‹ Saint Paul [microform] (volume 2)Chapitre 80 sur 110 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

* Frères, certes le penchant de mon cœur et ma prière demandent à Dieu pour eux le salut! ^ Car je leur rends la témoignage qu'ils ont

X, 1-4. Les Juifs ont méconnu la justice de Dieu.

C'est le même thème que ix, 30-33, mais l'image d'Israël qui court et se bu le est remplacée par une analyse psychologique plus pénétrante de ses dispositions, et cette explication profonde qu'on ne pouvait atteindre le but de la Loi en négligeant le Christ, lin de la Loi.

1) Nouvelle assurance de l'intérêt que Paul prend au salut des Juifs. Le ton est plus adouci que ix, 1-3. Malgré tout, l'incrédulité des Juifs a creusé un fossé entre eux et l'Apôtre. Il dit aux chrétiens « mes frères » et il parle des Juifs comme d'étrangers, à la troisième personne.

— EiSoy.fa n'a pas été trouvé dans la koinè en dehors du judaïsme. Ce mot signifie ordin;iire:!iont « bon plaisir « (liébr. pïl), comme ejô/jy.-.naiç (Vg. volutiias). Mais Paul n'approuve évidemment pas l'attitude des Juifs. D'autre part ce serait trop s'éloigner du sens que de traduire par « désir, souhait ». Ce doit être « le penchant », « l'inclination »; cf. Phil. i, 15; Eph. i, 5. — uTîèp aÙTôiv est lié très étroitement à Bs/jaiç, tandis que eîç crcoTT)p(av prédicat par rapport à eu8o-/.(a et à 8éY)oiç, sous-ent. iaif. — \i.iv n'est pas suivi de U. En pareil cas, ou bien l'opposition est dans les choses sans être exprimée par 61, et alors ici [xév signifierait que Paul, de son côté, fait ce qu'il peut pour la conversion des Juifs, tandis qu'eux ne s'y prêtent pas, V. 3 [Corn., Lips., SH., Za/in); ou bien le (j.£v est vraiment isolé dans son sens primitif adverbial de confirmation, ici « certes! » {Jiil. Kûlil), comme kytù [xh ohy ôpôj (Di-.'i. III, 8, cilé par KaiKXiiiuT-GKirni, Syntaxe, § 530, 2), ce qui est plus naturel.

Dans la Vg. fit pourrait être omis (avec quelques mss. de l'ancienne latine); il est en tout cas mal placé, séparant;?/'» illis à'obsecraiio.

2) Le ÇrjXoç Tou 0£oî3, le zèle pour la cause de Dieu gen. objecii), était le ^rand ressort religieux des Juifs, surtout depuis la persécution d'Antiochus Ephiphane et sous l'impulsion des Pharisiens. Paul connaissait bien ce zèlu dont il avait été dévoré (Gai. i, 14), et qui était presque un trait d'union entre lui et les Juifs : Çr,XcoTr)ç uK^tpywv tou Geou /.aOwç Trayreç 'j(j,etç èctte CT7}(j.epov (Act. xxn, 3). Mais le zèle est parfois aveugle; un partisan fanatique dépasse, les intentions de son maître qu'il ne soucie pas d'approfondir. Les Pharisiens condamnaient ces excès chez les Zélotes. Paul leur dit à eux-mêmes

ÉPITKE AUX ROMAINS, X, 3-4. 253

du zèle pour Dieu, mais un zèle mal éclairé ; ^ car méconnaissant la justice de Dieu, et cherchant à établir la leur propre, ils ne se sont oas soumis à la justice de Dieu. ^*Gar le Christ est le terme de la Loi et [le principe de] la justice pour quiconque croit.

