ce devait être le texte hébreu, traduit par SixaioOaOai en grec. Seulement il faudrait en conclure que SwaioucrOai ne signifiait pas « to be justifled » [Apocryphes, p. 493), mais simplement « être juste'».
Il est tout à fait probable que ces deux passifs représentent pTï au qal. Nouvelle indication que « être » ou « se montrer juste » pouvait être rendu de cette façon. Dans les Testaments des XII Patriarches, Siméon VI, 1 Stcmç Stx«iw6(o «TCO TV)? à(ji«px(«t ô|jt.cov « afin que je dégage ma responsabilité de votre péché » et Dan m, 3 Suaiot xàt rcpajpévxK, l'âme « approuve les actes » du corps, étant elle-même mal disposée.
On voit combien il est peu exact de dire avec Sanday-Headlam que dans l'A. T. le mot a toujours ou presque toujours un sens forensique ou judiciaire. Cela est vrai de 5ix«iouv à l'actif, avec le sens de défendre, pour Is. L, 8. Quant au passif, on ne peut indiquer qu'un cas où le sens « être déclaré juste en justice» s'impose incontestablement (p. 125). Dans un très grand nombre de cas, le sens est bien plutôt intransitif que passif : être juste, devenir juste, se montrer juste, faire prévaloir son droit, être innocent, impuni. Si plusieurs fois il est dit de Dieu, ce ne peut être tout au plus que dans le sens d'être reconnu juste.
Si Dieu est le sujet du verbe actif, il va sans dire qu'il ne reconnaît ou déclare juste que celui qui l'est réellement. Nulle part un acquittement par grâce n'est exprimé par l'idée de rendre justice. L'usage des apocryphes comporte les mêmes nuances. Évidemment saint Paul devait tenir compte de, l'usage reçu de son temps, mais on voit combien cet usage était tlottant. Il lui était certes permis de se servir d'un mot très vague pour exprimer ses idées nouvelles. Et ce serait sans doute une autre exagération de penser qu'il lui a donné dès le premier emploi un sens précis, toujours le même. S'il aime les situations franches, il ne répugne pas non plus à l'emploi des nuances. D'après certains auteurs, on dirait que Sixaioïïv à l'actif et au passif doit nécessairement avoir le sens de déclarer juste ou de rendre juste.
Encore le terme de « déclarer » est-il trop spécial, puisqu'il se réfère à une décision solennelle. Les exégètes catholiques ne sont pas réduits à l'option entre le sensus foi'ensis proprement dit et le don de la justice. Partout où le sens de « déclarer » est le plus vraisemblable, celui de « reconnaître » suffit, et il a l'avantage d'insister sur la justice objective, base du jugement. De plus il s'applique au cas où l'homme reconnaît la justice de Dieu sans être proprement son juge, et il s'applique dans le courant de la vie en dehors du jugement dernier.
Une première ligne de démarcation pour le sens de justifier serait donc bien placée entre le sens eschatologique proprement dit et les autres sens.
S'il s'agit du jugement dernier, Paul est d'accord avec les Juifs. Il sera rendu par Dieu, dans des assises solennelles. Dieu jugera avec justice. Le juste sera donc déclaré juste. Mais il est déjà difficile de distinguer les textes qui se rapportent à ce moment.
Holtzmann en reconnaît plus que Feine, qui en reconnaît plus que
Zalin. Voici la liste la plus complète : Rom. ii, 13; m, 20 (= Gai. ii, 16); III, 30; Gai. ii, 17; m, 11 {= Rom. i, 17). 24; v, 5; 1 Cor. iv, 4; Rom. VIII, 30. 33. Je ne la discuterai pas dès à présent, pour éviter les répétitions.
