‹ Saint Paul [microform] (volume 2)Chapitre 92 sur 110 · Ajouter : t] a/cavBaXt'Çe-uat tj àoSeveï · texte numérisé non relu

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chapitre. Mais les faibles s'abstenaient donc de boire du vin? Quelques-uns sûrement; mais SH. font remarquer avec raison que Paul emploie une formule tout aussi absolue pour un cas où il n'était question que de certaines viandes :

I Cor. VIII, 13 : Stdnep, d PpGi[j.a <jxav8aXiÇet xôv ilSsXcpdv [xou, où jxyi tfdyoi xpla eIç Tov aîûva. On ne saurait donc conclure du v. 21 à l'existence à Rome d'un groupe nettement caractérisé par l'abstention de viande et de vin. C'est ce que confirme le vague du troisième terme : \Lt\U èv S, sous-entendu Tûoteïv, car laôîeiv après oTvov serait trop étroit; donc « faire quoi que ce soit » dans le genre de ce qui précède. S'il s'agissait de la préférence donnée à certains jours, pourquoi ne pas le dire? Ne pas manger de la chair et ne pas boire de vin sont donc comme des échantillons des abstentions par scrupule religieux. — èv ô, au lieu de S, étonne avant TcpooKOTiTet qui s'accommoderait mieux du datif. C'est un indice [Kûhl) que Paul se proposait d'écrire tout ce qui se trouve dans la leçon longue Tcpoox.oTtxst -j- y] ay.av8KXtÇeTat y] (JaGEvet* [Sod. entre crochets). Les derniers mots sont attestés un peu partout par d'excellentes autorités; c'est la leçon occidentale, courante à Antioche (sauf syr.) et en Egypte (B et sa^.). L'addition serait inexplicable; l'omission s'explique par la difficulté : outre que 3rpoax6nTEi paraissait répondre suffisamment à 8tà 7:po(ïi:6[;.[j.«xoç (v. 20), un copiste a pu se demander ce que signifie àaÔEVEï, et si ce mot n'est pas superflu.

La leçon longue admise, on peut supposer {Corn.) une gradation ascendante, qui est plausible, de TïpocxéTrrEi à cxavBaXîÇExat, de buter à tomber complètement; mais est-ce que àaOEVEt ne pouvait pas se dire de tous les faibles?

II faut donc admettre qu'après ajtavSaXîÇEtai la pensée retombe : « ou même se trouve sans défense livré à sa faiblesse ». Si l'on objecte que l'Apôtre se montre ici bien exigeant envers le fort, on peut répondre qu'il a dit xaXdv, c'est beau, c'est la perfection... L'obligation stricte ne naissait pour le fort que dans certaines conditions, qui sont à déterminer selon les cas par la théologie morale.

Le mot offenditur {Vg.-Clém.) doit être corrigé en offendit (WW.).

22 s. Les forts ont raison, c'est entendu; et leur avantage c'est l'harmonie entre leur conviction et leur conduite. Les autres hésitent, mangent malgré leur doute et par conséquent ils pèchent. Que les forts gardent donc leur avantage pour eux, quand ils ne risquent pas de faire succomber leurs frères !

12^) Tut'axiç est une foi solide et éclairée, réglant les décisions de la conscience : Id enim quod universaliter fide tenenius, puta usum cihorum esse licitum vel illicitum, conscientia applicat ad opus quod est factum i>cl faciendum [Tlioin.). — xaià asauTov se rapporte à ly^s. [Vg. contre Aug., Amùrst., T/ioni.); avec ïy^eiz il n'aurait aucun sens ou un sens fâcheux : tu qui sedes

celui qui ne se condamne pas dans l'acte auquel il se décide. ^8 Mais celui qui a des doutes, s'il mange, il est condamné, parce qu^ cela ne vient pas de la foi ; or tout ce qui ne procède pas [d'une conviction] de foi est péché.