(et il semble que les reproches commencent ici) que leur zèle n'est pas xar' èrt^YVcoaiv, Certes ils se préoccupaient de connaître à fond la loi de Dieu; mais étaient-ils aussi soucieux de pénétrer ses desseins? èTît'yvwais est une connaissance plus profonde que Yvûaiç, surtout des choses divines; Eph. I, 17; IV, 13; Col. i, 9. 10; ii, 2 etc.; Justin, Dial. m, 5 : l7ciaTrj[j.r) t(ç bnv rj uapc)(^ou(ïa aÛTÔjv tôjv àvOpcoTci'vwv v.aX tôjv Oei'tov yvwaiv, ÏTzzixa. xr\% toutiov 0£iûtï]toç xa\

3) àyvoovjvxeç n'est pas une simple ignorance (contre Lips., Weiss, Corn., SH., JuL), puisque Paul reprochera aux Juifs (v. 19) d'avoir connu. Ils ont donc méconnu [Zahn, Lictz., Kiihl). Ce qu'est la justice de Dieu, Paul l'a dit plus haut (i, 17 ; m, 21-30) ; c'est une justice conférée par grâce à des pécheurs en vue de Jésus-Christ. Pour y recourir, il fallait se reconnaître pécheurs; autant dire s'assimiler à des gentils. Or les Juifs avaient fort à cœur d'établir leur propre justice, persuadés que c'était le meilleur moyen de défendre l'honneur de Dieu {Le Messianisme... 145). Paul ne fait d'ailleurs allusion qu'aux meilleurs d'entre les Juifs, à ceux qui voulaient (vainement, Çyitoïïvte?) réaliser la justice, mais une justice qui fût le résultat de leurs propres efforts. Dans cette situation d'esprit, il est aisé de comprendre qu'ils ne se soient pas soumis (uTteTCyicrav au moyen) à la justice de Dieu qu'ils ne pouvaient recevoir sans confesser leur impuissance. De la fin du verset, Tobac, Kilhl etc. ont conclu que la justice de Dieu était un attribut divin; c'est à Dieu qu'on se soumet. Mais l'opposition entre la justice propre, qui était certainement, dans la pensée des Juifs, une qualité inhérente à leur personne, d'une part, et, d'autre part, la justice de Dieu, indique que celte dei'nière est aussi du même ordre, inhérente à l'homme, mais conférée par Dieu. Avant d'être conférée elle était offerte, et c'est dans cet état que les Juifs ne s'y sont pas soumis, en tant qu'elle constituait comme une nouvelle économie du salut. La comparaison avec Phil. m, 9 est décisive; cf. i, 17.

4) t£Xoç peut signifier le but, mais le sens ordinaire est « terme, fin ». On peut dire que le Christ est le but de la Loi mosaïque en ce sens qu'elle conduisait au Christ, ou qu'il en est la perfection et l'accomplissement. Mais ce que Paul dit ici, c'est (comme m, 21; Gai. ni, 25) que la justice de Dieu étant donnée dans le Christ, la Loi n'a plus de raison d'être; ziXoc, signifie donc terme [Lips., Lieiz., Jill., Kilhl etc.), et, comme il n'a pas d'article, il est attribut. Dire avec Corn, et Toussaint que téXoç signifie à la fois ici but et terme, c'est oublier qu'autre chose est la conciliation possible des deux idées et leur expression par le même mot, autre chose le sens d'un mot dans un contexte donné. Car Paul no reproche pas ici aux Juifs de n'avoir uas compris que la Loi était la figure du Christ (contre Corn.).

— v6[xou, quoique sans article, ne désigne pas la loi en général ( Weiss,

254 ÉPITIIE AUX UOMAINS, X, 5-7.

^ En effet Moïse écrit que riiomme accomplissant la justice [issuej de la Loi aura la vie en elle. " Mais la justice [issue] de la foi s'exprime ainsi : Ne dis pas dans ton cœur : Qui montera au ciel? à savoir, pour en faire descendre le Christ. '^ Ou encore : Qui descendra dans l'abîme ? à savoir, pour faire monter le Christ d'entre les morts.

SH., Zahn), mais la Loi mosaïque (Lips., Corn., Lietz., Kû/il, Jûl.), comme dans IX, 31, el encore plus clairement, car ici il s'agît des Juifs cherchant l(3ur justice propre, évidemment par l'accomplissement de la Loi de Moïse. C'est cette Loi qui est périmée par le nouveau régime, exprimé très brièvement par la fin du verset : de façon que tous ceux qui croient, obtiennent la justice, et par la foi, non par les œuvres de la Loi.

Le V. 4 termine donc très bien x, 1-3, comme le v. 23 termine ix, 30-32; mais en même temps il sert de transition à ce qui suit.

5-13. Les deux justicks. — La justice de la Loi, v. 5; la justice de la foi, 6-10,- cette dernière est aussi le salut pour les Juifs (11-13).