De ces textes je ne retiens comme franchement eschatologique que Rom. II, 13. Dans ce cas le sensus foreiisis déclaratif ressort nettement du contexte. Mais aussi Sixaioocrôai y paraît sine adiuncto, sans que rien indique que la justification procède d'une disposition ou se fasse au moyen d'une disposition, ou qu'elle ait lieu « devant » Dieu,
Ce point acquis, a-t-on le droit d'étendre le sensus forensis à la situation du chrétien dont il est dit qu'il est justifié ou que Dieu le justifie? Autant la déclaration est à sa place au dernier jugement, autant elle serait étrange quand la justification est censée accomplie ici-bas. Sans doute Dieu est éternel et tout se passe sous son regard. Si quelqu'un est juste, il le sait, il le reconnaît; il le note sur ses tablettes s'il s'agit d'une action insigne (1). Mais pourquoi ferait-il une déclaration en justice? Les Juifs ne l'ont jamais prétendu. Ce ne serait donc pas pour se conformer à leurs idées que Paul aurait introduit cette déclaration de justice. L'a-t-il introduite dans un sens particulier? Nous pouvons demander qu'on précise ce sens. Si Dieu se prononce comme juge, il est absolument impossible qu'il déclare juste quelqu'un qui ne l'est pas. Le déclarer juste en lui imputant la justice d'autrui pourrait s'entendre, à la condition que cette justice lui soit vraiment appliquée. Sinon cela veut dire simplement que Dieu pardonne à une personne en faveur d'une autre. Mais alors que vient faire cette déclaration de justice? Dieu n'agirait plus comme juge, mais comme souverain, La formule « Dieu déclare juste l'impie » n'a plus de raison d'être, et d'autre part ûixaioïïv n'a pas le sens d'acquitter. Donc, s'il y a de la part de Dieu déclaration de justice, la justice propre étant exclue,. — ce qui est le cas d'après les luthériens, — cela veut dire simplement qu'il tient pour justes ceux auxquels il a appliqué la justice de Jésus-Christ. Mais si Paul a pu, ce que personne ne nie, faire allusion à cette sorte de constatation divine, il a pu aussi faire "allusion à l'application elle-même, aoit de la part de Dieu qui concède, soit de la part de l'homme, qui entre à tout le moins dans un rapport nouveau avec Dieu. Comment savoir s'il s'agit de constatation ou d'application? A prendre les choses du côté de l'homme, c'est-à-dire au passif, si l'homme est tenu pour juste, c'est donc « par » Dieu, et, s'il devient juste, c'est « devant » Dieu. De plus, si Thomme est tenu pour juste, c'est par un acte de Dieu seul qui ne demande aucune collaboration de sa part; si donc il est justirié au moyen d'une disposition quelconque, le sens est qu'il devient
(1) Jubilés, XXX, 17.
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juste grâce à cette disposition. Du côté de Dieu, c'est-à-dire à l'actif, il en sera de même quant au second cas ; s'il justifie au moyen d'une disposition de l'homme, ce sera donc qu'il le rend juste par ce moyen. Si aucune disposition n'est indiquée, le sens demeurera indécis, et il faudra recourir à d'autres raisons pour le déterminer. C'est sous le bénéfice de ces observations et en tenant compte de ces critères, qu'on examinera les cas du passif et de l'actif.
Rom. III, 4 est une citation du Ps. li, 6, qui a été examinée plus haut (p. 125).
Rom. III, 20 a une saveur eschatologique à cause du futur Saatwôv]" asTai, mais c'est une citation libre du Ps. cxliii, 2; le futur n'a guère qu'une valeur logique. Étant donné l'état du monde, les hommes doivent s'attendre à une condamnation, parce que personne ne sera en état d'établir sa justice «devant » Dieu : Ivwttiov «utou ne permet pas de traduire : « sera déclaré juste ». De même pour le oô SixatwôïiaeTai do Gai. Il, 16, quoique la citation soit moins complète.
Rom. m, 24 Sixaiouiy.evoi SwpsKV T^ «UToti yàç^'^t 8iJt TÎi< âTCoXuTpcoffewç... on pourrait traduire le début : « tenus pour justes gratuitement par sa bonté », — mais comment cette déclaration (?) se fait-elle au moyen de la rédemption? puisque la rédemption joue le rôle d'une cause instrumentale, on s'attend à un résultat positif. Donc : « devenus actuellement justes », etc..