securus (Ambrst.) ; avec ïjz, il signifie que le fidèle doit garder sa foi pour lui, c'est-à-dire ne pas agir selon sa conviction dans les occasions où il peut causer du scandale. La traduction pênes temetipsum me paraît donc tout à fait légitime; Corn, préfère : relate ad te ipsum et l'entend d'une permission positive de mettre en œuvre sa conviction, relate ad se ipsum, in sua ipsius vita. Que le fort puisse suivre sa conviction en son particulier et dans d'autres circonstances, cela résulte de la nature des choses, mais non de ces paroles mêmes, car ïfj ne se rapporte toujours qu'à la conviction, non à l'action, et x«T3t ae«uT:<Jv joint à svc&thov toO ôsoC indique le secret de la conscience (cf. Gai. VI, 4). — Il importe peu pour le sens qu'on lise tci^tiv ^^(^sts ou Tïiartv ?|v ïjtii. ^v [Sod. entre crochets) a une excellente attestation (x B G etc.), quoique presque uniquement égyptienne. Il est peu vraisemblable que ce mot ait été supprimé pour se conformera Jac. ii, 17. D'autre part, l'aurait-onajouté après tiiutiv sans article? Si l'on omet ijv, le plus naturel sera de mettre une interrogation après ïx^tç, comme la Vg.

221^) 8oxi(j.dEÇEiv « examiner », « approuver », mais aussi « prendre parti, faire élection », comme îtpoatpeïd^at; Plut. De lib. educ. 4, D : ôaTcsp eï tiç... t5»v 8i' àjcetpfav àTïoXéaocvc' clv aiîxbv jçpoéXotTO, y] vauxXYjpov tov àpistov à«p£\ç rbv ^8(pt(jTov 8oxt(AbJjîte. Celui qui ne se juge pas lui-même, et par conséquent ne gs condamne pas; qui ne désapprouve pas dans sa conscience oe qu'il se réBout de faire; eelui-là est heureux.

23) 8iaxp(vs«9ai (cf. sur Mc. xi, 28) « décider », mais dans leN. T. « hésiter », spécialement quand il s'agit de la foi (iv, 20; Act. x, 20; Jac. i, 6 [bis]). Ici l'hésitation est dans la conscience. On agit, néanmoins, mais sans avoir pris parti sur la question de savoir si l'action est licite ou coupable; on est donc coupable, puisqu'on court sciemment le risque d'offenser Dieu; on est donc déjà condamné à son tribunal (xataxéxptTai), parce qu'on n'a pas agi d'après le jugement d'une conscience éclairée par la foi. Sans cette condition, on pèche. Ce n'est rien moins que la question de la conscience pratiquement douteuse qui est tranchée en quelques mots. Pour d'anciennes opinions sur ce verset et le précédent, voir Gornely. Plusieurs Latins ont été induits à un sens différent par la Vg.

En effet la traduction de SiaxptvdfJLSvaç par qui discernit aboutit nécessairement à un sens, qui est exact en soi, mais qui n'est pas celui que propose ici l'Apôtre. Au lieu d'agir avec une conscience douteuse, celui qui discerne agit avec une conscience éclairée, mais dont il ne tient pas compte. Il voit nettement qu'il ne devrait pas manger, et il mange : il est donc condamné» Encore une fois cela est très juste, mais cela n'est pas la question. Il sérail donc urgent de remplacer discernit par haesitat (cf. iv, 20) ou dubitat.

Les faibles et les forts.

Le chap. xiv soulève une question très difficile : Quels sont les faibles que les forts doivent ménager?

Clément d'Alexandrie semble avoir pressenti que ce sont des ascètes, car il note l'analogie entre l'abstinence de chair et de vin et la pratique des pythagoriciens : auroç te (Paul) ôixoXoyeï xal oî «wo nuôaye^pou {Paed. 11, I, 11).

Origène a pensé qu'il s'agissait de Juifs convertis demeurés attachés aux observances légales. De môme saint Jérôme [C. lovin. II, 16), Théodore de Mops., Ambrst., Théodoret, pseudo-Primasius 2° loco et saint Thomas. Chrysostome, sachant bien que la Loi mosaïque n'interdisait pas toute sorte de chair, a essayé de résoudre l'objection : les Juifs se seraient abstenus de toutes les. viandes afin de dissimuler leur répugnance spéciale pour le porc. Son école l'a suivi.