5) Le texte (Lev. xvin, 5) auquel Paul fait allusion, ici et Gai. ni,' 12, après un ordre d'observer les commandements, porte : S TïotTJoaç SvÔpwTïoç î^T^aetai ht «ÙTotç. Le texte authentique de Paul est celui qui s'écarte le plus duLév. et de Gai., car on sait que les copistes harmonisent plutôt qu'ils ne différencient. C'est donc ypaç^t 5ti -ctjV §txaio(îûvY)V ttjv èx tou [Soden; om. Nestlé) vdjj.ou ô TîoiT^aaç dcvOpcoTîoç Çi^asTai èv aÙT^, et non pas YP«<p£i t- §• "ï. £• T. V., 8i:i ô tz. aità av6pw7roç Ç. e. aÙTotç. Paul, pour opposer justice à justice, a mis en avant t^v oixatoauv/iv .comme régime de Ttoir^uaç. Quant au sens du Lév., la vie n'est pas la vie future (contre Corn.), dont le Pentateuque ne parle pas, ni seulement la vie temporelle; c'est la vie en amitié avec lahvé. Tant qu'on garde les commandements, on conserve cette vie. Paul ne songe pas à annuler toute idée de lois morales, mais il insinue que selon cette économie il fallait donc se faire sa justice [Chrys. a.T:o tou 7tX-/ipa)9Tîvat xàç èvToXaç), ce qui ne devait pas être aisé. Bien plus, il a montré plus haut que la Loi ne donnait pour cela aucun secours (ch. vu), de sorte que si l'on isole cette justice de la grâce, ce qui va dé soi quand on la disting-ue de la justice de la foi, c'est un leurre, c'est une prétendue justice propre à laquelle on ne peut arriver. Comment hésiter, quand le choix s'impose entre une justice d'œuvres et une justice saisie par la foi?

Dans la Vg., au lieu de scripsit, lire scribii, d'après le grec. L'ordre des mots est bien celui du texte critique.

6-8. Ces versets soulèvent deux questions qu'il convient de distinguer : quel est le sens de Paul? pourquoi s'est-il servi de paroles empruntées à l'Ecriture? La première est la plus importante, et précisément les catholiques et les protestants sont d'accord sur les grandes lignes de l'interprétciT tion. C'est par là qu'il faut commencer, sauf à étudier ensuite le rapport (le cette doctrine avec le passage de l'A. T. visé par l'Apôtre.

6 et 7) Ce n'est ])lus lUoïse qui parle, ni l'Éci'iture. Paul donne la parolo

^ Ou plutôt que dit-elle ? La parole est près de toi, dans ta bouclia et dans ton cœur; à savoir la parole de la foi que nous prêchons.

à la justice de la foi; ces prosopopées ne furent pas rares dans la prédication stoïcienne qui faisait parler un vice ou une verîn (cf. Justiiv, // Apol. XII, 7 d'après Platon, Clitophron, 407 a eu République, 617 d).