Rom. III, 28 confirme ce sens, car l'homme joue un rôle et la justification se produit par la. foi : XoyiÇo[ji.sô« y^p SixaiouaOai msTei «vôpwTtov... « nous estimons que l'homme devient juste par la foi », etc.
Rom. IV, 2 ; « Si Abraham est devenu juste en suite de ses œuvres, il a sujet de se glorifier » ; parce que l'action personnelle est mise en relief; ou tout au plus : si Abraham a été reconnu juste.
Rom. V, 1 SoiaiwOévTEi; o5v ex 7:î(jTeioç. Les mots Ix Tri'ffteox; sont moins nets pour affirmer le rôle de la foi que 6ià. uifftEojç ou TtidTsi. Mais Paul a-t-il conçu le rôle de la foi de deux manières différentes? De toute façon, la foi est une disposition personnelle de celui qui a été justifié. « Reconnus justes en suite de la foi » est une traduction possible ; mais « devenus justes (à un moment donné) en suite de la foi » est ]3eaucoup plus naturel, surtout si au v. 2 t^ nicn&i est authentique {Soden sans crochets). La même idée reparaît plus loin (Rom. xiv, 17) dans un passage déjà cité, où la justice est une réalité avec la paix, comme
Rom. V, 9 StKaiwOÉvTEç vîiv Iv tw at'|j.aTi. La causalité du sang rédempteur suggère un effet réel dans le fidèle. On concevrait que le fidèle fût tenu pour juste à cause du sang du Christ, mais s'il est pour ainsi dire trempé dans son sang, n'est-ce pas pour s'imbiber de sa justice?
Rom. VI, 7 6 Y«p «TroôaveJjv oeSixai'toTat «7c6 t^; «[xapT^aç. Sens particulier.
Ni « déclaré juste », ni « devenu juste », mais « mis hors de cause ». C'est une comparaison avec ce qui se passe dans le monde profane, sans portée pour la théorie paulinienne de la justification. On peut comparer Testaments des XII Patriarches, Siméon vi, 1.
I Cor. IV, 4 oùS^v yip IjAotuTw cfuvotSa, «XX' oux Iv Tou-roj 8eSix«iw(Aai, « je n'ai conscience de rien (de coupable), mais je ne me tiens pas pour juste à cause de cela », et non pas : « Mais je ne suis pas déclaré juste pour cela » .
I Cor. VI, 11 àXXà (^TreXouffaaôe, «XXà f,Ytaa6ïiTe, àXXà IStxaiwôyiTs... « mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés (vous êtes devenus saints), VOUS avez été justifiés (vous êtes devenus justes) »... Quoi de plus clair pour prouver que la justification n'est pas une déclaration extérieure distincte de la sanctification qui est intérieure?
Gai. II, 16. Paul et les chrétiens poursuivent-ils une déclaration de justice ou la possession de la justice? ils savent qu'on ne devient pas juste à coup d'œuvres de la loi, mais par la foi (Stà Ttt'ffxeioç) ; ils veulent donc devenir justes Ix Tr(crT£wç, ce qui marque bien que ex Tîiffxewc; répond à la même idée que Bià, maieox;.
Gai. II, 17 continue la même idée. Ce que Paul cherche « dans le Christ », c'est la justice et non point une déclaration de justice.
Gai. III, 11 oôSslç SixaiouTat Tuapà tw 6ew « personne ne peut établir sa justice défiant Dieu » (à coup d'œuvres de la loi), et non pas « personne n'est déclaré juste défiant Dieu », car c'est Dieu seul qui peut déclarer juste. Dans ce cas Paul eût écrit 7T«pà rbv ôsov.