Pelage a pensé que les faibles étaient ceux qui ne voulaient pas manger des viandes immolées, et ce fut aussi l'opinion de saint Augustin. Ce Père a cru reconnaître dans le chap. xiv de l'épître aux Romains le même sujet que Paul avait traité dans I Cor. viii ; les faibles sont ceux qui s'abstiennent de manger des viandes immolées : Quidam vero infirmiores abstinebant a carnibus et a vino, ne vel nescientes inciderent in ea quae idolis sacrificabantur. Omnis enim tune immolaticia caro in macello vendebatur, et de primitiis vint libabant Gentes simnlacris suis, et quaedam in ipsis torcularihus sacrificia faciebant {Expos. Lxxviii). Cependant les faibles sont en fait des Juifs; Augustin le conclut de xv, 7 : Quod Gentes si bene considèrent, intelligunt ista sua fide, qua iam credunt omnia munda mundis, non se debere insultare his, si qui forte infirmi de circumcisione fuerint qui propter communicationem idolorum nullas omnino audeant carnes attingere (eod. loc. Lxxxii), De même pseudo-Primasius (1° locoV

On dirait donc que les anciens n'ont pas regardé les faibles comme des abstinents. Mais ce n'est qu'une apparence. Si l'on excepte saint Jérôme qui, défendant le jeûne contre Jovinien, tenait absolument à ce que l'Apôtre n'en ait pas parlé et qui a identifié les faibles avec de simples Judéo-chrétiens, distinguant entre certaines viandes et pratiquant le sabbat et les néoménies, les anciens ont reconnu à propos de l'observance des jours (xiv, 5) que Paul visait des pratiques ascétiques. Chrysostome : Ivxaûôa Se (xoi Soxeï ^KJiépa x«l itepl vï)ct6(«ç aîv{TTSo6at. Pél. : Judaei in escis diem inter diem iudicare non poterant, Ergo de ieiu7iio, et abstinentia dieit. De même Origène, Théodoret, Ambrosiaster, ps.-Primasius, Thomas. Augustin fait exception, mais son interprétation de l'observance des jours ne répond ni au texte, ni au contexte [Corn.]. De sorte que s'il existe sur ce point une opinion dominante chez les Pères, elle regarde les faibles comme des ascètes imbus d'idées juives, plutôt

(sauf saint Jérôme) que comme des Judéo-chrétiens décidés. Il est même piquant de voir des ascètes comme ps.-Primasius défendre pied à pied Tascétisme, souvent au détriment de l'exégèse littérale.

Aujourd'hui personne ne soutint plus que les faibles étaient des judaïsants. Le P. Cornely, avec Pelage et saint Augustin, croit que les faibles s'abstenaient de manger les viandes immolée» ; mais, contrairement à ses devanciers, il désassocie ceux qui observaient les jours et les regarde comme un groupe judéo-chrétien qui observait les sabbats et les néoménies. L'immense majorité des commentateurs voit dans les faibles des ascètes, avec de nombreuses divergences dans le détail des opinions.

On peut citer dans ce sens, parmi les plus récents, Lipsius, Sanday- Headlam, Jûlicher, Lietzmann, Zahn, Ktihl, et même Toussaint et le P. Lemonnyer. D'après ce dernier, Paul a signalé « les premières manifestations de cette ascèse indiscrète et compliquée de spéculations peu orthodoxes que l'apôtre combattra dans les épîtres de la captivité ».

Rappelons les deux éléments qui peuvent nous servir de base :

1) Elément d'ordre intellectuel. Il s'agit de chrétiens qui sont faibles dans la foi, c'est-à-dire dont les opinions ne s'inspirent pas d'une fol parfaite; leurs pratiques sont : abstinence de la chair parce qu'elle constitue par elle-même une nourriture impure ; abstinence de vin ; préférence accordée à certains jours.

