CHAPITRE XV
^ Or nous devons, nous qui sommes forts, supporter les faiblesses de ceux qui ne le sont pas, et ne point nous complaire en nous-
Ce chapitre se compose de deux parties assez distinctes.
La première (1-13) termine la partie d'exhortation morale; la seconde (14-33) est l'épilogue de toute l'épître, clos par une salutation.
La section 1-13 se subdivise elle-même en deux sans parler du souhait final (13) : 1-6 montrent l'abnégation comme la condition indispensable de l'union; 7-12 invitent la communauté, composée de gentils, à cette condescendance charitable, parce que les gentils, plus que les Juifs, ont été l'objet de la miséricorde par le Christ, et doivent donc le glorifier, comme l'a dit l'Écriture.
Cependant il semble bien que 1-12 sont assez étroitement unis. Dans les deux endroits la gloire de Dieu est la fin de tout, et cette gloire exige expressément l'union dans la première partie, la suppose dans la seconde. Dans le premier endroit, le Christ est le type de l'abnégation, nécessaire à l'union; dans le second il est l'instrument de la miséricorde, qui provoque à la condescendance. Mais il y a cette difficulté que le point de départ du v. 1 est la controverse entre les faibles et les forts, tandis que le v. 8 insinue une comparaison entre les Juifs convertis pour justifier la véracité de Dieu et les gentils attirés par pure miséricorde, d'où l'on est tenté de conclure que c'est une raison pour les gentils, sinon de se montrer déférents pour les chrétiers d'origine juive, du moins de leur témoigner la même indulgence qu'ils ont reçue. Et alors ne faut-il pas assimiler les forts aux gentils, les faibles aux Juifs convertis ?
Cette solution, qui paraît si naturelle, n'est cependant pas tout à fait certaine. Il est incontestable en effet que la pensée s'élève, que du thème assez restreint des scrupules, qui ne doivent pas empêcher l'union, Paul passe à la condition qu'elle exige, à la considération qui doit rendre l'indulgence plus facile. Cette considération, le thème de la miséricorde, qui est applicable aux gentils, ne peut être en scène sans amener le contraste de la promesse faite aux Juifs. Il se peut donc que la situation des Juifs et des gentils convertis ne soit donnée ici que comme un exemple [Lieizmann). Cependant cet exemple n'a pas été produit sans intention, et le plus vraisemblable est que Paul invite, quoique très discrètement, les gentils à l'indulgence envers leurs frères venus de la circoncision. Mais le sujet aynnt débordé le cadre du
mêmes. ^ Que chacun de nous plaise au prochain en vue du bien pour l'édification; ^ car le Christ ne s'est point complu en lui-même, mais, selon qu'il est écrit : « Les outrages de ceux qui t'outragent sont
ch. XIV, on n'a pas le droit de conclure que les faibles étaient uniquement des Juifs convertis.
1-6. L'abnégation nécessaire pour l'union, ordonnée elle-même a la gloire de Dieu.
1) La phrase est liée par 8é à ce qui précède, et il n'est pas douteux que les BuvaToi ne soient les Romains solides dans la foi (cf. II Cor. xii, 10), qui n'ont pas de vains scrupules. Par conséquent aussi les faiblesses de ceux qui ne sont pas forts sont tout d'abord ces mêmes scrupules. Cependant l'horizon de l'Apôtre s'élargit [Corn., Zahn); lui-même se range nettement dans la catégorie des forts; le terme xà dcoOevTftiaxa est très général; enfin il ne suffît pas d'éviter le scandale, il faut positivement aider les faibles, et c'est un devoir (6cpEfXo[j.Ev). Ce secours est marqué par la figure d'un homme qui porte le fardeau d'un autre (Gai. vi, 2; cf. Mt. viii, 17); la disposition morale nécessaire pour s'y décider, c'est de ne point se complaire en soi-même, dans ses pensées, dans ses sentiments, dans ses actions. Il faut sortir de soi.
2) Il est encore plus visible que le thème devient plus général. Chacun de nous, non plus seulement les forts, mais tous les chrétiens; et par rapport à leur prochain, c'esf-à-dire à tous les hommes. Si les forts sont tentés de se plaire en eux-mêmes, c'est encore une manifestation d'égoïsme que de vouloir plaire aux autres, et certes l'Apôtre a condamné la recherche de la popularité (Gai. I, 10). Mais lui-même cherchait à plaire à tous (I Cor. x, 33), quand c'était dans leur intérêt spirituel. C'est donc ce que tous doivent faire pour le bien, à savoir pour l'édification; Trpbç oty.o8o[AY<v n'étant pas lié avec xb âyaGov par la copule explique en quoi consiste le bien qu'on se propose [Lips., SH.). Gornely entend ces mots de deux fins, l'une prochaine, l'autre plus éloignée. D'autres pensent que -ce àyaGov désigne l'objet que l'on poursuit et Tcpoç oJzoSofAïîv la fin qu'on se propose. Mais ces deux explications sont trop subtiles.