Gai. III, 24 ?v« h TTtffTswç Sixaiwôwjji.sv. Quoique le verbe indique le futur, ce n'est que relativement au temps où nous étions sous la loi, comparée à un pédagogue. Or ce temps est passé depuis l'avènement du Christ. La justification a donc eu lieu. Elle a eu lieu en suite de la foi. Le rôle de la foi, fût-ce comme simple condition, n'est pas favorable au sens déclaratif.
Gai. V, 5 est un des textes qu'on interprète le plus généralement dans le sens eschatologique [Tobac, Lietzmann, Bousset, etc.). C'est, je pense, à tort (avec Lipsius, CorneLy etc.). Le v. 4 ne peut s'entendre que du temps présent et des efforts personnels des Juifs : xaTotpyvi'OviTE (xtco XpitTTou oï-civsç h voi/.o) SiKaioucOe, tvjç 5(apii:oç i\fKî<5(t.it « VOUS avez été détachés du Christ, vous avez été déchus de la grâce (noter les aoristes), vous qui cherchez la justice dans la loi ». Les Judéo-chrétiens ne prétendaient pas être déclarés justes gratis, mais prétendaient acquérir la justice; ils y travaillaient dès ce moment ; Sixaioïïaôe, vous vous créez ou prétendez vous créer une justice légale. Il est vrai qu'à cet état Paul oppose l'espérance chrétienne : ^sTç "jàp Ttveuf^KTi Ix 7r(cfT£toç IX7riô« ôtxaioffuvrn àTO/cS£;(o[y.ïOa. Or attendre l'espérance ne signifie pas entretenir l'espérance, mais attendre ce qui est l'objet de l'espérance, puisque
Tespérance comme terme de l'attente ne peut être l'espérance subjective (cf. Tit. II, 13; Rom. viii, 24; Col. i, 5). Cette espérance est déterminée par la justice. Si la justification peut être future, ouvrir les destinées éternelles, on ne peut le dire de la justice dans la doctrine de Paul. Au dernier jour, la justice est constatée, déclarée, mais non accordée. Ce n'est plus le moment. On ne doit donc pas traduire « l'espérance qui est la justice », mais « l'espérance qu'attend la justice » (déjà reçue). Il s'agit en effet d'un fidèle qui est en possession de l'esprit et qui agit h iriffTawi;. Ces derniers mots à eux seuls suggèrent déjà la justification, sinon comme acquise, du moins comme proche, et non comme renvoyée au dernier jour. Mais Iv 7:veu[ji.a'ci ne laisse pas de doute sur la justification antécédente au moment où l'espérance se développe (Rom. v, 1 ss.).
Tit. m, 7 est évident dans le sens d'une justice réelle.
I Tim. III, 16 se dit du Christ, et n'a rien à faire avec la justification.
On le voit, le passif n'exige jamais le sens déclaratif quand il s'agit de la justification, non point eschatologique, mais chrétienne. Le sens de devenir juste, par un don de Dieu évidemment, et dans le Christ, dans son sang, par sa rédemption, ce sens est souvent exigé et suffit toujours. D'autre part nous avons vu ce sens courant dans l'A. T. pour traduire l'intransilif plï, et dans les apocryphes, surtout dans l'Apocalypse de Baruch. Cette concordance paraît tout à fait décisive, d'autant que Paul, admettant chez le fidèle une justice de Dieu communiquée, lui donnait ainsi une expression traditionnelle. Seulement, d'après sa doctrine, devenir juste, c'était, en réalité, être mis par grâce en possession de la justice.
Ce sens du passif nous autorise à chercher dans l'actif quelque chose de correspondant. L'actif, lui, ne comporte pas une solution moyenne, le sens instransitif étant naturellement exclu. Or Sijtatouv dans l'A. T. signifie bien « déclarer juste ». Ce sera le sens de Paul, à moins qu'il n'ait changé le sens du mot en changeant l'aspect de la justice. Si Dieu la donne, pourquoi Sixaiouv ne signifierait-il pas « rendre juste » comme tout autre verbe en ow signifie rendre tel ou tel, par exemple TocpXoov « rendre aveugle »? Voyons les cas.