De ces pratiques la dernière est la moins importante. Il est clair qu'elle ne règle pas les deux premières. Si par exemple on ne s'abstenait de chair qu'à certains jours, et à cause de ces jours, l'abstinence ne serait pas absolue et n'aurait pas pour cause l'impureté de la nourriture en elle-même. Le plus naturel est de penser que l'observance des jours est combinée avec l'abstinence, cette observance consistant en jeûnes à certains jours. Dire qu'elle est seulement parallèle, et qu'on réservait par exemple certains jours au chômage, ou qu'on les choisissait lorsqu'il s'agissait de se marier ou de se mettre en route etc., c'est s'écarter à la fois du contexte, de la tradition ancienne et de toutes les analogies connues. Il serait encore plus étrange que l'observance des jours n'émanât pas du même esprit que l'abstinence : que par exemple l'abstinence fût causée par l'horreur des viandes immolées, et l'observance des jours par l'attachement à la Loi mosaïque de la part de Judéo-chrétiens déterminés (contre Corn.), car Paul aurait ainsi attribué les mêmes tendances à deux groupes fort distincts.

2) Mais il est aussi un élément moral dont on ne tient ordinairenaent pas compte. Les faibles dans la foi sont aussi des faibles de caractère. Paul suppose qu'ils se laisseront facilement entraîner à agir contre leur conscience. En présence des forts, ils lâchent pied. Leur ressource est de s'isoler et déjuger sévèrement les autres.

Ces points établis, il est clair que les faibles ne sont point des Judéochrétiens militants. Jamais la Loi mosaïque n'a interdit le vin, si ce n'est aux prêtres en fonction (Lev. x, 9), ou aux naziréens, à la suite d'un vœu (Num. VI, 2). Elle n'a pas interdit non plus l'usage de la cliair en général. D'après les Juifs les plus scrupuleux, il fallait seulement distinguer les aliments purs d'après la Loi ou la tradition (Lev. xi, 2 ss. ; Dt. xiv, 3 ss. ; Me. vu). La Loi connaissait, il est vrai, la distinction et l'observation des néoménies, sabbats, etc. Mais une pratique appuyée de parti pris sur la Loi n'eût pas été tolérée par Paul. Toute prétention judaïsante caractérisée n'était pas seulement une imperfection dans la foi, mais une tentative de sauvegarder la justice de la Loi au détriment de la foi. Et des iudaïsants militants ne se seraient pas laissé intimider si facilement.

L'opinion des faibles va donc beaucoup plus loin que le judaïsme dans l'abstinence; en revanche leur attitude n'est pas agressive comme celle des judaïsants que Paul a dû combattre si souvent avec énergie.

Sont-ce donc, comme le veut encore très résolument le P. Gornely, des chrétiens qui se refusent à manger les viandes immolées?

On peut alléguer dans ce sens : 1) la parfaite ressemijlance dans la solution pratique que Paul donne aux Romains et aux Corinthiens : c'est la même crainte de faire périr des frères, la même générosité exigée des forts; 2) l'indulgence de Paul s'explique très bien en cette matière, car l'horreur des idolothytes avait un solide fondement dans la crainte de participer au culte des idoles, ou du moins de paraître s'y associer- C'était une erreur en théorie, car les idoles ne sont rien, mais bien des raisons semblaient conseiller cette abstention; elle manifestait aux païens que les chrétiens étaient décidés à rompre avec toute apparence d'idolâtrie; 3) le caractère moral des faibles est celui de tout le monde; ils se laissent entraîner par l'exemple et n'ont pas soin de se former la conscience. Ce n'est pas ordinairement la trempe des ascètes. Cette raison, qui n'est pas donnée par Cornely, me paraît la plus forte en sa faveur. Les ascètes forment dans une communauté un groupe très ferme et ne sont pas ordinairement disposés à renoncer à leur genre de vie pour suivre l'exemple des autres. S'ils l'ont choisi librement pour mener une vie plus parfaite, ils ne s'étonnent pas que d'autres ne s'élèvent pas si haut. Ces raisons donnent quelque probabilité à l'opinion du P. Cornely. Mais ce ne sont pourtant que des difficultés qui ne sauraient prévaloir contre les textes. Sans doute il y demeure bien des obscurités. Mais il n'y en a aucune dans I Cor. viii. Si Paul avait voulu faire allusion aux mêmes scrupules, il eût été si aisé de le dire! Il applique la même solution, mais ce n'est pas une preuve que le cas soit le même dans son espèce; il suffit que les deux cas aient en commun le scrupule. Sans doute aussi les notes ne sont pas suffisantes pour constituer un grouj)e parfaitement défini, mais elles désignent pourtant nettement

certaines tendances ascétiques, qu'on peut très facilement constater dans le monde ancien. Nous aurons seulement à tenir compte des raisons apportées en faveur de l'opinion de Cornely quand il s'agira de leur donner un contour.