Le discours de la justice (de la foi) est comme divisé en deux parties par oXkh. xl X^yet; elle dit d'abord ce qui n'est pas nécessaire, et ensuite ce qui se présente en fait; une partie est négative, l'autre positive (au v. 8) et c'esL précisément la seconde partie qui explique la première. La justice s'adresse à l'homme et lui représente d'abord qu'il n'a rien de difTicile à accomplir; on ne lui demande, ni de monter au ciel, ni de descendre dans l'abîme. Si ces mots étaient seuls, on pourrait y voir l'expression d'une chose impossible à l'homme. Tsaïe avait dit à Achaz (Is. vu, 11) : « Demande un signe... du fond du séjour des morts ou des hauteurs du ciel », or^ pour un mortel, c'était comme pour nous « prendre la lune avec les dents » ; « si quelqu'un disait à une femme : tu seras ma fiancée si tu montes au ciel ou si tu descends dans. l'abîme, c'est une condition nulle » [Taîm. bab., Baba me^ia, f. 94, citi par Lietz.]. Mais.il ne s'agit point ici de ce sens vague. Paul explique que si l'on songeait à monter au ciel, ce serait pour en faire descendre le Christ, et si l'on descendait dans l'abîme, ce serait avec la pensée de le ramener d'entre les morts. Dans les deux cas, tout' 'éctiv n'empêche pas la liaison de t(ç àvaêrjcrsTai e?? tov oùpavdv avec XpuTOv xaTotYayeïv, ni de Tt'ç xaTa6rîasTat et'î tï|V aouaaov avec XptaTÔv kv. vsxpôjv àvaYotyeïv, car tout' '^cttiv sert simplement à expliquer une purolû tout à fait cnigmatiquc. isolée comme elle est : un peu comme nous dirions : « Je veux dire ». Cet emploi de touto âativ est bien connu d'Épictète (II, i, 25 etc.). 11 n'indique donc pas l'exégèse d'une parole scripturaire, d'autant que dans le second cas il n'y a vraiment pas reproduction d'une parole de l'Écriture, ou, s'il y a explication, elle résulte des faits. La justice de la foi montre ainsi clairement qu'on n'a aucune peine à se donner. Mais la preuve qu'elle en fournit n'est pas choisie au hasard. Si on n'a pas à faire descendre le Christ du ciel, ni à le ramener d'entre les morts, c'est que cela est déjà fait : le Ghiist est devenu homme selon la chair, et il est ressuscité des morts. C'esL l'œuvre de Dieu, que l'homme n'eût pu faire, mais enfin elle est accomplie. On notera ici l'allusion au passage du Christ aux enfers.

Alix vv. 6 et 7 WW. lisent ascendit et descendit; mais il y a lieu, malgré la tradition des mss. dits hiéronymiens et autres, de conserver le texte de la Vg.-Clém. ascendci, de^cendet, conforme au grec.

8) C'est toujours la justice de la foi qui parle; la leçon latine erronée Scriptura a pu induire en erreur plus d'un commentateur latin. Ce qu'elle dit n'est pas en opposition avec ce qui précède, c'est le complément positif de la pensée. Il ne faut pas chercher le salut très loin, mais (èXkéi) tout près. Il consiste dans une parole qu'il faut accepter par la foi. En effet Paiii explique ce pîti^a par un troisième tout' ïaTtv comme le p%.a ty]? nh-^uoç, non pas la parole de la foi objectiA^e annoncée, mais la parole que nous prêchons

25G ÉPITHE AUX ROMAINS, X, 8.

pour faire naître la foi. En effet tcIo-zk; dans tout le contexte est la foi qui sert à obtenir la justice; Ttlorewç n'est donc pas un gen. obiecii, mais une sorte de génitif de possession, comme Je vrf[j.oç TîtaTsn); opposé au vdij.oç xûv ïpYojv, m, 27. A quelles conditions cette parole suffît au salut, c'est ce qui sera expliqué au v. 9.

Dans la Vg.-Clém. omettre Scriptura (WW.), avec les meilleurs mss. latins et grecs. Il faudrait ajouter te à Vg. après prope pour la conformer au grec.

Il faut maintenant se demander quel rapport il y a dans la pensée do Paul, entre cette doctrine très claire, et le texte du Dt. auquel il fait allusion. /