Rom. m, 26 eiç tov slvai «ùxbv Sijtaiov x«\ Stxaioïïvta tov Ix uiaTewi; 'Ivjaoïï pourrait être entendu dans l'un ou dans l'autre sens, si la mention de la disposition du fidèle ne faisait pencher pour le sens de rendre juste. D'autant que tout près nous avons que Ix TtitTTewç est synonyme de Sià
Rom. III, 30 ô Qcoç 8ç Si.Haiwffst... ex Triaxewç... Stà t^ç tt '(Ttswç. Le futur suggère un sens eschatologique, mais il est exclu par la causalité de la foi qui est plus à sa place dans le temps présent qu'au jour du jugement. Dieu justifiera donc chaque fois que l'occasion s'en présentera. Puis-
Él'ITRE AUX UOMAINS, LA JUSTIFICATION. 133
qu'il justifie au moyen de la foi, c'est donc pour aboutir à un effet réel dans l'âme, il rendra juste. ;■
Rom. IV, 5, « justifier l'impie » ne peut être « déclarer juste l'impie ».
Rom. VIII, 30 {bis) ISixaiwcev n'est point caractéristique en soi, mais doit être solutionné d'après les cas précédents, et le voisinage de ISo^aaev qui est certainement causatif. Donc « a rendu juste ».
Rom. VIII, 33 ôeoç ô Sixaiûv rappelle Is. l, 8, et peut être pris dans le même sens spécial de « défendre contre d'injustes accusations ». Dieu intervient, non pas au dernier jugement, mais chaque fois que cela est nécessaire. Ou plutôt : « C'est Dieu qui donne la justice, qui donc condamnerait? » Le sens déclaratif est exclu, parce que, après une déclaration de justice, l'hypothèse d'une condamnation ne peut même pas se présenter.
Gai. III, 8 ex TCiffTewç Sixaioï Tot e6vï| 6 9êdç, Dieu confère la justice aux nations en suite de leur foi. Ce passage ressemble à Rom. ix, 30, où les nations appréhendent la justice, eôvv) Sixatoffuvïjv xaTÊ'XKÔsv, et à Rom. v, 17, où les fidèles reçoivent le don de la justice.
Nous avons tenu à interpréter Sixaioûv, à l'actif et au passif, en laissant à l'expression toute sa souplesse. Néanmoins, lorsque le terme est en contact avec l'idée de foi, le concept prend une physionomie très particulière, celui du don et de l'obtention de la justice : Sixaioûv est le terme qui exprime l'action de Dieu que nous avons constatée à propos de ôixaioaruvy). Cette conclusion sera plus ferme si le nom d'action tiré de ce verbe admet la même signification. Aixatweriç figure Rom. iv, 25 dans un contexte difficile, ■}\yéç)br\ Sià tV 8ix«(wcriv %oiv « Jésus-Christ est ressuscité à cause de notre justification ». Or pourquoi Paul aurait-il parlé ici de la résurrection, si la justification n'était qu'une déclaration de. justice? Elle résulterait bien plutôt de la mort de Jésus. La résurrection suggère l'idée de la vie. Et en effet, dans le second cas où figure Sawicoai; (Rom. x, 18) la justification est une justification dévie, c'est-à-dire qu'elle est un principe de vie. Suit le passage déjà cité sur les fidèles constitués dans la justice.
Concluons donc que tout ce que dit Paul de la justice de Dieu, de la justice donnée aux fidèles, de la justification, est parfaitement homogène si nous prenons le mot justifier dans le sens de conférer la justice. Evidemment, puisque les fidèles sont justes, Dieu les tient pour justes. Mais la première idée est la principale et la racine de l'autre. Dans le système du sens i'orensique, c'est tout au plus si la réalité de la justice résulte de la déclaration. Pour admettre un pareil renversement de l'ordre naturel, il faudrait une bien forte raison. On croit la trouver dans le sens eschatologique fondamental de la justification. Voyons encore.