On sait que dès le vi*' siècle av. Jésus-Christ l'orpliisme pénétra à Athènes. Une de ses pratiques était l'abstinence de tout ce qui avait eu vie, d'où le terme technique ta iii.<if\j'/a, par où l'on entendait la vie animale. L'origine de cette répugnance est peut-être la crainte de l'esprit animal offensé par le meurtre de la bêle; plus tard on vit surtout dans l'usage des viandes quelque chose de barbare ou de trop délicat. Mais il est certain que l'idée d'impureté y était attachée; ffapxwv S' aTOt/ovxo &ç oô-^ offtov 3v eoôtsiv, oôSc' xoùç twv OîGv poiii-oùç al'fxati (xic(tv£iv, dit Platon, parlant d'anciens qu'il comparait aux Orphiques [Leg. VI, 782 c). Le pythagorisme, éteint comme école de philosopliie, se perpétua comme tendance ascétique unie à l'orpliisme. Au quatrième siècle avant Jésus-Christ, les poètes de la moyenne comédie se moquent de ces gens qui ne mangent pas de chair non plus que les chenilles, et ne boivent pas de vin non plus que les grenouilles : Aristophon [Athen. VI, p. 238 c) : u^wp Se ttiveiv parpa^oç, àTro).aïï(iai 6u(xwv X«;(ava)v xe xé.\t.Tz-f\ (cf. Epiph. Prooem. et anaceph.; Adv. liaer., dans Doxographi graeci, p. 587 et. 590; Waechter, Reinheitsvorschriften im griechischen Kiilt, p. 76 ss. et Zeller, Philos, der Griech. III, n, 4" éd. p. 318 ss,). Le vin ne fut jamais regardé comme impur, mais on s'en abstenait comme peu propice à l'usage de la raison ou aux communications divines. Ces pratiques, originaires peut-être de l'extrême-Orient, se répandirent un peu partout, quoique les raisons ne fussent pas partout les mêmes. Daniel ne répugnait ni à la viande, ni au vin, mais, après s'en être privé pendant trois semaines, il eut une vision (Dan. x, 3 s.). Chez les Esséniens, les abstinences étaient plus systématiques, sans qu'on puisse Savoir exactement en quoi elles consistaient. D'après Philon, certains thérapeutes ne mangeaient que tous les trois jours, et seulement du pain, avec du sel comme aliment, tout au plus assaisonné d'hyssope, et ne buvaient que de l'eau [De cita contempl. M. Il, p. 477). Le régime de saint Jacques, le « frère » du Seigneur, excluait le vin et les choses animées, si l'on en croit Flégésippe : oTvov xal (jixepa oùx e-rtiEV oôSs £i/t|>upv Itpayev [ap. Eus. H. E. II, xxill, 5).

Ces coutumes se propagèrent avec un cachet plus ou moins dogmatique. Pour ApoUonios de Tyane les chairs étaient impures, mais non le vin, quoiqu'il en fît abstinence (Philostrate, Apollon. I, 8). Les Ébionites prétendaient que saint Pierre s'abstenait de chair, comme ils le faisaient eux-mêmes, parce que les êtres animés provenaient de l'union des sexes, du moins s'il faut en croire saint Épiphane [Haer. XXX, 15 ; cf. Hom. Clém. XII, 6).