La Vg. a vestrum, rendant u[a63v, qu'il faudrait remplacer par nostrum; sua est inutile a^rèsproximo.
3) L'opinion a prévalu dans l'exégèse protestante {Lips., SH., Jûl., Kûld, Lietz. etc.) que Paul a changé le sens du passage cité, Ps. lxviii (lxix), 10 (exactement d'après les LXX, traduisant bien l'hébreu). Dans le psaume, le juste souffrant dit à Dieu : « le» injures de ceux qui t'injurient sont retombées sur moi » ; aé représente donc Dieu. On veut que Paul ait fait entrer ce passage strictement dans l'argumentation du v. 1, et on en conclut que le Christ est censé s'adresser à un homme, al. Est-ce un fort, est-ce un chrétien quelconque? Et comment est-ce porter les faiblesses d'un autre que de prendre sur soi les injures qui lui sont adressées? C'est ce qu'on n'explique pas, qu'on ne peut expliquer, et on se débarrasse de ce soin en disant que Paul a cité très inaladroiLement, et à contresens.
tombés sur moi. » ^Gar tout ce qui a été écrit avant [nous] a été écrit pour notre instruction, afin aue par la patience et par la con-
Pour éviter ces inconvénients, A sufîlt de noter que le v. 3 n'est point la preuve du v. 1. Paul n'est pas retourné en arrière. L'obstacle à porter les faiblesses des autres, c'est qu'on se plaît à soi-même (v. 1). On ne veut pas renoncer à ses satisfactions pour accepter une tâche pénible. C'est cet obstacle que Paul attaque maintenant, en lui-même, et non dans ses conséquences. Le Christ n'a pas cherché se» satisfactions, et la preuve, c'est qu'il a pu dire que les outrages adressés à son Père sont tombés sur lui. -Dans sa mission, loin de plaire aux hommes, il n'a récolté que des affronts; c'est donc qu'il n'a pas reculé pour sauver sa tranquillité. Et il est d'ailleurs sousentendu dans la pensée de Paul, que tout ce qu'a voulu le Christ, il l'a voulu pour soulager les infirmités des hommes.
Selon les deux explications, le psaume est regardé par Paul comme messianique; le juste souffrant est à tout le moins un type de Jésus souffrant. Le V. 4 est cité dans lo. xv, 25; le v. 9» dans lo. ii, 17; le v. 9'' dans Rom. XV, 3 ; le V. 12 dans Mt. xxvii, 27-30 ; le v. 21 dans Mt. xxvii, 34 et lo. xix, 29 ; le V. 22 s. dans Rom. xi, 9; le v. 25» dans Act. i, 20 (SH.).
La construction avant la citation est très concise, mais il n'y a pas proprement anacoluthe. On n'a donc pas le droit de suppléer : « mais il a pris sur lui les faiblesses de tous », ce qui conduirait à l'explication rejetée plus haut; on peut seulement sous-entendre : « si bien qu'il s'est exposé aux injures ».
Etenim pour nam et.
4) Assurément un prédicateur d'aujourd'hui, voulant donner le Christ en exemple, eût cité directement sa vie. Paul a préféré s'appuyer sur un texte de l'A. T. Au lieu donc de conclure : tout ce que le Christ a fait, il l'a fait pour nous instruire, il conclut : tout ce qui a été écrit d'avance (T^poeypscçY)) dans l'Ancien Testament était « destiné à nous instruire » (sic ... 5t8aaxaX(av, au sens actif, et non : « pour être notre doctrine »). Les exemples du Christ ont en eux-mêmes leur valeur. Mais ayant été écrits, et écrits d'avance, donc par l'Esprit prophétique, ils ont un rapport spécial à l'enseignement, et à nous qui sommes au temps vers lequel convergeait toute l'ancienne économie, conçue comme un pédagogue (m, 24). Le but de Dieu (tva) en nous donnant l'Ecriture, c'est d'entretenir notre espérance, car l'Écriture enseigne la patience et ne cesse de nous encourager. Comment Dieu nous apprendrait-il à souffrir, et pourquoi nous encouragerait-il, s'il n'avait dessein de couronner notre espérance? — u7to[jlov% et Tcapa/.XT^aetoç se rapportent également à xGiv ypaçûv, gén. de possession, c'est-à-dire la patience et l'encouragement contenus dans l'Écriture et fondés sur son autorité {Lips., Corn. etc.). Sur l'utilité de l'Écriture, cf. II Tim. m, 16.