On lit dans Dt. xxx, *' "O-rt t\ IvtoXï] aurr) ïjv èyà) èvTéXXo[i«t aoi arî(i.epov où-/^ 67:£poYx6ç èaTiv, où8è [/.axpàv &tzo aou. ■'^oùx Iv xÇi oùpavSi dcvto èotiv, "ki-^byi (ce qui t'amènerait à dire)' ï(ç àva6y^a£Txi ■^iaïv eU tov oùpavbv xal X7Î(j.(];eTai auT^v tjij.î'v, xa\ àxo\5aavT£ç aÙTÔ 7:oiïioojX£V ; ^^oùBè rc^pav x9)ç ÔaXdtaarji; èatt'v, Xdy'^v* ti'ç BiaTtepdJaEt fij^v EÎç To TcÉpav Tr)ç 8aXdcooY)ç... v.ai 7;oirÎ0Ojj.£v; ^^'éuiiv aou lyv"? tÔ pî)|J.a acpoSpix Iv tw 0T(5[xaT{ oou xa\ àv t^ xapSt'a orou xa'i Iv Tat; 7£p<jîv ffou aÙTo :toi£Ïv. L'idée est très simple. Le commandement que Dieu donne aux Israélites à accomplir leur est notifié avec une parfaite évidence. Ils n'ont pas à monter au ciel ni à franchir la mer pour s'en informer; il est tout près d'eux, près de la bouche, près du cœur, sous la main. De ce texte, Paul a d'abord enlevé toute allusion à un commandement, et toute allusion à des œuvres; le mot faire revient souvent dans le texte de Moïse de façon à caractériser le commandement; il est exclu du texte de Paul comme les mains (Dt. v. 14) qui indiquaient aussi une œuvre. De plus, si l'idée de monter au ciel et d'en descendre convenait à l'incarnation, celle de passer la mer n'offrait aucun rapprochement avec la résurrection. Elle est donc remplacée par une descente dans l'abîme. Il est vrai que aSuaaoç ne i-end jamais chéol (^iNt!?), le séjour des morts, mais dans Ps. lxx (lxxi), 20 on lit Ix twv dcSûaaojv t% y% TiàXiv àv7JY«yi [J-ê (quoi qu'il en soit du texte primitif, car Dinn est corrigé par Dulnn). D'après ces faits, deux choses sont certaines : Paul a pensé au texte de Moïse; il s'est servi de quelques-uns de ses termes pour exprimer une idée toute différente. A-t-il cru sérieusement faire de l'exégèse, révéler le Bey.s, profond ou typique du texte biblique, se servir par conséquent de l'aut^irité de Moïse pour glorifier la justice de la foi au moyen de termes dont (e sens littéral était l'éloge du précepte et des œuvres {Lips., Kiihl, Jïil.)^ ou bien a-t-iJ acconjTOod^ des termes bibliques à la situation nouvelle, marquant entre les deux Testaments cette analogie « qu'on peut obtenir la justice de la foi, prêchée par les Apôtres, avec la même facilité que la Loi promulguée par Moïse a pu être connue )> (Coto,)? Ou est-ce très consciemment que Paul a pris l'antithèse de l'A. T. [Lietz. le suggère, et Toussaint groupe ce motif avec d'autres : « Mais l'Apôtre se plaît souvent à retourner contre ses adversaires leurs propres arguments »)?

Il faut d'abord rejeter sans hésiter la troisième opinion. Paul n'a pas songé à contredire Moïse, pour la raison décisive qu'il respectait son autorité comme l'autorité de l'Écriture, qui avait l'autorité de Dieu. Loin de regarder l'Ancien Testament comme représentant la justice par les œuvres, il a eu soin de

montrer qu'il connaissait la justice par la foi (ch. iv). Cette raison suggère en même temps que le système de Gornely ne donne pas toute satisfaction à la pensée de l'Apôtre. Il est certainement très séduisant, et peut s'appuyer sur l'usage des anciens. On comprendrait très bien que, sans vouloir argumenter, Paul ait pris dans sa mémoire des termes qui pouvaient se plier à sa pensée et l'exprimer fortement. Moïse avait parlé d'une parole de Dieu, mise à la disposition de tous, et les termes dont il s'était servi pour exclure toute autre recherche suggéraient l'origine mystérieuse du Christ. Le Baruch canonique les avait entendus de la sagesse, sans qu'on songe à lui attribuer une argumentation littérale ou typique : Bar. m, ^^ -ut? àvc'Sr) eîç rbv ouçavbv y.oX sXaSsv aÙTTj'v (la Sagesse), xa\ xaTîStoaasv aÙTrjV ï% xSJv veçÉXwv ; ^^ tfç (5iÉo-/] -Ipav t% Qcddcar^ç y.aX eûpsv aÙTTJv ... Or Paul s'écarte encore davantage du texte du Dt. — Philon en a fait un usage tout à fait semblable; il s'est servi du texte de Moïse pour confirmer que la vertu a ses racines en nous-mêmes, qu'il n'est pas nécessaire de la chercher bien loin, mais qu'il faut plutôt cultiver ces précieux germes : liaixoi tÎç rj [xa/paç oSotTtoptaç ïj tou Oa)>aT:Te'j£iv i(JT:\ ypsfa -pbç 'Épeuvav y.ol\ Ç/îf/iaiv àpsTÎ]!;, f) tàç pi'Çaç ô TîOtûJv, ou [xaxpàv àXX' ■outwct\ ■jO^riniov l^àXl^xo] •/.a0a7:£p ■/.a) ô ao'tpo; TtJ5v 'louSai'tov voiJLoOszrjç cp-/]at'v èv ~w aTO[i.aT( aou, xaî èv t^ xapot'a crou y.oà h TCUi "/J-^'j'- cîou" aiviTTÔiJ-EVoç Stà ctujjlSoÀwv Xdyou;, TrptiÇEiç, (BouXaç, S 81 Tudtvxa yewpyr/.^ Tr/^vr)ç Ssuat [Quocl oninis probus liber, éd. Mang. II, 455 s.). C'est la mime manière de transporter la notion d'usage facile d'une bonne chose en changeant un peu la nature de cette chose, sans pour cela contredire la première proposition, et sans prétendre que la seconde proposition soit contenue dans la première comme dans sa figure. En effet Philon ne fait intervenir le symbole que pour expliquer la bouche, le cœur, les mains, des discours, des résolutions et des actions. Le cas de Philon met celui de Paul dans la lumière des usages du temps; il a évité comme Philon de comparer les situations; il s'est simplement servi de termes qui lui sont venus à la mémoire et qui s'appliquaient encore mieux à une situation nouvelle.