Si ces tendances avaient existé dans l'Eglise romaine sous ime forme

aussi systématique et délibérée, ni leurs partisans n'auraient été si hésitants, ni Paul n'aurait été aussi indulgent. Elles étaient donc plutôt représentées par une petite masse flottante, qui se laissait intimider, et Ambrosiaster a dit très justement : Infirmas esse dicit^ qui propterea qiiod ludaei prohibiti sunt, timet edere. Mais qu'ont à faire ici les Juifs? Le même auteur a dit : Sive qui ex ludaeo christianus est, sive gentilis ûdelis putat esse aliquid taie vitandum, ipse est quem supra infirmum dicit; dubitando enim est infirmus. Et en effet, s'il s'agit de principes ascétiques, rien n'indique qu'ils venaient du judaïsme plutôt que du paganisme. Ce pouvait être simplement l'application au christianisme de principes répandus un peu partout. On regardait ces abstinences comme le fait des parfaits, orphiques et pythagoriciens chez les gentils, Esséniens et Thérapeutes chez les Juifs ; la philosophie elle-même s'inscrivait contre l'usage des chairs (Plutarque, deux discours). Des chrétiens ont dû se dire que le christianisme n'exigeait pas moins de pureté. Cependant on tient en général, et probablement avec raison, que le gros des abstinents étaient d'origine juive. Il est difficile de ne pas rapprocher Rom. XIV de Col. ii, 16, où les questions alimentaires sont précisément groupées avec l'observance des néoménies et des sabbats : [x^ o3v Ttç byJoic, xpivérco Iv ppwffîi xai Iv ttocsi ^ ev (jiÉpet koç'zrici ^ vao(/ï)vtaç r, ffaêêarojv. On peut objecter que l'argument prouve trop, car dans Col. ii, 16 la secte est très caractérisée comme juive, et qu'on ne peut pas plus assimiler l'observance de certains jours à celle du sabbat que l'abstinence de chair à celle des idolothytes. Toutefois il semble que c'est la pensée de Paul que les faibles sont pour la plupart originaires du judaïsme. Au chapitre xvi, tout en élargissant le sujet, il s'adresse toujours à la communauté romaine, composée de gentils, et lui rappelle qu'elle est spécialement tenue à exercer la miséricorde; or il semble bien que c'est envers ceux qui sont d'origine juive, et que de plus Paul a toujours en vue les faibles.

Mais ce qu'il faut tenir en toute hypothèse, c'est que les faibles étaient moins des ascètes convaincus, agissant résolument d'après des principes erronés, que des individus timides, qui passaient du scrupule qu'on leur avait suggéré à une pratique plus libre sans s'affranchir de leur doute.

Les théoriciens, le parti actif, était-il à Rome? C'est ce dont il sera question sur xvi, 17 ss., mais il paraît certain que les faibles avaient vraiment posé le cas à Rome même. MM. Sanday et Headlam (après liort) pensent que Paul a traité le cas de conscience moral d'après les expériences qu'il a pu faire ici ou là, d'une manière purement spéculative, comme il a traité la partie dogmatique. Mais, tant qu'on n'aura pas produit des arguments positifs en sens contraire, on estimera toujours que Paul parle aux Romains d'un point qui les intéressait directement. Ce qu'il y a de juste dans l'opinion de SH., c'est que Paul a parlé

vaguement parce qu'il n'avait pas à combattre une tendance très ferme ni un groupe très délimité. La question de principe est beaucoup moins le caractère pur ou impur des aliments, question tranchée d'avance pour Paul, que la question de la conscience douteuse et des devoirs envers des scrupuleux.

Enfin disons pour M. Jûlicher que les faibles ne sont point devenus une majorité tyrannique, jusqu'au jour où la Réforme a brisé leur joug. Il faut avoir renoncé à l'analyse des concepts pour confondre ceux qui faisaient abstinence de chair parce qu'ils la regardaient comme impure, et ceux qui s'en abstiennent soit à certains jours, soit ordinairement, par esprit de mortification ou pour obéir à des lois posées par l'Église. Et quoi de plus contraire à la doctrine de Paul que la séparation protestante, puisqu'il demande aux forts de sacrifier leur droit à l'union et à la charité? Sa doctrine paraîtrait même sévère si elle engageait toute l'existence des forts. Mais les raisons de Paul ne valent que si le scandale était à craindre, peut-être même seulement pour le cas des repas pris en commun.

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