On ne peut pas dire que cette doctrine sur l'Écriture soit déplacée; elle
eût pu être placée ailleurs, mais ce n'est pas une raison pour dire avec Zahn
que le v. 4 s'applique aux vv. 1 et 2 par-dessus le v. 3. — Lietzmann
.prétend, sans plus de raison, que Paul s'excuse d'avoir détourné le verset
du psaume de son sens normal (cf. v. 3) sous prétexte que toute l'Écriture
solation que suggèrent les Ecritures, nous ayons l'espérance. ^Et que le Dieu de la patience et de la consolation vous donne d'avoir les mêmes sentiments les uns envers les autres selon le Christ Jésus, *5afin que d'un même cœur, d'une seule bouche, vous glorifiiez le Dieu et Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
devait être prise dans un sens moral qui nous convînt. — Enfin Kuhl rétrécit beaucoup les termes en adressant le v. 4 aux forts qui doivent avoir patience avec les faibles et les encourag-er. Le v. 4 dans sa généralité est précisément une preuve que Paul n'avait plus en vue dès le v. 2 la distinction des faibles et des forts, car l'Ecriture n'est pas destinée qu'aux forts.
Ajouter per avant consolationem dans la Vg: pour la rendre conforme au grec qui répète 8ta.
5 et 6. Le V. 6 commande toute la période, en indiquant la cause finale. Les chrétiens sont une société religieuse, groupée pour rendre gloire à Dieu comme une seule voix, et par conséquent d'un seul cœur, sous peire de la plus fâcheuse discordance entre la bouche et le cœur. Pour cela il faut qu'ils aient tous les mêmes sentiments, de façon à rester unis. A propos des aliments et des jours, Paul a toléré qu'on n'ait pas les mêmes sentiments (xiv, 6); il s'agit donc ici d'une unité plus essentielle, l'accoz'd sur les grands principes, en dépit des petites divergences. Cette union ne peut être qu'un don de Dieu, aussi Paul a-t-il recours à la prière.
5) Dieu est qualifié ici moins par ses attributs que par ses dons, u7to[jLov% et TïapaxXïjaEtoç (gen. auctoris) sont choisis, non que la patience et l'encouragement aient un rapport spécial avec la concorde, comme s'il y avait le «Dieu de la paix », mais parce que ce sont les notes de l'Écriture, dont Dieu est l'auteur. Le v. 5 est ainsi étroitement lié au v. 4. — Btur), forme tardive, pour Soir). — Tandis que to aùib eîç à^Xv^Xoiç tppovEiv signifiait peut-être plus haut (xii, 16) avoir des autres les mêmes sentiments que vous avez pour vous-mêmes, il n'est pas douteux que -co auto «ppoveîv h àXXrjXoiç ne signifie avoir les mêmes sentiments entre vous, être d'accord. — /.a-rà Xpiaiôv 'l7]aoî3v, « selon la volonté du Christ », d'après Corn, qui cite viii, 27; II Cor. VII, 9. 11, où il y a v.oixa. Oedv, ce qui n'est pas notre situation; « selon notre appartenance au Christ », d'après Lipsius, ce qui ne rend pas xaTdt; donc plutôt : « dans l'esprit et selon l'exemple du Christ » [SH., Kûld, Lietz., JûL, Za/in avec des nuances). Le mot 'Iriaouç, après l'allusion aux dispositions qu'a montrées le Christ (v. 3), doit marquer le Christ Jésus de l'histoire [Za/in). Ces mots sont un rappel du v. 3 : en ne se plaisant pas à lui-même, Jésus avait exclu ce qui s'oppose le plus à la concorde; ils annoncent en même temps le grand exemple d'amour de tous que le Christ a donné (v. 7. 8).
Dans Vg. idipsum saper e in alterutrum a le sens de unum invicem saper e {Ambrst.), ou : idem sapere inter vos invicem, proposé par Corn., ou : idem mutuo inter vos sentire [Erasme).
6) ô[j.oGu,aaS6v, « d'un commun accord », caractéristique des chrétiens,
■''Accueillez-vous donc les uns les autres, comme le Christ Vous' a accueillis pour la gloire de Dieu. ^J'affirme en effet que le Christ a été ministre de la circoncision, pour montrer la véracité de Dieu,