Ces raisons sont assez fortes pour que je reconnaisse une sérieuse probabilité au système de Cornely, qu'on nommera si l'on veut le système du sens accommodatice, ce terme étant très vague.

Mais je ne puis reconnaître la valeur du principal argument de Cornely. D'après lui, l'Apôtre ne citant pas ici l'Écriture expressément, il n'argumente donc ni du sens littéral, ni du sens typique, d'autant que parfois il n'argumente pas, même lorsqu'il cite l'Écriture. L'argument n'est pas décisif, parce que les Rabbins ne se croyaient nullement tenus de rappeler à ceux qui l'ignoraient qu'ils se servaient de termes scripturaires. Paul a certainement eu conscience de se servir de l'Écriture : n'était-ce pas à cause de son autorité spéciale? D'autant qu'après le chap. iv il ne pouvait concéder que Moïse était purement et simplement, l'organe de la justice des œuvres. Il avait marqué très nettement la nécessité des œuvres. Il le fallait, il était le Législateur. Mais ce qui méritait d'être relevé, c'est que son texte luimôme rendait témoignag'e à la justice de la foi (ij.apTupouij.avr) Otio -oîî vo'pu, ni, 21). La justice de la foi pouvait se définir elle-même en se servant des termes de Moïse, expliqués, il est vrai, par la lumière provenant des faits nouveaux. Ce n'est point là, évidemment, une argumentation en forme, mais

258 KPITRE AUX ROMAINS, X, 9-11.

^ Parce que si tu confesses par ta bouche que Jésus est le Seigneur, «t si tu crois dans ton cœur que Dieu Fa ressuscité des morts, tu seras sauvé ; ^^ car on croit de cœur pour [obtenir] la justice, et l'on confesse de bouche pour [obtenir] le salut. ^^ L'Écriture dit en effet : <( Quiconque croit en lui ne sera pas confondu. » Car il n'y a pas de

c'est une suggestion résultant du caractère typique de l'Ecriture. Je crois donc que la première opinion rend mieux compte que la seconde de la pensée de Paul.

9) L'ordre naturel est de croire, et ensuite de manifester sa croyance; Paul y reviendra au v. 10 ; mais ici il suit l'ordre des termes mosaïques qu'il a empruntés; c'est la raison donnée par tous. De plus il voulait répondre aux deux questions des vv. 6 et 7, dans l'ordre du temps, où l'Incarnation précède la Résurrection. Or la foi en l'Incarnation consistant à croire que Jésus est Seigneur (xipiov prédicat), cette formule appelait l'idée d'une confession extérieure, car c'est par le culte public que s'est établi pour Jésus le titre de Seigneur (cf. avec les réserves nécessaires, Bousset, Kyrios Cliristos, 1913). Il n'est pas question d'une confession de la foi devant des persécuteurs, mais de l'adhésion formulée au christianisme. Le deuxième article est la résurrection du Christ. Moyennant cela le salut est assuré.

WW. lisent excitavit au lieu de suscitavit, sans avantagé pour le sens.

