‹ Saint Paul [microform] (volume 2)Chapitre 60 sur 110 · LE SENS ESCHATOLOGIQUE DE JUSTIFIER, JUSTIFICATION · texte numérisé non relu

LE SENS ESCHATOLOGIQUE DE JUSTIFIER, JUSTIFICATION

Tandis que M. Holtzmann (1) ne reconnaissait aux chrétiens qu'une justice dépourvue de réalité, la réalité étant réservée au jour du jugement, M. Titius (2), prenant une position diamétralement opposée, prétend que la sentence judiciaire de justification est déjà rendue en faveur de celui qui se convertit au christianisme. Au lieu que la justice soit renvoyée, c'est la déclaration qui est avancée ; et la justification étant essentielleinent une déclaration, est donc une notion empruntée aux fins dernières. Telle était déjà, d'après M. Tobac (3), la préoccupation de Paul quand il était encore pharisien : quel est donc « le moyen d'arriver à la justice et de s'attirer un jugement favorable du Messie? » (p. 2); et encore : « cette justification dans la théologie juive apparaît donc bien comme forensique et eschatologique ; c'est le décret d'acquittement, d'admission à la vie dans le royaume messianique au jour du jugement final » (p. 14).

Assurément, le messianisme, d'après quelques Juifs, devait s'ouvrir par un certain jugement. C'est encore ce que suggèrent les images employées par saint Jean-Baptiste. Mais était-ce l'opinion des Pharisiens et delà majorité des Juifs? Dès le temps des Psaumes de Salomon (environ 40 ans avant Jésus-Christ) on distinguait le messianisme temporel et les fins dernières. Les apocalypses d'Esdras et de Baruch supposent cette distinction fondamentale. Le jugement de Dieu, après les temps messianiques, était dès lors vraiment le jugement final. C'est alors que serait rendue pour chacun la sentence de justification ou de condamnation. Et c'est cette conception qui avait déjà prévalu, qui allait prévaloir de plus en plus. Personne ne songeait à nier le jugement iiual, comprenant la déclaration de justice, la répartition du sort des justes et des méchants. On ne pouvait le transporter tout entier à l'entrée de la période messianique. A-t-on eu l'idée de le dédoubler pour ainsi dire, de placer à l'arrivée du Messie une ombre, une répétition du jugement général, une sentence d'admission aux biens messianiques? C'est ce dont je ne vois pas trace dans les textes. Le Messie devait faire régner la justice et donner aux justes un traitement de faveur, combattre les méchants et les exterminer. Mais son règne devait être bien plutôt une époque de rénovation et de restauration que la consécration d'un état antérieur. L'ancienne vue qui mettait sur la même perspective l'avènement du Messie et la consommation finale niait en réalité toute période

(1) Lehrbuch der neutestamentlichen Théologie, II, 1897, p. 121.143.

(2) Der Paulinismus unter clem Gesichlspunkt der Seligkeit, 1900, p- 153-218.

(3) Le problème de la jiisUflcation dans saint Paul, Lonxain, 1908.

messianique temporelle distincte, si courte Mt-elle : elle ne comportait qa'un jugement. Entre les deux il fallait opter. Paul ne pouvait emprunter à aucune des deux théories juives l'idée d'une déclaration de justice anticipée. Mais certains estiment que ce point devait résulter de ses vues eschatologiques.

Ce n'est pas le lieu de les exposer en détail. Certainement Paul a du Messianisme une idée beaucoup plus haute que les Pharisiens. Jésus, Fils de Dieu, est le consommateur de toutes choses. La vie chrétienne c'est déjà la vie éternelle commencée. Le don de l'Esprit qui accompa- ' gne la justification est un don d'infini. Cependant il a maintenu aussi nettement que les Pharisiens de son temps le jugement. à venir. Seulement il l'attribue au Christ aussi bien qu'à Dieu : « Car nous tous il nous faut comparaître devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qu'il a mérité étant dans son corps, selon ses œuvres, soit bien, soit mal » (II Cor. v, 10). C'est la doctrine constante del'épître aux Romains (il, 16; XIV, 10). C'est à ce moment que se placera naturellement la déclaration de justice (Rom. ii, 13), Mais parce qu'en ce moment le sens de déclaration est à sa place, faut-il conclure que SixKioùaOai aura le même sens quand il s'agit d'un t'ait qui se place au début de la vie chrétienne? Ce serait confondre l'acquisition de la justice pour l'exercice de la justice, propre à la vie temporelle, et la déclaration, le jugement qui termine tout. La déclaration se comprend dans le système de Luther qui a du moins le mérite d'être logique. Puisque le fidèle n'a pas de justice, il faut bien que Dieu lui en attribue une, sinon comme juste juge, du moins comme souverain. Et cette déclaration luthérienne a les deux propriétés nécessaires aune déclaration divine; elle donne la certitude et elle est irrévocable, du moins tant que dure la foi.