10) Paul revient ici à l'ordre naturel. La foi est, comme toujours, une démarche qui conduit à la justice, qui obtient la justice, car elle procède du cœur, c'est-à-dire que la foi intellectuelle en Jésus est aussi une disposition de tout l'homme intérieur; e?ç Bix.atoaûvYiv (et non pas eîç Sixaftouiv) indique qu'on atteint réellement la justice, et non une déclaration de justice, de même que le salut sera possédé réellement. Cette awiryipfa n'est pas identique à la justification et revêt une nuance eschatologique ; c'est le dernier terme entrevu lors de la confession de foi ; mais ce n'est pas une raison pour supposer que ifxoXoyeîTat exprime la persévérance dans la vie chrétienne. Cette condition est évidemment requise, mais elle n'est pas exprimée ici (contre Corn.), non plus que les autres points détaillés de foi et de morale nécessaires au salut.

WW. in salutem au lieu de ad salutem, qui est un peu moins littéral.

8-10. Ces trois versets ont été rattachés très justement par Aug. à ce qui est dit plus haut : Verbum enim consummans et brevians faciet Dominus super terram (ix, 28). Remotis enim innumerabilibus et multiplicibus sacramentis quibus ludaicus populus premebatur, per misericordiam Dei factuin est ut brevitate confessionis fidei ad salutem perveniremus [Expos, quar. propos, ex epist. ad Rom. LXVII), D'un côté des œuvres entassées sans profit, de l'autre la foi et le salut.

11-13. Ces versets forment une chaîne de propositions 'liées par yap qui traitent de la justice de la foi ou plutôt du salut qu'elle assure sous l'aspect de l'universalité. D'après le contexte, ce n'est pas un appel aux gentils, mais plutôt aux Juifs qui doivent aussi embrasser la nouvelle économie du salut.

11) Paul reprend le texte d'Isaïe (xxviii, 16) qu'il a cité plus haut et entendu

distinction entre le Juif et le gentil; ^^ car il est le même Seigneur pour tous, riche envers tous ceux qui l'invoquent; *3 car quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.

^'' Gomment donc invoqueraient-ils celui en qui ils n'ont pas fait acte de foi ? et comment croiraient-ils en celui qu'ils n'ont pas en-

du Christ, pierre de scandale pour les Juifs; il y ajoute îtaç, — addition non dissimulée, puisqu'il vient de repi^oduire le texte sans ce mot, — afin de lui donner une portée plus universelle. Le mot décisif est jctcrrsiwv, le nouveau régime est celui de la foi, et d'une foi qui confère à tous les mêmes droits au salut.

12) En affirmant qu'il n'y a pas de différence entre les Juifs et les Grecs ou les gentils, Paul combat la prétention des Juifs au privilège, quoique moins ouvertement que dans m, 29. Alors il disait que le même Dieu est le Dieu des gentils aussi bien que des Juifs; maintenant il affirme qu'ils ont le même Seigneur, c'est-à-dire Jésus-Christ; cf. v. 9 [Lips., Corn., SH., Lietz., Ml., Kûhl, Zahn, contre d'anciens auteurs cités par Corn, qui entendaient par Seigneur le Dieu créateur). Jésus est xtjpioç niivxuv, comme Act. x, 36; les fidèles l'invoquent (I Cor. i, 2), comme les Israélites invoquent Dieu; c'est leur caractéristique, ils sont oî ÈTttxaXoufxsv.oi tô ovop.« touto (Act. ix, 14. 21), et lui a des trésors à répandre sur eux; cf. Eph. m, 8 xb àvEÇt^JasTov nXoïïtoç tg3 Xpt- ■otoî5.

13) Aussi Paul n'hésite-t-il pas à appliquer au culte du Christ ce que Joël avait dit du culte de lahvé (Joël m, 5), en grec Kûpio? sans article, qui devient le nom du Christ. Rien de plus fort pour prouver la divinité de Jésus, l'existence d'un culte nouveau, l'obligation des Juifs de se joindre aux gentils dans l'union d'une même foi et d'un même culte rendu au Seigneur. Si ce Seigneurn'était clairement celui de l'A, T., on pourrait même parler d'une religion absolument nouvelle. Mais c'est bien toujours le Seigneur, que Joël avait dit qu'on invoquerait dans les derniers jours, le Christ descendu du ciel, issu d'Israël selon la chair, et 0ebç eùXoYviTdç (ix, 5).

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