Mais, lorsqu'on reconnaît comme Titius la présence de la justice dans l'âme, d'une justice qui peut être augmentée et qui peut être perdue, sur quoi porte la déclaration de Dieu? Illlle constate que le fidèle possède la justice, soit; nous admettons pleinement que cette constatation est possible et qu'elle a lieu. Mais elle se distingue de la déclaration finale parce qu'elle n'est pas promulguée de façon à donner la certitude, et parce qu'elle n'est pas définitive. Saint Paul sait qu'il n'est pas encore justifié dans ce sens; et s'il parle avec tant de confiance aux Romains de la certitude de leur salut en ce qui concerne l'assistance de Dieu, toutes ses exhortations indiquent assez que les chrétiens peuvent cesser, d'être au Christ. Il serait inutile de s'étendre sur ce point qui n'est généralement pas contesté; on peut se reporter aux chapitres vi et vin de cette même épître aux Romains. Aussi M. Titius a-t-il pris soin de marquer ces différences entre la justification qui est l'union au Christ et la justification qui est la sentence de gloire. Mais ces différences sont précisément telles que la première justification, n'ayant plus le caractère d'une

sentence promulguée et définitive, n'est plus une sentence judiciaire divine. Par ailleurs l'idée de la justice possédée, reconnue, étant naturellement antérieure à l'idée de la justice consacrée par une sentence, pourquoi Paul aurait-il emprunté sa justification à la justification du dernier jour?

Titius (p. 159) en donne comme indice les futurs oTç (xéXXet XoY^Çsffôat (Rom. V, 24), SixaiioCTEi (Rom. m, 30), Si'xatoi KaTHataôv^crovTai (Rom. v, 19) à propos de la première justification comme à propos de la seconde (Rom. II, 13); elles sont donc dans la même perspective eschatologique. Mais vraiment ce n'est pas le cas. Paul parle de la première justification tantôt comme présente, tantôt comme passée; il peut aussi en parler au futur, car les chrétiens auxquels il s'adresse ne sont pas les derniers qui embrasseront le christianisme ; ce n'est pas une raison pour confondre cette justification avec le jugement final.

Nous sommes bien d'accord avec Titius sur la richesse des dons que contient la justification. C'est dans cette vue que beaucoup de commentateurs catholiques ne voient dans les chapitres vi-vin de l'épître aux Romains que l'exposé des fruits de la justification. Mais ce n'est point une preuve que la première justification se confonde avec la sentence définitive. Cette plénitude vient de l'union au Christ. Le messianisme est une source de biens qui doivent être mis en œuvre par le chrétien avant d'être assurés dans la gloire. La justification est certainement une assurance de salut, SixaioiOévrec... crtrt6-/iao[j.eôa, mais qui n'empêche pas la comparution pour une instance suprême. La justice présente emporte avec elle son espérance : yifxeïç yàp TrvsûfxwTi ex TrîdTEWi; èXiriSa oixaioauvY)? àTTexSe-/^o'^£6a (Gai. v, 5), espérance qui sera fortifiée par la patience et par l'épreuve (Rom. v, 4). Certes nous reconnaissons qu'il s'agit ici d'une opinion beaucoup moins contraire à la pensée de saint Paul que celle qui dépouille le chrétien de toute justice réelle. (!ar, dans un sens très vrai, cette justice est eschatologique, puisque le messianisme clôt les temps anciens et inaugure en quelque manière la vie éternelle. La nouvelle justice qui vient du Christ n'a rien de commun avec la justice qu'on cherchait dans la pratique de la loi. Mais elle ne dispense pas de la pratique des bonnes oeuvres, puisque, chose étrange, l'Incarnation a pour résultat de nous permettre d'accomplir le précepte de la loi, to Sixaiwfxa toû yopiou (Rom. viii, 4). Il y aurait donc imprudence à accuser trop son caractère définitif. Or qu'est-ce qu'une déclaration divine qui n'est ni connue avec certitude, ni définitive? Si on exclut ces conséquences, il n'y a vraiment qu'une raison de mettre les deux justifications sur la même ligne en perspective, c'est l'emploi du même mot. Mais ce serait une pétition de principe, car si les situations sont si différentes, on doit plutôt estimer que le mot a deux acceptions différentes.

Peut- on parler d'un sens eschatologique défini au temps de saint Paul? Assurément non, d'après les usages divers du mot oixatoïïv que nous avons reconnus. La solution la plus probable est donc qu'il s'est servi d'un mot au sens ondoyant et divers, selon que l'exigeaitnt des situations différentes, et que par conséquent on ne peut affirmer le sens déclaratif en dehors du jugement dernier où il est en situation.

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